Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 3
titre article
Jean-Michel Rabaté

Est‑il bien sĂ»r que « Beckett » rime avec « poĂšte » ?

Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope et autres poĂšmes, traduit de l’anglais et prĂ©sentĂ© par Édith Fournier, Paris : Les Éditions de Minuit, 2012, 45 p., EAN 9782707322623.

1Édith Fournier aime les dĂ©fis, et elle sait les relever. En 1991, elle avait donnĂ© une version française du texte de Beckett qui, de l’avis de son auteur, restait intraduisible. Beckett lui‑mĂȘme avait renoncĂ©. Le Cap au Pire d’É. Fournier a rĂ©ussi Ă  rendre, tant bien que mal, tant mal que bien, ce texte‑limite qui, sans discontinuer, ne veut se dire que « tant mal que pis ». Voici qu’elle tente Ă  nouveau de relever une pareille gageure en traduisant un groupe de poĂšmes en anglais de son vieil ami Samuel Beckett. Ce court recueil nous offre un excellent raccourci, puisqu’il survole toute la production poĂ©tique de Beckett, depuis le premier texte littĂ©raire qu’il ait jamais publiĂ©, le quasi mythique « Whoroscope » de 1930, jusqu’à deux poĂšmes de 1976, « Rondeau » et « là‑bas », en passant par des poĂšmes des annĂ©es trente et quarante.

2Gageure donc que de vouloir traduire « Whoroscope » en français. DĂšs le titre, jeu de mot joycien sur « whore » et « horoscope », un traducteur non averti pourrait hĂ©siter et trĂ©bucher. La tentation est grande de rendre le titre par quelque chose comme « Horoscopute » ou « JĂ©richoroscope » (Ă©cho de Rahab, la prostituĂ©e de JĂ©richo, qui y figure). Mais non, le temps des effets « yau d’poĂ«lle » a passĂ©, et ces Ă©quivalents littĂ©raux sonneraient mal. É. Fournier a eu raison de choisir un titre performatif, qu’on serait tentĂ© d’écrire avec un point d’exclamation. « Peste » laisse flotter un Ă©cho verbal de cette prostituĂ©e, et c’est dans une lĂ©gĂšre obscĂ©nitĂ© (« Bordel de Dieu, qu’on le couve ! » pour « hatch it, curse you ») qu’elle fait sentir sinon le blasphĂšme du moins la parodie.

