
La Recherche en mouvement
Proust & la philosophie : encore ?
1Aussi connues quâelles puissent paraĂźtre, les analyses de Paul RicĆur et de Vincent Descombes consacrĂ©es Ă Proust, respectivement dans Temps et RĂ©cit II (1984) et Proust. Philosophie du roman (1987), ontâelles Ă©tĂ© suffisamment prises en compte par les lecteurs et commentateurs ? On peut en douter, si lâon observe la production critique de ces derniĂšres annĂ©es, en langue française, anglaise, allemande et italienne, en particulier, sans mĂȘme parler des nombreux articles de presse angloâamĂ©ricains, intĂ©ressants en ce quâils reflĂštent la vulgate critique. Beaucoup de commentateurs de lâĆuvre proustienne ne tirent pas les conclusions des mises en garde de RicĆur, par exemple sur « les dĂ©bris [de la] spĂ©culation philosophique » que contient la Recherche, ou sur la fictionalitĂ© de ce texteâ entre autres analyses contenues dans ces fameuses pages. La fictionalitĂ© oblige en effet Ă distinguer les positions du je proustien de celles de lâauteur (Proust), comme le signale V. Descombes avec malice, lorsquâil invente la figure dâun « pseudoâMarcel », « philosophe inconnu » auteur dâune pensĂ©e que la Recherche ne contient pas directement, mais que des lecteurs et certains critiques tentent de recomposer, avec plus ou moins de bonheur.
2La réédition du livre dâAnne Simon, dans une version mise Ă jour, apparaĂźt donc comme lâoccasion de remettre Ă lâhonneur une discussion centrale dans la critique et la rĂ©ception proustiennes : celle de la relation de Proust Ă la pensĂ©e, et en particulier Ă la philosophie. On commencera par rappeler les propositions principales de lâouvrage, paru pour la premiĂšre fois en 20001, dont la discussion de « lâidĂ©alisme » proustien et des thĂšses de Deleuze2, avant de revenir sur certaines des questions soulevĂ©es par cet ouvrage traitant des relations entre littĂ©rature et philosophie.
3Pourquoi choisir le rapport Ă la rĂ©alité â « effectivitĂ© ou actualitĂ© brute » (p. 9) dans la langue usuelle â pour lire Ă la Recherche du temps perdu ? A. Simon lâexplique dâemblĂ©e, rappelant la distinction entre rĂ©alitĂ© et imagination ou souvenir, dâune part, rĂ©alitĂ© et possible, dâautre part ; mais elle choisit dâutiliser comme synonyme le rĂ©el, considĂ©rĂ© comme « le rapport entre un sujet et un monde qui sâinfluencent mutuellement » (p. 218). Câest de la dĂ©ception du hĂ©ros proustien que part cet ouvrage, et de la conception du rĂ©el quâelle suppose. Le hĂ©ros, on sâen souvient, est en effet déçu par la rĂ©alitĂ©, de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e : dans les salons mondains, face Ă une jeune fille auparavant fantasmĂ©e, ou une fois arrivĂ© dans une contrĂ©e longtemps imaginĂ©e. Déçu, il lâest dâautant plus cruellement que la rĂ©alitĂ© apparaĂźt dans ces circonstances sous un jour nĂ©gatif (sauf lors des rĂ©vĂ©lations Ă©piphaniques) : le hĂ©ros de la Recherche apparaĂźt alors pris entre « lâimaginaire, en proie Ă un dĂ©faut dâĂȘtre, et le rĂ©el, en proie Ă un dĂ©faut de profondeur » (p. 10). Conclure que « le rĂ©el est dĂ©cevant, irrespirable [âŠ][,] le monde mental est falsification et appauvrissement du rĂ©el » (selon les termes de G. Picon, citĂ©s p. 118) entraine, comme corollaire, un jugement nĂ©gatif sur lâart, en raison de la conception quâen possĂšde le protagoniste, dans les parties initiales du roman. Lâart et la vie sont ainsi liĂ©s dĂšs les premiers moments de la diĂ©gĂšse, contrairement Ă une conception rĂ©pandue selon laquelle les deux sâopposent dans la Recherche du temps perdu jusquâaux rĂ©vĂ©lations du Temps retrouvĂ©.
