
Le « librillo de memoria » de Roger Chartier
Deux ordres de paiement, une entrĂ©e dans un registre de libraires, une piĂšce disparue : voilĂ dira-t-on un bien mince commencement. Et pourtant, il peut permettre de formuler quelques unes de interrogations les plus fondamentales dâune histoire de lâĂ©crit1.
1Traversant la Sierre Morena, don Quichotte et Sancho trouvent dans une mallette abandonnĂ©e « un librillo de memoria ricamente guarnecido ». Diversement traduit parce quâobjet difficile Ă identifier (« tablettes », « carnet de notes », « livre »), ce « librillo de memoria »2 est un cahier palimpseste, sorte dâardoise magique avant lâheure, qui permet dâenregistrer des Ă©crits pour les mĂ©moriser, avant de les effacer pour en consigner de nouveaux3. Ce memento abandonnĂ© appartient en fait Ă Cardenio, amant malheureux retirĂ© au dĂ©sert que don Quichotte et Sancho rencontrent au chapitre XXIII de la premiĂšre partie. Avant de sâen sĂ©parer, Cardenio y a consignĂ© des brouillons de poĂšmes et de lettres dâamour. MĂȘme presque entiĂšrement griffonnĂ©, il servira, dans la suite, Ă don Quichotte de support pour lâĂ©criture dâune lettre de change et dâune lettre dâamour Ă DulcinĂ©e. Aide-mĂ©moire transitoire, ce carnet de notes magique faisait dĂ©jĂ le lien entre Espagne et Angleterre, entre CervantĂšs et Shakespeare dans un prĂ©cĂ©dent travail de Roger Chartier sur mĂ©moire et Ă©criture4 : Cardenio et Hamlet, personnages hantĂ©s par le souvenir, Ă©taient tous deux en possession de telles « tablettes » (writing tables).
2Poursuivant ses travaux sur les relations entre reprĂ©sentation et publication, entre mise en scĂšne et mise en texte5, Roger Chartier revient Ă Cardenio dans son dernier livre, aboutissement dâun projet « quelque peu borgĂ©sien6 » annoncĂ© lors de sa leçon inaugurale au CollĂšge de France :
[sâattacher Ă ] une Ćuvre disparue dont ne subsiste ni manuscrit, ni Ă©dition imprimĂ©e. Elle fut deux fois reprĂ©sentĂ©e Ă la cour dâAngleterre au dĂ©but de lâannĂ©e 1613. Les ordres de paiement Ă©tablis pour la compagnie qui la joua, les Kingâs men, indiquent son titre, Cardenio, et rien de plus. Quarante ans plus tard, en 1653, Humphrey Moseley, un libraire londonien qui voulait donner Ă lire les Ćuvres dramatiques interdites de reprĂ©sentation durant les temps rĂ©volutionnaires de la fermeture des théùtres, fit enregistrer son droit sur cette mĂȘme piĂšce. Il indiqua au secrĂ©taire de la communautĂ© des libraires et imprimeurs le nom de ses deux auteurs : « The History of Cardenio, By Mr Fletcher & Mr Shakespeare ». La piĂšce ne fut jamais imprimĂ©e et, comme un fantĂŽme, dĂšs le xviiie siĂšcle, elle commença Ă hanter les passions et imaginations shakespeariennes7.  Â
3Câest lâhistoire dâune « disparition imparfaite8 » : celle dâune piĂšce reprĂ©sentĂ©e au dĂ©but du xviie siĂšcle en Angleterre, attribuĂ©e au fil du temps Ă Shakespeare, qui empruntait vraisemblablement son intrigue Ă une histoire enchĂąssĂ©e du Don Quichotte de CervantĂšs. Câest surtout lâhistoire dâune mĂ©moire, des maniĂšres dont les Ćuvres survivent, traversent les frontiĂšres et les siĂšcles.  Sur cette tablette effacĂ©e, on nâa cessĂ© de reconstituer, de graver progressivement hypothĂšses, rĂ©critures, adaptations. Fascinant support, le librillo pourrait bien ĂȘtre lâemblĂšme de lâenquĂȘte historique menĂ©e par Roger Chartier qui fait Ă©tat tout ensemble de la fragilitĂ© de conservation de certains textes et de lâentĂȘtante mĂ©moire qui les entoure.
4La piĂšce de Shakespeare nâest malheureusement (mais heureusement pour les amateurs dâenquĂȘte) le seul cas dâun texte quâon se dĂ©sole de nâavoir plus. Il existe tout un Ă©ventail de cas de figure possibles, entre les deux pĂŽles que sont la perte totale (Ă tel point quâil nây a pas, Ă proprement parler,  de « disparition » puisque on ignore mĂȘme lâexistence de ce qui nâest plus) et la conservation complĂšte. Il y a les textes qui ont bien failli disparaĂźtre, retrouvĂ©es in extremis (le Woyzeck de BĂŒchner), ceux dont on nâa que le titre (et encore) ; des piĂšces semi-disparues : Massacre Ă Paris de Marlowe est amputĂ© dâune partie importante de ses actes centraux, le texte a Ă©tĂ© un peu recousu au xixe siĂšcle par la dĂ©couverte dâun manuscrit.
5Tout contre le dĂ©filĂ© des disparus se dresse une liste dâun autre type : la prolifĂ©ration des textes inventĂ©s par des auteurs sans quâils aient toujours Ă les Ă©crire. En ouverture de son livre, R. Chartier en cite quelques exemples, fils lointains de CervantĂšs : Bolaño inventant auteurs et titres « dâune bibliothĂšque entiĂšre, effrayante » dans La LittĂ©rature nazie en AmĂ©rique (p. 10) ; Ricardo Piglia prĂȘtant des Ćuvres fictives Ă des auteurs rĂ©els (Hemingway ou Kafka racontant lâhistoire de Cris et chuchotements) , et Ă©videmment le pĂšre de ces fictions Ă©rudites, Borges, qui dans Histoire universelle de lâinfamie, rassemble des textes supposĂ©ment Ă©crits par des auteurs rĂ©els. Quâon pense encore au catalogue de lâ « Ćuvre visible » de Pierre MĂ©nard9.
