Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 13, numéro 6
titre article
Julia Peslier

L’invention des mondes : penser l’image de pensĂ©e

Marie-Haude Caraës & Nicole Marchand-Zanartu, Images de pensée, postface de Jean Lauxerrois, Paris : Réunion des Musées Nationaux, 2011, 127 p., EAN 9782711858040.

1Aux Ă©ditions de la RĂ©union des MusĂ©es Nationaux paraĂźt le beau volume Images de pensĂ©es, sous la direction de Marie-Haude CaraĂ«s et de Nicole Marchand-Zanartu, « des figures au bout d’une longue quĂȘte dans tous les champs du savoir » (p. 7), des « figures — schĂ©mas, dessins, plans, diagrammes, trajectoires, tracĂ©s, Ă©chelles — créées pour apprivoiser ce que le langage est impuissant Ă  saisir : le surgissement de la pensĂ©e dans son effervescence secrĂšte » (p. 8). La soixantaine d’énigmes ici rassemblĂ©es en constitue une nouvelle, plus Ă©tendue : qu’est-ce que nous apprend la collection des images de pensĂ©e ? Quelles leçons, quel jeu de dĂ©chiffrement, quelles trouvailles d’intelligence est-on amenĂ© Ă  dĂ©ployer, au fil de ces pages composites ? Propices Ă  esquisser une archĂ©ologie de la modernitĂ© et des sciences et arts qui s’y dĂ©ploient, les manuscrits, Ɠuvres et documents rĂ©unis autour de ce syntagme — l’image de pensĂ©e — nous questionnent de maniĂšres exploratoire et Ă©pistĂ©mologique sur la culture occidentale du xixe et du xxe siĂšcles et ses grands mo(nu)ments de pensĂ©e.

2Les traversĂ©es comparatistes qu’on effectue dans l’ouvrage tĂ©moignent d’une dissĂ©mination de certaines formes graphiques afin de penser, d’imaginer ou de fonder quelque chose qui commence et qui fait ensuite date. Leur inventeur dessine et Ă©crit par images pour mettre Ă  jour une discipline ou un courant de pensĂ©e (Rudolf Steiner et son projet d’anthroposophie en 1924), pour composer une Ɠuvre (tels les « tableaux dĂ©tachĂ©s » de Claude Simon pour La Route des Flandres sur le mode de la table de montage), pour crĂ©er une institution (Langlois et la CinĂ©mathĂšque Française, Klee et l’école du Bauhaus Ă  rĂ©former, Queneau pour la galerie d’art L’ƒil) ou, encore, pour servir une idĂ©ologie ou une utopie (Printsipy de la NOT /Nauchanaia Organizatsiia Truda1 de l’artiste constructiviste Gustav Klucis). Partant d’un geste typologique pour cartographier l’ouvrage, on s’interrogera sur la dĂ©finition mĂȘme d’une « image de pensĂ©e », thĂšse centrale des auteurs qui est d’emblĂ©e une proposition suggestive et proprement critique, ayant pour charge de nommer certaines images parmi d’autres dans la grande iconothĂšque de la pensĂ©e.

DĂ©finitions, limites et extensions : l’approche typologique

3Le dĂ©sir de classement fait surgir une typologie imagĂ©e des modalitĂ©s pour consigner la pensĂ©e, entre le dessin et la mĂ©taphore, entre la naĂŻvetĂ© figurative et la complexitĂ© de l’abstraction. Images gĂ©omĂ©triques, anthropomorphes, abstraites, tabulaires, arborĂ©es ou rhizomatiques, ces documents pensent par analogie et associent configuration spatiale et imagination critique (voir la typologie en annexe). La mĂ©taphore du corps humain rend compte d’une organisation, de ses fonctions et foyers nĂ©vralgiques, l’arbre, de ses racines Ă  ses embranchements, nomme un certain rapport au savoir et Ă  la gĂ©nĂ©alogie, le cercle, pupillaire, Ă©voque le regard panoptique, le temps cyclique, le mouvement de la pensĂ©e conçu comme art de mĂ©moire, roue chromatique et totalitĂ© illimitĂ©e, qu’on saisit d’un seul regard. La typologie latente de ces images tient parfois d’un abĂ©cĂ©daire Ă  la PrĂ©vert, signe de la diversitĂ© des emprunts et du bricolage constitutif de la pensĂ©e.

4Du geste du classement provient le goĂ»t de la comparaison. Or, si l’essai typologique est premier, il est ardu de commenter ensemble les matĂ©riaux divers du volume, de les rassembler en une synthĂšse, d’en tirer des conclusions, voire une dĂ©finition stricte de ce que serait une image de pensĂ©e. La focalisation sur chaque document rapportĂ© Ă  l’Ɠuvre ou l’évĂ©nement qu’il associe paraĂźt plus Ă©vidente, plus fascinante que le geste comparatiste entre des modes graphiques pour bĂątir et dĂ©construire la pensĂ©e, puisque le caractĂšre hĂ©tĂ©roclite mĂȘme de cette collection rend hasardeux la gĂ©nĂ©ralisation. La prĂ©face des auteurs et la postface signĂ©e de Jean Lauxerrois tĂ©moignent elles aussi de cette tentation du vertige que constitueraient la synthĂšse et la prĂ©fĂ©rence vers une saisie par approximation.