3Nous aurons besoin de deux sĂ©ries de notes, celles de Beckett, et celles de la traductrice, pour suivre la sĂ©rie de notations obscures Ă  propos de Descartes. VĂ©ritable « monologue dramatique » Ă  la Browning, le philosophe français est saisi au bord de la mort, une mort inĂ©vitable causĂ©e par les horaires trop matinaux dans un temps glacial que lui imposait Christine, la reine de SuĂšde. L’esprit fiĂ©vreux de Descartes fait dĂ©filer des images qui recouvrent certains thĂšmes et obsessions cachĂ©es de son Ɠuvre. Maintenant que nous disposons de cette traduction, nous allons pouvoir relire le livre rĂ©cent qu’Edward Bizub a consacrĂ© Ă  ce poĂšme. Dans Beckett et Descartes dans l’Ɠuf, Aux sources de l’Ɠuvre beckettienne : de Whoroscope Ă  Godot1, E. Bizub prĂ©sente « Whoroscope » comme un brouillon gĂ©nial qui contient en germe l’ensemble de l’Ɠuvre Ă  venir. Bien des commentateurs ont insistĂ© sur l’apport de Descartes Ă  Beckett, mais E. Bizub en montre toute la force et toute  l’ambivalence. La nouvelle traduction nous permet de tester le bien‑fondĂ© de cette thĂšse. Pour E. Bizub, Whoroscope joue le rĂŽle de fondation de l’Ɠuvre beckettienne ; loin d’ĂȘtre une simple parodie (l’appareil de notes fait penser aux cĂ©lĂšbres notes de la Terre Gaste de T. S. Eliot, qui agaçait Beckett) ou un travail d’épigone joycien, il condense toute une esthĂ©tique. E. Bizub ne se contente pas de revenir vers les sources connues. Il cite Lawrence Harvey dont Samuel Beckett, Poet and Critic de 1970, rĂ©visĂ© par Beckett lui‑mĂȘme, Ă©voque les « DĂ©buts cartĂ©siens» et donne un commentaire de plus de cinquante pages sur « Whoroscope ». Plus rĂ©cemment, nous pouvons nous servir d’un ouvrage de grande qualitĂ©, grĂące Ă  l’édition annotĂ©e des Collected Poems de Beckett (oĂč se trouvent de nombreux inĂ©dits2). Il existe aussi des Ă©tudes gĂ©nĂ©tiques sur ce poĂšme si obscur3. Beckett avait travaillĂ© sur Descartes Ă  Trinity College, et cela un ou deux ans avant de venir Ă  l’École Normale SupĂ©rieure. Il se remit alors Ă  son Ă©tude sur Descartes, guidĂ© par son ami Jean Beaufret qui lui avait offert un recueil de morceaux choisis, Descartes : Choix de Textes4.Ce livre, retrouvĂ© dans la bibliothĂšque de Beckett Ă  sa mort, garde toute son importance. E. Bizub explique aussi que « Whoroscope » utilise l’approche du Descartes, le philosophe au masque de Maxime Leroy. Cet ouvrage, publiĂ© en 1929, correspond au moment oĂč Beckett s’intĂ©resse Ă  Descartes. Leroy avait une lecture dĂ©mystificatrice de Descartes, penseur « masqué » disant rarement ce qu’il pensait vraiment. Beckett dĂ©veloppe cette idĂ©e en s’appuyant sur des « biographĂšmes » qui contredisent ou subvertissent les idĂ©es reçues sur le fameux rationalisme du philosophe. Montant en Ă©pingle ses superstitions au sujet de son horoscope, Ă©voquant un amour d’enfance avec une petite fille aux yeux « louches » (en laquelle on reconnaĂźt Lucia Joyce), et aussi ses rapports troubles avec la reine Christine de SuĂšde, Beckett trouve son image fondamentale dans ces omelettes faites pour le philosophe avec des Ɠufs couvĂ©s plus de huit jours. Beckett empile les dĂ©tails saugrenus, et ces vignettes signifient l’échec d’un fondement absolu pour le sujet et la science. Si les anecdotes proviennent pour l’essentiel du livre de Mahaffy5 qui avait introduit le jeune Beckett Ă  la pensĂ©e de Descartes lors de ses Ă©tudes Ă  Trinity, Leroy l’incite Ă  lire Descartes Ă  rebours : il s’agit de le prendre par sa face cachĂ©e, soit un inconscient philosophique dont nous pouvons nous faire une idĂ©e avec ses rĂȘves prĂ©monitoires.

4« Whoroscope » dĂ©voile une des sources importantes de Descartes avec le « Fallor, ergo sum » de saint Augustin. Son « je suis trompĂ©, donc je suis » suffit Ă  faire avorter le systĂšme cartĂ©sien, et par suite Ă  dĂ©truire tout systĂšme. Le thĂšme de l’avortement, rejouĂ© de maniĂšre parodique par les Ɠufs couvĂ©s, sera un des points de dĂ©part rĂ©currents de ce que l’on a mal nommĂ© l’« absurde ». Ce poĂšme inaugural incarne l’impensĂ© de Descartes en le mettant en scĂšne de maniĂšre dramatique, dans un monologue fiĂ©vreux nourri de ses hallucinations juste avant sa mort. Le temps proustien est condensĂ© en un instant crucial mais aussi vectorisĂ© grĂące Ă  une omelette bien en chair oĂč nagent des avortons Ă  plumes, variation inattendue sur le balut des Laotiens, Cambodgiens et Vietnamiens. L’Ɠuf assez avancĂ© pour qu’on reconnaisse l’oisillon donne traditionnellement un met apprĂ©ciĂ© pour ses effets aphrodisiaques, ce qui nous ramĂšne vers la « putain » du titre en clin d’Ɠil. La putain incarne la Mort saisissant le philosophe qui ne l’avait pas vu venir dans son horoscope.

