Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 6
titre article
Maïté Snauwaert

Le rythme critique d’Henri Meschonnic

Henri Meschonnic, Critique du rythme. Anthropologie historique du langage, Lagrasse, Éditions Verdier, « Verdier poche », [1982] 2009, 713 p., EAN 9782864325659.

Le temps du langage dénude ses rois. Un enfant ensuite peut le voir.

 (Critique du rythme, p. 362)

1Henri Meschonnic a cinquante ans lorsqu’il fait paraĂźtre Critique du rythme. Anthropologie historique du langage en 1982. Il a dĂ©jĂ  publiĂ© chez Gallimard les cinq tomes de Pour la poĂ©tique (1970‑1978), Le Signe et le PoĂšme (1975), deux traductions de la Bible : Les Cinq Rouleaux (1970) et Jona et le signifiant errant (1981), et trois recueils de poĂšmes : DĂ©dicaces proverbes (1972), Dans nos recommencements (1976), LĂ©gendaire chaque jour (1979). Critique du rythme paraĂźt en 1982 chez Verdier dans un grand format de 713 pages ; il est rééditĂ© en format de poche en 2009 par le mĂȘme Ă©diteur et dans la mĂȘme pagination. Cette réédition remet au jour, prĂšs de trente ans aprĂšs sa premiĂšre publication et peu de temps avant le dĂ©cĂšs de son auteur (disparu en avril de la mĂȘme annĂ©e), le texte considĂ©rĂ© comme central de celui‑ci et l’un des textes majeurs de la pensĂ©e française d’aprĂšs le structuralisme.

2Ce livre s’inscrit plutĂŽt au dĂ©but d’une Ɠuvre qui s’étend sur quarante ans, compte plus de cinquante livres, incluant une dizaine de recueils de poĂšmes. Il s’agit d’une Ɠuvre triple : Ɠuvre de thĂ©orie, de poĂ©sie et de traduction, qui ne se conçoit pas selon des genres distincts mais comme le chemin, Ă  travers des occurrences chaque fois spĂ©cifiques et qui s’interrogent mutuellement, d’une mĂȘme pratique. « La thĂ©orie ne peut ĂȘtre issue que d’une pratique, commençait Pour la poĂ©tique. Les propositions tentĂ©es ici ne doivent pas se lire indĂ©pendamment de l’épreuve oĂč la thĂ©orie s’est faite et continue Ă  se faire », Ă  savoir « [t]hĂ©orie, lecture, traductions et poĂšmes » qui « se veulent une seule pratique et thĂ©orie de l’écriture, non un art, mais un langage qui tende une pratique du continu vers une pensĂ©e du continu1. » C’est lĂ  l’historicitĂ© de cette Ɠuvre : chaque nouvel opus vient entĂ©riner et dire Ă  nouveau ce dont elle est l’épreuve et la dĂ©monstration ; chaque livre recommence Ă  neuf ce qui n’a jamais fini de se dire. C’est pourquoi elle se rĂ©clame d’une historicitĂ© « radicale2 », qui se constitue comme principe premier et fondamental de tout discours, et pourquoi elle vise ultimement Ă  faire se rejoindre les thĂ©ories du langage et de l’histoire en « une mĂȘme thĂ©orie3 ». C’est ce qui fait aussi son efficace, rĂ©alisant ce qu’elle prĂ©conise : crĂ©er un continu entre la thĂ©orie comme activitĂ© de recherche et la poĂ©sie comme maximalisation du rapport entre le langage et la vie.

3Critique du rythme marque un moment de cette pensĂ©e. PubliĂ© au lendemain de la grande Ă©poque structuraliste, il fait la critique de son temps et rassemble avec force et visibilitĂ© les enjeux que son auteur s’efforce de dĂ©montrer depuis dix ans. Sa particularitĂ© est que le rythme y devient un Ă©lĂ©ment central, opĂ©rateur de subjectivitĂ© et d’historicitĂ©, Ă  mĂȘme de contrer la logique du signe en plaçant, Ă  la suite de Benveniste, le langage au cƓur de la dĂ©finition humaine. Bien qu’il ait Ă©tĂ© suivi de nombreux autres, l’ouvrage reste peut‑ĂȘtre le parangon de cette aventure intellectuelle originale.

PoĂ©tique d’Henri Meschonnic

4Le texte s’ouvre par une dĂ©dicace, « À l’inconnu », qui dit le sens du travail que vont livrer les pages qui suivent. FidĂšle Ă  son sens antique, elle inaugure ainsi le chantier qui commence en le vouant Ă  l’avenir. Avenir qui nous devance et que nous ignorons, imprĂ©visible dont l’imprĂ©visibilitĂ© mĂȘme est, chez Meschonnic, motif de fĂȘte, l’inconnu est l’opĂ©ration que rĂ©alise le poĂšme au sens qu’il lui donne : non pas exemplaire d’un genre mais invention d’une parole par un sujet, d’un sujet par sa parole. La destination impliquĂ©e par la prĂ©position annonce quant Ă  elle la posture — idĂ©ologique, politique — qui va ĂȘtre celle de la pensĂ©e : ouverte sur l’autre et adressĂ©e, selon un mouvement qui se lance Ă  l’avant de lui‑mĂȘme. À l’inconnu, comme Ă  bĂąbord, Ă  tribord, Ă  l’attaque : un Ă©lan, une aventure, avec Ă  l’initiale, un accent qu’on appelle « d’attaque ». L’inconnu est ce que cherche et vise la poĂ©tique telle que l’entend H. Meschonnic : « une poĂ©tique historique du discours, des sujets », qui « se cherche », est « un inaccompli thĂ©orique », « est et sera toujours postĂ©rieure aux Ɠuvres » (Critique du rythme4, 33). Non une histoire des genres ou un ensemble de prescriptions, mais une recherche de la spĂ©cificitĂ© des Ɠuvres, de leur littĂ©raritĂ©, pour laquelle la thĂ©orie est l’avenir de la critique, non son passĂ©. Le travail de la poĂ©tique est de faire ressortir, par un examen attentif de ses modes de signifier, cette latence de l’Ɠuvre, et c’est pourquoi l’activitĂ© critique et thĂ©orique est prĂ©sentĂ©e comme se plaçant dans la continuitĂ© du travail du poĂšme, plutĂŽt que comme son envers.