6Que faut-il comprendre de ce face Ă face en ouverture dâun livre qui se propose de faire lâhistoire dâune Ćuvre qui a probablement existĂ© mais que nous nâavons plus ? Dâabord quâil y a deux façons de ne pas exister : en Ă©tant pure invention dâauteur ou en disparaissant (incendies de bibliothĂšques, autodafĂ©s etc.) Mais peut-ĂȘtre aussi que dâune certaine façon, la premiĂšre modalitĂ©, lâinvention, pourrait faire signe vers des tentatives de compensation de la seconde : ne pas se rĂ©signer, spĂ©culer, rĂ©inventer et ce, dans les limites de lâarchive. Enfin, surtout, que la survie de lâĆuvre dont il va ĂȘtre question dĂ©pend justement de toutes les tentatives â Ă©rudites comme fictionnelles â faites depuis pour la rĂ©cupĂ©rer, pour substituer au texte manquant un autre texte. Comme si le point de rencontre entre fiction et histoire ne rĂ©sidait pas seulement dans des gestes dâĂ©criture communs, dans le partage dâune nĂ©cessaire « mise en intrigue » mais aussi dans des constructions mĂ©morielles, dans des exercices de sauvegarde dâun patrimoine disparu. Comme deux modes de « relations au passĂ©10 ». Cette « histoire dâune piĂšce perdue » sâinscrit dans (et Ă la suite) de toute une lignĂ©e dâessais, historiques ou fictionnels, pour conjurer cette perte.
7Au seuil de lâenquĂȘte et en raison de la complexitĂ© de cette histoire Ă rebondissements, je commencerai par proposer au lecteur quelques repĂšres. Ă partir de ces jalons, jâexplorerai ce qui mâapparaĂźt comme des livres (possibles) dans le livre. Au nombre de quatre, ils constituent comme ces fils entrelacĂ©s par des « tisserands astucieux » qui font « avec la Laine Espagnole le meilleur des Tisserands Anglais » :
Sancho est maintenant rĂ©compensĂ©, et nâa pas besoin de chercher
Pour trouver une Ăle plus loin que ce livre
Dans lequel le Texte comme une Terre entourée, flotte
Au milieu du vaste OcĂ©an des Notes de lâAuteur
Qui dans son Livre, comme les Tisserands astucieux, fait
Avec la Laine Espagnole le meilleur des Tisserands Anglais11.
Chronologie indicative
81565 Ădition de la 1re tragĂ©die anglaise : The Tragedie of Gordobuc de Thomas Norton et Thomas Sackville. La plupart des piĂšces reprĂ©sentĂ©es entre 1565 et 1642 nâont jamais Ă©tĂ© imprimĂ©es.
91605 Publication de Don Quichotte (premiÚre partie).
101607-1609 Guillén de Castro, El Curioso impertinente, comédie : adaptation de la nouvelle éponyme (dans Don Quichotte, chap. XXXIII-XXXIV, 1re partie).
11Avant 1608 Guillén de Castro, Don Quijote de la Mancha, comédie publiée à Valence en 1618.
121611 Thomas Middleton, The Second Maiden Tragedy, comédie : adaptation de la nouvelle du « Curieux impertinent ».
131612 LâĂ©diteur Edward Blount, dans un contexte Ă©ditorial et théùtral propice Ă lâEspagne, publie The History of the Valourous and Wittie Knight-Errant Don-Quixote of the Mancha (sans nom dâauteur), traduction par Thomas Shelton.
141613 Traces dâun paiement versĂ© Ă un acteur, John Heminges, pour les reprĂ©sentations dâune piĂšce appelĂ©e Cardenno/Cardenna (piĂšce au titre instable).
151614 Ballet Don Quichot dansé au Louvre. Traduction française par César Oudin (avant : quelques traductions partielles). Don Quichotte apparaßt en illustrations en Allemagne.
161618 Traduction française de la seconde partie par François de Rosset.
171620 Don Quichotte apparaßt dans un ballet dansé au Louvre, Les Chercheurs de Midy à Quatorze Heures.
181623 Folio de John Heminges et Henry Condel qui rassemblent les « Comedies Histories & Tragedies » de Shakespeare.
191628-1629 Pichou, Les Folies de Cardenio, tragi-comĂ©die, jouĂ©e par les comĂ©diens de lâHĂŽtel de Bourgogne : 1re adaptation théùtrale en France de Don Quichotte.
201638 Parution de la comĂ©die Dom Quixote de la Manche, chez lâĂ©diteur Toussaint Quinet (auteurs supposĂ©s : GuĂ©rin de Bouscal ou Mareschal).
211642 Angleterre : fermeture des salles de théùtre.
221652 1re réédition de la traduction de Shelton.
231653 Le registre des libraires et imprimeurs de Londres mentionne « The History of Cardenio, by M. Fletcher & Shakespeare ».
241654 Edmund Gayton, Pleasant Notes upon Don Quixot ; réédition de six Nouvelles exemplaires parues en 1640 dans la traduction de James Mabbe.
251657 1re édition illustrée du Don Quichotte (Dordrecht, Jacob Savery) dans la traduction néerlandaise.
261662 1re édition illustrée du texte espagnol, publiée à Bruxelles
271686 Small book : The Famous History of Don Quixote de la Mancha, 20 pages, in-12.
281689 The Delightful History of Don Quixot, in-12.
291694 Thomas dâUrfey, The Comical History of Don Quixote, reprĂ©sentĂ©e Ă Dorset Garden au Queenâs Theatre. Puis 2e piĂšce du mĂȘme auteur qui sâinspire, cette fois, de la seconde partie de Don Quichotte.
