
Oncle Proust & la conjecture du Temps. Portrait de Marcel Proust en logicien prestidigitateur
1Lâouvrage de Thierry Marchaisse constitue une sorte de hapax dans les Ă©tudes proustiennes : tandis que sa dĂ©marche et son propos contribuent Ă lâinscrire dans la lignĂ©e des Ă©tudes « philosophiques » de la Recherche qui ont produit depuis les annĂ©es soixante parmi les ouvrages les plus fĂ©conds et les plus novateurs de la critique proustienne (je pense aux ouvrages de Gilles Deleuze, dâAnne Henry, de Paul RicĆur, de Vincent Descombes, dâAnne Simon, pour ne citer que les plus importants, en langue française), il sâinscrit dĂ©libĂ©rĂ©ment hors champ â lâouvrage ne contient quasiment aucune rĂ©fĂ©rence Ă la critique proustienne, hormis Roland Barthes et GĂ©rard Genette â, voire en rupture avec elle. Ainsi, dans un entretien paru dans la Quinzaine littĂ©raire en aoĂ»t 2011, lâauteur affirmait Ă propos de son ouvrage :
Câest une sorte de chantier interpreÌtatif. Lorsquâon se pique de faire bouger un sieÌcle de critique proustienne, il faut eÌtre modeste ; accepter de bricoler avec ses limites : on ne peut faire quâouvrir des voies, proposer des perspectives, ou des appuis nouveaux, pour dâautres chercheurs1.
2Si lâobjectif paraĂźt ambitieux, câest dâabord parce quâil ignore ou feint dâignorer que la question de la « philosophie » de et dans la Recherche, de la maniĂšre de lire Proust en philosophe ou encore de la maniĂšre proustienne de philosopher, est au cĆur des interrogations de la critique proustienne actuelle, en rapport avec le statut gĂ©nĂ©rique de la Recherche et la question des rapports entre littĂ©rature et philosophie2 : « on ne songe guĂšre Ă consommer de la philosophie dans Proust » proclame la quatriĂšme de couverture. Successeur de François Wahl aux Ă©ditions du Seuil, Th. Marchaisse a coordonnĂ© de 1986 Ă 2006 les grandes collections de Sciences Humaines « Lâordre philosophique », « Des travaux », « PoĂ©tique », ainsi que les revues Communications et PoĂ©tique. Il fut ensuite directeur des Ă©ditions Epel, qui ont publiĂ© son ouvrage sur Proust, puis fondateur en 2011 de la maison dâĂ©dition indĂ©pendante et gĂ©nĂ©raliste qui porte son nom. Traducteur de plusieurs ouvrages de philosophie et dâĂ©pistĂ©mologie, il est lâauteur dâune thĂšse de littĂ©rature sur Proust, dont cet ouvrage prĂ©sente lâessentiel de la rĂ©flexion : Comment Marcel devient Proust relĂšve Ă la fois du genre de lâĂ©tude universitaire, par la rigueur de sa construction et de sa dĂ©marche, ainsi que par lâusage dâun vocabulaire spĂ©cialisĂ©, et de celui de lâessai plaisant, volontiers provocateur, affichant un souci de simplicitĂ© et de vulgarisation.
3Dans un Avant-Propos qui a le grand mĂ©rite dâinscrire sa rĂ©flexion dans une pratique de lecteur incarnĂ©, quâil dĂ©crit comme une expĂ©rience « dâacclimatation » et de « familiarisation », Th. Marchaisse annonce :
Jâai commencĂ© Ă lire Proust en 1972 et nâai plus cessĂ© depuis de me plonger rĂ©guliĂšrement dans Ă la recherche du temps perdu [âŠ]. Je croyais donc bien connaĂźtre la Recherche, jusquâĂ ce jour de novembre 1993, oĂč jâai remarquĂ©, pour la premiĂšre fois, que Proust y prĂ©sentait discrĂštement son ouvrage comme une dĂ©monstration, aux besoins de laquelle tout avait Ă©tĂ© soumis dans son esprit. (p. 9)
4LâintĂ©rĂȘt principal de lâouvrage rĂ©side en effet dans le rĂ©cit patient et minutieux quâil livre dâune « enquĂȘte de lecture » : si lâon peut ĂȘtre gĂȘnĂ© par une constante dramatisation du processus dâĂ©criture et de ses modalitĂ©s du cĂŽtĂ© de Proust, en revanche, la dramatisation du processus de lecture par la dĂ©couverte progressive dâindices qui ont marquĂ© lâexpĂ©rience de lecture de Th. Marchaisse et modifiĂ© sa perception de la Recherche en constitue la grande force. Ainsi, le constat de dĂ©part, qui formule en rĂ©alitĂ© Ă lâorĂ©e de lâouvrage sa conclusion, que « la Recherche est une sorte de manuel cachĂ©, Ă lâusage de tous ceux qui aspirent Ă mener une vie crĂ©ative » (p. 10), demeure bien faible si on le lit comme le rĂ©sultat dâun ouvrage qui entend « faire bouger un siĂšcle de critique proustienne » ; il lâest nettement moins, cependant, si lâon considĂšre quâil est un programme de lecture que son organisation en trois parties suit scrupuleusement et que je mâattacherai Ă reconstituer en dĂ©tails.
La ruse dâ« Oncle Proust3 »
5Th. Marchaisse prend pour point de dĂ©part de son enquĂȘte la cĂ©lĂšbre lettre de Proust Ă Jacques RiviĂšre du 6 fĂ©vrier 1914 pour mettre en lumiĂšre une « stratĂ©gie dâeffacement » de la composition de la Recherche qui passe par un art de lâallusion plutĂŽt que de lâexplication. NĂ©anmoins, le fait de fonder son propos uniquement sur la lettre Ă RiviĂšre, qui date de 1914, occulte totalement lâĂ©volution du projet proustien : sâil y a bien eu, de la part de Proust, une volontĂ© dâeffacement de la composition initiale de la Recherche, conçue comme « un ouvrage dogmatique et une construction4 », cette « stratĂ©gie dâeffacement » va de pair avec une Ă©volution de sa « philosophie de la composition5 » qui apparaissait plus clairement dans les premiers plans de lâouvrage, comme le montrent les travaux de la gĂ©nĂ©tique. Pour autant, les questions posĂ©es par Th. Marchaisse dans cette premiĂšre partie nâen sont pas moins pertinentes, notamment en ce qui concerne la nature du projet de Proust : il souligne lâincompatibilitĂ© entre la dimension « dogmatique » de la Recherche, annoncĂ©e dans la lettre Ă RiviĂšre, et son ambition heuristique, entre le projet affichĂ© de partir Ă la recherche de la « VĂ©rité » et le choix de lâusage du je subjectif et personnel.
6Pour tenter dâarticuler ces pĂŽles apparemment incompatibles entre lesquels est tendue lâĆuvre de Proust, Th. Marchaisse propose de distinguer ce quâil appelle la « structure de surface » de la Recherche â « câestâĂ âdire tout ce que dit, pense ou fait son narrateur, [les] personnages quâil frĂ©quente, tout ce qui lui ou leur arrive » â et sa « structure profonde » â « câestâĂ âdire ce que dit parfois, pense et surtout fait silencieusement son auteur, [les] moyens logiques quâil met en place et [les] fins philosophiques quâil vise » (p. 16). La mise en Ă©vidence de cette « dualitĂ© structurale » est convoquĂ©e « en un sens uniquement logique et contrastif » (ibid.) Ă partir des outils de la linguistique forgĂ©s par Russell et Wittgenstein, puis dĂ©veloppĂ©s par Chomsky (p. 17). Ce faisant, lâauteur fait lâĂ©conomie dâune rĂ©flexion qui eĂ»t pourtant Ă©tĂ© nĂ©cessaire entre les notions de fiction, de narration, dâhistoire racontĂ©e, et plus encore entre celles de thĂ©orie, dâessai et de philosophie. Le recours aux analyses de Barthes et Ă sa formule dĂ©sormais cĂ©lĂšbre qualifiant la Recherche de « tierce forme6 » â ni essai, ni roman, « ou les deux Ă la fois » â contribue Ă rabattre tout le bĂ©nĂ©fice de cette nouvelle approche de la question du genre de la Recherche sur la reprise de termes qui restent flous, et dont Th. Marchaisse luiâmĂȘme conteste la pertinence pour la rĂ©flexion quâil entreprend de mener ; il note ainsi :
Tout en voyant bien les problĂšmes littĂ©raires que pose la singularitĂ© transgĂ©nĂ©rique de lâĆuvre de Proust, Barthes nâa jamais songĂ© à « interroger » ses conditions de possibilitĂ© logiques, ou sa fonction philosophique. (p. 17)
7Câest bien en rĂ©alitĂ© toute lâambition de lâouvrage, comme on le verra par la suite.
