Du Livre aux livres : quelle poétique pour un roman « biblique » ?
1Lâouvrage collectif intitulĂ© Formes bibliques du roman au xixe siĂšcle est nĂ© de la rĂ©union des actes de deux journĂ©es dâĂ©tude organisĂ©es par Fabienne Bercegol et BĂ©atrice Laville le 27 mars 2009 Ă lâUniversitĂ© BordeauxâIII et les 14 et 15 janvier 2012 Ă lâUniversitĂ© ToulouseâII, auxquelles sont venues sâajouter des contributions de Mariane Bury, JeanâPierre Reynaud et Laurence ClaudeâPhalippou. Lâensemble forme un tout cohĂ©rent qui examine successivement quelques uns des grands prosateurs français du xixe siĂšcle. Chateaubriand (cinq articles, quatreâvingtâtrois pages) est prĂ©sentĂ© comme le fondateur dâun nouveau rapport de la prose Ă la Bible. Viennent ensuite Balzac (deux articles, vingtâhuit pages), Sand (un article, douze pages), Hugo (deux articles, soixante pages), Huysmans (un article, seize pages), Stendhal (un article, douze pages), Flaubert (un article, vingt pages), Zola (deux articles, trenteâcinq pages), Barbey dâAurevilly (un article, dixâhuit pages) et Bloy (deux articles, trente pages). En guise de conclusion, le dernier article examine la position dâun critique de la fin du siĂšcle, Ernest Hello. On voit ainsi que lâouvrage propose un parcours globalement chronologique Ă travers le siĂšcle, en examinant successivement certains auteurs, par ailleurs inĂ©galement traitĂ©s, Chateaubriand et Hugo se taillant la part du lion. Câest bien aux monographies, portant tantĂŽt sur toute lâĆuvre dâun auteur, tantĂŽt sur un rĂ©cit particulier, quâest laissĂ© le soin dâĂ©laborer progressivement un « palimpeste » permettant de mettre en lumiĂšre diffĂ©rents aspects de la relation de la Bible au roman français. En lâabsence de synthĂšse, le lecteur se trouve alors conviĂ© Ă Ă©laborer une rĂ©flexion plus gĂ©nĂ©rale, Ă partir des pistes suggĂ©rĂ©es dans lâintroduction par les deux directrices de lâouvrage.
Quelle Bible ?
2Les auteurs du xixe siĂšcle lisent la Bible dans la Vulgate, traduction latine Ă©tablie par saint JĂ©rĂŽme et considĂ©rĂ©e par lâĂglise catholique comme inspirĂ©e. La version française dont lâinfluence domine le siĂšcle est la version dite « de PortâRoyal », rĂ©digĂ©e sous la direction de LemaĂźtre de Sacy. On le voit, la Bible des romanciers français du xixe siĂšcle est profondĂ©ment catholique. Si Victor Hugo complĂšte ses lectures par la version protestante de David Martin, il reste isolĂ© dans cette dĂ©marche. La lecture catholique de la Bible est tellement prĂ©gnante que certains auteurs utilisent massivement les textes liturgiques â câest le cas de Huysmans â ou leurs souvenirs de catĂ©chisme â câest le cas de Zola â plutĂŽt que de recourir Ă une lecture systĂ©matique des textes sacrĂ©s. De plus, lâimportance culturelle du catholicisme marque Ă©galement lâinterprĂ©tation qui est donnĂ©e des textes, quand bien mĂȘme les auteurs y ont directement accĂšs. Ainsi prĂ©domine la lecture allĂ©gorique de lâAncien Testament, qui voit en lui une annonce du Nouveau Testament, et propose donc une interprĂ©tation symbolique des textes de la Bible juive : le sacrifice dâIsaac, par exemple, est lu Ă la lumiĂšre de la mort du Christ quâil est censĂ© annoncer.