4« [S]auver la vie, câest sauver lâart, et viceâversa » (p. 10), pour A. Simon, qui invite Ă mettre en relation le sujet et le monde de la Recherche Ă travers le rĂ©el conçu comme un « rĂ©seau » (p. 223) ou un « sillon » (on reviendra sur ce dernier terme). Se trouve remise en cause, par consĂ©quent, la dĂ©finition du fait, qui intĂšgre dĂ©sormais son (apparent) opposĂ©, lâillusion, lâimaginaire, le possible, le symbolique ; A. Simon propose de penser la rĂ©alitĂ© comme ce « lien mĂȘme, mouvant et soumis Ă rĂ©vision » entre le sujet et lâobjet, luiâmĂȘme mobile, pris dans le mouvement et dans le temps, sans ĂȘtre superficiel pour autant, puisquâil est dotĂ© dâune « profondeur ontologique » (p. 12). Ce dernier terme est pensĂ©, dans la troisiĂšme partie, comme
une direction ou un niveau par lequel le sensible sâentrouvre sur des horizons dâinvisibilitĂ© qui soit la condition mĂȘme de sa manifestation (p. 143).
5Câest en relation avec cette resĂ©mantisation du rĂ©el que se comprend le recours Ă la notion de sensible â qui constitue le sousâtitre de lâouvrage. A. Simon souligne la diffĂ©rence qui sĂ©pare sa lecture des interprĂ©tations idĂ©alistes qui dĂ©valorisent le sensible au profit de lâesprit, puisquâelle le dĂ©finit comme « dynamisme et fluctuation, comme dimension ou niveau (et non comme Ă©tant) » (p. 14), en rappelant lâimportance du caractĂšre temporaire de la « rencontre » entre le je et le rĂ©el â Ă la suite de MerleauâPonty, qui Ă©voque « la premiĂšre vision, le premier contact, le premier plaisir », dans Le Visible et lâInvisible (1964). Le terme mĂȘme de sensible permet de renvoyer Ă cette rencontre, en ce quâil est propre, par sa polysĂ©mie (on peut ĂȘtre sensible au sensible), « à suggĂ©rer le mouvement de rĂ©versibilitĂ© entre le monde et le moi ». Le lien avec la temporalitĂ© devient alors explicite : lâoccasion de rappeler que la rĂ©vĂ©lation du Temps retrouvĂ© est un accĂšs non au hors temps, mais Ă toutes les dimensions de la temporalitĂ©. Lâintroduction passe ainsi en revue les aspects les plus cruciaux (et difficiles) du roman proustien : outre le temps (ou plutĂŽt : la temporalisation), elle Ă©voque le rĂ©el, le souvenir, le sujet⊠en proposant des alternatives aux idĂ©es les plus courantes attachĂ©es Ă lâĆuvre de Proust. A. Simon sâintĂ©resse ainsi Ă la double valeur de lâadjectif retrouvĂ©, qui dĂ©signe non seulement une maniĂšre de renouer avec le passĂ©, mais aussi une façon dâaccĂ©der Ă la rĂ©alitĂ© du temps prĂ©sent dans tous ses possibles, de le dĂ©voiler, « de mettre au jour cela qui a Ă©tĂ© mais que nous ignorions avoir Ă©té », ce qui « nâa pas encore Ă©tĂ© vĂ©cu comme [rĂ©el] [âŠ] et qui pourtant a Ă©tĂ© puisquâon peut sâen souvenir » (p. 50) â premiĂšre analyse de la conciliation des contraires dans la Recherche.
6Proust ou le rĂ©el retrouvĂ© apparaĂźt en effet construit comme un roman policier dont on connaitrait le dĂ©nouement dĂšs lâintroduction (lorsque les thĂšses principales sont posĂ©es), mais dont le lecteur suivrait nĂ©anmoins la dĂ©monstration pour dĂ©couvrir dâautres lectures dâĂ©lĂ©ments parfois trĂšs connus â passages de la Recherche ou citations. Il y a une forme de rĂ©cit dans cet ouvrage, qui commence, dans sa premiĂšre partie (« De lâessence Ă la rĂ©alité »), avec les erreurs successives du hĂ©ros, erreurs dont Proust expliquait dans une lettre de 1914 Ă Jacques RiviĂšre, on sâen souvient, quâil devait commencer par les peindre.
