Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 5
Véronique Duché-Gavet

« Un lyrisme accessible Ă  tous » : la poĂ©sie d’inspiration calviniste

Mario Richter, Jean de Sponde et la langue poĂ©tique des protestants, traduit de l’italien par Yvonne Bellenger et François Roudaut, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Études et essais sur la Renaissance », 2011, 243 p., EAN 9782812402555.

L’itinĂ©raire d’un chercheur

1C’est l’itinĂ©raire d’un chercheur que restitue Jean de Sponde et la langue poĂ©tique des protestants. L’ouvrage, une traduction de Jean de Sponde e la lingua poetica dei protestanti nel cinquecento (Milan, Cisalpino-Goliardica, 1973)1, rassemble six Ă©tudes et deux notes, toutes publiĂ©es par Mario Richter entre 1962 et 1972. On va ainsi de la dĂ©couverte de l’Ɠuvre de Sponde2 (que Alan Boase avait rĂ©vĂ©lĂ©e au public en 1939) Ă  l’exploration du milieu intellectuel et spirituel dans lequel le poĂšte de MaulĂ©on a baignĂ©, revenant Ă  BĂšze3 et Calvin pour mieux repartir vers Du Bartas et AubignĂ©4, et finir sur une analyse des douze Sonnets de la mort5, accompagnĂ©e d’une notule sur l’emploi ironique de l’adjectif desnaturez dans le sonnet V6. Loin de se cantonner Ă  Sponde — et de combler en quelque sorte la lacune qu’il dĂ©plore dans sa recension de l’ouvrage de J. Pineaux, qui avait exclu de son enquĂȘte la poĂ©sie de Jean de Sponde7 —, et « convaincu que l’envergure de cet auteur ne peut ĂȘtre pleinement apprĂ©ciĂ©e que si on l’observe dans son contexte politique et idĂ©ologique, Ă  savoir par rapport aux poĂštes qui, suivant les directions de Calvin et de BĂšze, ont essayĂ© de s’opposer Ă  l’esthĂ©tique paganisante de la PlĂ©iade » (Avertissement, p. 7) c’est un grand nombre de poĂštes protestants que M. Richter passe au crible de son analyse, Ă©largissant mĂȘme son corpus Ă  la poĂ©sie italienne. Échos et parentĂ©s sont ainsi mis au jour, et permettent de brosser un panorama de la poĂ©sie d’inspiration calviniste au tournant du xvie siĂšcle. Le cinquiĂšme article du volume, intitulĂ© « Aspects et orientations de la poĂ©tique protestante française au xvie siĂšcle » (p. 167‑200) constitue Ă  cet Ă©gard une synthĂšse remarquable des analyses. On se mĂ©fiera donc du titre de l’ouvrage, qui ne consacre en fin de compte que son ouverture et sa clĂŽture Ă  l’auteur des Sonnets sur le mesme subject8.

2Si les qualitĂ©s de pĂ©dagogue du chercheur sont ici clairement mises en valeur — les analyses souvent trĂšs fines sont exposĂ©es sans recours Ă  un jargon prĂ©tentieux et ne requiĂšrent aucune connaissance prĂ©alable en stylistique ni en rhĂ©torique — l’organisation de l’ouvrage en revanche est dĂ©cevante. Certes, l’auteur souhaitait que le lecteur puisse « suivre la progression d’une recherche dans un domaine qui Ă  l’époque ([les] annĂ©es cinquante et soixante du siĂšcle dernier) restait en grande partie inexplorĂ© et la plupart du temps mal compris [
] ». Mais sans doute l’ouvrage aurait-il gagnĂ© Ă  renoncer Ă  l’ordre chronologique de parution des articles, et Ă  ĂȘtre resserrĂ© autour de grandes synthĂšses.

3De surcroĂźt, la rĂ©vĂ©lation progressive de l’univers poĂ©tique protestant ne va pas sans risque de redite. Ainsi des citations qui voyagent de page en page : la PrĂ©face de l’Abraham sacrifiant de BĂšze, longuement citĂ©e p. 92 et 180, puis p. 94 et 180 ; les prescriptions du Synode de Sainte-Foy p. 159 et 192 etc. Les rĂ©sultats des analyses sont parfois mentionnĂ©s Ă  plusieurs reprises, Ă  l’exemple des caractĂ©ristiques de la Sepmaine de Du Bartas, p. 165 et 193. Certains rapprochements semblent forcĂ©s : est-il bien nĂ©cessaire de recourir systĂ©matiquement Ă  Du Plessis-Mornay pour expliquer les Sonnets de la mort ? La belle Ă©tude des deux actes du drame spirituel qui se joue dans ces douze sonnets, analysĂ© d’un point de vue stylistique, se suffisait probablement Ă  elle-mĂȘme.

