Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 13, numéro 9
Virginie Tellier

Du Livre aux livres : quelle poétique pour un roman « biblique » ?

Formes bibliques du roman au XIXe siÚcle, sous la direction de Fabienne Bercegol & Béatrice Laville, Paris : Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2011, 393 p., EAN 9782812403163.

1L’ouvrage collectif intitulĂ© Formes bibliques du roman au xixe siĂšcle est nĂ© de la rĂ©union des actes de deux journĂ©es d’étude organisĂ©es par Fabienne Bercegol et BĂ©atrice Laville le 27 mars 2009 Ă  l’UniversitĂ© Bordeaux‑III et les 14 et 15 janvier 2012 Ă  l’UniversitĂ© Toulouse‑II, auxquelles sont venues s’ajouter des contributions de Mariane Bury, Jean‑Pierre Reynaud et Laurence Claude‑Phalippou. L’ensemble forme un tout cohĂ©rent qui examine successivement quelques uns des grands prosateurs français du xixe siĂšcle. Chateaubriand (cinq articles, quatre‑vingt‑trois pages) est prĂ©sentĂ© comme le fondateur d’un nouveau rapport de la prose Ă  la Bible. Viennent ensuite Balzac (deux articles, vingt‑huit pages), Sand (un article, douze pages), Hugo (deux articles, soixante pages), Huysmans (un article, seize pages), Stendhal (un article, douze pages), Flaubert (un article, vingt pages), Zola (deux articles, trente‑cinq pages), Barbey d’Aurevilly (un article, dix‑huit pages) et Bloy (deux articles, trente pages). En guise de conclusion, le dernier article examine la position d’un critique de la fin du siĂšcle, Ernest Hello. On voit ainsi que l’ouvrage propose un parcours globalement chronologique Ă  travers le siĂšcle, en examinant successivement certains auteurs, par ailleurs inĂ©galement traitĂ©s, Chateaubriand et Hugo se taillant la part du lion. C’est bien aux monographies, portant tantĂŽt sur toute l’Ɠuvre d’un auteur, tantĂŽt sur un rĂ©cit particulier, qu’est laissĂ© le soin d’élaborer progressivement un « palimpeste » permettant de mettre en lumiĂšre diffĂ©rents aspects de la relation de la Bible au roman français. En l’absence de synthĂšse, le lecteur se trouve alors conviĂ© Ă  Ă©laborer une rĂ©flexion plus gĂ©nĂ©rale, Ă  partir des pistes suggĂ©rĂ©es dans l’introduction par les deux directrices de l’ouvrage.

Quelle Bible ?

2Les auteurs du xixe siĂšcle lisent la Bible dans la Vulgate, traduction latine Ă©tablie par saint JĂ©rĂŽme et considĂ©rĂ©e par l’Église catholique comme inspirĂ©e. La version française dont l’influence domine le siĂšcle est la version dite « de Port‑Royal », rĂ©digĂ©e sous la direction de LemaĂźtre de Sacy. On le voit, la Bible des romanciers français du xixe siĂšcle est profondĂ©ment catholique. Si Victor Hugo complĂšte ses lectures par la version protestante de David Martin, il reste isolĂ© dans cette dĂ©marche. La lecture catholique de la Bible est tellement prĂ©gnante que certains auteurs utilisent massivement les textes liturgiques — c’est le cas de Huysmans — ou leurs souvenirs de catĂ©chisme — c’est le cas de Zola — plutĂŽt que de recourir Ă  une lecture systĂ©matique des textes sacrĂ©s. De plus, l’importance culturelle du catholicisme marque Ă©galement l’interprĂ©tation qui est donnĂ©e des textes, quand bien mĂȘme les auteurs y ont directement accĂšs. Ainsi prĂ©domine la lecture allĂ©gorique de l’Ancien Testament, qui voit en lui une annonce du Nouveau Testament, et propose donc une interprĂ©tation symbolique des textes de la Bible juive : le sacrifice d’Isaac, par exemple, est lu Ă  la lumiĂšre de la mort du Christ qu’il est censĂ© annoncer.

