Poésie & médias aux xxe et xxie siÚcles
La poésie est une pipe.
PoĂ©sie, dans une Ă©poque de complication du langage, de conservation des formes, de sensibilitĂ© Ă leur Ă©gard, dâesprit touche-Ă -tout, est chose exposĂ©e. Nous voulons dire que lâon inventerait bien aujourdâhui les vers. Et dâailleurs les rites de toute espĂšce1.
Lâorgane de la rĂ©flexion, dans lâart, Ă©tant la forme, lâIdĂ©e de lâart est dĂ©finie comme le mĂ©diumâdeâlaârĂ©flexion des formes2.
1Fruit du travail de jeunes chercheurs lors dâun colloque tenu Ă Paris en 2008, voici un livre osĂ© et rafraĂźchissant. AuâdelĂ dâĂȘtre une Ă©tude sur lâavantâgarde, il opĂšre un dĂ©placement important en insistant sur la matĂ©rialitĂ© de la crĂ©ation poĂ©tique et sur ses modes de communication. Ce faisant, il dĂ©sacralise le genre poĂ©tique et en fait une pratique, un dispositif, et non plus une essence. Les rĂ©fĂ©rences viennent de lâhistoire du livre et de la lecture (Roger Chartier, Christian Jacob, HenriâJean Martin), de lâhistoire littĂ©raire (MarieÂĂve ThĂ©renty, Alain Vaillant), de la mĂ©diologie (RĂ©gis Debray), de la communication (Roger Fayolle, Yves Jeanneret, Marshall McLuhan, Jean Peytard), des Ă©tudes du lien texteâimage (Daniel Grojnowski, Philippe Ortel, Bernard Vouilloux) et de la philosophie de lâart (Arthur Danto, Nelson Goodman). Dans leur projet transdisciplinaire et collectif, les Ă©ditrices de lâouvrage se sont assurĂ©es du soutien de Michel Murat pour les Ă©tudes modernistes et dâEmmanuĂ«l Souchier pour les sciences de lâinformation et de la communication. GrĂące Ă cette constellation dâinfluences, la dĂ©marche nâest jamais sectaire et ne suit pas une Ă©cole en particulier. Pour des approches complĂ©mentaires, on lira avec profit les rĂ©cents numĂ©ros de LittĂ©rature sur les « usages du document en littĂ©rature » (2012) et « lâexposition de la littĂ©rature » (2010), ainsi que celui de Recherches et Travaux sur « PoĂ©sie et journalisme au xixe siĂšcle en France et en Italie » (2004). Pensons Ă©galement au travail de JeanâMichel Espitallier ou encore Ă la direction prise par le Centre dâĂtudes PoĂ©tiques de lâENS de Lyon sous lâĂ©gide de JeanâMarie Gleize dans les annĂ©es 2000. Au moins deux de ses collaborateurs sont dâailleurs prĂ©sents ici.