Une chaine aimantée

4Il reste que M. Richter, rendu français par Yvonne Bellenger et François Roudaut, deux Ă©minents spĂ©cialistes de la poĂ©sie française9, excelle Ă  Ă©tablir les filiations littĂ©raires, Ă  montrer comment s’est dĂ©veloppĂ©e et affirmĂ©e la poĂ©tique calviniste. Renonçant aux catĂ©gories du baroque ou du maniĂ©risme, il envisage les textes sous l’angle spirituel et religieux, appuyant son discours par une analyse prĂ©cise du style.

Calvin/BĂšze

5Au commencement, nous rappelle‑t‑il, Ă©tait Calvin, vĂ©ritable « pierre d’HĂ©raclĂ©e »10. Ses Commentaires sur les Psaumes (1557), riches d’enseignements thĂ©ologiques, furent autant de recommandations Ă  l’égard des poĂštes, et ouvrirent la voie Ă  une poĂ©sie nouvelle, soucieuse d’authenticitĂ© et de spiritualitĂ©. Ainsi Calvin « rejette pĂ©remptoirement la poĂ©sie de caractĂšre profane, jugĂ©e “mauvaise” et “nuisible”, pour n’admettre que la poĂ©sie davidique » (p. 170) :

Seulement que le monde soit si bien advisĂ©, qu’au lieu de chansons en partie vaines et frivoles, en partie sottes et lourdes, en partie sales et villaines, et par consequent mauvaises et nuisibles, dont il a usĂ© par ci devant, il se accoustume ci aprĂ©s Ă  chanter ces divins & celestes Cantiques avec le bon Roy David. (PrĂ©face des Psaumes, citĂ©e p. 170)

6Ce rejet de la Muse mondaine s’accompagne du refus de l’ornementation de la PlĂ©iade et de son paganisme ostentatoire.

7Le principal lieutenant de Calvin, ThĂ©odore de BĂšze, se chargea d’appliquer le programme du rĂ©formateur. Rompant avec sa premiĂšre poĂ©sie, il s’engagea dans la voie frayĂ©e par Marot, dont il poursuivit l’entreprise de traduction du Psautier — les Cinquante Pseaumes avaient Ă©tĂ© publiĂ©s Ă  GenĂšve en 1543. Dans la prĂ©face de l’Abraham Sacrifiant (1550) dĂ©jĂ , il avançait l’idĂ©e d’utiliser le don de poĂ©sie pour « magnifier la bontĂ© de ce grand Dieu ». M. Richter signale que « la traduction des Pseaumes, qui approfondit la recherche stylistique dĂ©jĂ  manifeste dans l’Abraham, a intentionnellement valeur de programme. Elle est le fruit de prĂ©occupations intimes d’un homme qui s’était fixĂ© pour tĂąche de gagner les consciences et de rĂ©gler les conduites d’une communautĂ© religieuse nouvelle. » (p. 133)

8Les huit Chrestiennes MĂ©ditations (1581), dont la rĂ©daction dĂ©buta sans doute « dans les annĂ©es qui suivirent immĂ©diatement la traduction des Psaumes » (p. 114), constituent selon M. Richter le « point de dĂ©part indispensable [
] pour lire les Ɠuvres de Mornay, de D’AubignĂ© et de Sponde » (p. 124). Premier exemple du genre de la mĂ©ditation, rĂ©digĂ© en une prose poĂ©tique d’une grande souplesse, l’ouvrage fut, comme toute l’Ɠuvre de ThĂ©odore de BĂšze, dictĂ© « par une nĂ©cessitĂ© strictement didactique et liturgique » (p. 115).