5D’oĂč le caractĂšre particuliĂšrement problĂ©matique d’une dĂ©finition unique autour du syntagme « image de pensĂ©e » avancĂ© par M.‑H. CaraĂ«s et N. Marchand-Zanartu. Il s’agirait, au‑delĂ  de sa comprĂ©hension subjective, de l’aborder en ces termes :

Nous devrions aller plus loin que la simple intuition. L’idĂ©e de systĂšme sera dĂ©terminante. La figure ne devient image de pensĂ©e qu’à condition d’ĂȘtre dans des exigences de relation oĂč les signes fonctionnent entre eux. (p. 11)

6DĂ©finition qu’elles assouplissent ensuite, en insistant sur la nature potentiellement souterraine, indicielle, de la relation :

Les liens sont parfois directs, parfois tĂ©nus : au fond, il n’y a rien de plus souple ni de plus mallĂ©able que la relation qui ne se dĂ©voile jamais totalement, procĂ©dant par indices. Image, pensĂ©e, systĂšme, la solidaritĂ© de ces trois termes sera dĂ©sormais au cƓur de notre recherche. (ibid.)

7De lĂ  dĂ©coule le nĂ©cessaire dĂ©sherbage parmi la grande iconographie des images ayant partie liĂ©e avec la pensĂ©e — dire ce qu’elles sont, ces images de pensĂ©e auxquelles les auteurs veulent donner consistance, c’est Ă©galement dĂ©terminer ce qu’elles ne sauraient ĂȘtre :

Nous abandonnons sans regret les belles figures de la cosmologie, de l’astronomie, de l’anatomie, de la physique, les cartes, mappemondes et atlas de toutes Ă©poques ; les arbres de la connaissance, les gĂ©nĂ©alogies, les grands classements, la taxinomie sous ses formes d’addition, d’entassement, de listes, etc. Nous Ă©loignons aussi les mirages esthĂ©tiques, les tracĂ©s en tous genres qui ne sont que gestes ou broderies, nous Ă©cartons les images des thĂ©ories systĂ©miques, les mouvements artistiques qui utilisent le schĂ©ma comme territoire formel. Des esprits joueurs nous signalent des images sans systĂšme, des systĂšmes sans images, des images sans pensĂ©e et sans systĂšme. (ibid.)

8Cette dĂ©finition sur le mode de la nĂ©gation invite Ă  nouer un dialogue critique avec les auteurs du rĂ©cent ouvrage Penser l’image, sous la direction d’Emmanuel Alloa aux Presses du rĂ©el, et autour de leurs variations sur « ce que l’image donne Ă  penser2 », sur l’« image pensive » extrapolĂ©e de Barthes3 et la « pensivitĂ© de l’image »4, ou encore sur la « main pensante5 ». Sous cette belle expression, Horst Bredekamp reprend d’ailleurs des images et des documents manuscrits qui entrent en correspondance avec ceux rassemblĂ©s par M.‑H. CaraĂ«s et N. Marchand-Zanartu, dans un article oĂč il s’intĂ©resse de maniĂšre passionnante aux rapports entre image et science, depuis l’illustration dans les revues scientifiques aux dessins originaux d’un nƓud de jarretiĂšre de Leibniz et Ă  sa cosmologie. S’il aborde diffĂ©rentes images davantage sur le plan monographique que typologique, la liste qu’il esquisse en filigrane prĂ©sente des analogies troublantes avec celles que l’on retrouve dans Images de pensĂ©e : double hĂ©lice, lune de GalilĂ©e, nƓuds de Leibniz, corail de Darwin, Ɠil de Mach, spirale de Crick, voici bien des cercles, des arbres, des yeux, des spirales plus ou moins compliquĂ©es qui viennent nommer quelque chose de la pensĂ©e par le dessin.

Un musée imaginaire, curieux et mélancolique

9Au dĂ©part de leur introduction, un manuscrit de Freud, le Sexualschema (1895), « une Ăźle au trĂ©sor oĂč se cacherait la mĂ©lancolie. Un territoire inventĂ© avec son contour tremblĂ©, ses dĂ©tours, ses flĂšches, ses pointillĂ©s ». Il y a dans leur approche un rapport souterrain Ă  la genĂšse de la pensĂ©e, le dĂ©sir de la surprendre Ă  son commencement, dans sa fulgurance et son Ă©nigmatique mode d’apparition. On y trouve une parentĂ© lointaine avec les documents iconographiques des ÉlĂ©ments de critique gĂ©nĂ©tique, rassemblĂ©s par Almuth GrĂ©sillon. Son essai pour « lire les manuscrits modernes »6 prenait pour objet d’étude « les manuscrits de travail des Ă©crivains en tant que support matĂ©riel, espace d’inscription et lieu de mĂ©moire des Ɠuvres in statu nascendi »7. Ce qui frappe cependant ici, c’est l’ambition du volume et son pari difficile : une volontĂ© ferme d’explorer le vaste champ des sciences humaines et des crĂ©ations artistiques, afin de considĂ©rer la spĂ©cificitĂ© de la pensĂ©e non tant dans le processus d’élaboration d’une Ɠuvre (une vision monographique et analytique, qui justifierait de longs paragraphes explicatifs pour chaque document iconographique exposĂ©) que dans la frĂ©quentation des autres singularitĂ©s, analogies et irrĂ©gularitĂ©s de contact entre des pensĂ©es disparates, issues de champs disciplinaire, de langues, d’historicitĂ©s et de figures contrastĂ©es, et ouvrant des horizons. Au sens du MĂ©phistophĂ©lĂšs de ValĂ©ry, derriĂšre la beautĂ© Ă©clatante du recueil, c’est bien lĂ  un Enfer qui sommeille :