5Le texte s’ouvre ensuite, comme le fait chaque chapitre, par un exergue en langue Ă©trangĂšre — ici une citation du poĂšte contre‑rĂ©volutionnaire Ossip Mandelstam, reproduite en caractĂšres cyrilliques, qui dit et le projet et la maniĂšre qui seront ceux du livre : « Dans la poĂ©sie c’est toujours la guerre. » Citation choisie chez un poĂšte isolĂ© et politiquement opprimĂ© en raison mĂȘme de la libertĂ© de sa poĂ©sie, elle signale un Ă©tat de lutte Ă  la fois permanent et sans cesse Ă  vif ; un instant, mais qui dure : c’est toujours. Le combat qui s’annonce s’opĂšre « dans » et par ce que le langage a de plus fragile et par lĂ  de plus immĂ©diatement politique, la poĂ©sie. « [L]a poĂ©sie reste le lieu le plus vulnĂ©rable et le plus rĂ©vĂ©lateur de ce qu’une sociĂ©tĂ© fait de l’individu5. » Chaque thĂ©orie de la poĂ©sie porte en elle, au moins implicitement, une thĂ©orie du langage et de la sociĂ©tĂ©. La lutte qui s’annonce n’est donc pas restreinte Ă  la seule sphĂšre linguistique ni littĂ©raire, mais touche Ă  l’ensemble des sciences humaines. Elle fait cependant de la littĂ©rature le laboratoire par excellence de son observation.

6« La thĂ©orie du rythme est politique », commente ensuite le texte, et cette phrase sera reprise Ă  la fin du livre, maniĂšre non de boucler la boucle mais d’indiquer qu’une pensĂ©e est en cours, et non finie, car sans cesse pour tous d’actualité :

Parlant du rythme, c’est de vous que je parle, c’est vous qui parlez, les problĂšmes du rythme sont les vĂŽtres. La critique du rythme n’a pas de conclusion. Elle est ouverte sur l’historicitĂ© du langage, de la littĂ©rature, de la thĂ©orie.

7C’est lĂ , conclut le texte Ă  l’issue de ses 700 pages, « le rythme de la critique du rythme, puisque la thĂ©orie, comme la poĂ©sie, ne se fait qu’avec l’inconnu. » Le mot dernier du texte, pour n’ĂȘtre pas un dernier mot, fait Ă©cho Ă  son Ă©lan initial.

Critique et théorie

8Avant de s’attacher au rythme, il convient de dire un mot sur la « critique » qui fait l’autre partie du titre, dont la mĂ©thodologie se dĂ©ploie aux chapitres I et II, « Critique, historicitĂ© de la thĂ©orie » et « ActivitĂ© thĂ©orique, activitĂ© poĂ©tique ». Critique du rythme, comme la sĂ©rie des ouvrages de Pour la poĂ©tique, est un manifeste qui fait assumer Ă  la thĂ©orie une position nouvelle : « Critique, thĂ©orie, je vise Ă  rendre ces termes interchangeables », dĂ©clare Meschonnic dans l’avant‑texte du premier chapitre. « Le discours thĂ©orique a en commun avec l’activitĂ© du poĂšme d’ĂȘtre un mode spĂ©cifique du subjectif » (CR, 61). C’est pourquoi la tĂąche de la critique est de rĂ©vĂ©ler l’« historicité » de chacun, concept‑clĂ© de la pensĂ©e d’H. Meschonnic qui dĂ©signe leur maniĂšre spĂ©cifique de signifier dans l’histoire. Chaque discours, quel que soit son champ d’appartenance, est situĂ©, et subjectif. Le travail de la critique est de montrer les liens entre thĂ©orie et poĂšme, notamment Ă  travers l’idĂ©e que la thĂ©orie naĂźt de la pratique :

C’est pourquoi les intuitions thĂ©oriques des poĂštes — comme ce que disent les peintres sur la peinture —, Ă©tant un discours de la pratique, le langage d’une activité [
] peuvent ĂȘtre des matrices qui valent plus que tous les livres des critiques ou des philosophes. (CR, 55)

9S’achemine ici la possibilitĂ© d’une poĂ©tique de l’art, selon laquelle l’art signifie non de façon perceptive, mais par ce qu’il fait au(x) discours. La critique, comme la thĂ©orie, n’est pas cantonnĂ©e Ă  une sphĂšre spĂ©cifique ou au langage d’experts, mais conçue comme une activitĂ© au sens fort, qui montre l’enjeu des discours, leurs prĂ©supposĂ©s, leurs façons d’agir dans ou au‑dehors des sphĂšres oĂč ils s’exercent. Elle est elle‑mĂȘme situĂ©e, subjective, ce qui fait de sa propre situation une part du dĂ©bat.

10D’oĂč l’importance des avant‑textes de quelques paragraphes qui prĂ©cĂšdent les chapitres de Critique du rythme : ni rĂ©sumĂ©s ni introductions, ils annoncent les enjeux qui prĂ©sident Ă  chaque section. Situer est faire l’historicitĂ© de la critique ; tandis que la critique est « l’historicitĂ© de la thĂ©orie » (titre du premier chapitre), ce qui en montre la situation au sens fort. L’enjeu est pour l’auteur de ne jamais proposer la thĂ©orie comme un acquis — au risque sinon de la voir verser dans l’idĂ©ologie —, mais comme une recherche, une « tenue des questions6 », un « travail en cours7 », qui ne tend pas vers des rĂ©ponses. C’est pourquoi

il y a d’abord Ă  fonder rĂ©ciproquement le terme de thĂ©orie et le terme de critique. Pour ne pas confondre thĂ©orie et science, du moins pour ce qui est du langage et de la littĂ©rature, et pour lier dans la critique l’un par l’autre le rejet des schĂ©mas installĂ©s et la recherche d’un nouveau Ă  penser. (CR, 16)

11L’activitĂ© critique revĂȘt les mĂȘmes qualitĂ©s que celles recherchĂ©es dans le poĂšme : elle rejette le connu (les « schĂ©mas installĂ©s ») et repousse plus loin l’inconnu dans ce que l’auteur dĂ©crit Ă  plusieurs reprises comme son « aventure », une disposition intellectuelle qui non seulement n’accepte aucun discours antĂ©rieur comme vĂ©ritĂ©, mais prĂ©cĂšde le caractĂšre ponctuel de toute intervention particuliĂšre : « La thĂ©orie est ainsi la recherche de la thĂ©orie. Elle ne peut absolument pas se confondre avec une thĂ©orie, quelle qu’elle soit. » (CR, 33)

12La critique est donc conçue, Ă  l’instar de la poĂ©sie, comme le lieu et le moyen d’une bataille :

Il s’agit de l’historicitĂ© des discours. OĂč il s’impose que tout propos qui porte sur quoi que ce soit du langage, exposĂ© scientifique, Ă©noncĂ© didactique, ou essai [ou encore poĂ©sie, comme le montrera CĂ©lĂ©bration de la poĂ©sie8], tout est toujours stratĂ©gie, et pris dans un combat. (CR, 13)

13Le rĂŽle de la critique du rythme va ĂȘtre de mettre en Ă©vidence ces stratĂ©gies, ce qui fait d’elle une mĂ©tacritique.