3Au sein de la Bible, les textes les plus souvent retenus sont somme toute peu nombreux. Lâimportance du rituel liturgique explique en partie le succĂšs des quatre Ăvangiles et des Psaumes, considĂ©rĂ©s parfois comme un « cinquiĂšme Ă©vangile », tant leur importance est grande dans la messe catholique. Mais la lecture dixâneuviĂ©miste de la Bible, si elle est tributaire de cet hĂ©ritage culturel, sâen dĂ©tache Ă©galement par la recherche dâune interprĂ©tation plus conforme Ă lâesprit du siĂšcle. Il est ainsi notable que les textes majoritairement retenus permettent tous de mettre en valeur les ambiguĂŻtĂ©s inhĂ©rentes au texte sacrĂ©. Le Cantique des Cantiques1, par exemple, chante la beautĂ© sensuelle des amours terrestres, dimension que la lecture allĂ©gorique proposĂ©e par le catholicisme, qui tend Ă rĂ©duire ce texte Ă lâannonce de la relation entre le Christ et son Ăglise, ne peut totalement recouvrir. La lecture romantique de ce livre joue de cette ambiguĂŻtĂ© et insiste sur lâĂ©pithalame charnel, au risque de sâĂ©loigner de la lecture orthodoxe du texte. Dans lâAncien Testament, câest sans aucun doute la figure de Job qui retient lâattention constante des romanciers2. Personnage tragique, tentĂ© par le diable, avec lâaccord de Dieu, malgrĂ© sa foi Ă©clatante, avançant de dĂ©chĂ©ance en dĂ©chĂ©ance, il apparaĂźt particuliĂšrement propice Ă une lecture dĂ©senchantĂ©e et mĂ©lancolique de la Bible, en Ă©troite osmose avec le « mal du siĂšcle ». De plus, il permet aux romantiques, qui nâhĂ©sitent pas Ă dĂ©tourner le sens originel du texte juif, de mettre en cause la bontĂ© de Dieu et de dĂ©velopper le motif de la rĂ©bellion contre une crĂ©ation mauvaise, motif qui est Ă©galement au cĆur de la lecture romantique de la GenĂšse3. Dans le Nouveau Testament, ce sont Ă©galement des figures ou des passages particuliĂšrement ambivalents que retiennent les romanciers du xixe siĂšcle : il en est ainsi de lâĂ©pisode de MarieâMadeleine, figure construite dans lâimaginaire chrĂ©tien Ă partir de trois personnages Ă©vangĂ©liques diffĂ©rents4. TantĂŽt prostituĂ©e repentie, tantĂŽt figure mystique, MarieâMadeleine est lâun des personnages fĂ©minins les plus riches et les plus Ă©nigmatiques du christianisme. Enfin, une place toute particuliĂšre est accordĂ©e au Christ aux Oliviers5, qui rĂ©vĂšle toute lâambiguĂŻtĂ© dâun personnage pleinement Dieu et pleinement homme. Insistant tantĂŽt sur lâhumanitĂ© du Christ6, tantĂŽt sur la profondeur du mystĂšre de lâhommeâdieu, les lectures littĂ©raires de la Bible mettent en valeur la force particuliĂšre de ce passage Ă©vangĂ©lique, qui fait Ă©cho Ă la figure jobienne en insistant sur la dĂ©rĂ©liction et lâintense mĂ©lancolie du personnage.
4La littĂ©rature permet ainsi, quand bien mĂȘme elle est nourrie par la tradition catholique, de proposer une lecture renouvelĂ©e des textes sacrĂ©s : dâautres sources, mystiques, Ă©sotĂ©riques, voire empruntĂ©es Ă dâautres religions et dâautres cultes, viennent en effet enrichir la rĂ©flexion religieuse des auteurs du xixe siĂšcle. Cette lecture prend deux formes essentielles. Dâune part, elle souligne la littĂ©raritĂ© de la Bible, et annonce ainsi lâune des dimensions les plus fĂ©condes de la lecture contemporaine du corpus biblique7. Câest le GĂ©nie du Christianisme, en 1802, qui semble initier ce renouveau8. En effet, le dernier livre de la seconde partie, « La Bible et HomĂšre », propose une lecture littĂ©raire du texte sacrĂ©, en le comparant Ă lâune des autres sources majeures de la littĂ©rature occidentale. Câest bien alors la dimension stylistique et esthĂ©tique du texte qui est mise en avant. Si Chateaubriand ne sĂ©pare pas celleâci de la dimension thĂ©ologique, il ouvre la voie Ă une dissociation progressive entre la valeur littĂ©raire du corpus biblique et son message religieux. La Bible devient une source intertextuelle comme les autres, sujette Ă réécritures et variations.
