
Lâhistorien & lâinstituteur, ou des difficultĂ©s dâune reconstitution historique
1Le petit livre quâAlain Corbin consacre Ă des confĂ©rences oubliĂ©es, prononcĂ©es dans le village limousin de Morterolles par un obscur instituteur de la fin du xixe siĂšcle, pourrait sembler de prime abord, Ă lâheure dâimportants dĂ©bats sur lâenseignement, comme un Ă©niĂšme opus participant au mouvement nostalgique regardant vers la bonne vieille Ă©cole de la IIIe RĂ©publique et ses regrettĂ©s « hussard noirs ». Il y a en effet sans doute un peu de cela, Ă la fois dans le choix du sujet, du sousâtitre (« à lâĂ©coute dâun monde disparu ») et dâune partie de la promotion quâen a fait son auteur1. Cependant, lâambition et lâoriginalitĂ© de cet ouvrage sâaffichent comme allant bien auâdelĂ .
2En effet, plusieurs objectifs entremĂȘlĂ©s semblent avoir prĂ©sidĂ© Ă son Ă©criture. La taille du livre (deux cents pages qui se lisent assez rapidement), la prĂ©sence dâimages illustratives, le caractĂšre relativement lĂ©ger de lâappareil critique universitaire, le ton souvent personnel, faisant appel aux souvenirs de lâauteur, tout indique une volontĂ© de se mettre Ă la portĂ©e du grand public. Rien de trĂšs surprenant dâailleurs Ă ce quâA. Corbin ait cherchĂ© Ă crĂ©er une certaine homothĂ©tie entre dâune part luiâmĂȘme et ses lecteurs et dâautre part le sujet traitĂ©, lâinstituteur Beaumord sâadressant Ă son auditoire. Mais le propos de lâauteur ne se limite pas Ă une vulgarisation appuyĂ©e sur un cas particulier â et mĂȘme exceptionnel â de confĂ©rences populaires en milieu rural. Il affiche en introduction lâambition dâesquisser des pistes dâune nouvelle direction de lâhistoire des sensibilitĂ©s et des imaginaires, de poser les jalons dâune Ă©tude de lâ« appĂ©tit de savoir », sâintĂ©ressant donc, autant quâaux discours prononcĂ©s, Ă ce que pouvait ĂȘtre leur rĂ©ception dans ce type de public. Si ce point est prĂ©sentĂ© comme lâaxe autour duquel va se nouer lâouvrage, il nâen constitue pas cependant lâaspect le plus novateur. Ce qui a motivĂ© chez A. Corbin le besoin dâĂ©crire ce livre, câest une sorte de dĂ©fi : ne disposant plus des propos (dâailleurs probablement improvisĂ©s) tenus par M. Beaumord, « il nous faut imaginer ses confĂ©rences » (p. 10) afin de mieux comprendre ce que les villageois venaient Ă©couter.
3Ă bien des Ă©gards Ćuvre dâun historien plus que confirmĂ© et sans doute las des formes habituelles prises par lâĂ©criture universitaire, les ConfĂ©rences de Morterolles sâessayent ainsi Ă une sorte de « docufiction ». Les chapitres dâune facture classique sâentremĂȘlent avec les confĂ©rences « reconstituĂ©es » reflĂ©tant « les connaissances et les intentions probables de lâorateur » (p. 198). Le pacte de lecture nouĂ© avec le lecteur nâest pas habituel car demandant de transgresser la barriĂšre existant entre narration « historique » et narration « fictionnelle »2. Commun Ă bien des historiens, le vieux fantasme de rĂ©surrection du passĂ© anime cette dĂ©marche3. AdossĂ© Ă toute une vie de lectures et de recherches sur une rĂ©gion quâil connait bien4, Alain Corbin relĂšve le gant, proposant de sâextraire mentalement du contemporain pour emprunter les tournures dâesprit, le phrasĂ© et lâimaginaire de cet instituteur. Autant le dire tout de suite, si lâon peut saluer lâoriginalitĂ© de lâinitiative, et malgrĂ© la maĂźtrise de lâauteur, le pari de cette restitution ne nous semble pas de ce point de vue pleinement gagnĂ©âŠ
