Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 5
titre article
Nicolas Picard

L’historien & l’instituteur, ou des difficultĂ©s d’une reconstitution historique

Alain Corbin, Les ConfĂ©rences de Morterolles. Hiver 1895-1896. À l'Ă©coute d'un monde disparu, Paris : Flammarion, 2011, 197 p., EAN 9782081248977.

1Le petit livre qu’Alain Corbin consacre Ă  des confĂ©rences oubliĂ©es, prononcĂ©es dans le village limousin de Morterolles par un obscur instituteur de la fin du xixe siĂšcle, pourrait sembler de prime abord, Ă  l’heure d’importants dĂ©bats sur l’enseignement, comme un Ă©niĂšme opus participant au mouvement nostalgique regardant vers la bonne vieille Ă©cole de la IIIe RĂ©publique et ses regrettĂ©s « hussard noirs ». Il y a en effet sans doute un peu de cela, Ă  la fois dans le choix du sujet, du sous‑titre (« À l’écoute d’un monde disparu ») et d’une partie de la promotion qu’en a fait son auteur1. Cependant, l’ambition et l’originalitĂ© de cet ouvrage s’affichent comme allant bien au‑delĂ .

2En effet, plusieurs objectifs entremĂȘlĂ©s semblent avoir prĂ©sidĂ© Ă  son Ă©criture. La taille du livre (deux cents pages qui se lisent assez rapidement), la prĂ©sence d’images illustratives, le caractĂšre relativement lĂ©ger de l’appareil critique universitaire, le ton souvent personnel, faisant appel aux souvenirs de l’auteur, tout indique une volontĂ© de se mettre Ă  la portĂ©e du grand public. Rien de trĂšs surprenant d’ailleurs Ă  ce qu’A. Corbin ait cherchĂ© Ă  crĂ©er une certaine homothĂ©tie entre d’une part lui‑mĂȘme et ses lecteurs et d’autre part le sujet traitĂ©, l’instituteur Beaumord s’adressant Ă  son auditoire. Mais le propos de l’auteur ne se limite pas Ă  une vulgarisation appuyĂ©e sur un cas particulier — et mĂȘme exceptionnel — de confĂ©rences populaires en milieu rural. Il affiche en introduction l’ambition d’esquisser des pistes d’une nouvelle direction de l’histoire des sensibilitĂ©s et des imaginaires, de poser les jalons d’une Ă©tude de l’« appĂ©tit de savoir », s’intĂ©ressant donc, autant qu’aux discours prononcĂ©s, Ă  ce que pouvait ĂȘtre leur rĂ©ception dans ce type de public. Si ce point est prĂ©sentĂ© comme l’axe autour duquel va se nouer l’ouvrage, il n’en constitue pas cependant l’aspect le plus novateur. Ce qui a motivĂ© chez A. Corbin le besoin d’écrire ce livre, c’est une sorte de dĂ©fi : ne disposant plus des propos (d’ailleurs probablement improvisĂ©s) tenus par M. Beaumord, « il nous faut imaginer ses confĂ©rences » (p. 10) afin de mieux comprendre ce que les villageois venaient Ă©couter.

3À bien des Ă©gards Ɠuvre d’un historien plus que confirmĂ© et sans doute las des formes habituelles prises par l’écriture universitaire, les ConfĂ©rences de Morterolles s’essayent ainsi Ă  une sorte de « docufiction ». Les chapitres d’une facture classique s’entremĂȘlent avec les confĂ©rences « reconstituĂ©es » reflĂ©tant « les connaissances et les intentions probables de l’orateur » (p. 198). Le pacte de lecture nouĂ© avec le lecteur n’est pas habituel car demandant de transgresser la barriĂšre existant entre narration « historique » et narration « fictionnelle »2. Commun Ă  bien des historiens, le vieux fantasme de rĂ©surrection du passĂ© anime cette dĂ©marche3. AdossĂ© Ă  toute une vie de lectures et de recherches sur une rĂ©gion qu’il connait bien4, Alain Corbin relĂšve le gant, proposant de s’extraire mentalement du contemporain pour emprunter les tournures d’esprit, le phrasĂ© et l’imaginaire de cet instituteur. Autant le dire tout de suite, si l’on peut saluer l’originalitĂ© de l’initiative, et malgrĂ© la maĂźtrise de l’auteur, le pari de cette restitution ne nous semble pas de ce point de vue pleinement gagné 