8Ă la question de lâarticulation entre roman et essai ainsi formulĂ©e (« comment un traitĂ© romanesque estâil possible ? », p. 18), Th. Marchaisse propose alors une rĂ©ponse provisoire : la forme de la Recherche serait Ă rapprocher dâun canular visuel connu sous les traits dâune figure mise au point par Joseph Pastrow en 1901 Ă partir de laquelle Wittgenstein a forgĂ© les concepts de « changement dâaspect » et de « cĂ©citĂ© au sens » (p. 18). Ainsi, la Recherche serait une « tierce forme » empruntant les traits dâun « canardâlapin discursif » (p. 19).
Do you see a duck or a rabbit, or either7Â ?
9Lâassimilation de la forme de la Recherche Ă ce « modĂšle heuristique » est sĂ©duisante, mais elle est affaiblie par une absence dâappui sur le texte : elle est, momentanĂ©ment du moins, condamnĂ©e Ă rester une image, une mĂ©taphore. Plus productive peutâĂȘtre serait la mise en Ă©vidence du « faire comme si » quâexemplifie cette figure â en dâautres termes, son statut de leurre, son pouvoir dâillusion. Car en rĂ©alitĂ©, devant une telle figure, il faut choisir de voir ou le lapin ou le canard, mais voir lâun empĂȘche de voir lâautre ; ce nâest pourtant pas le cas dans la Recherche oĂč,explique Th. Marchaisse, le lecteur est dĂ©libĂ©rĂ©ment aveuglĂ© par la « structure superficielle » de la narration qui est censĂ©e lui cacher la « structure profonde » de la dĂ©monstration, alors que lâinverse nâest pas vrai. Resterait alors Ă considĂ©rer la pertinence de ce canular visuel comme leçon de perception et non comme modĂšle formel :
En somme ce que nous apprend de plus gĂ©nĂ©ral la tierce figure de Pastrow est que penser, comme percevoir, a toujours un coĂ»t cognitif, qui nâapparaĂźt guĂšre dâordinaire, mais qui devient manifeste sitĂŽt quâon sâavise quâil est des aspects du rĂ©el auxquels on ne peut accĂ©der que si et seulement si on en manque dâautres. (p. 19â20).
10Finalement, Th. Marchaisse voit dans la lettre Ă RiviĂšre du 6 fĂ©vrier 1914 la formulation la plus claire de la « dĂ©finition proustienne du genre de canardâlapin discursif quâest la Recherche » (p. 21) en ce quâelle dĂ©crit prĂ©cisĂ©ment lâopĂ©ration « dâimplicitation » (p. 22) Ă laquelle se livre Proust. Cette « opĂ©ration logique essentielle et mĂ»rement rĂ©flĂ©chie » (p. 23) correspond Ă la « stratĂ©gie dâeffacement » de sa dĂ©marche et des buts thĂ©oriques de lâĆuvre. Câest lĂ lâune des thĂšses les plus fortes de lâouvrage : lâimplicitation constitue selon Th. Marchaisse la logique objective de lâĆuvre, et elle est dâautant plus efficace quâelle fonctionne Ă un double niveau, puisque cette logique « dogmatique » implicite de la Recherche « sâimplicite elleâmĂȘme en tant quâopĂ©ration » et quâil est alors logiquement impossible de prendre conscience de lâexistence dâune opĂ©ration de ce genre » (ibid.). Il sâagit dâune propriĂ©tĂ© paradoxale essentielle pour comprendre la structure profonde de la Recherche :
Lâimplicitation non seulement concertĂ©e, mais forcĂ©e, des enjeux thĂ©oriques de la Recherche combinĂ©e avec le retardement maximal de leur dĂ©voilement formait bel et bien pour Proust une opĂ©rationâclĂ© de sa construction et mĂȘme de son principe moteur. (p. 24)
11Câest en ce sens que Th. Marchaisse peut dĂ©finir sa propre enquĂȘte sur les enjeux de lâĆuvre de Proust comme une opĂ©ration de « dĂ©simplicitation ».
12Selon lui, une telle « mĂ©talecture » â câest le terme quâil emploie â doit sâappuyer sur les passages de la Recherche oĂč il est question de lâĆuvre elleâmĂȘme, ces moments oĂč le je de lâĂ©nonciation devient exceptionnellement « dĂ©cidable », oĂč câest lâauteur qui parle, annonceâtâil. Outre que cette affirmation pose problĂšme, puisque que dĂ©cider que câest Proust qui prend la parole dans tel ou tel passage narratif ne contribue nullement Ă lever le caractĂšre indĂ©cidable du genre de la Recherche, bien au contraire, force est de constater que Th. Marchaisse sâen tient Ă une dĂ©monstration qui fonctionne presque essentiellement horsâtexte. Il sâappuie sur le « seul et unique passage oĂč Proust lĂšve [âŠ] le voile sur la structure profonde » (p. 27) ; ce passage, qui fait rĂ©fĂ©rence aux seuls personnages non fictifs de lâĆuvre, les LariviĂšre, se conclut sur lâaffirmation suivante : « ce livre oĂč tout a Ă©tĂ© inventĂ© par moi selon les besoins de ma dĂ©monstration ». Th. Marchaisse y trouve la preuve de sa propre dĂ©monstration, et sâautorise ainsi Ă fournir Ă la question « Quâestâce que la Recherche ? » la rĂ©ponse suivante : « une dĂ©monstration Ă la premiĂšre personne », ajoutant quâ« une telle caractĂ©risation logique est la seule maniĂšre de dĂ©finir le grand rĂ©cit proustien qui soit Ă la fois non mĂ©taphorique, exacte et suffisamment spĂ©cifique » (ibid.). Ă lâappui de cette « preuve », il convoque dâautres passages de la Recherche oĂč Proust insiste sur lâaspect dĂ©monstratif de son Ćuvre, quâil met en relation avec les mĂ©taphores optiques, usuelles en philosophie pour dĂ©signer les dĂ©monstrations, la pensĂ©e, notamment chez Spinoza (p. 29).
13Ainsi voitâon se dessiner un portrait de Proust en « une sorte dâhyperwittgensteinien (par anticipation, comme aurait dit Queneau) selon qui il faudrait faire silence sur tout ce que lâon ne peut dĂ©montrer » (p. 31), dont le cĂ©lĂšbre passage de la « bataille palimpseste8 » apparaĂźt comme une sorte de manifeste autorĂ©fĂ©rentiel et allusif en forme de mise en abyme de la structure logique de la Recherche, et dans lequel Th. Marchaisse voit â nous ne sommes pas un degrĂ© de mĂ©talecture prĂšs â une sorte dâĂ©quivalent de sa propre enquĂȘte. Ainsi, les lecteurs de Proust se trouveraient dĂ©libĂ©rĂ©ment placĂ©s dans la position de « visiteurs ahuris », frappĂ©s dâune forme de « cĂ©citĂ© au sens » (p. 33), tels les inspecteurs de police de la nouvelle de Poe La Lettre volĂ©e, incapables de reconnaĂźtre la lettre quâils recherchent, posĂ©e en Ă©vidence sous leurs yeux, mais habilement maquillĂ©e9. Th. Marchaisse propose, lui, une comparaison entre la dĂ©monstration Ă laquelle se livre Proust dans la Recherche et une dĂ©monstration scientifique au sens oĂč
ce genre de jeu de langage repose sur des rĂšgles logiques et des processus linguistiques si complexes quâĂ partir dâun certain degrĂ© de nouveautĂ©, de difficultĂ© technique et de longueur, il est tout simplement impossible dây participer si lâon ne sait pas dâavance quel est son enjeu, quel thĂ©orĂšme il vise. (p. 35)
14Pour comprendre la nature et la portĂ©e des opĂ©rations de « brouillage logique » effectuĂ©es selon lui par Proust pour dissimuler Ă la fois sa dĂ©monstration et le but de cette dĂ©monstration, Th. Marchaisse sâappuie sur lâexemple du mathĂ©maticien Andrew Wiles, qui est parvenu Ă tester la validitĂ© de sa dĂ©monstration du dernier thĂ©orĂšme de Fermat devant un auditoire ignorant de ses objectifs, et simplement averti quâil se livrait modestement Ă dâanodins « calculs sur les fonctions elliptiques » prĂ©sentĂ©s comme des tĂątonnements sans fin. Cette analogie, introduite avec humour et prĂ©caution, mais malgrĂ© tout avec la plus grande fermetĂ©, est trĂšs stimulante, mais elle me paraĂźt nĂ©anmoins achopper sur le fait que la conclusion du Temps retrouvĂ©, de mĂȘme que les passages Ă©voquĂ©s par Th. Marchaisse, font habilement passer la Recherche pour ce quâelle nâest pas, une dĂ©monstration. Câest en ce sens quâun autre parallĂšle, toujours avec le domaine des mathĂ©matiques, mais abordĂ© par le biais de la fiction, semblerait plus approprié : il sâagit du roman dâApostolos Doxiadis, Oncle Petros et la conjecture de Golbach, dont le narrateur raconte sous la forme dâun rĂ©cit mĂ©langeant intrigue policiĂšre et raisonnements mathĂ©matiques, la vie de son oncle, mathĂ©maticien fictif â et joueur dâĂ©chec hors pair â cĂŽtoyant les plus grands mathĂ©maticiens et logiciens du siĂšcle (Gödel, Turing, Ramanujan, Hardy), qui a Ă©puisĂ© toutes ses forces vitales Ă dĂ©montrer la conjecture de Goldbach, en vain.