Lâhorizon culturel dâun village limousin de la fin du xixe siĂšcle
4Câest Ă partir dâune sĂ©rie de titres de confĂ©rences publiĂ©e dans un journal local, Le Nouvelliste de Bellac, durant lâhiver 1895â1896, mentionnant le nombre dâauditeurs masculins et fĂ©minins, quâA. Corbin est parti Ă la recherche de ce « monde disparu ». Lâobjet peut sembler « dĂ©risoire » (p. 185), mais lâapproche comprĂ©hensive et le passage par le particulier dâune « cellule infime du tissu national » (p. 14) nâen permettent pas moins une certaine montĂ©e en gĂ©nĂ©ralitĂ© rĂ©vĂ©latrice dâĂ©volutions plus profondes de la sociĂ©tĂ© rurale française. Depuis (au moins) Montaillou, village occitan5, on sait Ă quel point la formule de la monographie villageoise permet de plonger dans lâĂ©paisseur de lâhistoire. Lâauteur est par ailleurs coutumier du fait : câest en choisissant presquâau hasard un simple nom dans lâĂ©tatâcivil quâil avait entrepris de reconstituer lâunivers dâun sabotier anonyme du Perche, et Ă travers lui, ce Ă quoi pouvait ressembler la vie et lâunivers mental de gens ordinaires et oubliĂ©s6. Il semble cependant ici quâon ait affaire Ă un cas unique, et que lâinitiative de lâinstituteur Beaumord soit restĂ©e une exception en HauteâVienne.
5Pour Ă©clairer ces Ă©volutions, A. Corbin rĂ©emploie nombre de travaux antĂ©rieurs et de sources secondaires, rappelĂ©s de maniĂšre globale et peutâĂȘtre trop synthĂ©tique dans une note bibliographique (p. 197). Que ce soit sur lâhistoire de lâĂ©cole laĂŻque, de la construction du sentiment national, de la diversitĂ© des savoirs (chap. 4), de leur transmission orale (chap. 8), lâexemple de Morterolles, pour lequel il a dĂ©pouillĂ© des fonds spĂ©cifiques aux archives dĂ©partementales, sâinscrit dans un cadre gĂ©nĂ©ral dĂ©sormais bien connu, notamment grĂące aux propres travaux de lâauteur. De mĂȘme, les confĂ©rences « reconstituĂ©es » sâappuient largement sur des lectures des recherches effectuĂ©es par RenĂ©eâClaude Grondin (et peut-ĂȘtre aussi de Sylvain Venayre7) pour tous les sujets liĂ©s Ă la thĂ©matique coloniale et Ă lâattrait pour les rĂ©cits lointains, sur celles de Fabien Locher pour la confĂ©rence sur la gelĂ©e, tandis que les chapitres consacrĂ©s Ă Charlotte Corday, Jeanne dâArc ou Valmy participent Ă la rĂ©flexion initiĂ©e par Pierre Nora dans Les Lieux de mĂ©moire sur lâhistoricitĂ© des phĂ©nomĂšnes mĂ©moriels8. Les quelques lignes issues de la main mĂȘme de Beaumord et de ses contemporains confortent le tableau gĂ©nĂ©ral plus quâelles ne le modifient (p. 131). Les ConfĂ©rences de Morterolles permettent ainsi de vulgariser pour un public de non-spĂ©cialistes des acquis rĂ©cents en matiĂšre dâhistoire des reprĂ©sentations, des imaginaires et des sensibilitĂ©s, et dâĂ©baucher une synthĂšse qui sur certains aspects, fait en effet dĂ©faut (p. 99).
