Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 2
titre article
Anna Magdalena Elsner

« La poĂ©sie, c’est autre chose »

1L’essentiel de ce numĂ©ro du Bulletin d’informations proustiennes s’aventure sur un sujet proustien central : l’exploration de nombreux liens qui existent entre l’Ɠuvre et la vie de Proust et la poĂ©sie. À ce jour, il n’y a ni ouvrage collectif ni Ă©tude approfondie sur l’importance gĂ©nĂ©rale de la poĂ©sie et des poĂštes dans À la recherche du temps perdu, ce qui est sans doute l’une des raisons pour lesquelles l’équipe Proust de l’ITEM s’est lancĂ©e pendant deux annĂ©es consĂ©cutives, depuis octobre 2008, sur ce sujet. Les interventions Ă  l’Institut des textes et des manuscrits modernes ont mis en Ă©vidence les pistes qui restent Ă  explorer, et la publication de cinq de ces quinze sĂ©minaires dans l’ultime numĂ©ro du Bulletin tĂ©moigne de la richesse des contributions.

2On le sait, Proust a commencĂ© sa carriĂšre littĂ©raire en Ă©crivant des vers sur des peintres, publiĂ©s pour la premiĂšre fois dans Le Gaulois, le 21 juin 1895, et repris plus tard dans Les Plaisirs et les Jours en 1896. Mais si ce « Proust poĂšte » propose un premier lien direct avec la poĂ©sie, c’est plutĂŽt le vaste nombre d’allusions poĂ©tiques et l’évocation concrĂšte des poĂštes qu’on trouve soit dans la Recherche soit dans la Correspondance qui nous montre l’ampleur des rapports qui existent entre l’auteur, sa vie, son Ɠuvre et ce genre littĂ©raire. Finalement — et c’est l’une des rĂ©ussites de ce numĂ©ro du Bulletin —, cette multitude de liens, connections et parallĂšles fait valoir la nĂ©cessitĂ© de redĂ©finir la poĂ©sie en soi et en ce qu’elle reprĂ©sente dans la Recherche ainsi que pour Proust et pour son Ă©poque. Outre l’argument que chaque article apporte, l’originalitĂ© de ces contributions portant sur la poĂ©sie rĂ©side dans la juxtaposition de ces cinq enquĂȘtes, qui sont autant de maniĂšre de cerner la poĂ©sie, et d’en questionner l’essence. À la lecture de ce numĂ©ro, la poĂ©sie ressort continuellement comme une « autre chose1 », formule du poĂšte EugĂšne Guillevic qui rend involontairement hommage Ă  la place centrale et mĂ©connue que tient la poĂ©sie dans l’Ɠuvre de Proust.

« Un autre poÚte » : de Mallarmé à Baudelaire

3L’article de Bertrand Marchal sur MallarmĂ© et celui de Matthieu Vernet sur Baudelaire prĂ©sentent, en apparence, de manifestes ressemblances, mĂȘme si le point de dĂ©part des deux dĂ©marches diffĂšrent en profondeur. Tandis que l’importance de Baudelaire pour l’Ɠuvre de Proust n’a jamais Ă©tĂ© contestĂ©e, ni par la critique ni par Proust lui‑mĂȘme, qui consacre deux rĂ©flexions critiques Ă  Baudelaire (recueillis dans la PlĂ©iade du Contre Sainte-Beuve2), MallarmĂ© reste un poĂšte dont on a, comme le montre B. Marchal, pour de faux prĂ©textes, bien trop minorĂ© l’influence sur Proust. Certes, on sait que Proust publie « Contre l’obscurité » suite Ă  la publication du « MystĂšre dans les lettres » de MallarmĂ© dans la Revue blanche en 1896. Loin d’ĂȘtre une attaque contre MallarmĂ©, ce texte ne doit pas rĂ©sumer ou illustrer les rapports qui unissent les deux Ă©crivains. Et B. Marchal de prĂ©ciser que « Le mystĂšre dans les lettres » ne s’adressait pas spĂ©cialement Ă  Proust, mais qu’il s’agissait « plutĂŽt d’une rĂ©ponse gĂ©nĂ©rale Ă  ses dĂ©tracteurs3 » (p. 58).