15Lâhistoire dâAndrew Wiles offre peutâĂȘtre des analogies avec le cheminement de Proust tels que le retrace et surtout le dramatise Th. Marchaisse, mais au prix de simplifications au regard de lâhistoire de la genĂšse de la Recherche. En outre, le rĂŽle attribuĂ© Ă cette analogie suppose dâeffectuer un double saut difficilement franchissable : il me semble que la Recherche ne peut ĂȘtre lue comme une dĂ©monstration quâen acceptant Ă la fois une illusion mimĂ©tique â prendre le livre que se met Ă Ă©crire le Narrateur Ă la fin du Temps retrouvĂ© pour la Recherche elleâmĂȘme â et un subterfuge logique â poser une Ă©quivalence exacte entre la « dĂ©monstration » de Proust et une dĂ©monstration mathĂ©matique. Le modĂšle du mathĂ©maticien fictif Oncle Petros qui « gĂąche » sa vie Ă dĂ©montrer une conjecture indĂ©montrable et se trouve pris au piĂšge dâune illusion dĂ©monstrative me paraĂźt en ce sens plus « proustien » : câest dans lâĂ©chec effectif de la dĂ©monstration que se tient justement la fiction et que se dĂ©ploie son pouvoir heuristique.
« Marcel devient écrivain » ou la « performativité » de la Recherche
16Ă ce stade de la dĂ©monstration de Th. Marchaisse, reste Ă Ă©lucider ce que dĂ©montre la Recherche et comment â ce qui nâest pas une tĂąche aisĂ©e, car comme Proust luiâmĂȘme le craignait, « il a si parfaitement opĂ©rĂ© lâimplicitation de la structure dĂ©monstrative profonde de son Ćuvre que celle-ci y est devenue presque illisible » (p. 44). Il faudrait alors sâen remettre Ă la derniĂšre phrase, dont la force de thĂ©orĂšme passe selon Th. Marchaisse inaperçue, au bout de tant de pages et de vĂ©ritĂ©s dĂ©jĂ formulĂ©es : en effet, la quantitĂ© dâerreurs de perception signalĂ©es ont considĂ©rablement rĂ©duit non seulement la visibilitĂ©, mais aussi la portĂ©e de la dĂ©monstration de Proust, de sorte que la phrase finale du Temps retrouvĂ©, qui « rĂ©capitule et donc contient en quelque maniĂšre lâĆuvre qui la contient » (p. 45), sâen trouve affaiblie dans son statut de thĂ©orĂšme. LâidĂ©e est sĂ©duisante, lĂ encore, pourvu quâon ait acceptĂ© le postulat que la Recherche est une dĂ©monstration, et pourvu Ă©galement quâon fasse abstraction de lâĂ©volution du projet dâĂ©criture de Proust entre 1914 et 1922 : or ce dĂ©calage a justement Ă©tĂ© analysĂ© par certains critiques dans les termes dâune contradiction entre les « thĂ©ories » du Temps retrouvĂ© et la matiĂšre romanesque qui fait lâĂ©paisseur des volumes du « cycle Albertine », comme lâa montrĂ© avec pertinence Vincent Descombes10.
17« Sâil y a une vĂ©ritĂ© au cĆur du projet dogmatique proustien, une âcroyance intellectuelleâ qui soit la cause finale rĂ©elle et ultime de son traitĂ© romanesque, alors câest bien lâidĂ©e que le temps est la mesure de tout homme » (p. 46) avance Thierry Marchaisse ; cette vĂ©ritĂ©, dont « la position, le contenu, et mĂȘme lâobscurité [âŠ] sont insĂ©parables dans lâĂ©conomie thĂ©orique de la Recherche » (ibid.) doit advenir au bout de lâĆuvre publiĂ©e sans ĂȘtre dĂ©voilĂ©e avant : elle est Ă©noncĂ©e dans la derniĂšre phrase du Temps retrouvĂ©, dont un rapide survol gĂ©nĂ©tique, sans rĂ©fĂ©rence et sans date, permet Ă Th. Marchaisse de lire le dernier mot « Fin », apposĂ© par Proust bien avant lâachĂšvement de la rĂ©daction des volumes intermĂ©diaires et tracĂ© avant le point final sur le manuscrit comme un « CQFD » qui fait office de preuve Ă sa propre dĂ©monstration.
18Il faut rendre grĂące Ă Th. Marchaisse de devancer les objections qui pourraient sâĂ©lever : ainsi, la derniĂšre phrase du Temps retrouvĂ© lui paraĂźt constituer un thĂ©orĂšme en forme de platitude, dâ« obscure Ă©vidence », mais câest parce quâil sâagit dâune « vĂ©ritĂ© dont lâimportance est universellement entrevue et pressentie [et dont] la Recherche est prĂ©cisĂ©ment conçue pour lâĂ©lucider et la transformer en thĂ©orĂšme fĂ©cond » (p. 49). Pourtant, il peut sembler au contraire que lâĂ©noncĂ© de cette pensĂ©e Ă la fin de sept longs volumes romanesques lui donne une Ă©paisseur absolument non thĂ©orĂ©tique : cette pensĂ©e nâest pas Ă©quivalente Ă son Ă©noncĂ©, elle le dĂ©borde, et ce dĂ©bordement, câest la Recherche.
19Il sâagit ensuite de dĂ©gager « la forme logique de la dĂ©monstration proustienne », fondĂ©e sur lâarticulation de la « structure de surface » et de la « structure profonde » pour comprendre comment la Recherche transforme lâĂ©noncĂ© de sa VĂ©ritĂ© finale en thĂ©orĂšme (p. 50) : Th. Marchaisse sâattache alors aux rapports Ă©troits qui unissent le sujet de lâĆuvre et sa structure. Pour ce faire, il rappelle que la Recherche est le rĂ©cit dâune vocation, et plus exactement dâune « vocation invisible » non seulement pour son hĂ©rosânarrateur, mais surtout pour son lecteur : « lâhistoire dâune vocation » constitue en effet le « fil rouge logicoânarratif » (p. 52), rappelĂ© discrĂštement au fur et Ă mesure que sâaccumulent les Ă©checs et les dĂ©ceptions du hĂ©rosânarrateur et que semble sâĂ©loigner la possibilitĂ© que cette vocation sâaccomplisse. Ainsi, le sujet de la Recherche est dĂ©robĂ© aux yeux du lecteur comme lâest sa structure dĂ©monstrative.
20AprĂšs avoir admis la validitĂ© de lâobjection majeure que lâon peut effectivement faire Ă sa dĂ©monstration â « Je prends bien sĂ»r un risque en identifiant la vie crĂ©atrice de Proust Ă lâexpĂ©rience de la crĂ©ation quâil entendait exploiter thĂ©oriquement dans son Ćuvre. Car, ce faisant, jâai lâair de nier, ou pis dâignorer, les acquis les plus positifs de la critique proustienne » (p. 53) â Th. Marchaisse revient Ă son principal objectif, qui est de montrer que la Recherche a une propriĂ©tĂ© logique jusqueâlĂ non remarquĂ©e : sa « nature performative » (p. 54). Le terme est utilisĂ© en rĂ©fĂ©rence aux travaux dâAustin, de Benveniste et de Ducrot, pour dĂ©signer un « processus Ă©nonciatif autorĂ©fĂ©rentiel qui peut ĂȘtre autovalidant » (p. 55). Th. Marchaisse sâappuie sur les analyses de G. Genette dans Figures III11, ellesâmĂȘmes inspirĂ©es de Barthes qui suggĂ©rait en 1966 dans son Introduction Ă lâanalyse structurale du rĂ©cit une « homologie heuristique12 » entre Ă©noncĂ© et rĂ©cit, homologie explicitĂ©e par le « Marcel devient Ă©crivain » proposĂ© par G. Genette comme rĂ©sumĂ© de la Recherche. Par souci de prolonger le jeu autant que de faire montre dâune fidĂ©litĂ© plus grande Ă la lettre de la Recherche, G. Genette corrigea par la suite cet Ă©noncĂ© en « Marcel finit par devenir Ă©crivain13 ».
