Les Ă©clipses dâAdorĂ© Malley
[OĂč il est question, entre autres, dâauteurs supposĂ©s et dâauteurs rĂ©els, dâĂ©critures supposĂ©es rĂ©elles et rĂ©ellement supposĂ©es, dâune parodie qui dĂ©passe son but, de vrai/faux modernisme et de faux/vrai conservatisme poĂ©tique, de flottante identitĂ© (notamment esthĂ©tique) postcoloniale et antipodĂ©enne, des mĂ©thodes policiĂšres ou dupinesques de la lecture intertextuelle comparatiste, de collage hasardeux et de spontanĂ©itĂ© calculĂ©e, de mysticisme et dâobscĂ©nitĂ©, et, pour tout dire, de la vie rĂ©elle des formes, par opposition Ă la vie fictionnelle, parce que banale, des Ă©crivains.]
1Les faux, les plagiats, les canulars, les apocryphes et autres impostures artistiques et littĂ©raires sont redevenus Ă la mode, faisant lâobjet, depuis une petite vingtaine dâannĂ©es, de nombreuses Ă©tudes, savantes, polĂ©miques, ou vulgarisatrices, voire populistes, ou encore dâ« applications » paracritiques plus ou moins rĂ©ussies ou plus ou moins laborieuses, tant dans le monde angloâsaxon que dans les mondes francophone et hispanophone1. On peut se demander si lâon a ainsi affaire Ă des prolongements surprenants de la mort de lâauteur et du scriptible barthĂ©sien ou au contraire, sous couvert dâune apparente fascination pour la « fabrication » â ou, comme on dit aujourdâhui, en dĂ©pit de notre Ăšre postâindustrielle, de la « fabrique » â du texte artistique, Ă un retour de lâauteur et de lâintentionnalitĂ© dans la critique. Estâce un formalisme de lâautotĂ©lie, ou une sociocritique des dĂ©terminants de la production et de la rĂ©ception artistiques, ou encore lâinconscient du texte qui sortent gagnants de cette rĂ©cente gesticulation, de JeanâFrançois Jeandillou Ă Pierre Bayard, par exemple ? La rĂ©ponse pourrait ĂȘtre trouvĂ©e en partie dans le constat que la majoritĂ© des recherches, tant historiennes que thĂ©orisantes, portent plutĂŽt sur le « xixe siĂšcle » que sur lâĂ©poque contemporaine ou son passĂ© rĂ©cent, et que rares sont les travaux qui se centrent sur un autre espace que lâEurope occidentale et lâAmĂ©rique du Nord, comme si lâ« authenticité » Ă©tait plus le souci des centres dâune toile littĂ©raire distendue que de ses pĂ©riphĂ©ries.
2Irradiant autour du plus cĂ©lĂšbre canular de la littĂ©rature australienne, au reste mondialement connu (dans le monde anglophone) et sur quoi lâon pouvait croire que tout avait Ă©tĂ© dit, David Brooks prouve que la finesse critique, lâinventivitĂ© du questionnement thĂ©orique et lâobstination hermĂ©neutique peuvent profitablement relancer un dĂ©bat de fond sur quelque chose de beaucoup plus grave (et plus jouissif) que les enjeux convenus de lâauthenticitĂ© et de lâinauthenticitĂ©, ou du textualisme et des Cultural Studies.
3Ouvrage polymorphe, intergĂ©nĂ©rique, oĂč parfois convergent et parfois se croisent lâĂ©rudition historienne et la microlecture, le plus local des cercles littĂ©raires australiens des annĂ©es 40 et le plus mondial de la LittĂ©rature et de la PoĂ©tique ComparĂ©e sur plusieurs siĂšcles, la systĂ©maticitĂ© du rĂ©pertoire et les divagations de la thĂ©orie, une pĂ©dagogie par « leçons » et lecture guidĂ©e et une production de lâintĂ©rĂȘt romanesque modelĂ©e sur le roman dâenquĂȘte, il nâest pas plus facile dâaborder le dernier livre de David Brooks par un seul de ces biais quâil ne serait lĂ©gitime de le traiter en hapax ou de le ramener dans un quelconque giron sĂ©curisant, que ce soit celui de la paracritique, de lâessai personnel ou du couronnement magistral dâune recherche universitaire.
4Câest pourquoi, le lecteur francophone nâĂ©tant guĂšre initiĂ© aux arcanes de la littĂ©rature australienne, je commencerai trĂšs sagement par quelques donnĂ©es factuelles concernant « Ern Malley » et son Ćuvre, ainsi que le contexte spĂ©cifique dans lequel intervient la publication du livre recensĂ©.
Mort, tentative dâassassinat et rĂ©surrection dâun prĂ©coce posthume fictif
5LâAustralie des annĂ©es 30 et 40 ne saurait ĂȘtre sans doute mieux dĂ©finie que par le poĂšme « Australia » dâAlec Derwent Hope (Ă©crit en 1939), dont voici trois strophes :
Chansons, architecture, histoire sont les rites
Et les émotions connues de plus jeunes terres,
Ses cours dâeau Ă elle se perdent dans les sables,
Mais lâimmense fleuve de sa stupiditĂ©
De Cairns Ă Perth inonde ses tribus pareilles :
Y parvient enfin la derniĂšre race dâhommes,
Qui se flatte non de vivre mais de survivre :
CeuxâlĂ peupleront la planĂšte moribonde.
Et ses cinq villes, comme autant de plaies grouillantes,
Toutes cinq la sucent, vaste Ătat parasite
OĂč pullulent des EuropĂ©ens dâoccasion
Mal assis sur le bord dâun rivage Ă©tranger2.