3Au sein de la Bible, les textes les plus souvent retenus sont somme toute peu nombreux. L’importance du rituel liturgique explique en partie le succĂšs des quatre Évangiles et des Psaumes, considĂ©rĂ©s parfois comme un « cinquiĂšme Ă©vangile », tant leur importance est grande dans la messe catholique. Mais la lecture dix‑neuviĂ©miste de la Bible, si elle est tributaire de cet hĂ©ritage culturel, s’en dĂ©tache Ă©galement par la recherche d’une interprĂ©tation plus conforme Ă  l’esprit du siĂšcle. Il est ainsi notable que les textes majoritairement retenus permettent tous de mettre en valeur les ambiguĂŻtĂ©s inhĂ©rentes au texte sacrĂ©. Le Cantique des Cantiques1, par exemple, chante la beautĂ© sensuelle des amours terrestres, dimension que la lecture allĂ©gorique proposĂ©e par le catholicisme, qui tend Ă  rĂ©duire ce texte Ă  l’annonce de la relation entre le Christ et son Église, ne peut totalement recouvrir. La lecture romantique de ce livre joue de cette ambiguĂŻtĂ© et insiste sur l’épithalame charnel, au risque de s’éloigner de la lecture orthodoxe du texte. Dans l’Ancien Testament, c’est sans aucun doute la figure de Job qui retient l’attention constante des romanciers2. Personnage tragique, tentĂ© par le diable, avec l’accord de Dieu, malgrĂ© sa foi Ă©clatante, avançant de dĂ©chĂ©ance en dĂ©chĂ©ance, il apparaĂźt particuliĂšrement propice Ă  une lecture dĂ©senchantĂ©e et mĂ©lancolique de la Bible, en Ă©troite osmose avec le « mal du siĂšcle ». De plus, il permet aux romantiques, qui n’hĂ©sitent pas Ă  dĂ©tourner le sens originel du texte juif, de mettre en cause la bontĂ© de Dieu et de dĂ©velopper le motif de la rĂ©bellion contre une crĂ©ation mauvaise, motif qui est Ă©galement au cƓur de la lecture romantique de la GenĂšse3. Dans le Nouveau Testament, ce sont Ă©galement des figures ou des passages particuliĂšrement ambivalents que retiennent les romanciers du xixe siĂšcle : il en est ainsi de l’épisode de Marie‑Madeleine, figure construite dans l’imaginaire chrĂ©tien Ă  partir de trois personnages Ă©vangĂ©liques diffĂ©rents4. TantĂŽt prostituĂ©e repentie, tantĂŽt figure mystique, Marie‑Madeleine est l’un des personnages fĂ©minins les plus riches et les plus Ă©nigmatiques du christianisme. Enfin, une place toute particuliĂšre est accordĂ©e au Christ aux Oliviers5, qui rĂ©vĂšle toute l’ambiguĂŻtĂ© d’un personnage pleinement Dieu et pleinement homme. Insistant tantĂŽt sur l’humanitĂ© du Christ6, tantĂŽt sur la profondeur du mystĂšre de l’homme‑dieu, les lectures littĂ©raires de la Bible mettent en valeur la force particuliĂšre de ce passage Ă©vangĂ©lique, qui fait Ă©cho Ă  la figure jobienne en insistant sur la dĂ©rĂ©liction et l’intense mĂ©lancolie du personnage.

4La littĂ©rature permet ainsi, quand bien mĂȘme elle est nourrie par la tradition catholique, de proposer une lecture renouvelĂ©e des textes sacrĂ©s : d’autres sources, mystiques, Ă©sotĂ©riques, voire empruntĂ©es Ă  d’autres religions et d’autres cultes, viennent en effet enrichir la rĂ©flexion religieuse des auteurs du xixe siĂšcle. Cette lecture prend deux formes essentielles. D’une part, elle souligne la littĂ©raritĂ© de la Bible, et annonce ainsi l’une des dimensions les plus fĂ©condes de la lecture contemporaine du corpus biblique7. C’est le GĂ©nie du Christianisme, en 1802, qui semble initier ce renouveau8. En effet, le dernier livre de la seconde partie, « La Bible et HomĂšre », propose une lecture littĂ©raire du texte sacrĂ©, en le comparant Ă  l’une des autres sources majeures de la littĂ©rature occidentale. C’est bien alors la dimension stylistique et esthĂ©tique du texte qui est mise en avant. Si Chateaubriand ne sĂ©pare pas celle‑ci de la dimension thĂ©ologique, il ouvre la voie Ă  une dissociation progressive entre la valeur littĂ©raire du corpus biblique et son message religieux. La Bible devient une source intertextuelle comme les autres, sujette Ă  réécritures et variations.