Un autre rythme : Benveniste

14Pour la poĂ©tique III, sous‑titrĂ© Une parole Ă©criture, faisait dĂ©jĂ , Ă  l’occasion d’une Ă©tude de Nerval, « du rythme comme signifiant majeur » « la question fondamentale pour un Ă©crire9 ». Or pour faire du rythme le signifiant majeur de tout discours — intuition dĂ©veloppĂ©e par Meschonnic lors de son expĂ©rience de traduction de la Bible10 —, il faut le sortir de sa conception traditionnelle qui le place dans la rĂ©gularitĂ© et le retour du mĂȘme, sur le modĂšle du flux maritime. Ce mĂ©rite revient Ă  Benveniste dans une Ă©tude de 195111 sur l’étymologie du mot12, sur laquelle Meschonnic se fonde. Benveniste remarque qu’on a improprement attribuĂ© au mot rythme non seulement le sens de cadence rĂ©guliĂšre mais l’idĂ©e qu’il aurait Ă©tĂ© calquĂ© par l’homme sur l’alternance des marĂ©es. S’il accepte de lier sĂ©mantiquement rythme et couler, Benveniste rĂ©fute l’association systĂ©matique de ce dernier terme avec « le mouvement rĂ©gulier des flots » (p. 328). Il part Ă  la recherche des premiĂšres occurrences du mot pour le dĂ©gager de cette gĂ©nĂ©ralisation.

Il faut bien, pour restaurer une histoire qui a Ă©tĂ© moins simple, et qui est aussi plus instructive, commencer par fonder la signification authentique du mot ρυΞΌός, et en dĂ©crire l’emploi dans ses dĂ©buts, qui remontent haut. (p. 328)

15La verdeur du ton, le dĂ©gagement de la tradition, l’enquĂȘte diachronique et la recherche de l’historicitĂ© du terme Ă©voquent par anticipation la dĂ©marche meschonnicienne.

16Dans ses premiers emplois chez les PrĂ©socratiques, le terme est associĂ© Ă  la forme, « en entendant par lĂ  la forme distinctive, l’arrangement caractĂ©ristique des parties dans un tout » (p. 330), il se voit liĂ© Ă  « “former” ou “transformer”, au physique ou au moral » (p. 329). Chez les poĂštes lyriques et les Tragiques, il est pris « pour dĂ©finir la “forme” individuelle et distinctive du caractĂšre humain » (p. 330, je souligne). S’ajoutent chez ces derniers les notions de disposition et de figuration, et chez Platon apparaĂźt le sens de « disposition proportionnĂ©e » (p. 331). Benveniste conclut Ă  l’issue de son enquĂȘte :

le sens constant est « forme distinctive ; figure proportionnĂ©e ; disposition », dans les conditions d’emploi d’ailleurs les plus variĂ©es. (p. 332)

17Cependant, dans la mesure oĂč il y a en grec d’autres expressions pour forme, il faut dĂ©gager la spĂ©cificitĂ© du rythme. C’est alors qu’intervient l’analyse du suffixe et du radical du mot grec pour en faire « la forme dans l’instant qu’elle est assumĂ©e par ce qui est mouvant », « la forme improvisĂ©e, momentanĂ©e, modifiable » (p. 333). On voit combien la dĂ©finition recĂšle le potentiel de faire du rythme un agent d’historicitĂ©, propulsĂ© par des situations nouvelles. « [S]ignifiant littĂ©ralement “maniĂšre particuliĂšre de fluer” », le terme, ajoute Benveniste, semble « le plus propre Ă  dĂ©crire des “dispositions” ou des “configurations” sans fixitĂ© ni nĂ©cessitĂ© naturelle et rĂ©sultant d’un arrangement toujours sujet Ă  changer » (p. 333). Tout est lĂ  pour faire du rythme l’organisation du vivant dans l’instant de son mouvement ; une mise en Ɠuvre historique de la vie.

18C’est seulement chez Platon que le terme se voit associĂ© aux valeurs de nombres et de mesures, en le rapportant « à la forme du mouvement que le corps humain accomplit dans la danse, et Ă  la disposition des figures en lesquelles ce mouvement se rĂ©sout » (p. 334). Le « sens nouveau de ρυΞΌός » est alors : la « sĂ©quence ordonnĂ©e de mouvements lents et rapides », « l’alternance de l’aigu et du grave », « l’arrangement harmonieux des attitudes corporelles combinĂ© avec un mĂštre » (p. 334‑335), tout ce qui suppose, rĂ©sume Benveniste, « une activitĂ© continue dĂ©composĂ©e par le mĂštre en temps alternĂ©s » (p. 335). On voit comment une « thĂ©orie de la mesure » (p. 335) va s’imposer au dĂ©triment des notions d’agencement intrinsĂšque et de continu mises en avant par Benveniste.