5Dâautre part, la relecture de la Bible par les romanciers du xixe siĂšcle sâĂ©mancipe de la thĂ©ologie catholique, quâelle discute ou met en cause. Si on excepte Chateaubriand, Huysmans9 et Bloy10, dont les propositions ne sont, par ailleurs, pas toujours conformes Ă la lecture catholique des textes, tous les Ă©crivains prĂ©sentĂ©s dans ce recueil critiquent ouvertement, non tant le message biblique, que sa rĂ©cupĂ©ration par lâĂglise qui, aux dires des Ă©crivains, lâinstrumentalise et le gauchit. Si le xixe siĂšcle a soif de religieux, il tourne rĂ©solument le dos Ă lâĂglise. Les « mages romantiques », pour reprendre lâexpression de Paul BĂ©nichou, sâemparent des mythes bibliques pour Ă©laborer leur mythologie personnelle. Sand et Hugo proposent, par exemple, une lecture sociale du message christique. Quant Ă Zola, il reprend Ă plusieurs reprises le mythe dâAdam et Ăve, mais, oubliant lâarbre de la connaissance du bien et du mal, il tend Ă faire se recouvrir pĂ©chĂ© originel et pĂ©chĂ© de chair11. Il entreprend Ă©galement Ă la fin de sa vie de rĂ©diger « Quatre Ăvangiles » pour donner corps aux valeurs quâil prĂ©tend Ă©riger en relais des valeurs catholiques, FĂ©conditĂ©, Travail, VĂ©ritĂ© et Justice, le dernier volume Ă©tant restĂ© Ă lâĂ©tat de notes Ă©parses12. Stendhal, trĂšs critique Ă lâĂ©gard de la thĂ©ologie catholique, utilise les rĂ©fĂ©rences Ă©vangĂ©liques dans lâĂ©laboration de son autobiographie13 : BĂ©atrice Didier rappelle en effet que lâauteur a intercalĂ© dans la reliure du manuscrit de la Vie de Henry Brulard « un certain nombre dâillustrations, pour la plupart des reproductions de ces tableaux italiens quâil avait aimĂ©s et qui commĂ©moraient la vie du Christ » (B. Didier, p. 250). Les deux figures de Job et du Christ aux Oliviers paraissent tout particuliĂšrement propices Ă nourrir une rĂ©flexion de type autobiographique, ce qui explique Ă©galement leur succĂšs dans la poĂ©sie lyrique.
6On voit ainsi que les articles du recueil permettent de mettre en Ă©vidence les diffĂ©rents « procĂ©dĂ©s dâincorporation du discours biblique » (p. 10) dans un choix consĂ©quent dâĆuvres en prose du xixe siĂšcle. Les monographies ont le mĂ©rite de cerner le rapport que chaque auteur entretient avec le dogme, et ainsi dâesquisser quelques points de sa pensĂ©e religieuse, et plus gĂ©nĂ©ralement du « dĂ©chiffrement de lâhistoire humaine » (ibid.) quâil met en Ćuvre dans ses rĂ©cits. NĂ©anmoins, le titre de lâouvrage, Formes bibliques du roman au xixe siĂšcle, annonce que lĂ ne se situe pas lâenjeu essentiel : il sâagit bien de rĂ©flĂ©chir au lien entre réécriture biblique et poĂ©tique du roman, Ă une Ă©poque qui voit simultanĂ©ment le sacre de ce genre longtemps mĂ©sestimĂ© et la dĂ©sacralisation du texte biblique.
Quel roman ?
