Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 14, numéro 3
titre article

1Le numĂ©ro 9 de la revue FĂ©eries, bien connuepour les articles et Ă©tudes sur le conte merveilleux qu’elle publie depuis bientĂŽt dix ans, consacre son dossier thĂ©matique, coordonnĂ© par Ute Heidmann, au dialogisme intertextuel des contes des Grimm. SpĂ©cialiste de l’intertextualitĂ© des contes, U. Heidmann, rĂ©unit des collaborateurs de marque tels Jean Mainil, Cyrille François, Nathalie Prince, Pascale Auraix‑JonchiĂšre, MĂĄrcio VenĂ­cio Barbosa, Loreto NĂșñez et Jean‑Michel Adam. Avec ce dernier, elle a dĂ©jĂ  publiĂ© plusieurs ouvrages dont l’un est une vĂ©ritable rĂ©fĂ©rence pour cette problĂ©matique, TextualitĂ© et intertextualitĂ© des contes. Perrault, ApulĂ©e, La Fontaine, LhĂ©ritier1. U. Heidmann Ă©nonce l’idĂ©e d’un dialogisme intertextuel, constitutif des contes europĂ©ens, qui conduit Ă  un dialogisme intergĂ©nĂ©rique :

Les analyses comparatives et discursives menĂ©es sur le corpus français, italien et latin montrent que le dialogue entre textes est aussi un dialogue entre genres. Perrault, LhĂ©ritier et d’Aulnoy inventent de nouvelles formes gĂ©nĂ©riques en rĂ©ponse Ă  celles qui existent dĂ©jĂ , formes gĂ©nĂ©riques qui correspondent mieux Ă  leurs propres Ă©poque et culture ainsi qu’à leurs projets discursifs et poĂ©tiques respectifs. (« Le dialogisme intertextuel des contes des Grimm », p. 11)

2Ce dialogisme intertextuel, se trouvant en relation de complĂ©mentaritĂ© avec son homologue intergĂ©nĂ©rique, est l’armature thĂ©orique du dossier qui nous intĂ©resse.

Les dialogisme intertextuel chez les frĂšres Grimm

3Dans son article inaugurant ces Ă©tudes, U. Heidmann avoue son objectif d’« ouvrir la recherche sur les contes aux Ă©tudes interculturelles ». Elle reprend l’idĂ©e dĂ©jĂ  lancĂ©e dans l’ouvrage de 2010 et dans un article de 2011, publiĂ© Ă©galement dans FĂ©eries2: le dialogue entre les textes se manifeste bien dans les contes europĂ©ens, c’est un dialogue entre les genres qui mĂšne souvent Ă  l’invention de nouvelles formes. En revenant Ă  sa lecture des contes des Grimm, U. Heidmann propose une nouvelle interprĂ©tation de la collecte entreprise par les deux frĂšres dans un certain contexte ; la chercheuse de Lausanne y saisit l’élaboration d’une scĂ©nographie en trompe‑l’Ɠil oĂč le terme rare de HausmĂ€rchen est choisi de façon stratĂ©gique pour servir le projet de « germaniser » les contes europĂ©ens. La figure stylistique Ă©lue par les deux frĂšres, « les contes‑épis de blé », a pour objectif de lĂ©gitimer un nouveau genre en construction, en l’occurrence les « contes pour les enfants et le foyer ». Par cette image, Ă  grand potentiel suggestif et accessible Ă  un large public, les deux collecteurs, qui « cueillent » les contes comme des Ă©pis de blĂ©, veulent imposer l’idĂ©e de contes allemands authentiques, trouvant leur origine dans une imagination pure, non encore troublĂ©e par toute sorte d’influences ou de contacts.