21Th. Marchaisse sâessaie Ă son tour au jeu initiĂ© par G. Genette, dont la formule ciselĂ©e  « prĂ©sume (et donc prĂ©juge) beaucoup trop du rĂ©sultat de la Recherche » (p. 57), pour produire une variation sur ce quâil nomme les « énoncĂ©s de base » possibles de la Recherche. Partant de la proposition « OĂč lâon apprend comment le narrateur de cette Ćuvre est devenu son auteur et surtout comment, en dĂ©montrant par lĂ âmĂȘme une vĂ©ritĂ© philosophique majeure, il a rĂ©alisĂ© ainsi, contre toute attente, le rĂȘve de sa vie comme la nature de sa vocation », il aboutit Ă lâĂ©noncĂ© fascinant qui sert de titre Ă son ouvrage : « Marcel devient Proust ». LâefficacitĂ© de cet Ă©noncĂ© tient, ditâil, Ă ce quâil se dĂ©ploie Ă la fois dâun point de vue structural et dâun point de vue narratif, dynamique, tandis que les Ă©noncĂ©s produits par G. Genette sont au contraire trop restrictifs. Enfin, sâen remettant Ă Barthes et Ă son « Vouloir Ăcrire » de la PrĂ©paration du roman, il propose de fixer la formule moins tranchĂ©e mais plus fidĂšle Ă la fois Ă la forme et Ă la source du rĂ©cit donnĂ© dans la Recherche : « Marcel veut devenir Ă©crivain » (p. 59). On pourrait objecter Ă Th. Marchaisse quâen passant de « Marcel devient Ă©crivain » à « Marcel veut devenir Ă©crivain », la nature performative de la Recherche, qui avait pourtant Ă©tĂ© posĂ©e comme prĂ©alable Ă cette rĂ©flexion, a Ă©tĂ© sacrifiĂ©e. LĂ encore, lâauteur a prĂ©vu lâobjection et y pare en prĂ©cisant que câest lâhomologie heuristique entre Ă©noncĂ© et rĂ©cit « qui permet dâappliquer Ă lâĂ©chelle macrologique du rĂ©cit proustien certains concepts, comme ceux de âstructure profondeâ ou de âperformatifâ » (ibid.) : lâĂ©noncĂ© source de la Recherche nâest pas en luiâmĂȘme performatif, il le devient par ses amplifications. Th. Marchaisse trouve une preuve de la performativitĂ© de la Recherche dans les termes mĂȘmes de la lettre Ă RiviĂšre : « cette Ă©volution dâune pensĂ©e, je nâai pas voulu lâanalyser abstraitement, mais la recrĂ©er, la faire vivre ».
22En effet, il ne sâagit pas simplement de mettre en Ă©vidence la structure dĂ©monstrative de la Recherche, ni de constater quâelle est une recherche de la VĂ©ritĂ©, mais plutĂŽt de montrer que ces deux aspects sont insĂ©parables, car cette vĂ©ritĂ© Ă laquelle aboutit le rĂ©cit de la Recherche est prĂ©cisĂ©ment celle que sa structure dĂ©monstrative transforme en thĂ©orĂšme. Th. Marchaisse a bien conscience des rĂ©ticences que peuvent susciter son analyse, mais il les rĂ©sout en demandant Ă son lecteur dâadhĂ©rer aux prĂ©supposĂ©s qui la fondent :
cela ne va pas de soi, et mĂȘme nâest envisageable que si lâon se place dans la perspective qui est la nĂŽtre ici. Car si on ne voit pas exactement quelle vĂ©ritĂ© entendait dĂ©montrer Proust et, surtout, si lâon nĂ©glige les moyens performatifs quâil sâest donnĂ©s Ă cette fin, les buts thĂ©oriques quâil poursuivait, comme sa forme de rigueur, ne peuvent que prĂȘter Ă confusion, ou rester toujours plus ou moins mĂ©taphoriques. (p. 65)
23Revenant sur la structure de la Recherche, il analyse la rĂ©fĂ©rence aux MĂ©moires de SaintâSimon et aux Mille et une nuits comme un stratagĂšme pour « érotiser » la structure narrative de lâĆuvre et permettre Ă la fois lâaccĂšs Ă sa structure dĂ©monstrative profonde et son effacement. Ainsi, la structure narrative serait un « piĂšge aux alouettes » destinĂ© Ă masquer la structure dĂ©monstrative en mĂȘme temps quâĂ lui donner son caractĂšre performatif. Câest bien la forme de supĂ©rioritĂ© englobante que Th. Marchaisse accorde Ă la « structure dĂ©monstrative » de la Recherche qui lui fait nĂ©gliger la portĂ©e philosophique et la force autonome de sa « structure narrative » dont lâĂ©paisseur et la complexitĂ© romanesques font dĂ©vier lâambition « dogmatique » et « dĂ©monstrative » de lâĆuvre. Ainsi, cette survalorisation de la structure dĂ©monstrative de la Recherche, cette lecture confiante et fidĂšle de la lettre mĂȘme des dĂ©clarations de Proust et de son Narrateur sur sa « dĂ©monstration », sâeffectue aux dĂ©pens de la fiction, qui est le point aveugle de lâanalyse de Th. Marchaisse. Car pour que la performativitĂ© de la Recherche fonctionne, il faut y croire â lâauteur a rappelĂ© Ă juste titre que la performativitĂ© ait « processus Ă©nonciatif autorĂ©fĂ©rentiel qui peut ĂȘtre autovalidant » (p. 55). Ce geste critique implique un aveuglement Ă la fiction qui se traduit trĂšs logiquement, selon la logique de lâillusion mimĂ©tique, par la proposition suivante : « lâautotransmutation performative » du Narrateur de la Recherche en auteur sâeffectue Ă chaque lecture de lâĆuvre « puisquâelle sâaccomplit justement en et par elle » (p. 69). Th. Marchaisse franchit un pas supplĂ©mentaire hors du domaine de la fiction en insistant sur la portĂ©e universelle de lâaccomplissement de cette vocation, qui vaut selon lui pour tout lecteur de la Recherche : si le temps a pu transformer Marcel en Proust, alors lâ« autotransmutation performative » peut sâaccomplir pour chacun de nous.
24Du cĂŽtĂ© de la vie de Proust, il date trĂšs prĂ©cisĂ©ment cette mue : Ă la suite de Barthes qui avait avancĂ© que la Recherche pose une « eÌnigme de creÌation », en ce quâelle preÌsuppose une coupure dans la vie de son auteur, liĂ©e Ă une « deÌcouverte dâordre creÌateur14 », il fait de 1909 lâannĂ©e oĂč la structure double et performative de la Recherche serait sortie tout armĂ©e du cerveau dâun « écrivain mondain insignifiant », le transformant du mĂȘme coup en auteur gĂ©nial de la Recherche. La preuve apportĂ©e Ă cette affirmation en forme de coup de force ne sâappuie dĂ©libĂ©rĂ©ment pas sur lâanalyse gĂ©nĂ©tique des avantâtextes de la Recherche qui permettent de comprendre comment lâĆuvre a patiemment Ă©mergĂ© du projet dâessai Contre SainteâBeuve, mais sur un habile scĂ©nario de « fiction thĂ©orique15 » qui paraĂźt inspirĂ© par Pierre Bayard :
Changeons le cours du monde et imaginons que la vie crĂ©ative de Proust, loin de commencer vraiment en 1909 [âŠ], se soit tout au contraire arrĂȘtĂ©e Ă cette Ă©poque, Ă la suite dâun accident quelconque, mettons dâun duel de trop. Que saurionsânous, aujourdâhui de Marcel Proust et de ses Ă©crits ? Quâen resteraitâil ? Ă lâĂ©vidence, rien. (p. 70â71)
25Mais faute dâattribuer Ă la fiction â quâelle soit thĂ©orique ou romanesque â son rĂŽle et son pouvoir heuristique, Th. Marchaisse transforme son argument en plĂ©onasme : si Proust nâavait jamais Ă©crit la Recherche, il ne serait pas lâauteur de la Recherche, câestâĂ âdire quâil ne serait pas « Proust ».