7Le lecteur, attirĂ© par ce titre ambitieux, peut se trouver dans un premier temps déçu Ă la lecture des articles, qui Ă©voquent rarement frontalement les questions de poĂ©tique, privilĂ©giant souvent une lecture intertextuelle et thĂ©matique. Le parcours proposĂ© est en luiâmĂȘme rĂ©vĂ©lateur : il semble bien guidĂ© par la chronologie littĂ©raire plus que par une problĂ©matique de poĂ©tique du genre romanesque. LâhypothĂšse posĂ©e Ă la fin de lâintroduction â « la traversĂ©e de ce dixâneuviĂ©me siĂšcle met donc en Ă©vidence une altĂ©ration de la proximitĂ© entre Bible et littĂ©rature » (p. 14) â ne semble pas totalement vĂ©rifiĂ©e dans les derniĂšres Ă©tudes, qui font entendre les voix de Huysmans et de Bloy, et annoncent celle dâun Bernanos au siĂšcle suivant. Quâen estâil, alors des « formes bibliques du roman » ?
8Il faut reconnaĂźtre que le recueil, sâil sâintĂ©resse de toute Ă©vidence Ă la prose, ne semble pas toujours se cantonner au genre du roman. La Bible nâest pas un roman, dâabord parce quâelle ne se donne jamais pour une fiction, ensuite parce que, ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne de discours diffĂ©rents, elle ne se rĂ©duit pas au type narratif, emblĂšme du genre. Il est certes de nombreux livres narratifs dans la Bible, mais ce ne sont pas eux que semblent retenir les romanciers du xixe siĂšcle, bien plus sensibles Ă la poĂ©sie du texte sacrĂ©. Les Psaumes, le Cantique des Cantiques, le Livre de Job luiâmĂȘme sont davantage perçus en fonction de leurs mĂ©rites poĂ©tiques â ou dramatiques pour le dernier â que dans leur dimension narrative. DâemblĂ©e, les textes de Chateaubriand Ă©tudiĂ©s Ă©chappent en partie au genre romanesque. La Vie de RancĂ© est une hagiographie qui sâinscrit â comme les Ăvangiles â dans le genre de la biographie. Les Martyrs constituent une Ă©popĂ©e bien plus quâun roman14. Câest quâaussi bien lâanalyse de lâĆuvre en prose de Chateaubriand permet dâemblĂ©e de poser la question de la relation problĂ©matique entre Bible et roman. Le second article, aprĂšs lâĂ©tude thĂ©orique du GĂ©nie du christianisme, sâachĂšve en effet par ces mots :
Pour Ă©crire (dâ)aprĂšs la Bible, il fallait sâĂ©loigner de toute forme dâĂ©criture romanesque et sâouvrir Ă un Midi vouĂ© aux vĂ©ritĂ©s graves, Ă cette « terre travaillĂ©e par des miracles » quâest la JudĂ©e. Ce sera alors Ă lâItinĂ©raire de Paris Ă JĂ©rusalem de prendre en charge un « merveilleux plus sublime », plus fidĂšle Ă la vĂ©ritĂ© biblique, le merveilleux de « la vie et des douleurs du Christ ». (Florence Fournet, p. 45)
9DâemblĂ©e, le recueil nous invite donc Ă prendre au sĂ©rieux lâincompatibilitĂ© fondamentale qui existe entre Bible et roman. Cette idĂ©e constitue un vĂ©ritable leitmotiv du volume, quâelle serve Ă fonder les prĂ©tentions du roman ou au contraire Ă les invalider. La contribution de JeanâYves PranchĂšre, qui clĂŽt le recueil, donne le mot de la fin Ă un opposant farouche au roman, le critique et prosateur Ernest Hello15. DâaprĂšs lui, le roman moderne, qui cherche Ă peindre la rĂ©alitĂ© fangeuse de la vie commune, est Ă mille lieues de la parole prophĂ©tique de la Bible, qui tente au contraire dâĂ©lever lâhomme vers Dieu. Plus encore,
toute parole ne se soutient que dâĂȘtre portĂ©e par la parole de Dieu Ă laquelle elle rĂ©pond : « croire est lâessence de parler », Ă©crit Hello, en sorte que la parole ne mĂ©rite son nom que lorsquâelle fait Ă©cho au Verbe divin dĂ©posĂ© dans la Bible. Or le roman est le type de la parole humaine qui se dĂ©ploie pour elle-mĂȘme et en vue dâelle-mĂȘme, dans le plaisir pris Ă parler. (J.âY. PranchĂšre, p. 367â368)
10Le roman, qui traite la Bible comme nâimporte quelle source intertextuelle, lui ĂŽte par la mĂȘme occasion le sacrĂ© qui lâhabite, et devient lettre morte, incapable dâĂȘtre la parole vive quâelle reste dans dâautres formes littĂ©raires, comme la parabole ou le conte.