6En dâautres termes, un panorama culturel et social pas encore postâcolonial (malgrĂ© la constitution fĂ©dĂ©rale de 1901), stĂ©rile, sclĂ©rosĂ© et philistin. La « White Australia policy », officialisĂ©e dĂšs la FĂ©dĂ©ration, est renforcĂ©e en 1925, puis Ă la veille de la DeuxiĂšme Guerre mondiale. Un mouvement fasciste, la National Guard (au cĆur secret du Kangaroo de D. H. Lawrence), a pu terroriser, voire pogromiser impunĂ©ment, les non blancs, ou persĂ©cuter les premiers psychanalystes. La censure rĂšgne, avec des lois rĂ©primant durement le blasphĂšme, la reprĂ©sentation de la sexualitĂ©, les positions philosophiques et politiques rĂ©volutionnaires, libertaires, ou mĂȘme la plus simplement humaniste libertĂ© de pensĂ©e. Les artistes et intellectuels indĂ©pendants et progressistes sont acculĂ©s Ă la marginalitĂ© ou Ă lâexil. Presque tout ce qui fait le fond des avantâgardes europĂ©ennes et amĂ©ricaines, considĂ©rĂ© comme immoral et dĂ©cadent, est donc officiellement banni de lâĂźleâcontinent, nây parvenant que fragmentairement, Ă grand peine, sous le manteau. La production poĂ©tique va dâun postâromantisme de seconde main dans le goĂ»t de Tennyson, quand ce nâest pas pire, Ă un pseudoâcrĂ©olisme/indigĂ©nisme jargonnant, en passant par lâhĂ©ritage direct du ruralisme folkloriste et nationaliste des nouvelles et ballades de brousse. Dans cette atmosphĂšre Ă©touffante, il existe nĂ©anmoins des Ăźlots dâinquiĂ©tude et dâinnovation, de petits groupes de jeunes gens qui vont se disputer lâespace Ă©troit ou non encore disponible dâune possible modernitĂ©. Cela se passe, non « de Cairns Ă Perth », mais dans les trois villes (universitaires) du SudâEst et du Sud : Sydney, Melbourne, Adelaide.
7Dans cette derniĂšre localitĂ©, un jeune Ă©tudiant juif, dâorigine modeste, Max Harris, aprĂšs la publication dâun premier recueil de poĂšmes en 1940, crĂ©e une revue dâenfants terribles ou dâavantâgarde attardĂ©e sous le nom tragiâcomique de Angry Penguins, tirĂ© dâun de ses propres poĂšmes. La revue allait ĂȘtre bientĂŽt soutenue par un avocat mĂ©cĂšne de Melbourne, John Reed, ami de peintres tels que lâautodidacte Sidney Nolan â qui devait devenir lâartiste emblĂ©matique entre tous du xxe siĂšcle australien. En pleine guerre, en 1943, sous la menace de lâinvasion japonaise, dans la pĂ©nurie de nombreux biens et lâisolement intellectuel, une telle entreprise pouvait aussi bien ĂȘtre vue comme un acte de courage, comme un amusement ou comme une trahison. Deux autres poĂštes Ă©tudiants, eux de Sydney, James McAuley et Harold Stewart, deux amis se trouvant faire leur service militaire Ă Melbourne planquĂ©s dans des bureaux assez Ă©tranges de lâĂ©tatâmajor, sont irritĂ©s par les postures de Max Harris et de sa revue, par ce quâils perçoivent comme incohĂ©rent, inepte, prĂ©tentieux et maladroitement dĂ©marquĂ© du surrĂ©alisme français, de lâimagisme angloâamĂ©ricain et des « Apocalyptiques » britanniques. Ils dĂ©cident un beau jour de jouer un sale tour Ă Harris et consorts : persuadĂ©s que Harris tombera dans le panneau, ils vont lui proposer de publier des poĂšmes fabriquĂ©s par eux selon les recettes dominantes du groupe des Pingouins, dont ils pourront dĂ©montrer, pensentâils, quâils sont dĂ©pourvus de sens et dĂ©nuĂ©s de toute valeur artistique. Si cela marche, ils laisseront le canular prendre de lâampleur, jusquâaux ĂtatsâUnis et en Angleterre, pour mieux discrĂ©diter ensuite ce modernisme, selon eux, de mauvais aloi. Alec Hope, leur ami commun et leur aĂźnĂ©, avait eu la mĂȘme idĂ©e, sans la mettre Ă exĂ©cution. Il se contentera, un peu plus tard, de descendre en flammes le roman ou plutĂŽt la prose expĂ©rimentale de Harris, The Vegetative Eye.
8Ils auraient ainsi, en un aprĂšsâmidi et une soirĂ©e de loisir, armĂ©s dâun dictionnaire, dâun Shakespeare et de quelques rapports sanitaires des armĂ©es, concoctĂ© les dixâsept poĂšmes rĂ©unis sous le titre dĂ©cadent, mystĂ©rieux et Ă©liotien de The Darkening Ecliptic. Encore fallaitâil leur inventer un auteur (mort) dont la personnalitĂ© pĂ»t sĂ©duire Harris et ses amis, avec qui il pĂ»t, dâune certaine façon, sâidentifier. Cet auteur, pauvre, autodidacte, malheureux en amour, ayant beaucoup traĂźnĂ© la savate entre plusieurs mĂ©tiers humbles et douteux, sâappellera Ern Malley, il sera mort Ă Sydney, dâune maladie rare et mal soignĂ©e (mais si bien nommĂ©e : Gravesâ disease), Ă vingtâcinq ans, courant 1943. Câest sa sĆur aĂźnĂ©e, Ethel, une vieille fille bobonne, inculte, guindĂ©e, qui a trouvĂ© la liasse de poĂšmes dans la valise cabossĂ©e de son frĂšre venu mourir chez elle, alors quâelle nâavait jamais imaginĂ© quâil ait pu Ă©crire, et encore moins de la poĂ©sie. Tout en ne comprenant quasiment rien Ă ces textes, et en rĂ©prouvant le peu quâelle pouvait en entendre, elle considĂšre comme un devoir envers la mĂ©moire de son malheureux frĂšre de consulter des gens mieux informĂ©s pour voir si le recueil pourrait ĂȘtre publiĂ©. Un bibliothĂ©caire lui a conseillĂ© dâĂ©crire au directeur dâune petite revue en vogue, Angry Penguins. Elle Ă©crit donc, en octobre 1943, une lettre embarrassĂ©e et maladroite, accompagnĂ©e de deux poĂšmes (les plus « faciles ») en guise dâĂ©chantillons.