19Par le dĂ©placement interprĂ©tatif qu’a autorisĂ© l’enquĂȘte dans les usages du terme, cependant, un autre modĂšle de la relation de l’homme Ă  la nature est mis en Ɠuvre. Dans l’acception traditionnelle qui lie le rythme au mouvement rĂ©gulier des flots, l’homme prend dans la nature le modĂšle d’organisation de tout mouvement :

Et quoi, en effet, de plus simple et de plus satisfaisant ? remarque Benveniste. L’homme a appris de la nature les principes des choses, le mouvement des flots a fait naĂźtre dans son esprit l’idĂ©e de rythme, et cette dĂ©couverte primordiale est inscrite dans le terme mĂȘme. (p. 327)

20Mais l’observation des emplois en discours du verbe couler a contredit cette interprĂ©tation. « Cette vaste unification de l’homme et de la nature sous une considĂ©ration de “temps”, d’intervalles et de retours pareils » (p. 327) qui a conditionnĂ© l’emploi du mot mĂ©rite alors d’ĂȘtre revue. Tandis qu’elle sous‑tendait une relation de nature cosmique entre l’homme et l’univers, le rythme mis en place par Benveniste incite Ă  concevoir un modĂšle oĂč l’homme met son rythme dans le monde. Organisation dynamique des formes humaines (notamment la forme des lettres de l’alphabet), le rythme de Benveniste est un dĂ©terminant anthropologique, et le langage qu’il organise n’est pas une empreinte de l’univers. De phĂ©nomĂšne naturel imitĂ© par l’homme il devient facteur d’historicisation mis en Ɠuvre par lui. On comprend comment il fonde une « anthropologie historique du langage ». « En réécrivant l’histoire du mot » (CR, 69), Ă©crit Meschonnic, Benveniste lui a permis de « quitt[er] une dĂ©finition figĂ©e qui le maintenait dans le signe et dans le primat de la langue. Il peut entrer dans le discours. » (CR, 70)

21L’un des apports majeurs de Benveniste selon H. Meschonnic est ainsi d’avoir permis cette thĂ©orie du rythme par laquelle il n’est plus synonyme de mĂštre et de mesure, mais devient l’agencement spĂ©cifiant de tout discours. « Le paradoxe est que Benveniste n’a pas dĂ©veloppĂ© ce travail, tout en Ă©tant le premier et le seul Ă  l’avoir rendu possible. » (CR, 70) Il rejoint en cela Saussure, l’autre grande figure d’influence, qui n’a pas formulĂ© mais qui a rendu possible « l’hypothĂšse d’un primat du discours » (CR, 29). Meschonnic va poursuivre cette antisĂ©miotique en Ă©laborant, grĂące Ă  la critique du rythme, et contre une sĂ©miotique de la langue, une poĂ©tique du discours.

22La notion de discours telle qu’il l’entend vient Ă©galement de Benveniste13. Elle correspond chez lui, on le sait, Ă  une mise en jeu subjective de la langue, qui ouvre sur une linguistique de l’énonciation. Son unitĂ© Ă©lĂ©mentaire est la phrase (vs. le mot de la langue), et chacune de ses rĂ©alisations met en Ɠuvre le tout du langage. Le discours alors n’est pas la production d’un sujet, mais son activité :

Dans la thĂ©orie du rythme que Benveniste a rendue possible, le discours n’est pas l’emploi des signes, mais l’activitĂ© des sujets dans et contre une histoire, une culture, une langue. (CR, 71)

23Contre la langue de signes de la sĂ©miotique, dont les sens connus d’avance prĂ©cĂšdent les usages, la dĂ©finition d’un sujet par son discours propose un continu corps‑langage qui ne le rĂ©duit pas Ă  la somme de ses dĂ©terminations. C’est pourquoi :

Il n’y a pas d’unitĂ© de rythme. La seule unitĂ© serait un discours comme inscription d’un sujet. Ou le sujet lui‑mĂȘme. Cette unitĂ© ne peut ĂȘtre que fragmentĂ©e, ouverte, indĂ©finie. (CR, 73)

24L’enjeu est une thĂ©orie du sens, pour laquelle celui‑ci n’est plus prĂ©alable aux discours, mais en est l’inconnu, l’avenir : « Le sens fuit les mots. Les mots ne sont que des passages du sens. Le sens est ce qui ne cesse de fuir, comme la vie, comme le temps. » (CR, 259) Meschonnic peut conclure : « Une thĂ©orie du rythme dans le discours est donc une thĂ©orie du sujet dans le langage » (CR, 71).

L’enjeu du rythme

25Faire du rythme le « signifiant majeur » de tout discours bouleverse alors « le statut du sens, et par lĂ  toute la thĂ©orie du langage » (CR, 69). En substituant au schĂ©ma dualiste du signe le modĂšle d’organisation imprĂ©dictible d’un discours qui spĂ©cifie chaque fois le sujet comme historique, une force nouvelle est confĂ©rĂ©e au langage et Ă  la littĂ©rature comme domaines de l’invention et de la libertĂ© du sujet. Il est aisĂ© d’en imaginer les consĂ©quences Ă©thiques et politiques et le rejaillissement sur le social. Cette rĂ©volution a d’ailleurs des effets sur toutes les disciplines qui font d’une thĂ©orie du sens et de l’individuation humaine leur enjeu : linguistique, philosophie, anthropologie, psychologie, histoire, sciences sociales. Toutes sont bouleversĂ©es par une Ă©pistĂ©mologie qui dĂ©finit l’une par l’autre thĂ©orie du langage et thĂ©orie de la littĂ©rature, place le rythme au cƓur de la dĂ©finition du langage, le langage au cƓur de la dĂ©finition de l’humain. Si le rythme est un enjeu, c’est parce que « [l]es relations du rythme et des mĂ©thodes pour le dĂ©finir exposent de maniĂšre privilĂ©giĂ©e l’enjeu Ă©pistĂ©mologique des sciences humaines » (CR, 16). Et si Meschonnic veut rendre interchangeables critique et thĂ©orie, c’est pour « situer l’entreprise qui commence ici, concernant le rythme dans le langage, comme Ă  la fois une part de la thĂ©orie du langage et la partie qui en est peut‑ĂȘtre la plus importante » (CR, 13). Le rythme s’avĂšre donc partiellement l’objet et entiĂšrement le moyen de cette transformation : mode de signifier de l’humain et pourtant mal compris, bĂ©nĂ©ficiant d’une place inĂ©gale et hasardeuse dans la thĂ©orie littĂ©raire et linguistique alors qu’il a le pouvoir de couper court Ă  l’opposition binaire de la logique du signe, son statut Ă  mi‑chemin de la notion et du concept est nĂ©vralgique, stratĂ©gique, car il draine immĂ©diatement Ă  sa suite les controverses thĂ©oriques entourant le fonctionnement du langage.

26« L’enjeu de la thĂ©orie du rythme », le chapitre III, met en Ă©vidence cette situation avec les implications critiques du chantier amorcĂ©. Le rythme, Ă©crit Meschonnic, ne peut ĂȘtre « que l’historicitĂ© de l’anthropologie » (CR, 75). Il agit comme un rĂ©vĂ©lateur de ce que s’engage nĂ©cessairement une thĂ©orie de l’homme avec une thĂ©orie du sens. Conçue ainsi, « [l]a critique du rythme n’est donc pas seulement, ni d’abord, une critique des thĂ©ories du rythme » (CR, 20), mais permet un point de vue nouveau sur l’anthropologie.

