Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 5
Didier Coste

Les Ă©clipses d’AdorĂ© Malley

David Brooks, The Sons of Clovis : Ern Malley, Adoré Floupette and a Secret History of Australian Poetry, Brisbane : University of Queensland Press, 2011, 368 p., EAN 9780702238840.

[OĂč il est question, entre autres, d’auteurs supposĂ©s et d’auteurs rĂ©els, d’écritures supposĂ©es rĂ©elles et rĂ©ellement supposĂ©es, d’une parodie qui dĂ©passe son but, de vrai/faux modernisme et de faux/vrai conservatisme poĂ©tique, de flottante identitĂ© (notamment esthĂ©tique) postcoloniale et antipodĂ©enne, des mĂ©thodes policiĂšres ou dupinesques de la lecture intertextuelle comparatiste, de collage hasardeux et de spontanĂ©itĂ© calculĂ©e, de mysticisme et d’obscĂ©nitĂ©, et, pour tout dire, de la vie rĂ©elle des formes, par opposition Ă  la vie fictionnelle, parce que banale, des Ă©crivains.]

1Les faux, les plagiats, les canulars, les apocryphes et autres impostures artistiques et littĂ©raires sont redevenus Ă  la mode, faisant l’objet, depuis une petite vingtaine d’annĂ©es, de nombreuses Ă©tudes, savantes, polĂ©miques, ou vulgarisatrices, voire populistes, ou encore d’« applications » paracritiques plus ou moins rĂ©ussies ou plus ou moins laborieuses, tant dans le monde anglo‑saxon que dans les mondes francophone et hispanophone1. On peut se demander si l’on a ainsi affaire Ă  des prolongements surprenants de la mort de l’auteur et du scriptible barthĂ©sien ou au contraire, sous couvert d’une apparente fascination pour la « fabrication » — ou, comme on dit aujourd’hui, en dĂ©pit de notre Ăšre post‑industrielle, de la « fabrique » — du texte artistique, Ă  un retour de l’auteur et de l’intentionnalitĂ© dans la critique. Est‑ce un formalisme de l’autotĂ©lie, ou une sociocritique des dĂ©terminants de la production et de la rĂ©ception artistiques, ou encore l’inconscient du texte qui sortent gagnants de cette rĂ©cente gesticulation, de Jean‑François Jeandillou Ă  Pierre Bayard, par exemple ? La rĂ©ponse pourrait ĂȘtre trouvĂ©e en partie dans le constat que la majoritĂ© des recherches, tant historiennes que thĂ©orisantes, portent plutĂŽt sur le « xixe siĂšcle » que sur l’époque contemporaine ou son passĂ© rĂ©cent, et que rares sont les travaux qui se centrent sur un autre espace que l’Europe occidentale et l’AmĂ©rique du Nord, comme si l’« authenticité » Ă©tait plus le souci des centres d’une toile littĂ©raire distendue que de ses pĂ©riphĂ©ries.

2Irradiant autour du plus cĂ©lĂšbre canular de la littĂ©rature australienne, au reste mondialement connu (dans le monde anglophone) et sur quoi l’on pouvait croire que tout avait Ă©tĂ© dit, David Brooks prouve que la finesse critique, l’inventivitĂ© du questionnement thĂ©orique et l’obstination hermĂ©neutique peuvent profitablement relancer un dĂ©bat de fond sur quelque chose de beaucoup plus grave (et plus jouissif) que les enjeux convenus de l’authenticitĂ© et de l’inauthenticitĂ©, ou du textualisme et des Cultural Studies.

3Ouvrage polymorphe, intergĂ©nĂ©rique, oĂč parfois convergent et parfois se croisent l’érudition historienne et la microlecture, le plus local des cercles littĂ©raires australiens des annĂ©es 40 et le plus mondial de la LittĂ©rature et de la PoĂ©tique ComparĂ©e sur plusieurs siĂšcles, la systĂ©maticitĂ© du rĂ©pertoire et les divagations de la thĂ©orie, une pĂ©dagogie par « leçons » et lecture guidĂ©e et une production de l’intĂ©rĂȘt romanesque modelĂ©e sur le roman d’enquĂȘte, il n’est pas plus facile d’aborder le dernier livre de David Brooks par un seul de ces biais qu’il ne serait lĂ©gitime de le traiter en hapax ou de le ramener dans un quelconque giron sĂ©curisant, que ce soit celui de la paracritique, de l’essai personnel ou du couronnement magistral d’une recherche universitaire.

4C’est pourquoi, le lecteur francophone n’étant guĂšre initiĂ© aux arcanes de la littĂ©rature australienne, je commencerai trĂšs sagement par quelques donnĂ©es factuelles concernant « Ern Malley » et son Ɠuvre, ainsi que le contexte spĂ©cifique dans lequel intervient la publication du livre recensĂ©.

Mort, tentative d’assassinat et rĂ©surrection d’un prĂ©coce posthume fictif

5L’Australie des annĂ©es 30 et 40 ne saurait ĂȘtre sans doute mieux dĂ©finie que par le poĂšme « Australia » d’Alec Derwent Hope (Ă©crit en 1939), dont voici trois strophes :

Chansons, architecture, histoire sont les rites

Et les émotions connues de plus jeunes terres,

Ses cours d’eau à elle se perdent dans les sables,

Mais l’immense fleuve de sa stupiditĂ©

De Cairns Ă  Perth inonde ses tribus pareilles :

Y parvient enfin la derniùre race d’hommes,

Qui se flatte non de vivre mais de survivre :

Ceux‑là peupleront la planùte moribonde.

Et ses cinq villes, comme autant de plaies grouillantes,

Toutes cinq la sucent, vaste État parasite

OĂč pullulent des EuropĂ©ens d’occasion

Mal assis sur le bord d’un rivage Ă©tranger2.

