Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 5
titre article
Laure Depretto

Le « librillo de memoria » de Roger Chartier

Roger Chartier, Cardenio entre CervantĂšs et Shakespeare. Histoire d’une piĂšce perdue, Paris : Gallimard, « nrf essais », 2011, 375 p., EAN 9782070123872.

Deux ordres de paiement, une entrĂ©e dans un registre de libraires, une piĂšce disparue : voilĂ  dira-t-on un bien mince commencement. Et pourtant, il peut permettre de formuler quelques unes de interrogations les plus fondamentales d’une histoire de l’écrit1.

1Traversant la Sierre Morena, don Quichotte et Sancho trouvent dans une mallette abandonnĂ©e « un librillo de memoria ricamente guarnecido ». Diversement traduit parce qu’objet difficile Ă  identifier (« tablettes », « carnet de notes », « livre »), ce « librillo de memoria »2 est un cahier palimpseste, sorte d’ardoise magique avant l’heure, qui permet d’enregistrer des Ă©crits pour les mĂ©moriser, avant de les effacer pour en consigner de nouveaux3. Ce memento abandonnĂ© appartient en fait Ă  Cardenio, amant malheureux retirĂ© au dĂ©sert que don Quichotte et Sancho rencontrent au chapitre XXIII de la premiĂšre partie. Avant de s’en sĂ©parer, Cardenio y a consignĂ© des brouillons de poĂšmes et de lettres d’amour. MĂȘme presque entiĂšrement griffonnĂ©, il servira, dans la suite, Ă  don Quichotte de support pour l’écriture d’une lettre de change et d’une lettre d’amour Ă  DulcinĂ©e. Aide-mĂ©moire transitoire, ce carnet de notes magique faisait dĂ©jĂ  le lien entre Espagne et Angleterre, entre CervantĂšs et Shakespeare dans un prĂ©cĂ©dent travail de Roger Chartier sur mĂ©moire et Ă©criture4 : Cardenio et Hamlet, personnages hantĂ©s par le souvenir, Ă©taient tous deux en possession de telles « tablettes » (writing tables).

2Poursuivant ses travaux sur les relations entre reprĂ©sentation et publication, entre mise en scĂšne et mise en texte5, Roger Chartier revient Ă  Cardenio dans son dernier livre, aboutissement d’un projet « quelque peu borgĂ©sien6 » annoncĂ© lors de sa leçon inaugurale au CollĂšge de France :

[s’attacher Ă ] une Ɠuvre disparue dont ne subsiste ni manuscrit, ni Ă©dition imprimĂ©e. Elle fut deux fois reprĂ©sentĂ©e Ă  la cour d’Angleterre au dĂ©but de l’annĂ©e 1613. Les ordres de paiement Ă©tablis pour la compagnie qui la joua, les King’s men, indiquent son titre, Cardenio, et rien de plus. Quarante ans plus tard, en 1653, Humphrey Moseley, un libraire londonien qui voulait donner Ă  lire les Ɠuvres dramatiques interdites de reprĂ©sentation durant les temps rĂ©volutionnaires de la fermeture des théùtres, fit enregistrer son droit sur cette mĂȘme piĂšce. Il indiqua au secrĂ©taire de la communautĂ© des libraires et imprimeurs le nom de ses deux auteurs : « The History of Cardenio, By Mr Fletcher & Mr Shakespeare ». La piĂšce ne fut jamais imprimĂ©e et, comme un fantĂŽme, dĂšs le xviiie siĂšcle, elle commença Ă  hanter les passions et imaginations shakespeariennes7.   

3C’est l’histoire d’une « disparition imparfaite8 » : celle d’une piĂšce reprĂ©sentĂ©e au dĂ©but du xviie siĂšcle en Angleterre, attribuĂ©e au fil du temps Ă  Shakespeare, qui empruntait vraisemblablement son intrigue Ă  une histoire enchĂąssĂ©e du Don Quichotte de CervantĂšs. C’est surtout l’histoire d’une mĂ©moire, des maniĂšres dont les Ɠuvres survivent, traversent les frontiĂšres et les siĂšcles.  Sur cette tablette effacĂ©e, on n’a cessĂ© de reconstituer,  de graver progressivement hypothĂšses, rĂ©critures, adaptations. Fascinant support, le librillo pourrait bien ĂȘtre l’emblĂšme de l’enquĂȘte historique menĂ©e par Roger Chartier qui fait Ă©tat tout ensemble de la fragilitĂ© de conservation de certains textes et de l’entĂȘtante mĂ©moire qui les entoure.

4La piĂšce de Shakespeare n’est malheureusement (mais heureusement pour les amateurs d’enquĂȘte) le seul cas d’un texte qu’on se dĂ©sole de n’avoir plus. Il existe tout un Ă©ventail de cas de figure possibles, entre les deux pĂŽles que sont la perte totale (Ă  tel point qu’il n’y a pas, Ă  proprement parler,  de « disparition » puisque on ignore mĂȘme l’existence de ce qui n’est plus) et la conservation complĂšte. Il y a les textes qui ont bien failli disparaĂźtre, retrouvĂ©es in extremis (le Woyzeck de BĂŒchner), ceux dont on n’a que le titre (et encore) ; des piĂšces semi-disparues : Massacre Ă  Paris de Marlowe est amputĂ© d’une partie importante de ses actes centraux, le texte a Ă©tĂ© un peu recousu au xixe siĂšcle par la dĂ©couverte d’un manuscrit.

5Tout contre le dĂ©filĂ© des disparus se dresse une liste d’un autre type : la prolifĂ©ration des textes inventĂ©s par des auteurs sans qu’ils aient toujours Ă  les Ă©crire. En ouverture de son livre, R. Chartier en cite quelques exemples, fils lointains de CervantĂšs : Bolaño inventant auteurs et titres « d’une bibliothĂšque entiĂšre, effrayante » dans La LittĂ©rature nazie en AmĂ©rique (p. 10) ; Ricardo Piglia prĂȘtant des Ɠuvres fictives Ă  des auteurs rĂ©els (Hemingway ou Kafka racontant l’histoire de Cris et chuchotements) , et Ă©videmment le pĂšre de ces fictions Ă©rudites, Borges, qui dans Histoire universelle de l’infamie, rassemble des textes supposĂ©ment Ă©crits par des auteurs rĂ©els. Qu’on pense encore au catalogue de l’ « Ɠuvre visible » de Pierre MĂ©nard9.