6Un aspect plus neuf apparaĂźt dans lâattention particuliĂšre apportĂ©e Ă la façon dont les populations rurales peuvent sâapproprier ces connaissances. Corbin souligne que « nous ne savons presque rien de leurs acquisitions et de leurs pratiques culturelles » aprĂšs la fin de leur scolarité (p. 10). Lâinitiative de lâinstituteur, rĂ©pondant en partie aux sollicitations de sa hiĂ©rarchie et du lobby colonial, serait un signe avantâcoureur du vaste projet dâĂ©ducation populaire qui anime le xxe siĂšcle et « dont la confĂ©rence a constituĂ© un maillon essentiel » (p. 185). LâintĂ©rĂȘt portĂ© aux discours et Ă leurs formes se dĂ©place aussi du cĂŽtĂ© de la rĂ©ception, avec lâĂ©bauche dâune histoire du « dĂ©sir de savoir », de la curiositĂ© intellectuelle de ces populations. La thĂšse avancĂ©e par lâauteur est celle dâun basculement autour de la fin du xixe siĂšcle :
jamais, en France tout au moins, les membres dâun mĂȘme auditoire ont autant diffĂ©rĂ© par leurs savoirs, leurs curiositĂ©s, leur capacitĂ© Ă bĂ©nĂ©ficier dâune parole novatrice que les hommes et les femmes venus Ă©couter de telles confĂ©rences en cette fin de siĂšcle. (p. 53)
7Un fossĂ© sĂ©parerait lâancienne gĂ©nĂ©ration Ă lâimaginaire alimentĂ© par les contes, fables et histoires vĂ©hiculĂ©s par la littĂ©rature de colportage, et la nouvelle, dĂ©couvrant les lectures scolaires. La disparition du colportage des livres Ă partir des annĂ©es 1870 et lâaffaiblissement de la traditionnelle veillĂ©e nâauraient pas Ă©tĂ© immĂ©diatement remplacĂ©es en milieu rural par lâĂ©mergence de la « civilisation du journal9 » et des autres supports de la culture de masse. Cet entreâdeux culturel, dans lequel ne surnagerait que lâalmanach, se serait par consĂ©quent traduit par un « rĂ©trĂ©cissement du champ temporel de lâimaginaire » (p. 59), un « appauvrissement », la parole tendant « à se replier sur ce qui concernait les gens, les bĂȘtes, les rĂ©coltes, le temps » (p. 60). Les confĂ©rences seraient ainsi venues combler un manque en proposant des objets nouveaux Ă lâimaginaire des artisans et paysans de Morterolles, des objets correspondant notamment Ă lâessor dâun goĂ»t pour les rĂ©cits exotiques (p. 67). Lâauteur voir donc dans son objet la manifestation dâune recomposition des imaginaires de la France rurale, introduisant un « nouveau rapport Ă lâespace et au temps », davantage adossĂ© Ă un « savoir scientifique » et au « progrĂšs » (p. 185).
8Cette intuition dâun entreâdeux culturel mĂ©riterait sans doute dâĂȘtre davantage discutĂ©e et Ă©tayĂ©e et la dĂ©monstration dâA. Corbin, si sĂ©duisante et pertinente soitâelle, reste trop rapide pour emporter une pleine adhĂ©sion. Lâhistoire de cet appĂ©tit de savoir nâest quâesquissĂ©e et la majeure partie de lâouvrage vise un objectif lĂ©gĂšrement dĂ©calé : dix chapitres sur quinze sont de fait consacrĂ©s aux textes imaginĂ©s de ces confĂ©rences, confĂ©rences prĂ©sentĂ©es sur le mĂȘme pied que les chapitres « historiens », ce qui participe dâun certain brouillage entre histoire et fiction.
La tentation littĂ©raire de lâhistorien
9Dans lâintroduction dâun dossier consacrĂ© à « lâhistoire saisie par la fiction », Pierre Nora Ă©crit que se fait jour, chez les historiens,
aprĂšs lâaffirmation rĂ©pĂ©tĂ©e de la pure discursivitĂ© de lâhistoriographie et des annĂ©es de rĂ©flexion sur la discipline, la conscience des limites que leur impose cette discipline et lâenvie de les dĂ©passer, dâexpĂ©rimenter dâautres moyens, dâexplorer dâautres chemins encore obscurs pour retrouver, dans sa fraĂźcheur, cette imagination du passĂ© qui a toujours Ă©tĂ© lâultima ratio de leur ambition. La littĂ©rature, interdite, est pour les historiens dâaujourdâhui comme une tentation, et une frustration10.
10La question dâun renouvellement des Ă©critures de lâhistoire taraude nombre dâhistoriens, dans le sillage notamment du linguistic turn, ainsi que du fait des incursions de la littĂ©rature sur leur territoire. Sans franchir la barriĂšre de la pleine fiction, quelques initiatives rĂ©centes sâessaient à « mettre en pĂ©ril les formes ordinaires de lâĂ©criture acadĂ©mique » et Ă brouiller la frontiĂšre entre lâhistoire et la fiction11.