6En d’autres termes, un panorama culturel et social pas encore post‑colonial (malgrĂ© la constitution fĂ©dĂ©rale de 1901), stĂ©rile, sclĂ©rosĂ© et philistin. La « White Australia policy », officialisĂ©e dĂšs la FĂ©dĂ©ration, est renforcĂ©e en 1925, puis Ă  la veille de la DeuxiĂšme Guerre mondiale. Un mouvement fasciste, la National Guard (au cƓur secret du Kangaroo de D. H. Lawrence), a pu terroriser, voire pogromiser impunĂ©ment, les non blancs, ou persĂ©cuter les premiers psychanalystes. La censure rĂšgne, avec des lois rĂ©primant durement le blasphĂšme, la reprĂ©sentation de la sexualitĂ©, les positions philosophiques et politiques rĂ©volutionnaires, libertaires, ou mĂȘme la plus simplement humaniste libertĂ© de pensĂ©e. Les artistes et intellectuels indĂ©pendants et progressistes sont acculĂ©s Ă  la marginalitĂ© ou Ă  l’exil. Presque tout ce qui fait le fond des avant‑gardes europĂ©ennes et amĂ©ricaines, considĂ©rĂ© comme immoral et dĂ©cadent, est donc officiellement banni de l’üle‑continent, n’y parvenant que fragmentairement, Ă  grand peine, sous le manteau. La production poĂ©tique va d’un post‑romantisme de seconde main dans le goĂ»t de Tennyson, quand ce n’est pas pire, Ă  un pseudo‑crĂ©olisme/indigĂ©nisme jargonnant, en passant par l’hĂ©ritage direct du ruralisme folkloriste et nationaliste des nouvelles et ballades de brousse. Dans cette atmosphĂšre Ă©touffante, il existe nĂ©anmoins des Ăźlots d’inquiĂ©tude et d’innovation, de petits groupes de jeunes gens qui vont se disputer l’espace Ă©troit ou non encore disponible d’une possible modernitĂ©. Cela se passe, non « de Cairns Ă  Perth », mais dans les trois villes (universitaires) du Sud‑Est et du Sud : Sydney, Melbourne, Adelaide.

7Dans cette derniĂšre localitĂ©, un jeune Ă©tudiant juif, d’origine modeste, Max Harris, aprĂšs la publication d’un premier recueil de poĂšmes en 1940, crĂ©e une revue d’enfants terribles ou d’avant‑garde attardĂ©e sous le nom tragi‑comique de Angry Penguins, tirĂ© d’un de ses propres poĂšmes. La revue allait ĂȘtre bientĂŽt soutenue par un avocat mĂ©cĂšne de Melbourne, John Reed, ami de peintres tels que l’autodidacte Sidney Nolan — qui devait devenir l’artiste emblĂ©matique entre tous du xxe siĂšcle australien. En pleine guerre, en 1943, sous la menace de l’invasion japonaise, dans la pĂ©nurie de nombreux biens et l’isolement intellectuel, une telle entreprise pouvait aussi bien ĂȘtre vue comme un acte de courage, comme un amusement ou comme une trahison. Deux autres poĂštes Ă©tudiants, eux de Sydney, James McAuley et Harold Stewart, deux amis se trouvant faire leur service militaire Ă  Melbourne planquĂ©s dans des bureaux assez Ă©tranges de l’état‑major, sont irritĂ©s par les postures de Max Harris et de sa revue, par ce qu’ils perçoivent comme incohĂ©rent, inepte, prĂ©tentieux et maladroitement dĂ©marquĂ© du surrĂ©alisme français, de l’imagisme anglo‑amĂ©ricain et des « Apocalyptiques » britanniques. Ils dĂ©cident un beau jour de jouer un sale tour Ă  Harris et consorts : persuadĂ©s que Harris tombera dans le panneau, ils vont lui proposer de publier des poĂšmes fabriquĂ©s par eux selon les recettes dominantes du groupe des Pingouins, dont ils pourront dĂ©montrer, pensent‑ils, qu’ils sont dĂ©pourvus de sens et dĂ©nuĂ©s de toute valeur artistique. Si cela marche, ils laisseront le canular prendre de l’ampleur, jusqu’aux États‑Unis et en Angleterre, pour mieux discrĂ©diter ensuite ce modernisme, selon eux, de mauvais aloi. Alec Hope, leur ami commun et leur aĂźnĂ©, avait eu la mĂȘme idĂ©e, sans la mettre Ă  exĂ©cution. Il se contentera, un peu plus tard, de descendre en flammes le roman ou plutĂŽt la prose expĂ©rimentale de Harris, The Vegetative Eye.

8Ils auraient ainsi, en un aprĂšs‑midi et une soirĂ©e de loisir, armĂ©s d’un dictionnaire, d’un Shakespeare et de quelques rapports sanitaires des armĂ©es, concoctĂ© les dix‑sept poĂšmes rĂ©unis sous le titre dĂ©cadent, mystĂ©rieux et Ă©liotien de The Darkening Ecliptic. Encore fallait‑il leur inventer un auteur (mort) dont la personnalitĂ© pĂ»t sĂ©duire Harris et ses amis, avec qui il pĂ»t, d’une certaine façon, s’identifier. Cet auteur, pauvre, autodidacte, malheureux en amour, ayant beaucoup traĂźnĂ© la savate entre plusieurs mĂ©tiers humbles et douteux, s’appellera Ern Malley, il sera mort Ă  Sydney, d’une maladie rare et mal soignĂ©e (mais si bien nommĂ©e : Graves’ disease), Ă  vingt‑cinq ans, courant 1943. C’est sa sƓur aĂźnĂ©e, Ethel, une vieille fille bobonne, inculte, guindĂ©e, qui a trouvĂ© la liasse de poĂšmes dans la valise cabossĂ©e de son frĂšre venu mourir chez elle, alors qu’elle n’avait jamais imaginĂ© qu’il ait pu Ă©crire, et encore moins de la poĂ©sie. Tout en ne comprenant quasiment rien Ă  ces textes, et en rĂ©prouvant le peu qu’elle pouvait en entendre, elle considĂšre comme un devoir envers la mĂ©moire de son malheureux frĂšre de consulter des gens mieux informĂ©s pour voir si le recueil pourrait ĂȘtre publiĂ©. Un bibliothĂ©caire lui a conseillĂ© d’écrire au directeur d’une petite revue en vogue, Angry Penguins. Elle Ă©crit donc, en octobre 1943, une lettre embarrassĂ©e et maladroite, accompagnĂ©e de deux poĂšmes (les plus « faciles ») en guise d’échantillons.