4U. Heidmann souligne que l’entrĂ©e en dialogue des contes se fait intentionnellement ou non, ce qui relativise une Ă©ventuelle dĂ©claration d’intention contraire de tel ou tel conteur ; on retient aussi que la reconfiguration se fait de façon inventive, selon des combinatoires intertextuelles, par des procĂ©dĂ©s novateurs et qu’il s’agit d’un dialogue trĂšs complexe. Une idĂ©e originale et moins associĂ©e Ă  celle d’intertextualitĂ© en gĂ©nĂ©ral est celle de l’existence d’un phĂ©nomĂšne de « sollicitation de futures rĂ©ponses intertextuelles ». La chercheuse de Lausanne affirme dans ce sens : « on peut dire aussi des contes français aussi bien que de ceux des Grimm qu’il dialoguent Ă©galement avec “les discours Ă  venir” dont ils pressentent et prĂ©viennent les “rĂ©actions” » (p. 11). Le dialogue se porte donc en amont et en aval et plusieurs articles du dossier l’illustrent de façon convaincante.

5Pour rester en amont, arrĂȘtons‑nous briĂšvement sur l’analyse de Jean Mainil dans son article intitulĂ© « Persinette en Allemagne : le corpus “purement allemand pour sa naissance et sa mise en forme” des frĂšres Grimm » (p. 29‑53). Avec finesse et en avançant de bons arguments, l’auteur dĂ©montre que le corpus « purement allemand », selon la dĂ©claration des frĂšres Grimm, passe, en fait par le dialogue intertextuel (volontaire ou non) dans le cas du douziĂšme conte de leur recueil intitulĂ© Rapunzel. Ce dernier reconfigure des Ă©lĂ©ments de Petrosinella de Giambattista Basile qui avaientt dĂ©jĂ  Ă©tĂ© configurĂ©s et reconfigurĂ©s dans Persinette, histoire marquĂ©e par « l’expression d’élans galants » (p. 47), due Ă  la conteuse Charlotte‑Rose de Caumont de La Force, connue aussi sous le nom de Mademoiselle de La Force.

6Se limitant Ă  la recherche d’emprunts ou d’influences, Jean Mainil s’arrĂȘte sur les transformations subies par des Ă©lĂ©ments formels (le couple parental et l’agresseur, la naissance de l’hĂ©roĂŻne et la promesse, la rencontre
). Il prend surtout en compte « l’épaisseur textuelle spĂ©cifique de chaque conte » (p. 50), chacun des trois conteurs Ă©crivant dans un contexte diffĂ©rent oĂč entrent les prĂ©occupations poĂ©tiques, esthĂ©tiques, socioculturelles, morales de chaque Ă©poque. Avec un brin d’ironie, le chercheur conclut que le conte Rapunzel des frĂšres Grimm n’est pas un conte « purement allemand », mais par sa contribution « originale et visionnaire » un vĂ©ritable conte « franco‑allemand », « purement europĂ©en » (p. 53).

Le dialogisme des contes des Grimm en Europe & au‑delà

7En aval des contes des Grimm, le phĂ©nomĂšne trĂšs complexe du dialogisme intertextuel se retrouve dans l’espace europĂ©en et mĂȘme extra‑europĂ©en, notamment au BrĂ©sil. Cyrille François dĂ©montre que H. C. Andersen réécrit, non directement, Les Six cygnes des Grimm, qu’il intitule Les cygnes sauvages, mais en procĂ©dant Ă  sa maniĂšre (ajout de scĂšnes et de descriptions, dĂ©veloppement de dĂ©tails, omniprĂ©sence du narrateur, travail attentif du rythme). Nathalie Prince prend pour objet d’étude, quant Ă  elle, un conte de Jean Lorrain, La Princesse Neigefleur qui s’avĂšre ĂȘtre une rĂ©criture dĂ©cadente de Blanche‑Neige des Grimm. L’écrivain rĂ©putĂ© transgressif rĂ©invente le conte qui commence, dans sa version, lorsque Neigefleur est dĂ©jĂ  dans le cercueil de verre ; la temporalitĂ© se contracte sur une seule journĂ©e qui se concentre sur la course de la marĂątre, partie Ă  la grotte magique des nains pour « re‑tuer » sa belle fille, jusqu’à sa mort atroce, dĂ©vorĂ©e par les loups. Jean Lorrain procĂšde au rĂ©veil de quelques Ă©lĂ©ments majeurs du conte des frĂšres Grimm dont certains traits sont accentuĂ©s jusqu’à aboutir Ă  un merveilleux « à la renverse » ; en effet, il n’écrit pas un conte qui puisse frapper l’imaginaire enfantin par ses phrases longues, son vocabulaire et son style fin‑de‑siĂšcle. Dans son conte, Neigefleur est effacĂ©e, disparaĂźt mĂȘme au profit de la marĂątre, la reine Imogine/« Imagine ». Cet effacement de la princesse, en commençant par la transformation de sa polychromie chez Grimm (blanc, noir, rouge) en en phantasme du blanc, de l’ivoire et par son esthĂ©tisation extrĂȘme, permet Ă  N. Prince de mettre en rapport le conte de Lorrain et la poĂ©tique de MallarmĂ©, Neigefleur et la mallarmĂ©enne « Absente de tous les bouquets ».