Le rythme dans le sens, dans le sujet, et le sujet, le sens, dans le rythme font du rythme une configuration de l’énonciation autant que de l’énoncĂ©. C’est pourquoi le rythme est le signifiant majeur. (CR, 72)

27Le rythme contrarie ainsi les autres oppositions liĂ©es Ă  une conception dualiste du langage : Ă©motionnel et rationnel, langage ordinaire et littĂ©raire, oral et Ă©crit, prose et poĂ©sie, qui ignorent tout ce par quoi l’homme fait sens dans son discours : gestes, tons, accents, affects, et son histoire. La critique du rythme, Ă©crit Lucie Bourassa, « permet de dĂ©passer la dimension instrumentale du langage14 », en faveur d’une anthropologie du langage dans laquelle le langage est au cƓur de l’activitĂ© humaine et de la subjectivation. La consĂ©quence est une refonte radicale de la conception du langage sur laquelle repose toute conception du littĂ©raire et toute dĂ©finition de l’art.

Le rythme est ainsi l’élĂ©ment anthropologique capital dans le langage, plus que le signe : parce qu’il force la thĂ©orie du signe, et pousse Ă  une thĂ©orie du discours. (CR, 73)

28Ainsi dĂ©fini, le rythme est un catalyseur : point sensible des thĂ©ories du langage et de la littĂ©rature, point focal sur lequel s’exercent et se vulnĂ©rabilisent les disciplines du sens, point d’attention et de conflit de la thĂ©orie : « Il s’agit d’indiquer [quel combat], et quelle stratĂ©gie, quel enjeu sont livrĂ©s Ă  l’occasion du rythme » (CR, 13, je souligne). La critiquedu rythme est alors celle que rend possible le rythme tel qu’H. Meschonnic le conçoit nouvellement. Le rythme ici est un complĂ©ment du nom.

Parcours du rythme

29Une fois exposĂ©s la situation critique et l’enjeu du rythme, le livre va pouvoir dĂ©velopper une critique de la notion de rythme telle qu’elle a Ă©tĂ© conçue par les traditions littĂ©raires et linguistiques. Faisant suite aux trois premiers chapitres d’exposition, une longue enquĂȘte, vaste et minutieuse, occupe le reste du livre. À la maniĂšre critique qui Ă©tait celle de Benveniste, elle reprend un Ă  un les discours de la critique et de la thĂ©orie littĂ©raires, de la poĂ©tique et de la linguistique, des sciences et de la philosophie du langage. Dans ce deuxiĂšme temps du texte, la « critique du rythme » devient la critique de ses usages, de ses acceptions et emplois, des traditions qui les ont permis. Le rythme y est un complĂ©ment d’objet.

30L’étude s’attache Ă  la critique des domaines qui ont entretenu historiquement des relations privilĂ©giĂ©es avec le rythme, au point d’en avoir confisquĂ© la dĂ©finition. Il s’agit de la musique et de la mĂ©trique. La premiĂšre semble perçue comme son domaine exclusif ou premier (« Le langage sans la musique », ch. IV). Meschonnic propose au contraire la recherche d’une spĂ©cificitĂ© qui restituerait Ă  chaque domaine la pertinence et la spĂ©cificitĂ© de ses moyens : « La musique ne signifie pas. Le discours, le poĂšme ne chantent pas. Aucun n’y perd. » (CR, 135) Il s’agit de reconnaĂźtre la mĂ©taphorisation qui en musicalisant la poĂ©sie, retire au langage la chance de signifier selon un rythme propre. La critique du mĂštre et des tentatives de quantification du rythme fait ressortir les limitations d’un rythme conçu comme « battement rĂ©gulier » (CR, 157) :

Alors que les rythmes cosmiques, biologiques paraissent s’accommoder de la dĂ©finition traditionnelle du rythme — puisqu’elle en est tirĂ©e et motivĂ©e, comme le montre l’étymologie traditionnelle —, le langage trouble l’unitĂ© interne du rythme‑rĂ©gularitĂ©. (CR, 147)

31Au sein d’un schĂ©ma mimĂ©tique d’harmonie entre l’homme et la nature, le langage trouble la fĂȘte parce qu’il est porteur d’histoire (« Le rythme sans mesure », ch. V). Une enquĂȘte Ă  travers les dictionnaires, encyclopĂ©dies et domaines des sciences humaines intĂ©ressĂ©s Ă  la dĂ©finition du rythme — linguistique, poĂ©tique, musique, philosophie (CR, 156 sq.) —, soit « vingt‑six tĂ©moins » (CR, 172), va rĂ©vĂ©ler « un seul discours » (CR, 172), liĂ© encore Ă  l’étymologie dĂ©mystifiĂ©e par Benveniste.

Or ce discours est faux. Non parce qu’il serait erronĂ©. Mais parce qu’il mĂȘle des ordres distincts, spĂ©cifiquement, historiquement : le cosmique‑biologique, et l’ordre historique, qui est celui du langage. (CR, 172)

32 À cette « thĂ©orie universelle du rythme » qui maintient « le primat du cosmique Ă  l’intĂ©rieur de l’anthropologie mĂȘme » (CR, 172), Meschonnic oppose une thĂ©orie du rythme qui historicise l’anthropologique par le langage. Il s’agit de « [f]orcer la thĂ©orie traditionnelle Ă  cĂ©der au discours » (CR, 172), c’est‑à‑dire abandonner la dĂ©finition — et la confusion — du rythme avec des paramĂštres techniques (la scansion, la mĂ©trique).