5D’autre part, la relecture de la Bible par les romanciers du xixe siĂšcle s’émancipe de la thĂ©ologie catholique, qu’elle discute ou met en cause. Si on excepte Chateaubriand, Huysmans9 et Bloy10, dont les propositions ne sont, par ailleurs, pas toujours conformes Ă  la lecture catholique des textes, tous les Ă©crivains prĂ©sentĂ©s dans ce recueil critiquent ouvertement, non tant le message biblique, que sa rĂ©cupĂ©ration par l’Église qui, aux dires des Ă©crivains, l’instrumentalise et le gauchit. Si le xixe siĂšcle a soif de religieux, il tourne rĂ©solument le dos Ă  l’Église. Les « mages romantiques », pour reprendre l’expression de Paul BĂ©nichou, s’emparent des mythes bibliques pour Ă©laborer leur mythologie personnelle. Sand et Hugo proposent, par exemple, une lecture sociale du message christique. Quant Ă  Zola, il reprend Ă  plusieurs reprises le mythe d’Adam et Ève, mais, oubliant l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il tend Ă  faire se recouvrir pĂ©chĂ© originel et pĂ©chĂ© de chair11. Il entreprend Ă©galement Ă  la fin de sa vie de rĂ©diger « Quatre Évangiles » pour donner corps aux valeurs qu’il prĂ©tend Ă©riger en relais des valeurs catholiques, FĂ©conditĂ©, Travail, VĂ©ritĂ© et Justice, le dernier volume Ă©tant restĂ© Ă  l’état de notes Ă©parses12. Stendhal, trĂšs critique Ă  l’égard de la thĂ©ologie catholique, utilise les rĂ©fĂ©rences Ă©vangĂ©liques dans l’élaboration de son autobiographie13 : BĂ©atrice Didier rappelle en effet que l’auteur a intercalĂ© dans la reliure du manuscrit de la Vie de Henry Brulard « un certain nombre d’illustrations, pour la plupart des reproductions de ces tableaux italiens qu’il avait aimĂ©s et qui commĂ©moraient la vie du Christ » (B. Didier, p. 250). Les deux figures de Job et du Christ aux Oliviers paraissent tout particuliĂšrement propices Ă  nourrir une rĂ©flexion de type autobiographique, ce qui explique Ă©galement leur succĂšs dans la poĂ©sie lyrique.

6On voit ainsi que les articles du recueil permettent de mettre en Ă©vidence les diffĂ©rents « procĂ©dĂ©s d’incorporation du discours biblique » (p. 10) dans un choix consĂ©quent d’Ɠuvres en prose du xixe siĂšcle. Les monographies ont le mĂ©rite de cerner le rapport que chaque auteur entretient avec le dogme, et ainsi d’esquisser quelques points de sa pensĂ©e religieuse, et plus gĂ©nĂ©ralement du « dĂ©chiffrement de l’histoire humaine » (ibid.) qu’il met en Ɠuvre dans ses rĂ©cits. NĂ©anmoins, le titre de l’ouvrage, Formes bibliques du roman au xixe siĂšcle, annonce que lĂ  ne se situe pas l’enjeu essentiel : il s’agit bien de rĂ©flĂ©chir au lien entre réécriture biblique et poĂ©tique du roman, Ă  une Ă©poque qui voit simultanĂ©ment le sacre de ce genre longtemps mĂ©sestimĂ© et la dĂ©sacralisation du texte biblique.

Quel roman ?