26Cette « preuve par la vie de Proust » ne peut fonctionner que si lâon admet que le Narrateur de la Recherche et Marcel Proust ne font quâun : câest pourquoi Th. Marchaisse insiste sur lâidĂ©e que la transformation de Proust en « écrivain », qui a nĂ©cessairement eu lieu avant quâil ne se mette Ă lâĂ©criture de la Recherche, « lorsquâil a eu lâidĂ©e de son Ă©tonnant canardâlapin discursif, tout Ă la fois narratif et dĂ©monstratif, autoâallusif et performatif » (p. 77), est lisible dĂšs les premiĂšres pages de la Recherche et affleure dans des passages comme la clĂŽture en forme de « paravent » que constitue la promenade dĂ©senchantĂ©e au bois de Boulogne Ă la fin de Du cĂŽtĂ© de chez Swann. Revenant sur les passages de la Recherche oĂč la voix de Proust se fait entendre derriĂšre celle de son narrateur, ainsi que sur lâunique mention du prĂ©nom Marcel dans lâĆuvre, Th. Marchaisse voit dans lâeffacement progressif des traces autobiographiques â qui selon lui, et suivant Françoise Leriche16, tendent Ă accorder au je proustien un statut proche de celui du je des MĂ©ditations de Descartes â « une de ses opĂ©rations logiques fondamentales, celle qui consiste Ă faire en sorte que le narrateur et lâauteur de son Ćuvre soient distincts pour sa structure de surface et identiques pour sa structure profonde » (p. 79).
27Th. Marchaisse conclut cette Ă©tape de sa rĂ©flexion sur une idĂ©e forte : « lâinvention principale de Proust, celle qui lui a permis dâintroduire une force probante infinie dans le champ littĂ©raire », câest le fait dâavoir intĂ©grĂ© Ă sa « dĂ©monstration » ses propres conditions de validation, ses hypothĂšses se trouvant vĂ©rifiĂ©es par le processus de lecture. La Recherche serait donc un macroâĂ©noncĂ© « hyperformatif » : ses dimensions et son rythme de publication par volumes ont créé les conditions dâune rĂ©ception et dâune lecture dans le temps, en lui permettant dâintĂ©grer Ă lâĆuvre les premiĂšres rĂ©actions critiques quâelle a suscitĂ©es, mais aussi « dâinternaliser au sein de sa construction discursive des phĂ©nomĂšnes qui ne sauraient ĂȘtre, dâordinaire, que des phĂ©nomĂšnes exologiques » (p. 81). La performativitĂ© de la Recherche peut ainsi ĂȘtre comparĂ©e Ă celle du cogito cartĂ©sien : ses conditions dâexĂ©cution et de rĂ©ussite ne dĂ©pendent que dâelleâmĂȘme. La Recherche intĂšgre non seulement ses conditions de possibilitĂ© et de rĂ©ussite, mais aussi tous ses enjeux de pensĂ©e. LâhypothĂšse de dĂ©part (la vocation invisible) se vĂ©rifie car elle sâaccomplit Ă travers la lecture de la Recherche.
Du « canard lapin » Ă lâanneau de Möbius
28La derniĂšre section de lâouvrage appĂąte le lecteur en proposant de « redĂ©couvrir Ă notre tour la dĂ©couverte qui a bouleversĂ© la vie de Proust en 1909 » (p. 86). FidĂšle Ă la logique de sa dĂ©monstration, Th. Marchaisse indique quâil suffit de remonter du rĂ©sultat de cette « dĂ©couverte » â la Recherche â Ă lâidĂ©e elleâmĂȘme, en observant la structure de lâĆuvre. Relisant le Temps retrouvĂ©, il y trouve lâĂ©noncĂ© explicite de cette dĂ©couverte dans les pages consacrĂ©es aux phĂ©nomĂšnes des rĂ©miniscences et aux enjeux thĂ©oriques de la mĂ©moire involontaire. Mais lâhypothĂšse est repoussĂ©e : la mĂ©moire involontaire ne fournit Ă Proust quâune « matiĂšre premiĂšre » pour son Ćuvre, elle est indispensable Ă la construction de la Recherche, mais elle fait partie de sa structure de surface, et ne soutient pas sa structure logique profonde. Câest un moyen et une fin de la dĂ©monstration, non pas son principe de construction. Et surtout, prĂ©cise Th. Marchaisse, lâinconvĂ©nient thĂ©orique majeur de la mĂ©moire involontaire tient dans le fait quâelle abolit le temps, et donc Ă©choue Ă en rendre lâĂ©paisseur. En revanche, la mĂ©moire volontaire, dĂ©criĂ©e par le narrateur, est la seule Ă pouvoir fournir Ă Proust un fil logique solide. LâidĂ©e crĂ©atrice qui est Ă lâorigine de la Recherche et fonde sa structure logique ne peut donc ĂȘtre recherchĂ©e dans les « thĂ©ories » exposĂ©es dans lâĆuvre :
on ne saurait prĂ©tendre avoir mis en lumiĂšre ce quâa de profondĂ©ment satisfaisant pour lâesprit lâĆuvre de Proust tant quâon se laisse trop fasciner par le contenu de ses « croyances objectives. » (p. 91)
29Sâappuyant sur les considĂ©rations du Narrateur de la Recherche qui dĂ©finissent le livre Ă venir comme une Ćuvre sur le Temps, qui userait non dâune « psychologie plane » mais dâune « sorte de psychologie dans lâespace », il dĂ©duit de cette formule lâidĂ©e que la structure logique profonde de la Recherche est de nature spatiale, et en propose une traduction topologique. Les figures du cercle, de la boucle, de la sphĂšre ou de lâellipse, en tant que structures euclidiennes, ne peuvent convenir selon lui Ă fournir un Ă©quivalent topologique Ă lâĆuvre proustienne, qui se laisserait bien mieux saisir sous la forme dâun anneau de Möbius.
Lâanneau de Möbius, la « piĂšce Ă conviction » de lâenquĂȘte (p. 93)
30Cette modélisation de la structure de la Recherche proposée par Th. Marchaisse non seulement concorde avec les analyses données par Barthes17, mais encore elle a été saluée par G. Genette dans son Codicille :
LâĆuvre de « Marcel » est, comme dirait le duc de Guermantes, « bel et bien » (ou faute de mieux) celle de Proust, et de ce fait nous ne savons jamais, la relisant aprĂšs avoir pris connaissance de ces fameuses derniĂšres pages, Ă laquelle des deux, qui ne font quâune, nous avons affaire. [...] Ce statut paradoxal [de la Recherche], Thierry Marchaisse mâen semble donner lâimage la plus fidĂšle en le comparant Ă celui du cĂ©lĂšbre ruban de Möbius, dont, par un tour de topologie Ă la portĂ©e dâun enfant de cinq ans muni dâun bĂąton de colle, le recto et le verso collĂ©s bout Ă bout aprĂšs torsion ne font quâun, de sorte que nous ne savons jamais auquel des deux nous avons affaire. De mĂȘme, entre le personnage et son narrateur semiâfictionnel â comme, dans le conte chinois, entre lâempereur et le papillon, ou, dans Les Fleurs bleues, entre le duc dâAuge et son double Cidrolin â, nous ignorons toujours lequel des deux habite le rĂȘve de lâautre. Cette analogie, une fois posĂ©e, est irrĂ©sistible. Je ne vois dâailleurs aucune raison dây rĂ©sister18.
31LĂ encore, sâexpose trĂšs clairement sous la plume de G. Genette lâidĂ©e â pourtant formulĂ©e avec les rĂ©serves qui sâimposent de la part dâun critique qui a longuement Ă©tudiĂ© la Recherche comme un rĂ©cit de fiction â que lâĆuvre de « Marcel » et celle de Proust nâen sont quâune. Le modĂšle topologique de lâanneau de Möbius offre cependant lâavantage de mettre en Ă©vidence, comme le souligne G. Genette, lâambiguĂŻtĂ© fondamentale de la Recherche, qui joue trĂšs exactement sur cette illusion, ce brouillage logique, cette impossibilitĂ© Ă percevoir prĂ©cisĂ©ment ce quâil en est. Ainsi se trouve rejetĂ©e la forme prĂ©cĂ©demment proposĂ©e du « canardâlapin », comme inapte Ă traduire fidĂšlement la structure logique de la Recherche en ce quâelle fournit plutĂŽt une traduction visuelle de lâexpĂ©rience de lecture quâoffre lâĆuvre. Soulignons Ă©galement que lâimage du ruban de Möbius avait Ă©tĂ© proposĂ©e par Antoine Compagnon dans son article « Les romans abandonnĂ©s de la Recherche » :
Nous nous faisons une ideÌe de la Recherche en en commençant la lecture, mais la Recherche est un roman qui retarde le plus possible la reÌveÌlation du genre final auquel il appartient. [âŠ] La Recherche rĂ©alise une sorte de recouvrement, de recollement topologique de lâavant et de lâaprĂšs, comme un ruban de Möbius19.