6Que faut-il comprendre de ce face Ă  face en ouverture d’un livre qui se propose de faire l’histoire d’une Ɠuvre qui a probablement existĂ© mais que nous n’avons plus ? D’abord qu’il y a deux façons de ne pas exister : en Ă©tant pure invention d’auteur ou en disparaissant (incendies de bibliothĂšques, autodafĂ©s etc.) Mais peut-ĂȘtre aussi que d’une certaine façon, la premiĂšre modalitĂ©, l’invention, pourrait faire signe vers des tentatives de compensation de la seconde : ne pas se rĂ©signer, spĂ©culer, rĂ©inventer et ce, dans les limites de l’archive. Enfin, surtout, que la survie de l’Ɠuvre dont il va ĂȘtre question dĂ©pend justement de toutes les tentatives — Ă©rudites comme fictionnelles — faites depuis pour la rĂ©cupĂ©rer, pour substituer au texte manquant un autre texte. Comme si le point de rencontre entre fiction et histoire ne rĂ©sidait pas seulement dans des gestes d’écriture communs, dans le partage d’une nĂ©cessaire « mise en intrigue » mais aussi dans des constructions mĂ©morielles, dans des exercices de sauvegarde d’un patrimoine disparu. Comme deux modes de « relations au passĂ©10 ». Cette « histoire d’une piĂšce perdue » s’inscrit dans (et Ă  la suite) de toute une lignĂ©e d’essais, historiques ou fictionnels, pour conjurer cette perte.

7Au seuil de l’enquĂȘte et en raison de la complexitĂ© de cette histoire Ă  rebondissements, je commencerai par proposer au lecteur quelques repĂšres. À partir de ces jalons, j’explorerai ce qui m’apparaĂźt comme des livres (possibles) dans le livre. Au nombre de quatre, ils constituent comme ces fils entrelacĂ©s par des « tisserands astucieux » qui font « avec la Laine Espagnole le meilleur des Tisserands Anglais » :

Sancho est maintenant rĂ©compensĂ©, et n’a pas besoin de chercher

Pour trouver une Île plus loin que ce livre

Dans lequel le Texte comme une Terre entourée, flotte

Au milieu du vaste OcĂ©an des Notes de l’Auteur

Qui dans son Livre, comme les Tisserands astucieux, fait

Avec la Laine Espagnole le meilleur des Tisserands Anglais11.

Chronologie indicative

81565 Édition de la 1re tragĂ©die anglaise : The Tragedie of Gordobuc de Thomas Norton et Thomas Sackville. La plupart des piĂšces reprĂ©sentĂ©es entre 1565 et 1642 n’ont jamais Ă©tĂ© imprimĂ©es.

91605 Publication de Don Quichotte (premiÚre partie).

101607-1609 Guillén de Castro, El Curioso impertinente, comédie : adaptation de la nouvelle éponyme (dans Don Quichotte, chap. XXXIII-XXXIV, 1re partie).

11Avant 1608 Guillén de Castro, Don Quijote de la Mancha, comédie publiée à Valence en 1618.

121611 Thomas Middleton, The Second Maiden Tragedy, comédie : adaptation de la nouvelle du « Curieux impertinent ».

131612 L’éditeur Edward Blount, dans un contexte Ă©ditorial et théùtral propice Ă  l’Espagne, publie The History of the Valourous and Wittie Knight-Errant Don-Quixote of the Mancha (sans nom d’auteur), traduction par Thomas Shelton.

141613 Traces d’un paiement versĂ© Ă  un acteur, John Heminges, pour les reprĂ©sentations d’une piĂšce appelĂ©e Cardenno/Cardenna (piĂšce au titre instable).

151614 Ballet Don Quichot dansé au Louvre. Traduction française par César Oudin (avant : quelques traductions partielles). Don Quichotte apparaßt en illustrations en Allemagne.

161618 Traduction française de la seconde partie par François de Rosset.

171620 Don Quichotte apparaßt dans un ballet dansé au Louvre, Les Chercheurs de Midy à Quatorze Heures.

181623 Folio de John Heminges et Henry Condel qui rassemblent les « Comedies Histories & Tragedies » de Shakespeare.

191628-1629 Pichou, Les Folies de Cardenio, tragi-comĂ©die, jouĂ©e par les comĂ©diens de l’HĂŽtel de Bourgogne : 1re adaptation théùtrale en France de Don Quichotte.

201638 Parution de la comĂ©die Dom Quixote de la Manche, chez l’éditeur Toussaint Quinet (auteurs supposĂ©s : GuĂ©rin de Bouscal ou Mareschal).

211642 Angleterre : fermeture des salles de théùtre.

221652 1re réédition de la traduction de Shelton.

231653 Le registre des libraires et imprimeurs de Londres mentionne « The History of Cardenio, by M. Fletcher & Shakespeare ».

241654 Edmund Gayton, Pleasant Notes upon Don Quixot ; réédition de six Nouvelles exemplaires parues en 1640 dans la traduction de James Mabbe.

251657 1re édition illustrée du Don Quichotte (Dordrecht, Jacob Savery) dans la traduction néerlandaise.

261662 1re édition illustrée du texte espagnol, publiée à Bruxelles

271686 Small book : The Famous History of Don Quixote de la Mancha, 20 pages, in-12.

281689 The Delightful History of Don Quixot, in-12.

291694 Thomas d’Urfey, The Comical History of Don Quixote, reprĂ©sentĂ©e Ă  Dorset Garden au Queen’s Theatre. Puis 2e piĂšce du mĂȘme auteur qui s’inspire, cette fois, de la seconde partie de Don Quichotte.