301696 Thomas dâUrfey propose une 3e piĂšce inspirĂ©e du roman qui exploite les Ă©pisodes laissĂ©s de cĂŽtĂ© dans ses deux piĂšces prĂ©cĂ©dentes (Ă©chec).
311699 Ădition abrĂ©gĂ©e de Boddington : rĂ©apparition de lâhistoire de Cardenio.
321710 Publication périodique de Don Quichotte, mis en vers par Edward Ward.
331725 Premier numĂ©ro dâune Ă©dition bilingue de Don Quichotte.
341726 Lewis Theobald, Shakespeare restored : or, a Specimen of the Many Errors, as well Committed, as Unamended by Mr Pope in his Late Edition of the Poet. Designed Not only to correct the said Edition, but to restore the True Reading of Shakespeare in all the Editions ever yet published.
351727 Lewis Theobald fait reprĂ©senter une piĂšce Double Falshood or The Distrest Lovers (publiĂ©e en 1728 avec une prĂ©face garantissant lâĂ©tablissement du texte Ă partir de plusieurs manuscrits autographes de Shakespeare). AuthenticitĂ© contestĂ©e, accusation de faux.
361733 Nouvelle Ă©dition des Works de Shakespeare par Theobald : il nây fait pas figurer Double Falshood.
371738 Ădition de luxe du texte espagnol avec illustrations (London, Tonson) : 4 vol. in-4, 1re à proposer une « Vie » de CervantĂšs.
381916 Walter Graham démontre la parenté entre des passages de Double Falshood et la traduction de Shelton et suggÚre la présence de deux styles dans la piÚce.
391974 Harriet C. Frazier soutient que Double Falshood est une complĂšte mystification.
401994 Charles Hamilton identifie Cardenio Ă une piĂšce conservĂ©e sous un titre diffĂ©rent : The Second Maidenâs Tragedy, attribuĂ© gĂ©nĂ©ralement Ă Thomas Middleton (voir lâentrĂ©e 1611).
411995 Kermit Christian monte un Cardenio Ă partir du texte de The Second Maidenâs Tragedy ; de mĂȘme dans des reprĂ©sentations de 1998, 2002, 2004.
422002 Roman de Jasper Fforde, Lost in a Good Book : le manuscrit de Cardenio y est retrouvĂ© dans la bibliothĂšque dâun particulier.
432007 Roman de Jennifer Lee Carrell, Interred with their Bones : le manuscrit est retrouvĂ© sur une tombe dans une caverne de lâArizona.
442007-2009 ReprĂ©sentations de Cardenio Ă partir dâadaptations du texte de Theobald (mises en scĂšne de Christopher Marino, Joe Cacaci, Stephen Fried, David Carnegie, Bernard Richards).
452008 Stephen Greenblatt (auteur de Shakespearian Negotiations et de Will in the World) et Charles Mee propose une expérience de « recycling » de Cardenio.
462011 Mise en scĂšne de Gregory Doran pour la Royal Shakespeare Company : mĂ©lange du texte de CervantĂšs, de la traduction de Shelton, de lâadaptation de Theobald.
Livre 1. Looking for Cardenio
PiÚce du dossier n°1.
Un registre de comptes indique un versement Ă lâacteur John Heminges de la troupe des Kingâs Men pour des reprĂ©sentations donnĂ©es Ă la cour. Une de ces piĂšces est Cardenno. Un second versement indique un titre diffĂ©rent : Cardenna.
47Pour retracer lâhistoire de cette piĂšce dont il ne reste quâun titre â et un titre instable encore â lâhistorien tente de rĂ©soudre une sĂ©rie dâĂ©nigmes locales.
48La premiĂšre concerne les premiĂšres apparitions de don Quichotte en Angleterre au tout dĂ©but du xviie siĂšcle : avant mĂȘme le Cardenio de 1613, le Chevalier Ă la Triste figure avait dĂ©jĂ passĂ© les frontiĂšres. Comment dĂšs lors a-t-il pu apparaĂźtre sur les planches anglaises avant la premiĂšre traduction de Don Quichotte en anglais, en 1612 ? Par exemple, la piĂšce The Knight of the Burning Pestle (Le Chevalier Ă lâardent pilon), attribuĂ©e Ă Beaumont et Fletcher puis Ă Beaumont uniquement, a sans doute Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©e avant la traduction anglaise. Deux hypothĂšses permettent de dĂ©nouer cette premiĂšre question : soit les auteurs le lisaient en castillan soit ils avaient accĂšs Ă la traduction de Shelton, qui circulait en manuscrit. Plus largement, cette premiĂšre Ă©tape est lâoccasion dâune mise au point sur la prĂ©sence espagnole en Angleterre Ă cette pĂ©riode. PrĂ©sence Ă la fois Ă©ditoriale (lâĂ©diteur Blount publie, entre autres, des Ćuvres espagnoles) et théùtrale (The Spanish Tragedy de Thomas Kyd etc.)