8En changeant d’espace culturel et de genre, mais en se consacrant toujours au personnage de Blanche‑Neige, P. Auraix‑JonchiĂšre propose une trĂšs subtile analyse du dramolet fĂ©erique, signĂ© par l’auteur suisse Robert Walser, intitulĂ©, comme chez Grimm, du nom du personnage central. L’histoire s’ouvre aprĂšs le mariage du « fils de roi » et de Blanche‑Neige et les personnages en prĂ©sence — la Reine, Blanche‑Neige, le Prince Ă©tranger, le Chasseur — rĂ©vĂšlent dĂ©jĂ  une rĂ©organisation d’ensemble, car la Reine a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e de la punition mortelle et le Chasseur devient, de simple adjuvant, un protagoniste. Il s’agit d’une réécriture du conte matriciel, d’une « perversion du merveilleux » (p. 113), « attentatoire au texte initial » (p. 114), pour reprendre les termes de Jean Palacio, citĂ© par la chercheuse de Clermont‑Ferrand ; il s’agit par ailleurs d’un changement de genre, au moins en raison de la mise en vers et de la mise en scĂšne. Trois procĂ©dĂ©s sont mis en place pour ces complexes jeux de reconfiguration gĂ©nĂ©rique et textuelle ; le brouillage (le paradigme de la filiation est perturbĂ©, des effets d’étrangetĂ© et de proximitĂ© apparaissent dans le rapport parental), le dĂ©ploiement par mĂ©taphorisation (la biche‑fille, sacrifiĂ©e par le Chasseur et traquĂ©e par le Prince, la pomme empoisonnĂ©e, teintĂ©e aussi du motif biblique de la Faute originelle, la neige et ses valeurs symboliques de fragilitĂ©, de chastetĂ©, de rĂȘverie) et, enfin, la greffe d’un motif exogĂšne (le baiser, devenu rĂ©fĂ©rent multiforme).

9Les distorsions du rĂ©cit de rĂ©fĂ©rence ont aussi une seconde finalitĂ©, celle de transformer le dit du conte en matiĂšre poĂ©tique, processus bien abouti chez Walser, comme le fait remarquer avec finesse P. Auraix‑JonchiĂšre :

Le canevas narratif oscille et se dĂ©fait, le statut des personnages vacille, le texte de rĂ©fĂ©rence lui‑mĂȘme s’estompe, sujet au brouillage et support de greffes multiples, mais corrĂ©lativement un processus de poĂ©tisation est Ă  l’Ɠuvre. (p. 137)