9Pour Harris, c’est une rĂ©vĂ©lation : il a sans doute dĂ©nichĂ© le poĂšte qu’il voudrait ĂȘtre, l’épitomĂ© de l’esthĂ©tique pingouine. Il en parle Ă  tout son cercle, rĂ©pond aussitĂŽt Ă  « Ethel », avec enthousiasme et condescendance (« son frĂšre Ă©tait un gĂ©nie, qu’elle le croie ou non »), lui demande le reste du manuscrit et le plus de dĂ©tails possibles sur la biographie de son frĂšre. Ethel s’exĂ©cute ponctuellement. La trouvaille, la figure par excellence de poĂšte maudit, tout cela est peut‑ĂȘtre trop beau pour ĂȘtre vrai, certains, dans l’entourage de Harris, ont des doutes sur l’authenticitĂ© de la chose, mais l’enthousiasme de Harris (et de Nolan, qui peint une magnifique illustration de couverture) balaie les timides rĂ©serves ou hĂ©sitations de quelques proches ; on prĂ©pare un numĂ©ro spĂ©cial avec Malley en vedette, on prĂ©voit une Ă©dition en volume. Harris Ă©crit une prĂ©face dithyrambique. Le numĂ©ro paraĂźt finalement dĂ©but juin 19443. Mais les doutes vont croissant, pas trace d’Ern Malley dans les archives d’un ex‑employeur supposĂ©, un dĂ©tective privĂ© ne trouve Ă  l’adresse d’Ethel qu’une dame du nom de Stewart qui lui apprend que la seule personne susceptible d’avoir des renseignements sur un poĂšte est actuellement hospitalisĂ©e. Stewart — c’était lui — avait trop parlĂ© Ă  une amie aspirante‑journaliste en stage chez Fact, un tabloĂŻde de Sydney, qui vendit la mĂšche, forçant les auteurs de la fabrication Ă  se dĂ©voiler, en une longue dĂ©claration et dĂ©monstration de la prĂ©tendue nullitĂ© des poĂšmes du pseudo‑Malley, dĂšs le 25 juin. Non seulement Malley Ă©tait mort jeune, mais sa rĂ©surrection fictive avait Ă©tĂ© de trĂšs courte durĂ©e, et elle ne fut pas suivie d’une immĂ©diate ascension, bien au contraire.

10Le scandale et le comique de situation assurĂšrent un succĂšs de ventes inattendu. Toute la presse conservatrice (la quasi‑totalitĂ© de la presse) s’abattit sur Harris, bouleversĂ©, choquĂ©, mais qui dĂ©fendit imperturbablement toute sa vie la valeur littĂ©raire intrinsĂšque de The Darkening Ecliptic (et finit mĂȘme beaucoup plus tard, par faire amitiĂ© avec Stewart). Ses malheurs n’étaient pourtant pas terminĂ©s. Quelques mois plus tard, il fut poursuivi (et condamnĂ© Ă  une amende) pour publication d’écrits « indĂ©cents », en un procĂšs grotesque au cours duquel l’enquĂȘteur, du nom de Vogelesang, le procureur et le juge du Tribunal Correctionnel rivalisĂšrent de bĂȘtise et d’hypocrisie. Harris quitta Adelaide, continua quelques publications Ă  Melbourne en collaboration avec John Reed, son mĂ©cĂšne, connut des vaches trĂšs maigres, termina libraire.

11Ern Malley, enterrĂ© pendant une vingtaine d’annĂ©es, fut rééditĂ© Ă  partir de 1961. Son Ɠuvre figure dĂ©sormais dans toutes les anthologies. Il est devenu — pour la minoritĂ© intellectuelle, artiste et universitaire du pays — une icĂŽne nationale, au mĂȘme titre que le bandit Ned Kelly pour le commun des mortels. Ned Kelly, petite diffĂ©rence, exista bel et bien, mais il fallut Peter Carey pour Ă©crire ses mĂ©moires apocryphes, comme celui‑ci s’inspira en partie d’Ern Malley pour My Life as a Fake (Ma vie d’imposteur), tandis qu’un romancier migrant avait dĂ©jĂ  utilisĂ© cette intrigue une vingtaine d’annĂ©es plus tĂŽt4. Au dĂ©but du xxie siĂšcle, la scĂšne littĂ©raire et tout spĂ©cialement poĂ©tique australienne est caractĂ©risĂ©e par l’institutionnalisation de la production et des carriĂšres Ă  travers les FacultĂ©s ou Programmes de « Creative Writing » qui ont Ă©clos et prolifĂ©rĂ© aux quatre coins du pays, se substituant souvent, sous couvert de professionnalisation des formations, Ă  l’enseignement critique « dĂ©sintĂ©ressé » des DĂ©partements d’Anglais. C’est une tout autre sorte d’inauthenticitĂ© et de censure qui sont ainsi mises en place. La consigne est d’écrire light et modĂ©rĂ©ment informe sur des sujets graves. D’autre part, le dĂ©clin gĂ©nĂ©ral de toutes les Langues et LittĂ©ratures ÉtrangĂšres, notamment du Français et de l’Allemand, entraĂźne un repli sur la production culturelle anglophone (ou adaptĂ©e Ă  ce marchĂ©). Dans ce contexte, l’ouvrage de David Brooks est Ă  la fois une Ă©nergique manifestation de sa pensĂ©e du littĂ©raire et un acte d’opposition et de rĂ©sistance Ă  une nouvelle forme d’obscurantisme qui n’a pas grand chose Ă  envier Ă  celui des annĂ©es 1920‑1950.