49DĂšs lors, une deuxiĂšme Ă©nigme porte sur le contenu de lâintrigue ou plus exactement sur le rapport entre un titre et une intrigue : pourquoi en 1613 mettre sur scĂšne lâhistoire de Cardenio, et non celle de don Quichotte ? La question vaut pour deux : pourquoi prĂ©fĂ©rer au hĂ©ros un personnage secondaire ? Comment une histoire qui nâavait pas une totale autonomie dans la diĂ©gĂšse Ă©tait-elle transposable au théùtre ? Rappelons ici que lâhistoire de Cardenio et de Luscinda est une histoire dâamour racontĂ©e par plusieurs personnages Ă partir du chapitre XXIII de la premiĂšre partie : loin dâĂȘtre linĂ©aire, elle nâest pas une nouvelle insĂ©rĂ©e et autonome, comme Le Curieux impertinent par exemple (chap. XXXIII-XXXV de la premiĂšre partie). Cardenio commence par raconter son histoire Ă don Quichotte et Sancho rencontrĂ©s dans la Sierra Morena. Il interrompt une premiĂšre fois son rĂ©cit avant de le reprendre au chapitre XXV auprĂšs cette fois du curĂ© et du barbier. Amoureux de Luscinda, il souhaitait lâĂ©pouser et demanda sa main Ă son pĂšre qui lui rĂ©pondit quâil devait dâabord obtenir la permission de son propre pĂšre. ObligĂ© de sâabsenter pour servir don Ricardo, il fait la connaissance du fils de son maĂźtre, Fernando, Ă qui il confie sa situation amoureuse. Fernando qui lui a promis dâintercĂ©der en sa faveur, le trahit et Ă©pouse lui-mĂȘme Luscinda alors quâil sâest dĂ©jĂ mariĂ© en secret Ă Dorotea. Cardenio qui a assistĂ© en secret aux noces, de dĂ©sespoir, se rend dans la Sierra Morena pour y vivre comme un ermite. Le temps de lâhistoire rejoint le temps de la narration et lâintrigue apparemment terminĂ©e pourrait, sans difficultĂ©, faire lâobjet dâune adaptation, Ă condition toutefois de transformer un rĂ©cit analeptique et discontinu Ă la premiĂšre personne en fable théùtrale. Mais Cardenio, le curĂ© et le barbier rencontrent ensuite Dorotea, dĂ©guisĂ© en homme qui a fui suite au dĂ©shonneur du mariage secret et qui cherche Ă retrouver Fernando. Lâintrigue se joue dĂ©sormais Ă quatre personnages : Cardenio et Dorotea, les deux amants dĂ©laissĂ©s sâunissant pour annuler le mariage entre ceux qui leur Ă©taient promis, Luscinda et Fernando. Lâaffaire se complique encore â si une telle chose est possible â quand don Quichotte, en lâhonneur de sa dame, dĂ©cide, Ă lâimage de cet autre fou de Cardenio, de faire pĂ©nitence dans la Sierra Morena. Leurs deux histoires sont dĂšs lors entrelacĂ©es.
50Faut-il penser que cette histoire enchĂąssĂ©e est plus intĂ©ressante que les aventures du « plus grand fou qui ait pu venir Ă lâesprit dâun romancier12 » ? Quâune adaptation théùtrale de lâhistoire de Cardenio devait nĂ©cessairement inclure celle de don Quichotte et de DulcinĂ©e, en somme que cette intrigue Ă©tait une double histoire ? Y a-t-il des personnages plus aptes que dâautres Ă migrer du roman vers le théùtre ? De ces enquĂȘtes enchĂąssĂ©es, le livre permet de tirer deux leçons :
511) Un personnage Ă©ponyme nâest pas toujours un personnage principal et vice versa, il nâest donc pas sĂ»r que la piĂšce Cardenio/Cardenna figurant sur le registre prenne en charge lâhistoire de Cardenio, en tout cas, il nâen est pas nĂ©cessairement le rĂŽle-titre13;
522)Cette piĂšce perdue tĂ©moigne dâune tendance forte Ă cette pĂ©riode : lâutilisation des nouvelles insĂ©rĂ©es dans les romans comme rĂ©servoir dâintrigues Ă la disposition des dramaturges : « une maniĂšre de lire Don Quichotte qui tenait le livre comme un recueil de ânovelasâ qui pouvaient donner la matiĂšre Ă des intrigues de théùtre sĂ©parĂ©es des exploits du chevalier errant » (p. 182) Plus loin, lâhistorien conclut encore que « la comprĂ©hension de Don Quichotte comme un rĂ©pertoire de nouvelles, bonnes Ă publier sĂ©parĂ©ment ou Ă porter sur la scĂšne, tĂ©moigne pour une lecture qui sâattachait aux histoires dans lâhistoire et qui, volontairement, laissait sur le cĂŽtĂ© le principal hĂ©ros. » (p. 286) Ce nâest dâailleurs pas une spĂ©cificitĂ© du roman de CervantĂšs : La Nuit des Rois met en scĂšne lâhistoire dâ« Apollonius et Silla », racontĂ©e par Barnabe Riche dans Riche His Farewell to Military Profession ; le Conte dâhiver emprunte au Pandosto de Robert Greene14. Don Quichotte nâest pas non plus le premier personnage espagnol Ă passer sur la scĂšne anglaise : Lazarillo de Tormes, premier des picaros est le hĂ©ros dâune piĂšce attribuĂ©e Ă Thomas Dekker, Blurt Master Constable. Or the Spaniards Nignt-walke (publiĂ©e en 1602).
53Cependant, on lâa vu, lâhistoire de Cardenio est entrelacĂ©e Ă celle de don Quichotte, elle nâa pas lâautonomie totale dâune nouvelle comme « Le Curieux impertinent ». DĂšs lors, elle implique des choix dramaturgiques diffĂ©rents. Pour sâapprocher dâhypothĂšses vraisemblables, lâauteur se livre Ă une sĂ©rie de comparaisons Ă partir dâun corpus plus ou moins contemporain de la piĂšce perdue. En comparant ce que dâautres dramaturges dont nous possĂ©dons les textes ont fait de lâhistoire de Cardenio racontĂ©e par CervantĂšs, Chartier liste les diffĂ©rentes voies qui sâoffraient Ă Shakespeare. Ă partir de piĂšces conservĂ©es, des hypothĂšses probables sont proposĂ©es pour « imaginer ce quâaurait pu ĂȘtre le Cardenio anglais jouĂ© Ă Londres en 1612 ou 1613 » (p. 103) Câest notamment le cas dâune comparaison faite avec la piĂšce attribuĂ©e Ă GuillĂ©n, Don Quijote de la Mancha : par un effet de chiasme, si celle-ci Ă©tait surtout lâhistoire de Cardenio, faut-il en conclure que le Cardenio portait largement sur le chevalier Ă la triste figure ? Ă propos de cette adaptation, R. Chartier montre que le dramaturge a fait le choix de conserver une intrigue complexe en maintenant le lien entre les deux histoires. Cependant, « il invente des personnages absents du premier rĂ©cit et modifie lâintrigue selon les nĂ©cessitĂ©s du théùtre â et de lâidĂ©ologie. Aux retours en arriĂšre de la narration de Don Quichotte est substituĂ© le dĂ©roulement chronologique des Ă©vĂ©nements » (p. 82â83). Quant Ă Pichou dans Les Folies de Cardenio, il « a retenu les Ă©lĂ©ments qui lui permettaient de faire une tragi-comĂ©die et de composer de longs monologues poĂ©tiques mobilisant les motifs favoris dâune esthĂ©tique de lâinconstance des ĂȘtres et des Ă©lĂ©ments, situĂ©e entre les plaintes de la pastorale et lâeffroi du macabre » (p. 102-103). GuĂ©rin de Bouscal prĂ©sente un premier tournant : Cardenio nâest plus au centre et lâhistoire de don Quichotte qui jusquâici servait de contrepoint comique, devient lâintrigue principale. La derniĂšre comparaison porte sur la transposition de Thomas dâUrfey Ă la fin du xviie siĂšcle : ce dernier « donne une importance comique Ă des personnages qui ne lâont pas dans lâhistoire, la fille de Sancho par exemple, et redistribue de maniĂšre inattendue les diffĂ©rents Ă©pisodes » (p. 227 et suivantes).