4B. Marchal poursuit avec une Ă©tude dĂ©taillĂ©e de ce qu’il appelle non un « MallarmĂ© et Proust » mais un « MallarmĂ© selon Proust », car, tandis que MallarmĂ© reste silencieux au sujet de Proust, on trouve pas moins de cinquante‑trois rĂ©fĂ©rences Ă  MallarmĂ© dans l’Ɠuvre de Proust, correspondance comprise. « Proust aime la poĂ©sie de MallarmĂ©, mĂȘme si ce n’est pas sans rĂ©serve » (p. 63). Certes, le MallarmĂ© de Proust est avant tout un MallarmĂ© des poĂ©sies (Proust ne s’occupant guĂšre des autre Ă©crits), mais MallarmĂ© fait partie des Ă©crivains qui, Ă  la diffĂ©rence de Balzac ou de Stendhal, ne confondent pas la vie et l’Ɠuvre ; il reprĂ©sente en cela « la limite idĂ©ale de l’autotĂ©lisme littĂ©raire » (p. 65) aux yeux de l’auteur du Contre Sainte‑Beuve.

5B. Marchal dĂ©passe cette question biographique ou esthĂ©tique pour se livrer Ă  une stimulante rĂ©flexion sur l’intertextualitĂ© dans laquelle il se limite au poĂšme mallarmĂ©en auquel Proust fait le plus souvent rĂ©fĂ©rence dans sa correspondance : « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui  ». Ce poĂšme est prĂ©sentĂ© comme un « nƓud symbolique », un nƓud « oĂč se croisent le fil Elstir, le fil Wagner, voire le fil Maeterlinck » ce qui produit une richesse d’allusions qui fait de MallarmĂ© « un des modĂšles auxquels se confronte l’apprenti‑écrivain » (p. 75). B. Marchal montre admirablement les multiples reprises du motif « des vols qui n’ont pas fui » : le cygne, oiseau migratoire qui reste en arriĂšre tout comme l’avion d’Agostinelli, le yacht d’Albertine qui restera en port ainsi que sa Rolls qui ne roulera pas, et la juxtaposition de l’aĂ©roplane et du yacht qui rappelle l’équivalence entre le ciel et la mer et par‑lĂ  l’esthĂ©tique d’Elstir. Les implications de ce motif sont saisissantes, mais on pourrait, Ă  ce titre, reprocher Ă  B. Marchal de n’avoir pas suffisamment pris en compte le fait que les citations de Proust ne sont pas toujours exactes. Proust adapte en effet par exemple deux vers de « M’introduire dans ton histoire  ». Comme l’a montrĂ© Richard Goodkin, ce changement renverse le contenu du passage et l’impact symbolique que R. Goodkin inscrit, Ă  la diffĂ©rence de B. Marchal, dans un questionnement du temps et de la mĂ©moire4.

6MĂȘme si l’association du cygne de Lohengrin de Wagner avec le cygne de MallarmĂ© et l’allusion au « signe » symboliste n’est pas un constat nouveau5, ce qui paraĂźt original, Ă  nos yeux, est le lien Ă©tabli avec le TraitĂ© de la mort de Maeterlinck et par‑lĂ , la dĂ©couverte que les dĂ©bats apparemment techniques sur le vol dans la Recherche (RTP, t. III, p. 667‑668 ; t. IV, p. 337‑338) renvoient toujours Ă  un dĂ©bat esthĂ©tique. C’est par la description des avions en tant que « cent vingt chevaux marque MystĂšre », description qui, dans la Correspondance,est utilisĂ©e plusieurs fois pour commenter Le TraitĂ© de la mort, que B. Marchal parvient Ă  faire ce lien, qui le ramĂšne ultĂ©rieurement au sujet de la « littĂ©rature obscure ». Mais Maeterlinck, d’aprĂšs Proust, mĂȘme s’il le dĂ©crit comme un poĂšte de l’obscuritĂ© rĂ©ussit Ă  travers cette obscuritĂ© Ă  nous consoler « d’une mort qui n’est pas celle que nous redoutons, d’une mort d’avant le Christianisme6 ». L’argument du « Contre l’obscurité » semble donc plus complexe et fragmentaire, et considĂ©rablement plus en accord avec MallarmĂ©. Comme le notait dĂ©jĂ  Jean‑Yves TadiĂ© dans sa biographie, Proust comprenait MallarmĂ© « davantage qu’il n’y paraĂźt7 », car finalement la littĂ©rature qui est l’objet mĂȘme de la rĂ©flexion thĂ©orique du Temps retrouvĂ© est bien, comme le souligne B. Marchal, « une littĂ©rature qui n’oublie pas qu’elle est faite de signes » (p. 75), c’est‑à‑dire qu’elle est elle‑mĂȘme obscure.