301696 Thomas d’Urfey propose une 3e piĂšce inspirĂ©e du roman qui exploite les Ă©pisodes laissĂ©s de cĂŽtĂ© dans ses deux piĂšces prĂ©cĂ©dentes (Ă©chec).

311699 Édition abrĂ©gĂ©e de Boddington : rĂ©apparition de l’histoire de Cardenio.

321710 Publication périodique de Don Quichotte, mis en vers par Edward Ward.

331725 Premier numĂ©ro d’une Ă©dition bilingue de Don Quichotte.

341726 Lewis Theobald, Shakespeare restored : or, a Specimen of the Many Errors, as well Committed, as Unamended by Mr Pope in his Late Edition of the Poet. Designed Not only to correct the said Edition, but to restore the True Reading of Shakespeare in all the Editions ever yet published.

351727 Lewis Theobald fait reprĂ©senter une piĂšce Double Falshood or The Distrest Lovers (publiĂ©e en 1728 avec une prĂ©face garantissant l’établissement du texte Ă  partir de plusieurs manuscrits autographes de Shakespeare). AuthenticitĂ© contestĂ©e, accusation de faux.

361733 Nouvelle Ă©dition des Works de Shakespeare par Theobald : il n’y fait pas figurer Double Falshood.

371738 Édition de luxe du texte espagnol avec illustrations (London, Tonson) : 4 vol. in-4, 1re à proposer une « Vie » de CervantĂšs.

381916 Walter Graham démontre la parenté entre des passages de Double Falshood et la traduction de Shelton et suggÚre la présence de deux styles dans la piÚce.

391974 Harriet C. Frazier soutient que Double Falshood est une complĂšte mystification.

401994 Charles Hamilton identifie Cardenio Ă  une piĂšce conservĂ©e sous un titre diffĂ©rent : The Second Maiden’s Tragedy, attribuĂ© gĂ©nĂ©ralement Ă  Thomas Middleton (voir l’entrĂ©e 1611).

411995 Kermit Christian monte un Cardenio Ă  partir du texte de The Second Maiden’s Tragedy ; de mĂȘme dans des reprĂ©sentations de 1998, 2002, 2004.

422002 Roman de Jasper Fforde, Lost in a Good Book : le manuscrit de Cardenio y est retrouvĂ© dans la bibliothĂšque d’un particulier.

432007 Roman de Jennifer Lee Carrell, Interred with their Bones : le manuscrit est retrouvĂ© sur une tombe dans une caverne de l’Arizona.

442007-2009 ReprĂ©sentations de Cardenio Ă  partir d’adaptations du texte de Theobald (mises en scĂšne de Christopher Marino, Joe Cacaci, Stephen Fried, David Carnegie, Bernard Richards).

452008 Stephen Greenblatt (auteur de Shakespearian Negotiations et de Will in the World) et Charles Mee propose une expérience de « recycling » de Cardenio.

462011 Mise en scĂšne de Gregory Doran pour la Royal Shakespeare Company : mĂ©lange du texte de CervantĂšs, de la traduction de Shelton, de l’adaptation de Theobald.

Livre 1. Looking for Cardenio

PiÚce du dossier n°1.

Un registre de comptes indique un versement Ă  l’acteur John Heminges de la troupe des King’s Men pour des reprĂ©sentations donnĂ©es Ă  la cour. Une de ces piĂšces est Cardenno. Un second versement indique un titre diffĂ©rent : Cardenna.

47Pour retracer l’histoire de cette piĂšce dont il ne reste qu’un titre — et un titre instable encore — l’historien tente de rĂ©soudre une sĂ©rie d’énigmes locales.

48La premiĂšre concerne les premiĂšres apparitions de don Quichotte en Angleterre au tout dĂ©but du xviie siĂšcle : avant mĂȘme le Cardenio de 1613, le Chevalier Ă  la Triste figure avait dĂ©jĂ  passĂ© les frontiĂšres. Comment dĂšs lors a-t-il pu apparaĂźtre sur les planches anglaises avant la premiĂšre traduction de Don Quichotte en anglais, en 1612 ? Par exemple, la piĂšce The Knight of the Burning Pestle (Le Chevalier Ă  l’ardent pilon), attribuĂ©e Ă  Beaumont et Fletcher puis Ă  Beaumont uniquement, a sans doute Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©e avant la traduction anglaise. Deux hypothĂšses permettent de dĂ©nouer cette premiĂšre question : soit les auteurs le lisaient en castillan soit ils avaient accĂšs Ă  la traduction de Shelton, qui circulait en manuscrit. Plus largement, cette premiĂšre Ă©tape est l’occasion d’une mise au point sur la prĂ©sence espagnole en Angleterre Ă  cette pĂ©riode. PrĂ©sence Ă  la fois Ă©ditoriale (l’éditeur Blount publie, entre autres, des Ɠuvres espagnoles) et théùtrale (The Spanish Tragedy de Thomas Kyd etc.)