54On peut imaginer que le Cardenio disparu Ă©tait une piĂšce qui traitait en parallĂšle lâhistoire de Cardenio et celle de don Quichotte, qui maintenait lâentrelacs des deux intrigues, celle de don Quichotte servant par exemple de pendant comique Ă lâhistoire principale. Ou bien, elle ne traitait que de lâamant trahi de la Sierra Morena et transformait de fait une histoire parallĂšle en nouvelle dĂ©tachable. Ă ce stade, il serait difficile dâen savoir plus si un rebondissement nâĂ©tait pas intervenu au siĂšcle suivant :
PiÚce du dossier n°3
1727 Lewis Theobald un des trois premiers Ă©diteurs des Ćuvres de Shakespeare au xviiie siĂšcle fait reprĂ©senter Ă Londres une piĂšce intitulĂ©e Double Falshood, or The Distrest Lovers, publiĂ©e en 1728. La page de titre indique : « Written Originally by W. Shakespeare ; And now Revised and Adapted to the Stage By Mr. Theobald, the Author of Shakespeare Restorâd ». Il affirmait dans sa prĂ©face quâil possĂ©dait plusieurs manuscrits dâune piĂšce perdue de Shakespeare.
55A priori, pas de Cardenio en vue â les personnages par exemple portent un autre nom. Pourtant, il nâest pas interdit dây penser : parentĂ© dâintrigue, attribution Ă Shakespeare (voir piĂšce du dossier n°2). La piĂšce prĂ©sentĂ©e par Theobald pose surtout la question de lâauteur.
Livre 2. « Une piÚce sans texte mais non sans auteur »
PiÚce du dossier n°2.
1653 : le libraire Humphrey Moseley fait enregistrer par la communautĂ© des libraires et imprimeurs londoniens, les titres de quarante et une piĂšces de théùtre sur lesquelles il a propriĂ©tĂ© exclusive. Parmi elles, figure « The History of Cardenio, by M. Fletcher & Shakespeare ». LâhypothĂšse dâune crĂ©ation collective nâest pas invraisemblable ; ils ont dĂ©jĂ travaillĂ© ensemble sur All is true devenu Henri VIII et sur Les Deux nobles cousins.
(1623 : les Ă©diteurs du Folio Folio rassemblant les « Comedies Histories & Tragedies » de Shakespeare, sâils possĂ©daient un manuscrit de Cardenio lâont exlu, comme Les Deux nobles cousins ; la piĂšce nâest pas non plus intĂ©grĂ© aux Ćuvres de John Fletcher).
56Si lâon ne sait pas ce que contenait la piĂšce, son attribution pourrait sembler moins problĂ©matique. Voire. Avec cette deuxiĂšme piĂšce versĂ©e au dossier, on progresse, par rapport Ă la premiĂšre (1613) dans le degrĂ© dâinformation : dâun titre, on passe Ă un titre et des auteurs. Mais en 1727 (piĂšce n°3), un des auteurs manque Ă lâappel. Comment expliquer quâen 1623, les Ă©diteurs du Folio â vĂ©ritable « monumentalisation de Shakespeare » (p. 120) â nâont pas intĂ©grĂ© cette piĂšce au canon ? Quâen 1727, Theobald prĂ©sente sa piĂšce comme un inĂ©dit du seul Shakespeare ?
57R. Chartier montre que deux logiques auctoriales successives ont conduit Ă lâattribution unique Ă Shakespeare : alors quâau moment de la reprĂ©sentation, beaucoup dâĆuvres Ă©taient Ă©crites en collaboration, la publication des piĂšces a progressivement entraĂźnĂ© la rĂ©duction Ă un auteur unique. Dans ce contexte, Cardenio nâest quâun exemple parmi dâautres de lâeffacement Ă©ditorial des Ă©critures collaboratives. Si cette piĂšce nâapparaĂźt pas dans le folio de 1623, câest que les piĂšces Ă©crites Ă plusieurs mains nâont pas Ă©tĂ© retenues, dans ce cas, le Cardenio devait sans doute nâĂȘtre pas uniquement une piĂšce de Shakespeare. Revenant sur la constitution du corpus shakespearien au moment de la parution du Folio de 1623 par Heminges et Condell, Chartier rappelle que les Ă©diteurs ont inclus Henri VIII dans le canon, alors quâils excluaient Les Deux nobles cousins, piĂšce Ă©crite en collaboration avec Fletcher, deux piĂšces sans doutes Ă©crites ou jouĂ©es Ă la mĂȘme pĂ©riode que Cardenio. AprĂšs avoir rappelĂ© lâintrigue de la piĂšce et ses thĂšmes centraux, Chartier Ă©voque les liens avec lâintrigue de Cardenio chez CervantĂšs, concluant que la piĂšce perdue devait sans doute sâapprocher davantage des Deux nobles cousins. En somme, si un manuscrit de Cardenio Ă©tait encore disponible en 1623, il a connu le sort des Deux nobles cousins, et non celui dâHenri VIII. Pour autant, la piĂšce ne fut pas comptĂ©e au nombre des Ćuvres de Fletcher (p. 142).