11La question est alors de savoir sâil est une « forme biblique du roman », autrement dit si le roman, lorsquâil sâempare de la Bible pour en faire une source de crĂ©ation, transforme cette derniĂšre en recueil de mythes inanimĂ©s, ou au contraire parvient Ă sâĂ©riger Ă partir dâelle en parole vivante. Câest sans aucun doute les deux articles consacrĂ©s Ă Hugo qui illustrent le mieux cette question fondamentale. J.âP. Reynaud16 rappelle au dĂ©but de son Ă©tude que le roman est « lâenfant de la modernité », qui « promeut lâhomme de sujet de Dieu en sujet autonome » (p. 145). Ă lâhomme moderne appartient ainsi « lâespace sans Dieu, sans limites, ouvert pour toutes les inventions, toutes les aventures, espace dont le nom mĂȘme de roman semble contenir et condenser les virtualitĂ©s infinies » (ibid.). Lâarticle de JeanâClaude Fizaine17 part de la mĂȘme hypothĂšse, celle de lâincompatibilitĂ© radicale entre poĂ©tique romanesque et Ă©criture biblique. Le constat initial semble donc proche de celui que formule Ă la fin du xixe siĂšcle Ernest Hello. Pourtant, les deux articles consacrĂ©s Ă Hugo tentent parallĂšlement de montrer comment Hugo se joue de cette antinomie et la rĂ©sout dans son Ćuvre romanesque.
Un roman « biblique » ?
12Il est certain que la dĂ©sacralisation amorcĂ©e â malgrĂ© lui peutâĂȘtre â par Chateaubriand osant comparer la Bible et HomĂšre est lâune des caractĂ©ristiques fondamentales de la relation entre Bible et roman au xixe siĂšcle. Ainsi Victor Hugo continueâtâil à « tresser lâintertextualitĂ© profane et lâintertextualitĂ© biblique en un continuum de culture et de pensĂ©e » (J.âCl. Fizaine, p. 202). Parodie, dĂ©tournement, lectures irrĂ©vĂ©rencieuses ou hĂ©rĂ©tiques se multiplient tout au long du siĂšcle, travestissant le message biblique et transformant la Bible en une sĂ©rie de textes hĂ©tĂ©rogĂšnes qui constituent tout autant de sources culturelles dont peut sâemparer quiconque y voit matiĂšre Ă inspiration. J.âP. Reynaud et J.âCl. Fizaine se sont par exemple attachĂ©s Ă montrer ce que la lecture hugolienne de la Bible pouvait avoir de subversif. Job, rejoignant ainsi PromĂ©thĂ©e, devient lâhomme rĂ©voltĂ© qui sâoppose au Dieu biblique :
Toute une face de lâĆuvre de Hugo est une rĂ©ponse passionnĂ©e Ă ce Dieu provocant, Ă ce JĂ©hovah qui se moque et qui en se moquant peut-ĂȘtre obscurĂ©ment appelle. (J.âP. Reynaud, p. 173)
13Mais, si Job se fond dans PromĂ©thĂ©e, Ernest Hello a raison de dire quâil nây a pas de forme proprement biblique du roman : rabattre la Bible sur les textes mythiques fondateurs de la culture occidentale, câest renoncer Ă la considĂ©rer dans sa spĂ©cificitĂ©. Or les Ă©tudes de ce recueil invitent Ă penser quâon ne saurait en rester lĂ , quâil y a bien une affinitĂ© particuliĂšre entre Bible et roman, qui permet de faire naĂźtre celuiâci en mettant en valeur la particularitĂ© de celleâlĂ . Sâil y a bien chez les auteurs du xixe siĂšcle, une relecture des textes bibliques, en fonction dâune thĂ©ologie personnelle qui Ă©chappe Ă la lecture orthodoxe des textes sacrĂ©s, cette lecture reste une mĂ©ditation sur les Ăcritures, envisagĂ©es comme textes sacrĂ©s. Les deux articles consacrĂ©s Ă Hugo rĂ©vĂšlent toute la profondeur de lâintertexte biblique dans ses romans. Si J.âCl. Fizaine voit par exemple dans le mot « ÎÎĂÎÎΠ», inscrit Ă la premiĂšre page de NotreâDame de Paris, un « horizon assez Ă©tranger Ă celui de la Bible » (J.âCl. Fizaine, p. 192), J.âP. Reynaud rappelle que ce mot figure bien dans un passage important des Ăvangiles, qui invite Ă relire NotreâDame de Paris sous un Ă©clairage nouveau et fĂ©cond : Matthieu prĂȘte en effet Ă JĂ©sus ces paroles : « Il faut [ÎÎœÎŹÎłÎșη] que le mal se produise, et pourtant malheur Ă lâhomme par qui le mal se produit » (Matthieu, 18,7)18.