Ern Malley, poĂšte, philosophe, activiste, son impact sur les lettres et les arts

12Avant Brooks, le livre majeur sur le sujet est celui, admirablement documentĂ©, de Michael Heyward5 et, bien sĂ»r, Brooks, avec un autre point d’entrĂ©e, Ă©labore sa propre quĂȘte en tenant compte de cette recherche impeccable au plan de l’histoire littĂ©raire australienne, des archives et des tĂ©moignages de survivants (dont Max Harris et Harold Stewart). En fait, mĂȘme si Heyward, avec le recul du temps, les pousse un peu plus loin que les premiers commentateurs, la plupart des problĂ©matiques qu’il synthĂ©tise Ă©taient dĂ©jĂ  posĂ©es et imposĂ©es dans les annĂ©es 1943‑45 :

13— The Darkening Ecliptic, vu sa complexitĂ©, a‑t‑il pu ĂȘtre composĂ© en une seule journĂ©e ? Est‑il donc une vraie ou une fausse improvisation ? Est‑il un texte Ă  proprement parler, ou bien une performance ?

14— Comment l’éditeur Max Harris a‑t‑il pu s’aveugler Ă  tel point, malgrĂ© tous les indices dissĂ©minĂ©s dans les poĂšmes, d’aprĂšs lesquels l’énonciateur pointe vers la non‑existence d’une personne physique derriĂšre son « je » ?

15— Cette Ɠuvre, si c’en est une, a‑t‑elle une existence indĂ©pendante de la biographie de son auteur fictif, de ses auteurs rĂ©els, de son Ă©diteur, et des textes prĂ©faciels, commentaires, gloses, manifestes et autres, dont ces quatre figures Ă©nonciatrices l’ont encadrĂ©e ?

16— The Darkening Ecliptic est‑il un livre, cohĂ©rent dans son ensemble ? Et/ou chacun des poĂšmes qui le composent est‑il cohĂ©rent par lui-mĂȘme ? Font‑ils sens, ensemble ou sĂ©parĂ©ment ?

17— The Darkening Ecliptic a‑t‑il une valeur littĂ©raire quelconque ? Soit en tant que parodie satirique, soit en tant que poĂšme autonome, indĂ©pendamment de sa visĂ©e et de son intertexte circonstanciel ?

18— Si la rĂ©ponse est oui Ă  la seconde question, Ă  quels facteurs (personnels, circonstanciels. collectifs et thĂ©oriques) de production ces qualitĂ©s esthĂ©tiques, sensibles, cognitives et philosophiques sont-elles dues ? Ern Malley est‑il un mĂ©tĂ©ore irrĂ©pĂ©table ou peut‑il devenir un paradigme ?

19— L’impact d’Ern Malley sur la littĂ©rature et les arts australiens a‑t‑il Ă©tĂ© bĂ©nĂ©fique ou nĂ©gatif, et de quelles façons ?

20— Que rĂ©vĂšlent sur la culture australienne la fabrication d’Ern Malley et les pĂ©ripĂ©ties de sa rĂ©ception, dans la mesure oĂč le scandale de l’affaire et le rejet assez gĂ©nĂ©ral, quoique temporaire, a Ă©tĂ© suivi d’une espĂšce de mythification progressive, le tout ayant fait d’Ern Malley un symbole central (sans qu’on sache au juste de quoi) ?

21À chacune de ces questions Brooks apporte des rĂ©ponses nuancĂ©es et enrichies par rapport Ă  celles de Heyward. Lui‑mĂȘme poĂšte, romancier, directeur d’une revue littĂ©raire de tout premier plan, activiste politique, formĂ© et informĂ© tout au long de la vie au contact des figures les plus marquantes de la culture australienne, d’Alec Hope (1907‑2000) au trĂšs derridien John Kinsella (nĂ© en 1963) et frottĂ© aux angoisses de ses propres Ă©tudiants de Canberra, puis de Sydney, il Ă©coute ses intuitions pour mieux les interroger.

22On en verra de nombreux exemples dans les chapitres 5 et 6, particuliĂšrement vigoureux, « Ern Malley : authorised », « ... and unautorised ». Ainsi, p. 63‑64, discutant de l’impact nĂ©gatif qu’Ern Malley aurait eu sur le possible dĂ©veloppement d’un modernisme australien autonome dans les annĂ©es d’aprĂšs‑guerre, lĂ  oĂč Heyward posait presque d’entrĂ©e de jeu que l’idĂ©e d’une avant‑garde australienne Ă©tait une sorte de contradiction dans les termes (vu qu’il n’y avait pas de vĂ©ritable tradition culturelle locale, pas de « classiques » Ă  subvertir), Brooks constate que la fiĂšvre autour de l’affaire retomba trĂšs vite, qu’il fallut attendre 1961 pour que The Darkening Ecliptic connĂ»t une nouvelle Ă©dition (avant que l’opuscule ne s’institutionnalise progressivement entre 1971 et 1988, avec des Ă©ditions multiples, assorties d’un appareil documentaire et critique, et son inclusion dans les grandes anthologies). Il constate qu’Ern Malley aurait Ă©tĂ© ainsi sa premiĂšre victime, autant comme satire que comme parodand. Il interprĂšte l’absurde exercice d’explication de texte menĂ© lors du procĂšs en « indĂ©cence » comme le signe que la question mĂȘme du modernisme Ă©tait largement irrecevable dans le contexte culturel des annĂ©es 40 et 50, et fait appel en toute logique Ă  des hypothĂšses contrefactuelles qui mettent en relief l’attachement de la (non‑)pensĂ©e dominante de l’époque Ă  la « propriĂ©té » intellectuelle (au double sens de property et de propriety) :

What kind of debate might there have been had the poems been the ‘authentic’ work of a new and exciting young poet (dead or alive), and so had a voice to anchor them ? Then, surely, what was taken, because the hoaxers had said it was, as nonsense might have been taken as irony, what was taken as ‘random’ and ‘haphazard’ concoctions from which any coherence and consistency had been deliberately banished (because the hoaxers had said it was), might have been taken as wide‑ranging and erudite (if sometimes baffling) collage, what was taken (again because the hoaxers had said it was) as deliberate misquotation and false allusion (how can there be ‘false’ allusions ?) might have been recognised as allusion.