L’horizon culturel d’un village limousin de la fin du xixe siùcle

4C’est Ă  partir d’une sĂ©rie de titres de confĂ©rences publiĂ©e dans un journal local, Le Nouvelliste de Bellac, durant l’hiver 1895‑1896, mentionnant le nombre d’auditeurs masculins et fĂ©minins, qu’A. Corbin est parti Ă  la recherche de ce « monde disparu ». L’objet peut sembler « dĂ©risoire » (p. 185), mais l’approche comprĂ©hensive et le passage par le particulier d’une « cellule infime du tissu national » (p. 14) n’en permettent pas moins une certaine montĂ©e en gĂ©nĂ©ralitĂ© rĂ©vĂ©latrice d’évolutions plus profondes de la sociĂ©tĂ© rurale française. Depuis (au moins) Montaillou, village occitan5, on sait Ă  quel point la formule de la monographie villageoise permet de plonger dans l’épaisseur de l’histoire. L’auteur est par ailleurs coutumier du fait : c’est en choisissant presqu’au hasard un simple nom dans l’état‑civil qu’il avait entrepris de reconstituer l’univers d’un sabotier anonyme du Perche, et Ă  travers lui, ce Ă  quoi pouvait ressembler la vie et l’univers mental de gens ordinaires et oubliĂ©s6. Il semble cependant ici qu’on ait affaire Ă  un cas unique, et que l’initiative de l’instituteur Beaumord soit restĂ©e une exception en Haute‑Vienne.

5Pour Ă©clairer ces Ă©volutions, A. Corbin rĂ©emploie nombre de travaux antĂ©rieurs et de sources secondaires, rappelĂ©s de maniĂšre globale et peut‑ĂȘtre trop synthĂ©tique dans une note bibliographique (p. 197). Que ce soit sur l’histoire de l’école laĂŻque, de la construction du sentiment national, de la diversitĂ© des savoirs (chap. 4), de leur transmission orale (chap. 8), l’exemple de Morterolles, pour lequel il a dĂ©pouillĂ© des fonds spĂ©cifiques aux archives dĂ©partementales, s’inscrit dans un cadre gĂ©nĂ©ral dĂ©sormais bien connu, notamment grĂące aux propres travaux de l’auteur. De mĂȘme, les confĂ©rences « reconstituĂ©es » s’appuient largement sur des lectures des recherches effectuĂ©es par RenĂ©e‑Claude Grondin (et peut-ĂȘtre aussi de Sylvain Venayre7) pour tous les sujets liĂ©s Ă  la thĂ©matique coloniale et Ă  l’attrait pour les rĂ©cits lointains, sur celles de Fabien Locher pour la confĂ©rence sur la gelĂ©e, tandis que les chapitres consacrĂ©s Ă  Charlotte Corday, Jeanne d’Arc ou Valmy participent Ă  la rĂ©flexion initiĂ©e par Pierre Nora dans Les Lieux de mĂ©moire sur l’historicitĂ© des phĂ©nomĂšnes mĂ©moriels8. Les quelques lignes issues de la main mĂȘme de Beaumord et de ses contemporains confortent le tableau gĂ©nĂ©ral plus qu’elles ne le modifient (p. 131). Les ConfĂ©rences de Morterolles permettent ainsi de vulgariser pour un public de non-spĂ©cialistes des acquis rĂ©cents en matiĂšre d’histoire des reprĂ©sentations, des imaginaires et des sensibilitĂ©s, et d’ébaucher une synthĂšse qui sur certains aspects, fait en effet dĂ©faut (p. 99).

6Un aspect plus neuf apparaĂźt dans l’attention particuliĂšre apportĂ©e Ă  la façon dont les populations rurales peuvent s’approprier ces connaissances. Corbin souligne que « nous ne savons presque rien de leurs acquisitions et de leurs pratiques culturelles » aprĂšs la fin de leur scolarité (p. 10). L’initiative de l’instituteur, rĂ©pondant en partie aux sollicitations de sa hiĂ©rarchie et du lobby colonial, serait un signe avant‑coureur du vaste projet d’éducation populaire qui anime le xxe siĂšcle et « dont la confĂ©rence a constituĂ© un maillon essentiel » (p. 185). L’intĂ©rĂȘt portĂ© aux discours et Ă  leurs formes se dĂ©place aussi du cĂŽtĂ© de la rĂ©ception, avec l’ébauche d’une histoire du « dĂ©sir de savoir », de la curiositĂ© intellectuelle de ces populations. La thĂšse avancĂ©e par l’auteur est celle d’un basculement autour de la fin du xixe siĂšcle :