32Th. Marchaisse exige de son lecteur un « saut logique » qui ne va pas de soi en infĂ©rant de la validitĂ© de la forme du ruban de Möbius comme modĂšle topologique de la Recherche sa validitĂ© en tant quâidĂ©e source de la construction de lâĆuvre, dont la dĂ©couverte aurait permis Ă Proust de se lancer dans lâĂ©criture. Il sâagirait selon lui dâune « sorte de document impossible », de « fantasme idĂ©ologique », « la photographie mentale de lâidĂ©e qui a lancĂ© la Recherche dans lâesprit de son auteur, bref, le dessin de son dessein » (p. 96). Sans prĂ©tendre pour autant que le ruban de Möbius puisse avoir Ă©tĂ© lâimage mentale qui sâest formĂ©e dans lâesprit de Proust, sans en faire ni un modĂšle parfait ni une simple mĂ©taphore de la Recherche, Th. Marchaisse le considĂšre comme « une bonne miniaturisation topologique de la construction de cette Ćuvre, ou, si lâon prĂ©fĂšre, une traduction spatiale correcte de son eidos » (ibid.).
33Ainsi, le ruban de Möbius permet de modĂ©liser la dualitĂ© du je proustien, tendu entre deux positions : le je du Narrateur qui nâa pas encore trouvĂ© sa vocation et nâa pas Ă©crit la Recherche (Proust avant 1909 selon lâauteur) et le je de Proust qui a dĂ©jĂ Ă©crit la Recherche. Les « deux Proust », comme les appelle Th. Marchaisse, sont « topologiquement insĂ©parables » (p. 97) comme les deux faces du ruban de Möbius, que lâon considĂšre la « vraie vie » de Proust telle quâon peut la lire dans la Recherche, ou bien sa « fausse vie », sa vie sociale et mondaine, sa biographie. La dĂ©couverte de la structure de la Recherche comme anneau de Möbius aurait ainsi permis Ă Proust de rĂ©concilier Proust avec Marcel, de « sauver » lâun par lâautre en quelque sorte. En ce sens, elle est « la clĂ© dâune construction susceptible dâintĂ©grer la totalitĂ© de son expĂ©rience » qui lui a permis « de surmonter toutes les disjonctions qui le bloquaient jusqueâlĂ Â : essai ou roman, vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale ou enchantement poĂ©tique, intelligence ou sensibilitĂ©, histoire ou dĂ©monstration, vie dans les tĂ©nĂšbres ou littĂ©rature, etc. », mais aussi â et ce point est essentiel â le dire du narrateur et le faire de lâauteur : « Câest lĂ quâon mesure Ă quel point le retournement de la Recherche clarifie, en lâhypertrophiant, ce qui fait lâessence de tout Ă©noncĂ© performatif » (p. 98).
34Ce « retournement » dĂ©signe le point de torsion visible sur la figure et qui permet de passer dâun cĂŽtĂ© Ă son « envers » : ce point de suture est visible dans la Recherche au moment oĂč le texte opĂšre la jonction entre les deux je, celui de la structure narrative superficielle et celui de la structure profonde. Mais le texte ne peut opĂ©rer quâune jointure approximative, aux prix dâincohĂ©rences, car il ne peut rĂ©ellement â câestâĂ âdire dans le temps rĂ©el de la lecture â superposer lâĆuvre Ă venir et celle du Narrateur, le livre presque terminĂ© auquel le Narrateur travaille et la Recherche elleâmĂȘme, livre dĂ©jĂ publiĂ© que le lecteur est en train dâachever : « ce moment finalâinitial dĂ©cisif oĂč lâavers narratif de la Recherche vient se replier sur son revers logique est presque imperceptible » (p. 101) conclut Th. Marchaisse. Pourtant, dans ce « presque » sâexhibent les coutures apparentes de lâillusion mimĂ©tique que nourrit la fiction mise en place dans la Recherche :elles permettent, me sembleâtâil, de faire tenir ensemble Ă la fois la possibilitĂ© et lâimpossibilitĂ© de prendre rĂ©ellement lâĆuvre Ă venir du narrateur fictif pour la Recherche. Le fait que ces points de suture soient nĂ©cessairement visibles traduit justement le fait que la Recherche ne peut franchir rĂ©ellement la frontiĂšre de la fiction : elle ne peut que mimer, le plus habilement possible, ce saut entre fiction et rĂ©alitĂ© et crĂ©er les conditions de possibilitĂ© de lâillusion dans lâesprit du lecteur.
35Th. Marchaisse accomplit ce « saut » en passant de lâidĂ©e abstraite de la structure de la Recherche Ă lâidĂ©e concrĂšte telle quâelle a pu se former dans lâesprit de Proust, et en cherchant dans le texte de la Recherche le scĂ©nario de la dĂ©couverte de cette idĂ©e : si lâidĂ©e de son Ćuvre vient au narrateur chez le prince de Guermantes au cours dâune matinĂ©e musicale, câest donc que la musique a jouĂ© un rĂŽle dans la dĂ©couverte de Proust. Nâayant pas dâappui supplĂ©mentaire pour poursuivre sa « mĂ©talecture », il sâen remet alors Ă la biographie de Proust : lâidĂ©e de la construction de la Recherche lui serait venue en mars 1909 Ă la lecture du roman de Romain Rolland, JeanâChristophe, paru endixâsept fascicules dans les Cahiers de la Quinzaine entre 1904 et 1912, et qui raconte lâhistoire dâune vocation musicale invisible qui nâĂ©clate quâĂ la fin du livre. Ce rapprochement avait Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©, prĂ©cise Th. Marchaisse, par Albert Thibaudet dans un article de 1920 intitulĂ© « Un nouveau JeanâChristophe ? » ; mais Thibaudet avait immĂ©diatement reconnu lâabsurditĂ© dâune telle comparaison en la motivant par un simple geste dâopportunisme Ă©ditorial. Th. Marchaisse se propose, lui, de motiver par un geste critique fort et provocateur, le rapprochement non assumĂ© par Thibaudet. En quelque sorte, il se substitue Ă Thibaudet pour Ă©crire lâarticle qui correspond au titre fixĂ© par le critique et qui nâa jamais Ă©tĂ© Ă©crit rĂ©ellement, puisque Thibaudet a dĂ©savouĂ© la comparaison aussitĂŽt quâil lâa eu posĂ©e. Ce faisant, Th. Marchaisse montre que le roman de Romain Rolland peut ĂȘtre lu comme un antiâmodĂšle de la Recherche, qui a Ă©chouĂ© lĂ oĂč la Recherche a rĂ©ussi, justement par son absence de structure logique profonde : Romain Rolland ayant choisi de raconter par le biais de la littĂ©rature lâhistoire dâune vocation musicale et nâĂ©tant pas luiâmĂȘme un compositeur qui a accompli sa « vocation », il ne peut sâidentifier Ă son hĂ©ros, et Ă©choue Ă fournir Ă son roman le caractĂšre performatif qui fait la rĂ©ussite de la Recherche. En ce sens, JeanâChristophe se condamne au statut dâouvrage « idĂ©ologique » dont les considĂ©rations sur la crĂ©ation musicale ne peuvent sâintĂ©grer pleinement au projet romanesque.
36Prolongeant les gestes dâinvention critique dĂ©jĂ esquissĂ©s jusqueâlĂ , Th. Marchaisse imagine ce qui a manquĂ© Ă JeanâChristophe pour ĂȘtre une Ćuvre rĂ©ussie : il lui a manquĂ© dâĂȘtre un livret dâopĂ©ra Ă©crit par un compositeur.
Câest dâailleurs lĂ une possibilitĂ© logico-musicale qui est restĂ©e inexploitĂ©e jusquâĂ maintenant, mais dont il nâest nullement exclu quâun compositeur sâempare quelque jour, afin de rĂ©aliser sa propre vocation invisible en la mettant performativement en musique (p. 104)
37propose Th. Marchaisse avec une forme de malice thĂ©orique. Ce faisant, il poursuit dans cette logique dâinvention poĂ©tique :
Je reconnais quâun tel retournement musical demeure une possibilitĂ© crĂ©atrice trĂšs thĂ©orique, et qui Ă©tait de toute façon aussi inaccessible Ă Proust quâĂ Rolland. Mais il est clair quâelle a dĂ» nĂ©anmoins faire beaucoup rĂȘver et penser Proust Ă lâĂ©poque. (ibid.)