7Le lecteur, attirĂ© par ce titre ambitieux, peut se trouver dans un premier temps déçu Ă  la lecture des articles, qui Ă©voquent rarement frontalement les questions de poĂ©tique, privilĂ©giant souvent une lecture intertextuelle et thĂ©matique. Le parcours proposĂ© est en lui‑mĂȘme rĂ©vĂ©lateur : il semble bien guidĂ© par la chronologie littĂ©raire plus que par une problĂ©matique de poĂ©tique du genre romanesque. L’hypothĂšse posĂ©e Ă  la fin de l’introduction — « la traversĂ©e de ce dix‑neuviĂ©me siĂšcle met donc en Ă©vidence une altĂ©ration de la proximitĂ© entre Bible et littĂ©rature » (p. 14) — ne semble pas totalement vĂ©rifiĂ©e dans les derniĂšres Ă©tudes, qui font entendre les voix de Huysmans et de Bloy, et annoncent celle d’un Bernanos au siĂšcle suivant. Qu’en est‑il, alors des « formes bibliques du roman » ?

8Il faut reconnaĂźtre que le recueil, s’il s’intĂ©resse de toute Ă©vidence Ă  la prose, ne semble pas toujours se cantonner au genre du roman. La Bible n’est pas un roman, d’abord parce qu’elle ne se donne jamais pour une fiction, ensuite parce que, ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne de discours diffĂ©rents, elle ne se rĂ©duit pas au type narratif, emblĂšme du genre. Il est certes de nombreux livres narratifs dans la Bible, mais ce ne sont pas eux que semblent retenir les romanciers du xixe siĂšcle, bien plus sensibles Ă  la poĂ©sie du texte sacrĂ©. Les Psaumes, le Cantique des Cantiques, le Livre de Job lui‑mĂȘme sont davantage perçus en fonction de leurs mĂ©rites poĂ©tiques — ou dramatiques pour le dernier — que dans leur dimension narrative. D’emblĂ©e, les textes de Chateaubriand Ă©tudiĂ©s Ă©chappent en partie au genre romanesque. La Vie de RancĂ© est une hagiographie qui s’inscrit — comme les Évangiles — dans le genre de la biographie. Les Martyrs constituent une Ă©popĂ©e bien plus qu’un roman14. C’est qu’aussi bien l’analyse de l’Ɠuvre en prose de Chateaubriand permet d’emblĂ©e de poser la question de la relation problĂ©matique entre Bible et roman. Le second article, aprĂšs l’étude thĂ©orique du GĂ©nie du christianisme, s’achĂšve en effet par ces mots :

Pour Ă©crire (d’)aprĂšs la Bible, il fallait s’éloigner de toute forme d’écriture romanesque et s’ouvrir Ă  un Midi vouĂ© aux vĂ©ritĂ©s graves, Ă  cette « terre travaillĂ©e par des miracles » qu’est la JudĂ©e. Ce sera alors Ă  l’ItinĂ©raire de Paris Ă  JĂ©rusalem de prendre en charge un « merveilleux plus sublime », plus fidĂšle Ă  la vĂ©ritĂ© biblique, le merveilleux de « la vie et des douleurs du Christ ». (Florence Fournet, p. 45)

9D’emblĂ©e, le recueil nous invite donc Ă  prendre au sĂ©rieux l’incompatibilitĂ© fondamentale qui existe entre Bible et roman. Cette idĂ©e constitue un vĂ©ritable leitmotiv du volume, qu’elle serve Ă  fonder les prĂ©tentions du roman ou au contraire Ă  les invalider. La contribution de Jean‑Yves PranchĂšre, qui clĂŽt le recueil, donne le mot de la fin Ă  un opposant farouche au roman, le critique et prosateur Ernest Hello15. D’aprĂšs lui, le roman moderne, qui cherche Ă  peindre la rĂ©alitĂ© fangeuse de la vie commune, est Ă  mille lieues de la parole prophĂ©tique de la Bible, qui tente au contraire d’élever l’homme vers Dieu. Plus encore,

toute parole ne se soutient que d’ĂȘtre portĂ©e par la parole de Dieu Ă  laquelle elle rĂ©pond : « croire est l’essence de parler », Ă©crit Hello, en sorte que la parole ne mĂ©rite son nom que lorsqu’elle fait Ă©cho au Verbe divin dĂ©posĂ© dans la Bible. Or le roman est le type de la parole humaine qui se dĂ©ploie pour elle-mĂȘme et en vue d’elle-mĂȘme, dans le plaisir pris Ă  parler. (J.‑Y. PranchĂšre, p. 367‑368)

10Le roman, qui traite la Bible comme n’importe quelle source intertextuelle, lui ĂŽte par la mĂȘme occasion le sacrĂ© qui l’habite, et devient lettre morte, incapable d’ĂȘtre la parole vive qu’elle reste dans d’autres formes littĂ©raires, comme la parabole ou le conte.