Au‑delĂ  du clichĂ© romantique

7C’est en distinguant un Baudelaire explicite et un Baudelaire implicite, dissimulĂ© dans la Recherche, que M. Vernet propose une approche complĂ©mentaire Ă  celle de B. Marchal, et questionne, en mĂȘme temps, les limites d’une dimension intertextuelle. Dans son article « D’un Baudelaire Ă  l’autre, lecture critique du “soleil rayonnant sur la mer” », M. Vernet ne cherche pas rĂ©tablir une importance mĂ©connue de Baudelaire, mais plutĂŽt Ă  « dĂ©monter » un Baudelaire en apparence central dans la Recherche. Il s’intĂ©resse ainsi au Baudelaire citĂ© dans la Recherche, dans lequel il voit un « Baudelaire cliché » (p. 96), un Baudelaire romantique, un Baudelaire de l’auteur des Plaisirs et les Jours. L’autre Baudelaire, celui qui touche Proust plus profondĂ©ment est dissĂ©minĂ© dans des allusions ; il apparaĂźt « par un admirable effet de mise en abyme, le premier [Baudelaire] se trouve dans le second, dĂ©crit Ă  la fois comme une Ă©tape essentielle et comme une impasse » (ibid.).

8Une contribution plus strictement thĂ©orique dans ce numĂ©ro du Bulletin d’informations proustiennes (que l’on aurait pu trouver dans une introduction gĂ©nĂ©rale ou dans un article proposant un tour d’horizon de la prĂ©sence de la poĂ©sie chez Proust) aurait mis en valeur ce que ce numĂ©ro apporte aux questions concernant l’intertextualitĂ©, notion qui se trouve Ă  la base des rapports de Proust et de la poĂ©sie.

9NĂ©anmoins, quand M. Vernet propose que « le Baudelaire Ă©vident, manifeste et rĂ©current tout au long des Jeunes filles ne fonctionne pas vĂ©ritablement comme un intertexte habituel » (ibid.), nous comprenons Ă  travers l’analyse remarquable de la prĂ©sence explicite et implicite du vers « soleil rayonnant sur la mer » ce qu’un « intertexte habituel » signifie dans le contexte de la poĂ©sie chez Proust. Une citation explicite ne constitue pas nĂ©cessairement un hommage. Loin s’en faut, la citation est souvent le symptĂŽme de l’idolĂątrie ; le jeune hĂ©ros cherche ainsi Ă  revivre des expĂ©riences dĂ©crites par Baudelaire. L’analyse linguistique subtile dĂ©couvre que cela ne se passe pas sans ironie de la part du Narrateur Ă  l’égard du jeune homme qu’il fut. M. Vernet s’intĂ©resse alors Ă  l’emploi des guillemets — qui dĂ©marque une citation — et dans lesquels il voit « une alerte, l’indication d’un clichĂ©, celle d’un vers trop entendu, ou simplement mal lu » (p. 100). Ainsi la citation devient‑elle une « citation mirage », une autocitation qui trace le dĂ©veloppement du hĂ©ros‑narrateur en signalant que le Baudelaire explicite auquel il fait rĂ©fĂ©rence est le Baudelaire mondain, le Baudelaire des salons, le Baudelaire qu’on connaĂźt par l’intermĂ©diaire de la mĂ©lodie de FaurĂ©, mais finalement un Baudelaire vide, un signe qui a perdu la plupart de sa signification.

10OĂč se cache donc le vrai Baudelaire, le Baudelaire implicite et non idolĂątré ? Le vrai Baudelaire proustien n’est pas le Baudelaire de la citation, mais celui de l’allusion, lorsque « le texte fait le deuil du Baudelaire romantique » (p. 104). M. Vernet illustre ce glissement  à partir de brouillons, l’un sur des rĂ©flexions sur le soleil couchant censĂ©es se tenir consĂ©cutivement Ă  la « danse contre seins » dans le Cahier 43 et l’autre dans le Cahier 57 oĂč Proust aligne deux vers de Baudelaire, montrant ainsi le passage d’un Baudelaire Ă  l’autre, d’un regard (celui du hĂ©ros) Ă  un autre (celui du Narrateur) :

Autant j’avais aimĂ© le soleil rayonnant sur la mer <autant> j’avais trouvĂ© la plus absurde rhĂ©torique dans des piĂšces comme Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie *citer tout entier*. Or maintenant je me rappelais, avec quelle passion j’avais souhaitĂ© la mort d’Albertine dans les moments oĂč je croyais qu’elle ne reviendrait pas, j’avais tant pleurĂ© cette mort8.