11A. Corbin est visiblement animĂ© de cette mĂȘme tentation de la littĂ©rature, refusant de laisser aux seuls romanciers le soin de « combler les vides de lâhistoire12 ». Ă lâinverse de sa recherche sur le sabotier Pinagot, sur lequel il sâĂ©tait « interdit de rien imaginer13 », il essaie bel et bien dans les ConfĂ©rences de Morterolles de « supplĂ©er par lâimagination au silence ou Ă lâinsuffisance des sources14 ». Il faut cependant prĂ©ciser son point de vue. Exposant sa conception des rapports entre les historiens et la fiction, A. Corbin limite la tentation de la fiction à « deux occurrences de nature diffĂ©rente15 » : dâune part, « lorsque lâhistorien a choisi pour objet non lâordinaire mais le paroxysme, lorsquâil se trouve confrontĂ© Ă lâinsondable Ă©nigme, Ă lâhorreur16 », dâautre part, « lorsquâil mĂšne une quĂȘte sur les Ă©motions, les sentiments, les reprĂ©sentations dâun individu qui non seulement nâa pas laissĂ© de traces, mais appartient Ă un groupe au sein duquel personne nâa produit dâĂ©criture de soi17 » (situation qui se rapproche Ă lâĂ©vidence de la recherche sur Pinagot, mais dans une bien moindre mesure de celle sur Beaumord). Dans lâun et lâautre cas, A. Corbin conclut pourtant Ă la possibilitĂ© pour lâhistorien de rĂ©sister Ă cette tentation et de rĂ©affirmer sa capacitĂ© Ă
faciliter Ă son lecteur le grand voyage dans le passĂ©, [Ă ] se faire son mentor, [Ă ] lui dĂ©voiler les logiques de la diffĂ©rence, [Ă ] lui expliquer ce qui constitue spontanĂ©ment Ă ses yeux de lâĂ©trangetĂ©, [Ă ] le mettre en garde contre lâindignation sans, pour autant, sâabandonner Ă la fiction18.
12 Si lâon en croit son auteur, la reconstitution des confĂ©rences prononcĂ©es par lâinstituteur Beaumord sâinscrit donc dans un projet bien distinct de celui du romancier, et dans une assez classique volontĂ© des historiens de restitution dâun monde passĂ©.
13Tel Ulysse attachĂ© Ă son mĂąt, lâhistorien pourrait ainsi jouer avec la frontiĂšre tracĂ©e au xixe siĂšcle entre sa discipline et la littĂ©rature sans pour autant « cĂ©der » pleinement aux sirĂšnes de la fiction, qui apparait in fine comme une forme de renoncement, pour ne pas dire de facilitĂ©. Bien quâouverte Ă de nouvelles formes dâĂ©criture, lâapproche dâA. Corbin continue Ă le placer dans une forme du « roman vrai » cher Ă Paul Veynes, ou du moins de roman fortement « probable », puisquâil sâagit de ne pas Ă©crire autre chose que ce que lâinstituteur Beaumord aurait pu effectivement prononcer. Ă lâimage des reconstitutions judiciaires, la reconstitution « fictionnelle » est ici mise au service dâun impĂ©ratif de vĂ©ritĂ©. Si la forme est relativement originale, lâobjectif reste bel et bien celui de lâhistoire traditionnelle. Mais on peut se demander si le jeu en vaut vraiment la chandelle.
Des conférences manquantes19 ?
14Dans un article portant sur lâouvrage que Roger Chartier a consacrĂ© Ă Cardenio20, une piĂšce dont la disparition est autrement plus obsĂ©dante que celle des confĂ©rences de Beaumord, Patrick Boucheron formule en conclusion ce qui pourrait apparaĂźtre comme une critique du principe mĂȘme de la dĂ©marche reconstitutive pour lâhistorien : ce dernier
ne saurait cĂ©der Ă ce passage Ă lâacte : il ferait un usage bien pauvre de son imagination littĂ©raire en prĂ©tendant Ă©crire lui-mĂȘme les textes qui manquent. Ce quâon attend de lui nâest pas de combler les vides, mais de les circonscrire au plus prĂšs. [âŠ] Notamment en comprenant pourquoi les textes manquants se mettent Ă nous manquer, et pour qui ils manquent rĂ©ellement21.