Du Bartas / Aubigné

9Si BĂšze montra « avec fermetĂ© le chemin Ă  suivre » (p. 182), son enseignement se heurta « à l’incomprĂ©hension et Ă  de fortes rĂ©sistances, surtout de la part des plus jeunes [qui] se livraient assidĂ»ment, et non sans une secrĂšte prĂ©fĂ©rence, Ă  l’étude stylistique des deux poĂštes de la PlĂ©iade les plus convaincants, Ronsard et Du Bellay » (p. 184) Ainsi Guillaume de Salluste du Bartas, mĂȘme s’il reprenait la pensĂ©e gĂ©nĂ©rale des rĂ©formateurs huguenots, refusa de renoncer Ă  l’appareil poĂ©tique Ă©laborĂ© par les poĂštes de la PlĂ©iade. En tĂ©moigne son Uranie ou Muse cĂ©leste (1574), « compromis entre l’indispensable nĂ©cessitĂ© d’une poĂ©sie ‘thĂ©ologique’ d’inspiration divine et l’utilisation d’un rĂ©pertoire d’images, de thĂšmes et de formules empruntĂ©s aux pratiques stylistiques de la PlĂ©iade, dictĂ©s par la ‘fureur’ ronsardienne » (p. 185). Du Bartas le reconnaĂźt lui-mĂȘme au seuil de son Ɠuvre magistrale, La Sepmaine (1578) : « pour faire mieux avaler les salutaires breuvages que la sainte parole presente aus esprits malades et fastidieus de ce tems, [
] y [ai] meslĂ© le miel et le sucre des lettres humaines » (Advertissement sur sa premiĂšre et seconde Sepmaine). Et en effet, note M. Richter, « Les lecteurs de la Sepmaine savent avec quelle luxuriance d’images et de digressions tirĂ©es non seulement d’HomĂšre, de LucrĂšce, de Virgile, d’Horace, d’Ovide, mais des thĂ©ories de Platon, d’Aristote, de Plutarque, et vivifiĂ©es par la fureur ronsardienne, Du Bartas entendait raconter la Bible. » (p. 193)

10Son intention « d’ennoblir la poĂ©sie et d’élever la poĂ©tique calviniste, Ă©troitement didascalique et excessivement “engagĂ©e” Ă  la hauteur d’une grande Ă©popĂ©e chrĂ©tienne » (p. 189) ne manqua pas de susciter la polĂ©mique. L’annĂ©e mĂȘme de la publication de La Sepmaine, deux textes thĂ©oriques, qui prolongeaient les idĂ©es de Calvin, se chargĂšrent de rappeler Ă  l’ordre les poĂštes qui s’égaraient.

11Dans ses Deux Dialogues du nouveau langage François italianizĂ© (1578), Henri Estienne se fit le chantre d’une poĂ©sie exclusivement chrĂ©tienne, « libĂ©rĂ©e de l’asservissement au langage de la poĂ©sie classique et surtout au langage Ă  la mode depuis la premiĂšre et la seconde vague du pĂ©trarquisme » [191]. Et M. Richter de prĂ©ciser :

À une poĂ©sie « lyrique » au sens pĂ©trarquiste du mot, Estienne opposait donc, aprĂšs d’autres, une poĂ©sie « morale », instrument d’élĂ©vation et de lutte contre le « mal », guide de vie intĂ©rieure et exercice de priĂšre personnelle. (p. 191‑192)

12Par ailleurs le synode national de Sainte-Foy enregistra dans son article XX une condamnation à peine voilée du « coryphée des calvinistes », Du Bartas :

Ceux qui mettent la main Ă  la plume pour escrire les histoires de l’Ecriture Sainte en vers, seront avertis de n’y mĂȘler pas des Fables poĂ©tiques, et de n’attribuer pas Ă  Dieu les noms des fausses DivinitĂ©s, et de n’ajouter ni retrancher aucune chose de l’Ecriture, mais de s’en tenir aux propres termes du Texte sacrĂ©. (texte citĂ© p. 192)

13Il revenait enfin Ă  Agrippa d’AubignĂ© de fusionner les deux ambitions artistiques, celle de la PlĂ©iade, et celle des calviniens, conclut M. Richter :

C’est la forte personnalitĂ© de l’auteur, trempĂ©e par l’adversitĂ©, qui donna aux Tragiques l’unitĂ© qu’on chercherait en vain chez Du Bartas, incapable de souder en une poĂ©tique unique la force centrifuge de l’expĂ©rience classico-ronsardienne et la force centripĂšte de la poĂ©tique officielle calviniste ratifiĂ©e par le Synode de Sainte-Foy. (p. 197)

Mornay / Sponde

14Si la filiation entre Calvin et BĂšze va de soi, qui se poursuit par Du Bartas et AubignĂ©, M. Richter accorde Ă©galement « une place de choix Ă  l’activitĂ© poĂ©tique de Philippe du Plessis-Mornay » (p. 53), qui semble rĂ©aliser la synthĂšse des poĂštes de son temps11. Son petit traitĂ© Ă©crit en 1575 et publiĂ© l’annĂ©e suivante sous le titre Excellent Discours de la Vie et de la Mort, « premiĂšre affirmation littĂ©raire de Mornay » (p. 55)12, nourri de SĂ©nĂšque et de Juste Lipse, met en place des procĂ©dĂ©s que reprendront Chandieu ou Sponde. Son style « dense, souvent vigoureux [
] renouvelle [
] la poĂ©sie qu’on pourrait dĂ©finir comme ‘thĂ©ologique’, et qui par la suite donnera naissance aux douze sonnets de Sponde, tout en se rattachant vraisemblablement au modĂšle poĂ©tique proposĂ© non seulement par Calvin et BĂšze, mais par l’influent Du Bartas dans la dĂ©cennie 1575-1585 » (p. 62).