7Le hĂ©ros proustien, tout au long du roman, cherche en vain Ă atteindre lâessence des choses (des clochers, des aubĂ©pines ou dâun lieu, qui tous suscitent du plaisir) en les observant, comme mĂ©dusĂ© ou en tentant de les saisir par ses autres sens (odorat, ouĂŻe), en les extrayant de leur contexte : « Ils avaient lâair de cacher auâdelĂ de ce que je voyais, quelque chose quâils invitaient Ă venir prendre » (p. 28 ; t. I, p. 176). Les Ă©checs rĂ©pĂ©tĂ©s induisent chez le hĂ©ros la conviction que la perception est dĂ©faillante et le sensible dĂ©cevant, contrairement Ă lâart. Fautâil y voir, comme un certain nombre de commentateurs â A. Simon Ă©voque lâouvrage de Henri Bonnet3 pour rappeler la gĂ©nĂ©alogie de cette idĂ©e â, une opposition entre lâapparence et lâĂȘtre, voire une formulation dâune thĂ©orie partagĂ©e par Proust, qui le rapprocherait de lâidĂ©alisme ? Ce serait, selon elle, considĂ©rer la peinture des erreurs dâune maniĂšre trĂšs univoque et dualiste ; et croire sur parole les conclusions du hĂ©ros (dont lâattitude ambivalente serait alors nĂ©gligĂ©e) en considĂ©rant que son erreur se rĂ©sume Ă vouloir saisir lâessence.
8Rappelant le contexte littĂ©raire et philosophique de la formation du jeune Proust, A. Simon discute en particulier lâinfluence que Darlu a pu avoir sur lui, et en vient Ă rĂ©futer les lectures univoques de type idĂ©aliste, dans le sillage de V. Descombes, qui a mis au jour le flottement de la position du hĂ©ros. Elle montre lâambivalence du texte, le balancement entre valorisation de lâesprit et primat de la sensation (p. 38), et rejette lâidĂ©e que le monde ne serait que reprĂ©sentation ; si le hĂ©ros ne parvient pas Ă atteindre lâessence (ou ce quâil considĂšre comme tel), il ne faut pas en conclure Ă une dĂ©valorisation de la sensation, qui nâest, en aucun cas, simplement un « premier stade, imparfait, dâaccĂšs Ă la connaissance ». Le texte proustien montre au contraire le lien entre sujet et objet, avec lequel sâaccorde le style de Proust, son « écriture de la relation » qui vise à « lâapprofondissement » de la perception, oĂč lâesprit a dĂ©jĂ sa part (p. 43) â se trouve ici formulĂ©, avec des variantes, lâun des fils directeurs de cet ouvrage.
9Le mĂȘme souci des nuances caractĂ©rise les analyses sur lâessence et la temporalitĂ© (en lâoccurrence la dialectique entre horsâtemps et inscription dans le temps), lorsque lâauteur signale â Ă la suite dâAnne Henry â la resĂ©mantisation des deux termes, ce qui nâempĂȘche pas la prĂ©sence ponctuelle de traces de lâhĂ©ritage philosophique (vitaliste, mais aussi substantialiste) auquel on ne saurait pourtant rĂ©duire la position de « Proust ». A. Simon propose ainsi, aprĂšs Jauss, une interprĂ©tation de la fin du Temps retrouvĂ© Ă distance dâune lecture trop littĂ©rale opposant horsâtemps et inscription dans la temporalité ; elle dĂ©gage ainsi les vestiges du symbolisme, dâun idĂ©alisme nĂ©oâplatonicien, qui entrent en tension avec la conception nouvelle de lâessence (p. 51 sqq.). Ce nâest toutefois ici quâun exemple du dĂ©passement dâoppositions encore trop courantes : fautâil voir dans le fait que le texte suggĂšre quâune chose peut contenir une Ăąme (on songe ici Ă la « croyance celtique » Ă©voquĂ©e dans Swann) une trace de lâinfluence schopenhauerienne dans la Recherche, ou cela rapprocheâtâil le roman de la poĂ©sie du xxe siĂšcle (p. 47) ? Ă leur maniĂšre, ces analyses illustrent la place de pivot de la Recherche, prise « entre deux siĂšcles ».
10Envisager les incidences sur la conception du moi (p. 50) ou sur les relations entre intelligence et sensibilité (p. 57â58) amĂšne Ă discuter frontalement la lecture proposĂ©e par Proust et les signes4. Le chapitre II note lâambivalence de lâouvrage de Deleuze, qui associe des conceptions transcendante et immanente du sens, alors que le cheminement du hĂ©ros le conduit vers lâimmanence, si lâon suit les analyses dâA. Simon, qui remet dâailleurs en question la centralitĂ© du parcours hermĂ©neutique du hĂ©ros. Elle souligne les consĂ©quences de lâamalgame entre hĂ©ros et narrateur sur la dĂ©termination de la position de Proust, ainsi que la maniĂšre dont Deleuze minimise lâimportance de la matĂ©rialitĂ© au profit de lâessence (alors que pour elle, « lâobjet nâest [âŠ] pas Ă âoublierâ : il est le lieu mĂȘme de lâĂ©mergence de la signification », p. 91) dans son analyse du signe. Ce point est important puisque, Ă la suite des analyses dâA. Henry relatives au corps de la Berma (bien que, sur le fond, le propos dâA. Simon diffĂšre grandement des thĂšses dâA. Henry), lâauteur montre que les rĂ©flexions sur lâinterprĂ©tation théùtrale valent pour les relations entre sens et sensible (p. 66), signifiĂ© et signifiant : elles posent donc la question de la possibilitĂ© dâune hermĂ©neutique (p. 73) et de la verbalisation. On pourrait conclure que pour A. Simon, le Deleuze lecteur de Proust est moins hardi que le Deleuze philosophe, en ce que sa lecture de la Recherche paraĂźt en retrait de conceptions philosophiques exposĂ©es dans dâautres ouvrages.