15Ă supposer malgrĂ© tout que le principe dâune Ă©criture de reconstitution ou de « docufiction » soit acceptĂ©, ne serait-ce que pour des raisons pĂ©dagogiques, la deuxiĂšme partie de cette critique continue de porter : on peut se demander si le discours dâun instituteur des dĂ©buts de la IIIe RĂ©publique est ce qui manque vraiment Ă notre Ă©poque. Certes, il ne faudrait pas que le vertige devant certains « trous » de lâhistoire soit cantonnĂ© Ă celui observĂ© devant une rencontre muette entre deux grands hommes22 ou devant un chefâdâĆuvre perdu, et il faut sans nul doute sâattacher Ă retrouver la voix des humbles23. NĂ©anmoins, humble, Beaumord ne lâest pas tant que ça, et ses semblables ont par ailleurs dĂ©jĂ fait lâobjet dâun certain nombre dâĂ©tudes laissant une large place Ă leur parole24. Mais surtout, A. Corbin pose son instituteur dans une posture de mĂ©diateur culturel extrĂȘmement neutre, considĂ©rant lâinstituteur comme le relais transparent dâune propagande venue des hauteurs sociales, que cette propagande soit coloniale, rĂ©publicaine ou patriotique. Il est vrai que lâhistorien a cherchĂ© Ă nous prĂ©senter quelle pouvait ĂȘtre la personnalitĂ© de lâinstituteur, mais le moins que lâon puisse dire est que celle-ci apparait sans saveur dĂšs lors quâil le fait parler : celuiâci donne des avis qui semblent toujours aller dans le sens des diverses autoritĂ©s dont il transmet les discours. Or ces discours nous sont par ailleurs dĂ©jĂ bien connusâŠ
16Le lecteur a par consĂ©quent lâimpression de se promener au milieu des images dâĂpinal de lâĂ©cole laĂŻque de la IIIe RĂ©publique, qui affirmait sans remords ni repentance son patriotisme, le culte des grands hommes, la foi dans le progrĂšs et la fiertĂ© de lâexpansion et de la mission civilisatrice. La vulgarisation de ce discours estâelle aujourdâhui indispensable ? CouplĂ©e Ă la parution dâun ouvrage consacrĂ© aux grandes pages du roman national25, et Ă sa rĂ©cupĂ©ration par la plutĂŽt conservatrice Natacha Polony26, A. Corbin ne se laisseraitâil pas aller Ă la mĂȘme nostalgie rĂ©actionnaire que celle qui baigne les propos dâun nombre de plus en plus important dâ« éditocrates » ? Car Ă qui ces confĂ©rences manquentâelles, si ce nâest Ă cette catĂ©gorie, et Ă tous ceux qui regrettent la douce France dâantan ?
17Ce serait nĂ©anmoins faire un procĂšs particuliĂšrement injuste envers un homme qui a tant mis en Ćuvre pour faire progresser, et dans un sens Ă©minemment progressiste, lâhistoire, et A. Corbin ne peut Ă©videmment ĂȘtre tenu pour responsable des usages politiques que lâon fait de son Ćuvre27. Par ailleurs, lâun des objectifs de lâauteur, tel quâil lâexplique dans un entretien, est de rendre possible un voyage dans le temps dĂ©barrassĂ© des jugements moraux « prĂ©sento-centristes », de la mĂȘme maniĂšre que lâethnocentrisme est aujourdâhui jugĂ© dĂ©passĂ© lorsquâon envisage un voyage dans lâespace28. Cette volontĂ© de « dĂ©-moraliser » la lecture de lâhistoire apparaĂźt souhaitable, encore quâil y aurait sans doute encore matiĂšre Ă discussion. Reste que le choix de ressusciter ces confĂ©rences en particulier, dans le contexte idĂ©ologique actuel, peut laisser perplexe29, et on se demande si cette Ă©nergie nâaurait pas Ă©tĂ© mieux employĂ©e Ă dĂ©fricher un champ plus neuf, ou Ă restituer des propos plus hardis et plus inattendus.
Un propos crédible ?
