
Ce que les romans savent
1Ce que les romans savent : câest lĂ lâenjeu de cette livraison des Annales1. Le titre, sans doute un peu statutaire, « Savoirs de la littĂ©rature », recouvre une interrogation lancinante dans les sciences humaines : des Aveux du roman de Mona Ozouf aux Romanciers du rĂ©el de Jacques Dubois, historiens comme sociologues de la littĂ©rature ont voulu rĂ©gler la question des passes entre savoir historique et fiction romanesque2, et plus gĂ©nĂ©ralement des « circulations croisĂ©es entre la littĂ©rature et les sciences sociales » (p. 260). Le terrain, en effet, est hĂ©rissĂ© de redans et de piĂšges, et Ătienne Anheim et Antoine Lilti, coordinateurs du numĂ©ro, le rappellent dans leur introduction : difficile de prĂ©tendre Ă©chapper Ă lâemprise de la formule sartrienne du « roman vrai » et au « dĂ©fi Ă©pistĂ©mologique » (p. 253) que cette derniĂšre lĂšgue en partage aux deux disciplines. Tout comme au regard dâune autre problĂ©matique (celle de lâengagement littĂ©raire), lâhĂ©ritage sartrien se rĂ©vĂšle ici difficilement contournable : nul nâĂ©chappe Ă Sartre, et pas plus le romancier que lâhistorien.
2Du roman-miroir au romancier-secrĂ©taire, ceux quâon regroupe aujourdâhui sous lâĂ©tiquette de « rĂ©alistes » ont voulu jadis nous faire croire Ă la transparence de leur pratique de veille documentaire et dâenregistrement du rĂ©el ; mais câĂ©tait oublier, comme le rappelait Philippe Dufour dans un article Ă cet Ă©gard dĂ©cisif, que Balzac (pour prendre cet exemple parmi dâautres) « invente le vrai » plus quâil nâen consigne les traits signifiants majeurs3. Ă considĂ©rer cette question â ce que les romans savent, câestâĂ âdire aussi comment ils le savent, selon quelles voies propres â lâenjeu de ce numĂ©ro se tourne vers le roman contemporain : les contributions dâEmmanuel Bouju et de Patrick Boucheron sont ici dĂ©terminantes au moment dâenvisager les modalitĂ©s selon lesquelles la question du roman et de son savoir se voit redisposĂ©e dans le champ de la littĂ©rature actuelle. Des sept rĂ©flexions rĂ©unies dans cette livraison, nous retiendrons prĂ©cisĂ©ment ces deuxâlĂ , ainsi que celle dâĂtienne Anheim consacrĂ©e Ă Gracq. Tenues ensemble, elles invitent Ă penser non seulement le savoir historique dont le roman peut ĂȘtre dĂ©positaire, mais Ă©galement (et câest lĂ , sans doute, le plus intĂ©ressant) les lignes de failles, les points de fragilitĂ© et les zones dâincertitude du discours historique, avec lesquels compose la fiction romanesque.
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4LâĂ©tude de Patrick Boucheron (« âToute littĂ©rature est assaut contre la frontiĂšreâ. Note sur les embarras historiens dâune rentrĂ©e littĂ©raire ») est Ă lire dans le prolongement de celle quâil avait proposĂ©e pour le numĂ©ro de DĂ©bat consacrĂ© Ă une problĂ©matique similaire4. Les deux contributions construisent un ensemble dâune grande pertinence sur le « tournant historique » des derniĂšres rentrĂ©es littĂ©raires. Sâil convient de reconnaĂźtre « le caractĂšre circulaire et autoârĂ©fĂ©rencĂ©e dâune telle construction discursive » (p. 443), lâanalyse poursuit un autre but : interroger les rĂ©percussions dans notre apprĂ©hension de la chose littĂ©raire de « lâidĂ©e que la fiction romanesque et la vĂ©ritĂ© historienne sont en voie dâhybridation » (p. 444). Hybridation loin dâĂȘtre (uniquement) heureuse, puisquâelle revient Ă inquiĂ©ter la capacitĂ© du discours historique Ă satisfaire les exigences nouvelles quâon place en lui.