jamais, en France tout au moins, les membres d’un mĂȘme auditoire ont autant diffĂ©rĂ© par leurs savoirs, leurs curiositĂ©s, leur capacitĂ© Ă  bĂ©nĂ©ficier d’une parole novatrice que les hommes et les femmes venus Ă©couter de telles confĂ©rences en cette fin de siĂšcle. (p. 53)

7Un fossĂ© sĂ©parerait l’ancienne gĂ©nĂ©ration Ă  l’imaginaire alimentĂ© par les contes, fables et histoires vĂ©hiculĂ©s par la littĂ©rature de colportage, et la nouvelle, dĂ©couvrant les lectures scolaires. La disparition du colportage des livres Ă  partir des annĂ©es 1870 et l’affaiblissement de la traditionnelle veillĂ©e n’auraient pas Ă©tĂ© immĂ©diatement remplacĂ©es en milieu rural par l’émergence de la « civilisation du journal9 » et des autres supports de la culture de masse. Cet entre‑deux culturel, dans lequel ne surnagerait que l’almanach, se serait par consĂ©quent traduit par un « rĂ©trĂ©cissement du champ temporel de l’imaginaire » (p. 59), un « appauvrissement », la parole tendant « à se replier sur ce qui concernait les gens, les bĂȘtes, les rĂ©coltes, le temps » (p. 60). Les confĂ©rences seraient ainsi venues combler un manque en proposant des objets nouveaux Ă  l’imaginaire des artisans et paysans de Morterolles, des objets correspondant notamment Ă  l’essor d’un goĂ»t pour les rĂ©cits exotiques (p. 67). L’auteur voir donc dans son objet la manifestation d’une recomposition des imaginaires de la France rurale, introduisant un « nouveau rapport Ă  l’espace et au temps », davantage adossĂ© Ă  un « savoir scientifique » et au « progrĂšs » (p. 185).

8Cette intuition d’un entre‑deux culturel mĂ©riterait sans doute d’ĂȘtre davantage discutĂ©e et Ă©tayĂ©e et la dĂ©monstration d’A. Corbin, si sĂ©duisante et pertinente soit‑elle, reste trop rapide pour emporter une pleine adhĂ©sion. L’histoire de cet appĂ©tit de savoir n’est qu’esquissĂ©e et la majeure partie de l’ouvrage vise un objectif lĂ©gĂšrement dĂ©calé : dix chapitres sur quinze sont de fait consacrĂ©s aux textes imaginĂ©s de ces confĂ©rences, confĂ©rences prĂ©sentĂ©es sur le mĂȘme pied que les chapitres « historiens », ce qui participe d’un certain brouillage entre histoire et fiction.

La tentation littĂ©raire de l’historien

9Dans l’introduction d’un dossier consacrĂ© Ă  « l’histoire saisie par la fiction », Pierre Nora Ă©crit que se fait jour, chez les historiens,

aprĂšs l’affirmation rĂ©pĂ©tĂ©e de la pure discursivitĂ© de l’historiographie et des annĂ©es de rĂ©flexion sur la discipline, la conscience des limites que leur impose cette discipline et l’envie de les dĂ©passer, d’expĂ©rimenter d’autres moyens, d’explorer d’autres chemins encore obscurs pour retrouver, dans sa fraĂźcheur, cette imagination du passĂ© qui a toujours Ă©tĂ© l’ultima ratio de leur ambition. La littĂ©rature, interdite, est pour les historiens d’aujourd’hui comme une tentation, et une frustration10.

10La question d’un renouvellement des Ă©critures de l’histoire taraude nombre d’historiens, dans le sillage notamment du linguistic turn, ainsi que du fait des incursions de la littĂ©rature sur leur territoire. Sans franchir la barriĂšre de la pleine fiction, quelques initiatives rĂ©centes s’essaient Ă  « mettre en pĂ©ril les formes ordinaires de l’écriture acadĂ©mique » et Ă  brouiller la frontiĂšre entre l’histoire et la fiction11.