38OĂč le portrait de Proust en logicien prestidigitateur se mue en portrait de lâĂ©crivain en prĂ©curseur avantâgardiste de la critique crĂ©atrice. Ainsi, si lâon pousse la logique jusquâau bout, on peut considĂ©rer que Th. Marchaisse propose de lire la Recherche comme une réécriture rĂ©ussie de JeanâChristophe par transposition du sujet de la « vocation invisible puis rĂ©vĂ©lĂ©e » de la sphĂšre musicale Ă la sphĂšre littĂ©raire, et par dĂ©placement narratif et gĂ©nĂ©rique du roman Ă la troisiĂšme personne Ă la « dĂ©monstration Ă la premiĂšre personne ». Selon les termes de lâauteur, « la relation Rolland-Proust offre un cas de transplantation pascalienne qui nâest pas moins curieux et instructif que le cas Augustin-Descartes identifiĂ© par Pascal luiâmĂȘme » (p. 105) : ou comment Pascal20 devient Pierre Bayard...
39Assumant dĂ©sormais pleinement sa dĂ©marche de critique crĂ©ateur, Th. Marchaisse imagine les difficultĂ©s rencontrĂ©es par Proust en les dĂ©duisant des contraintes posĂ©es par cette dĂ©couverte de la forme Ă donner Ă son Ćuvre, ainsi que les moyens trouvĂ©s pour surmonter ces difficultĂ©s. Il tente ainsi de formuler les questions quâa dĂ» se poser Proust au fur et Ă mesure de lâĂ©laboration de son projet dâĂ©criture :
Et ici, Proust a dĂ» commencer Ă rĂ©flĂ©chir Ă la maniĂšre dont il allait mettre en scĂšne son thĂ©orĂšme final et coordonner les temps de son projet dogmatique. Car, en tant que rĂ©cit, sa dĂ©monstration devait ĂȘtre Ă©crite au passĂ©, puisquâelle serait constituĂ©e globalement et superficiellement de souvenirs, mais, en tant que dĂ©monstration, son rĂ©cit devrait ĂȘtre pensĂ© dâun bout Ă lâautre au futur, qui serait son temps logique profond. (p. 106)
40La sĂ©rie de questions suivies dâhypothĂšses thĂ©orico-biographiques, Ă©noncĂ©es sur un mode conditionnel, qui proposent des rĂ©ponses pratiques aux problĂšmes possiblement rencontrĂ©s par Proust, aboutit au constat suivant, Ă©noncĂ© Ă lâindicatif et Ă©levĂ© au rang de fait : « On voit comment ce dispositif dogmatique si particulier a fini par sâimposer progressivement Ă Proust » (p. 108). Th. Marchaisse dĂ©signe ce geste critique par le nom de « mĂ©talecture » : « jâespĂšre dâailleurs avoir montrĂ© que mĂ©talire la Recherche est une aventure de pensĂ©e Ă certains Ă©gards encore plus palpitante que la lire au premier degré » (p. 109). Lâune des grandes dĂ©ceptions du lecteur de la Recherche « au premier degré » rĂ©side en effet dans le constat que la « leçon dâidĂ©alisme » Ă laquelle semble aboutir lâĆuvre et qui est formulĂ©e dans le Temps retrouvĂ© nâest au fond que la reprise et le ressassement des thĂšses en vogue Ă lâĂ©poque, Ă commencer par celles de lâancien professeur de Proust, Alphonse Darlu. Car la vĂ©ritable « leçon dâidĂ©alisme » de la Recherche est Ă lire au second degrĂ©, Ă dĂ©duire : elle repose sur une conception idĂ©aliste de la crĂ©ativitĂ©. AprĂšs une mise au point sur lâidĂ©alisme de Proust et ses sources â qui est lâoccasion de faire dâune page sur la valeur de vĂ©ritĂ© de lâinversion sexuelle un « plagiat par anticipation » dâun fragment de la Logique du fantasme de Lacan â, Th. Marchaisse note le dĂ©calage qui existe entre lâidĂ©alisme exposĂ© dans le dernier volume et celui qui Ă©merge de la structure logique de lâĆuvre.
Le principe idĂ©aliste fondamental de Proust renvoie [âŠ] Ă son expĂ©rience de la crĂ©ation, et on peut le faire tenir en une phrase : une seule IdĂ©e peut « sauver » toute vie crĂ©ative. (p. 115)
41Cette IdĂ©e qui a permis la crĂ©ation de la Recherche, et donc lâaccomplissement de la « vocation » de son auteur, câest celle du ruban de Möbius : ainsi, les Ćuvres antĂ©rieures, bien que forgĂ©es Ă partir du mĂȘme matĂ©riau littĂ©raire, se trouvent frappĂ©es dâun « manque de valeur » ; « le corpus proustien est le lieu dâune vĂ©ritable mutation Ă©pistĂ©mologique » (p. 119). Cette mutation tient en particulier au fait que Proust conçoive, selon Th. Marchaisse, la Recherche comme une dĂ©monstration, lui confĂ©rant ainsi le pouvoir de transformer une hypothĂšse en thĂ©orĂšme : « toute dĂ©monstration un peu originale (câestâĂ âdire qui nâest pas un simple exercice) est en elleâmĂȘme un processus crĂ©ateur, ayant sa valeur thĂ©orique propre » (p. 120). Ainsi, dans une dĂ©monstration, tous les Ă©lĂ©ments se trouvent « hypervaluĂ©s », et pas seulement lâhypothĂšse dĂ©montrĂ©e. Tous les fragments de sa pensĂ©e repris par Proust dans la Recherche se sont donc trouvĂ©s « hypervaluĂ©s » par leur mise au service de la dĂ©monstration effectuĂ©e par lâĆuvre : Ă partir de 1909, ce sont non seulement tous les Ă©lĂ©ments de la vie, mais aussi de lâĆuvre de Proust, qui se sont trouvĂ©s « enrĂŽlĂ©s dans sa dĂ©monstration » (p. 121).
42La « leçon » de la Recherche serait donc adressĂ©e aux apprentis crĂ©ateurs dont le chemin de la vocation apparaĂźt semĂ© dâĂ©checs et de renoncements : il faut et il suffit de trouver une IdĂ©e crĂ©atrice pour devenir crĂ©ateur. Cependant, une partie de la « leçon » proustienne demeure inexprimable, en ce quâelle est « surtout une leçon de geste, de pur faire thĂ©orique » :
On ne peut prĂ©tendre lâavoir saisie quâen lâappliquant Ă son tour, câestâĂ âdire non pas en la rĂ©pĂ©tant, et encore moins en la ressassant, mais en la rĂ©inventant performativement Ă dâautres fins, ou du moins avec dâautres moyens. (p. 125)
43La « leçon » de Proust, donc, ne sĂ©pare pas la pensĂ©e de lâexpĂ©rience : câest ce qui fait quâelle ne peut tenir dans aucun Ă©noncĂ© et ne peut sâexprimer quâen sâaccomplissant dans un acte crĂ©ateur.
De quoi Comment Marcel devient Proust estâil le titre ?
44La relecture de la Recherche menĂ©e par Th. Marchaisse sur le mode du dĂ©chiffrement, du dĂ©cryptage, de lâexplicitation des mĂ©canismes et des objectifs implicites de lâĆuvre, sâest donnĂ© pour objectif de mesurer la dimension et la portĂ©e philosophiques du projet proustien, en tentant de cerner la nature de son propos philosophique. Ainsi se dĂ©gage lâidĂ©e que la Recherche propose Ă son lecteur une « leçon », voire un « manuel », de crĂ©ativitĂ©. Bien quâaucune rĂ©fĂ©rence ne soit faite dans lâouvrage aux travaux qui se sont penchĂ©s sur les liens entre la Recherche et la philosophie, on peut ĂȘtre tentĂ© de rapprocher la conclusion de Th. Marchaisse de lâidĂ©e dĂ©fendue par Joshua Landy dans son ouvrage Philosophy as Fiction: Self, Deception, and Knowledge in Proust21.