15Dans cette longue chaĂźne aimantĂ©e, Jean de Sponde se rattacherait donc autant Ă  Mornay qu’à BĂšze ou Calvin. Le Discours de la Vie et de la Mort de Mornay, tout comme l’Exposition du quarante et troisiĂšme dimanche de CatĂ©chisme de Calvin sont aux sources de la poĂ©tique spondienne affirme M. Richter :

Ces paroles, qui sont peut-ĂȘtre la meilleure introduction Ă  la lecture des Stances de la mort, ont aussi une importance capitale pour comprendre en profondeur l’aventure spirituelle dont le drame se dĂ©ploie dans les douze sonnets. (p. 205).

16Bouclant la boucle, la poésie de Sponde revient à Calvin :

Sponde [
] perçut dans toute son ampleur dramatique la vision « dĂ©shumanisĂ©e » proposĂ©e par Calvin : c’est de cette vision que se nourrit sa poĂ©sie, de cette douloureuse sĂ©pulture Ă  la vie et au monde, de l’assimilation profonde d’une thĂ©ologie qui n’avait pas rĂ©ussi Ă  unir dans une vraie synthĂšse la Chair et l’Esprit. (p. 221)

Paschali

17Le poĂšte italien, auquel M. Richter consacre un chapitre13, fait figure d’intrus dans cette Ă©tude despoĂštes protestantsde languefrançaise. M. Richter toutefois s’intĂ©resse « à l’activitĂ© et aux difficultĂ©s d’un poĂšte italien dans la GenĂšve de Calvin et de BĂšze » (p. 168), qui transpose « dans la langue italienne une expĂ©rience littĂ©raire et poĂ©tique qui n’eut lieu qu’en France » (p. 165). PoĂšte mineur, traducteur des Psaumes, et auteur de la premiĂšre traduction en italien de l’Institution de la Religion chrestienne (1557), Giulio Cesare Paschali livra principalement des compositions doctrinales, Ă  nette intention didascalique. Ces piĂšces doctrinalement engagĂ©es, qui rappellent « tantĂŽt la facture de BĂšze, tantĂŽt celle de Chandieu, de Goulart ou bien mĂȘme de Du Plessis-Mornay [
], plus souvent de Sponde » (p. 146), tĂ©moignent ainsi de l’influence de la poĂ©tique calviniste hors de la France.

ÉlĂ©ments d’une poĂ©tique calviniste

18C’est le phĂ©nomĂšne d’évolution qui retient plus particuliĂšrement l’attention de M. Richter chez tous ces poĂštes de la Renaissance. Ce dernier cherche Ă  dĂ©finir l’« évolution stylistique qui, partant de Marot et de l’entourage nĂ©o-platonicien de Marguerite de Navarre, mĂšne, par les MĂ©ditations14, jusqu’aux “poĂštes baroques protestants” de la fin du siĂšcle » (p. 125).

19L’on est en effet frappĂ© par la recherche stylistique de ces hommes, Ă  la fois poĂštes et thĂ©ologiens, qui s’efforcent de charger la parole poĂ©tique d’une densitĂ© et d’une spiritualitĂ© efficaces.

Un lyrisme accessible Ă  tous

20C’est chez saint Paul que Calvin puisa l’idĂ©e d’un sermo rudis et plebeius, d’une « forme d’eloquentia strictement accordĂ©e Ă  la simplicitĂ© de la rĂ©vĂ©lation » (p. 174) :

Et de fait, cela n’est pas advenu sans une grande providence de Dieu, que les hauts secrets du Royaume celeste nous ayent este, pour la plus grand part baillez sous parolles contemptibles, sans grande eloquence, de peur que, s’ilz eussent este fondez et enrichis d’eloquence, les iniques eussent calomniĂ©e que la seule faconde eust regnĂ© en cest endroit. (Institution de la Religion Chrestienne, texte citĂ© p. 93)