11Ce que M. Vernet n’observe pas, mĂȘme si le brouillon citĂ© du Cahier 57 confirme parfaitement son argument en reprenant le thĂšme du deuil et de la mort, est par ailleurs que, tout comme OrphĂ©e a besoin d’une Eurydice morte9, le hĂ©ros a besoin d’une Albertine morte pour la pleurer sincĂšrement. En associant cela aux lignes prĂ©cĂ©dentes, on pourrait mĂȘme supposer que le Narrateur a besoin de faire le deuil de Baudelaire pour l’apprĂ©cier hors des citations ironiques. Cela nous mĂšne Ă  une dĂ©finition de l’intertextualitĂ© poĂ©tique qui devient une exercice d’exhumation : l’hĂ©ros‑narrateur ne peut devenir lui‑mĂȘme et s’accomplir qu’en faisant une expĂ©rience de la perte avec les textes qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©s.

12Les fameuses « correspondances » baudelairiennes peuvent donc se comprendre comme le partage d’une expĂ©rience esthĂ©tique particuliĂšre — tout comme dans les mots de Baudelaire qui dĂ©crit la musique de Wagner dans les termes suivants :

D’abord il m’a semblĂ© que je connaissais cette musique, et plus tard en y rĂ©flĂ©chissant, j’ai compris d’oĂč venait ce mirage ; il me semblait que cette musique Ă©tait la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnaĂźt les choses qu’il est destinĂ© Ă  aimer10.

13« Mirage » est une expression rĂ©currente dans l’article de M. Vernet qui met en Ă©vidence prĂ©cisĂ©ment cet « effet mirage » baudelairien expliquant la prise de distance nĂ©cessaire pour l’auteur de la Recherche par rapport au poĂšte admirĂ©. Par‑lĂ , Proust suggĂšre que ce qui lui permet de mettre l’expĂ©rience de Baudelaire en « correspondance » avec sa propre expĂ©rience de poĂ©sie, c’est une nĂ©cessitĂ© de faire le deuil de l’expĂ©rience baudelairienne, de faire valoir l’Eurydice mirage, qui paradoxalement est la seule garantie de la survie de l’originalitĂ© de l’expĂ©rience poĂ©tique.

« Une autre poésie »

14Quand le premier axe de recherche de ce numĂ©ro cherche — et trouve — des rĂ©fĂ©rences Ă  un poĂšte dĂ©terminĂ©, un deuxiĂšme axe se propose de questionner le statut de la prose dans la Recherche et de prĂ©ciser ce que Proust a pu entendre par le mot mĂȘme de « poĂ©sie ». Les articles de Michel Sandras sur la prĂ©sence de la poĂ©sie en prose (« Proust et le poĂšme en prose fin de siĂšcle ») et celui de Christine Dupouy (« Le PoĂšte Marcel Proust ») d’aprĂšs l’expression de Char, remettent en question les relations qui unissent prose et poĂ©sie.

15Chr. Dupouy conclut son article avec Barthes, qui dans La PrĂ©paration du roman associait le haĂŻku avec la Recherche. L’argument barthĂ©sien, d’aprĂšs lequel il y a beaucoup plus de similaritĂ©s entre ces formes apparemment antithĂ©tiques, illustre formidablement ce deuxiĂšme axe de recherche du Bulletin. Le haĂŻku est « bref mais non pas fini, fermĂ©11 », ce qui le rapproche aux yeux de Barthes du roman de Proust. Chr. Dupouy avance un argument comparable, Ă  propos de la conception proustienne de la poĂ©sie, conception qui n’est pas « finie, fermĂ©e », mais riche de significations. Avec le dit « poĂšme en prose » sur les clochers de Martinville, « la vocation du Je Ă  l’origine semble ĂȘtre poĂ©tique » (p. 106), mais ce « poĂšme en prose » ne signale pas seulement un genre littĂ©raire trĂšs Ă  la mode Ă  la fin du xixe siĂšcle, mais aussi « une modernitĂ© gagnĂ©e par l’écrivain sur sa famille, qui lui avait donnĂ© une Ă©ducation poĂ©tique bien conventionnelle », que ce soit dans la Recherche ou dans Jean Santeuil (p. 107).