10Pour certains auteurs, le corpus comprend des textes proches de l’époque contemporaine. Avec l’article de MĂĄrcio VenĂ­cio Barbosa, « Reconfigurations couleur locale : Le Petit Chaperon rouge et RotkĂ€ppchen au BrĂ©sil » (p. 139‑160), la reconfiguration des contes des Grimm se place dans un espace non-europĂ©en, assez lointain, le BrĂ©sil, et se passe dans une Ă©poque plus proche, notamment celle de la dictature militaire qui domine le pays de 1964 Ă  1985. À travers quatre réécritures, plus marquĂ©es par un caractĂšre dialogique, dont les trois premiĂšres, reprĂ©sentatives d’une certaine « irrĂ©vĂ©rence brĂ©silienne » (p. 141), Ă  la diffĂ©rence de la derniĂšre, porteuse d’un sens tragique, MĂĄrcio VenĂ­cio Barbosa montre que la reconfiguration du conte, par une recontextualisation, a Ă©galement lieu dans d’autres espaces culturels, offrant une rĂ©ponse au conte europĂ©en, tout en Ă©tant imprĂ©gnĂ©e par la couleur locale. Son corpus comprend Chapeuzinho Vermelho, parodie humoristique du discours universitaire et scientifique par MillĂŽr Fernandes (1967), Chapeuzinho vermelho de raiva (Petit chaperon rouge de rage) de Mario Prata (1970), conte dans lequel le loup, travesti en grand‑mĂšre, est ridiculisĂ© dans ses prĂ©occupations pour son apparence, Chapeuzinho Amarelo (Chaperon jaune), poĂšme destinĂ© aux enfants Ă©crit par Chico Buarque (1979) et de Fita verde no cabelo (Ruban vert sur les cheveux) de GuimarĂŁes Rosa, « nouvelle vieille histoire » dans laquelle Ă  la fin la jeune fille rencontre non pas le loup mais la mort (de sa grand‑mĂšre). On remarque aussi l’intĂ©rĂȘt particulier du chercheur de l’UniversitĂ© FĂ©dĂ©rale du Rio‑Grande do Norte pour un imaginaire spĂ©cifiquement brĂ©silien qui intĂšgre pourtant des figures comme le « grand loup europĂ©en » (p. 139) de Perrault ou des Grimm, mis en relation avec les peurs enfantins.

Pourrat & son double dialogue avec Perrault & Grimm

11Dans son article trĂšs Ă©rudit et Ă©laborĂ©, vĂ©ritable Ă©tude de rĂ©fĂ©rence, « Le dialogue intertextuel du TrĂ©sor des Contes d’Henri Pourrat avec les Grimm et Perrault » (p. 161‑196), J.‑M. Adam choisit un corpus de douze contes pour Ă©tudier le dialogue intertextuel en amont et en aval des frĂšres Grimm, Ă  partir de quatre contes de Perrault : Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge, La Belle au bois dormant, Barbe bleue. Il y cherche les effets de sens de la « reconfiguration » d’un texte par un autre, de Pourrat par Perrault et par Grimm, sans oublier les conteurs‑informateurs du conteur auvergnat, autour des figures comme Aschenputtel et Marie‑Cendron, RotkĂ€ppchen et le Chaperon rouge, Dornröschen et La Belle au bois dormant, Blaubart et Barbe‑Bleue, toutes dĂ©jĂ  prĂ©sentes, mĂȘme si sous d’autres noms, chez Perrault. Selon l’auteur, trĂšs attentif aux diffĂ©rences entre ces contes, les histoires de Marie‑Cendron (1948), du Chaperon rouge (1949), de La Belle au bois dormant (1953) et de La Barbe‑Bleue (1957), proposĂ©es par l’écriture trĂšs littĂ©raire de Pourrat dans son TrĂ©sor des contes, reconfigurent, dans un double dialogue intertextuel (et mĂȘme triple, dirions‑nous, si l’on prend en considĂ©ration les conteurs‑informateurs), les textes de Perrault et des Grimm.

12Le parti pris de ce spĂ©cialiste chevronnĂ© de textualitĂ© et d’intertextualitĂ©est que « l’universalitĂ© ne permet pas de penser les spĂ©cificitĂ©s », que le recours aux « contes‑types » empĂȘche d’entrer « dans la spĂ©cificitĂ© de chaque conte et les projets d’auteurs situĂ©s socio‑historiquement et esthĂ©tiquement » (p. 194). Il Ă©voque, Ă  l’appui, les idĂ©es de Saussure qui le dit nettement :

Chacun des personnages est un symbole dont on peut voir varier [
] a) le nom, b) la position vis‑à‑vis des autres, c) le caractĂšre, d) la fonction, les actes. Si un nom est transposĂ©, il peut s’ensuivre qu’une partie des actes sont transposĂ©s et rĂ©ciproquement, ou que le drame tout entier change par accident de ce genre. (Saussure, citĂ© par J.‑M. Adam, p. 166).