9Pour Harris, câest une rĂ©vĂ©lation : il a sans doute dĂ©nichĂ© le poĂšte quâil voudrait ĂȘtre, lâĂ©pitomĂ© de lâesthĂ©tique pingouine. Il en parle Ă tout son cercle, rĂ©pond aussitĂŽt à « Ethel », avec enthousiasme et condescendance (« son frĂšre Ă©tait un gĂ©nie, quâelle le croie ou non »), lui demande le reste du manuscrit et le plus de dĂ©tails possibles sur la biographie de son frĂšre. Ethel sâexĂ©cute ponctuellement. La trouvaille, la figure par excellence de poĂšte maudit, tout cela est peutâĂȘtre trop beau pour ĂȘtre vrai, certains, dans lâentourage de Harris, ont des doutes sur lâauthenticitĂ© de la chose, mais lâenthousiasme de Harris (et de Nolan, qui peint une magnifique illustration de couverture) balaie les timides rĂ©serves ou hĂ©sitations de quelques proches ; on prĂ©pare un numĂ©ro spĂ©cial avec Malley en vedette, on prĂ©voit une Ă©dition en volume. Harris Ă©crit une prĂ©face dithyrambique. Le numĂ©ro paraĂźt finalement dĂ©but juin 19443. Mais les doutes vont croissant, pas trace dâErn Malley dans les archives dâun exâemployeur supposĂ©, un dĂ©tective privĂ© ne trouve Ă lâadresse dâEthel quâune dame du nom de Stewart qui lui apprend que la seule personne susceptible dâavoir des renseignements sur un poĂšte est actuellement hospitalisĂ©e. Stewart â câĂ©tait lui â avait trop parlĂ© Ă une amie aspiranteâjournaliste en stage chez Fact, un tabloĂŻde de Sydney, qui vendit la mĂšche, forçant les auteurs de la fabrication Ă se dĂ©voiler, en une longue dĂ©claration et dĂ©monstration de la prĂ©tendue nullitĂ© des poĂšmes du pseudoâMalley, dĂšs le 25 juin. Non seulement Malley Ă©tait mort jeune, mais sa rĂ©surrection fictive avait Ă©tĂ© de trĂšs courte durĂ©e, et elle ne fut pas suivie dâune immĂ©diate ascension, bien au contraire.
10Le scandale et le comique de situation assurĂšrent un succĂšs de ventes inattendu. Toute la presse conservatrice (la quasiâtotalitĂ© de la presse) sâabattit sur Harris, bouleversĂ©, choquĂ©, mais qui dĂ©fendit imperturbablement toute sa vie la valeur littĂ©raire intrinsĂšque de The Darkening Ecliptic (et finit mĂȘme beaucoup plus tard, par faire amitiĂ© avec Stewart). Ses malheurs nâĂ©taient pourtant pas terminĂ©s. Quelques mois plus tard, il fut poursuivi (et condamnĂ© Ă une amende) pour publication dâĂ©crits « indĂ©cents », en un procĂšs grotesque au cours duquel lâenquĂȘteur, du nom de Vogelesang, le procureur et le juge du Tribunal Correctionnel rivalisĂšrent de bĂȘtise et dâhypocrisie. Harris quitta Adelaide, continua quelques publications Ă Melbourne en collaboration avec John Reed, son mĂ©cĂšne, connut des vaches trĂšs maigres, termina libraire.
11Ern Malley, enterrĂ© pendant une vingtaine dâannĂ©es, fut rééditĂ© Ă partir de 1961. Son Ćuvre figure dĂ©sormais dans toutes les anthologies. Il est devenu â pour la minoritĂ© intellectuelle, artiste et universitaire du pays â une icĂŽne nationale, au mĂȘme titre que le bandit Ned Kelly pour le commun des mortels. Ned Kelly, petite diffĂ©rence, exista bel et bien, mais il fallut Peter Carey pour Ă©crire ses mĂ©moires apocryphes, comme celuiâci sâinspira en partie dâErn Malley pour My Life as a Fake (Ma vie dâimposteur), tandis quâun romancier migrant avait dĂ©jĂ utilisĂ© cette intrigue une vingtaine dâannĂ©es plus tĂŽt4. Au dĂ©but du xxie siĂšcle, la scĂšne littĂ©raire et tout spĂ©cialement poĂ©tique australienne est caractĂ©risĂ©e par lâinstitutionnalisation de la production et des carriĂšres Ă travers les FacultĂ©s ou Programmes de « Creative Writing » qui ont Ă©clos et prolifĂ©rĂ© aux quatre coins du pays, se substituant souvent, sous couvert de professionnalisation des formations, Ă lâenseignement critique « dĂ©sintĂ©ressé » des DĂ©partements dâAnglais. Câest une tout autre sorte dâinauthenticitĂ© et de censure qui sont ainsi mises en place. La consigne est dâĂ©crire light et modĂ©rĂ©ment informe sur des sujets graves. Dâautre part, le dĂ©clin gĂ©nĂ©ral de toutes les Langues et LittĂ©ratures ĂtrangĂšres, notamment du Français et de lâAllemand, entraĂźne un repli sur la production culturelle anglophone (ou adaptĂ©e Ă ce marchĂ©). Dans ce contexte, lâouvrage de David Brooks est Ă la fois une Ă©nergique manifestation de sa pensĂ©e du littĂ©raire et un acte dâopposition et de rĂ©sistance Ă une nouvelle forme dâobscurantisme qui nâa pas grand chose Ă envier Ă celui des annĂ©es 1920â1950.
