Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 4
titre article

1Ce que les romans savent : c’est lĂ  l’enjeu de cette livraison des Annales1. Le titre, sans doute un peu statutaire, « Savoirs de la littĂ©rature », recouvre une interrogation lancinante dans les sciences humaines : des Aveux du roman de Mona Ozouf aux Romanciers du rĂ©el de Jacques Dubois, historiens comme sociologues de la littĂ©rature ont voulu rĂ©gler la question des passes entre savoir historique et fiction romanesque2, et plus gĂ©nĂ©ralement des « circulations croisĂ©es entre la littĂ©rature et les sciences sociales » (p. 260). Le terrain, en effet, est hĂ©rissĂ© de redans et de piĂšges, et Étienne Anheim et Antoine Lilti, coordinateurs du numĂ©ro, le rappellent dans leur introduction : difficile de prĂ©tendre Ă©chapper Ă  l’emprise de la formule sartrienne du « roman vrai » et au « dĂ©fi Ă©pistĂ©mologique » (p. 253) que cette derniĂšre lĂšgue en partage aux deux disciplines. Tout comme au regard d’une autre problĂ©matique (celle de l’engagement littĂ©raire), l’hĂ©ritage sartrien se rĂ©vĂšle ici difficilement contournable : nul n’échappe Ă  Sartre, et pas plus le romancier que l’historien.

2Du roman-miroir au romancier-secrĂ©taire, ceux qu’on regroupe aujourd’hui sous l’étiquette de « rĂ©alistes » ont voulu jadis nous faire croire Ă  la transparence de leur pratique de veille documentaire et d’enregistrement du rĂ©el ; mais c’était oublier, comme le rappelait Philippe Dufour dans un article Ă  cet Ă©gard dĂ©cisif, que Balzac (pour prendre cet exemple parmi d’autres) « invente le vrai » plus qu’il n’en consigne les traits signifiants majeurs3. À considĂ©rer cette question — ce que les romans savent, c’est‑à‑dire aussi comment ils le savent, selon quelles voies propres — l’enjeu de ce numĂ©ro se tourne vers le roman contemporain : les contributions d’Emmanuel Bouju et de Patrick Boucheron sont ici dĂ©terminantes au moment d’envisager les modalitĂ©s selon lesquelles la question du roman et de son savoir se voit redisposĂ©e dans le champ de la littĂ©rature actuelle. Des sept rĂ©flexions rĂ©unies dans cette livraison, nous retiendrons prĂ©cisĂ©ment ces deux‑lĂ , ainsi que celle d’Étienne Anheim consacrĂ©e Ă  Gracq. Tenues ensemble, elles invitent Ă  penser non seulement le savoir historique dont le roman peut ĂȘtre dĂ©positaire, mais Ă©galement (et c’est lĂ , sans doute, le plus intĂ©ressant) les lignes de failles, les points de fragilitĂ© et les zones d’incertitude du discours historique, avec lesquels compose la fiction romanesque.

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4L’étude de Patrick Boucheron (« “Toute littĂ©rature est assaut contre la frontiĂšre”. Note sur les embarras historiens d’une rentrĂ©e littĂ©raire ») est Ă  lire dans le prolongement de celle qu’il avait proposĂ©e pour le numĂ©ro de DĂ©bat consacrĂ© Ă  une problĂ©matique similaire4. Les deux contributions construisent un ensemble d’une grande pertinence sur le « tournant historique » des derniĂšres rentrĂ©es littĂ©raires. S’il convient de reconnaĂźtre « le caractĂšre circulaire et auto‑rĂ©fĂ©rencĂ©e d’une telle construction discursive » (p. 443), l’analyse poursuit un autre but : interroger les rĂ©percussions dans notre apprĂ©hension de la chose littĂ©raire de « l’idĂ©e que la fiction romanesque et la vĂ©ritĂ© historienne sont en voie d’hybridation » (p. 444). Hybridation loin d’ĂȘtre (uniquement) heureuse, puisqu’elle revient Ă  inquiĂ©ter la capacitĂ© du discours historique Ă  satisfaire les exigences nouvelles qu’on place en lui.