16M. Sandras prend, quant Ă  lui, pour objet « le poĂšme en prose » auquel Chr. Dupouy fait allusion et en Ă©largit l’extension. Il fait l’hypothĂšse, qu’il reprend dans son livre Proust et l’euphorie de la prose12, que toute l’écriture de Proust est parsemĂ©e de « piĂšces dĂ©tachĂ©es » que l’on pourrait appeler des poĂšmes en prose. Ce genre connaĂźt certes un succĂšs Ă©vident en cette fin de siĂšcle, et M. Sandras souligne l’admiration de Proust pour cette forme, comme l’illustre son attachement aux poĂšmes de BarrĂšs ou de Maeterlinck (p. 8213).

17L’originalitĂ© de cet article se situe nĂ©anmoins dans l’emploi de la notion de « piĂšce dĂ©tachĂ©e » qui met implicitement en question l’identitĂ© de ce genre. Pour M. Sandras, ces morceaux ne sont plus vĂ©ritablement des « poĂšmes en prose », mais des poĂšmes Ă©crits en et dans la prose ou de prose poĂ©tique, et s’imposent comme une forme stylistique qui traverse toute la prose de Proust. Comment dĂ©tecter cette prose poĂ©tique au milieu d’une prose non poĂ©tique ?

18Tout comme Chr. Dupouy, M. Sandras Ă©voque les moments privilĂ©giĂ©s de l’enfance du Narrateur, pendant le temps de la lecture, moments qui n’ont pas lieu lorsque Bergotte « reprenait le fils de son rĂ©cit », mais quand « il interrompait son rĂ©cit » en insĂ©rant « une invocation, une apostrophe, une longue priĂšre » (RTP, t. I, p. 94). Le cƓur de cette forme diffuse n’est cependant pas Ă  chercher dans cette direction, mais plutĂŽt dans celle des ekphrases14. M. Sandras souligne la frĂ©quence de cette figure dans la Recherche qui reprend souvent des motifs particuliers, lesquels donnent lieu Ă  des descriptions poĂ©tiques comme lesaubĂ©pines ou les arbres fruitiers en fleurs lors d’un dĂ©jeuner avec Saint‑Loup et Rachel (RTP, t. II, p. 459). Le critique est alors conduit Ă  faire une distinction entre l’« attitude poĂ©tique » qui est l’acte de la contemplation mĂȘme et l’« exercice poĂ©tique », c’est‑à‑dire la crĂ©ation et l’écriture. Cette tension est cruciale pour comprendre la dimension proustienne de la poĂ©sie en prose car, Ă  la diffĂ©rence d’un Maeterlinck, l’« attitude poĂ©tique » ne prĂ©cĂšde pas l’ekphrasis. Tout au contraire, ce sont plutĂŽt des moments banals et triviaux, comme le dĂ©jeuner avec Saint‑Loup ou l’ivresse du Narrateur Ă  Rivebelle, qui dĂ©clenchent des « exercices poĂ©tiques » (p. 85).

19Si M. Sandras repĂšre plusieurs de ces « piĂšces dĂ©tachĂ©es » dans la Recherche ; il montre ce qui les distingue des poĂšmes en prose « traditionnels », du genre de ceux que Proust admirait, voire Ă©crivait lui‑mĂȘme, comme dans Les Plaisirs et les Jours. Il souligne la forte altĂ©ration de ce genre qui passe par une dĂ©connection entre style et sujet (ces « piĂšces dĂ©tachĂ©es » sont souvent caractĂ©risĂ©es par un sens du comique et de l’assemblage d’élĂ©ments incongrus qui produisent l’effet d’« un certain maniĂ©risme »). Mais mĂȘme si le choix d’écrire en prose laisse supposer une certaine hiĂ©rarchie dans l’esprit de Proust entre prose et poĂ©sie, il ne faut pas oublier, et en cela consiste la thĂšse de cet article, qu’on ne trouve pas que de l’ironie lorsqu’« une piĂšce dĂ©tachĂ©e » surgit, car on elle procure une Ă©vidente « grĂące poĂ©tique qui entoure les objets et les ĂȘtres » dans la Recherche (p. 92).

20Chr. Dupouy revient Ă©galement sur cette distinction et constate une tension structurelle entre « poĂ©sie » et « poĂ©tique » (adjectif que Proust associe volontiers Ă  la musique, Ă  la peinture, Ă  la nature, aux lieux, aux noms, aux rĂȘveries sur les femmes et Ă  l’écoulement du temps). À cela, s’ajoute l’absence complĂšte de personnage qui incarnerait « le PoĂšte » dans la Recherche (p. 108), ce qui rend le passage dans Le Temps retrouvĂ© faisant du baron de Charlus le poĂšte de la mondanitĂ© encore plus saisissant :

M. de Charlus Ă©tait en quelque sorte leur poĂšte, celui qui avait su dĂ©gager de la mondanitĂ© ambiante une sorte de poĂ©sie oĂč il entrait de l’histoire, de la beautĂ©, du pittoresque, du comique, de la frivole Ă©lĂ©gance15.