Il m’est passĂ© des milliards d’ñmes par les ongles, et qu’ils s’en soient tirĂ©s, qu’ils y soient demeurĂ©s, j’ai observĂ© quel petit nombre sur cet Ă©norme nombre Ă©tait celui des ĂȘtres sans pareils. J’ai vu des dix mille CĂ©sars, aussi brillants que Jules, des Sophocles, des ArchimĂšdes, des Platons, des Confucius, des PraxitĂšles Ă  foison. [
] C’est un des jolis coups d’Ɠil de chez moi. [
] Il me suffit, lĂ -bas, de mettre le gĂ©nie avec le gĂ©nie de mĂȘme espĂšce, pour jeter et maintenir dans le dĂ©sespoir Ă©ternel tous les orgueilleux de grand style
 [
] Si l’on savait la surabondance de ce qu’il y a de plus rare et la quantitĂ© des hommes de premier ordre par millier de siĂšcles, le diamant de l’orgueil tomberait Ă  zĂ©ro
8

10Et derriĂšre l’image de tant de crĂąnes, pensant Ă  imaginer la pensĂ©e, c’est la vanitĂ© mĂȘme des pensĂ©es accumulĂ©es dont nous parcourons quelques‑uns des spĂ©cimens les plus brillants et aboutis de la modernitĂ©, et d’autres plus anonymes ou anecdotiques, mais prĂ©sentĂ©s lĂ  pour l’art de la galerie — portraits, disciplines et arts, pensĂ©es inventĂ©es dans le dessin et images notant le savoir.

11RĂ©veiller ces belles endormies dans les fonds d’archives, les tiroirs et les musĂ©es, mĂ©diter sur les commencements et les fins de la pensĂ©e, sur ses sauts, d’une discipline Ă  l’autre, faire jaillir ses rebonds et ses anachronismes fĂ©conds d’une Ɠuvre Ă  celles de continuateurs, tels sont quelques-uns des moteurs de cette collection. Grande enquĂȘte qui pourrait amener de nouveaux volumes, c’est rĂ©ellement en termes de « continent » (p. 8) et de chanson circulaire que les deux investigatrices l’évoquent dans leur prĂ©face, esquissant une double mĂ©taphore : celle de la terra incognita et celle du mouvement infini, spiralĂ©, de la comptine et de son jeu de kyrielle.

12L’effort de classification avait Ă©tĂ© vite Ă©cartĂ©, M.‑H. CaraĂ«s et N. Marchand-Zanartu s’autorisant de Buffon et de son conseil aux naturalistes consistant Ă  ne pas vouloir tout systĂ©matiser. Il y a pourtant vertige et spĂ©culation. À quelles fins errer dans ce volume, en contempler indĂ©finiment les pages, s’efforcer d’en tirer la substantifique moelle, s’il semble improbable d’en saisir le tout et toujours prĂ©fĂ©rable d’en aborder le sens par le dĂ©tail et la lecture de prĂšs — l’attrait d’une couleur, d’un auteur, d’une forme, d’une langue, d’une discipline qui nous pousse Ă  aller plus avant dans l’exploration ? Est‑ce Ă  titre de catalogue d’exposition expĂ©rimentale qu’il faut le considĂ©rer, comme un prĂ©cipitĂ© ou un produit dĂ©rivĂ© d’un musĂ©e de curiositĂ© sur la pensĂ©e et ses graphiques ? Quelle serait son utilitĂ© pour nous, Ă  l’heure oĂč se multiplient les expositions de manuscrits de travail ? Dans sa Postface, « Éloge de l’imagination graphique », Jean Lauxerrois vient par ailleurs mettre en crise le terme mĂȘme d’« images de pensĂ©e », face Ă  la diversitĂ© des documents proposĂ©es et la « dĂ©routante variĂ©tĂ© du lexique » dĂ©ployĂ©e par les auteurs pour les dĂ©crire :