18Admettons cependant les arguments que lâauteur nous donne, et lâidĂ©e que lâouvrage est justifiĂ© par sa forme originale, par la volontĂ© de vulgarisation et par une Ă©criture Ă©lĂ©gante. Ces confĂ©rences nous apparaissentâelles pour autant crĂ©dibles ?Dans le pacte de lecture hybride quâA. Corbin nous propose, si le lecteur peut faire confiance Ă la soliditĂ© des connaissances exposĂ©es, plusieurs aspects entraĂźnent le fait que le lecteur a souvent du mal Ă adhĂ©rer au rĂ©alisme des propos supposĂ©ment tenus par le confĂ©rencier. MalgrĂ© tous les efforts dâA. Corbin pour essayer de se couler dans la langue et lâesprit de lâĂ©poque et malgrĂ©, ou plutĂŽt Ă cause dâune incontestable maĂźtrise des donnĂ©es historiographiques, le lecteur sent Ă tout instant lâhistorien poindre derriĂšre lâinstituteur.
19Tout dâabord, mais cela est facilement pardonnable, la briĂšvetĂ© des confĂ©rences affaiblit le rĂ©alisme : on a du mal Ă imaginer les paysans de Morterolles bravant le froid de lâhiver et les kilomĂštres les sĂ©parant du bourg principal pour venir Ă©couter leur instituteur parler un petit quart dâheure. Le projet Ă©ditorial de vulgarisation dans lequel sâinscrit A. Corbin autorise cependant cette concision. Plus embarrassant, Beaumord manque singuliĂšrement de relief, adoptant en tout point une opinion moyenne, calquĂ©e sur le discours rĂ©publicain dominant. Si A. Corbin respecte son sujet dâĂ©tude en refusant de lui broder une intimitĂ© fictionnelle qui aurait facilitĂ© une identification du lecteur avec un individu transformĂ© en « personnage », il le respecte peutâĂȘtre moins Ă partir du moment oĂč il donne lâimpression de « plaquer » un imaginaire sur cet homme. Le lecteur a du mal Ă croire en Beaumord car celuiâci nâest ici quâun idĂ©alâtype sans Ă©paisseur de lâinstituteur de la IIIe RĂ©publique. Qui plus est, il ne donne gĂ©nĂ©ralement « son » opinion quâaprĂšs avoir passĂ© en revue de maniĂšre systĂ©matique les points de vue minoritaires et discordants exprimĂ©s par ses contemporains sur les thĂšmes choisis pour les confĂ©rences, comme on peut le voir par exemple dans les confĂ©rences sur Charlotte Corday ou Jeanne dâArc, et comme le ferait, plutĂŽt, un bon historien. La confĂ©rence sur Charlotte Corday se transforme ainsi en un essai sur lâhistoire des mĂ©moires concurrentes de la jeune Girondine Ă la fin du xixe siĂšcle, Beaumord faisant du Nora avant lâheure30âŠ
20Lâomniscience de lâhistorien est aussi perceptible dans le fait que lâinstituteur semble avoir une vision trĂšs prĂ©cise des Ă©vĂšnements, et sans doute trop prĂ©cise et trop bien analysĂ©e pour ĂȘtre pleinement convaincante. La contrainte du scĂ©nario proposĂ© implique que lâavenir de Beaumord, que nous connaissons, est bien Ă©videmment inconnu de lui et de ses contemporains. Or les propos quâil tient se lisent dans une perspective tĂ©lĂ©ologique, ces confĂ©rences Ă©tant ouvertement considĂ©rĂ©es dans la perspective du dĂ©clenchement de la PremiĂšre Guerre mondiale. Les derniĂšres lignes de la conclusion de lâouvrage nous y invitent, rĂ©duisant considĂ©rablement la portĂ©e dâun ouvrage qui aurait pu au contraire nous montrer que pour les contemporains, lâavenir restait ouvert et riche de promesses. LâapartĂ© dâA. Corbin Ă la fin de la confĂ©rence sur le patriotisme explicite, par une prolepse de vingt annĂ©es, la façon dont cette derniĂšre a Ă©tĂ© conçue, sâachevant sur lâappel au sacrifice et la perspective du sang Ă verser (p. 82). Le sens de cette confĂ©rence est donc tout de suite rabattu sur une seule ligne dâavenir, alors que lâinstituteur pouvait en avoir, sur ce sujet, dâautres en tĂȘte. Cette dĂ©marche, typique de lâĂ©criture historienne, consistant Ă repĂ©rer avant tout dans le flot des Ă©vĂšnements ce qui annonce les temps futurs effectivement advenus, sâobserve aussi incorporĂ©e dans le cours mĂȘme des confĂ©rences, sur des points plus secondaires. Lâinstituteur est de mĂȘme trĂšs sĂ»r des victoires que la France va remporter contre ses ennemis en Afrique (p. 152â153), de la prochaine accession Ă la prĂ©sidence du Conseil de Jules MĂ©line (p. 114) ou du vote de la loi Ă©tablissant le repos hebdomadaire (p. 181), qui a quand mĂȘme lieu dix ans plus tard. AuâdelĂ de cette peu rĂ©aliste prescience de Beaumord, A. Corbin donne lâimpression de cĂ©der à « lâillusion rĂ©trospective de la fatalitĂ©31 » et de ne pas avoir Ă©chappĂ© Ă un piĂšge rĂ©current de lâĂ©criture historienne, auquel pourtant lâoriginalitĂ© de la forme choisie aurait peutâĂȘtre permis de se soustraire.