21Charlus apparaĂźt ainsi comme un « double » de l’auteur mais aussi comme une incarnation de Baudelaire, comme le note Chr. Dupouy, en voyant en lui un « peintre de la vie moderne », dont le sujet d’inspiration est Ă  chercher dans le monde qui l’entoure (p. 113).

22Mais cette myriade d’allusions ne vide‑t‑elle pas la notion mĂȘme de « poĂ©sie » de toute signification ? En effet, il semble que le terme n’ait plus de valeur spĂ©cifique mais s’associe Ă  une multitude de significations diverses. On pourrait alors s’étonner que Chr. Dupouy n’ait pas portĂ© plus d’attention Ă  l’un des premiers textes de Proust, intitulĂ© « La poĂ©sie ou les lois mystĂ©rieuses » Ă©crit Ă  l’époque de Jean Santeuil. Ce texte dĂ©peint le poĂšte en homme contemplant un arbre et cherchant Ă  traduire ce qu’il ressent, dans un horizon allant « sans doute au‑delĂ  de l’arbre16 ». Ce texte trouve un Ă©cho Ă©vident dans le « zut ! zut ! zut !zut ! »du hĂ©ros Ă  Combray ; Annick Bouillaguet a d’ailleurs soulignĂ© que « ces pages [Ă©taient] capitales pour qui s’attache Ă  la conception que l’écrivain avait de la poĂ©sie17 ».

23Cet texte met au jour la plurivocitĂ© du terme « poĂ©sie » sous la plume de Proust — richesse que l’on retrouve dans le croisement des diffĂ©rentes approches de ce numĂ©ro. Proust parvient nĂ©anmoins Ă  donner corps Ă  un contenu assez Ă©nigmatique. En soulignant le cĂŽtĂ© mystĂ©rieux de la poĂ©sie, ce premier texte s’intĂšgre parfaitement dans la myriade de connotations auxquelles Chr. Dupouy fait allusion :

L’esprit du poĂšte est plein de manifestations des lois mystĂ©rieuses et quand ces manifestations apparaissent, se fortifient, se dĂ©tachent fortement sur le fond de son esprit, elles aspirent Ă  sortir de lui, car tout ce qui doit durer aspire Ă  sortir de tout ce qui est fragile, caduc et qui peut ce soir pĂ©rir ou ne plus ĂȘtre capable de leur donner le jour18.

24On retrouve tout Ă  la fois l’adhĂ©sion de Proust Ă  un style original, aux contraintes stylistiques qui dĂ©finissent formellement la poĂ©sie, mais aussi la dĂ©construction de celles‑ci. En juxtaposant « loi » et « mystĂšre », Proust met en question la possibilitĂ© de toute caractĂ©risation stylistique, car les lois du poĂšte ne sont pas connues. La Recherche est un roman Ă©crit en prose et Proust n’est pas poĂšte mais Ă©crivain. Le Narrateur remet en question la distinction de genres en imbriquant une forme dans l’autre, un peu Ă  la maniĂšre de ce que Barthes avait esquissĂ© dans son rapprochement entre le haĂŻku et la Recherche.

« Une autre poéticité »

25Sophie Duval adopte, enfin, une toute autre approche, puisqu’elle s’intĂ©resse Ă  la dimension stylistique de la poĂ©sie, Ă  travers la question de la mĂ©taphore. Si la mĂ©taphore apparaĂźt clairement chez Proust comme « le foyer de la poĂ©sie », elle est en mĂȘme temps une « illusion cratylĂ©enne », « une sorte de mĂ©tamorphose », c’est‑à‑dire toujours un « entre‑deux » (p. 119). En d’autres termes, la mĂ©taphore est avant tout un concept « élastique » (p. 118), comme GĂ©rard Genette d’ailleurs l’entendait, en confondant mĂ©taphore et mĂ©tonymie, tout comme les peintures d’Elstir confondent mer et terre. Aux yeux de S. Duval pourtant, cet « entre‑eux » dĂ©rive moins d’une propriĂ©tĂ© commune qui structure cette alliance de mots — caractĂ©ristique propre Ă  la mĂ©taphore —, que d’un point de vue personnel qui dirige la mĂ©taphore et concilie les inconciliables (p. 119). Cette « incompatibilité » gĂ©nĂšre un mĂ©lange unique entre humour et poĂ©sie.