Figure, schĂšme, schĂ©ma, dessin, dessin prĂ©paratoire, esquisse, croquis, tracĂ©, griffonnage, gribouillage, hiĂ©roglyphe, diagramme, organigramme, carte, cartographie, gĂ©nĂ©alogie, arbre, arborescence, dispositif, combinatoire, projet, projection, allĂ©gorie, vision, illumination, utopie, scĂšne, archĂ©type, paradigme, modĂšle, matrice, idĂ©alité  l’image de pensĂ©e est tout cela Ă  la fois. (p. 115‑116)

13D’oĂč la mĂ©lancolie inhĂ©rente Ă  cette semblance de catalogue dĂ©raisonnĂ© ou dĂ©raisonnable, d’un imaginaire musĂ©e de la pensĂ©e par image. Au rebours du mouvement induit par la curiositĂ©, il est en effet question d’éprouver la mĂ©lancolie du savoir et sa station, celle d’un savoir non plus encyclopĂ©dique, technique et ainsi clos dans son historicitĂ© mĂȘme mais bien plutĂŽt fragmentaire, sporadique, rhapsodique. Face Ă  tant de champs de sciences, le lecteur le plus avisĂ© fait aussi l’expĂ©rience de ses limites, de ses ignorances dans le dĂ©chiffrement de tel ou tel document (qu’il s’agisse de la langue, de l’Ɠuvre critique, du contexte historique, des enjeux disciplinaires). Certaines images de pensĂ©e seront pour lui Ă©videntes, fulgurantes, dĂ©cisives. D’autres garderont leur mystĂšre, leur beautĂ© ornementale, ou leur illisibilitĂ© mĂȘme, sans qu’il y puisse distinguer l’évĂ©nement de l’anecdote, sinon Ă  se contenter de comprendre par les quelques lignes de prĂ©sentation de chaque document, c’est‑à‑dire d’une connaissance de seconde main, pratique mais insuffisamment appropriĂ©e. D’oĂč un Ă©trange programme de lecture qui se dĂ©duit peu Ă  peu, entre passion et indiffĂ©rence possibles.

Un livre à plusieurs entrées

14C’est un livre Ă  plusieurs entrĂ©es, que le dispositif de la collection dessine alors. Nous en esquisserons quelques‑unes, sans souci d’exhaustivitĂ©, dans une seule optique : donner l’envie d’y aller voir de plus prĂšs, afin que, de ces images de pensĂ©es, s’en engendrent de nouvelles et que commence l’art des cartographies pour la pensĂ©e en et par images.

Mode de lecture 1 — Comment la pensĂ©e imagine-t-elle et Ă  quelles fins ?

15Quelle est la forme de la pensĂ©e et pour dire quoi ? Est-elle chape, labyrinthe, arbres, cercles ou soleil ? Quand commence-t-elle Ă  prendre un moule, un geste figuratif, un trait et une palette pour mieux exprimer sa teneur et son Ă©nergie ? À savoir : rayonne‑t‑elle, s’épanouit‑elle en corolle, se dissĂ©mine‑t‑elle en rhizome, se dĂ©cline‑t‑elle en chromatisme ou s’échelonne‑t‑elle en grades successifs ? Comment s’origine‑t‑elle dans les graphes, listes, cercles, tableau, rĂ©seau inscrits dans le format d’une page ? Leurs fins sont plurielles, elles sont notamment l’expression de concept neuf (l’exemple de Freud et du Sexualschema), de classification inĂ©dite (MendeleĂŻv et le classement des Ă©lĂ©ments chimiques selon leur masse atomique) et d’institution Ă  fonder (Bauhaus, CinĂ©mathĂšque française), d’explicitations d’Ɠuvre pour soi et pour les autres (ainsi le cours de Nabokov sur Dr Jekyll et Mister Hyde, la cartographie d’À la recherche du temps perdu par Joseph Czapski pour ses co‑dĂ©tenus en 1940‑1941, les explications de Marcel Griaule sur la cosmogonie Dogon, le cours de Ricoeur) des notes prĂ©paratoires (Darwin sur L’Origine des EspĂšces, par exemple).

16D’autres questions demeurent ailleurs, face Ă  la collection prĂ©sente, qui emprunte, aprĂšs l’introduction, non plus la voie du catalogue, mais celle de l’atlas, annonçant les manuscrits par le titre de Planches. Qu’est-ce que la pensĂ©e imagine et comment s’imagine-t-elle, en rĂ©inventant l’espace de la page, afin de trouver sa pulsation propre ? Que cartographie-t-elle au juste, entre le dessin et l’écriture, quand la pulsion du graphomane s’empare d’une pensĂ©e et le pousse Ă  la dessiner ? Le juriste Paul Otlet, crĂ©ateur avec Henri Fontaine du systĂšme de la Classification dĂ©cimale universelle et fondateur du Mundaneum, note ainsi, Ă  propos de ce besoin impĂ©rieux de s’appuyer sur le dessin pour commencer Ă  penser :

Je constate qu’il me faut dessiner certaines idĂ©es, certains graphismes. Et c’est de la tĂȘte que je fais le mouvement qui les dessine : un cercle, un triangle, une ligne. C’est la continuation du mouvement qui me fait parler mentalement. J’articule mentalement et quand il n’y a plus Ă  parler mais Ă  dessiner, je dessine de la tĂȘte et de la mĂąchoire. (p. 84)