Ern Malley, poĂšte, philosophe, activiste, son impact sur les lettres et les arts
12Avant Brooks, le livre majeur sur le sujet est celui, admirablement documentĂ©, de Michael Heyward5 et, bien sĂ»r, Brooks, avec un autre point dâentrĂ©e, Ă©labore sa propre quĂȘte en tenant compte de cette recherche impeccable au plan de lâhistoire littĂ©raire australienne, des archives et des tĂ©moignages de survivants (dont Max Harris et Harold Stewart). En fait, mĂȘme si Heyward, avec le recul du temps, les pousse un peu plus loin que les premiers commentateurs, la plupart des problĂ©matiques quâil synthĂ©tise Ă©taient dĂ©jĂ posĂ©es et imposĂ©es dans les annĂ©es 1943â45 :
13â The Darkening Ecliptic, vu sa complexitĂ©, aâtâil pu ĂȘtre composĂ© en une seule journĂ©e ? Estâil donc une vraie ou une fausse improvisation ? Estâil un texte Ă proprement parler, ou bien une performance ?
14â Comment lâĂ©diteur Max Harris aâtâil pu sâaveugler Ă tel point, malgrĂ© tous les indices dissĂ©minĂ©s dans les poĂšmes, dâaprĂšs lesquels lâĂ©nonciateur pointe vers la nonâexistence dâune personne physique derriĂšre son « je » ?
15â Cette Ćuvre, si câen est une, aâtâelle une existence indĂ©pendante de la biographie de son auteur fictif, de ses auteurs rĂ©els, de son Ă©diteur, et des textes prĂ©faciels, commentaires, gloses, manifestes et autres, dont ces quatre figures Ă©nonciatrices lâont encadrĂ©e ?
16â The Darkening Ecliptic estâil un livre, cohĂ©rent dans son ensemble ? Et/ou chacun des poĂšmes qui le composent estâil cohĂ©rent par lui-mĂȘme ? Fontâils sens, ensemble ou sĂ©parĂ©ment ?
17â The Darkening Ecliptic aâtâil une valeur littĂ©raire quelconque ? Soit en tant que parodie satirique, soit en tant que poĂšme autonome, indĂ©pendamment de sa visĂ©e et de son intertexte circonstanciel ?
18â Si la rĂ©ponse est oui Ă la seconde question, Ă quels facteurs (personnels, circonstanciels. collectifs et thĂ©oriques) de production ces qualitĂ©s esthĂ©tiques, sensibles, cognitives et philosophiques sont-elles dues ? Ern Malley estâil un mĂ©tĂ©ore irrĂ©pĂ©table ou peutâil devenir un paradigme ?
19â Lâimpact dâErn Malley sur la littĂ©rature et les arts australiens aâtâil Ă©tĂ© bĂ©nĂ©fique ou nĂ©gatif, et de quelles façons ?
20â Que rĂ©vĂšlent sur la culture australienne la fabrication dâErn Malley et les pĂ©ripĂ©ties de sa rĂ©ception, dans la mesure oĂč le scandale de lâaffaire et le rejet assez gĂ©nĂ©ral, quoique temporaire, a Ă©tĂ© suivi dâune espĂšce de mythification progressive, le tout ayant fait dâErn Malley un symbole central (sans quâon sache au juste de quoi) ?
21Ă chacune de ces questions Brooks apporte des rĂ©ponses nuancĂ©es et enrichies par rapport Ă celles de Heyward. LuiâmĂȘme poĂšte, romancier, directeur dâune revue littĂ©raire de tout premier plan, activiste politique, formĂ© et informĂ© tout au long de la vie au contact des figures les plus marquantes de la culture australienne, dâAlec Hope (1907â2000) au trĂšs derridien John Kinsella (nĂ© en 1963) et frottĂ© aux angoisses de ses propres Ă©tudiants de Canberra, puis de Sydney, il Ă©coute ses intuitions pour mieux les interroger.
22On en verra de nombreux exemples dans les chapitres 5 et 6, particuliĂšrement vigoureux, « Ern Malley : authorised », « ... and unautorised ». Ainsi, p. 63â64, discutant de lâimpact nĂ©gatif quâErn Malley aurait eu sur le possible dĂ©veloppement dâun modernisme australien autonome dans les annĂ©es dâaprĂšsâguerre, lĂ oĂč Heyward posait presque dâentrĂ©e de jeu que lâidĂ©e dâune avantâgarde australienne Ă©tait une sorte de contradiction dans les termes (vu quâil nây avait pas de vĂ©ritable tradition culturelle locale, pas de « classiques » Ă subvertir), Brooks constate que la fiĂšvre autour de lâaffaire retomba trĂšs vite, quâil fallut attendre 1961 pour que The Darkening Ecliptic connĂ»t une nouvelle Ă©dition (avant que lâopuscule ne sâinstitutionnalise progressivement entre 1971 et 1988, avec des Ă©ditions multiples, assorties dâun appareil documentaire et critique, et son inclusion dans les grandes anthologies). Il constate quâErn Malley aurait Ă©tĂ© ainsi sa premiĂšre victime, autant comme satire que comme parodand. Il interprĂšte lâabsurde exercice dâexplication de texte menĂ© lors du procĂšs en « indĂ©cence » comme le signe que la question mĂȘme du modernisme Ă©tait largement irrecevable dans le contexte culturel des annĂ©es 40 et 50, et fait appel en toute logique Ă des hypothĂšses contrefactuelles qui mettent en relief lâattachement de la (nonâ)pensĂ©e dominante de lâĂ©poque Ă la « propriĂ©té » intellectuelle (au double sens de property et de propriety) :
What kind of debate might there have been had the poems been the âauthenticâ work of a new and exciting young poet (dead or alive), and so had a voice to anchor them ? Then, surely, what was taken, because the hoaxers had said it was, as nonsense might have been taken as irony, what was taken as ârandomâ and âhaphazardâ concoctions from which any coherence and consistency had been deliberately banished (because the hoaxers had said it was), might have been taken as wideâranging and erudite (if sometimes baffling) collage, what was taken (again because the hoaxers had said it was) as deliberate misquotation and false allusion (how can there be âfalseâ allusions ?) might have been recognised as allusion.