13Et le chercheur de Lausanne de suivre les transpositions qui concernent son corpus, constellation familiale qui change, accidents en tout genre, finalement, l’histoire entiĂšre qui change lorsque le nom est transposĂ©.

14À travers des analyses comparatives approfondies et particuliĂšrement fines des contes choisis, J.‑M. Adam dĂ©montre qu’en « re‑racontant » ces histoires, Pourrat les fait signifier autrement, dans une aire culturelle diffĂ©rente, l’Auvergne (mĂȘme si le conteur ne donne que quelques touches rĂ©gionales, en Ă©vitant une rĂ©gionalisation rĂ©ductrice), et dans un temps diffĂ©rent, la premiĂšre moitiĂ© du xxe siĂšcle, qui a bien profitĂ© des dĂ©bats entre « folkloristes » et « écrivains » au sujet du conte.

15Pourrat se considĂšre lui‑mĂȘme comme un « collecteur », un « transcripteur » de contes, embrassant l’éthique de l’authenticitĂ© et de la fidĂ©litĂ© documentaire, en comprenant par cela qu’il « restaure » les contes, en s’aidant d’élĂ©ments pris dans d’autres contes oraux ou imprimĂ©s, car lorsqu’ils lui arrivent « tout aplatis et dessĂ©chĂ©s, il faut essayer de leur rendre vie et sĂšve, en leur faisant retrouver leur fraĂźcheur Ă  la source qui sourd dans l’herbe » (Pourrat, citĂ© par Adam, p. 169). FidĂšle Ă  son Ă©thique de collecteur‑transcripteur, Pourrat se fie Ă  ses notes et souvenirs d’écoute et il cherche un effet de vocalitĂ© Ă©vocateur du contage oral, comme l’observe avec pertinence J.‑M. Adam :

L’écriture au long cours du TrĂ©sor des contes a Ă©tĂ© pour lui l’occasion d’un travail sur le ‘souvenir du conte dit et entendu’ et d’une recherche d’un effet de vocalitĂ© ressemblant au contage oral. (p. 174)

16Avec un plaisir de vĂ©ritable chercheur, l’auteur identifie et analyse plusieurs indices de vocalitĂ© chez Pourrat dont on retient les exclamatives, l’usage frĂ©quent de « voilà », les formes d’interpellation de l’auditoire, l’introduction des expressions orales, l’emploi des Ă©noncĂ©s formulaires etc.

17Les analyses comparatives montrent avec des arguments convaincants que « [
] les quatre contes choisis de H. Pourrat ne reconfigurent pas un des deux textes antĂ©rieurs, mais gĂ©nĂ©ralement les deux Ă  la fois, dans un double dialogue intertextuel en mĂȘme temps trĂšs proche et trĂšs diffĂ©rent des textes antĂ©rieurs » (p. 167). Les conclusions de J.‑M. Adam pourraient trĂšs bien servir de conclusions pour tout le dossier. Elles portent sur « l’intensitĂ© et la complexitĂ© du jeu intertextuel » (p. 193), sur l’importance d’une « analyse de la densitĂ© textuelle et intertextuelle de contes qui ne cessent de nous Ă©tonner par l’épaisseur sĂ©mantique » (p. 195).

L’appareil paratextuel des Grimm – les tĂ©moignages

18Tout au long du dossier, plusieurs chercheurs montrent l’importance et l’intĂ©rĂȘt du paratexte des contes des frĂšres Grimm qui contient prĂ©faces, annotations, considĂ©rations sur la littĂ©rature, tĂ©moignages, en s’arrĂȘtant, en gĂ©nĂ©ral, aux prĂ©faces.