26S. Duval creuse le sillon de sa rĂ©flexion de maniĂšre remarquable, en arpentant les thĂ©ories de la mĂ©taphore de Genette, RicƓur, Riffaterre et Jakobson, ainsi que les analyses du comique de Freud, la thĂ©orie de l’analogie de Foucault, pour mettre en lumiĂšre que « la mĂ©taphore proustienne a sa source dans la conception de l’ordre cosmique qui a perdurĂ© jusqu’à la Renaissance » (p. 123). Elle illustre son argument avec une lecture subtile de la scĂšne oĂč le Narrateur succombe Ă  un Ă©tat d’ivresse pendant un dĂźner Ă  Rivebelle, donnant naissance Ă  une grande poĂ©sie astrale. S. Duval s’étonne d’ailleurs qu’à l’exception d’un article de Robert MacKenzie, cette scĂšne semble Ă©trangement dĂ©laissĂ©e par la critique proustienne, mĂȘme si elle constitue l’un des moments‑clĂ©s de la Recherche.

27Vladimir Nabokov remarque, dans NicolaĂŻ Gogol, qu’il n’y a qu’une seule lettre de diffĂ©rence entre les mots « cosmique » et « comique19 », et ce glissement rapide entre les deux  « genres » se trouve bien au cƓur de l’article de S. Duval, qui expose toute la densitĂ© de ce qu’elle appelle le « Cosmicomic proustien » (p. 125). Il s’agit notamment d’une riche imagerie mĂ©diĂ©vale qui naĂźt dans cet Ă©tat d’ivresse poĂ©tique et qui mĂšne le Narrateur Ă  voir dans la rotonditĂ© des tables au restaurant un systĂšme concentrique des diffĂ©rents cercles qui s’établissent autour de lui. Ce systĂšme est comparĂ© aux « tables astrales » (RTP, t. II, p. 167‑168), analogie cosmique Ă  laquelle s’ajoute Ă©galement une dimension comique, qui associe astronomie et spiritisme, quand le Narrateur rapproche cette image des « vertus de la table tournante ». La vision de Rivebelle constitue ce que S. Duval appelle une imago mundi proustienne, une analogie « cosmicomique » entre mots et choses, qui rappelle la relation microcosme/macrocosme de la pensĂ©e mĂ©diĂ©vale — avec la diffĂ©rence fondamentale que le microcosme proustien est, par son mĂ©lange de poĂ©sie et d’humour, « strictement personnel » (p. 127‑128). Il ne s’agit donc pas d’une analogie universelle, mais d’une vision cosmique qui substitue l’analogie ontologique avec l’analogie mĂ©taphorique et qui, par‑lĂ , inaugure la modernitĂ©.

28L’image qui illustre Ă  merveille l’ipsĂ©itĂ© de la mĂ©taphore proustienne dans l’ekphrasis Ă  Rivebelle se produit Ă  la fin du passage, notamment au moment de la chute de la phrase, avec l’évocation de « cette voĂ»te cĂ©leste conçue selon la science du Moyen Âge » (RTP, t. II, p. 168), car la « voĂ»te », pris dans son sens architectural originel, dĂ©signe aussi une partie courbĂ©e du corps comme la « voute crĂąnienne ». Cette polysĂ©mie qui rĂ©unit unitĂ© et multiplicitĂ© reprĂ©sente « le miracle de la mĂ©taphore » proustienne, qui tout en Ă©voquant l’architecture et les lois astrales, si subtilement dĂ©crites par M. Bowie20, suggĂšre que cette vision cosmique se passe dans la « voĂ»te intĂ©rieure », c’est‑à‑dire enfermĂ©e dans la tĂȘte du Narrateur. L’expĂ©rience de cette subjectivitĂ© complĂšte cause le vertige du Narrateur Ă  la fin du Temps retrouvĂ©, constat qui rappelle le propos de Jean Cohen qui dans son ouvrage sur la poĂ©ticitĂ© cite l’une des premiĂšres images que Proust donne de Combray : « cette sorte de pan lumineux [
] isolĂ© de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se dĂ©tachant seul sur l’obscurité » (RTP, t. I, p. 43). J. Cohen voit dans le participe « isolé » un moment clĂ©, qui marque « la rupture de la chose avec le monde, de la figure avec le fond21 ». Cet isolement du sujet dans le monde se trouve ĂȘtre au sein mĂȘme de la mĂ©taphore dans la scĂšne de Rivebelle, et l’étroite connexion entre comique et cosmique est renversĂ©e par une dĂ©connection totale entre le sujet et le monde qui l’entoure.