11Dans une deuxiĂšme partie dont le titre aux allures mathĂ©matiques (« existence + imagination = rĂ©alité ») pastiche une note de Proust luiâmĂȘme, lâauteur dĂ©veloppe les remarques esquissĂ©es prĂ©cĂ©demment sur le rĂŽle de lâillusion et des croyances, sâinsurgeant contre une lecture simplificatrice considĂ©rant la Recherche comme « un itinĂ©raire qui mĂšnerait le hĂ©ros des illusions de lâenfance aux vĂ©ritĂ©s de lâĂąge mur » (p. 100), oĂč les illusions seraient dissipĂ©es â cette analyse constitue lâĂ©quivalent de la lecture idĂ©aliste qui conçoit le signe matĂ©riel comme infĂ©rieur Ă une essence transcendante. Dans ces chapitres oĂč lâaccent est mis sur le corps, « le sentir » (un processus, une expĂ©rience, distincts de la sensation) liĂ© au rĂȘve, Ă lâimagination, Ă lâintelligence (p. 95), la rencontre avec Elstir est prĂ©sentĂ©e comme lâĂ©tape fondamentale modifiant la conception que le hĂ©ros proustien possĂšde de la rĂ©alitĂ© (mĂȘme sâil a dĂ©jĂ lâintuition de ce quâElstir lui enseigne), rĂ©orientant ses tentatives de perception du monde, en rĂ©habilitant lâillusion, considĂ©rĂ©e par A. Simon, Ă la suite de MerleauâPonty, non comme « une erreur Ă dĂ©passer mais comme un moment privilĂ©giĂ© de notre lien Ă lâĂȘtre brut » (p. 100). A. Simon en relĂšve de nombreuses occurrences au fil de la Recherche, et note lâexpression du plaisir sensoriel qui leur est attachĂ©, ainsi que la maniĂšre dont elles sont valorisĂ©es. Toutes les analyses sont ramenĂ©es au fil directeur posĂ© en introduction : « lâimmatĂ©riel (qui ne se confond pas avec le nonâĂȘtre) appartient de fait Ă notre perception du rĂ©el » (p. 108). On devine les consĂ©quences sur la conception de la crĂ©ation artistique et du langage : apprendre Ă percevoir (en incluant ces illusions) et Ă utiliser le langage autrement vont de pair, en dĂ©passant des oppositions instituĂ©es par la raison. Il convient donc de se mĂ©fier des lectures simplificatrices, qui rejettent totalement les illusions et les croyances, ou qui ne saisissent pas lâimportance des moments de veille et de repos sur le chemin de la vocation, en raison de leur lien avec la « joie sensorielle âbanaleâ » (p. 140).
12La derniĂšre partie se concentre alors sur lâĂ©criture proustienne, en examinant sa « profondeur » â dĂ©finie, on lâa vu, comme « une direction ou un niveau par lequel le sensible sâentrouvre sur des horizons dâinvisibilitĂ© qui soit la condition mĂȘme de sa manifestation » (p. 143) â et lâimportance du lien entre « [lâ] apprĂ©hension [âŠ] du monde et lâexpression qui la supporte ou lâengendre » (p. 143). La « surimpression stylistique » rĂ©pond dans sa matĂ©rialitĂ© (sa dimension « charnelle ») Ă lâenchevĂȘtrement, Ă la « stratification » du rĂ©el, oĂč lâĂȘtre ne sâoppose plus Ă lâapparaĂźtre (p. 145), selon A. Simon, qui interroge les modalitĂ©s par lesquelles lâĂ©criture peut approcher lâinâsensible â par lâineffable, afin de suggĂ©rer le silence. Lâanalyse des courbes, rayons, tracĂ©s⊠qui se rĂ©fĂšre Ă plusieurs reprises Ă JeanâPierre Richard, met en valeur la synesthĂ©sie Ă lâĆuvre dans la phrase proustienne, qui peut associer image et son. Les couleurs, elles, sont prĂ©sentĂ©es comme manifestation de la profondeur, Ă travers des analyses de textes (sur la mer Ă Balbec, sur lâogive vĂ©nitienne) qui entendent dĂ©passer le dualisme entre surface et profondeur (p. 184), pour rĂ©vĂ©ler lâesthĂ©tique de la surimpression mise en Ćuvre dans la Recherche â et dont les rĂ©miniscences constituent lâillustration la plus exemplaire. Ă lâarriĂšreâplan se profile toujours la relation entre philosophie et roman, lorsque lâauteur montre comment les perceptions du hĂ©ros dans son lit dĂ©passent les catĂ©gories hĂ©ritĂ©es de la philosophie, telle la reprĂ©sentation du temps (p. 139) ; de mĂȘme que lâimportance accordĂ©e au sensible, dans la Recherche, apparaĂźt comme une rĂ©habilitation et une subversion des reprĂ©sentations liĂ©es Ă la philosophie (oĂč lâapparaĂźtre est disqualifiĂ© comme apparence ; p. 145).