23Cette autre lecture, rĂ©sistant Ă lâautoritĂ© plus que contestable des imposteurs avouĂ©s, des menteurs qui disent quâils mentent, est prĂ©cisĂ©ment celle quâentreprend Brooks avec beaucoup de succĂšs, tout particuliĂšrement dans les sections « Pericles, Prince of Tyre » et « Marina » (p. 75â85). Il y dĂ©montre avec brio comment « Ern Malley » utilise la piĂšce PericlĂšs de Shakespeare comme « cadre » et rĂ©fĂ©rence structurelle pour programmer la lecture, Ă la maniĂšre de Joyce dans Ulysse ou de T.S. Eliot dans The Waste Land (Ă partir des Contes de Canterbury). Ce cadre, trĂšs explicite dans deux poĂšmes, mais aussi dissĂ©minĂ© ailleurs en bien dâautres allusions, remotive la frappante incongruitĂ© de lâextrait de manuel sur la prĂ©vention de la malaria, « Anopheles » venant tout naturellement complĂ©ter lâĂ©vocation dâune piĂšce dont les personnages sâappellent « Pericles », « Escanes » ou « Simonides » (p. 78), mais cette migration intertextuelle du signifiant vient aussi remotiver mĂ©talittĂ©rairement le thĂšme du bordel dans lequel le Tribunal Correctionnel dâAdelaide ne voulait voir quâincitation Ă la dĂ©bauche :
In part the choice may be, as the hoaxers claim, random, fortuitous, but it does suit [...] for those scenes to which the hoax most clearly directs us, of Marina in the brothel. If we see her, as I think the poetry encourages us to, as a figure of Poesy herself, attempting to remain virtuous in a milieu of whores and whoremongers, the rest follows fairly logically : the surrealists and writers of the new Apocalypse, etc. (if these, indeed are the targets of the hoax), dragging poetry into the brothel (etc.). (p. 79)
24Ă ce moment oĂč lâon croirait avoir bouclĂ© la boucle, lâinterprĂ©tation fondĂ©e sur un rĂ©seau intertextuel et la taille de ses diffĂ©rents nodes recommence pourtant Ă prolifĂ©rer : en remontant aux scĂšnes de la piĂšce de Shakespeare voisines de celle Ă partir de laquelle est composĂ© le poĂšme « Boult to Marina » (titre empruntĂ© Ă une didascalie), on va trouver une possible signature dans le tapis avec les mots « earnest » et « malleable » en fin de rĂ©pliques (« if not, I have lost my earnest », et « crack the glass of her virginity, and make the rest malleable ») (p. 80). Ces Ă©nigmes Ă double entrĂ©e sont celles que se pose, en sâavançant masquĂ©, lâĂ©nonciateur de LâĂcliptique obscurcie, mais elles ne sont guĂšre diffĂ©rentes de la dĂ©marche Ă la fois empathique et distante de David Brooks. BardĂ© de toutes les armes de la sĂ©miotique textuelle, il dĂ©couvre sans crainte Ă tout instant de nouveaux ailleurs en traversant la forĂȘt des symboles, de telle sorte que son ouvrage se lit encore comme une expĂ©rience critique du rĂȘve, comme un rĂ©cit de rĂȘve lectoral Ă la fois entraĂźnĂ© par la libre association et par le dĂ©doublement dâune constante autoâanalyse. Les moyens mis en Ćuvre sont Ă tous Ă©gards comparatistes : interculturels, interlinguistiques, interartistiques et transmĂ©thodologiques.
Le lit de Boileau Ă JumiĂšges, Floupette et les jumeaux du siĂšcle
25Lors de ma premiĂšre rencontre avec Alec Hope, en 1974, devant son bureau de Professeur ĂmĂ©rite et Library Fellow Ă lâAustralian National University, il mâaccueillit par ces mots : « We, sons of Boileau... », ce que je complĂ©tai aussitĂŽt mentalement par le titre du premier livre « officiel » de mon ami Jean Ristat publiĂ© une dizaine dâannĂ©es auparavant dans lâĂ©phĂ©mĂšre mais marquante collection « LâInĂ©dit 10/18 », Le Lit de Nicolas Boileau et de Jules Verne. Mon arrĂȘt Ă Canberra, entre Adelaide, justement, oĂč jâavais participĂ© Ă mon premier congrĂšs dâĂ©tudes françaises, et Sydney, faisait certainement partie dâun tour du monde en 80 livres dont tous les maillons Ă©taient dĂ©sormais liĂ©s. Contrairement Ă ce que semble suggĂ©rer la derniĂšre version de lâarticle « Ern Malley » dans Wikipedia6, ce nâest certes pas la seule thĂšse nouvelle de Brooks, ni exactement sa thĂšse que la supercherie Ern Malley serait « modelled on the 1885 satire on French Symbolism and the Decadent movement, Les DĂ©liquescences d'AdorĂ© Floupette by Henri Beauclair and Gabriel Vicaire ». Mais, si les diffĂ©rences entre ces deux parodies sont profondes et le dĂ©roulement des « affaires » correspondantes est tout autre, comme ne le cache nullement Brooks, cette rĂ©fĂ©rence française couplĂ©e avec celle, beaucoup moins attendue au(x) tableaux jumeaux de Luminais, intitulĂ©s respectivement Les ĂnervĂ©s de JumiĂšges et The Sons of Clovis II, est fondamentale pour desserrer le carcan dâun cadre strictement australien ou, Ă la rigueur angloâsaxon, et pourvoir Ern Malley dâune dimension internationale et mondiale qui lui permette de devenir un objet significatif des affres, des contradictions et des succĂšs paradoxaux dâun certain modernisme bientĂŽt requalifiĂ© « postâmoderne ».