5Pour ce faire, P. Boucheron s’appuie sur la construction singuliĂšre de Jan Karski de Yannick Haenel, dont les trois parties se prĂ©sentent comme une accommodation progressive, une prĂ©paration Ă  la fiction : la premiĂšre reprend le tĂ©moignage de ce rĂ©sistant polonais « porteur de nouvelles » dans Shoah de Claude Lanzmann ; la deuxiĂšme se prĂ©sente comme un rĂ©sumĂ© de l’Histoire de l’État secret que celui‑ci a publiĂ© en 1944 aux États-Unis ; la troisiĂšme, enfin, « est une fiction » : elle propose le monologue intĂ©rieur de Karski au soir de sa vie. On se souvient de ce qui a gĂȘnĂ© dans Jan Karski : le brouillage du documentaire (deux premiĂšres parties) et du fictionnel, les incertitudes ou imprĂ©cisions historiques. À partir de la citation de Kafka rĂ©guliĂšrement reprise par Haenel, « Toute littĂ©rature est assaut contre la frontiĂšre », P. Boucheron dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment ce que sĂ©pare cette frontiĂšre :

Non pas seulement le rĂ©el de la fiction, ce qui est une dĂ©marcation assez convenue et dont le franchissement est moins hĂ©roĂŻque qu’on ne le dit, mais bien les rĂ©gimes du reprĂ©sentable et de l’irreprĂ©sentable. (p. 459).

6L’étude, pour se concentrer sur cet exemple rĂ©cent (et dont il n’est pas sĂ»r qu’il fasse date dans l’histoire littĂ©raire), n’en cherche pas moins Ă  identifier le « malaise » bien plus profond auquel on peut rattacher la polĂ©mique qui suivit la parution du roman de Haenel. Au terme d’une rĂ©flexion fine et prĂ©cise, qu’on ne peut ici rĂ©sumer qu’à gros traits, P. Boucheron identifie la « crise rĂ©visionniste » ouverte par les propos de R. Faurisson en 1978 comme fondatrice d’une remise en cause des « certitudes quant Ă  l’opĂ©ration historiographique » (p. 464). Le roman, en ce qu’il se confronte Ă  la matiĂšre historique et s’en saisit sur un mode singulier, serait pris dans cet « embarras, Ă©minemment respectable, des historiens » (p. 465). « Car c’est en littĂ©rature que s’exprime tout ce qui creuse le temps des historiens », prĂ©cise l’auteur de l’article :

Le dĂ©ni et l’oubli, les filiations rompues, ce que l’on sait vrai mais que l’on ne veut pas croire, les dĂ©lires de la mĂ©moire, l’interminable nuit blanche du silence. (p. 467)

7Toutes choses que l’Histoire tait parce qu’elle n’en a pas le secret, et que la littĂ©rature peut (et doit) chercher Ă  mettre en mots.

8Une proposition identique anime l’article d’Emmanuel Bouju, « Exercice des mĂ©moires possibles et littĂ©rature “à-prĂ©sent”. La transcription de l’histoire dans le roman contemporain »: « que le dĂ©chiffrement littĂ©raire puisse livrer une interprĂ©tation lĂ©gitime de l’histoire » (p. 438). À l’opposĂ© du « modĂšle feuilleté » du discours historiographique (intĂ©grant pour les commenter ses sources), E. Bouju distingue deux cas sur lesquels il appuie son propos : les « rĂ©cits de bourreau », dans lesquels s’affirme une confusion entre document et Ă©nonciation fictionnelle ; les rĂ©cits de l’exil « yougoslave » palliant l’absence de « toute archive instituĂ©e » (p. 426). Dans les deux cas, une tendance du roman contemporain se dĂ©gage en effet, celle d’un « exercice de mĂ©moire possible » (p. 421) Ă  chaque fois dĂ©licat en ce qu’il entre en conflit avec le sĂ©rieux historiographique ou s’établit en l’absence de celui‑ci. C’est pourtant l’occasion d’observer « un rĂ©gime spĂ©cifique de garantie et de responsabilité », redĂ©finissant l’engagement de l’écrivain devant une expĂ©rience historique dont il travaille Ă  proposer la « transcription » (p. 419)5. « Au prix », et E. Bouju le prĂ©cise en conclusion de son Ă©tude, d’un « équilibre dĂ©licat », rĂ©articulant « l’ordre des temps et des discours » en « savoir toujours provisoire et singulier » (p. 438).

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10Au cƓur d’une rĂ©flexion sur la notion d’évĂ©nement, l’article d’Étienne Anheim (« Julien Gracq. L’Ɠuvre de l’histoire ») cherche pour sa part Ă  penser la place de la guerre et d’autres « formes de dĂ©flagration historique comme les rĂ©volutions ou mai 68 » (p. 386) d’Un beau tĂ©nĂ©breux Ă  Un balcon en forĂȘt. Gracq (lui qui avouait ne pas apprĂ©cier Michelet, et aimer chez Tacite seulement l’écrivain) reconnaissait avoir voulu distiller l’« esprit‑de‑l’Histoire » : c’est parce que la formule vaut « aubaine et piĂšge » (p. 380) qu’elle mĂ©rite qu’on s’y attarde. Il en va ainsi d’une expĂ©rience directe de l’Histoire dont l’écrivain refuse de « thĂ©oriser » (c’est le mot d’É. Anheim, p. 387) l’importance dans son activitĂ© fictionnelle.