21 De plus, il faudrait se poser la question de savoir si pour ĂȘtre plus crĂ©dible, Beaumord ne devrait pas aussi ignorer un certain nombre dâĂ©lĂ©ments de son propre prĂ©sent et du passĂ© proche, et lui ouvrir la possibilitĂ© de se tromper dans ses interprĂ©tations dâĂ©vĂšnements contemporains. Ainsi, le voir affirmer que « [la RĂ©publique] a compris dâemblĂ©e que les populations de nos campagnes constitueraient le socle du rĂ©gime » (p. 113), que « la France avait alors besoin de reprendre courage en rappelant les figures sublimes et hĂ©roĂŻques de notre histoire » ou que « depuis trois ans, le pape LĂ©on XIII a appelĂ©, avec un certain succĂšs32, les catholiques Ă se rallier Ă la RĂ©publique » (p. 90), nâest pas complĂštement improbable, mais ressemble quand mĂȘme en grande partie Ă une analyse rĂ©trospective. Cela donne lâimpression que les Ă©volutions sociales et politiques de lâĂ©poque Ă©taient relativement maĂźtrisĂ©es, consensuelles, sans surprise ni inquiĂ©tude pour le futur. « Tout ici semble calme » (p. 30). Morterolles est peutâĂȘtre Ă juste titre reprĂ©sentĂ© comme un village apaisĂ©, mais il apparaĂźt par consĂ©quent comme un poste dâobservation qui nâest pas directement concernĂ© par les polĂ©miques du siĂšcle, un peu Ă lâimage de la position de lâhistorienâŠ
22Cette prĂ©cision des analyses de Beaumord sur son prĂ©sent et sur lâavenir probable est donc suspecte, mĂȘme sâil est vrai que lâinstituteur ne dit pas autre chose que ce quâil a pu lire dans les ouvrages et pĂ©riodiques dont il disposait sur place. Lâauteur affirme en effet avoir voulu « imaginer le probable » quand Ă la façon dont Beaumord a pu se tenir informé (p. 72). Le problĂšme est que le tropisme historien fonctionne Ă plein sur des thĂšmes qui en sont Ă premiĂšre vue assez Ă©loignĂ©s. Sur le sujet agronomique des « grands rendements dans lâagriculture », BeaumordâCorbin Ă©voque « le temps de nos grandsâparents », et plus exactement « en 1848 » (p. 114), et la leçon de morale sur les « bienfaits du travail » inclut tout un dĂ©veloppement sur les progrĂšs de la lĂ©gislation sociale sous les RĂ©publiques et le Second Empire, Ă©voquant par exemple la « loi de 1841 » interdisant le travail des enfants (p. 180). Soyons juste : A. Corbin tente Ă©galement de nous montrer ce que pouvait ĂȘtre une leçon de choses ou de morale Ă cette Ă©poque, mais ces scories empĂȘchent, paradoxalement, de lui accorder un plein crĂ©dit.