13On pourrait presque inviter le lecteur inquiet (la thĂ©orie et la philosophie nâont pas toujours bonne presse, en littĂ©rature) Ă commencer par la conclusion, qui propose un parcours rĂ©capitulatif, de la critique de lâidĂ©alisme Ă des considĂ©rations stylistiques sur lâĂ©criture proustienne qui, par « surimpression », exprime la sensation (p. 215), tout en mettant en garde contre la constitution dâun nouveau dualisme, qui pourrait naĂźtre de la distinction entre sensation et Ă©criture :
la rĂ©alitĂ© vĂ©cue [est] toujours, dĂ©jĂ , tramĂ©e de croyances ou de rĂȘves linguistiques (p. 219, voir aussi p. 186),
14comme le note A. Simon Ă propos du cĂ©lĂšbre incipit de la Recherche. La conception du rĂ©el (dans le roman proustien comme chez ses commentateurs) a partie liĂ©e avec la conception de lâĂ©criture : pour lâauteur, cette derniĂšre est
une « recherche », une enquĂȘte qui tente de coller Ă la labilitĂ© de son objet et de le constituer dans le mouvement mĂȘme de sa poursuite (p. 221),
15mouvement sans fin qui possĂšde une valeur performative, puisque lâĂ©criture est « une expĂ©rience du monde qui se dĂ©couvre et se produit Ă mesure quâelle se formule » (ibid.), ce qui empĂȘche dâen rester Ă une opposition entre art et vie, souvent attribuĂ© (Ă tort) Ă Proust.
16De la conclusion â qui propose une ouverture vers les questions de la nature, de Dieu, de la libertĂ©, de la conception de lâhistoire ; et une esquisse des raisons expliquant les Ă©clipses en 1930â1940 puis la nouvelle faveur du texte proustien depuis les annĂ©es 1960, au prix de malentendus â on retiendra surtout lâinsistance sur la nature progressive de la rĂ©alitĂ©, processus, « tissage entre le prĂ©sent et le sentiment, le fantasme ou le passé » (p. 219), « dynamique » (p. 220), et sur lâimportance de la suggestion dans le style proustien, apte Ă faire ressentir « lâarriĂšreâplan de silence » (p. 224 et t. III, p. 757).
Philosophie & microlecture
17Lâune des grandes rĂ©ussites de lâouvrage dâA. Simon, et lâune des clĂ©s de sa force dĂ©monstrative, consiste sans doute en lâĂ©quilibre entre, dâune part, le commentaire prĂ©cis de passages tels que la promenade du Bois de Boulogne ou lâarrĂȘt du train (p. 118 sqq.), les scĂšnes oĂč apparaĂźt la Berma (p. 83 sqq.) ; dâautre part, les analyses plus abstraites, en dialogue avec Deleuze et, surtout, MerleauâPonty.