49DĂšs lors, une deuxiĂšme Ă©nigme porte sur le contenu de l’intrigue ou plus exactement sur le rapport entre un titre et une intrigue : pourquoi en 1613 mettre sur scĂšne l’histoire de Cardenio, et non celle de don Quichotte ? La question vaut pour deux : pourquoi prĂ©fĂ©rer au hĂ©ros un personnage secondaire ? Comment une histoire qui n’avait pas une totale autonomie dans la diĂ©gĂšse Ă©tait-elle transposable au théùtre ? Rappelons ici que l’histoire de Cardenio et de Luscinda est une histoire d’amour racontĂ©e par plusieurs personnages Ă  partir du chapitre XXIII de la premiĂšre partie : loin d’ĂȘtre linĂ©aire, elle n’est pas une nouvelle insĂ©rĂ©e et autonome, comme Le Curieux impertinent par exemple (chap. XXXIII-XXXV de la premiĂšre partie). Cardenio commence par raconter son histoire Ă  don Quichotte et Sancho rencontrĂ©s dans la Sierra Morena. Il interrompt une premiĂšre fois son rĂ©cit avant de le reprendre au chapitre XXV auprĂšs cette fois du curĂ© et du barbier. Amoureux de Luscinda, il souhaitait l’épouser et demanda sa main Ă  son pĂšre qui lui rĂ©pondit qu’il devait d’abord obtenir la permission de son propre pĂšre. ObligĂ© de s’absenter pour servir don Ricardo, il fait la connaissance du fils de son maĂźtre, Fernando, Ă  qui il confie sa situation amoureuse. Fernando qui lui a promis d’intercĂ©der en sa faveur, le trahit et Ă©pouse lui-mĂȘme Luscinda alors qu’il s’est dĂ©jĂ  mariĂ© en secret Ă  Dorotea. Cardenio qui a assistĂ© en secret aux noces, de dĂ©sespoir, se rend dans la Sierra Morena pour y vivre comme un ermite. Le temps de l’histoire rejoint le temps de la narration et l’intrigue apparemment terminĂ©e pourrait, sans difficultĂ©, faire l’objet d’une adaptation, Ă  condition toutefois de transformer un rĂ©cit analeptique et discontinu Ă  la premiĂšre personne en fable théùtrale. Mais Cardenio, le curĂ© et le barbier rencontrent ensuite Dorotea, dĂ©guisĂ© en homme qui a fui suite au dĂ©shonneur du mariage secret et qui cherche Ă  retrouver Fernando. L’intrigue se joue dĂ©sormais Ă  quatre personnages : Cardenio et Dorotea, les deux amants dĂ©laissĂ©s s’unissant pour annuler le mariage entre ceux qui leur Ă©taient promis, Luscinda et Fernando. L’affaire se complique encore – si une telle chose est possible – quand don Quichotte, en l’honneur de sa dame, dĂ©cide, Ă  l’image de cet autre fou de Cardenio, de faire pĂ©nitence dans la Sierra Morena. Leurs deux histoires sont dĂšs lors entrelacĂ©es.

50Faut-il penser que cette histoire enchĂąssĂ©e est plus intĂ©ressante que les aventures du « plus grand fou qui ait pu venir Ă  l’esprit d’un romancier12 » ? Qu’une adaptation théùtrale de l’histoire de Cardenio devait nĂ©cessairement inclure celle de don Quichotte et de DulcinĂ©e, en somme que cette intrigue Ă©tait une double histoire ? Y a-t-il des personnages plus aptes que d’autres Ă  migrer du roman vers le théùtre ? De ces enquĂȘtes enchĂąssĂ©es, le livre permet de tirer deux leçons :

511) Un personnage Ă©ponyme n’est pas toujours un personnage principal et vice versa, il n’est donc pas sĂ»r que la piĂšce Cardenio/Cardenna figurant sur le registre prenne en charge l’histoire de Cardenio, en tout cas, il n’en est pas nĂ©cessairement le rĂŽle-titre13;

522)Cette piĂšce perdue tĂ©moigne d’une tendance forte Ă  cette pĂ©riode : l’utilisation des nouvelles insĂ©rĂ©es dans les romans comme rĂ©servoir d’intrigues Ă  la disposition des dramaturges : « une maniĂšre de lire Don Quichotte qui tenait le livre comme un recueil de “novelas” qui pouvaient donner la matiĂšre Ă  des intrigues de théùtre sĂ©parĂ©es des exploits du chevalier errant » (p. 182) Plus loin, l’historien conclut encore que « la comprĂ©hension de Don Quichotte comme un rĂ©pertoire de nouvelles, bonnes Ă  publier sĂ©parĂ©ment ou Ă  porter sur la scĂšne, tĂ©moigne pour une lecture qui s’attachait aux histoires dans l’histoire et qui, volontairement, laissait sur le cĂŽtĂ© le principal hĂ©ros. » (p. 286) Ce n’est d’ailleurs pas une spĂ©cificitĂ© du roman de CervantĂšs : La Nuit des Rois met en scĂšne l’histoire d’« Apollonius et Silla », racontĂ©e par Barnabe Riche dans Riche His Farewell to Military Profession ; le Conte d’hiver emprunte au Pandosto de Robert Greene14. Don Quichotte n’est pas non plus le premier personnage espagnol Ă  passer sur la scĂšne anglaise : Lazarillo de Tormes, premier des picaros est le hĂ©ros d’une piĂšce attribuĂ©e Ă  Thomas Dekker, Blurt Master Constable. Or the Spaniards Nignt-walke (publiĂ©e en 1602).