11La question est alors de savoir s’il est une « forme biblique du roman », autrement dit si le roman, lorsqu’il s’empare de la Bible pour en faire une source de crĂ©ation, transforme cette derniĂšre en recueil de mythes inanimĂ©s, ou au contraire parvient Ă  s’ériger Ă  partir d’elle en parole vivante. C’est sans aucun doute les deux articles consacrĂ©s Ă  Hugo qui illustrent le mieux cette question fondamentale. J.‑P. Reynaud16 rappelle au dĂ©but de son Ă©tude que le roman est « l’enfant de la modernité », qui « promeut l’homme de sujet de Dieu en sujet autonome » (p. 145). À l’homme moderne appartient ainsi « l’espace sans Dieu, sans limites, ouvert pour toutes les inventions, toutes les aventures, espace dont le nom mĂȘme de roman semble contenir et condenser les virtualitĂ©s infinies » (ibid.). L’article de Jean‑Claude Fizaine17 part de la mĂȘme hypothĂšse, celle de l’incompatibilitĂ© radicale entre poĂ©tique romanesque et Ă©criture biblique. Le constat initial semble donc proche de celui que formule Ă  la fin du xixe siĂšcle Ernest Hello. Pourtant, les deux articles consacrĂ©s Ă  Hugo tentent parallĂšlement de montrer comment Hugo se joue de cette antinomie et la rĂ©sout dans son Ɠuvre romanesque.

Un roman « biblique » ?

12Il est certain que la dĂ©sacralisation amorcĂ©e — malgrĂ© lui peut‑ĂȘtre — par Chateaubriand osant comparer la Bible et HomĂšre est l’une des caractĂ©ristiques fondamentales de la relation entre Bible et roman au xixe siĂšcle. Ainsi Victor Hugo continue‑t‑il Ă  « tresser l’intertextualitĂ© profane et l’intertextualitĂ© biblique en un continuum de culture et de pensĂ©e » (J.‑Cl. Fizaine, p. 202). Parodie, dĂ©tournement, lectures irrĂ©vĂ©rencieuses ou hĂ©rĂ©tiques se multiplient tout au long du siĂšcle, travestissant le message biblique et transformant la Bible en une sĂ©rie de textes hĂ©tĂ©rogĂšnes qui constituent tout autant de sources culturelles dont peut s’emparer quiconque y voit matiĂšre Ă  inspiration. J.‑P. Reynaud et J.‑Cl. Fizaine se sont par exemple attachĂ©s Ă  montrer ce que la lecture hugolienne de la Bible pouvait avoir de subversif. Job, rejoignant ainsi PromĂ©thĂ©e, devient l’homme rĂ©voltĂ© qui s’oppose au Dieu biblique :

Toute une face de l’Ɠuvre de Hugo est une rĂ©ponse passionnĂ©e Ă  ce Dieu provocant, Ă  ce JĂ©hovah qui se moque et qui en se moquant peut-ĂȘtre obscurĂ©ment appelle. (J.‑P. Reynaud, p. 173)