5Pour ce faire, P. Boucheron sâappuie sur la construction singuliĂšre de Jan Karski de Yannick Haenel, dont les trois parties se prĂ©sentent comme une accommodation progressive, une prĂ©paration Ă la fiction : la premiĂšre reprend le tĂ©moignage de ce rĂ©sistant polonais « porteur de nouvelles » dans Shoah de Claude Lanzmann ; la deuxiĂšme se prĂ©sente comme un rĂ©sumĂ© de lâHistoire de lâĂtat secret que celuiâci a publiĂ© en 1944 aux Ătats-Unis ; la troisiĂšme, enfin, « est une fiction » : elle propose le monologue intĂ©rieur de Karski au soir de sa vie. On se souvient de ce qui a gĂȘnĂ© dans Jan Karski : le brouillage du documentaire (deux premiĂšres parties) et du fictionnel, les incertitudes ou imprĂ©cisions historiques. Ă partir de la citation de Kafka rĂ©guliĂšrement reprise par Haenel, « Toute littĂ©rature est assaut contre la frontiĂšre », P. Boucheron dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment ce que sĂ©pare cette frontiĂšre :
Non pas seulement le rĂ©el de la fiction, ce qui est une dĂ©marcation assez convenue et dont le franchissement est moins hĂ©roĂŻque quâon ne le dit, mais bien les rĂ©gimes du reprĂ©sentable et de lâirreprĂ©sentable. (p. 459).
6LâĂ©tude, pour se concentrer sur cet exemple rĂ©cent (et dont il nâest pas sĂ»r quâil fasse date dans lâhistoire littĂ©raire), nâen cherche pas moins Ă identifier le « malaise » bien plus profond auquel on peut rattacher la polĂ©mique qui suivit la parution du roman de Haenel. Au terme dâune rĂ©flexion fine et prĂ©cise, quâon ne peut ici rĂ©sumer quâĂ gros traits, P. Boucheron identifie la « crise rĂ©visionniste » ouverte par les propos de R. Faurisson en 1978 comme fondatrice dâune remise en cause des « certitudes quant Ă lâopĂ©ration historiographique » (p. 464). Le roman, en ce quâil se confronte Ă la matiĂšre historique et sâen saisit sur un mode singulier, serait pris dans cet « embarras, Ă©minemment respectable, des historiens » (p. 465). « Car câest en littĂ©rature que sâexprime tout ce qui creuse le temps des historiens », prĂ©cise lâauteur de lâarticle :
Le dĂ©ni et lâoubli, les filiations rompues, ce que lâon sait vrai mais que lâon ne veut pas croire, les dĂ©lires de la mĂ©moire, lâinterminable nuit blanche du silence. (p. 467)
7Toutes choses que lâHistoire tait parce quâelle nâen a pas le secret, et que la littĂ©rature peut (et doit) chercher Ă mettre en mots.
8Une proposition identique anime lâarticle dâEmmanuel Bouju, « Exercice des mĂ©moires possibles et littĂ©rature âĂ -prĂ©sentâ. La transcription de lâhistoire dans le roman contemporain »: « que le dĂ©chiffrement littĂ©raire puisse livrer une interprĂ©tation lĂ©gitime de lâhistoire » (p. 438). Ă lâopposĂ© du « modĂšle feuilleté » du discours historiographique (intĂ©grant pour les commenter ses sources), E. Bouju distingue deux cas sur lesquels il appuie son propos : les « rĂ©cits de bourreau », dans lesquels sâaffirme une confusion entre document et Ă©nonciation fictionnelle ; les rĂ©cits de lâexil « yougoslave » palliant lâabsence de « toute archive instituĂ©e » (p. 426). Dans les deux cas, une tendance du roman contemporain se dĂ©gage en effet, celle dâun « exercice de mĂ©moire possible » (p. 421) Ă chaque fois dĂ©licat en ce quâil entre en conflit avec le sĂ©rieux historiographique ou sâĂ©tablit en lâabsence de celuiâci. Câest pourtant lâoccasion dâobserver « un rĂ©gime spĂ©cifique de garantie et de responsabilité », redĂ©finissant lâengagement de lâĂ©crivain devant une expĂ©rience historique dont il travaille Ă proposer la « transcription » (p. 419)5. « Au prix », et E. Bouju le prĂ©cise en conclusion de son Ă©tude, dâun « équilibre dĂ©licat », rĂ©articulant « lâordre des temps et des discours » en « savoir toujours provisoire et singulier » (p. 438).
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10Au cĆur dâune rĂ©flexion sur la notion dâĂ©vĂ©nement, lâarticle dâĂtienne Anheim (« Julien Gracq. LâĆuvre de lâhistoire ») cherche pour sa part Ă penser la place de la guerre et dâautres « formes de dĂ©flagration historique comme les rĂ©volutions ou mai 68 » (p. 386) dâUn beau tĂ©nĂ©breux Ă Un balcon en forĂȘt. Gracq (lui qui avouait ne pas apprĂ©cier Michelet, et aimer chez Tacite seulement lâĂ©crivain) reconnaissait avoir voulu distiller lâ« espritâdeâlâHistoire » : câest parce que la formule vaut « aubaine et piĂšge » (p. 380) quâelle mĂ©rite quâon sây attarde. Il en va ainsi dâune expĂ©rience directe de lâHistoire dont lâĂ©crivain refuse de « thĂ©oriser » (câest le mot dâĂ. Anheim, p. 387) lâimportance dans son activitĂ© fictionnelle.