53Cependant, on l’a vu, l’histoire de Cardenio est entrelacĂ©e Ă  celle de don Quichotte, elle n’a pas l’autonomie totale d’une nouvelle comme « Le Curieux impertinent ». DĂšs lors, elle implique des choix dramaturgiques diffĂ©rents. Pour s’approcher d’hypothĂšses vraisemblables, l’auteur se livre Ă  une sĂ©rie de comparaisons Ă  partir d’un corpus plus ou moins contemporain de la piĂšce perdue. En comparant ce que d’autres dramaturges dont nous possĂ©dons les textes ont fait de l’histoire de Cardenio racontĂ©e par CervantĂšs, Chartier liste les diffĂ©rentes voies qui s’offraient Ă  Shakespeare. À partir de piĂšces conservĂ©es, des hypothĂšses probables sont proposĂ©es pour « imaginer ce qu’aurait pu ĂȘtre le Cardenio anglais jouĂ© Ă  Londres en 1612 ou 1613 » (p. 103) C’est notamment le cas d’une comparaison faite avec la piĂšce attribuĂ©e Ă  GuillĂ©n, Don Quijote de la Mancha : par un effet de chiasme, si celle-ci Ă©tait surtout l’histoire de Cardenio, faut-il en conclure que le Cardenio portait largement sur le chevalier Ă  la triste figure ? À propos de cette adaptation, R. Chartier montre que le dramaturge a fait le choix de conserver une intrigue complexe en maintenant le lien entre les deux histoires. Cependant, « il invente des personnages absents du premier rĂ©cit et modifie l’intrigue selon les nĂ©cessitĂ©s du théùtre — et de l’idĂ©ologie. Aux retours en arriĂšre de la narration de Don Quichotte est substituĂ© le dĂ©roulement chronologique des Ă©vĂ©nements » (p. 82‑83). Quant Ă  Pichou dans Les Folies de Cardenio, il « a retenu les Ă©lĂ©ments qui lui permettaient de faire une tragi-comĂ©die et de composer de longs monologues poĂ©tiques mobilisant les motifs favoris d’une esthĂ©tique de l’inconstance des ĂȘtres et des Ă©lĂ©ments, situĂ©e entre les plaintes de la pastorale et l’effroi du macabre » (p. 102-103). GuĂ©rin de Bouscal prĂ©sente un premier tournant : Cardenio n’est plus au centre et l’histoire de don Quichotte qui jusqu’ici servait de contrepoint comique, devient l’intrigue principale. La derniĂšre comparaison porte sur la transposition de Thomas d’Urfey Ă  la fin du xviie siĂšcle : ce dernier « donne une importance comique Ă  des personnages qui ne l’ont pas dans l’histoire, la fille de Sancho par exemple, et redistribue de maniĂšre inattendue les diffĂ©rents Ă©pisodes » (p. 227 et suivantes).

54On peut imaginer que le Cardenio disparu Ă©tait une piĂšce qui traitait en parallĂšle l’histoire de Cardenio et celle de don Quichotte, qui maintenait l’entrelacs des deux intrigues, celle de don Quichotte servant par exemple de pendant comique Ă  l’histoire principale. Ou bien, elle ne traitait que de l’amant trahi de la Sierra Morena et transformait de fait une histoire parallĂšle en nouvelle dĂ©tachable. À ce stade, il serait difficile d’en savoir plus si un rebondissement n’était pas intervenu au siĂšcle suivant :

PiÚce du dossier n°3

1727 Lewis Theobald un des trois premiers Ă©diteurs des Ɠuvres de Shakespeare au xviiie siĂšcle fait reprĂ©senter Ă  Londres une piĂšce intitulĂ©e Double Falshood, or The Distrest Lovers, publiĂ©e en 1728. La page de titre indique : « Written Originally by W. Shakespeare ; And now Revised and Adapted to the Stage By Mr. Theobald, the Author of Shakespeare Restor’d ». Il affirmait dans sa prĂ©face qu’il possĂ©dait plusieurs manuscrits d’une piĂšce perdue de Shakespeare.

55A priori, pas de Cardenio en vue — les personnages par exemple portent un autre nom. Pourtant, il n’est pas interdit d’y penser : parentĂ© d’intrigue, attribution Ă  Shakespeare (voir piĂšce du dossier n°2). La piĂšce prĂ©sentĂ©e par Theobald pose surtout la question de l’auteur.

Livre 2. « Une piÚce sans texte mais non sans auteur »

PiÚce du dossier n°2.

1653 : le libraire Humphrey Moseley fait enregistrer par la communautĂ© des libraires et imprimeurs londoniens, les titres de quarante et une piĂšces de théùtre sur lesquelles il a propriĂ©tĂ© exclusive. Parmi elles, figure « The History of Cardenio, by M. Fletcher & Shakespeare ». L’hypothĂšse d’une crĂ©ation collective n’est pas invraisemblable ; ils ont dĂ©jĂ  travaillĂ© ensemble sur All is true devenu Henri VIII et sur Les Deux nobles cousins.

(1623 : les Ă©diteurs du Folio Folio rassemblant les « Comedies Histories & Tragedies » de Shakespeare, s’ils possĂ©daient un manuscrit de Cardenio l’ont exlu, comme Les Deux nobles cousins ; la piĂšce n’est pas non plus intĂ©grĂ© aux Ɠuvres de John Fletcher).

56Si l’on ne sait pas ce que contenait la piĂšce, son attribution pourrait sembler moins problĂ©matique. Voire. Avec cette deuxiĂšme piĂšce versĂ©e au dossier, on progresse, par rapport Ă  la premiĂšre (1613) dans le degrĂ© d’information : d’un titre, on passe Ă  un titre et des auteurs. Mais en 1727 (piĂšce n°3), un des auteurs manque Ă  l’appel. Comment expliquer qu’en 1623, les Ă©diteurs du Folio — vĂ©ritable « monumentalisation de Shakespeare » (p. 120) – n’ont pas intĂ©grĂ© cette piĂšce au canon ? Qu’en 1727, Theobald prĂ©sente sa piĂšce comme un inĂ©dit du seul Shakespeare ?

57R. Chartier montre que deux logiques auctoriales successives ont conduit Ă  l’attribution unique Ă  Shakespeare : alors qu’au moment de la reprĂ©sentation, beaucoup d’Ɠuvres Ă©taient Ă©crites en collaboration, la publication des piĂšces a progressivement entraĂźnĂ© la rĂ©duction Ă  un auteur unique. Dans ce contexte, Cardenio n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’effacement Ă©ditorial des Ă©critures collaboratives. Si cette piĂšce n’apparaĂźt pas dans le folio de 1623, c’est que les piĂšces Ă©crites Ă  plusieurs mains n’ont pas Ă©tĂ© retenues, dans ce cas, le Cardenio devait sans doute n’ĂȘtre pas uniquement une piĂšce de Shakespeare. Revenant sur la constitution du corpus shakespearien au moment de la parution du Folio de 1623 par Heminges et Condell, Chartier rappelle que les Ă©diteurs ont inclus Henri VIII dans le canon, alors qu’ils excluaient Les Deux nobles cousins, piĂšce Ă©crite en collaboration avec Fletcher, deux piĂšces sans doutes Ă©crites ou jouĂ©es Ă  la mĂȘme pĂ©riode que Cardenio. AprĂšs avoir rappelĂ© l’intrigue de la piĂšce et ses thĂšmes centraux, Chartier Ă©voque les liens avec l’intrigue de Cardenio chez CervantĂšs, concluant que la piĂšce perdue devait sans doute s’approcher davantage des Deux nobles cousins. En somme, si un manuscrit de Cardenio Ă©tait encore disponible en 1623, il a connu le sort des Deux nobles cousins, et non celui d’Henri VIII. Pour autant, la piĂšce ne fut pas comptĂ©e au nombre des ƒuvres de Fletcher (p. 142).