14Lâunivers romanesque se nourrit de la Bible, en ceci dâabord quâil prĂ©tend « dire, en un rĂ©cit Ă la fois multiple et un, et par un dĂ©roulement de visions successives, lâhistoire de tous les hommes, lâhistoire de lâHomme, des origines aux fins derniĂšres » (J.âP. Reynaud, p. 146). En ceci, Hugo rejoint la lecture que lâauteur de la ComĂ©die humaine propose de la Bible dans son Ćuvre, comme le rappelle AnneâMarie Baron19. Le projet historique, eschatologique mĂȘme, qui oriente la production romanesque au xixe siĂšcle a une consĂ©quence majeure, celle de lâhybridation de la forme mĂȘme du roman, qui devient Ćuvre totale, aux frontiĂšres de tous les genres. Le roman hugolien accomplit le projet dĂ©volu initialement au drame. La prose de Chateaubriand se fait poĂ©sie. Les rĂ©cits de voyages en Orient, quâon pense Ă Chateaubriand ou Nerval â lâun des oubliĂ©s de ce recueil â deviennent de vĂ©ritables cycles littĂ©raires dĂ©bordant toute frontiĂšre gĂ©nĂ©rique. Ailleurs, câest le conte qui vient renouveler la poĂ©tique romanesque, que ce soit dans les Trois contes de Flaubert ou dans La FĂ©e aux Miettes de Nodier â un autre grand oubliĂ© du volume. Que dire encore de La Tentation de saint Antoine, dans laquelle le hĂ©ros feuillette au hasard les pages du livre saint, tandis que se dĂ©ploie une prose qui tient tout autant du drame et de la poĂ©sie que de lâĂ©criture romanesque ? De nombreuses Ă©tudes ont mis en avant le phĂ©nomĂšne essentiel de ce mĂ©tissage gĂ©nĂ©rique dans le roman dixâneuviĂ©miste, mais lâun des mĂ©rites de ce recueil est dâinsister sur lâimportance de lâintertexte biblique dans ce processus : elle permet de mettre en valeur la relation entre poĂ©tique et sens romanesques.