19L’article de L. NĂșñez s’attarde sur cette problĂ©matique mais en se concentrant sur les tĂ©moignages. La jeune chercheuse de Lausanne commence par faire l’inventaire des Ă©ditions — en 1812, le premier volume des Contes pour les enfants et la maison collectĂ©s par les FrĂšres Grimm, en 1815, un deuxiĂšme, ensuite un troisiĂšme en 1822 — pour remarquer que l’ouvrage a constamment Ă©tĂ© rééditĂ© et traduit. Les deux frĂšres l’ont remaniĂ© et augmentĂ© d’une Ă©dition Ă  l’autre.

20L’intĂ©rĂȘt de L. NĂșñez se porte vers le troisiĂšme volume, qui comprend des annotations, des « TĂ©moignages » (Zeugnisse) et une section « LittĂ©rature » (Literatur) que les frĂšres eux‑mĂȘmes estiment d’un « usage scientifique », pour un public restreint. Comme elle considĂšre cet appareil paratextuel trĂšs important pour la recherche sur le conte (mĂȘme si elle y trouve des erreurs et inexactitudes qui relativisent leur scientificitĂ© proclamĂ©e), l’auteur se propose de rendre plus accessible la partie des « TĂ©moignages » et la section « LittĂ©rature ». 
Dans la premiĂšre partie de son Ă©tude, consacrĂ©e aux « TĂ©moignages », L. NĂșñez cherche un sens Ă  leur emplacement au sein de l’Ɠuvre et Ă  leur prĂ©sentation chronologique. Par leur position aprĂšs les contes Ă  partir de la troisiĂšme Ă©dition, cette section sert Ă  consolider le projet des Grimm. Son attention se tourne Ă©galement vers la sĂ©lection des sphĂšres linguistiques et culturelles des Grimm, les termes Ă©trangers (espagnols, italiens, anglais, grecs) choisis pour traduire par Ă©quivalence leur concept de MĂ€rchen, la maniĂšre dont ils manient les citations et les sources des « TĂ©moignages » pour lĂ©gitimer leur « scĂ©nographie » et le projet des Kinder‑ und HausmĂ€rchen gesammelt durch die BrĂŒder Grimm. Par ailleurs, Loreto NĂșñez propose une traduction française inĂ©dite du dĂ©but de la section « LittĂ©rature ». Comme les frĂšres Grimm y traitent des recueils de conteurs italiens (Straparola, Basile), des Gesta Romanorum, des contes d’Espagne et des conteurs français comme Perrault et Madame d’Aulnoy, cette derniĂšre section Ă©claire bien le contexte culturel europĂ©en dans lequel ils veulent placer leur contes.


***

21Le dossier coordonnĂ© par Ute Heidmann renforce, par de nombreux renvois, l’idĂ©e du dialogisme des contes de Perrault avec ceux de la culture latine, italienne ou française. Il impose et dĂ©veloppe une nouvelle lecture des contes des frĂšres Grimm, qui, malgrĂ© leur scĂ©nographie et leur projet qui cherche Ă  prouver que les « contes pour les enfants et le foyer » sont purs de tout contact avec d’autres cultures, notamment la culture française, ne peuvent pas se soustraire Ă  un dialogisme intertextuel trĂšs complexe. Ce dernier est alimentĂ© par un « potentiel de renouvellement » spĂ©cifique aux contes europĂ©ens, qui semble toutefois s’étendre au‑delĂ  des frontiĂšres du vieux continent.

22On remarque, en gĂ©nĂ©ral, la prĂ©fĂ©rence des chercheurs pour des Ɠuvres de l’espace culturel europĂ©en — allemand, français, danois, suisse — mais Ă©galement une ouverture vers des cultures plus lointaines, en l’occurrence brĂ©silienne, mĂȘme si l’on peut supposer que des phĂ©nomĂšnes semblables Ă  ceux analysĂ©s par MĂĄrcio VenĂ­cio Barbosa se sont dĂ©veloppĂ©s ailleurs. Nous pensons que desprolongements de cette ouverture seraient opportuns vers d’autres espaces culturels d’une part, vers des textes contemporains, notamment ludiques, d’autre part. Le prĂ©sent dossier annonce et sollicite donc une suite, une sĂ©rie d’autres contributions.