23AuâdelĂ du tropisme historien, on retrouve aussi au fil des pages des problĂ©matiques actuelles et des thĂ©matiques chĂšres Ă A. Corbin, en particulier lâĂ©tude des corps et des sensations. La confĂ©rence sur « la gelĂ©e, ses causes et ses effets » est ainsi le prĂ©texte Ă une approche visant Ă historiciser la « mĂ©tĂ©oâsensibilité » (p. 174) des contemporains de Beaumord, par une patiente description des sensations ressenties, des manifestations physiques et des activitĂ©s prescrites par les gelĂ©es. On se demande ce que les auditeurs paysans de lâinstituteur pouvaient apprendre de propos qui Ă©taient pour eux marquĂ©s du sceau de lâĂ©vidence, et si Beaumord nâavait pas plus probablement envisagĂ© Ă la place un exposĂ© davantage tournĂ© vers les sciences physiques ou des considĂ©rations Ă©conomiques. DĂ©jĂ mentionnĂ©s, les exposĂ©s sur les sujets historiques, Jeanne dâArc, Charlotte Corday ou Valmy, tĂ©moignent des rĂ©flexions des historiens sur les phĂ©nomĂšnes mĂ©moriels33. Le choix des Ă©lĂ©ments repris dans ces rĂ©cits semble donc relever davantage des centres dâintĂ©rĂȘt de lâhistorien des sensibilitĂ©s du xxie siĂšcle que de ceux dâun instituteur du xixe siĂšcle ou de son auditoire.
24Pris un Ă un, ces diffĂ©rents Ă©lĂ©ments ne seraient peutâĂȘtre pas rĂ©dhibitoires, mais lâaccumulation signe une certaine forme de discours, celle de lâhistoire scientifique. Lâinstituteur cite des sources, il donne des dates, il propose une analyse du cours des Ă©vĂ©nements et il en connaĂźt la suite : parlant comme Ă©crit un historien, Beaumord ne peut pas faire dâerreur34 car câest A. Corbin qui tient la plume, et que ce dernier a du mal Ă sâeffacer derriĂšre son personnage.
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25Il est donc difficile de se laisser prendre au jeu. PeutâĂȘtre le sentiment dâambiguĂŻtĂ© auraitâil Ă©tĂ© attĂ©nuĂ©, et la peinture en trompe lâĆil auraitâelle mieux fonctionnĂ©, si lâauteur nous avait donnĂ© une idĂ©e plus prĂ©cise de la façon dont les instituteurs de lâĂ©poque construisaient les plans de leurs leçons et leur contenu. Rien nâest dit en effet sur la façon dont les instituteurs pouvaient parler et exposer leurs connaissances. Un petit chapitre dâhistoire de la rhĂ©torique pĂ©dagogique des diffĂ©rentes disciplines approchĂ©es dans les confĂ©rences aurait Ă©tĂ© le bienvenu, si tant est quâil soit possible. Mais cette question ne semble pas posĂ©e dans ce livre. Vidal de la Blache nâavait certes pas encore publiĂ© le Tableau35ouvrant la monumentale Histoire de France de Lavisse, mais on aurait par exemple pu se demander si un prĂ©ambule gĂ©ographique nâaurait pas, probablement, prĂ©cĂ©dĂ© le rĂ©cit de la conquĂȘte de Madagascar. Et, si jamais Beaumord avait Ă©tĂ© par lĂ trop prĂ©curseur, du moins eĂ»tâil fallu le mentionner. PeutâĂȘtre quâune leçon de choses sur la gelĂ©e et ses consĂ©quences aurait en effet laissĂ© une large place au rĂ©cit des sensations, mais cela reste aussi Ă dĂ©montrer. Et ainsi de suite⊠Pour se laisser aller à « croire » Ă la reconstitution de ces confĂ©rences et Ă la rĂ©surrection de Beaumord, il aurait Ă notre sens Ă©tĂ© utile de crĂ©er les conditions permettant de leur accorder un inconditionnel crĂ©dit36. Il aurait aussi Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable dâĂȘtre plus attentif au gommage des caractĂ©ristiques propres Ă lâĂ©criture de lâhistoire, et accepter de laisser davantage vivre des confĂ©rences qui ne soient pas des prĂ©textes pour des exposĂ©s historiographiques. Lâexercice satisfera sans doute une bonne partie du grand public, auquel il est destinĂ©, en lui apportant de fraĂźches connaissances, tout juste produites par la recherche actuelle, et peutâĂȘtre avons nous vu plus dâambition dans ce livre que lâauteur nâen avait mis. En tout cas, pour des lecteurs plus aguerris, lâexpĂ©rience est assez dĂ©cevante, le cartonâpĂąte trop apparent, et lâoccasion quelque peu manquĂ©e de proposer une nouvelle maniĂšre dâ« inventer » le passĂ©.