58Ce qu’est qu’en 1727 qu’un Ă©diteur prĂ©tendit possĂ©der plusieurs manuscrits d’une piĂšce qui ne s’appelait plus Cardenio mais qui serait bien de Shakespeare, mĂȘme si le texte en a Ă©tĂ© adaptĂ© par Theobald. L’opĂ©ration Ă©ditoriale de Theobald doit-elle ĂȘtre prise au sĂ©rieux ou relĂšve-t-elle de la plus totale mystification comme des Ă©rudits ont pu tenter de le dĂ©montrer ? En effet, d’aprĂšs l’un d’entre eux, Theobald aurait accidentellement imitĂ© le mauvais auteur, son style serait plus proche de celui de Fletcher que de celui de Shakespeare (p. 261). Si Theobald Ă©tait si sĂ»r de l’authenticitĂ© de cette piĂšce prĂ©sentĂ©e comme un inĂ©dit retrouvĂ©, on comprend mal pourquoi quand il réédite les Ɠuvres de Shakespeare en 1733, il n’y fait pas figurer Double Falshood. Sans doute Ă©tait-ce admettre la part majoritaire de rĂ©criture d’une « relique shakespearienne [
] inspirĂ©e par un premier auteur, tout aussi fameux » (p. 188).

Livre 3. Don Quichotte everywhere

59Les adaptations théùtrales Ă©voquĂ©es tĂ©moignent d’une vitalitĂ© du roman de CervantĂšs dĂšs (et longtemps aprĂšs) sa parution au dĂ©but du xviie siĂšcle. MĂȘme si Don Quichotte n’a jamais totalement disparu, l’histoire de sa prĂ©sence Ă  Ă©clipses montre qu’une rĂ©ception est toujours de l’ordre du discontinu : les Ɠuvres Ă©mergent, disparaissent et rĂ©apparaissent. Deux grandes pĂ©riodes d’omniprĂ©sence et de succĂšs sont mises en avant par Chartier. La premiĂšre, immĂ©diatement contemporaine de la parution voit notamment l’apparition du chevalier dans les cortĂšges parodiques, comme celui rĂ©alisĂ© Ă  l’occasion de la bĂ©atification d’Ignace de Loyola Ă  Salamanque en 1610. On peut mĂȘme suivre les voyages du livre, embarquĂ© en centaines d’exemplaires vers les Indes espagnoles (262 exemplaires embarquĂ©s sur l’Espiritu Santo pour Clemente de ValdĂ©s, cent exemplaires Ă  CarthagĂšne etc., p. 160).

60La seconde pĂ©riode, plus spĂ©cifiquement centrĂ©e sur le cas anglais et que Chartier appelle le « revival » (p. 145) de l’histoire de CervantĂšs au mitan du xviie siĂšcle est marquĂ©e par l’entrĂ©e dans le langage courant d’antonomases (expression « the Quixotes of this Age », « to be Don Quixoted », « quixotical »), la réédition de la traduction de Shelton, les commentaires d’Edmund Gayton dans son Pleasant Notes upon Don Quixot. Dans sa Cosmographie, Peter Heylin dresse un inventaire des lieux imaginaires et inclut des espaces du roman comme Micomicon. L’inventaire des meubles du chĂąteau de Kilkenny mentionne des tapisseries reprĂ©sentant les aventures de don Quichotte etc. Dans ses Pleasant Notes upon Don Quixot, Edmund Gayton, Ă  en croire les poĂšmes qui ouvrent l’ouvrage, est un commentateur qui a dĂ©passĂ© l’auteur commentĂ©. Dans les arguments versifiĂ©s qui prĂ©cĂšdent les commentaires en prose, Gayton introduit de nouveaux motifs dans la trame de CervantĂšs : il invente par exemple les lettres Ă©changĂ©es entre Cardenio et Luscinda. Non seulement un roman en prose est rĂ©crit en vers avant de faire l’objet d’interprĂ©tations, mais l’intrigue du roman est complĂ©tĂ©e par l’ajout de piĂšces inventĂ©es par le critique. Ce livre hybride est un exemple de l’appropriation par les lecteurs d’un roman qui fit l’objet de toutes sortes de manipulations, d’écriture comme d’édition. On pourra complĂ©ter ce panorama, en constatant qu’en France, on observe des phĂ©nomĂšnes du mĂȘme ordre : dans la correspondance de SĂ©vignĂ©, de nombreuses Ă©lĂ©ments du roman de CervantĂšs sont lexicalisĂ©s, proverbialisĂ©es15. « Don Quichotte, accompagnĂ© ou non par Cardenio, est donc prĂ©sent sous de multiples formes dans l’Angleterre des annĂ©es 1660‑1730 » (p. 226).

61Ce ne sont plus seulement les adaptations du livre Ă  la scĂšne qui intĂ©resse R. Chartier dans ce « troisiĂšme livre » mais la prolifĂ©ration des supports de prĂ©sence, les mĂ©tamorphoses du texte en fonction de ce support, et particuliĂšrement les rapports entre texte et image. Don Quichotte apparaĂźt dans des gravures, dans des livrets de ballets, dans des versions abrĂ©gĂ©es. Il est lancĂ© sous forme de publications pĂ©riodiques et mis en vers Ă  la fin de la dĂ©cennie 1670. Ce dossier iconographique permet de mesurer la diffĂ©rence de traitement de l’histoire de Cardenio d’un support Ă  l’autre : privilĂ©giĂ© au théùtre, Cardenio disparaĂźt quasiment des illustrations.  