Mode de lecture 2 — Rythme de la pensĂ©e, de son invention Ă  sa lecture

17À quelle vitesse se propage‑t‑elle ? Quel est son tempo, quelles sont sa pulsion, sa frĂ©quence, qui font que la main recourt au dessin plutĂŽt qu’au mode d’une disposition textuelle plus traditionnelle, rĂ©digĂ©e et linaire ? Dans le manuscrit se lisent tous les Ă©lĂ©ments qui ressortissent au tempo de la pensĂ©e, pour reprendre le terme efficace de Patrice Loraux9, de l’urgence de la notation Ă  la lenteur de la somme Ă©rudite, du rythme rĂ©gulier de la liste, aux freinages des frottements dans les idĂ©es, manifestes par les Ă©numĂ©rations, les zones, les expressions laissĂ©es en blanc ? On se souviendra ainsi que de Pascal face Ă  ses pensĂ©es, Barthes Ă©voque « le lĂącher, la vitesse, la “roue libre” » dans La PrĂ©paration du roman10.

18L’inachĂšvement constitutif du croquis de pensĂ©e — qu’il s’agisse de son caractĂšre programmatique qui demande le dĂ©ploiement ou de sa fonction de synthĂšse qui appelle la rĂ©daction, fait place Ă  la densitĂ© et Ă  l’intensitĂ© de ces notations. LĂ  oĂč A. GrĂ©sillon proposait une « histoire des pratiques d’écritures », dans son ouvrage prĂ©cĂ©demment citĂ©, on trouverait dans ces pages une esquisse possible des pratiques de pensĂ©es et de leurs temporalitĂ©s juxtaposĂ©es — celles de l’écriture et de la conception, celles de la saisie rapide par dĂ©chiffrement et errance, celles alenties de la mĂ©ditation et de la mise en relation avec l’esthĂ©tique d’une Ɠuvre, l’historicitĂ© d’une discipline ou la globalitĂ© d’une crĂ©ation. Une telle observation rejoint d’ailleurs celle de Horst Brodekamp :

À partir de ces quelques exemples que sont les dessins et les lignes se tissant Ă  la frontiĂšre entre la pensĂ©e et ses matĂ©rialisations, il s’agissait de montrer que ceux-ci dĂ©ploient une force de suggestion propre que ne partage aucune autre forme d’expression. IndĂ©pendamment d’un quelconque talent artistique, le dessin incarne, comme premiĂšre trace du corps sur le papier, le plus immĂ©diatement la pensĂ©e. [
] L’histoire de la « main pensante » qui dessine — et tout particuliĂšrement des mains scientifiques — est loin d’ĂȘtre Ă©crite : on peut espĂ©rer qu’elle suscite Ă  l’avenir davantage l’intĂ©rĂȘt des historiens d’art.11

Mode de lecture 3 — comment dĂ©finir l’image de pensĂ©e

19L’image de pensĂ©e est crĂ©ative et ingĂ©nieuse — elle a Ă  voir avec une inventivitĂ© critique, poĂ©tique, notionnelle, de configuration, qui peut s’exercer par le dessin pour produire diffĂ©rentes opĂ©rations de la pensĂ©e — des sommes, des rĂ©ductions, des synergies, des Ă©toilements, des anamorphoses ou des analogies, des mĂ©taphores dessinĂ©es ou des « formules visuelles » selon l’expression d’Horst Bredekamp12.

20L’image de pensĂ©e est Ă©clairante — elle a le pouvoir de faire sens pour son auteur comme pour son lecteur. Elle joue sur les vides et les pleins, sur les gammes chromatiques, sur les ombres et les lumiĂšres pour construire, par la vision, sa propre efficace, ses masses et ses foyers de concentration, ses lieux de suspensions et d’inachĂšvement. Elle met en lumiĂšre quelque chose de la pensĂ©e et de son Ă©piphanie, au sens joycien.

21L’image de pensĂ©e est rythmique — elle ponctue, scande, procĂšde par accĂ©lĂ©ration et suspension, elle est tout sauf une station, un arrĂȘt sur image contemplatif, puisqu’elle est toujours Ă  la frontiĂšre de l’Ɠuvre et de l’esquisse, sur le seuil d’intelligibilitĂ©.

22L’image de pensĂ©e est dynamique — elle induit un mouvement duel de lecture et de recherche, elle pense avec l’espace, la disposition, le dĂ©placement. Exemplaire en serait ici le Parcours d’atelier de William Kentridge, oĂč il associe idĂ©es, notions, gestes et impressions Ă  des tracĂ©s au sol reconstituĂ©s qu’il a faits, en cheminant dans son atelier, remarquant Ă  la maniĂšre de Montaigne et de sa librairie, que :

L’atelier est un espace fermĂ©, physiquement et psychiquement, comme un cerveau en plus grand : la dĂ©ambulation dans l’atelier est l’équivalent des idĂ©es qui tournent dans la tĂȘte, comme si le cerveau Ă©tait un muscle que l’on pourrait exercer pour le mettre en condition et amĂ©liorer ses performances. (p. 27)

23Cette nĂ©cessaire spatialisation de la pensĂ©e serait donc un emboĂźtement de crĂąnes : l’atelier clos pour ĂȘtre une extension et un redoublement de la boĂźte crĂąnienne. L’image de pensĂ©e qu’il produit serait l’enregistrement de cet enchĂąssement, oĂč l’encadrĂ© rouge et les bords de la page reconfigurent l’inclusion de la boĂźte crĂąnienne dans la piĂšce de travail.