33Dans son examen des « élĂ©ments dont se compose la thĂ©orie traditionnelle » (CR, 176), Meschonnic propose que tandis que la mĂ©trique « se dispose dans le temps » (CR, 225), le rythme dispose le temps, l’organise : « Le rythme d’un texte fait du temps de ce texte une forme‑sens qui devient la forme‑sens du temps pour le lecteur. » (CR, 224) On est proche de la conception benvenistienne de l’homme dans la langue, pour laquelle « [c]’est par la langue que se manifeste l’expĂ©rience humaine du temps15 ». Critiquer le mĂštre permet de repenser la prosodie hors de la rime, la rime hors du mĂštre, pour concevoir le discours comme « une organisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e de l’écho » (CR, 262), qui mette fin Ă  l’opposition entre langage ordinaire et littĂ©raire, et lui substitue l’idĂ©e que la poĂ©sie maximalise ce qui pourrait ĂȘtre vrai de tout discours : « La pensĂ©e par la rime n’est qu’un cas particulier de la pensĂ©e par la signifiance, de la pensĂ©e‑rythme du poĂšme. » (CR, 263) La signifiance est ici comprise comme

l’organisation linguistique et translinguistique d’un sujet dans et par le langage, caractĂ©risĂ©e par l’insĂ©parabilitĂ© d’un message et de sa structure, d’une valeur et d’une signification. OĂč translinguistique signifie : qui dĂ©borde la linguistique de la phrase et de l’énoncĂ© par une pratique et une thĂ©orie de l’énonciation. (CR, 342)

34Dans cette conquĂȘte de l’historicitĂ© des modes de signifier s’impose aussi la rĂ©habilitation des rapports du poĂšme Ă  la voix. Il s’agit de lutter contre l’idĂ©e d’une naturalitĂ© de la voix, qui l’associe Ă  sa physiologie, au profit d’une historicitĂ© culturelle de la voix, dont rend compte l’histoire de la diction (« Le poĂšme et la voix », ch. VI). Le rythme permet de proposer que la voix inscrit le sujet dans son discours, dans le parlĂ© comme dans l’écrit, qu’elle ne ressortit pas seulement au domaine du vocal et de l’auditif, mais engage l’histoire du sujet. Meschonnic instaure ainsi un continu entre parlĂ© et Ă©crit Ă  travers une critique de la conception traditionnelle de l’oralitĂ©, qu’il revisite et remotive. Celle‑ci n’est plus le contraire de l’écrit, mais dĂ©finie comme « le rapport nĂ©cessaire, dans un discours, du primat rythmique et prosodique de son mode de signifier Ă  ce que dit ce discours » (CR, 280).

35Conçue comme unitĂ© rythmique participant des conditions d’historicitĂ© d’un texte, la page est un autre lieu stratĂ©gique.

La page Ă©crite, imprimĂ©e, met en jeu, comme toute pratique du langage, une thĂ©orie du langage et une historicitĂ© du discours [
]. C’est l’enjeu de la typographie. (CR, 299)

36Celle‑ci convoque un autre mode de signifier englobĂ© par le rythme : la vision (« Espaces du rythme », ch. VII). Poursuivant sa critique de la conception traditionnelle de l’oralitĂ©, la critique du rythme cherche Ă  ne pas disjoindre les catĂ©gories distinguĂ©es par une esthĂ©tique de la perception (regard, Ă©coute), qui sĂ©parent au sein du mouvement du corps dans le langage et du langage dans le corps :

Il n’y a pas d’un cĂŽtĂ©, l’audition, sens du temps, d’un autre, la vision, sens de l’espace. Le rythme met de la vision dans l’audition, continuant les catĂ©gories l’une dans l’autre dans son activitĂ© subjective, transsubjective. (CR, 299)

37Le rythme fait dialoguer les positions souvent tranchĂ©es de l’auteur et du lecteur, prĂ©sentĂ©s comme deux entitĂ©s distinctes dans un face Ă  face irrĂ©ductible d’individus. Il favorise une conception transsubjective de la subjectivation, qui crĂ©e un continu entre les sujets, passe de sujet en sujet, voire crĂ©e du sujet, celui‑ci conçu non plus selon le modĂšle cartĂ©sien d’une individualitĂ© volontaire, mais comme sujet poĂ©tique d’une individuation par le discours.

38Trois analyses littĂ©raires mettent en Ɠuvre la validitĂ© des propositions thĂ©oriques prĂ©cĂ©dentes, tout en pointant, par le choix de trois noms historiquement forts : Rimbaud, Apollinaire, Saint‑John Perse, des moments critiques limites de l’examen de la modernitĂ© (« Situations du rythme », ch. VIII). Ils se rĂ©vĂšlent porteurs d’enjeux propres Ă  rĂ©vĂ©ler les thĂ©ories sous‑jacentes de l’éthique et du politique qui grĂšvent l’analyse du poĂšme. C’est l’occasion d’une critique vigoureuse de l’hermĂ©neutique.

S’agit‑il d’éclairer ? demande Meschonnic. Pas plus que d’obscurcir. C’est la notion mĂȘme du comprendre que tout poĂšme remet en question, et chacun spĂ©cifiquement. (CR, 342)

39 Mais c’est l’examen critique de l’opposition ancienne « Prose, poĂ©sie » (ch. IX), autre effet du dualisme du signe, qui se rĂ©vĂšle l’un des enjeux majeurs du texte : « Prose, poĂ©sie : tous les problĂšmes thĂ©oriques et politiques de l’écriture, son historicitĂ©, sont en jeu dans cette opposition. » (CR, 395) C’est qu’elle sous‑tend la bipartition habituelle entre poĂ©sie comme aspect marquĂ© du langage et prose comme non‑marqué ; poĂ©sie comme lieu de l’image, de l’irrationnel, de l’émotif, et prose comme lieu de la rationalitĂ© intellectuelle et de la transparence du langage. Contre ce clivage, la critique du rythme dĂ©fend l’idĂ©e d’un rythme de la prose, portĂ© par sa prosodie, sa syntaxe, sa ponctuation, au lieu qu’elle soit le sans‑rythme.

40Les derniers chapitres s’enchaĂźnent plus rapidement. Meschonnic y revient sur la critique des procĂ©dĂ©s et des notions fondamentales de la mĂ©trique, pour « restituer la technique aux modes de signifier » (CR, 522) (« MĂ©trique pure ou mĂ©trique du discours », ch. X), avant d’explorer le « fondement numĂ©rique de la thĂ©orie traditionnelle du rythme » (CR, 569) et le devenir‑mathĂ©matique du texte littĂ©raire, qui, jusque dans les ludismes de l’écriture Ă  contraintes, continuent de faire obstacle Ă  une pensĂ©e du discours comme continu (« Nombres, bricolages », ch. XI). Contre le rythme envisagĂ© « dans ses relations au cosmos » (CR, 642) (« L’imitation cosmique », ch. XIII), il s’agit d’instaurer « une anthropologie du corps et du langage ensemble » (CR, 645) (« Critique de l’anthropologie du rythme », ch. XIV), Ă  mĂȘme de mettre fin au rĂ©gime de sĂ©paration du signe qui, de la poĂ©sie Ă  la psychanalyse, tend Ă  faire du corps un imitateur du langage plutĂŽt que son participant, Ă  concevoir un corps‑nature premier, prĂ©alable, hors de toute l’historicitĂ© de sa relation au langage. Or « le corps ne peut pas ne pas ĂȘtre en relation avec le langage, ni le langage avec le corps. Tous deux partagent la mĂȘme histoire, dans un individu. » (CR, 663) Au dernier chapitre, la rĂ©itĂ©ration de l’opposition dĂ©terminante entre rythme et signe (« Non le signe, mais le rythme », ch. XV) agit en guise de conclusion.