2Au fondement de lâouvrage, on pourrait voir a posteriori ce constat simple et important de Jean-Pierre Bobillot :
Ainsi, ne conçoit-on ni nâĂ©labore-t-on de semblable maniĂšre un poĂšme en vers ou en prose (Baudelaire lâa magistralement expĂ©rimentĂ©, et Apollinaire diffĂ©remment), un poĂšme typographique linĂ©aire, un calligramme, ou un poĂšme sonore rĂ©alisĂ© au moyen du magnĂ©tophone â fĂ»tâil dĂ»ment rĂ©digĂ© (comme, emblĂ©matiquement, les « poĂšmes partitions » de Bernard Heidsieck)⊠mais dâun mĂȘme matĂ©riau verbal, ou dâune mĂȘme impulsion initiale, on peut obtenir mille et un Ă©noncĂ©s diffĂ©rents en vers comme en prose, par le magnĂ©tophone comme par la typographie, linĂ©aire ou calligrammatique [âŠ]. (p. 158)
3Pour nourrir cette exploration qui se veut la plus large possible, la premiĂšre partie de lâouvrage, « Imaginaire et pensĂ©e des mĂ©dias Ă lâĆuvre », regroupe des rĂ©flexions qui interrogent les processus de passage entre le medium livre et dâautres pratiques : sont ainsi Ă©tudiĂ©s lâimaginaire mĂ©diatique de Reverdy, Soupault, Ponge ou LĂ©onâGontran Damas, un scĂ©nario dâApollinaire, le corpus de la poĂ©sie readyâmade. Ce mouvement se clĂŽt sur une rĂ©flexion plus gĂ©nĂ©rale sur la « mĂ©diopoĂ©tique ». La seconde partie, « Quand les poĂštes sortent du livre », Ă la fois plus courte, plus claire et plus radicale, tente un panorama des expĂ©rimentations en matiĂšre dâĂ©criture cinĂ©matographique avec Char, de poĂ©sie sonore avec Heidsieck et Giorno, de poĂ©sie tĂ©lĂ©visuelle avec Beckett. Elle a aussi le mĂ©rite de donner la parole Ă un jeune poĂšte, Alessandro de Francesco, qui pratique la mise en installation de ses textes. La minceur de cette section montre dâemblĂ©e la concentration des Ă©tudes sur le premier xxe siĂšcle et sur ses suites aux dĂ©pens dâexpĂ©rimentations plus rĂ©centes. OpĂ©rant un virage mĂ©thodologique important, la troisiĂšme partie est consacrĂ©e aux « circulations mĂ©diatiques de la poĂ©sie » : ou comment ce genre est reprĂ©sentĂ© et mis en Ćuvre dans des Ă©missions radiophoniques, dans le paysage urbain, sur internet ou lors de lectures publiques.
4Le lecteur pouvant aisĂ©ment se reporter Ă cette table des matiĂšres, le parcours proposĂ© ici suit plutĂŽt les rĂ©flexions que la lecture de lâouvrage a suscitĂ©es.
Dispositifs et imaginaires
5Lâarticle de J.âP. Bobillot, « Naissance dâune notion : la mĂ©diopoĂ©tique » (p. 155â173), est des plus instructifs : il classe, de maniĂšre synthĂ©tique et typologique, presque toutes les interactions entre le genre poĂ©tique et les media les plus divers. Il rappelle surtout explicitement la distinction entre le « medium » (outil de communication envisagĂ© dâun point de vue corporel, technique ou sĂ©miotique : la voix, le magnĂ©tophone, le vers) et les « mĂ©dias » (emprunt Ă lâanglais dĂ©signant les acteurs permettant une communication sociale : une maison dâĂ©dition, une radio, un journal). Un tel article aurait mĂ©ritĂ© dâintroduire les Ă©tudes de cas. En le plaçant Ă la fin de la premiĂšre partie, les Ă©ditrices ont sans doute voulu adopter une dĂ©marche empirique en prĂ©sentant les exemples avant les principes, ou faire le lien entre la premiĂšre et la seconde partie. Quoi quâil en soit, dans la lecture cursive du livre, subsiste lâimpression que cet article arrive trop tardivement et que lâouvrage aurait encore pu gagner en clartĂ© et comprĂ©hension.