23Cette autre lecture, rĂ©sistant Ă  l’autoritĂ© plus que contestable des imposteurs avouĂ©s, des menteurs qui disent qu’ils mentent, est prĂ©cisĂ©ment celle qu’entreprend Brooks avec beaucoup de succĂšs, tout particuliĂšrement dans les sections « Pericles, Prince of Tyre » et « Marina » (p. 75‑85). Il y dĂ©montre avec brio comment « Ern Malley » utilise la piĂšce PericlĂšs de Shakespeare comme « cadre » et rĂ©fĂ©rence structurelle pour programmer la lecture, Ă  la maniĂšre de Joyce dans Ulysse ou de T.S. Eliot dans The Waste Land (Ă  partir des Contes de Canterbury). Ce cadre, trĂšs explicite dans deux poĂšmes, mais aussi dissĂ©minĂ© ailleurs en bien d’autres allusions, remotive la frappante incongruitĂ© de l’extrait de manuel sur la prĂ©vention de la malaria, « Anopheles » venant tout naturellement complĂ©ter l’évocation d’une piĂšce dont les personnages s’appellent « Pericles », « Escanes » ou « Simonides » (p. 78), mais cette migration intertextuelle du signifiant vient aussi remotiver mĂ©talittĂ©rairement le thĂšme du bordel dans lequel le Tribunal Correctionnel d’Adelaide ne voulait voir qu’incitation Ă  la dĂ©bauche :

In part the choice may be, as the hoaxers claim, random, fortuitous, but it does suit [...] for those scenes to which the hoax most clearly directs us, of Marina in the brothel. If we see her, as I think the poetry encourages us to, as a figure of Poesy herself, attempting to remain virtuous in a milieu of whores and whoremongers, the rest follows fairly logically : the surrealists and writers of the new Apocalypse, etc. (if these, indeed are the targets of the hoax), dragging poetry into the brothel (etc.). (p. 79)

24À ce moment oĂč l’on croirait avoir bouclĂ© la boucle, l’interprĂ©tation fondĂ©e sur un rĂ©seau intertextuel et la taille de ses diffĂ©rents nodes recommence pourtant Ă  prolifĂ©rer : en remontant aux scĂšnes de la piĂšce de Shakespeare voisines de celle Ă  partir de laquelle est composĂ© le poĂšme « Boult to Marina » (titre empruntĂ© Ă  une didascalie), on va trouver une possible signature dans le tapis avec les mots « earnest » et « malleable » en fin de rĂ©pliques (« if not, I have lost my earnest », et « crack the glass of her virginity, and make the rest malleable ») (p. 80). Ces Ă©nigmes Ă  double entrĂ©e sont celles que se pose, en s’avançant masquĂ©, l’énonciateur de L’Écliptique obscurcie, mais elles ne sont guĂšre diffĂ©rentes de la dĂ©marche Ă  la fois empathique et distante de David Brooks. BardĂ© de toutes les armes de la sĂ©miotique textuelle, il dĂ©couvre sans crainte Ă  tout instant de nouveaux ailleurs en traversant la forĂȘt des symboles, de telle sorte que son ouvrage se lit encore comme une expĂ©rience critique du rĂȘve, comme un rĂ©cit de rĂȘve lectoral Ă  la fois entraĂźnĂ© par la libre association et par le dĂ©doublement d’une constante auto‑analyse. Les moyens mis en Ɠuvre sont Ă  tous Ă©gards comparatistes : interculturels, interlinguistiques, interartistiques et transmĂ©thodologiques.

Le lit de Boileau Ă  JumiĂšges, Floupette et les jumeaux du siĂšcle

25Lors de ma premiĂšre rencontre avec Alec Hope, en 1974, devant son bureau de Professeur ÉmĂ©rite et Library Fellow Ă  l’Australian National University, il m’accueillit par ces mots : « We, sons of Boileau... », ce que je complĂ©tai aussitĂŽt mentalement par le titre du premier livre « officiel » de mon ami Jean Ristat publiĂ© une dizaine d’annĂ©es auparavant dans l’éphĂ©mĂšre mais marquante collection « L’InĂ©dit 10/18 », Le Lit de Nicolas Boileau et de Jules Verne. Mon arrĂȘt Ă  Canberra, entre Adelaide, justement, oĂč j’avais participĂ© Ă  mon premier congrĂšs d’études françaises, et Sydney, faisait certainement partie d’un tour du monde en 80 livres dont tous les maillons Ă©taient dĂ©sormais liĂ©s. Contrairement Ă  ce que semble suggĂ©rer la derniĂšre version de l’article « Ern Malley » dans Wikipedia6, ce n’est certes pas la seule thĂšse nouvelle de Brooks, ni exactement sa thĂšse que la supercherie Ern Malley serait « modelled on the 1885 satire on French Symbolism and the Decadent movement, Les DĂ©liquescences d'AdorĂ© Floupette by Henri Beauclair and Gabriel Vicaire ». Mais, si les diffĂ©rences entre ces deux parodies sont profondes et le dĂ©roulement des « affaires » correspondantes est tout autre, comme ne le cache nullement Brooks, cette rĂ©fĂ©rence française couplĂ©e avec celle, beaucoup moins attendue au(x) tableaux jumeaux de Luminais, intitulĂ©s respectivement Les ÉnervĂ©s de JumiĂšges et The Sons of Clovis II, est fondamentale pour desserrer le carcan d’un cadre strictement australien ou, Ă  la rigueur anglo‑saxon, et pourvoir Ern Malley d’une dimension internationale et mondiale qui lui permette de devenir un objet significatif des affres, des contradictions et des succĂšs paradoxaux d’un certain modernisme bientĂŽt requalifiĂ© « post‑moderne ».