41Comme il a prolongĂ© la linguistique du discours de Benveniste par une poĂ©tique du discours, Meschonnic a mis en Ɠuvre par la critique du rythme une poĂ©tique du rythme qui permet de distinguer, et englobe, les autres rythmes du discours :

le rythme linguistique, celui du parler dans chaque langue, rythme de mot ou de groupe, et de phrase ; le rythme rhĂ©torique, variable selon les traditions culturelles, les Ă©poques stylistiques, les registres ; le rythme poĂ©tique, qui est l’organisation d’une Ă©criture. Les deux premiers sont toujours lĂ . Le troisiĂšme n’a lieu que dans une Ɠuvre. Ils dĂ©terminent chacun une linguistique du rythme, une rhĂ©torique du rythme, une poĂ©tique du rythme, la derniĂšre prĂ©supposant les deux autres. (CR, 223)

Conséquences de la critique du rythme

42Le rythme réclamé par Meschonnic débouche sur plusieurs conséquences importantes pour le langage et la littérature, et pour les études littéraires en particulier.

43La force de la critique du rythme est sa capacitĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler l’historicitĂ© non seulement des textes littĂ©raires, mais des discours critiques. « Toute pensĂ©e est Ă©mise avec un rythme qu’elle ne dĂ©couvre qu’en s’avançant : son aventure. » (CR, 303) La recherche de l’historicitĂ© permet ainsi de couper Ă  travers les traditions et les filiations Ă©tablies, de dĂ©faire les lignĂ©es qui ont solidifiĂ© l’aventure de la thĂ©orie en acquis immuables, de mettre un grain de sable dans l’engrenage de la chronologie — qui ne dit rien d’une histoire de la pensĂ©e. Que ce soit par un examen systĂ©matique des positions tenues Ă  l’égard d’un problĂšme, ou la mise au jour des possibles recĂ©lĂ©s par une thĂ©orie, H. Meschonnic Ă©labore sa pensĂ©e en solidaritĂ© ou en contrariĂ©tĂ©, plutĂŽt qu’en termes de descendance ou de dette, dĂ©ployant un autre systĂšme de « contemporanĂ©ité ». La recherche de l’historicitĂ© s’apparente en cela Ă  la mise au jour de la modernitĂ© des textes, qui sera le sujet d’un autre ouvrage16 : celle‑ci non pas confondue avec la nouveautĂ© mais ressortissant Ă  des textes qui n’ont pas « modifiĂ© que du passé », mais sont « les aiguilleurs du prĂ©sent et de l’avenir17 ». La modernitĂ© caractĂ©rise les textes qui font retour sur notre prĂ©sent, qui continuent de valoir hors de l’époque qui les a produites, ce qui ouvrira la voie Ă  une critique virulente du postmoderne18.

44L’historicitĂ© est ainsi critique de l’histoire littĂ©raire. Elle substitue Ă  une recherche de l’origine, qui voit dans les conditions de production d’une Ă©poque les conditions de production d’une Ɠuvre, une recherche du spĂ©cifique : ce que tel texte fait qu’aucun autre ne fait, et comment il le fait.

La critique du rythme ne consiste pas Ă  commenter un vers, ou un poĂšme, dont elle Ă©puiserait l’effet ou la valeur, dont elle dirait le sens, si lui‑mĂȘme ne l’a pas dit. Elle cherche comment ils signifient, et la situation de ce comment. (CR, 56)

45Ce qui fait d’elle une thĂ©orie et une recherche de la spĂ©cificitĂ©, par laquelle dĂ©gager les textes de « l’idĂ©ologie de la littĂ©rature, oĂč l’écriture se voit mal19 ».

46Dans cette vaste enquĂȘte opĂ©rĂ©e par l’intercession du rythme, le poĂšme se rĂ©vĂšle point d’achoppement ou d’ultime dĂ©monstration des thĂ©ories du langage et de la sociĂ©tĂ©. Lorsqu’il ne dĂ©signe pas le poĂšme de la poĂ©sie, point le plus fragile du langage sur lequel il se modĂšle, le poĂšme est un mot‑valeur de la poĂ©tique de Meschonnic, qui doit se comprendre diffĂ©remment. Il prend le sens d’un discours qui est Ă  lui‑mĂȘme sa propre invention, indĂ©pendamment du genre oĂč il s’exerce. D’oĂč la possibilitĂ© d’un poĂšme de la pensĂ©e, chez Spinoza par exemple20 ou chez l’auteur lui‑mĂȘme, dans le continu qu’il instaure entre l’écriture de la pensĂ©e et des poĂšmes, celles‑ci et l’écriture de la traduction. Et d’oĂč la possibilitĂ© d’un poĂšme de la traduction, qui ne traduise pas la langue mais le continu du langage21. La poĂ©tique alors en jeu se prend Ă  la fois comme la capacitĂ© d’un discours Ă  ĂȘtre une Ă©criture, l’invention d’une forme‑sens ; et comme la capacitĂ© d’une critique Ă  mettre au jour les moyens d’une telle forme‑sens : ses constituants, ses valeurs, son faire‑sens. C’est ainsi que peut ĂȘtre conçue une poĂ©tique de l’art : qui met la valeur d’un tableau, d’un film, d’un texte, d’une piĂšce chorĂ©graphique, non dans une Ă©motion perceptive supposĂ©e pré‑langagiĂšre, mais dans le faire‑sens opĂ©rĂ© par chacun de l’activitĂ© de l’Ɠuvre sur, par et dans son propre discours.

47La pensĂ©e du sujet autorisĂ©e par Critique du rythme est particuliĂšrement novatrice en ceci qu’elle ne met pas en scĂšne un retour de conscience ou de refoulĂ©, ni une figure de l’auteur ou de l’individu, mais l’activitĂ© d’une parole ou d’un texte, qui est de tout le discours.