11L’étude ici se montre sensible Ă  la façon dont certaines mĂ©taphores choisies (la marĂ©e, l’orage et le glissement du bateau) permettent de saisir affectivement les bouleversements historiques : les annĂ©es 30 et l’angoisse qu’elles suscitent pour les deux premiĂšres, ce brusque raccord d’une sociĂ©tĂ© avec son histoire au moment oĂč la guerre Ă©clate pour la derniĂšre. Chaque trope figure ainsi l’équivalent sensible d’une « modalitĂ© de l’évĂ©nement » (p. 391), et propose « une maniĂšre de penser l’Histoire » (p. 391). Car il faut convenir (Un balcon en forĂȘt en est sĂ»rement l’exemple le plus probant) que chez Gracq, « la montĂ©e de l’évĂ©nement ne vaut que parce qu’on le connaĂźt dĂ©jà » (p. 404) : sur cette question donc comme sur celle du temps, c’est sans doute de RicƓur plus que de Bergson qu’il faut rapprocher l’auteur. « À condition », poursuit É. Anheim, « de bien vouloir prendre son Ă©criture pour une forme de pensĂ©e » (p. 405), notamment par ses effets de ralenti, de dĂ©composition et de brusque accĂ©lĂ©ration du temps de la fiction.

12C’est bien lĂ  affirmer une certaine conscience du temps historique, lorsque Gracq critique « l’étrange manque de liant   de la prose de Flaubert » (citĂ© p. 413), alors que C. Ginzburg  plaçait dans cette asyndĂšte gĂ©nĂ©ralisĂ©e et cet art de l’ellipse l’enjeu d’une autre perception de l’Histoire — certes dĂ©gagĂ©e de l’évĂ©nement6. Mais voilà : jusqu’à Un Balcon en forĂȘt, et ensuite dans ses notes, le romancier n’aura eu de cesse de « penser ce qu’est un Ă©vĂ©nement, l’effet de cĂ©sure qui l’accompagne, la maniĂšre dont il conditionne rĂ©trospectivement son interprĂ©tation » (p. 415). À ce titre, des dix textes rĂ©unis sous l’entrĂ©e « LittĂ©rature et histoire » d’En lisant, en Ă©crivant, on retient l’exigence de vĂ©ritĂ© placĂ©e au cƓur d’un savoir historique trouvant sa validitĂ© dans l’écho qu’il entretient avec la pratique concrĂšte des sujets. Il faut dĂšs lors, derriĂšre la formule gracquienne d’un « paysage-histoire », entendre l’assurance d’une continuitĂ© entre l’expĂ©rience singuliĂšre et le savoir scientifique.

13Ces trois aperçus voudraient illustrer l’enjeu de ce numĂ©ro d’Annales, tel que rĂ©sumĂ© par Étienne Anheim et Antoine Lilti :

Saisir historiquement les capacitĂ©s de la littĂ©rature Ă  produire un savoir sur le monde, sans postuler que ce savoir soit d’une nature supĂ©rieure et irrĂ©ductible Ă  celui des sciences sociales. (p. 255)

14En renvoyant dos-Ă -dos deux positions tout aussi dĂ©cevantes (l’usage platement documentaire de la littĂ©rature ; sa fĂ©tichisation postulant qu’elle seule sait rĂ©vĂ©ler les arcanes du monde), une telle ambition ne joue pas d’un relativisme mou reconnaissant Ă  la littĂ©rature (et plus prĂ©cisĂ©ment, au roman) et Ă  l’histoire deux modes d’accĂšs diffĂ©rents au passĂ©. Elle est en fait tout autre : pointer la capacitĂ© de l’écriture romanesque Ă  s’inscrire dans les « blancs » et « les plis » du savoir « historien » (selon le parti dĂ©fendu par E. Bouju), Ă  prendre en charge sur une autre scĂšne (celle de la fiction) et au moyen de ses effets propres (notamment celui d’un engagement Ă©nonciatif) une mĂȘme inquiĂ©tude devant « l’historicitĂ© de l’expĂ©rience humaine » (p. 257).