11A. Corbin est visiblement animĂ© de cette mĂȘme tentation de la littĂ©rature, refusant de laisser aux seuls romanciers le soin de « combler les vides de l’histoire12 ». À l’inverse de sa recherche sur le sabotier Pinagot, sur lequel il s’était « interdit de rien imaginer13 », il essaie bel et bien dans les ConfĂ©rences de Morterolles de « supplĂ©er par l’imagination au silence ou Ă  l’insuffisance des sources14 ». Il faut cependant prĂ©ciser son point de vue. Exposant sa conception des rapports entre les historiens et la fiction, A. Corbin limite la tentation de la fiction Ă  « deux occurrences de nature diffĂ©rente15 » : d’une part, « lorsque l’historien a choisi pour objet non l’ordinaire mais le paroxysme, lorsqu’il se trouve confrontĂ© Ă  l’insondable Ă©nigme, Ă  l’horreur16 », d’autre part, « lorsqu’il mĂšne une quĂȘte sur les Ă©motions, les sentiments, les reprĂ©sentations d’un individu qui non seulement n’a pas laissĂ© de traces, mais appartient Ă  un groupe au sein duquel personne n’a produit d’écriture de soi17 » (situation qui se rapproche Ă  l’évidence de la recherche sur Pinagot, mais dans une bien moindre mesure de celle sur Beaumord). Dans l’un et l’autre cas, A. Corbin conclut pourtant Ă  la possibilitĂ© pour l’historien de rĂ©sister Ă  cette tentation et de rĂ©affirmer sa capacitĂ© Ă 

faciliter Ă  son lecteur le grand voyage dans le passĂ©, [Ă ] se faire son mentor, [Ă ] lui dĂ©voiler les logiques de la diffĂ©rence, [Ă ] lui expliquer ce qui constitue spontanĂ©ment Ă  ses yeux de l’étrangetĂ©, [Ă ] le mettre en garde contre l’indignation sans, pour autant, s’abandonner Ă  la fiction18.

12 Si l’on en croit son auteur, la reconstitution des confĂ©rences prononcĂ©es par l’instituteur Beaumord s’inscrit donc dans un projet bien distinct de celui du romancier, et dans une assez classique volontĂ© des historiens de restitution d’un monde passĂ©.

13Tel Ulysse attachĂ© Ă  son mĂąt, l’historien pourrait ainsi jouer avec la frontiĂšre tracĂ©e au xixe siĂšcle entre sa discipline et la littĂ©rature sans pour autant « cĂ©der » pleinement aux sirĂšnes de la fiction, qui apparait in fine comme une forme de renoncement, pour ne pas dire de facilitĂ©. Bien qu’ouverte Ă  de nouvelles formes d’écriture, l’approche d’A. Corbin continue Ă  le placer dans une forme du « roman vrai » cher Ă  Paul Veynes, ou du moins de roman fortement « probable », puisqu’il s’agit de ne pas Ă©crire autre chose que ce que l’instituteur Beaumord aurait pu effectivement prononcer. À l’image des reconstitutions judiciaires, la reconstitution « fictionnelle » est ici mise au service d’un impĂ©ratif de vĂ©ritĂ©. Si la forme est relativement originale, l’objectif reste bel et bien celui de l’histoire traditionnelle. Mais on peut se demander si le jeu en vaut vraiment la chandelle.

Des conférences manquantes19 ?

14Dans un article portant sur l’ouvrage que Roger Chartier a consacrĂ© Ă  Cardenio20, une piĂšce dont la disparition est autrement plus obsĂ©dante que celle des confĂ©rences de Beaumord, Patrick Boucheron formule en conclusion ce qui pourrait apparaĂźtre comme une critique du principe mĂȘme de la dĂ©marche reconstitutive pour l’historien : ce dernier

ne saurait cĂ©der Ă  ce passage Ă  l’acte : il ferait un usage bien pauvre de son imagination littĂ©raire en prĂ©tendant Ă©crire lui-mĂȘme les textes qui manquent. Ce qu’on attend de lui n’est pas de combler les vides, mais de les circonscrire au plus prĂšs. [
] Notamment en comprenant pourquoi les textes manquants se mettent Ă  nous manquer, et pour qui ils manquent rĂ©ellement21.