26Repartons donc des DĂ©liquescences, dâune part, reproduites et traduites en appendice (p. 263â301) au livre ici recensĂ©, et des ĂnervĂ©s, dâautre part. J.âF. Jeandillou nous rappelle7 que Gabriel Vicaire, poĂšte bressan, et Henri Beauclair, « versificateur fantaisiste » et romancier « ironique », puis journaliste, avaient publiĂ© dans la presse, sous divers pseudonymes, dont celui dâĂtienne Arsenal (transmutĂ© de StĂ©phane MallarmĂ©) plusieurs fragments de leur grand Ćuvre avant dâen faire tirer 110 exemplaires (dont 10, HC, sous leurs vrais noms) chez « Lion vanné », Ă Byzance, le 2 mai 1885, sous le pseudonyme dĂ©finitif dâAdoré Floupette. Il va de soi que cette mascarade superlative ne pouvait laisser croire Ă aucun lecteur douĂ© de raison quâune personne rĂ©elle possĂ©dĂąt Ă lâĂ©tat civil un tel nom et prĂ©nom â premiĂšre diffĂ©rence avec Ern Malley, car il en existait plusieurs, en chair et en os, en Australie. Dans ces conditions, le pastiche parodique de MallarmĂ© et de Verlaine mĂȘlĂ©s, et de quelques autres « dĂ©cadents et symbolistes », ne pouvait non plus passer pour une Ćuvre pseudonyme au premier degrĂ© quâaux yeux de quelques naĂŻfs ou bĂ©otiens ignorant tout ou presque des modĂšles imitĂ©s et plus ou moins dĂ©sagrĂ©ablement et sommairement ridiculisĂ©s8. La parodie burlesque de « Prose (pour des Esseintes) » de MallarmĂ© (« Mais ils disent le mot : Chouchou,/ NĂ© pour du papier de Hollande/ [âŠ]/ Sous le trop petit caoutchouc. ») est si transparente, si criante quâelle relĂšve plus du « pamphlet », selon lâexpression de Verlaine, que de la supercherie et de la mystification. Aucun Ă©diteur, aucun poĂšte mĂȘme mĂ©diocrement cultivĂ© nâaurait pu sây tromper, comme Harris fut, hĂ©las ou non, abusĂ© par les Ă©crits dâErn Malley, sans passer pour un idiot auprĂšs de la postĂ©ritĂ©. Une certaine intention de nuire est commune, mais pas du tout par le mĂȘme procĂ©dĂ©. Adoré Floupette est un clown qui sâaffiche avec franchise, Ern Malley, dans son sĂ©rieux pervers, tendait un piĂšge retors Ă Max Harris. Un certain Gabriel dâEncre (sous le nom de plume de Mermeix, et non le contraire, ce qui laisse perplexe) fut un des rares commentateurs Ă prendre (ou Ă faire semblant de prendre, Ă des fins hostiles) pour argent comptant lâautoritĂ© « dĂ©cadente » des DĂ©liquescences, comme le note Brooks (p. 183â184). Il en rĂ©sulte que les gambades de Floupette nâavaient pas la moindre vocation, volontaire ou non, Ă se transformer en pierre angulaire de lâesthĂ©tique symboliste française. Pas plus que ne tiennent debout sans leurs divers modĂšles respectifs les pastiches de Proust ou les charges de Reboux et Muller. La « vie » dâAdoré Floupette par son « vieil ami et camarade de classe », « Marius Tapora, pharmacien de 2e classe » fait de mĂȘme irrĂ©sistiblement penser Ă lâapparition de « Charbovari » dans lâincipit du roman de Flaubert (« Nous Ă©tions Ă l'Ătude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillĂ© en bourgeois... ») et au pompeux Homais, devenu ici un faux modeste tirant toute sa gloire de la frĂ©quentation dâun romantique antiâhĂ©ros, sans parler du « Panier fleuri », nom supposĂ© dâun « cercle dĂ©cadent », mais qui conviendrait parfaitement Ă lâun des bordels affectionnĂ©s par FrĂ©dĂ©ric Moreau ou par son disciple Maupassant, comme le prouve sa reprise Ă cet usage dans Les Beaux quartiers dâAragon.
27Respirons un instant. Pourquoi donc, Ă propos de Malley, invoquer Floupette, qui serait luiâmĂȘme vraisemblablement inspirĂ© dâune autre charge parodique française, Le Parnassiculet contemporain (1866 et 1872) par Paul ArĂšne (1843â1896, poĂšte provençal, chroniqueur littĂ©raire et collaborateur dâAlphonse Daudet) ? Pour de multiples raisons, factuelles comme textuelles, dont la moindre nâest pas que Floupette nous conduit tout droit aux enfants de Clovis. Les clĂ©s sont sous le paillasson des lectures, et dans lâanalogie.
28â McAuley, aprĂšs avoir dirigĂ© en 1937 le numĂ©ro annuel dâHermes, la revue littĂ©raire de lâUniversitĂ© de Sydney (oĂč planait dĂ©jĂ lâombre malheureuse de Christopher Brennan), avait soutenu en 1940, Ă lâĂąge de vingtâtrois ans, un mĂ©moire de MA intitulĂ© « Symbolism : An Essay in Poetics », titre ambitieux sâil en est pour une dissertation cursive prĂ©tendant couvrir un vaste corpus français, anglais et allemand. Brooks note, dans son chapitre « James McAuley and the empty sign » quâ« il nây a rien de particulier dans cette thĂšse indiquant que McAuley Ă©prouve pour le symbolisme autre chose que de lâadmiration9 » (p. 117), mais quâ« un changement de sentiment Ă©tait peutâĂȘtre dĂ©jĂ dans lâair » (ibid.). Ă part le fait que la thĂšse, dans sa premiĂšre partie en particulier, Ă©tait autant une « approche du mysticisme que du symbolisme » (p. 118), ou quâelle se fait lâĂ©cho de Fichte selon qui « le monde des phĂ©nomĂšnes Ă©tait une construction mentale » (ibid.) ou bien « lâimaginaire nâest peutâĂȘtre pas vrai, mais il est aussi rĂ©el que nâimporte quoi dâautre, et il se produit dans le domaine ordinaire de lâexpĂ©rience » (p. 119), les poĂšmes dâErn Malley en de nombreux endroits aussi bien que la DĂ©claration prĂ©liminaire (« Preface and Statement ») qui leur servait dâintroduction et de manifeste insistent sur le vide spirituel et le vide du signe en mĂȘme temps quâils en font une chose rĂ©elle. En lisant, dans le poĂšme « Petit testament » (titre en français dans le texte) : « It is something to be at last speaking/ Through in this NoâManâs Language appropriate/ Only to NoâManâs Land », il est en effet impossible de ne pas percevoir la continuitĂ© de lâaboli bibelot dâinanitĂ© sonore, Ă travers Eliot qui le babĂ©lisa luiâmĂȘme Ă la suite dâApollinaire. ContinuitĂ© encore, du fil du rasoir, avec plusieurs maximes prĂ©facielles dâErn Malley, comme celleâci : « on the level where the world is mental occurrence, a pointâtoâpoint relation is no longer genuine », dont Brooks remarque que ce pourrait ĂȘtre une rĂ©flexion de McAuley telle quelle (p. 123), comme le premier poĂšme de The Darkening Ecliptic Ă©tait un inĂ©dit de McAuley, tel quel.