6Lâun des principes majeurs de la mĂ©diopoĂ©tique est que lâĂ©tude des dispositifs concrets est inextricable de celle des imaginaires mĂ©diatiques Ă lâĆuvre. De ce point de vue, la dĂ©marche dâAnne Reverseau, dans « Photographies animĂ©es ou les enjeux poĂ©tiques dâun titre : emprunts et transferts », est ferme et convaincante (p. 53â74). Elle analyse les enjeux du choix dâun titre faisant explicitement rĂ©fĂ©rence au procĂ©dĂ© cinĂ©matographique pour introduire un recueil de Soupault, Photographies animĂ©es, cinq courts poĂšmes modernistes publiĂ©s dans la revue SIC en 1918. Ces poĂšmes, qui prĂ©figurent lâĂ©criture automatique, se prĂ©sentent bien comme les « cinq pages successives dâun album photographique ». Il nâempĂȘche quâĂ lâĂ©poque la photographie animĂ©e est considĂ©rĂ©e comme un ancĂȘtre du cinĂ©ma et le titre choisi fait trĂšs « Belle Ăpoque ». Lâacte moderniste de Soupault ne semble lâĂȘtre quâĂ moitiĂ©. En somme, lâauteur aurait trouvĂ© dans le procĂ©dĂ© surannĂ© des photographies animĂ©es un trait majeur de la poĂ©tique surrĂ©aliste : la valorisation du prosaĂŻque et de lâanachronique au service dâun effet dâĂ©trangetĂ©. Radicalisant lâinterrogation sur les phĂ©nomĂšnes dâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre diffĂ©rents media, GaĂ«lle ThĂ©val Ă©tudie grĂące Ă un important travail thĂ©orique les « transferts intermĂ©diatiques dans la poĂ©sie ready-made » (p. 113â130). Ayant conceptualisĂ© cet objet quâest la poĂ©sie readyâmade dans son travail de doctorat, lâauteur interroge ici les ruptures et les reâmĂ©diations impliquĂ©es dans le fait de coller in extenso dans un livre de poĂ©sie un fait divers (AndrĂ© Breton) ou un mode dâemploi (Julien Blaine). Inscrire ces objets dans le medium quâest le livre les transforme de fait en poĂšmes :
Ce ne sont pas leurs caractĂ©ristiques propres qui font de ces textes des poĂšmes, malgrĂ© les marques linguistiques de « poĂ©ticité » quâils prĂ©sentent parfois, mais leur mĂ©diation dans et par le livre. (p. 126).
7Dans ces dispositifs hĂ©tĂ©rogĂšnes, les imaginaires sâentrechoquent.
8Un tel ouvrage devait rĂ©server une place de choix Ă la poĂ©sie sonore, ce qui est fait grĂące Ă ClĂ©mentine Hougue (« PoĂ©sie sonore et culture de masse en France et aux ĂtatsâUnis : B. Heidsieck et J. Giorno », p. 199â216). Son article entreprend une Ă©tude comparative de poĂštes sonores influencĂ©s par la beat generation, William Burroughs et Brion Gysin en tĂȘte et inventeurs du cut-up. Des poĂšmes tĂ©lĂ©phonĂ©s de Giorno (Dial-a-poem) aux montages de sons et de voix de Heidsieck (Le Carrefour de la ChaussĂ©e dâAntin), la poĂ©sie sonore devient performance et art contemporain. MarquĂ© par ces expĂ©rimentations, le travail dâAlessandro de Francesco pourrait ĂȘtre pris pour de la poĂ©sie sonore, mais il nâen est rien. Ce jeune homme, qui prĂ©sente dans le volume ses propres « environnements de lecture » (p.â235â247), insiste sur le fait que sa poĂ©sie est, dĂšs son origine, Ă©crite. Sâil construit des installations et des dispositifs de lecture, ceuxâci ne sont composĂ©s que de sa propre voix et de ses propres textes. En somme, le medium reste ici un procĂ©dĂ© de communication, ou dâ« expansion sonore et spatiale » du sens (p. 246). Sa poĂ©sie nâest pas seulement performance, elle est avant tout texte. Ce choix permet de penser dâune part la disjonction entre lâĂ©criture et le medium de communication et de lâautre les multiples utilisations et imaginaires affĂ©rents au medium quâest la voix.