21BĂšze renchĂ©rit et cultiva le ton simple et familier. Il « cherchait Ă  composer une poĂ©sie qui fĂ»t aussi Ă©loignĂ©e des artifices des RhĂ©toriqueurs et des raffinements trĂšs “lyriques” de Marot que de l’aristocratique “fureur” ronsardienne. Il fallait utiliser une langue, sinon vĂ©ritablement populaire, du moins commune, qui fĂ»t accessible Ă  tous ceux qui souhaitaient approcher la parole de Dieu. » (p. 105) S’éloignant de ses premiĂšres amours poĂ©tiques, il avait, ajoute M. Richter, « de la poĂ©sie une conception essentiellement anti‑lyrique. Ce qu’il cherchait, c’était au contraire Ă  rendre dans la langue poĂ©tique la familiaritĂ© du langage quotidien, la voix de tous, grĂące Ă  un agencement lexical et syntaxique immĂ©diatement comprĂ©hensible. » (p. 105)

22De plus les poĂštes calvinistes se signalent par leur effort d’essentialisation stylistique. Ils cherchent Ă  « tout dire en peu de vers, [Ă ] contenir dans le bref espace d’un sonnet leur expĂ©rience religieuse tourmentĂ©e, [Ă ] condenser dans de rapides rĂ©pliques le rĂ©sultat d’amples considĂ©rations livrĂ©es en prose. » (p. 70)

AntithÚse et parallélisme

23Ce lyrisme calviniste (anti‑lyrisme ?) ne renonce cependant pas Ă  l’emploi de figures de style. Ainsi la poĂ©sie de Sponde, note M. Richter, « se fonde tout naturellement sur l’antithĂšse, sur l’opposition violente des tons et des concepts » (p. 41). En effet, « Sponde, et en gĂ©nĂ©ral nombre de poĂštes protestants, oublient la couleur de la nature, renoncent pĂ©remptoirement Ă  observer le monde avec une objectivitĂ© sereine ; le monde est pĂ©chĂ© et tĂ©nĂšbres, inconstance et vanité ; seul Dieu est bontĂ© et lumiĂšre, constance et vĂ©rité : le monde est l’antithĂšse nĂ©gative de Dieu. » (p. 41‑42)

24Le parallélisme est alors la figure de syntaxe privilégiée :

La technique de l’antithĂšse pour les calvinistes exprime une Weltanschauung. LĂ  oĂč l’antithĂšse est une disposition mentale, une façon de penser et de voir, le parallĂ©lisme est l’expression concrĂšte, le moyen technique le plus appropriĂ© pour mettre en lumiĂšre le clair-obscur de la pensĂ©e antithĂ©tique. (p. 45)

25M. Richter met en Ă©vidence ces procĂ©dĂ©s dans plusieurs poĂšmes qu’il examine attentivement. On apprĂ©ciera la justesse de son analyse des ÉlĂ©gies spondiennes par exemple, ou de l’Ode Mornay — sans rien dire de la fine Ă©tude des Sonnets de la mort.

26Ainsi la poĂ©tique calviniste se signale, affirme M. Richter, par « une absolue fidĂ©litĂ© Ă  la Bible et un langage immĂ©diat, [
] directement comprĂ©hensible, inspirĂ© de l’Écriture dans ses mĂ©taphores, donc rĂ©tif Ă  toute complaisance envers la nature, instrument nĂ©cessaire Ă  l’engagement moral et intĂ©rieur du poĂšte. » (p. 199)

27On dĂ©plorera peut-ĂȘtre, çà et lĂ , la prĂ©sence de jugements qui manquent de nuance. Ainsi des analyses concernant la PlĂ©iade et sa « conception aristocratique de la poĂ©sie fondĂ©e sur une orgueilleuse et stĂ©rile imitation des classiques grecs et latins » (p. 178). Des coquilles, parfois grossiĂšres, interrompent la lecture15. Et l’on se demandera si, en fin de compte, les procĂ©dĂ©s mis en Ă©vidence (simplicitĂ©, absence d’ornement, inspiration biblique, antithĂšse) ne sont pas caractĂ©ristiques de toute poĂ©sie religieuse — on se rappellera que si Mornay est Ă  la source des Sonnets de la mort, il a Ă©galement inspirĂ© Chassignet.

28Mais l’enthousiasme qui anime la plume de Mario Richter est remarquable, et son intĂ©rĂȘt pour la poĂ©sie de Sponde ne faiblit pas, comme en tĂ©moigne la bibliographie. Pourquoi d’ailleurs ne pas avoir complĂ©tĂ© ce volume — dont l’original italien, rappelons‑le, parut en 1973 — par des articles plus rĂ©cents ?