29â McAuley, au cours des recherches menĂ©es pour son MA avait difficilement pu passer Ă cĂŽtĂ© dâAdoré Floupette ; câest Vicaire qui, le premier, avait employĂ© lâappellation de « Symboliques » alors que Verlaine, dans le mĂȘme temps, se dĂ©clarait encore « dĂ©cadent ». La superposition de ces deux termes se retrouvait implicitement, ajouteraiâje, dans « Zone » avec lâironique nostalgie du christianisme et des symboles antiques qui parcourt ce poĂšme oĂč « Les Ă©tincelles de ton rire dorent le fond de ta vie/ C'est un tableau pendu dans un sombre musĂ©e/ Et quelquefois tu vas le regarder de prĂšs ».
30Tiens, tiens... Câest lâekphrasis dâun Ă©trange tableau « sur lâeau » de 1880, Les ĂnervĂ©s de JumiĂšges10, dâĂvaristeâVital Luminais (1821â1896) qui ouvre les DĂ©liquescences, comme lâekphrasis de la vue dâInnsbrĂŒck, 1495, reflĂ©tĂ©e dans la riviĂšre, ouvre The Darkening Ecliptic. CoĂŻncidence dâautant plus troublante que, si une version des ĂnervĂ©s, celle qui porte ce titre, appartient au musĂ©e de Rouen, une autre, pas plus diffĂ©rente que deux images dâun jeu des 7 erreurs, intitulĂ©e The Sons of Clovis II, se trouve, depuis son acquisition Ă la fin du xixe siĂšcle, pendue dans le sombre musĂ©e quâĂ©tait encore naguĂšre la New South Wales Art Gallery de Sydney. Les auteurs derriĂšre la figure dâErn Malley, McAuley en particulier, ne pouvaient manquer de connaĂźtre ce tableau, cette grande machine livide, fascinante et repoussante Ă la fois, que je dĂ©couvris moiâmĂȘme lĂ trente ans aprĂšs, me barrant en quelque sorte le chemin quand jâallais rendre visite Ă la tout aussi Ă©nigmatique mais dĂ©licieuse muse aborigĂšne de la Music Lesson de Sidney Long, dans la salle Ă cĂŽtĂ©.
31Ă partir de lĂ sâinstallent, sans tout expliquer, les motifs du deux, du double, de la schizĂ©, du miroir et de la gĂ©mellitĂ©, que Brooks dĂ©ploie par Ă©clats avec une habiletĂ© hautement fractale. Car rien ne saurait mieux caractĂ©riser Ern Malley, et peutâĂȘtre dâailleurs la dĂ©marche poĂ©tique moderne dans son essence, de MallarmĂ© Ă Roubaud, en passant par Eliot et Stevens, que « la similaritĂ© Ă soiâmĂȘme ». LâidentitĂ© y est duplicitĂ© (et rien que duplicitĂ©). Si les DĂ©liquescences sont, sous lâherbe, un composite burlesque de Verlaine et de MallarmĂ© par Vicaire et Beauclair, et si Floupette est le jumeau du pharmacien Tapora (tapeâauâras / Î atrap), et sâils sont ensemble une réédition des copistes Bouvard et PĂ©cuchet, Bovary, normand, trĂ©buche prĂšs de Rouen. McAuley, dont le nom inclut celui de Malley, avec une l en moins et « câu » en plus, et Stewart, son Sancho Panza, sont deux aussi pour faire leurs fleurs de Malley, dans lequel Harris reconnaĂźt son alter ego gĂ©nial. Les uns sont morts et/ou inexistants, Ethel nâest pas ce quâelle est non plus, les autres sont vivants mais savent ne devoir survivre que sur le papier, tous ont plus ou moins le mĂȘme Ăąge, celui dâErn Ă sa mort, celui que paraissent les deux fils de Clovis II et de Bathilde, punis, selon une lĂ©gende antiâhistorique, pour avoir voulu prendre le pouvoir pendant lâabsence de leur pĂšre parti pour une improbable croisade. Les « énervĂ©s » sont Ă©tendus, dĂ©rivant sans gouvernail au fil de la Seine, sur un radeau de la MĂ©duse oĂč ils nâauront pas le temps de se manger lâun lâautre (ni de faire « pire »), car, sans quâon sache sâils vont ou viennent, ils sâĂ©choueront bientĂŽt sur quelque cĂŽte inconnue, comme, jâallais dire « jadis », Cook ou La PĂ©rouse Ă Botany Bay. Ils nây poseront pas le pied, on leur a brĂ»lĂ© les tendons des jarrets pour un crime11 quâils nâont jamais Ă©tĂ©, dans la vie, en Ăąge de commettre. ĂnervĂ©s, ils le sont aussi au sens ancien de faibles, alanguis, ramollis, dĂ©liquescents. Objets doublement similaires Ă euxâmĂȘmes, ils se reflĂštent lâun lâautre et de Rouen aux antipodes, des antipodes Ă Rouen, comme InnsbrĂŒck, trois ans aprĂšs la dĂ©couverte de lâAmĂ©rique, qui nâĂ©tait pas lâInde mais son double, continue de se reflĂ©ter, semblable et inverse, dans les eaux lisses de son propre miroir.