58Ce quâest quâen 1727 quâun Ă©diteur prĂ©tendit possĂ©der plusieurs manuscrits dâune piĂšce qui ne sâappelait plus Cardenio mais qui serait bien de Shakespeare, mĂȘme si le texte en a Ă©tĂ© adaptĂ© par Theobald. LâopĂ©ration Ă©ditoriale de Theobald doit-elle ĂȘtre prise au sĂ©rieux ou relĂšve-t-elle de la plus totale mystification comme des Ă©rudits ont pu tenter de le dĂ©montrer ? En effet, dâaprĂšs lâun dâentre eux, Theobald aurait accidentellement imitĂ© le mauvais auteur, son style serait plus proche de celui de Fletcher que de celui de Shakespeare (p. 261). Si Theobald Ă©tait si sĂ»r de lâauthenticitĂ© de cette piĂšce prĂ©sentĂ©e comme un inĂ©dit retrouvĂ©, on comprend mal pourquoi quand il réédite les Ćuvres de Shakespeare en 1733, il nây fait pas figurer Double Falshood. Sans doute Ă©tait-ce admettre la part majoritaire de rĂ©criture dâune « relique shakespearienne [âŠ] inspirĂ©e par un premier auteur, tout aussi fameux » (p. 188).
Livre 3. Don Quichotte everywhere
59Les adaptations théùtrales Ă©voquĂ©es tĂ©moignent dâune vitalitĂ© du roman de CervantĂšs dĂšs (et longtemps aprĂšs) sa parution au dĂ©but du xviie siĂšcle. MĂȘme si Don Quichotte nâa jamais totalement disparu, lâhistoire de sa prĂ©sence Ă Ă©clipses montre quâune rĂ©ception est toujours de lâordre du discontinu : les Ćuvres Ă©mergent, disparaissent et rĂ©apparaissent. Deux grandes pĂ©riodes dâomniprĂ©sence et de succĂšs sont mises en avant par Chartier. La premiĂšre, immĂ©diatement contemporaine de la parution voit notamment lâapparition du chevalier dans les cortĂšges parodiques, comme celui rĂ©alisĂ© Ă lâoccasion de la bĂ©atification dâIgnace de Loyola Ă Salamanque en 1610. On peut mĂȘme suivre les voyages du livre, embarquĂ© en centaines dâexemplaires vers les Indes espagnoles (262 exemplaires embarquĂ©s sur lâEspiritu Santo pour Clemente de ValdĂ©s, cent exemplaires Ă CarthagĂšne etc., p. 160).
60La seconde pĂ©riode, plus spĂ©cifiquement centrĂ©e sur le cas anglais et que Chartier appelle le « revival » (p. 145) de lâhistoire de CervantĂšs au mitan du xviie siĂšcle est marquĂ©e par lâentrĂ©e dans le langage courant dâantonomases (expression « the Quixotes of this Age », « to be Don Quixoted », « quixotical »), la réédition de la traduction de Shelton, les commentaires dâEdmund Gayton dans son Pleasant Notes upon Don Quixot. Dans sa Cosmographie, Peter Heylin dresse un inventaire des lieux imaginaires et inclut des espaces du roman comme Micomicon. Lâinventaire des meubles du chĂąteau de Kilkenny mentionne des tapisseries reprĂ©sentant les aventures de don Quichotte etc. Dans ses Pleasant Notes upon Don Quixot, Edmund Gayton, Ă en croire les poĂšmes qui ouvrent lâouvrage, est un commentateur qui a dĂ©passĂ© lâauteur commentĂ©. Dans les arguments versifiĂ©s qui prĂ©cĂšdent les commentaires en prose, Gayton introduit de nouveaux motifs dans la trame de CervantĂšs : il invente par exemple les lettres Ă©changĂ©es entre Cardenio et Luscinda. Non seulement un roman en prose est rĂ©crit en vers avant de faire lâobjet dâinterprĂ©tations, mais lâintrigue du roman est complĂ©tĂ©e par lâajout de piĂšces inventĂ©es par le critique. Ce livre hybride est un exemple de lâappropriation par les lecteurs dâun roman qui fit lâobjet de toutes sortes de manipulations, dâĂ©criture comme dâĂ©dition. On pourra complĂ©ter ce panorama, en constatant quâen France, on observe des phĂ©nomĂšnes du mĂȘme ordre : dans la correspondance de SĂ©vignĂ©, de nombreuses Ă©lĂ©ments du roman de CervantĂšs sont lexicalisĂ©s, proverbialisĂ©es15. « Don Quichotte, accompagnĂ© ou non par Cardenio, est donc prĂ©sent sous de multiples formes dans lâAngleterre des annĂ©es 1660â1730 » (p. 226).
61Ce ne sont plus seulement les adaptations du livre Ă la scĂšne qui intĂ©resse R. Chartier dans ce « troisiĂšme livre » mais la prolifĂ©ration des supports de prĂ©sence, les mĂ©tamorphoses du texte en fonction de ce support, et particuliĂšrement les rapports entre texte et image. Don Quichotte apparaĂźt dans des gravures, dans des livrets de ballets, dans des versions abrĂ©gĂ©es. Il est lancĂ© sous forme de publications pĂ©riodiques et mis en vers Ă la fin de la dĂ©cennie 1670. Ce dossier iconographique permet de mesurer la diffĂ©rence de traitement de lâhistoire de Cardenio dâun support Ă lâautre : privilĂ©giĂ© au théùtre, Cardenio disparaĂźt quasiment des illustrations. Â
Si pour les dramaturges des xviie et xviiie siĂšcles, lâhistoire Ă©crite par CervantĂšs Ă©tait avant tout un rĂ©pertoire de ânouvellesâ qui pouvaient se transformer en intrigues de théùtre, avec ou sans la prĂ©sence du chevalier errant, il nâen allait pas de mĂȘme pour les programmes iconographiques dominĂ©s par les aventures de lâhidalgo et le traitement comique ou la leçon morale que leur mise en images pouvait inspirer. (p. 205).