Si pour les dramaturges des xviie et xviiie siĂšcles, l’histoire Ă©crite par CervantĂšs Ă©tait avant tout un rĂ©pertoire de “nouvelles” qui pouvaient se transformer en intrigues de théùtre, avec ou sans la prĂ©sence du chevalier errant, il n’en allait pas de mĂȘme pour les programmes iconographiques dominĂ©s par les aventures de l’hidalgo et le traitement comique ou la leçon morale que leur mise en images pouvait inspirer. (p. 205).

62Isolable comme intrigue rĂ©utilisable Ă  la scĂšne, la nouvelle n’a plus sa place quand il s’agit de donner des versions abrĂ©gĂ©es du roman et donc de centrer l’histoire sur son hĂ©ros Ă©ponyme. De mĂȘme, la nouvelle du « Curieux impertinent » fut beaucoup reprĂ©sentĂ©e au théùtre, alors qu’avant l’édition de 1738, on ne trouve aucune image de cette nouvelle. Le sort rĂ©servĂ© aux nouvelles dans les livrets de colportage (chapbooks) n’est guĂšre plus enviable : absence ou quasi-absence. Quand le roman a Ă©tĂ© repris en version abrĂ©gĂ©e, Cardenio avait complĂštement disparu. Cardenio, mis Ă  l’honneur sur les planches est le grand absent d’un certain nombre d’éditions abrĂ©gĂ©es ou illustrĂ©es.

Livre 4. Les trois mémoires

63C’est prĂ©cisĂ©ment cette omniprĂ©sence qui permet, pour Roger Chartier de mesurer la « grande familiaritĂ© des lecteurs et spectateurs anglais avec l’histoire parue en castillan Ă  Madrid en 1605 » (p. 237) et partant, de comprendre comment, mĂȘme avec des noms de scĂšne modifiĂ©s, les spectateurs pouvaient reconnaĂźtre les personnages issus du roman. Le librillo de Chartier est traversĂ© par diffĂ©rents types de mĂ©moires.

64On Ă©voquera d’abord celle du spectateur Ă  travers un seul exemple16. Analysant la piĂšce de GuillĂ©n de Castro, Chartier montre que son adaptation est Ă  l’histoire de don Quichotte ce que les romans de chevalerie Ă©taient au personnage : « Il suppose que le livre qui raconte les exploits du chevalier errant est prĂ©sent dans la mĂ©moire des spectateurs et que les mots prononcĂ©s sur la scĂšne les feront souvenir de leur lecture » (p. 60).

65La recension des tentatives faites, depuis la disparition de la piĂšce, pour donner un texte Ă  ce titre fait apparaĂźtre une deuxiĂšme mĂ©moire, celle de ceux qui ne se rĂ©solvaient pas Ă  la disparition. Comment les romanciers et dramaturges se sont-ils emparĂ©s de cette histoire pour lui redonner vie, pour lui attribuer malgrĂ© tout un contenu ? C’est en particulier l’objet de l’épilogue du livre qui souligne un paradoxe de taille : cette piĂšce a davantage Ă©tĂ© jouĂ©e quand son texte en Ă©tait perdu que lorsque son manuscrit Ă©tait disponible (p. 277).Ce retour sur scĂšne a pu prendre plusieurs formes :

66soit le metteur en scĂšne dĂ©cida que Cardenio n’était pas une piĂšce perdue, seulement une piĂšce que la tradition avait baptisĂ©e diffĂ©remment : Cardenio serait en fait The Second Maiden’s Tragedy – dont on peut raisonnablement penser qu’elle est de Middleton : c’est ce que fit Charles Hamilton sans emporter l’adhĂ©sion, piĂšce que le metteur en scĂšne Kermit Christian a montĂ©e en 1995 et 1996. Cette piĂšce fit une belle carriĂšre avec un titre double : Cardenio or the second maiden’s tragedy. Une piĂšce intitulĂ©e Cardenio et sans rapport avec l’histoire racontĂ©e par CervantĂšs fut reprĂ©sentĂ©e sans discontinuer de 1995 Ă  2004.

67soit le metteur en scĂšne choisissait la piĂšce de Theobald Double Falshood, et pour la rendre plus « shakespearienne », introduisait des fragments d’autres piĂšces ou des Sonnets de l’auteur consacrĂ©. À condition de rĂ©crire le texte de Theobald, on pouvait sans dommage l’attribuer Ă  Shakespeare.

68soit le metteur en scĂšne pouvait « recycler » et intĂ©grer Ă  la reprĂ©sentation l’histoire mĂȘme de cette piĂšce perdue. C’est l’expĂ©rience de Greenblatt et Mee qui situent la piĂšce de nos jours, un couple d’amants jouant les personnages de l’histoire de CervantĂšs. Tout en prenant acte de la distance temporelle et d’une illusoire reconstitution, les auteurs remettent au goĂ»t du jour deux pratiques d’époque : le théùtre dans le théùtre et l’écriture collaborative.

69MĂȘme si on avait pu retrouver le texte de cette piĂšce, l’intĂ©rĂȘt de cette migration d’un genre Ă  l’autre, d’un pays Ă  l’autre, d’un personnage Ă  l’autre demeurerait intact. « Ce cas limite, qui est presque une expĂ©rience de laboratoire » (p. 288) est sans doute suffisamment rare pour ĂȘtre noté : ce qui Ă©tait au dĂ©part un dĂ©bat d’érudits est devenu la « fiĂšvre Cardenio » (p. 265) : deux fictions rĂ©centes qui se sont emparĂ©es du mystĂšre manifestent un tel changement de statut : le roman de Jasper Fforde, Lost in a Good Book dans lequel l’agent de la Brigade littĂ©raire retrouve le manuscrit dans une bibliothĂšque privĂ©e et celui de Jennifer Lee Carrell, Interred with their Bones, oĂč le manuscrit est placĂ© sur une tombe dans une caverne de l’Arizona17. À l’issue de cette enquĂȘte, c’est la troublante proximitĂ© des gestes qui est soulignĂ©e : « les romanciers contemporains, tout comme les dramaturges du xviie siĂšcle hĂ©sitent entre deux partis : soit faire de don Quichotte l’un des personnages, sinon le principal personnage de la piĂšce [
] soit [
] donner le premier rĂŽle Ă  Cardenio » (p. 257).  