24L’image de pensĂ©e est persistante – elle est visuelle, immĂ©diate et sĂ©duisante et dans le mĂȘme temps elle possĂšde une durĂ©e, un aprĂšs coup, qui invite Ă  y faire retour, Ă  la percevoir sur le mode d’un processus. Ce serait vrai et Ă  des titres diffĂ©rents pour l’auteur et pour le lecteur, et ce serait aussi quelque chose qui s’apparente Ă  ce que Barthes remarquait sur la Notatio :

Jusqu’ici, j’ai parlĂ© de la Notatio comme d’une capture sur le vif, comme si un accord instantanĂ© entre ce qui est vu, observĂ© et ce qui est Ă©crit  En fait, trĂšs souvent, un aprĂšs-coup de la Notatio : Nota, ce qui, aprĂšs une sorte de latence probatoire, revient malgrĂ© soi, insiste Ce que la MĂ©moire doit prĂ©server, ce n’est pas la chose, c’est son retour, car ce retour a dĂ©jĂ  quelque chose d’une forme — d’une Phrase Nota : participe un peu du phĂ©nomĂšne « esprit de l’escalier » : la vivacitĂ© dĂ©placĂ©e, la vivacitĂ©-retard.13

25L’image de pensĂ©e est secrĂšte — elle a une vertu d’équation et d’énigme, une allure de formule, mettant en rapport des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©roclites, des savoirs, des relations, de façon neuve et complexe, enchevĂȘtrĂ©e. MĂȘme son apparente facilitĂ© est toujours un mystĂšre, quant Ă  l’image de pensĂ©e d’emblĂ©e complexe, elle a des formes de labyrinthes.

26Il y a lĂ  une dimension paradoxale Ă  l’épreuve de la lecture, qui vient imposer la lenteur, la durĂ©e de l’approfondissement, de l’immersion dans l’image, son systĂšme et sa puissance de suggestion. Le recueil est un arrĂȘt sur image — sur images de pensĂ©e s’entend. Le lecteur est amenĂ© Ă  opĂ©rer par stations successives, Ă  plonger en profondeur dans la matĂ©rialitĂ©, la conceptualisation et le rĂ©bus que chaque image de pensĂ©e contient. Or, c’est aussi un lieu de compulsion, de consultation, de pages tournĂ©es, afin que la dynamo de la pensĂ©e se remette en marche, d’une image l’autre, pour la passion des Ă©nigmes et le plaisir du dĂ©chiffrement. Retour Ă  Barthes : quelque chose de l’ordre du punctum, du tilt et du haĂŻku14, ou quelque eurĂȘka du dĂ©chiffreur de mystĂšre constitueraient la part essentiellement ludique de cette collection d’images. Au final, ce qui transite dans ces manuscrits, c’est davantage le mouvement de son intellection et le goĂ»t de sa frĂ©quentation (sur le mode d’hapax pour chaque auteur invitĂ©), que sa capacitĂ© Ă  s’inscrire dans une typologie des images de pensĂ©e Ă  travers leurs formes tantĂŽt abstraites, tantĂŽt figuratives, s’approchant parfois du calligramme.

Mode de lecture 4 — Lecture de loin, lecture de prĂšs — une pratique du changement d’échelle

27La lecture quitte le mouvement linaire pour se dĂ©ployer en de multiples vecteurs, que chaque document prĂ©sentĂ© contient. Elle quitte d’autant plus le mode cursif qu’elle invite Ă  se prolonger, dans une dynamique exploratoire de la bibliothĂšque, des arts, des sciences, des institutions et des musĂ©es ici fondĂ©s. On peut relire Les Derniers rois de ThulĂ© de Malaurie, face Ă  la seule passion du document de couverture, qui figure en pointillĂ© et en amas les gĂ©nĂ©rations d’Inuits, et dont les tracĂ©s parfaitement concentriques sont comme organisĂ©s et dynamisĂ©s par des sĂ©ries de points joints, dĂ©sordonnĂ©s, Ă  la maniĂšre d’un trou creusĂ© dans la glace pour pĂȘcher et de ses fractures irrĂ©guliĂšres liĂ©es Ă  la cassure. C’est alors qu’on peut se demander ce que deviennent les hommes dans l’image de pensĂ©e : qu’ils soient notĂ©s par des points bleus, en une constellation, qu’ils soient la figure d’oĂč s’engendre et se dessine la pensĂ©e, qu’ils soient des noms disposĂ©s sur le papier selon des arborescences et des gĂ©nĂ©alogies, qu’ils soient mis en piĂšce, en dĂ©tail, en blason, en armĂ©e pour exprimer l’idĂ©e Ă  forger ou rĂ©duit Ă  l’emblĂšme de la main pensante.