26Repartons donc des DĂ©liquescences, d’une part, reproduites et traduites en appendice (p. 263‑301) au livre ici recensĂ©, et des ÉnervĂ©s, d’autre part. J.‑F. Jeandillou nous rappelle7 que Gabriel Vicaire, poĂšte bressan, et Henri Beauclair, « versificateur fantaisiste » et romancier « ironique », puis journaliste, avaient publiĂ© dans la presse, sous divers pseudonymes, dont celui d’Étienne Arsenal (transmutĂ© de StĂ©phane MallarmĂ©) plusieurs fragments de leur grand Ɠuvre avant d’en faire tirer 110 exemplaires (dont 10, HC, sous leurs vrais noms) chez « Lion vanné », Ă  Byzance, le 2 mai 1885, sous le pseudonyme dĂ©finitif d’Adoré Floupette. Il va de soi que cette mascarade superlative ne pouvait laisser croire Ă  aucun lecteur douĂ© de raison qu’une personne rĂ©elle possĂ©dĂąt Ă  l’état civil un tel nom et prĂ©nom — premiĂšre diffĂ©rence avec Ern Malley, car il en existait plusieurs, en chair et en os, en Australie. Dans ces conditions, le pastiche parodique de MallarmĂ© et de Verlaine mĂȘlĂ©s, et de quelques autres « dĂ©cadents et symbolistes », ne pouvait non plus passer pour une Ɠuvre pseudonyme au premier degrĂ© qu’aux yeux de quelques naĂŻfs ou bĂ©otiens ignorant tout ou presque des modĂšles imitĂ©s et plus ou moins dĂ©sagrĂ©ablement et sommairement ridiculisĂ©s8. La parodie burlesque de « Prose (pour des Esseintes) » de MallarmĂ© (« Mais ils disent le mot : Chouchou,/ NĂ© pour du papier de Hollande/ [
]/ Sous le trop petit caoutchouc. ») est si transparente, si criante qu’elle relĂšve plus du « pamphlet », selon l’expression de Verlaine, que de la supercherie et de la mystification. Aucun Ă©diteur, aucun poĂšte mĂȘme mĂ©diocrement cultivĂ© n’aurait pu s’y tromper, comme Harris fut, hĂ©las ou non, abusĂ© par les Ă©crits d’Ern Malley, sans passer pour un idiot auprĂšs de la postĂ©ritĂ©. Une certaine intention de nuire est commune, mais pas du tout par le mĂȘme procĂ©dĂ©. Adoré Floupette est un clown qui s’affiche avec franchise, Ern Malley, dans son sĂ©rieux pervers, tendait un piĂšge retors Ă  Max Harris. Un certain Gabriel d’Encre (sous le nom de plume de Mermeix, et non le contraire, ce qui laisse perplexe) fut un des rares commentateurs Ă  prendre (ou Ă  faire semblant de prendre, Ă  des fins hostiles) pour argent comptant l’autoritĂ© « dĂ©cadente » des DĂ©liquescences, comme le note Brooks (p. 183‑184). Il en rĂ©sulte que les gambades de Floupette n’avaient pas la moindre vocation, volontaire ou non, Ă  se transformer en pierre angulaire de l’esthĂ©tique symboliste française. Pas plus que ne tiennent debout sans leurs divers modĂšles respectifs les pastiches de Proust ou les charges de Reboux et Muller. La « vie » d’Adoré Floupette par son « vieil ami et camarade de classe », « Marius Tapora, pharmacien de 2e classe » fait de mĂȘme irrĂ©sistiblement penser Ă  l’apparition de « Charbovari » dans l’incipit du roman de Flaubert (« Nous Ă©tions Ă  l'Étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillĂ© en bourgeois... ») et au pompeux Homais, devenu ici un faux modeste tirant toute sa gloire de la frĂ©quentation d’un romantique anti–hĂ©ros, sans parler du « Panier fleuri », nom supposĂ© d’un « cercle dĂ©cadent », mais qui conviendrait parfaitement Ă  l’un des bordels affectionnĂ©s par FrĂ©dĂ©ric Moreau ou par son disciple Maupassant, comme le prouve sa reprise Ă  cet usage dans Les Beaux quartiers d’Aragon.

27Respirons un instant. Pourquoi donc, Ă  propos de Malley, invoquer Floupette, qui serait lui‑mĂȘme vraisemblablement inspirĂ© d’une autre charge parodique française, Le Parnassiculet contemporain (1866 et 1872) par Paul ArĂšne (1843–1896, poĂšte provençal, chroniqueur littĂ©raire et collaborateur d’Alphonse Daudet) ? Pour de multiples raisons, factuelles comme textuelles, dont la moindre n’est pas que Floupette nous conduit tout droit aux enfants de Clovis. Les clĂ©s sont sous le paillasson des lectures, et dans l’analogie.

28— McAuley, aprĂšs avoir dirigĂ© en 1937 le numĂ©ro annuel d’Hermes, la revue littĂ©raire de l’UniversitĂ© de Sydney (oĂč planait dĂ©jĂ  l’ombre malheureuse de Christopher Brennan), avait soutenu en 1940, Ă  l’ñge de vingt‑trois ans, un mĂ©moire de MA intitulĂ© « Symbolism : An Essay in Poetics », titre ambitieux s’il en est pour une dissertation cursive prĂ©tendant couvrir un vaste corpus français, anglais et allemand. Brooks note, dans son chapitre « James McAuley and the empty sign » qu’« il n’y a rien de particulier dans cette thĂšse indiquant que McAuley Ă©prouve pour le symbolisme autre chose que de l’admiration9 » (p. 117), mais qu’« un changement de sentiment Ă©tait peut‑ĂȘtre dĂ©jĂ  dans l’air » (ibid.). À part le fait que la thĂšse, dans sa premiĂšre partie en particulier, Ă©tait autant une « approche du mysticisme que du symbolisme » (p. 118), ou qu’elle se fait l’écho de Fichte selon qui « le monde des phĂ©nomĂšnes Ă©tait une construction mentale » (ibid.) ou bien « l’imaginaire n’est peut‑ĂȘtre pas vrai, mais il est aussi rĂ©el que n’importe quoi d’autre, et il se produit dans le domaine ordinaire de l’expĂ©rience » (p. 119), les poĂšmes d’Ern Malley en de nombreux endroits aussi bien que la DĂ©claration prĂ©liminaire (« Preface and Statement ») qui leur servait d’introduction et de manifeste insistent sur le vide spirituel et le vide du signe en mĂȘme temps qu’ils en font une chose rĂ©elle. En lisant, dans le poĂšme « Petit testament » (titre en français dans le texte) : « It is something to be at last speaking/ Through in this No‑Man’s Language appropriate/ Only to No‑Man’s Land », il est en effet impossible de ne pas percevoir la continuitĂ© de l’aboli bibelot d’inanitĂ© sonore, Ă  travers Eliot qui le babĂ©lisa lui‑mĂȘme Ă  la suite d’Apollinaire. ContinuitĂ© encore, du fil du rasoir, avec plusieurs maximes prĂ©facielles d’Ern Malley, comme celle‑ci : « on the level where the world is mental occurrence, a point‑to‑point relation is no longer genuine », dont Brooks remarque que ce pourrait ĂȘtre une rĂ©flexion de McAuley telle quelle (p. 123), comme le premier poĂšme de The Darkening Ecliptic Ă©tait un inĂ©dit de McAuley, tel quel.