13Mais, si Job se fond dans PromĂ©thĂ©e, Ernest Hello a raison de dire qu’il n’y a pas de forme proprement biblique du roman : rabattre la Bible sur les textes mythiques fondateurs de la culture occidentale, c’est renoncer Ă  la considĂ©rer dans sa spĂ©cificitĂ©. Or les Ă©tudes de ce recueil invitent Ă  penser qu’on ne saurait en rester lĂ , qu’il y a bien une affinitĂ© particuliĂšre entre Bible et roman, qui permet de faire naĂźtre celui‑ci en mettant en valeur la particularitĂ© de celle‑lĂ . S’il y a bien chez les auteurs du xixe siĂšcle, une relecture des textes bibliques, en fonction d’une thĂ©ologie personnelle qui Ă©chappe Ă  la lecture orthodoxe des textes sacrĂ©s, cette lecture reste une mĂ©ditation sur les Écritures, envisagĂ©es comme textes sacrĂ©s. Les deux articles consacrĂ©s Ă  Hugo rĂ©vĂšlent toute la profondeur de l’intertexte biblique dans ses romans. Si J.‑Cl. Fizaine voit par exemple dans le mot Â«Â Î‘ÎĂÎ“ÎšÎ—Â Â», inscrit Ă  la premiĂšre page de Notre‑Dame de Paris, un « horizon assez Ă©tranger Ă  celui de la Bible » (J.‑Cl. Fizaine, p. 192), J.‑P. Reynaud rappelle que ce mot figure bien dans un passage important des Évangiles, qui invite Ă  relire Notre‑Dame de Paris sous un Ă©clairage nouveau et fĂ©cond : Matthieu prĂȘte en effet Ă  JĂ©sus ces paroles : « Il faut [Î‘ÎœÎŹÎłÎșη] que le mal se produise, et pourtant malheur Ă  l’homme par qui le mal se produit » (Matthieu, 18,7)18.

14L’univers romanesque se nourrit de la Bible, en ceci d’abord qu’il prĂ©tend « dire, en un rĂ©cit Ă  la fois multiple et un, et par un dĂ©roulement de visions successives, l’histoire de tous les hommes, l’histoire de l’Homme, des origines aux fins derniĂšres » (J.‑P. Reynaud, p. 146). En ceci, Hugo rejoint la lecture que l’auteur de la ComĂ©die humaine propose de la Bible dans son Ɠuvre, comme le rappelle Anne‑Marie Baron19. Le projet historique, eschatologique mĂȘme, qui oriente la production romanesque au xixe siĂšcle a une consĂ©quence majeure, celle de l’hybridation de la forme mĂȘme du roman, qui devient Ɠuvre totale, aux frontiĂšres de tous les genres. Le roman hugolien accomplit le projet dĂ©volu initialement au drame. La prose de Chateaubriand se fait poĂ©sie. Les rĂ©cits de voyages en Orient, qu’on pense Ă  Chateaubriand ou Nerval — l’un des oubliĂ©s de ce recueil — deviennent de vĂ©ritables cycles littĂ©raires dĂ©bordant toute frontiĂšre gĂ©nĂ©rique. Ailleurs, c’est le conte qui vient renouveler la poĂ©tique romanesque, que ce soit dans les Trois contes de Flaubert ou dans La FĂ©e aux Miettes de Nodier — un autre grand oubliĂ© du volume. Que dire encore de La Tentation de saint Antoine, dans laquelle le hĂ©ros feuillette au hasard les pages du livre saint, tandis que se dĂ©ploie une prose qui tient tout autant du drame et de la poĂ©sie que de l’écriture romanesque ? De nombreuses Ă©tudes ont mis en avant le phĂ©nomĂšne essentiel de ce mĂ©tissage gĂ©nĂ©rique dans le roman dix‑neuviĂ©miste, mais l’un des mĂ©rites de ce recueil est d’insister sur l’importance de l’intertexte biblique dans ce processus : elle permet de mettre en valeur la relation entre poĂ©tique et sens romanesques.