9Le sort du sujet et de sa voix Ă©tait aussi un enjeu important dâun travail comme celuiâci. Or, la contribution dâAnneâCĂ©cile Guilbard, « La tour et le cagibi : Beckett lecteur de Yeats pour la tĂ©lĂ©vision » (p. 217â234), se trouve ĂȘtre la seule Ă interroger de maniĂšre consĂ©quente le devenir du sujet lyrique dans le transfert de medium. Lâauteur dĂ©crit comment Beckett, Ă un moment oĂč il se dĂ©tourne de lâĂ©criture, travaille un poĂšme de Yeats (The Tower) pour crĂ©er un film intitulĂ© âŠque nuages⊠(1977). Dans le poĂšme source, un sujet proche de la mort se souvient des visages aimĂ©s du passĂ© et produit un lyrisme nostalgique et crĂ©pusculaire. Ă partir de ce texte, Beckett crĂ©e un dispositif complexe dans lequel la citation est omniprĂ©sente. Le tĂ©lĂ©film, qui ne contient aucun propos de lâinvention de Beckett, dĂ©truit tout lyrisme pour laisser place Ă la prĂ©sence indĂ©terminĂ©e de corps Ă lâĂ©cran. Le motif initial de lâattente est subverti dans la nĂ©gation de lâimagination, du verbe et de lâexclamation lyrique. Pour lâauteur, le sujet devient technologique, pure surface. « Les mots ne veulent plus rien dire : câest dorĂ©navant Ă lâimage dâĂȘtre premiĂšre et dâapporter lâĂ©clat aux yeux brillants perdus » (p. 233). La poĂ©sie est devenue un patrimoine littĂ©raire, matĂ©riau Ă travailler dans le montage, complĂštement inactuelle. Le sujet lyrique Ă©tant mort, Ă©clatĂ© dans ces media les plus divers, avons-nous encore affaire Ă un poĂšme ou ne serait-ce quâĂ une volontĂ© de poĂ©sie ? Le geste beckettien exemplifie la disparition du genre dans lâexpĂ©rimentation.
Un poĂšte peut-il ĂȘtre cinĂ©aste ?
10Sâil est un medium face auquel le poĂšte sait se dĂ©finir, câest, sembleâtâil, le cinĂ©ma. On a souvent soulignĂ© le rapport euphorique et enthousiaste des poĂštes au medium moderne par excellence. En tĂ©moignent les Soupault, Aragon, Albert-Birot, Fondane, Cocteau, PrĂ©vert, AlfĂ©ri. Les exemples des formalistes russes et de Pasolini, ceux de Duras, de Celan et de Tati, montrent dâautres affinitĂ©s entre le cinĂ©ma et la poĂ©sie3. DissĂ©minĂ©es dans lâouvrage, trois contributions au moins traitent directement de ce rapport entre cinĂ©ma et poĂ©sie. Il serait judicieux de les rĂ©unir ici car elles prĂ©sentent toutes le rapport du poĂšte au cinĂ©ma comme problĂ©matique. Elles esquissent en effet lâenvers complexe de cette relation privilĂ©giĂ©e, et ce mĂȘme chez Apollinaire, et laissent penser quâune histoire du rejet du cinĂ©ma chez les poĂštes reste encore Ă Ă©crire. Nadja Cohen, dans « La BrĂ©hatine, un scĂ©nario trop tournable de Guillaume Apollinaire » (p. 75â90), met en lumiĂšre un texte mineur, mĂ©connu et mĂ©jugĂ© de lâauteur de Calligrammes : un scĂ©nario mĂ©lodramatique digne de ce nom. Un peu comme si cela constituait une exception ou un paradoxe, elle fait la preuve de la « sagesse mĂ©diologique » du poĂšte (p. 89), qui dĂ©veloppe une vĂ©ritable compĂ©tence professionnelle dans lâĂ©criture de ce scĂ©nario. La BrĂ©hatine nâest pas de la poĂ©sie filmĂ©e mais un vĂ©ritable scĂ©nario. Il est vrai quâĂ relire le texte de la confĂ©rence de 1917, « LâEsprit nouveau et les poĂštes », le rapport dâApollinaire au cinĂ©ma paraĂźt nettement ambivalent :
Il eĂ»t Ă©tĂ© Ă©trange quâĂ une Ă©poque oĂč lâart populaire par excellence, le cinĂ©ma, est un livre dâimages, les poĂštes nâeussent pas essayĂ© de composer des images pour les esprits mĂ©ditatifs et plus raffinĂ©s qui ne se contentent point des imaginations grossiĂšres des fabricants de films. Ceuxâci se raffineront, et lâon peut prĂ©voir le jour oĂč le phonographe et le cinĂ©ma Ă©tant devenus les seules formes dâimpression en usage, les poĂštes auront une libertĂ© inconnue jusquâĂ prĂ©sent4.