15À supposer malgrĂ© tout que le principe d’une Ă©criture de reconstitution ou de « docufiction » soit acceptĂ©, ne serait-ce que pour des raisons pĂ©dagogiques, la deuxiĂšme partie de cette critique continue de porter : on peut se demander si le discours d’un instituteur des dĂ©buts de la IIIe RĂ©publique est ce qui manque vraiment Ă  notre Ă©poque. Certes, il ne faudrait pas que le vertige devant certains « trous » de l’histoire soit cantonnĂ© Ă  celui observĂ© devant une rencontre muette entre deux grands hommes22 ou devant un chef‑d’Ɠuvre perdu, et il faut sans nul doute s’attacher Ă  retrouver la voix des humbles23. NĂ©anmoins, humble, Beaumord ne l’est pas tant que ça, et ses semblables ont par ailleurs dĂ©jĂ  fait l’objet d’un certain nombre d’études laissant une large place Ă  leur parole24. Mais surtout, A. Corbin pose son instituteur dans une posture de mĂ©diateur culturel extrĂȘmement neutre, considĂ©rant l’instituteur comme le relais transparent d’une propagande venue des hauteurs sociales, que cette propagande soit coloniale, rĂ©publicaine ou patriotique. Il est vrai que l’historien a cherchĂ© Ă  nous prĂ©senter quelle pouvait ĂȘtre la personnalitĂ© de l’instituteur, mais le moins que l’on puisse dire est que celle-ci apparait sans saveur dĂšs lors qu’il le fait parler : celui‑ci donne des avis qui semblent toujours aller dans le sens des diverses autoritĂ©s dont il transmet les discours. Or ces discours nous sont par ailleurs dĂ©jĂ  bien connus


16Le lecteur a par consĂ©quent l’impression de se promener au milieu des images d’Épinal de l’école laĂŻque de la IIIe RĂ©publique, qui affirmait sans remords ni repentance son patriotisme, le culte des grands hommes, la foi dans le progrĂšs et la fiertĂ© de l’expansion et de la mission civilisatrice. La vulgarisation de ce discours est‑elle aujourd’hui indispensable ? CouplĂ©e Ă  la parution d’un ouvrage consacrĂ© aux grandes pages du roman national25, et Ă  sa rĂ©cupĂ©ration par la plutĂŽt conservatrice Natacha Polony26, A. Corbin ne se laisserait‑il pas aller Ă  la mĂȘme nostalgie rĂ©actionnaire que celle qui baigne les propos d’un nombre de plus en plus important d’« éditocrates » ? Car Ă  qui ces confĂ©rences manquent‑elles, si ce n’est Ă  cette catĂ©gorie, et Ă  tous ceux qui regrettent la douce France d’antan ?

17Ce serait nĂ©anmoins faire un procĂšs particuliĂšrement injuste envers un homme qui a tant mis en Ɠuvre pour faire progresser, et dans un sens Ă©minemment progressiste, l’histoire, et A. Corbin ne peut Ă©videmment ĂȘtre tenu pour responsable des usages politiques que l’on fait de son Ɠuvre27. Par ailleurs, l’un des objectifs de l’auteur, tel qu’il l’explique dans un entretien, est de rendre possible un voyage dans le temps dĂ©barrassĂ© des jugements moraux « prĂ©sento-centristes », de la mĂȘme maniĂšre que l’ethnocentrisme est aujourd’hui jugĂ© dĂ©passĂ© lorsqu’on envisage un voyage dans l’espace28. Cette volontĂ© de « dĂ©-moraliser » la lecture de l’histoire apparaĂźt souhaitable, encore qu’il y aurait sans doute encore matiĂšre Ă  discussion. Reste que le choix de ressusciter ces confĂ©rences en particulier, dans le contexte idĂ©ologique actuel, peut laisser perplexe29, et on se demande si cette Ă©nergie n’aurait pas Ă©tĂ© mieux employĂ©e Ă  dĂ©fricher un champ plus neuf, ou Ă  restituer des propos plus hardis et plus inattendus.

Un propos crédible ?