18Les commentaires invitent Ă replacer dans leur contexte des phrases extraites de la Recherche, auxquelles des gĂ©nĂ©rations de critiques ont pu faire dire tout et son contraire (p. 55) ; ce qui permet Ă A. Simon de rĂ©pondre pied Ă pied Ă des objections possibles, en Ă©voquant des formules aussi cĂ©lĂšbres que la « leçon dâidĂ©alisme » ou « lâĂ©quivalent spirituel » (t. IV, p. 457), pour dĂ©montrer la resĂ©mantisation des termes : la prise de risque est maximale, la dĂ©monstration semble inattaquable. Toutefois, comme on lâa signalĂ© Ă propos de la fin du Temps retrouvĂ©, un commentaire prĂ©cis ne signifie pas une adhĂ©sion Ă la lettre du texte â puisquâil faut remettre en contexte, ce quâA. Simon ne rappelle pas ici, ĂȘtre prudent avec la « lettre » dâun roman marquĂ© par la mouvance textuelle, en particulier pour les volumes parus aprĂšs la mort de Proust, en 1922. Ces microlectures sont pour A. Simon lâoccasion de manifester ce quâelle doit aux commentaires antĂ©rieurs, dâautant quâelle nâhĂ©site pas Ă citer des textes critiques moins connus ou dĂ©laissĂ©s, tels ceux de Ghislaine Florival5, de GaĂ«tan Picon6, de Jean Petitot, de Ramon Fernandez, ou tel article de Jauss. Elle sâappuie en particulier sur V. Descombes, pour les rĂ©flexions relatives au solipsisme et Ă lâidĂ©alisme ; sur J.âP. Richard pour les analyses textuelles ; mais aussi sur lâimportant livre dâAlain de Lattre7 Ă propos de la dichotomie entre intĂ©rioritĂ© et extĂ©rioritĂ©, de lâimpossibilitĂ© de rĂ©duire le rĂ©el Ă une forme dâidĂ©ation (p. 41), ou de lâeffet de la raison (qui divise en « rĂ©partitions », p. 106), et de lâimportance des croyances (p. 115), ou encore de la diffĂ©rence entre le Combray passĂ© et le Combray ressuscitĂ© par la rĂ©miniscence (p. 86), un Combray « avec tous ses horizons dĂ©ployĂ©s ».
19En contrepoint, plus que la place de la philosophie comme motif romanesque, ce qui intĂ©resse A. Simon ici (comme dans des interventions ultĂ©rieures8) est la maniĂšre dont Proust, contemporain des publications de Husserl, annonce tout un pan de la philosophie du xxe siĂšcle : par exemple sur lâessence, telle que Proust la redĂ©finit (p. 46). Cette « impatience de la connaissance » (Broch) qui fait de la littĂ©rature une Ă©claireuse de la philosophie â A. Simon le rappelle Ă propos de la filiation entre le xixe siĂšcle en littĂ©rature et le xxe siĂšcle en philosophie â, est toutefois susceptible de susciter des erreurs : il convient de ne pas cĂ©der Ă lâillusion tĂ©lĂ©ologique, et de ne pas chercher Ă tout Ă©clairer par une rĂ©fĂ©rence unique.
20Ces prĂ©cautions prises â contrairement Ă dâautres Ă©tudes qui laissent ces problĂšmes dans lâimplicite ou plaquent sur la Recherche une conception « philosophique » â il apparaĂźt possible de convoquer MerleauâPonty, lĂ©gitime en raison des rapports de fait existant entre son Ćuvre et celle de Proust : le philosophe est un lecteur assidu de la Recherche, comme en tĂ©moignent les exemples retenus dans PhĂ©nomĂ©nologie de la perception en 1945, avant Le visible et lâinvisible, paru en 1964. Plus importantes encore, des ressemblances profondes entre le roman proustien et lâessai philosophique sont mises au jour par A. Simon, Ă chaque Ă©tape de sa dĂ©monstration9. Lire Proust avec MerleauâPonty, câest bien sĂ»r lire MerleauâPonty Ă la lumiĂšre de la Recherche, faire ressortir le cĂŽtĂ© Proust du philosophe, mais A. Simon ne se perd pas dans les Ă©chos vertigineux entre les textes : les formules de MerleauâPonty retenues lui permettent de condenser, dâexpliciter, dâapprofondir ses remarques sur le roman proustien. Toutefois, les pages consacrĂ©es Ă la Berma (voir p. 62â63) le montrent dâune maniĂšre exemplaire : si MerleauâPonty est Ă la fois clĂ© de lecture (point de dĂ©part) et point dâarrivĂ©e du propos critique, entre les deux, câest au plus prĂšs du texte de la Recherche quâA. Simon propose sa propre lecture. Elle met ainsi en perspective des vestiges thĂ©oriques (de lâidĂ©alisme, du nominalisme) qui ne possĂšdent pas la mĂȘme importance que la position majoritairement assumĂ©e dans la Recherche.
« Ce livre est trop court » (J. R. R. Tolkien)
21On pourrait certes discuter certaines catégories, littéraires ou philosophiques, ou des démonstrations rapides, qui appelleraient des prolongements10.
