Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 5
titre article
Laurence Roussillon-Constanty

Renaissance d’une Ɠuvre

Yves Bonnefoy, Peintures murales de la France gothique, Grenoble : ELLUG & MSH-Alpes, « Iconographie en débat », 2012, 159 p, EAN 9782843102172

1Le prĂ©sent ouvrage est une réédition d’un livre initialement publiĂ© par l’éditeur Paul Hartmann en 1954, livre aujourd’hui introuvable. PremiĂšre Ă©tude historique consacrĂ©e Ă  la peinture par Yves Bonnefoy, elle constitue Ă©galement le premier livre d’une nouvelle collection proposĂ©e par les Éditions LittĂ©raires et Linguistiques de l’UniversitĂ© de Grenoble et la MSH‑Alpes, « Iconographie en dĂ©bat ». Écrit de jeunesse du poĂšte et symbole d’un choix Ă©ditorial audacieux, ce livre offre ainsi une double perspective : le regard du poĂšte sur les photographies de fresques murales prises Ă  l’époque par Pierre Devinoy, et le regard actuel de l’auteur et des critiques contemporains sur ces mĂȘmes fresques.

2Le parti pris de ce double regard est pleinement assumĂ©, comme en tĂ©moigne la belle couverture du volume reprĂ©sentant la fresque des Arts LibĂ©raux, restaurĂ©e depuis l’époque des clichĂ©s du photographe. De mĂȘme, l’introduction rĂ©digĂ©e par Yves Bonnefoy pour cette nouvelle Ă©dition resitue de maniĂšre synthĂ©tique le contexte de la commande de ce livre et les enjeux de l’époque. Avec cette modestie et cette luciditĂ© que l’on reconnaĂźt si souvent chez les esprits les plus Ă©rudits, Bonnefoy revient dans ces pages sur les conditions d’écriture du livre, et son positionnement alors oblique d’auteur face Ă  son objet d’étude.

3Il y rappelle le contexte Ă©ditorial : l’ouvrage avait Ă©tĂ© prĂ©vu comme une suite Ă  la publication du livre d’Henri Focillon, Peintures romanes des Ă©glises de France,Ă©galementillustrĂ© de photographies de Pierre Devinoy (publiĂ© chez le mĂȘme Ă©diteur en 1938, puis en 1950). Conscient des progrĂšs effectuĂ©s depuis les annĂ©es cinquante, tant au niveau des procĂ©dĂ©s techniques d’analyse des fresques mĂ©diĂ©vales que du champ de la spĂ©cialitĂ© concernĂ©e, il relate de maniĂšre enlevĂ©e les circonstances dans lesquelles l’ouvrage fut rĂ©digĂ©. Le lecteur a ainsi l’impression de partager le secret de sa genĂšse, qu’il soit amateur d’art ou lecteur de poĂ©sie ; il se sent immĂ©diatement pris par la main, portĂ© par une Ă©criture limpide et un texte rythmĂ© par le renvoi (clairement indiquĂ© en marge) aux reproductions photographiques.

Du Texte à l’image : l’Ɠil du poùte

4Contrairement Ă  la premiĂšre Ă©dition oĂč alternaient notes et photographies, la composition du prĂ©sent volume opĂšre une distinction nette entre les diffĂ©rentes parties de l’ouvrage : texte, notes bibliographie, et photographies. Les neufs chapitres du texte rĂ©digĂ© par Yves Bonnefoy sont suivis de 21 pages de notes dĂ©taillĂ©es sur les Ɠuvres Ă©tudiĂ©es, avant de laisser la place Ă  deux bibliographies, l’une datant de la premiĂšre Ă©dition du livre, l’autre propre Ă  cette réédition. Enfin, les soixante derniĂšres pages sont consacrĂ©es aux photographies de Pierre Devinoy (choisies parmi celles figurant dans la premiĂšre Ă©dition) et ont Ă  elles seules valeur unique de patrimoine. Comme le rappelle Bonnefoy, certains clichĂ©s Ă©taient Ă  l’époque — et demeurent aujourd’hui — les seuls tĂ©moignages d’Ɠuvres disparues, telle la Vierge de la Visitation Ă  Saint‑Amant‑de‑Boixe (fig. 7), ou enfouies par des travaux de restauration successifs (comme Ă  la collĂ©giale de Beaune).

5Dans sa composition autant que dans le parcours visuel qu’il propose, le livre sous sa forme actuelle qui est un format rĂ©duit (puisqu’on a renoncĂ© Ă  l’in‑quarto de la premiĂšre Ă©dition) s’adresse Ă  deux familles de lecteurs : les spĂ©cialistes d’histoire de l’art et les lecteurs de Bonnefoy. Les premiers pourront, grĂące Ă  cette nouvelle Ă©dition, retrouver des documents photographiques d’une valeur inestimable quant Ă  l’exactitude et au rendu par rapport aux multiples relevĂ©s inexacts disponibles prĂ©cĂ©demment. Ils apprĂ©cieront Ă©galement la qualitĂ© des photographies couleur tout en remarquant Ă  quel point les techniques actuelles ont radicalement changĂ© depuis les annĂ©es cinquante et grandement facilitĂ© le travail des historiens. Peut‑ĂȘtre cette premiĂšre catĂ©gorie de lecteurs sera‑t‑elle déçue par le manque d’analyse technique et le regard littĂ©raire d’Yves Bonnefoy sur les Ɠuvres.