18Admettons cependant les arguments que l’auteur nous donne, et l’idĂ©e que l’ouvrage est justifiĂ© par sa forme originale, par la volontĂ© de vulgarisation et par une Ă©criture Ă©lĂ©gante. Ces confĂ©rences nous apparaissent‑elles pour autant crĂ©dibles ?Dans le pacte de lecture hybride qu’A. Corbin nous propose, si le lecteur peut faire confiance Ă  la soliditĂ© des connaissances exposĂ©es, plusieurs aspects entraĂźnent le fait que le lecteur a souvent du mal Ă  adhĂ©rer au rĂ©alisme des propos supposĂ©ment tenus par le confĂ©rencier. MalgrĂ© tous les efforts d’A. Corbin pour essayer de se couler dans la langue et l’esprit de l’époque et malgrĂ©, ou plutĂŽt Ă  cause d’une incontestable maĂźtrise des donnĂ©es historiographiques, le lecteur sent Ă  tout instant l’historien poindre derriĂšre l’instituteur.

19Tout d’abord, mais cela est facilement pardonnable, la briĂšvetĂ© des confĂ©rences affaiblit le rĂ©alisme : on a du mal Ă  imaginer les paysans de Morterolles bravant le froid de l’hiver et les kilomĂštres les sĂ©parant du bourg principal pour venir Ă©couter leur instituteur parler un petit quart d’heure. Le projet Ă©ditorial de vulgarisation dans lequel s’inscrit A. Corbin autorise cependant cette concision. Plus embarrassant, Beaumord manque singuliĂšrement de relief, adoptant en tout point une opinion moyenne, calquĂ©e sur le discours rĂ©publicain dominant. Si A. Corbin respecte son sujet d’étude en refusant de lui broder une intimitĂ© fictionnelle qui aurait facilitĂ© une identification du lecteur avec un individu transformĂ© en « personnage », il le respecte peut‑ĂȘtre moins Ă  partir du moment oĂč il donne l’impression de « plaquer » un imaginaire sur cet homme. Le lecteur a du mal Ă  croire en Beaumord car celui‑ci n’est ici qu’un idĂ©al‑type sans Ă©paisseur de l’instituteur de la IIIe RĂ©publique. Qui plus est, il ne donne gĂ©nĂ©ralement « son » opinion qu’aprĂšs avoir passĂ© en revue de maniĂšre systĂ©matique les points de vue minoritaires et discordants exprimĂ©s par ses contemporains sur les thĂšmes choisis pour les confĂ©rences, comme on peut le voir par exemple dans les confĂ©rences sur Charlotte Corday ou Jeanne d’Arc, et comme le ferait, plutĂŽt, un bon historien. La confĂ©rence sur Charlotte Corday se transforme ainsi en un essai sur l’histoire des mĂ©moires concurrentes de la jeune Girondine Ă  la fin du xixe siĂšcle, Beaumord faisant du Nora avant l’heure30


20L’omniscience de l’historien est aussi perceptible dans le fait que l’instituteur semble avoir une vision trĂšs prĂ©cise des Ă©vĂšnements, et sans doute trop prĂ©cise et trop bien analysĂ©e pour ĂȘtre pleinement convaincante. La contrainte du scĂ©nario proposĂ© implique que l’avenir de Beaumord, que nous connaissons, est bien Ă©videmment inconnu de lui et de ses contemporains. Or les propos qu’il tient se lisent dans une perspective tĂ©lĂ©ologique, ces confĂ©rences Ă©tant ouvertement considĂ©rĂ©es dans la perspective du dĂ©clenchement de la PremiĂšre Guerre mondiale. Les derniĂšres lignes de la conclusion de l’ouvrage nous y invitent, rĂ©duisant considĂ©rablement la portĂ©e d’un ouvrage qui aurait pu au contraire nous montrer que pour les contemporains, l’avenir restait ouvert et riche de promesses. L’apartĂ© d’A. Corbin Ă  la fin de la confĂ©rence sur le patriotisme explicite, par une prolepse de vingt annĂ©es, la façon dont cette derniĂšre a Ă©tĂ© conçue, s’achevant sur l’appel au sacrifice et la perspective du sang Ă  verser (p. 82). Le sens de cette confĂ©rence est donc tout de suite rabattu sur une seule ligne d’avenir, alors que l’instituteur pouvait en avoir, sur ce sujet, d’autres en tĂȘte. Cette dĂ©marche, typique de l’écriture historienne, consistant Ă  repĂ©rer avant tout dans le flot des Ă©vĂšnements ce qui annonce les temps futurs effectivement advenus, s’observe aussi incorporĂ©e dans le cours mĂȘme des confĂ©rences, sur des points plus secondaires. L’instituteur est de mĂȘme trĂšs sĂ»r des victoires que la France va remporter contre ses ennemis en Afrique (p. 152‑153), de la prochaine accession Ă  la prĂ©sidence du Conseil de Jules MĂ©line (p. 114) ou du vote de la loi Ă©tablissant le repos hebdomadaire (p. 181), qui a quand mĂȘme lieu dix ans plus tard. Au‑delĂ  de cette peu rĂ©aliste prescience de Beaumord, A. Corbin donne l’impression de cĂ©der Ă  « l’illusion rĂ©trospective de la fatalitĂ©31 » et de ne pas avoir Ă©chappĂ© Ă  un piĂšge rĂ©current de l’écriture historienne, auquel pourtant l’originalitĂ© de la forme choisie aurait peut‑ĂȘtre permis de se soustraire.