29— McAuley, au cours des recherches menĂ©es pour son MA avait difficilement pu passer Ă  cĂŽtĂ© d’Adoré Floupette ; c’est Vicaire qui, le premier, avait employĂ© l’appellation de « Symboliques » alors que Verlaine, dans le mĂȘme temps, se dĂ©clarait encore « dĂ©cadent ». La superposition de ces deux termes se retrouvait implicitement, ajouterai‑je, dans « Zone » avec l’ironique nostalgie du christianisme et des symboles antiques qui parcourt ce poĂšme oĂč « Les Ă©tincelles de ton rire dorent le fond de ta vie/ C'est un tableau pendu dans un sombre musĂ©e/ Et quelquefois tu vas le regarder de prĂšs ».

30Tiens, tiens... C’est l’ekphrasis d’un Ă©trange tableau « sur l’eau » de 1880, Les ÉnervĂ©s de JumiĂšges10, d’Évariste‑Vital Luminais (1821‑1896) qui ouvre les DĂ©liquescences, comme l’ekphrasis de la vue d’InnsbrĂŒck, 1495, reflĂ©tĂ©e dans la riviĂšre, ouvre The Darkening Ecliptic. CoĂŻncidence d’autant plus troublante que, si une version des ÉnervĂ©s, celle qui porte ce titre, appartient au musĂ©e de Rouen, une autre, pas plus diffĂ©rente que deux images d’un jeu des 7 erreurs, intitulĂ©e The Sons of Clovis II, se trouve, depuis son acquisition Ă  la fin du xixe siĂšcle, pendue dans le sombre musĂ©e qu’était encore naguĂšre la New South Wales Art Gallery de Sydney. Les auteurs derriĂšre la figure d’Ern Malley, McAuley en particulier, ne pouvaient manquer de connaĂźtre ce tableau, cette grande machine livide, fascinante et repoussante Ă  la fois, que je dĂ©couvris moi‑mĂȘme lĂ  trente ans aprĂšs, me barrant en quelque sorte le chemin quand j’allais rendre visite Ă  la tout aussi Ă©nigmatique mais dĂ©licieuse muse aborigĂšne de la Music Lesson de Sidney Long, dans la salle Ă  cĂŽtĂ©.

31À partir de lĂ  s’installent, sans tout expliquer, les motifs du deux, du double, de la schizĂ©, du miroir et de la gĂ©mellitĂ©, que Brooks dĂ©ploie par Ă©clats avec une habiletĂ© hautement fractale. Car rien ne saurait mieux caractĂ©riser Ern Malley, et peut‑ĂȘtre d’ailleurs la dĂ©marche poĂ©tique moderne dans son essence, de MallarmĂ© Ă  Roubaud, en passant par Eliot et Stevens, que « la similaritĂ© Ă  soi‑mĂȘme ». L’identitĂ© y est duplicitĂ© (et rien que duplicitĂ©). Si les DĂ©liquescences sont, sous l’herbe, un composite burlesque de Verlaine et de MallarmĂ© par Vicaire et Beauclair, et si Floupette est le jumeau du pharmacien Tapora (tape‑au‑ras / Î atrap), et s’ils sont ensemble une réédition des copistes Bouvard et PĂ©cuchet, Bovary, normand, trĂ©buche prĂšs de Rouen. McAuley, dont le nom inclut celui de Malley, avec une l en moins et « c‑u » en plus, et Stewart, son Sancho Panza, sont deux aussi pour faire leurs fleurs de Malley, dans lequel Harris reconnaĂźt son alter ego gĂ©nial. Les uns sont morts et/ou inexistants, Ethel n’est pas ce qu’elle est non plus, les autres sont vivants mais savent ne devoir survivre que sur le papier, tous ont plus ou moins le mĂȘme Ăąge, celui d’Ern Ă  sa mort, celui que paraissent les deux fils de Clovis II et de Bathilde, punis, selon une lĂ©gende anti‑historique, pour avoir voulu prendre le pouvoir pendant l’absence de leur pĂšre parti pour une improbable croisade. Les « énervĂ©s » sont Ă©tendus, dĂ©rivant sans gouvernail au fil de la Seine, sur un radeau de la MĂ©duse oĂč ils n’auront pas le temps de se manger l’un l’autre (ni de faire « pire »), car, sans qu’on sache s’ils vont ou viennent, ils s’échoueront bientĂŽt sur quelque cĂŽte inconnue, comme, j’allais dire « jadis », Cook ou La PĂ©rouse Ă  Botany Bay. Ils n’y poseront pas le pied, on leur a brĂ»lĂ© les tendons des jarrets pour un crime11 qu’ils n’ont jamais Ă©tĂ©, dans la vie, en Ăąge de commettre. ÉnervĂ©s, ils le sont aussi au sens ancien de faibles, alanguis, ramollis, dĂ©liquescents. Objets doublement similaires Ă  eux‑mĂȘmes, ils se reflĂštent l’un l’autre et de Rouen aux antipodes, des antipodes Ă  Rouen, comme InnsbrĂŒck, trois ans aprĂšs la dĂ©couverte de l’AmĂ©rique, qui n’était pas l’Inde mais son double, continue de se reflĂ©ter, semblable et inverse, dans les eaux lisses de son propre miroir.