28DĂšs lors, la puissance de la notation ne vient pas seulement de sa temporalitĂ©, de son tempo et de son historicitĂ© pour une dĂ©marche de pensĂ©e — le moment critique, fondateur ou dĂ©cisif qu’elle enregistre et dĂ©termine en mĂȘme temps pour son auteur, mais bien de l’effort de contention, de relecture, de recherche qu’elle nous porte Ă  produire, Ă  partir d’un simple document, et de sa mise en relation avec l’ensemble d’un livre, d’une pensĂ©e, d’une Ɠuvre. La patience appelĂ©e par ces documents est infinie — patience au sens aussi des cartes que l’on pose sur une table opĂ©ratoire pour y scruter des lignes de passĂ©s, des forces en prĂ©sence, des perspectives pour l’avenir. On pourrait y dĂ©penser quelques heures de plus, y dĂ©couvrir de nouvelles images de pensĂ©e — un tome 2. On fait retour sur son propre mode d’inscription, de constitution et d’écriture du savoir, entre le discontinu et le continuum, le rhapsodique et le suggestif, le dĂ©sir de synthĂšse et le mouvement vers l’inachevĂ©. On y peut aussi emprunter de nouvelles modalitĂ©s — des dispositions, des colorations, des modes de notations — pour consigner et agencer ses idĂ©es, ses thĂšses, ses questions afin d’en habiter le mouvement, lĂ  oĂč le dessin, le graphe, le gribouillage prennent une dimension matricielle et font penser autrement ce que l’on n’a pas encore commencĂ© Ă  penser. La mĂ©thodologie a beaucoup Ă  apprendre de ses images de pensĂ©e et de leurs rythmes divers, diffus, profus.

SynthĂšse

29C’est un ouvrage original et passionnant que ces Images de PensĂ©e rassemblĂ©es par Marie-Haude CaraĂ«s et Nicole Marchand-Zanartu, tant dans sa facture, sa composition choisie, son cheminement suggestif, son chatoiement d’encres et de dessins. Couvrir « tous les champs du savoir », nommer les manuscrits et textes fondateurs d’une dĂ©marche de pensĂ©e (disciplinaire, institutionnelle ou artistique), recueillir les formes imagĂ©es de la pensĂ©e notĂ©e, telles sont les ambitions qui ont guidĂ© l’esprit de la collection ici prĂ©sentĂ©e. Si d’aucuns ont reprochĂ© aux auteurs le caractĂšre succinct des analyses monographiques, (les documents sont exposĂ©s comme autant de tableaux ou d’Ɠuvres graphiques d’une scĂ©nographie plus vaste de la pensĂ©e), la finesse et la beautĂ© intrinsĂšques du volume, l’originalitĂ© de la dĂ©marche adoptĂ©e, favorisent le (r)Ă©veil de la curiositĂ© et sollicitent un effort de culture, toujours bĂ©nĂ©fique, ce dont tĂ©moigne l’accueil trĂšs favorable qu’il reçoit de la critique.

Proposition de classement typologique :

30— graphes et schĂ©mas dynamiques pour concevoir un panorama d’avant-gardes artistiques (les recherches pour rĂ©aliser la couverture de l’exposition « Cubism and Abstract Art » par Alfred H. Barr, en 1936, celle de Marinetti sur les courants d’innervation et d’affinitĂ©s — les‑ismes — avec le futurisme, celui de Lars Vig sur les pratiques religieuses Malgaches) ;

31— tableaux, diagrammes et cartographies pour synthĂ©tiser une histoire ou un quotidien (par exemple tableau de Merce Cunningham pour la chorĂ©graphie de Suite by chance, diagramme de Louis I. Khan pour Ă©difier une Ă©glise, cartographie pour totaliser la somme de connaissances tirĂ©e du magistral De architectura de Vitruve, selon une proposition de Bernard Cache et celle sur les questions liĂ©es au quotidien par les artistes Peter Fischli et David Weiss) ;

32— arbres et rĂ©seaux pour reprĂ©senter les relations (le travail de Mark Lombardi sur les scandales financiers et politiques , le faux organigramme d’un parti national-fasciste que Pavel Florenski se voit contraint de dessiner, comme preuve de sa trahison sous le rĂ©gime de Staline), les processus (celui du physicien Stephen Wolfram, Ă  propos du « Comportement d’un automate cellulaire de rĂšgle 18) », les affinitĂ©s terme Ă  terme (ValĂ©ry et une page de ses Carnets, oĂč l’on retrouve des Ă©lĂ©ments de sa poĂ©tique et de foyers d’attention, par substantifs clĂ©s), mais Ă©galement pour figurer l’architecture hypertextuelle Ă  l’ùre d’internet (le site web du site DĂ©sordre de Philippe de Jonckheere15, le schĂ©ma tirĂ© de What’s on my Mind, par Theodor H. Nelson, inventeur du concept d’hypertexte et du projet Xanadu), les passages d’état et les Ă©tapes initiatiques (arbre de la sagesse, Ă  partir du Livre de la CrĂ©ation, Ă  la fin du xiiie siĂšcle), les gĂ©nĂ©alogies et la classification par espĂšces (la fascinante carte des oiseaux, par l’ornithologue Strickland, de 1843) ;