11Avant lâavĂšnement utopique de lâart total que serait la poĂ©sie-cinĂ©ma, les poĂštes demeurent des crĂ©ateurs individuels qui ne peuvent que sâopposer Ă la production cinĂ©matographique de masse. Apollinaire formule une idĂ©e promise Ă un bel avenir dans les milieux poĂ©tiques.
12Deux Ă©tudes sur Reverdy et Char confirment lâentente difficile entre la poĂ©sie et le cinĂ©ma. Philippe Ortel (« Lâenvers du cinĂ©ma dans la poĂ©sie de Pierre Reverdy », p. 27â52) montre que Reverdy, dans un premier temps sĂ©duit par le nouveau medium, le voit Ă partir des annĂ©es 1930 comme un art des masses incompatible avec la poĂ©sie. Des lignes remarquables montrent que la poĂ©sie sâest alors pour une part dĂ©finie comme un art en rĂ©action Ă lâinvention du cinĂ©ma parlant (p. 33â35). Olivier Belin, dans « âLe cinĂ©ma nâest pas un artâ : RenĂ© Char et la tentation cinĂ©matographique » (p. 177â197), explique comment Char a pu expĂ©rimenter lâĂ©criture de scenarii au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette pĂ©riode de grande vitalitĂ© de lâidĂ©e de communautĂ© nationale, on comprend que lâentreprise aille presque de soi et que les thĂšmes Ă©voquĂ©s aient Ă©tĂ© ceux de la rĂ©sistance. Câest pourtant un Ă©chec et lâauteur de lâarticle peut parler dâune « rencontre manquĂ©e entre Char et le cinĂ©ma » (p. 196). Le poĂšte aurait cru pouvoir faire accĂ©der le plus grand nombre Ă une poĂ©sie de cinĂ©ma et le dĂ©tourner du cinĂ©ma parlant, dont Char dit quâil est « un divertissement banal ou un prĂ©tentieux vide sonore » Ă servir Ă de « larges collectivitĂ©s » avides de ces « illuminations mĂ©canisĂ©es5 ».
13En lisant Reverdy et Char, on pourrait penser que la poĂ©sie ne supporte que le cinĂ©ma dâavantâgarde, muet et expĂ©rimental. En somme, toutes les productions que Robert Brasillach comme Benjamin Fondane appelaient des « films de cinĂ©ma pur » ou des « films absolus6 ». Les poĂštes modernes, praticiens critiques et mineurs, semblent bien dĂ©nigrer lâart des masses quâest le cinĂ©ma. Si lâimage doit advenir, elle doit ĂȘtre de lâordre de lâillumination critique, et non pas de lâordre du divertissement mĂ©canisĂ© ou de la propagande. On retrouve des traces de cette conception individualiste et romantique chez Walter Benjamin et Antonin Artaud7, et jusque chez Guy Debord. DĂšs le premier numĂ©ro de lâInternationale situationniste, lâarticle « Avec et contre le cinĂ©ma » fait en effet de ce medium un moyen privilĂ©giĂ© du contrĂŽle et du spectacle.
Le cinĂ©ma se prĂ©sente ainsi comme un substitut passif de lâactivitĂ© artistique unitaire qui est maintenant possible. Il apporte les pouvoirs inĂ©dits Ă la force rĂ©actionnaire usĂ©e du spectacle sans participation. On ne craint pas de dire que lâon vit dans le monde que nous connaissons du fait que lâon se trouve sans libertĂ© au centre du misĂ©rable spectacle, « puisquâon en fait partie intĂ©grante ». [âŠ] Cette importance du cinĂ©ma est due aux moyens dâinfluence supĂ©rieurs quâil met en Ćuvre ; et entraĂźne nĂ©cessairement son contrĂŽle accru par la classe dominante. Il faut donc lutter pour sâemparer dâun secteur rĂ©ellement expĂ©rimental dans le cinĂ©ma.