11LâĂ©tude ici se montre sensible Ă la façon dont certaines mĂ©taphores choisies (la marĂ©e, lâorage et le glissement du bateau) permettent de saisir affectivement les bouleversements historiques : les annĂ©es 30 et lâangoisse quâelles suscitent pour les deux premiĂšres, ce brusque raccord dâune sociĂ©tĂ© avec son histoire au moment oĂč la guerre Ă©clate pour la derniĂšre. Chaque trope figure ainsi lâĂ©quivalent sensible dâune « modalitĂ© de lâĂ©vĂ©nement » (p. 391), et propose « une maniĂšre de penser lâHistoire » (p. 391). Car il faut convenir (Un balcon en forĂȘt en est sĂ»rement lâexemple le plus probant) que chez Gracq, « la montĂ©e de lâĂ©vĂ©nement ne vaut que parce quâon le connaĂźt dĂ©jà  » (p. 404) : sur cette question donc comme sur celle du temps, câest sans doute de RicĆur plus que de Bergson quâil faut rapprocher lâauteur. « à condition », poursuit Ă. Anheim, « de bien vouloir prendre son Ă©criture pour une forme de pensĂ©e » (p. 405), notamment par ses effets de ralenti, de dĂ©composition et de brusque accĂ©lĂ©ration du temps de la fiction.
12Câest bien lĂ affirmer une certaine conscience du temps historique, lorsque Gracq critique « lâĂ©trange manque de liant ïâŠï de la prose de Flaubert » (citĂ© p. 413), alors que C. Ginzburg plaçait dans cette asyndĂšte gĂ©nĂ©ralisĂ©e et cet art de lâellipse lâenjeu dâune autre perception de lâHistoire â certes dĂ©gagĂ©e de lâĂ©vĂ©nement6. Mais voilĂ Â : jusquâĂ Un Balcon en forĂȘt, et ensuite dans ses notes, le romancier nâaura eu de cesse de « penser ce quâest un Ă©vĂ©nement, lâeffet de cĂ©sure qui lâaccompagne, la maniĂšre dont il conditionne rĂ©trospectivement son interprĂ©tation » (p. 415). Ă ce titre, des dix textes rĂ©unis sous lâentrĂ©e « LittĂ©rature et histoire » dâEn lisant, en Ă©crivant, on retient lâexigence de vĂ©ritĂ© placĂ©e au cĆur dâun savoir historique trouvant sa validitĂ© dans lâĂ©cho quâil entretient avec la pratique concrĂšte des sujets. Il faut dĂšs lors, derriĂšre la formule gracquienne dâun « paysage-histoire », entendre lâassurance dâune continuitĂ© entre lâexpĂ©rience singuliĂšre et le savoir scientifique.
13Ces trois aperçus voudraient illustrer lâenjeu de ce numĂ©ro dâAnnales, tel que rĂ©sumĂ© par Ătienne Anheim et Antoine Lilti :
Saisir historiquement les capacitĂ©s de la littĂ©rature Ă produire un savoir sur le monde, sans postuler que ce savoir soit dâune nature supĂ©rieure et irrĂ©ductible Ă celui des sciences sociales. (p. 255)
14En renvoyant dos-Ă -dos deux positions tout aussi dĂ©cevantes (lâusage platement documentaire de la littĂ©rature ; sa fĂ©tichisation postulant quâelle seule sait rĂ©vĂ©ler les arcanes du monde), une telle ambition ne joue pas dâun relativisme mou reconnaissant Ă la littĂ©rature (et plus prĂ©cisĂ©ment, au roman) et Ă lâhistoire deux modes dâaccĂšs diffĂ©rents au passĂ©. Elle est en fait tout autre : pointer la capacitĂ© de lâĂ©criture romanesque Ă sâinscrire dans les « blancs » et « les plis » du savoir « historien » (selon le parti dĂ©fendu par E. Bouju), Ă prendre en charge sur une autre scĂšne (celle de la fiction) et au moyen de ses effets propres (notamment celui dâun engagement Ă©nonciatif) une mĂȘme inquiĂ©tude devant « lâhistoricitĂ© de lâexpĂ©rience humaine » (p. 257).