62Isolable comme intrigue rĂ©utilisable Ă la scĂšne, la nouvelle nâa plus sa place quand il sâagit de donner des versions abrĂ©gĂ©es du roman et donc de centrer lâhistoire sur son hĂ©ros Ă©ponyme. De mĂȘme, la nouvelle du « Curieux impertinent » fut beaucoup reprĂ©sentĂ©e au théùtre, alors quâavant lâĂ©dition de 1738, on ne trouve aucune image de cette nouvelle. Le sort rĂ©servĂ© aux nouvelles dans les livrets de colportage (chapbooks) nâest guĂšre plus enviable : absence ou quasi-absence. Quand le roman a Ă©tĂ© repris en version abrĂ©gĂ©e, Cardenio avait complĂštement disparu. Cardenio, mis Ă lâhonneur sur les planches est le grand absent dâun certain nombre dâĂ©ditions abrĂ©gĂ©es ou illustrĂ©es.
Livre 4. Les trois mémoires
63Câest prĂ©cisĂ©ment cette omniprĂ©sence qui permet, pour Roger Chartier de mesurer la « grande familiaritĂ© des lecteurs et spectateurs anglais avec lâhistoire parue en castillan Ă Madrid en 1605 » (p. 237) et partant, de comprendre comment, mĂȘme avec des noms de scĂšne modifiĂ©s, les spectateurs pouvaient reconnaĂźtre les personnages issus du roman. Le librillo de Chartier est traversĂ© par diffĂ©rents types de mĂ©moires.
64On Ă©voquera dâabord celle du spectateur Ă travers un seul exemple16. Analysant la piĂšce de GuillĂ©n de Castro, Chartier montre que son adaptation est Ă lâhistoire de don Quichotte ce que les romans de chevalerie Ă©taient au personnage : « Il suppose que le livre qui raconte les exploits du chevalier errant est prĂ©sent dans la mĂ©moire des spectateurs et que les mots prononcĂ©s sur la scĂšne les feront souvenir de leur lecture » (p. 60).
65La recension des tentatives faites, depuis la disparition de la piĂšce, pour donner un texte Ă ce titre fait apparaĂźtre une deuxiĂšme mĂ©moire, celle de ceux qui ne se rĂ©solvaient pas Ă la disparition. Comment les romanciers et dramaturges se sont-ils emparĂ©s de cette histoire pour lui redonner vie, pour lui attribuer malgrĂ© tout un contenu ? Câest en particulier lâobjet de lâĂ©pilogue du livre qui souligne un paradoxe de taille : cette piĂšce a davantage Ă©tĂ© jouĂ©e quand son texte en Ă©tait perdu que lorsque son manuscrit Ă©tait disponible (p. 277).Ce retour sur scĂšne a pu prendre plusieurs formes :
66soit le metteur en scĂšne dĂ©cida que Cardenio nâĂ©tait pas une piĂšce perdue, seulement une piĂšce que la tradition avait baptisĂ©e diffĂ©remment : Cardenio serait en fait The Second Maidenâs Tragedy â dont on peut raisonnablement penser quâelle est de Middleton : câest ce que fit Charles Hamilton sans emporter lâadhĂ©sion, piĂšce que le metteur en scĂšne Kermit Christian a montĂ©e en 1995 et 1996. Cette piĂšce fit une belle carriĂšre avec un titre double : Cardenio or the second maidenâs tragedy. Une piĂšce intitulĂ©e Cardenio et sans rapport avec lâhistoire racontĂ©e par CervantĂšs fut reprĂ©sentĂ©e sans discontinuer de 1995 Ă 2004.
67soit le metteur en scĂšne choisissait la piĂšce de Theobald Double Falshood, et pour la rendre plus « shakespearienne », introduisait des fragments dâautres piĂšces ou des Sonnets de lâauteur consacrĂ©. Ă condition de rĂ©crire le texte de Theobald, on pouvait sans dommage lâattribuer Ă Shakespeare.
68soit le metteur en scĂšne pouvait « recycler » et intĂ©grer Ă la reprĂ©sentation lâhistoire mĂȘme de cette piĂšce perdue. Câest lâexpĂ©rience de Greenblatt et Mee qui situent la piĂšce de nos jours, un couple dâamants jouant les personnages de lâhistoire de CervantĂšs. Tout en prenant acte de la distance temporelle et dâune illusoire reconstitution, les auteurs remettent au goĂ»t du jour deux pratiques dâĂ©poque : le théùtre dans le théùtre et lâĂ©criture collaborative.