29Mais, et S. Duval nous le rappelle, il y a encore plus dans cette « archĂ©ologie du poĂ©tique », car c’est le texte mĂȘme qui dans ce jeu devient « une table tournante » et qui « assure la rotation entre cosmologie d’antan et poĂ©ticitĂ© contemporaine » (p. 121). Il s’agit d’une poĂ©sie qui vit « de la mort de Dieu, des anges et des sorciĂšres », une poĂ©sie fondĂ©e sur une « transparence vacante » et qui utilise une distance comique marquant sa relation avec les vĂ©ritĂ©s du passĂ© pour doubler le sens profond du prĂ©sent, tout comme Swann qui associe l’exĂ©cution de la Sonate de Vinteuil avec les tables tournantes (RTP, t. I, p. 347), rĂ©action qui souligne que « l’humour et la poĂ©sie se potentialisent l’un l’autre » chez Proust, mais aussi que « l’un dispense l’autre de la lamentation sur la motivation ontologique perdue » (p. 133).

30Ce bouleversement au sein de la mĂ©taphore proustienne pourrait ĂȘtre rapprochĂ© de la belle notion de « dĂ©paysement » suggĂ©rĂ©e par Riffaterre pour dĂ©crire l’expĂ©rience poĂ©tique :

À l’intĂ©rieur de ce microcosme [le poĂšme], une logique des mots s’impose qui n’a rien Ă  voir avec la communication linguistique normale : elle crĂ©e un code spĂ©cial, un dialecte au sein du langage qui suscite chez le lecteur le dĂ©paysement de la narration oĂč les surrĂ©alistes voient l’essentiel de l’expĂ©rience poĂ©tique22.

Tourner autour de la poésie

31Bien que stylistiquement la « communication linguistique » de Proust se situe largement dans la prose, le glissement constant entre prose poĂ©tique, allusion explicite ou implicite, usage des guillemets comme marqueur d’ironie ou de deuil, tout comme le passage du cosmique au comique, de la posture poĂ©tique Ă  la crĂ©ation, se rĂ©sument dans cette expĂ©rience de « dĂ©paysement ». Ces moments de dĂ©sorientation et de dĂ©familiarisation Ă©voquent mĂȘme l’Unheimlichkeit de Freud et ce qu’en fait Derrida, car la poĂ©sie devient une prĂ©sence quasi‑spectrale dans l’Ɠuvre de Proust. Si l’on se rappelle de la racine grecque du mot (Ï€ÎżÎŻÎ·ÏƒÎčς), c’est l’action et la crĂ©ation qui se trouvent au premier plan de signification. Mais l’esprit du crĂ©ateur chez Proust n’est pas un esprit vide qui commence Ă  crĂ©er Ă  partir de rien : la « table tournante » qu’est la Recherche n’est pas une tabula rasa. Bien au contraire, le crĂ©ateur de la recherche tourne autour de la littĂ©rature qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e et influencĂ©e, et la mĂ©moire de cette littĂ©rature laisse des traces dans sa prose, crĂ©ant ainsi un certain « effet mirage ». Ou, pour reprendre les mots mĂȘmes de Proust dans « La crĂ©ation poĂ©tique » :

La vie du poĂšte a ses petits Ă©vĂšnements comme celle des autres hommes. Il va Ă  la campagne, il voyage. Mais [
] la vie qu’il partage avec les autres hommes lui sert Ă  un tout autre usage [
]23.

32À l’intĂ©rieur de la « poĂ©sie » proustienne nous trouvons cette incongruitĂ©, ce bouleversement, cette dĂ©connection, ce mystĂšre, cette coupure avec la tradition et ses prĂ©curseurs — rupture qui reste pourtant toujours fidĂšle au passĂ© dans lequel elle glisse tout en faisant le deuil de ses modĂšles littĂ©raires admirĂ©s. Cet « autre usage » nous ramĂšne vers la dĂ©finition avec laquelle nous avons commencé : « la poĂ©sie, c’est autre chose », comme le propose Guillevic tout en reconnaissant lui‑mĂȘme qu’il s’agit d’« une dĂ©finition Ă©videmment vague, mais juste » — ce qu’on peut Ă©galement dire du dernier numĂ©ro du Bulletin d’informations proustiennes24.