15Lâinfluence de la Bible se fait aussi ressentir dans une conception toute romantique du rĂ©el, selon laquelle le rĂ©alisme ne peut ĂȘtre total quâĂ condition dâaccueillir en son sein la surnature. Or ce romantisme perdure tout au long du siĂšcle. La forme canonique du rĂ©cit rĂ©aliste est le rĂ©cit de vie. Or le roman de forme biographique doit beaucoup aux rĂ©cits de vie par excellence que sont les Ăvangiles20. Câest vrai des MisĂ©rables, comme le rappelle J.âCl. Fizaine. Câest vrai en partie dâUn CĆur simple, comme invite Ă le penser Sylvie Triaire. Cela lâest peut-ĂȘtre aussi dâUne Vie, roman dâun autre grand prosateur français absent de ce recueil. Il nây aura, dans le roman, peinture du rĂ©el, quâau prix dâune rĂ©flexion sur les forces surnaturelles qui lâirriguent et lui confĂšrent un sens. Or ce sens, lorsque le narrateur, Ă la maniĂšre du prophĂšte biblique, tente de le dĂ©couvrir au lecteur, ne peut Ă©chapper Ă lâambiguĂŻtĂ© dâun discours qui demande Ă ĂȘtre interprĂ©tĂ© sans que le destinataire, comme autrefois les compagnons du Seigneur, ne puisse jamais ĂȘtre sĂ»r dâen avoir saisi lâexacte portĂ©e : « celui qui a des oreilles pour entendre, quâil entende21 ! » Les Ă©crivains du xixe siĂšcle mettent en Ă©vidence que la Bible a en commun avec la littĂ©rature, telle quâelle naĂźt alors, et tout particuliĂšrement dans son emblĂšme quâest le roman, dâĂȘtre un discours dĂ©doublĂ©, dont le sens allĂ©gorique Ă©chappe toujours, prĂ©cisĂ©ment parce quâil relĂšve dâun au-delĂ du langage. Câest bien en dĂ©finitive le Verbe luiâmĂȘme, sa nature comme son efficace, quâinterrogent simultanĂ©ment la Bible et la prose dixâneuviĂ©miste, comme le rappelle Ă propos dâUn CĆur simple lâexcellente Ă©tude de S. Triaire, qui porte le titre dâ « Extrait(s) de Verbe22 » :
Câest justement dans ce cadre nouveau, oĂč le langage nâest pas le Verbe, que lâon peut percevoir un changement dâĂ©tat de lâintertexte biblique : au lieu dâextraits de la Bible, extraits parfois amputĂ©s, parfois rĂ©sumĂ©s, mais en tout cas reconnaissables, le conte narratif, Ă cĂŽtĂ© de la lĂ©gende de Julien ou de la dramaturgie Ă©vangĂ©lique du Baptiste, extrait de la Bible non plus bribes ou fragments, mais une essence â et comme rĂ©sultante dâun processus chimique de sĂ©paration, oĂč se serait conservĂ© lâesprit et Ă©vaporĂ© la lettre. (S. Triaire, p. 269)
16Que fait le Dieu crĂ©ateur lorsquâil parle ? Cette Parole sacrĂ©e peut-elle donner sens Ă celle de lâĂcrivain ? VoilĂ en dĂ©finitive la question audacieuse et inquiĂšte que posent les « formes bibliques du roman au xixe siĂšcle ».
17On serait tentĂ©, en conclusion, de tirer de ce recueil une leçon pour les recherches Ă venir. Longtemps, lâintertexte biblique a Ă©tĂ© nĂ©gligĂ© au sein des Ă©tudes littĂ©raires, tout entiĂšres empreintes dâune laĂŻcitĂ© qui tendait, par gĂȘne et par ignorance bien plus que par mĂ©pris, Ă cacher la Bible derriĂšre HomĂšre. Est venu ensuite le temps de la redĂ©couverte, qui, redonnant Ă la Bible le statut dâĆuvre littĂ©raire que Chateaubriand rĂ©clamait pour elle, lâa Ă©rigĂ©e en source mythique occidentale parmi les autres : la Bible et HomĂšre, en somme. La lecture de ce recueil nous invite Ă une autre voie, qui rende Ă la Bible sa spĂ©cificitĂ© au sein du vaste champ de la mythocritique, Ă envisager en quelque sorte la Bible sans HomĂšre. Il sâagit alors de dĂ©placer lâinterrogation de lâĂ©tude des mythes et des thĂšmes Ă celle de la poĂ©tique proprement dite, câestâĂ âdire de la crĂ©ation, concept central de la Bible et de la thĂ©orie littĂ©raire. Sâil peut y avoir une forme spĂ©cifiquement biblique du roman au xixe siĂšcle, câest bien parce que la question fondamentale de la littĂ©rature moderne est de comprendre, non pas comment un discours religieux, une fois dĂ©sacralisĂ©, peut entrer en littĂ©rature, mais bien comment un discours peut ĂȘtre Ă la fois littĂ©raire et sacrĂ©.