69MĂȘme si on avait pu retrouver le texte de cette piĂšce, lâintĂ©rĂȘt de cette migration dâun genre Ă lâautre, dâun pays Ă lâautre, dâun personnage Ă lâautre demeurerait intact. « Ce cas limite, qui est presque une expĂ©rience de laboratoire » (p. 288) est sans doute suffisamment rare pour ĂȘtre noté : ce qui Ă©tait au dĂ©part un dĂ©bat dâĂ©rudits est devenu la « fiĂšvre Cardenio » (p. 265) : deux fictions rĂ©centes qui se sont emparĂ©es du mystĂšre manifestent un tel changement de statut : le roman de Jasper Fforde, Lost in a Good Book dans lequel lâagent de la Brigade littĂ©raire retrouve le manuscrit dans une bibliothĂšque privĂ©e et celui de Jennifer Lee Carrell, Interred with their Bones, oĂč le manuscrit est placĂ© sur une tombe dans une caverne de lâArizona17. Ă lâissue de cette enquĂȘte, câest la troublante proximitĂ© des gestes qui est soulignĂ©e : « les romanciers contemporains, tout comme les dramaturges du xviie siĂšcle hĂ©sitent entre deux partis : soit faire de don Quichotte lâun des personnages, sinon le principal personnage de la piĂšce [âŠ] soit [âŠ] donner le premier rĂŽle Ă Cardenio » (p. 257). Â
70Et puis, on lâaura peut-ĂȘtre dĂ©jĂ compris, il y a la mĂ©moire de lâhistorien, cumulative et panoramique qui repĂšre des similitudes, des ressemblances, qui reconnaĂźt dans une nouvelle Ćuvre les traces dâune prĂ©cĂ©dente, qui, parfois, aussi recouvre celle, supposĂ©e, des lecteurs et spectateurs du passĂ©, voire leur prĂȘte la sienne. MĂ©moire minutieuse qui nâest pas sans rappeler celle de lâIrĂ©nĂ©e Funes de Borges18.
Ăpilogue. Comment ĂȘtre le Pierre MĂ©nard de Cardenio
71Ou dâun personnage de Borges Ă lâautre⊠Il y a quelques annĂ©es, R. Chartier se demandait plaisamment sâil nâĂ©tait pas le Pierre MĂ©nard des Origines intellectuelles de la RĂ©volution française : « Les origines culturelles de la RĂ©volution française ou pourquoi Ă©crire aujourdâhui un livre qui existe dĂ©jĂ 19 ». Comme son fictionnel prĂ©dĂ©cesseur, R. Chartier Ă©crivait un livre totalement diffĂ©rent, parce que les questions posĂ©es Ă la RĂ©volution avaient changĂ© depuis 1933 :
Donc, ne pas rĂ©crire le Mornet, mais plus modestement ou plus tĂ©mĂ©rairement, comme on voudra, poser des questions qui ne pouvaient pas ĂȘtre les siennes20.
72Dans son dernier livre, certes, lâhistorien ne rĂ©crit pas Cardenio Ă lâidentique et pour cause21 : il rĂȘve mĂ©thodiquement Ă ce quâaurait pu contenir cette piĂšce, en exposant les diffĂ©rentes maniĂšres dont dâautres avant lui ont pu spĂ©culer sur cette disparition ou tenter de la conjurer. « Jâayme ces mots qui amollissent et modĂšrent la tĂ©mĂ©ritĂ© de nos propositions : A lâavanture, Aucunement, Quelque, On dict, Je pense, et semblables22. » DĂ©claration que Roger Chartier pourrait faire sienne â et son lecteur avec lui â tant son propos est jalonnĂ© de marques prudentielles : conscient de composer avec les incertitudes liĂ©es Ă la fragilitĂ© de la preuve en matiĂšre auctoriale particuliĂšrement, lâhistorien ne manque pas de modaliser les hypothĂšses quâil avance, de placer ses propositions sous conditions ( « si lâon admet que la piĂšce est antĂ©rieure aux Deux nobles cousins », p. 136 ; « si les Ă©diteurs du Folio de 1623 possĂ©daient un manuscrit de The History of Cardenio », p. 141 ; « si Moseley dit vrai », p. 144, « si Theobald dit vrai », p. 157) etc. Cette maniĂšre dâĂ©crire offre au lecteur lâagrĂ©able privilĂšge de suivre un raisonnement pas Ă pas et dâĂȘtre partie prenante dâune enquĂȘte, plus suggestive quâimposante. Si lâhistorien sâautorise des conclusions, ces derniĂšres ne sont jamais autoritaires.
73Une enquĂȘte sur une piĂšce perdue procĂ©dant par comparaison avec dâautres conservĂ©es ; une histoire de la rĂ©ception et des usages du Don Quichotte fondĂ©e sur lâĂ©tude de ses adaptations théùtrales et Ă©ditoriales ; une illustration des changements du statut dâauteur impliquĂ©s par la publication des textes de théùtre ; une rĂ©flexion sur les diffĂ©rentes prises en charge de la mĂ©moire des Ćuvres. Plusieurs livres donc dans ce « librillo de memoria », « rĂȘve dâhistoire23 » qui se rĂ©alise.
Du mĂȘme auteur. SĂ©lection
74Publishing drama in early Modern Europe [1998], London, The British library, « The Panizzi lectures », 1999.
75« Hamlet 1676. Les temps de lâĆuvre » dans J. Neefs (dir.), Le Temps des Ćuvres. MĂ©moire et prĂ©figuration, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, « Culture et sociĂ©té », 2001, p. 143â154.
76 « âCoppied onely by the eareâ : le texte de théùtre entre la scĂšne et la page au xviie siĂšcle », dans L. F. Norman, P. Desan et R. Strier, Du spectateur au Lecteur. Imprimer la scĂšne aux xvie et xviie siĂšcles, Fasano/Paris, Schena Editore / Presses de lâUniversitĂ© de Paris-Sorbonne, 2002, p. 31â53.
77Inscrire et effacer. Culture Ă©crite et littĂ©rature (xie-xviiie siĂšcle), Paris, Gallimard / Seuil, « Hautes Ătudes », chap. II « Ăcriture et mĂ©moire. Le âlibrilloâ de Cardenio », 2005, p. 33â52.
78Ăcouter les morts avec les yeux [11 octobre 2007], Paris, Fayard, « Leçons inaugurales du CollĂšge de France », n° 195, 2008.
79Au bord de la falaise. Lâhistoire entre certitudes et inquiĂ©tude [1998], Paris, Albin Michel, « BibliothĂšque de lâĂvolution de lâHumanité », 2009, p. 353â362.
80 « Ăcrit et cultures dans l'Europe moderne, Cours du 17 novembre 2011. MĂ©moires et Ă©critures. RicĆur, Borges, Don Quichotte. 2e heure », URL : http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/eur_mod/Cours_du_17_novembre_2011_M__2.htm.