Pour un imaginaire de la poétique : une leçon de théorie critique
32Estâce Ă dire que, saisi par le dĂ©mon de lâanalogie et du proche en proche, ou abandonnĂ© au sommeil de la raison que cause la tentation de surinterprĂ©ter, la mĂ©thode Brooks engendre des monstres miâpartie et bicĂ©phales comme celui que je me suis plu Ă nommer Adoré Malley, mais que jâaurais pu appeler Ern Floupette, Clovis Mallette ou Steve McArmĂ©, comme on pourrait aussi ficeler en une seule valise peinte un Luminolan ?
33Devraitâon lui reprocher de bĂątir sur ou de composer avec des objets aussi hĂ©tĂ©rogĂšnes, a priori, que peuvent lâĂȘtre des traits prosodiques ou lexicaux des poĂšmes de lâĂcliptique et, dâautre part, des faits non textuels tels que les relations entre divers jeunes gens dâAdelaide, de Melbourne et de Sydney, ce Ă quoi ils pouvaient employer leur temps dans les dĂ©pendances de lâĂ©tatâmajor en 1943, ou les graves troubles psychologiques dont souffrait McAuley ? Ou encore le blĂąmeraitâon, Ă la suite de plusieurs, de faire trop grand cas de la paronomase onomastique, quand il envisage, au chapitre 12, « In the name of Malley », les parentĂ©s possibles dâErn Malley avec le logicien autrichien Ernst Mally (1879â1944), disciple de Meinong â thĂ©oricien des objets inexistants â et avec lâofficier de lâIRA Ernie OâMalley ? Ne se livreraitâil pas lĂ Ă un pĂ©rilleux exercice de pseudoâdĂ©cryptage, Ă la maniĂšre de Ferdinand de Saussure, avec ses anagrammes prolifĂ©rant Ă vue dâĆil dans les vers latins et grecs, dâautant plus tentants (et dâautant plus nombreux) quâils sont mieux cachĂ©s ? Y auraitâil du Brisset lĂ âdedans ?
34Il nâen est rien, Ă mon sens. Si Brooks nous entraĂźne finalement dans des excursus du cĂŽtĂ© dâ« échardes », de fragments tardifs du puzzle qui nâavaient pas trouvĂ© leur place dans le corps de lâouvrage (Trakl, dâun cĂŽtĂ©, celui de McAuley, et, de lâautre, un certain poĂšte japonais baptisĂ© Hoâo par son sosie et « traducteur » Harold Stewart), ce nâest point ou en tout cas pas seulement dans une transe transgressive, dans un vertige borgĂ©sien ou possĂ©dĂ© par lâesprit matriciel de lâhypogramme, dont il faudrait lâexorciser.
35LâĂ©coute extrĂȘmement attentive de lâimaginaire poĂ©tique (littĂ©raire), tel quâil est informĂ© par le Zeitgeist et le restitue diffractĂ©, converti, dĂ©tournĂ©, figuralisĂ© autant que figurĂ© par cet acteur de communication trĂšs contraint quâest le sujet poĂ©tique luttant pour toutes ses libertĂ©s, dynamise lâimaginaire dâune poĂ©tique de la lecture, qui nâest, elle, ni imaginaire ni surtout fantaisiste, ni extensible jusquâĂ lâinforme, ni emprisonnĂ©e dans des grilles imposĂ©es par avance. Ce que fait Brooks, en excellent comparatiste intertextuel et Ă lâinverse de Heyward qui tĂ©lĂ©phonait Ă tout bout de champ Ă Harold Stewart, Ă Kyoto, pour « vĂ©rifier » des sources possibles dâErn Malley (p. 238), câest sâaventurer le plus loin possible dans les deux sens de la lecture, jusquâau trĂ©fonds de la microlecture, et jusquâaux lointains bleutĂ©s, sinon aux mirages de lâhypertexte dĂ©sirĂ©. Par un rapprochement volontariste et une triple prise de distance, du texte avec luiâmĂȘme, dans sa fragile ressemblance Ă soiâmĂȘme, du lecteur aux textes â mais dâune façon radicalement opposĂ©e Ă celle dâun Franco Moretti â, et des textes au nonâtextuel, Brooks se place dans une position dâobservation active qui, parce quâelle nâest pas myope, correspond Ă lâexcentrement croissant de la culture antipodĂ©enne en ce quâelle nâest plus appendicielle Ă Londres, mais tendue entre diffĂ©rents pĂŽles trĂšs Ă©cartĂ©s les uns des autres (les Europes du Sud, les Asies postcoloniales, lâAmĂ©rique du Nord, avec, Ă pareille distance, paradoxalement, le refoulĂ© aborigĂšne).
36Il pourrait sembler incongru que la vieille « French connection » australienne (MallarmĂ©âBrennanâHope/ChisholmâChambers, entre autres) refasse surface dans ce rĂŽle stimulant, mais ce serait oublier quâelle vĂ©hiculait avec elle non seulement une possible esthĂ©tique nihiliste du signe vide, mais aussi la plĂ©nitude possible des ailleurs entrevus et mythifiĂ©s par les orientalismes, en mĂȘme temps que ceux, temporels, dâun nouveau tohu bohu, le concret et le quotidien de la modernitĂ©. Parti pour ĂȘtre le roman dâune enquĂȘte de dĂ©tective en chambre sur lâidentitĂ© dâun auteur fictif, le livre de David Brooks nous donne en fait une rare leçon de thĂ©orie des objets esthĂ©tiques dans un mondeâtoile qui se tisse dĂ©sormais Ă partir de ses bords.
37Qui traduira Ern Malley en français, comme Brooks et John Scott ont traduit en anglais le moins méritant Floupette ?