22Dans le premier cas, le sens implicite donnĂ© par A. Simon (voir p. 86) Ă lâexpression « étude philosophique », que lâon trouve chez Proust dans le « Carnet de 1908 »(« Fautâil en faire un roman, une Ă©tude philosophique, suisâje un romancier11 ?»), mĂ©rite discussion, et explicitation : on peut estimer quâil doit plutĂŽt ĂȘtre compris en un sens balzacien â lâalternative ne porte pas ici sur le choix entre littĂ©rature et philosophie, mais entre des genres romanesques. De maniĂšre secondaire, lâintroduction prĂ©sente Ă©galement la Recherche, en passant, comme lâimitation dâune autobiographie, puis comme une « autobiographie fictive » au « caractĂšre proprement romanesque » (p. 23) : ce tĂ©lescopage entre fiction et non fiction mĂ©riterait dâĂȘtre dĂ©ployĂ©.
23Tout comme pourrait ĂȘtre réévaluĂ© le choix consistant Ă utiliser comme synonymes rĂ©el et rĂ©alitĂ© sur la foi de Proust, qui les emploie indiffĂ©remment : on sait que chez lui, pourtant, une mĂ©taphore nâen est pas forcĂ©ment une, une loi non plus⊠et que, plus largement, il est risquĂ© de reprendre Ă son compte lâusage proustien de certains vocables (voir p. 1412). On songe ici au sillon, prĂ©sentĂ© comme une dĂ©finition mĂ©taphorique du rĂ©el, alors que le terme, dans le Temps RetrouvĂ© se rapporte plutĂŽt Ă lâeffet produit :
le petit sillon que la vue dâune aubĂ©pine ou dâune Ă©glise a creusĂ© en nous, nous trouvons trop difficile de tĂącher de lâapercevoir (t. IV, p. 47013).
24On connait Ă©galement, dans cette page, lâimage de « lâimpression [âŠ] double, Ă demi engainĂ©e dans lâobjet, prolongĂ©e en nousâmĂȘme ».
25La mĂȘme question relative aux duos lexicaux pourrait ĂȘtre adressĂ©e Ă propos des termes « profondeur » et « épaisseur » (dont Jean Milly a notĂ© la frĂ©quence sous la plume de Proust), souvent utilisĂ©s indiffĂ©remment (voir p. 163), mais aussi accolĂ©s (et non confondus) Ă lâoccasion, (p. 174). Enfin, on peut se demander sâil est pertinent pour A. Simon de recourir Ă des termes (ĂȘtres, essences), dans son analyse positive de lâĂ©criture proustienne, termes dont elle a prĂ©cĂ©demment montrĂ© lâinadĂ©quation, ou la nĂ©cessaire et permanente resĂ©mantisation (voir la remarque sur lâĂȘtre, par exemple, qui oblige Ă des rappels syntaxiquement acrobatiques, p. 188) â pourquoi ne pas avoir proposĂ©, ici, une alternative au lexique obsolĂšte ?
26Ă lâinverse, certaines formules demanderaient sans doute Ă ĂȘtre dĂ©pliĂ©es, expliquĂ©es, comme le fait de ranger sous la banniĂšre de lâinsensible (lâinâsensible ou « âlâinsensorielâ »), dans le mĂȘme geste, « silence, obscuritĂ©, mais aussi sentiments et idĂ©es » (p. 147) ; ou telle maniĂšre de considĂ©rer « le fantasme [⊠comme] crĂ©ateur dâexistence » (p. 12). Odette fantasmĂ©e en ZĂ©phora ne devient pourtant pas ZĂ©phora, et ce sont ses actes (« rĂ©els » au sein de la fiction) qui causent la souffrance de Swann : OdetteâZĂ©phora reste imaginaire, et si A. Simon montre bien que lâimaginaire appartient dĂ©sormais au rĂ©el, estimer ici quâil se confond avec lui, nâestâce pas considĂ©rer que le tout (le rĂ©el) est aussi une partie qui forme le pendant de lâimaginaire ? La discussion pourrait ĂȘtre poursuivie Ă propos de lâĂ©pisode des Jeunes Filles, lâun des plus poignants de la Recherche, oĂč le hĂ©ros allĂšgue une raison fallacieuse pour ne plus voir Gilberte, « un mystĂ©rieux malentendu, parfaitement fictif » (t. I, p. 621), afin de provoquer chez elle une rĂ©action. Câest lâabsence de question de la part de son amie qui entraĂźne leur Ă©loignement : « ce malentendu [âŠ] devint pour moi quelque chose de rĂ©el auquel je me rĂ©fĂ©rais dans chaque lettre » (t. I, p. 622), note le narrateur ; mais ne peutâon estimer quâil y a ici remplacement dâun malentendu fictif par un autre malentendu, nĂ© de lâattitude effective de Gilberte, sans pour autant que le premier devienne « rĂ©el » autrement que pour le hĂ©ros ? Le texte proustien procĂšde souvent par contraction et ellipse de ce genre.