Pour un imaginaire de la poétique : une leçon de théorie critique

32Est‑ce Ă  dire que, saisi par le dĂ©mon de l’analogie et du proche en proche, ou abandonnĂ© au sommeil de la raison que cause la tentation de surinterprĂ©ter, la mĂ©thode Brooks engendre des monstres mi‑partie et bicĂ©phales comme celui que je me suis plu Ă  nommer Adoré Malley, mais que j’aurais pu appeler Ern Floupette, Clovis Mallette ou Steve McArmĂ©, comme on pourrait aussi ficeler en une seule valise peinte un Luminolan ?

33Devrait‑on lui reprocher de bĂątir sur ou de composer avec des objets aussi hĂ©tĂ©rogĂšnes, a priori, que peuvent l’ĂȘtre des traits prosodiques ou lexicaux des poĂšmes de l’Écliptique et, d’autre part, des faits non textuels tels que les relations entre divers jeunes gens d’Adelaide, de Melbourne et de Sydney, ce Ă  quoi ils pouvaient employer leur temps dans les dĂ©pendances de l’état‑major en 1943, ou les graves troubles psychologiques dont souffrait McAuley ? Ou encore le blĂąmerait‑on, Ă  la suite de plusieurs, de faire trop grand cas de la paronomase onomastique, quand il envisage, au chapitre 12, « In the name of Malley », les parentĂ©s possibles d’Ern Malley avec le logicien autrichien Ernst Mally (1879‑1944), disciple de Meinong — thĂ©oricien des objets inexistants — et avec l’officier de l’IRA Ernie O’Malley ? Ne se livrerait‑il pas lĂ  Ă  un pĂ©rilleux exercice de pseudo‑dĂ©cryptage, Ă  la maniĂšre de Ferdinand de Saussure, avec ses anagrammes prolifĂ©rant Ă  vue d’Ɠil dans les vers latins et grecs, d’autant plus tentants (et d’autant plus nombreux) qu’ils sont mieux cachĂ©s ? Y aurait‑il du Brisset là‑dedans ?

34Il n’en est rien, Ă  mon sens. Si Brooks nous entraĂźne finalement dans des excursus du cĂŽtĂ© d’« échardes », de fragments tardifs du puzzle qui n’avaient pas trouvĂ© leur place dans le corps de l’ouvrage (Trakl, d’un cĂŽtĂ©, celui de McAuley, et, de l’autre, un certain poĂšte japonais baptisĂ© Ho‑o par son sosie et « traducteur » Harold Stewart), ce n’est point ou en tout cas pas seulement dans une transe transgressive, dans un vertige borgĂ©sien ou possĂ©dĂ© par l’esprit matriciel de l’hypogramme, dont il faudrait l’exorciser.

35L’écoute extrĂȘmement attentive de l’imaginaire poĂ©tique (littĂ©raire), tel qu’il est informĂ© par le Zeitgeist et le restitue diffractĂ©, converti, dĂ©tournĂ©, figuralisĂ© autant que figurĂ© par cet acteur de communication trĂšs contraint qu’est le sujet poĂ©tique luttant pour toutes ses libertĂ©s, dynamise l’imaginaire d’une poĂ©tique de la lecture, qui n’est, elle, ni imaginaire ni surtout fantaisiste, ni extensible jusqu’à l’informe, ni emprisonnĂ©e dans des grilles imposĂ©es par avance. Ce que fait Brooks, en excellent comparatiste intertextuel et Ă  l’inverse de Heyward qui tĂ©lĂ©phonait Ă  tout bout de champ Ă  Harold Stewart, Ă  Kyoto, pour « vĂ©rifier » des sources possibles d’Ern Malley (p. 238), c’est s’aventurer le plus loin possible dans les deux sens de la lecture, jusqu’au trĂ©fonds de la microlecture, et jusqu’aux lointains bleutĂ©s, sinon aux mirages de l’hypertexte dĂ©sirĂ©. Par un rapprochement volontariste et une triple prise de distance, du texte avec lui‑mĂȘme, dans sa fragile ressemblance Ă  soi‑mĂȘme, du lecteur aux textes — mais d’une façon radicalement opposĂ©e Ă  celle d’un Franco Moretti —, et des textes au non‑textuel, Brooks se place dans une position d’observation active qui, parce qu’elle n’est pas myope, correspond Ă  l’excentrement croissant de la culture antipodĂ©enne en ce qu’elle n’est plus appendicielle Ă  Londres, mais tendue entre diffĂ©rents pĂŽles trĂšs Ă©cartĂ©s les uns des autres (les Europes du Sud, les Asies postcoloniales, l’AmĂ©rique du Nord, avec, Ă  pareille distance, paradoxalement, le refoulĂ© aborigĂšne).

36Il pourrait sembler incongru que la vieille « French connection » australienne (Mallarmé‑Brennan‑Hope/Chisholm‑Chambers, entre autres) refasse surface dans ce rĂŽle stimulant, mais ce serait oublier qu’elle vĂ©hiculait avec elle non seulement une possible esthĂ©tique nihiliste du signe vide, mais aussi la plĂ©nitude possible des ailleurs entrevus et mythifiĂ©s par les orientalismes, en mĂȘme temps que ceux, temporels, d’un nouveau tohu bohu, le concret et le quotidien de la modernitĂ©. Parti pour ĂȘtre le roman d’une enquĂȘte de dĂ©tective en chambre sur l’identitĂ© d’un auteur fictif, le livre de David Brooks nous donne en fait une rare leçon de thĂ©orie des objets esthĂ©tiques dans un monde‑toile qui se tisse dĂ©sormais Ă  partir de ses bords.

37Qui traduira Ern Malley en français, comme Brooks et John Scott ont traduit en anglais le moins méritant Floupette ?