33— rose des vents de Walter Benjamin, incluant le cercle et la flĂšche comme formes et forces pour dire « les vents, bons ou contraires, qui se jouent de l’existence humaine16 » ; flĂšche de Joseph Beuys, comme vecteur qui dynamise le langage et lui donne une direction ascendante ;

34— cercles concentriques et courbes pour signifier des visions cosmogoniques (Le Jeu du monde de Kostas Axelos, de 1969, que l’auteur qualifie de « schĂ©ma non schĂ©matique et cercle problĂ©matiquement circulaire du jeu de l’errance17 »), des dispositifs pupillaires (les deux globes oculaires dans le TraitĂ© de l’homme de Descartes, la magnifique sphĂšre colorĂ©e d’Itten pour ses Dreidimensionales Denken, 1919‑1920, la roue chromatique de Goethe), la disposition d’une Ă©toile incluse dans deux cercles concentriques imaginĂ©e par Paul Klee pour repenser l’école du Bauhaus, le diagramme colorĂ© Écorce terrestre dans son rapport avec la zoologie, de Agassiz et Addisson Gould, tel un Ɠil qui nous regarde), spirale du romancier russe Bielyj — ces derniĂšres images de pensĂ©e circulaires font souvent partie des plus magnifiques de la sĂ©rie ;

35— palettes chromatique du musicien Iannis Xenakis, dans un geste de rĂ©invention du mode d’écriture par le solfĂšge et de la notation du son et la forme du spectre pour le romancier Stefan Wul, Ă  propos de NoĂŽ, publiĂ© en 1977 ;

36— calculs, Ă©quations et dessins gĂ©omĂ©triques (Joseph Michel de Montgolfier et la chute freinĂ©e des corps, Ă  propos d’un parachute Ă©tudiĂ© en 1784, page de calcul confiĂ©e par le mathĂ©maticien CĂ©dric Villani, manuscrit d’Alfred Dreyfus, mĂȘlant calculs, dessins de balances et autres formes en volume, rĂ©flexion en image sur les lois de l’optique pour l’ingĂ©nieur Peter Rice, Ă  propos du Théùtre de la pleine lune, Microfilm du poĂšte Andrea Zanzotto sur la notation d’un rĂȘve en 1963 en association avec l’hypotĂ©nuse, la gĂ©omĂ©trie et le chiffre zĂ©ro) ;

37— champs de mines ou de bataille pour dire la guerre ou ses hantises (Dziga Vertov et son projet Enthousiasme, cernĂ© d’obus, pour dire avec rage le harcĂšlement de la censure et de la pression soviĂ©tique pour mettre en cadre la crĂ©ation artistique, le dessin anonyme « La Revanche » par un prisonnier de guerre, en 1904, montrant un visage humain terrifiant, cernĂ© par les flĂšches, les obus et les canons de troupes ennemies) ;

38— maisons et usines pour configurer des espaces, des dispositifs et faire Ɠuvre de mĂ©moire, si terrible soit-elle (ainsi le dessin d’enfant de Thomas Geve, dĂ©portĂ© Ă  Auschwitz, pour exposer les camps, Desenfektion, 1947, le SchĂšme des trois demeures du sculpteur Étienne Martin, oĂč le dessin est un geste prĂ©paratoire Ă  l’Ɠuvre18, le tracĂ© en couleur sur tableau noir de Rudolf Steiner sur les Demeures des Dieux, pour une confĂ©rence en 1924) ;

39— corps humains, par globalitĂ© ou par dĂ©tail (dessin d’un corps et nomination de ses parties par l’artiste Katharina s’inscrivant dans l’art brut, selon un rapport entre corps, alphabet et langage ; dessins sur les Cinq Peaux de Friedensreich Hundertwasser, en 1998, Ă©trange image de pensĂ©e de L’AnthropomĂštre par Alfred Korzybski, en 1924) ;

40— mises en scĂšnes, scĂ©nographies et théùtres d’idĂ©es, de notions (le gĂ©ographe Philippe Rekacewcs Ă  propos de sa Carte de la stratĂ©gie de la pauvretĂ©, avec un dramatis personae constituĂ© de l’Afrique et de l’Europe, l’espace scĂ©nique Ă  filmer pour Ministry of Fear de Fritz Lang, le rĂ©alisateur Jean-Christophe Averty et son Ă©chiquier) ;

41— montages, collages et images-manifestes (Thomas Hirschborn et Marcus Steinweg, avec Hannah Arendt – Map, 2003, le montage de Claude Simon pour La Route des Flandres dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©).