21 De plus, il faudrait se poser la question de savoir si pour ĂȘtre plus crĂ©dible, Beaumord ne devrait pas aussi ignorer un certain nombre d’élĂ©ments de son propre prĂ©sent et du passĂ© proche, et lui ouvrir la possibilitĂ© de se tromper dans ses interprĂ©tations d’évĂšnements contemporains. Ainsi, le voir affirmer que « [la RĂ©publique] a compris d’emblĂ©e que les populations de nos campagnes constitueraient le socle du rĂ©gime » (p. 113), que « la France avait alors besoin de reprendre courage en rappelant les figures sublimes et hĂ©roĂŻques de notre histoire » ou que « depuis trois ans, le pape LĂ©on XIII a appelĂ©, avec un certain succĂšs32, les catholiques Ă  se rallier Ă  la RĂ©publique » (p. 90), n’est pas complĂštement improbable, mais ressemble quand mĂȘme en grande partie Ă  une analyse rĂ©trospective. Cela donne l’impression que les Ă©volutions sociales et politiques de l’époque Ă©taient relativement maĂźtrisĂ©es, consensuelles, sans surprise ni inquiĂ©tude pour le futur. « Tout ici semble calme » (p. 30). Morterolles est peut‑ĂȘtre Ă  juste titre reprĂ©sentĂ© comme un village apaisĂ©, mais il apparaĂźt par consĂ©quent comme un poste d’observation qui n’est pas directement concernĂ© par les polĂ©miques du siĂšcle, un peu Ă  l’image de la position de l’historien


22Cette prĂ©cision des analyses de Beaumord sur son prĂ©sent et sur l’avenir probable est donc suspecte, mĂȘme s’il est vrai que l’instituteur ne dit pas autre chose que ce qu’il a pu lire dans les ouvrages et pĂ©riodiques dont il disposait sur place. L’auteur affirme en effet avoir voulu « imaginer le probable » quand Ă  la façon dont Beaumord a pu se tenir informé (p. 72). Le problĂšme est que le tropisme historien fonctionne Ă  plein sur des thĂšmes qui en sont Ă  premiĂšre vue assez Ă©loignĂ©s. Sur le sujet agronomique des « grands rendements dans l’agriculture », Beaumord‑Corbin Ă©voque « le temps de nos grands‑parents », et plus exactement « en 1848 » (p. 114), et la leçon de morale sur les « bienfaits du travail » inclut tout un dĂ©veloppement sur les progrĂšs de la lĂ©gislation sociale sous les RĂ©publiques et le Second Empire, Ă©voquant par exemple la « loi de 1841 » interdisant le travail des enfants (p. 180). Soyons juste : A. Corbin tente Ă©galement de nous montrer ce que pouvait ĂȘtre une leçon de choses ou de morale Ă  cette Ă©poque, mais ces scories empĂȘchent, paradoxalement, de lui accorder un plein crĂ©dit.