70Et puis, on l’aura peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  compris, il y a la mĂ©moire de l’historien, cumulative et panoramique qui repĂšre des similitudes, des ressemblances, qui reconnaĂźt dans une nouvelle Ɠuvre les traces d’une prĂ©cĂ©dente, qui, parfois, aussi recouvre celle, supposĂ©e, des lecteurs et spectateurs du passĂ©, voire leur prĂȘte la sienne. MĂ©moire minutieuse qui n’est pas sans rappeler celle de l’IrĂ©nĂ©e Funes de Borges18.

Épilogue. Comment ĂȘtre le Pierre MĂ©nard de Cardenio

71Ou d’un personnage de Borges Ă  l’autre
 Il y a quelques annĂ©es, R. Chartier se demandait plaisamment s’il n’était pas le Pierre MĂ©nard des Origines intellectuelles de la RĂ©volution française : « Les origines culturelles de la RĂ©volution française ou pourquoi Ă©crire aujourd’hui un livre qui existe dĂ©jĂ 19 ». Comme son fictionnel prĂ©dĂ©cesseur, R. Chartier Ă©crivait un livre totalement diffĂ©rent, parce que les questions posĂ©es Ă  la RĂ©volution avaient changĂ© depuis 1933 :

Donc, ne pas rĂ©crire le Mornet, mais plus modestement ou plus tĂ©mĂ©rairement, comme on voudra, poser des questions qui ne pouvaient pas ĂȘtre les siennes20.

72Dans son dernier livre, certes, l’historien ne rĂ©crit pas Cardenio Ă  l’identique et pour cause21 : il rĂȘve mĂ©thodiquement Ă  ce qu’aurait pu contenir cette piĂšce, en exposant les diffĂ©rentes maniĂšres dont d’autres avant lui ont pu spĂ©culer sur cette disparition ou tenter de la conjurer. « J’ayme ces mots qui amollissent et modĂšrent la tĂ©mĂ©ritĂ© de nos propositions : A l’avanture, Aucunement, Quelque, On dict, Je pense, et semblables22. » DĂ©claration que Roger Chartier pourrait faire sienne – et son lecteur avec lui – tant son propos est jalonnĂ© de marques prudentielles : conscient de composer avec les incertitudes liĂ©es Ă  la fragilitĂ© de la preuve en matiĂšre auctoriale particuliĂšrement, l’historien ne manque pas de modaliser les hypothĂšses qu’il avance, de placer ses propositions sous conditions ( « si l’on admet que la piĂšce est antĂ©rieure aux Deux nobles cousins », p. 136 ; « si les Ă©diteurs du Folio de 1623 possĂ©daient un manuscrit de The History of Cardenio », p. 141 ; « si Moseley dit vrai », p. 144, « si Theobald dit vrai », p. 157) etc. Cette maniĂšre d’écrire offre au lecteur l’agrĂ©able privilĂšge de suivre un raisonnement pas Ă  pas et d’ĂȘtre partie prenante d’une enquĂȘte, plus suggestive qu’imposante. Si l’historien s’autorise des conclusions, ces derniĂšres ne sont jamais autoritaires.

73Une enquĂȘte sur une piĂšce perdue procĂ©dant par comparaison avec d’autres conservĂ©es ; une histoire de la rĂ©ception et des usages du Don Quichotte fondĂ©e sur l’étude de ses adaptations théùtrales et Ă©ditoriales ; une illustration des changements du statut d’auteur impliquĂ©s par la publication des textes de théùtre ; une rĂ©flexion sur les diffĂ©rentes prises en charge de la mĂ©moire des Ɠuvres. Plusieurs livres donc dans ce « librillo de memoria », « rĂȘve d’histoire23 » qui se rĂ©alise.

Du mĂȘme auteur. SĂ©lection

74Publishing drama in early Modern Europe [1998], London, The British library, « The Panizzi lectures », 1999.

75« Hamlet 1676. Les temps de l’Ɠuvre » dans J. Neefs (dir.), Le Temps des Ɠuvres. MĂ©moire et prĂ©figuration, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, « Culture et sociĂ©té », 2001, p. 143‑154.

76 « “Coppied onely by the eare” : le texte de théùtre entre la scĂšne et la page au xviie siĂšcle », dans L. F. Norman, P. Desan et R. Strier, Du spectateur au Lecteur. Imprimer la scĂšne aux xvie et xviie siĂšcles, Fasano/Paris, Schena Editore / Presses de l’UniversitĂ© de Paris-Sorbonne, 2002, p. 31‑53.

77Inscrire et effacer. Culture Ă©crite et littĂ©rature (xie-xviiie siĂšcle), Paris, Gallimard / Seuil, « Hautes Études », chap. II « Écriture et mĂ©moire. Le “librillo” de Cardenio », 2005, p. 33‑52.

78Écouter les morts avec les yeux [11 octobre 2007], Paris, Fayard, « Leçons inaugurales du CollĂšge de France », n° 195, 2008.

79Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiĂ©tude [1998], Paris, Albin Michel, « BibliothĂšque de l’Évolution de l’Humanité », 2009, p. 353‑362.

80 « Écrit et cultures dans l'Europe moderne, Cours du 17 novembre 2011. MĂ©moires et Ă©critures. RicƓur, Borges, Don Quichotte. 2e heure », URL : http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/eur_mod/Cours_du_17_novembre_2011_M__2.htm.