Nous pouvons envisager deux usages distincts du cinĂ©ma : dâabord son emploi comme forme de propagande dans la pĂ©riode de transition prĂ©-situationniste ; ensuite son emploi direct comme Ă©lĂ©ment constitutif dâune situation rĂ©alisĂ©e8.
14Mais câest sans compter un retour intempestif du dispositif cinĂ©matographique comme « modĂšle intellectuel » et « figuratif », ou comme imaginaire mĂ©diatique. Ph. Ortel va jusquâĂ faire lâhypothĂšse audacieuse que lâimage surrĂ©aliste est créée selon un dispositif analogue Ă celui du cinĂ©ma : rapprochement subit et intense dâobjets Ă©loignĂ©s par le crĂ©ateur et recomposition dans lâĆil du spectateur. Cette analogie se fonde sur une hermĂ©neutique stimulante, Ă la fois psychanalytique et cognitive.
Notre hypothĂšse, Ă©crit Ph. Ortel, est quâĂ lâinstar du rĂȘve chez Freud lâimaginaire condense, dĂ©place et rĂ©duit au rang de simples figures le dispositif technique concernĂ©, compliquant dâautant son repĂ©rage. FrappĂ© dâune sorte de dĂ©ni, le nouveau mĂ©dia renaĂźt ainsi dans les textes sous une forme indirecte, Ă moins quâil ne subisse ces transformations pour servir de matĂ©riau figuratif Ă dâautres rĂ©alitĂ©s que lui, thĂšmes profonds du poĂšme. (p. 49)
15Au-delĂ de la question de lâanalogie entre lâimage cinĂ©matographique et lâĂ©criture poĂ©tique, la dialectique de la haine et de la fascination Ă lâĂ©gard cinĂ©ma rappelle lâattitude de Baudelaire visâĂ âvis des foules. Cette attitude ambivalente qui a fait de lâauteur du Spleen de Paris, au grĂ© des Ă©poques et des critiques, un moderne ou un antimoderne.
Politique de la poésie et définition du genre
16Pierre de touche du problĂšme des rapports des poĂštes au cinĂ©ma, la rĂ©flexion politique est un fil rouge plus ou moins conscient qui court dans presque toutes les contributions du volume. Poser la question du medium, câest dâabord poser celle de lâappropriation sociale dâun moyen dâexpression ; câest aussi poser celle du lecteur, du spectateur et des conditions sociales de rĂ©ception du message. Rompant avec le parti pris poĂ©tique des deux parties prĂ©cĂ©dentes, les quatre articles de la troisiĂšme Ă©tudient la circulation sociale de la poĂ©sie dâun point de vue Ă la fois patrimonial et culturel. Mathilde LabbĂ© (« âChers auditeursâ, âCher Charlesâ : rĂ©ception de lâĆuvre de Charles Baudelaire Ă travers deux rĂ©cits radiophoniques », p. 251â269), reconstruit lâimage donnĂ©e de Baudelaire dans deux Ă©missions rĂ©centes de France Culture et dâArte Radio. Bien que la poĂ©sie ne reprĂ©sente que 3% du temps de programmation dâĂ©missions culturelles ellesâmĂȘmes mineures dans le champ mĂ©diatique, lâauteur montre que Baudelaire est Ă la fois lu comme un monument national et comme un auteur subversif et mĂȘme « rock ». Georges Mathieu (« La poĂ©sie des rencontres », p. 313â330) quant Ă lui envisage le genre comme « une activité » sociale en observant la programmation dâune constellation de lieux culturels dans la rĂ©gion lyonnaise. Anneliese Depoux, dans « Des livres aux murs de la ville : mĂ©tamorphoses mĂ©diatiques et circulation de la poĂ©sie dans le paysage urbain contemporain » (p. 271â288), montre que lâaffichage de poĂšmes dans le mĂ©tro parisien constitue un acte Ă©ditorial Ă part entiĂšre qui dĂ©finit un nouvel espace littĂ©raire. Dans son Ă©tude du medium plus complexe quâest Internet, Ătienne Candel (« Une esthĂ©tique du mĂ©dia ? La poĂ©sie comme appropriation dâInternet », p. 289â312) se situe Ă la jonction des expĂ©riences de lâauteur et du lecteur, de la production et de la circulation des Ćuvres. Internet est en effet un lieu polymorphe Ă lâinfini, oĂč les poĂšmes classiques sont partagĂ©s, oĂč les lecteurs Ă©ditent leurs propres textes, oĂč les auteurs trouvent un espace de libertĂ©s et de contraintes sans prĂ©cĂ©dent.