6Ici, en effet, on trouve peu d’éclairages sur les procĂ©dĂ©s techniques ni mĂȘme sur l’évolution du genre de la fresque sur le plan esthĂ©tique et gĂ©ographique : mĂȘme si le discours est sous‑tendu par de solides rĂ©fĂ©rences (Ă  Emile MĂąle ou Ă  GĂ©lis-Didot et LaffillĂ©e), et l’édition augmentĂ©e par une consĂ©quente bibliographie, il faudra chercher ailleurs des dĂ©tails sur les aspects techniques de la fresque et l’iconographie. D’autres ouvrages trĂšs didactiques, comme celui d’Annie Regond, Peintures Murales mĂ©diĂ©vales, Images pour un message (Ă©dition Rempart, DesclĂ©e de Brouwer, 2004) pourront alors faire office de complĂ©ment. L’organisation gĂ©nĂ©rale du livre en neuf chapitres sans rĂ©fĂ©rence chronologique ou gĂ©ographique clairement prĂ©cisĂ©e pourra paraĂźtre lacunaire ou tout au moins trĂšs implicite au spĂ©cialiste archĂ©ologue ou historien de l’art.

7Cependant, ces critiques s’effondrent d’elles‑mĂȘmes si l’on considĂšre prĂ©cisĂ©ment que la réédition vise Ă  rappeler Ă  la « communautĂ© des critiques » et des spĂ©cialistes les discussions ayant eu lieu au sein mĂȘme de la discipline de l’histoire de l’art quant au discours sur l’art et Ă  la posture Ă  adopter face Ă  l’Ɠuvre. Comment dĂ©crire une Ɠuvre, comment Ă©crire sur l’image ? La dĂ©marche interprĂ©tative d’un Focillon ou d’un Panofsky se trouve ici radicalement Ă©branlĂ©e par l’approche philosophique et poĂ©tique de Bonnefoy. JugĂ© Ă  l’aune des controverses ayant animĂ© les dĂ©bats sur l’iconographie, et avec le recul du temps, le texte d’Yves Bonnefoy apparaĂźt aujourd’hui toujours comme le propos d’un poĂšte, le regard d’un critique influencĂ© par le surrĂ©alisme et porteur d’une parole nouvelle sur l’art.

De L’Ɠil à la Voix : Dialogue et Vibrations

8Au‑delĂ  du contexte historique et mĂȘme polĂ©mique du livre, au‑delĂ  des images qu’évoque le texte, c’est en effet Ă  l’oreille que s’adresse peut‑ĂȘtre ce livre, et Ă  la famille croissante des Ă©tudiants ou des critiques s’inscrivant, non dans un champ disciplinaire fermĂ©, mais prĂ©cisĂ©ment Ă  la croisĂ©e entre texte et image, dans ce territoire mĂ©connu et parfois encore mal balisĂ© en France des « visual studies » et des « intertextual studies ».

9Que l’on se souvienne : dans le parcours intellectuel de Bonnefoy, ce livre a Ă©tĂ© publiĂ© un an aprĂšs la publication au Mercure de France du premier recueil du poĂšte, Du mouvement et de l’immobilitĂ© de Douve, et signe donc l’entrĂ©e du poĂšte dans le domaine de la critique d’art, un intĂ©rĂȘt qui le mĂšnera Ă  la carriĂšre que l’on connaĂźt et au CollĂšge de France, oĂč il occupe toujours une chaire honoraire de littĂ©rature comparĂ©e. Comme l’illustrait la rĂ©cente exposition de Grenoble (« Yves Bonnefoy et les arts ») prĂ©sentĂ©e Ă  l’occasion de la réédition des Fresques Murales, ce compagnonnage d’Yves Bonnefoy avec les arts ne connaĂźt ni les frontiĂšres historiques ni les frontiĂšres linguistiques car le poĂšte est avant tout un passeur : passeur attentif aux dĂ©tails comme ont pu l’ĂȘtre plus tard d’autres ‘regardeurs’ talentueux comme Daniel Arasse, artisan des mots curieux, des effets d’une couleur ou d’un petit pan de mur jaune comme Marcel Proust ou, avant lui, John Ruskin.

10Ce que ces hommes ont en partage et qu’ils conjuguent Ă  merveille, c’est l’acuitĂ© du regard et la magie du verbe. Devant l’image, la prĂ©cĂ©dant mĂȘme, la plume de Bonnefoy dĂ©toure les ombres fragiles, parfois au prix de rapprochements audacieux mais souvent justes :

Il y a de vraies beautĂ©s dans les anges. La pierre affleure en eux et leur donne sa vie profonde, crĂ©ant un espace oĂč de l’ombre bouge. Eux‑mĂȘmes, par leur modelĂ© aux douceurs obscures, ne sont point sans Ă©voquer le Greco. Les saints et les Ă©lus offrent l’occasion de portraits. Ici la pierre fait vibrer la peinture, rĂ©unit et sĂ©pare les figures, approfondit la lumiĂšre, insinue dans le faire du peintre sa touche propre, ou plutĂŽt insinue quelque chose comme une touche dans la maniĂšre du peintre. (p. 61)

11Au‑delĂ  du sujet traitĂ©, la réédition de ce texte aujourd’hui ne pourra donc que rĂ©jouir l’amateur de fresques mĂ©diĂ©vales tout autant que le lecteur de l’Ɠuvre de l’auteur de Pierre Ecrite. Si le texte fut initialement le fruit d’un hasard Ă©ditorial, qu’il soit aujourd’hui le fer de lance d’une collection Ă©ditoriale originale n’est ainsi qu’un juste retour des choses.