45Lâouvrage de Th. Marchaisse repose ainsi la question du genre de la Recherche et de la portĂ©e philosophique de lâĆuvre littĂ©raire Ă partir dâoutils nouveaux, qui ne sont ni ceux dont disposait Proust, ni ceux dont use gĂ©nĂ©ralement la critique proustienne, dans un ĆcumĂ©nisme qui se saisit alternativement des concepts de lâanalyse structurale, de la linguistique, de la logique et de la topologie mathĂ©matique pour forger une nouvelle catĂ©gorie gĂ©nĂ©rique inconnue dans les classifications Ă©tablies par lâhistoire littĂ©raire et la poĂ©tique :« une dĂ©monstration philosophique qui ne serait pas corsetĂ©e au sein dâun appareil formel et conceptuel » (p. 131). Il semble cependant que la Recherche ne puisse y entrer quâau prix de dĂ©formations coĂ»teuses. Cela vient peutâĂȘtre du fait que lâanalyse proposĂ©e par Th. Marchaisse fait malgrĂ© tout lâĂ©conomie dâune vĂ©ritable entreprise de dĂ©finition des termes dont il use et quâil propose de tenir pour Ă©quivalents : ainsi, lâidĂ©e de « thĂ©orie » vientâelle recouper dans le flou de la terminologie adoptĂ©e tantĂŽt celle de « structure logique », tantĂŽt celle dâ« enjeux philosophiques », tandis que le terme dâessai est ignorĂ©.
46Il me semble quâen orientant son lecteur sur la piste dâune « enquĂȘte » ou dâune lecture philosophique de la Recherche, Th. Marchaisse a contribuĂ© Ă lâĂ©garer davantage. Or les termes de sa conclusion, significativement intitulĂ©e « Pour une instrumentalisation de la Recherche », lĂšvent un coin du voile jetĂ© sur la nature et la portĂ©e vĂ©ritables de sa dĂ©marche critique. Commençant par rĂ©pondre aux objections que sa dĂ©marche ne peut manquer de soulever, il sâexcuse : « Sans doute auraisâje pu ĂȘtre plus prudent, et prĂ©senter comme des interprĂ©tations et des thĂšses ce que jâai cru pouvoir Ă©tablir comme des faits et des vĂ©ritĂ©s » (p. 127). En effet, si lâon est dâabord sĂ©duit par lâambition du propos, par le suspense dâun rĂ©cit menĂ© sur le mode de lâenquĂȘte, par un sens de la formule, qui en rendent la lecture stimulante et agrĂ©able, on est vite gĂȘnĂ© par le sentiment que la « dĂ©monstration » de Th. Marchaisse tourne en boucle, en circuit fermĂ©, parce quâelle repose sur un mĂ©canisme dâautovalidation qui exige du lecteur, pour y adhĂ©rer, dâadmettre sans sourciller les prĂ©supposĂ©s exposĂ©s par le titre mĂȘme de lâouvrage : « Marcel devient Proust ». Cet « énoncĂ© source » fait tenir ensemble les deux hypothĂšses que le lecteur doit admettre pour pouvoir valider la dĂ©monstration : le Narrateur est lâauteur, la Recherche est performative â et tout le reste est fiction, ajouterais-je...
47Il me semble que le problĂšme soulevĂ© ne relĂšve pas dâun manque de prudence, mais au contraire dâun manque dâaudace : lâauteur nâassume ni nâavoue le partiâpris mĂ©thodologique qui fonde en rĂ©alitĂ© sa lecture et qui, si on se charge de le mettre au jour, en modifie Ă la fois la portĂ©e et le sens. Lâambition affichĂ©e de lâouvrage se mue dans la conclusion en modestie qui en appelle Ă la participation active du lecteur : « JâespĂšre quâon se prendra aux rĂšgles de mon jeu de langage mĂ©tadĂ©monstratif, et tout autant pour essayer de lâamĂ©liorer que pour le mettre en dĂ©faut » (ibid.). Mais quelle est la nature exacte de ce jeu ? Il repose sur lâidĂ©e que le champ ainsi dĂ©gagĂ©, celui des « IdĂ©es Ă la Proust », reste encore Ă explorer, en attente de nouvelles « transplantations » :
en explicitant les enjeux philosophiques de la Recherche, câestâĂ âdire en esquissant la mĂ©tathĂ©orie de cet instrument dâoptique thĂ©orique, mon but nâĂ©tait pas seulement dâen proposer un certain usage possible, mais aussi de contribuer Ă multiplier ses usages. (p. 128)
48Ainsi, conclut-il, « on doit instrumentaliser lâĆuvre de Proust » et on peut le faire de multiples façons : la voie choisie par Th. Marchaisse nâest quâune maniĂšre possible dâinstrumentaliser la Recherche, quâil rĂ©sume avec malice lorsquâil reconnaĂźt sâĂȘtre appliquĂ© « à fabriquer une sorte de Proust âRenaissanceâ, tout aussi anachronique et fallacieusement logicien que le saint Augustin de Boticelli est astronome et gĂ©omĂštre » (p. 129). Il semble quâil faille donc donner Ă ce constat toute sa force critique : Th. Marchaisse signe lĂ un portrait critique et fictif, autrement dit une « fiction critique » qui tire toute sa force heuristique de sa capacitĂ© crĂ©atrice.
49Ă y regarder de plus prĂšs donc, lâouvrage ne doit pas ĂȘtre pris pour ce quâil nâest pas, une dĂ©monstration. Il gagne au contraire Ă ĂȘtre lu pour ce quâil ne dit pas quâil est : une fiction thĂ©orique. Cette dĂ©marche critique, qui sâimpose au fil de lâouvrage, comme malgrĂ© lâauteur, sâappuie sur une sĂ©rie dâopĂ©rations de transposition et de transplantation gĂ©nĂ©riques, dâexpĂ©riences critiques reposant sur la spĂ©culation, lâhypothĂšse thĂ©orique et lâinvention de scĂ©narios fictifs, qui en font un disciple de P. Bayard, dont il adopte volontiers le ton rigoureux, dĂ©monstratif et ludique. Dressons un inventaire des gestes dâinvention critique proposĂ©s dans lâouvrage :
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lâapplication dâoutils thĂ©oriques, de dĂ©marches analytiques, de comparaisons et dâexemples dĂ©libĂ©rĂ©ment choisis hors du champ de la critique littĂ©raire traditionnelle ;
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lâinvention de formules rĂ©duisant la totalitĂ© romanesque Ă un « énoncĂ© source », et le jeu sur les variations possibles de cet Ă©noncĂ© minimal ;
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la mise en Ćuvre dâune logique possibiliste appliquĂ©e Ă la crĂ©ation poĂ©tique comme Ă la lecture critique ;
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lâĂ©valuation du degrĂ© dâĂ©chec ou de rĂ©ussite des Ćuvres littĂ©raires, et la formulation de propositions concrĂštes dâamĂ©lioration des « Ćuvres ratĂ©es » ;
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la réécriture dâun article critique en vue de le faire correspondre au titre programmatique fixĂ© par son auteur ;
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la mise au jour de filiations secrĂštes et insolites (Proust et Wittgenstein, Proust et Wiles, Proust et Rolland) qui proposent de redessiner les contours et les lignes de force de lâhistoire littĂ©raire, en inversant volontiers son cours chronologique (Proust comme « plagiaire par anticipation » de Lacan) ;
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le repĂ©rage de gestes dâinvention critique au sein de la dĂ©marche de pensĂ©e et dâĂ©criture des auteurs (portraits de Proust et de Pascal en prĂ©curseurs de la critique crĂ©atrice) ;
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la reconstitution imaginaire, mais soumise aux contraintes de la logique interne de lâĆuvre Ă venir, du scĂ©nario dâĂ©laboration de son projet dâĂ©criture ;
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le va-et-vient constant entre les positions respectives du lecteur non averti, du lecteur critique et de lâĂ©crivain, construisant un cheminement original qui tente de les tenir ensemble.
50Une fois mise au jour la vĂ©ritable dĂ©marche critique de Th. Marchaisse et les prĂ©supposĂ©s qui la sousâtendent, il devient possible dâaccepter, comme il le propose, de lire la Recherche comme une autobiographie intellectuelle de Proust, pourvu quâon prenne cette relecture pour ce quâelle est vraiment. Câest Ă cette condition que lâon peut valider lâĂ©noncĂ© qui sert de titre Ă lâouvrage : « Marcel devient Proust ». Ainsi peutâon relire sous un autre jour dĂ©sormais les phrases tirĂ©es de son entretien publiĂ© dans la Quinzaine littĂ©raire comme un programme de critique crĂ©atrice appliquĂ©e Ă Proust, mais qui ne dit pas son nom :
Câest une sorte de chantier interpreÌtatif. Lorsquâon se pique de faire bouger un sieÌcle de critique proustienne, il faut eÌtre modeste ; accepter de bricoler avec ses limites : on ne peut faire quâouvrir des voies, proposer des perspectives, ou des appuis nouveaux, pour dâautres chercheurs.
51Dans cette perspective, qui me paraĂźt particuliĂšrement fĂ©conde, je propose de donner pour nouveau titre Ă lâouvrage de Thierry Marchaisse : Comment peutâon lire au xxie siĂšcle la Recherche comme une autobiographie ?