27Ă lâarriĂšreâplan de ces questions, on retrouve celle des relations entre rĂ©el et fiction : interroger le monde proustien, estâce rĂ©flĂ©chir au monde du lecteur ? Question banale, mais aux implications importantes, pour lâobjet de ce livre : si lâĂ©criture proustienne construit le rĂ©el, sâagitâil du « rĂ©el fictionnel », interne Ă lâĆuvre, ou bien la phrase proustienne crĂ©eâtâelle littĂ©ralement un fragment de rĂ©alitĂ©, pour A. Simon ? Le fait que le lecteur reconnaisse dans la Recherche un Ă©lĂ©ment commun avec sa propre rĂ©alitĂ© suffitâil pour que cet Ă©lĂ©ment devienne rĂ©el ? Les analyses dâA. Simon dĂ©passent parfois le cas de la Recherche â comme semble lâindiquer la phrase placĂ©e en exergue de lâintroduction :
Si la rĂ©alitĂ© Ă©tait cette espĂšce de dĂ©chet de lâexpĂ©rience [âŠ]. Mais Ă©taitâce bien cela, la rĂ©alité ? (p. 9).
28Ces interrogations montrent que lâouvrage dâA. Simon appelle un prolongement, de la part du mĂȘme auteur, qui pourrait aussi expliciter les rapprochements ponctuels proposĂ©s avec Baudelaire, Claudel, ValĂ©ry⊠et, plus rarement, avec un auteur Ă©tranger : ainsi, pourquoi Rilke plutĂŽt que Joyce (pour la surimpression) ou Musil (sur les possibles) ?
29On peut dĂ©jĂ espĂ©rer que la réédition de cet ouvrage contribuera Ă le faire dĂ©couvrir dâun plus grand nombre de lecteurs, mĂȘme si sa complexitĂ© le rend sans doute moins lisible que dâautres textes en apparence plus faciles et sĂ©duisants. LâidĂ©e est de faire avancer la recherche proustienne, en faisant justice de lectures rĂ©ductrices et dâoppositions superficielles, de clichĂ©s (le supposĂ© rejet de lâintelligence par « Proust »), dâassimilations hĂątives â entre le hĂ©ros et Proust via « Marcel », ou son corollaire, la confusion entre la Recherche et une autobiographie â ⊠au moins dans le Temps.
30Sâil paraissait inutile de revenir ici en dĂ©tail sur les remarques stylistiques proposĂ©es par Anne Simon dans la troisiĂšme partie de son essai, on saluera toutefois le style de lâouvrage luiâmĂȘme et les formules suggestives quâil propose, Ă lâinstar de celles sur lâimportance du corps, « berceau dâune rĂ©alitĂ© temporalisĂ©e, creusĂ©e de songes et de sentiments » (p. 215), formules appelĂ©es Ă dâautres dĂ©veloppements14. Dans lâun des rares moments de rĂ©flexivitĂ© explicite, A. Simon sâinterroge sur le caractĂšre « énigmatique » des annonces proposĂ©es dans les premiĂšres pages de la troisiĂšme partie, se demandant « comment parler de la rĂ©alitĂ© autrement que mĂ©taphoriquement » (p. 145). Cette interrogation apparaĂźt en fait comme une maniĂšre dâexorcisme, rien dans lâouvrage ne demeurant obscur par la faute de lâauteur, qui ne fait pas lâerreur de calquer son style sur celui de Proust, par fascination ou imitation inconsciente â alors que nombre dâouvrages sur la poĂ©sie ou lâessai se veulent « poĂ©tiques » ou « essayistiques », par un mimĂ©tisme impensĂ©15. LâĂ©criture dâA. Simon concilie au contraire prĂ©cision et recherche dâimages suggestives, pour « approche[r] la qualitĂ© particuliĂšre de la chose » (peutâon dire en appliquant Ă son Ă©criture une de ses remarques sur la Recherche). Ă cet Ă©gard, la clausule de la deuxiĂšme partie restera dans la mĂ©moire du lecteur, par son Ă©vocation de la fin du Temps retrouvé :
Dernier instant qui est retour aux origines temporelles et charnelles du personnage et qui trace la courbe parfaite et enfin comprise dâune vie qui possĂ©dait dâemblĂ©e, sans le savoir, ce quâelle cherchait : son insertion dans le monde, rendue enfin sensible par la joie dâun dernier rayon de lumiĂšre avant la nuit totale. (p. 140)
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