Parce que le rythme n’est pas seulement un secteur du langage parmi d’autres, un niveau linguistique, comme le lexique ou la syntaxe, mais que, plus puissamment, il peut ĂȘtre pris comme la structuration d’ensemble de tous les signifiants, il est l’inscription du sujet dans l’ensemble de l’Ɠuvre comme systĂšme de valeurs de langage, Ă  travers le sens. (CR, 363)

48Cette conception globale de la subjectivitĂ© est une critique de l’approche parcellaire du littĂ©raire, notamment celle de la stylistique22, qui isole dans le texte des constituants qui y fonctionnent pourtant en systĂšme, s’y dĂ©finissent les uns par les autres. La poĂ©tique du rythme doit permettre Ă  l’inverse de dĂ©duire ces unitĂ©s du tout que fait l’Ɠuvre, qui qualifie et donc transforme les catĂ©gories de la langue et du style. C’est ce qui fait d’elle Ă  la fois une approche technique, qui ne nĂ©glige pas ce que l’Ɠuvre fait de, et Ă , la langue, et une approche qui refuse de laisser le rythme Ă  la seule technique.

49En outre, en reconnaissant les moyens historiques d’un corps‑langage comme modes de signifier d’un sujet Ă  travers son discours et son Ă©criture, la critique du rythme remet la vie dans les Ɠuvres, une vie non pas biologique, antĂ©discursive, mais insĂ©parable du langage. Ultimement, la poĂ©tique du rythme ouvre ainsi sur une poĂ©tique de la vie, qui conçoit l’activitĂ© de vivre comme une activitĂ© langagiĂšre et critique, sans cesse Ă  situer et reconfigurer, non pas linĂ©aire mais construisant d’instant en instant son historicitĂ©. Cette poĂ©tique semble l’horizon de possibilitĂ© le plus vif ouvert par Critique du rythme, encore entiĂšrement Ă  explorer. Si le rythme est l’aventure vivante d’un sujet dans le langage, il rend possible d’envisager « [u]n dire et un vivre pris comme un seul processus homogĂšne de langage23 », une poĂ©tique qui mette en Ă©vidence l’historicitĂ© du vivre humain.

Fortunes du rythme ?

50Critique du rythme est une Ɠuvre‑charniĂšre dans le travail d’H. Meschonnic. Qu’on en Ă©pouse ou non les prĂ©supposĂ©s ou les conclusions, le texte reprĂ©sente un travail colossal dans l’histoire de la pensĂ©e critique des trente derniĂšres annĂ©es. D’abord parce que son auteur, poĂšte, traducteur, linguiste, en dĂ©bordant du champ de compĂ©tence auquel l’assignait sa seule discipline acadĂ©mique, ouvrait la voie Ă  un nouveau modĂšle critique, une nouvelle façon d’analyser le texte littĂ©raire et de le traduire24. Ensuite parce que son enquĂȘte dans les thĂ©ories du rythme, en prenant acte des changements majeurs apportĂ©s par la linguistique au cours du xxe siĂšcle, rĂ©vĂ©lait Ă  quel point une thĂ©orie du langage informe chaque discipline des sciences humaines. Enfin parce qu’en adoptant le point de vue du langage et de la littĂ©rature comme prise nĂ©vralgique sur les thĂ©ories du social, de l’éthique et du politique, l’entreprise proposait une vision nouvelle de l’anthropologie qui mettait en cause le statut d’évidence acquis par la « logique du signe » au sein du fonctionnement des sociĂ©tĂ©s occidentales, pour fonder la subjectivation humaine sur cette autre leçon de Benveniste que « le langage ne sert pas Ă  communiquer, il sert Ă  vivre ».

51Trente ans aprĂšs sa sortie, Critique du rythme reste un texte difficile, ambitieux, d’une Ă©rudition et d’une longueur de vue considĂ©rables. Il reste aussi un essai au sens fort, un texte de pensĂ©e oĂč s’engage l’aventure critique d’un sujet, un systĂšme dans lequel plusieurs termes rĂ©historicisĂ©s par ce discours sont sans relĂąche solidaires. Il reste surtout le manifeste d’une nouvelle pensĂ©e du rythme, dont l’avenir paraĂźt encore Ă  faire.

52Plusieurs publications ont saluĂ© l’apport de Meschonnic pour les thĂ©ories du langage, de la littĂ©rature et de la traduction depuis les annĂ©es 200025. Ses continuations apparaissent dans les travaux du groupe Polart26, la modĂ©lisation de la maniĂšre27 et sa diffĂ©renciation d’avec le style28, l’élaboration d’essais de poĂ©tique appliquĂ©e (poĂ©tique de la relation29 ; poĂ©tique de la danse30), l’extension et la pluralisation de la notion de rythme au profit d’un questionnement notamment politique du monde contemporain31. La critique du rythme a Ă©galement essaimĂ© dans la critique anglo‑saxonne europĂ©enne32 et Ă©tats‑unienne33, ou la critique francophone d’outre‑Atlantique34, oĂč elle est Ă©tudiĂ©e pour elle‑mĂȘme et fait l’objet de traductions35. Un ouvrage didactique co‑écrit par Meschonnic a aussi vu le jour en 1998 qui clarifiait et rendait accessible aux Ă©tudiants les enjeux et la pratique de la notation rythmique dans l’analyse du texte littĂ©raire36. Pourtant, le changement de paradigme qu’autorisait la critique du rythme dans l’approche des thĂ©ories du langage et de la littĂ©rature semble encore largement inexploitĂ©, en France en particulier. Sa réédition pourrait indiquer le dĂ©but d’une nouvelle actualitĂ©. Pour une Ă©poque qui fait sienne la fin de l’Histoire et des grands rĂ©cits, qui voit l’histoire et la philosophie aussi bien que la possibilitĂ© du rĂ©cit littĂ©raire et son lien au rĂ©alisme affectĂ©es par une mise en cause de la narrativisation des formes de vie individuelles et collectives, le rythme paraĂźt plus que jamais avoir un rĂŽle Ă  jouer dans l’apprĂ©hension des nouvelles formes d’individuation et de subjectivation qui apparaissent dans l’art, la littĂ©rature, l’éthique et la politique Ă  l’aube du xxie siĂšcle. L’avenir du rythme ne ferait alors que commencer.