17Si lâon se place du cĂŽtĂ© du crĂ©ateur, le choix esthĂ©tique dâun medium est toujours politique. Dans une approche postcoloniale, Carie Noland Ă©tudie le lien entre « poĂ©sie et typosphĂšre chez LĂ©onâGontran Damas » (p. 131â154) : ou comment ce poĂšte guyanais ayant frĂ©quentĂ© les avant-gardes europĂ©ennes de lâentre-deux-guerres sâest appropriĂ© le medium « blanc » par excellence, le livre imprimĂ©, par un travail sur la typographie et la spatialisation de lâĂ©criture. Ce medium prestigieux quâest le livre, câest aussi celui que Ponge choisit au terme de son Ă©volution politique entre 1942 et 1967. Dans « la mise en livre du Savon de Francis Ponge » (p. 91â112), CĂ©line Pardo retrace les hĂ©sitations du poĂšte concernant le medium de publication de son texte : dâabord un matĂ©riau radiophonique, puis un support de performance, et enfin un livre. Ă la fin des annĂ©es 1940, lorsquâAragon invite les gens, dans ses « Chroniques du Bel Canto », Ă lire la poĂ©sie « comme le journal », lorsque Sartre demande Ă lâĂ©crivain de sortir du livre et de coloniser les mass media, Ponge dĂ©tonne pour le moins. Dans cet article important, C. Pardo montre quâen choisissant finalement le medium du livre, Ponge fait la part belle Ă une certaine idĂ©e classique de la beautĂ© littĂ©raire et Ă la conception mallarmĂ©enne du « Livre ».
18Le geste pongien suscite la question de la dĂ©finition du genre poĂ©tique Ă lâĂ©poque moderne, dans la continuitĂ© du travail sur la « rhĂ©torique des genres » menĂ© par Dominique Combe9. Cette question, qui relĂšve de la gageure, les Ă©ditrices lâavaient balayĂ©e dĂšs lâintroduction en dĂ©finissant la poĂ©sie par la multiplicitĂ© de ses pratiques et par le poids de ses hĂ©ritages : protĂ©iforme et monumentale. Elles ont en tout cas pensĂ© le livre comme un medium parmi dâautres, objet de fantasmes et de reprĂ©sentations politiques. Ce faisant, elles semblent tenter de dĂ©gager la critique poĂ©tique de la gangue dâun certain nombre de ses impensĂ©s. Ainsi, pourquoi choisir de travailler le lien entre poĂ©sie et mĂ©dias, et non le théùtre ou le roman ? Peut-ĂȘtre parce que lâexpression « poĂ©sie et mĂ©dias », malgrĂ© toutes les expĂ©rimentations artistiques du xxe siĂšcle, a encore quelque chose de lâoxymore. Lâutopie de la poĂ©sie pure (souvent dĂ©gradĂ©e en clichĂ©) ne se laisse pas si facilement dissoudre dans les expĂ©rimentations du xxe siĂšcle. Le scandale, si relatif soitâil, est toujours lĂ .