23Au‑delĂ  du tropisme historien, on retrouve aussi au fil des pages des problĂ©matiques actuelles et des thĂ©matiques chĂšres Ă  A. Corbin, en particulier l’étude des corps et des sensations. La confĂ©rence sur « la gelĂ©e, ses causes et ses effets » est ainsi le prĂ©texte Ă  une approche visant Ă  historiciser la « mĂ©tĂ©o‑sensibilité » (p. 174) des contemporains de Beaumord, par une patiente description des sensations ressenties, des manifestations physiques et des activitĂ©s prescrites par les gelĂ©es. On se demande ce que les auditeurs paysans de l’instituteur pouvaient apprendre de propos qui Ă©taient pour eux marquĂ©s du sceau de l’évidence, et si Beaumord n’avait pas plus probablement envisagĂ© Ă  la place un exposĂ© davantage tournĂ© vers les sciences physiques ou des considĂ©rations Ă©conomiques. DĂ©jĂ  mentionnĂ©s, les exposĂ©s sur les sujets historiques, Jeanne d’Arc, Charlotte Corday ou Valmy, tĂ©moignent des rĂ©flexions des historiens sur les phĂ©nomĂšnes mĂ©moriels33. Le choix des Ă©lĂ©ments repris dans ces rĂ©cits semble donc relever davantage des centres d’intĂ©rĂȘt de l’historien des sensibilitĂ©s du xxie siĂšcle que de ceux d’un instituteur du xixe siĂšcle ou de son auditoire.

24Pris un Ă  un, ces diffĂ©rents Ă©lĂ©ments ne seraient peut‑ĂȘtre pas rĂ©dhibitoires, mais l’accumulation signe une certaine forme de discours, celle de l’histoire scientifique. L’instituteur cite des sources, il donne des dates, il propose une analyse du cours des Ă©vĂ©nements et il en connaĂźt la suite : parlant comme Ă©crit un historien, Beaumord ne peut pas faire d’erreur34 car c’est A. Corbin qui tient la plume, et que ce dernier a du mal Ă  s’effacer derriĂšre son personnage.


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25Il est donc difficile de se laisser prendre au jeu. Peut‑ĂȘtre le sentiment d’ambiguĂŻtĂ© aurait‑il Ă©tĂ© attĂ©nuĂ©, et la peinture en trompe l’Ɠil aurait‑elle mieux fonctionnĂ©, si l’auteur nous avait donnĂ© une idĂ©e plus prĂ©cise de la façon dont les instituteurs de l’époque construisaient les plans de leurs leçons et leur contenu. Rien n’est dit en effet sur la façon dont les instituteurs pouvaient parler et exposer leurs connaissances. Un petit chapitre d’histoire de la rhĂ©torique pĂ©dagogique des diffĂ©rentes disciplines approchĂ©es dans les confĂ©rences aurait Ă©tĂ© le bienvenu, si tant est qu’il soit possible. Mais cette question ne semble pas posĂ©e dans ce livre. Vidal de la Blache n’avait certes pas encore publiĂ© le Tableau35ouvrant la monumentale Histoire de France de Lavisse, mais on aurait par exemple pu se demander si un prĂ©ambule gĂ©ographique n’aurait pas, probablement, prĂ©cĂ©dĂ© le rĂ©cit de la conquĂȘte de Madagascar. Et, si jamais Beaumord avait Ă©tĂ© par lĂ  trop prĂ©curseur, du moins eĂ»t‑il fallu le mentionner. Peut‑ĂȘtre qu’une leçon de choses sur la gelĂ©e et ses consĂ©quences aurait en effet laissĂ© une large place au rĂ©cit des sensations, mais cela reste aussi Ă  dĂ©montrer. Et ainsi de suite
 Pour se laisser aller Ă  « croire » Ă  la reconstitution de ces confĂ©rences et Ă  la rĂ©surrection de Beaumord, il aurait Ă  notre sens Ă©tĂ© utile de crĂ©er les conditions permettant de leur accorder un inconditionnel crĂ©dit36. Il aurait aussi Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable d’ĂȘtre plus attentif au gommage des caractĂ©ristiques propres Ă  l’écriture de l’histoire, et accepter de laisser davantage vivre des confĂ©rences qui ne soient pas des prĂ©textes pour des exposĂ©s historiographiques. L’exercice satisfera sans doute une bonne partie du grand public, auquel il est destinĂ©, en lui apportant de fraĂźches connaissances, tout juste produites par la recherche actuelle, et peut‑ĂȘtre avons nous vu plus d’ambition dans ce livre que l’auteur n’en avait mis. En tout cas, pour des lecteurs plus aguerris, l’expĂ©rience est assez dĂ©cevante, le carton‑pĂąte trop apparent, et l’occasion quelque peu manquĂ©e de proposer une nouvelle maniĂšre d’« inventer » le passĂ©.