15L’influence de la Bible se fait aussi ressentir dans une conception toute romantique du rĂ©el, selon laquelle le rĂ©alisme ne peut ĂȘtre total qu’à condition d’accueillir en son sein la surnature. Or ce romantisme perdure tout au long du siĂšcle. La forme canonique du rĂ©cit rĂ©aliste est le rĂ©cit de vie. Or le roman de forme biographique doit beaucoup aux rĂ©cits de vie par excellence que sont les Évangiles20. C’est vrai des MisĂ©rables, comme le rappelle J.‑Cl. Fizaine. C’est vrai en partie d’Un CƓur simple, comme invite Ă  le penser Sylvie Triaire. Cela l’est peut-ĂȘtre aussi d’Une Vie, roman d’un autre grand prosateur français absent de ce recueil. Il n’y aura, dans le roman, peinture du rĂ©el, qu’au prix d’une rĂ©flexion sur les forces surnaturelles qui l’irriguent et lui confĂšrent un sens. Or ce sens, lorsque le narrateur, Ă  la maniĂšre du prophĂšte biblique, tente de le dĂ©couvrir au lecteur, ne peut Ă©chapper Ă  l’ambiguĂŻtĂ© d’un discours qui demande Ă  ĂȘtre interprĂ©tĂ© sans que le destinataire, comme autrefois les compagnons du Seigneur, ne puisse jamais ĂȘtre sĂ»r d’en avoir saisi l’exacte portĂ©e : « celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende21 ! » Les Ă©crivains du xixe siĂšcle mettent en Ă©vidence que la Bible a en commun avec la littĂ©rature, telle qu’elle naĂźt alors, et tout particuliĂšrement dans son emblĂšme qu’est le roman, d’ĂȘtre un discours dĂ©doublĂ©, dont le sens allĂ©gorique Ă©chappe toujours, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il relĂšve d’un au-delĂ  du langage. C’est bien en dĂ©finitive le Verbe lui‑mĂȘme, sa nature comme son efficace, qu’interrogent simultanĂ©ment la Bible et la prose dix‑neuviĂ©miste, comme le rappelle Ă  propos d’Un CƓur simple l’excellente Ă©tude de S. Triaire, qui porte le titre d’ « Extrait(s) de Verbe22 » :

C’est justement dans ce cadre nouveau, oĂč le langage n’est pas le Verbe, que l’on peut percevoir un changement d’état de l’intertexte biblique : au lieu d’extraits de la Bible, extraits parfois amputĂ©s, parfois rĂ©sumĂ©s, mais en tout cas reconnaissables, le conte narratif, Ă  cĂŽtĂ© de la lĂ©gende de Julien ou de la dramaturgie Ă©vangĂ©lique du Baptiste, extrait de la Bible non plus bribes ou fragments, mais une essence – et comme rĂ©sultante d’un processus chimique de sĂ©paration, oĂč se serait conservĂ© l’esprit et Ă©vaporĂ© la lettre. (S. Triaire, p. 269)

16Que fait le Dieu crĂ©ateur lorsqu’il parle ? Cette Parole sacrĂ©e peut-elle donner sens Ă  celle de l’Écrivain ? VoilĂ  en dĂ©finitive la question audacieuse et inquiĂšte que posent les « formes bibliques du roman au xixe siĂšcle ».

17On serait tentĂ©, en conclusion, de tirer de ce recueil une leçon pour les recherches Ă  venir. Longtemps, l’intertexte biblique a Ă©tĂ© nĂ©gligĂ© au sein des Ă©tudes littĂ©raires, tout entiĂšres empreintes d’une laĂŻcitĂ© qui tendait, par gĂȘne et par ignorance bien plus que par mĂ©pris, Ă  cacher la Bible derriĂšre HomĂšre. Est venu ensuite le temps de la redĂ©couverte, qui, redonnant Ă  la Bible le statut d’Ɠuvre littĂ©raire que Chateaubriand rĂ©clamait pour elle, l’a Ă©rigĂ©e en source mythique occidentale parmi les autres : la Bible et HomĂšre, en somme. La lecture de ce recueil nous invite Ă  une autre voie, qui rende Ă  la Bible sa spĂ©cificitĂ© au sein du vaste champ de la mythocritique, Ă  envisager en quelque sorte la Bible sans HomĂšre. Il s’agit alors de dĂ©placer l’interrogation de l’étude des mythes et des thĂšmes Ă  celle de la poĂ©tique proprement dite, c’est‑à‑dire de la crĂ©ation, concept central de la Bible et de la thĂ©orie littĂ©raire. S’il peut y avoir une forme spĂ©cifiquement biblique du roman au xixe siĂšcle, c’est bien parce que la question fondamentale de la littĂ©rature moderne est de comprendre, non pas comment un discours religieux, une fois dĂ©sacralisĂ©, peut entrer en littĂ©rature, mais bien comment un discours peut ĂȘtre Ă  la fois littĂ©raire et sacrĂ©.