19Ce livre en prend acte et dĂ©fend « une ligne de crĂȘte matĂ©rialiste » dans lâhistoire de la poĂ©sie moderne, selon lâexpression de J.âP. Bobillot (p. 158). Dans ce sillage, A. Reverseau livre de belles pages sur le banal et le trivial dans la poĂ©tique surrĂ©aliste qui font Ă©cho Ă celles de GaĂ«lle ThĂ©val sur lâemprunt et la transposition mĂ©diatique dans la poĂ©sie readyâmade (p. 68â69 et p. 127â130). Cl. Hougue montre que la proximitĂ© de Bernard Heidsieck avec le groupe des nouveaux rĂ©alistes abolit les diffĂ©rences entre arts plastiques et poĂ©sie dans un « recyclage poĂ©tique du rĂ©el urbain, industriel, publicitaire10 ». Aujourdâhui, A. de Francesco dit faire un usage critique des technologies numĂ©riques afin de les « émanciper des mass media » (p. 236) et vouloir inscrire la parole poĂ©tique, par lâinstallation et la lecture, dans lâespace de la collectivitĂ©. Ă. Candel dresse quant Ă lui un panorama des pratiques poĂ©tiques sur Internet, de la simple publication amateur aux propositions esthĂ©tiques les plus novatrices, parmi lesquelles on trouve les Lettres dĂ©rangĂ©es de Jean-Pierre Balpe et autres Ăpiphanies de Christophe Bruno. Lâinvestigation pourrait sâĂ©largir Ă la poĂ©sie Ă©lectronique des annĂ©es 1990, avec les revues alire et Doc(k)s, aux crĂ©ations de Jacques Donguy,Ă la revue BoXon et son site dâ« e-criture » T.A.P.I.N., aux activitĂ©s de lâElectronic Poetry Center et de lâElectronic Literature Organisation, et au sein du collectif Publie.net, Ă la revue de crĂ©ation numĂ©rique dâici lĂ , aux collections « Lâinadvertance » et « à part ». Toutes ces entreprises manifestent un dĂ©sir commun de ne pas limiter le genre poĂ©tique Ă sa dimension abstraite et de lâancrer dans un medium. Ă ce point de la rĂ©flexion, lâobjet Ă©tudiĂ© et la mĂ©thode critique se rencontrent dans la dĂ©fense dâun mĂȘme matĂ©rialisme.
20Au terme de ce parcours, le livre appelle non des rĂ©serves mais des propositions dâĂ©largissement, notamment dans une visĂ©e internationale et comparatiste. On pense Ă lâĂ©tude rĂ©cente du rapport du jeune Brecht Ă lâimage par Georges DidiâHuberman, Ă lâanalyse de la forme du manifeste dans les modernismes europĂ©ens par Martin Puchner11. Dans toutes ces recherches, il ne sâagit pas du simple Ă©largissement de la poĂ©sie Ă un medium prosaĂŻque et mineur, car lâon retomberait alors dans la logique que Benjamin a analysĂ©e dans le romantisme allemand : « lâIdĂ©e de la poĂ©sie est la prose12. » Non, ces expĂ©rimentations crĂ©ent des lignes de fuite qui engagent Ă penser la littĂ©rature moderne comme fondamentalement transmĂ©diatique, enâdeçà de toute vision essentialiste et transcendantaliste de la poĂ©sie.
21Une derniĂšre remarque sur le terme de « mĂ©diopoĂ©tique » : on ne peut quâabonder sur tout ce quâil contient en termes de mĂ©thode et de partiâpris critique. Mais un tel mot ne clĂŽtureâtâil pas tout seul son propre prĂ© carré ? Lâinvention dâune telle notion ne contribueâtâelle pas Ă accentuer la parcellisation jargonnante des Ă©tudes littĂ©raires ? Sans sacrifier la complexitĂ©, il suffirait peutâĂȘtre de rappeler quâune poĂ©tique digne de ce nom doit toujours prendre en compte les media de la crĂ©ation et de la rĂ©ception.