Quel riche arÎme se dégage
De cet avorton d’oisillon !
Je vais le dĂ©guster Ă  l’aide d’une fourchette Ă  poisson.
Blanc, jaune et plumes.
Puis me lĂšverai, mouvant me mouvrai
Vers la Rahab des neiges,
Amazone confessée par le Pape, matutinale assassine,
Christine l’éventreuse. (p. 15)

5Le second poĂšme traduit par É. Fournier nous permet de plonger profondĂ©ment dans le moment joycien de Beckett. « On rentre, Olga », composĂ© en forme d’acrostiche sur les lettres J A M E S J O Y C E, fut offert Ă  Joyce en 1932. L’expression « Home Olga » Ă©tait employĂ©e par Joyce et ses amis pour signifier qu’il Ă©tait temps de s’éclipser d’une soirĂ©e ennuyeuse. C’est en partie un hommage mimĂ©tique du disciple Ă  son maĂźtre complĂštement lancĂ© dans la fabrication d’un idiome babĂ©lien qui donnera naissance Ă  Finnegans Wake, en partie un adieu ironique Ă  Joyce. Les allusions aux textes de Joyce sont innombrables ; on y reconnaĂźtra entre autres la devise de Stephen DĂ©dalus prĂŽnant « le silence, l’exil et la ruse » ou des Ă©chos des poĂšmes de Musique de Chambre. Beckett n’arrivait pas, Ă  cette Ă©poque, Ă  prendre ses distances avec le style de Work in Progress, avec son polyglottisme, ses parodies incessantes et ses jeux de mots obscĂšnes. Ainsi « emerald isle », l’Irlande, la verte Erin, la romantique Ăźle d’émeraude devient « l’üle hĂ©morroĂŻdaire. » (p. 26) Mais Beckett, blessĂ© par les reproches injustes lors de l’épisode douloureux de la folie de Lucia Joyce, se mĂ©fie de la tendance de son maĂźtre Ăšs lettres Ă  tout rĂ©duire Ă  une histoire universelle contenant le passĂ© et l’avenir. Les derniers vers s’orientent nettement vers la satire ou le persiflage :

Che sarĂ  sarĂ  che fu, c’est lĂ  plus qu’HomĂšre ne sait en dĂ©biter, / Exempli gratia : ecce lui‑mĂȘme en personne, et l’agneau dithyrambique — e.o.o.e. (p. 26)

6 Joyce, nouvel HomĂšre, s’est changĂ© en Ecce Homo christique qui sait susciter de maniĂšre intĂ©ressĂ©e les flagorneries des doux agneaux, disciples ou Ă©vangĂ©listes qui l’aident Ă  corriger ses « épreuves » (« e.o.o.e. » signifie « erreurs ou omissions exceptĂ©es »).

7C’est une semblable critique de la « rĂ©duction » mythique impliquĂ©e par la religion que satirise le poĂšme de 1937, « Aboulez », publiĂ© dans le dernier numĂ©ro de transition. Le titre anglais vient d’une expression yiddish (« Auf Tisch », « mettez l’argent sur la table ») et revient sur l’expĂ©rience qui avait fait perdre la foi Ă  Beckett, un sermon entendu Ă  Blackrock en 1926. Le prĂ©dicateur avait dit :


 la crucifixion n’est qu’un dĂ©but. Vous devez passer Ă  la caisse. Quand vient le matin, espĂ©rez voir le soir. Quand vient le soir, espĂ©rez voir le matin.

8Beckett refuse rageusement cette transformation de la douleur humaine en salut. Revenant vers un autre type d’Ɠuf, Beckett dĂ©veloppe de maniĂšre critique l’injonction du titre : « Faites en l’offrande, bazardez tout / Le Golgotha n’était que l’Ɠuf factice / cancer angine de poitrine tout nous est bon » (p. 30) L’éventail complet de la misĂšre humaine est passĂ© en revue, depuis les maladies les plus diverses jusqu’aux angoisses psychosomatiques : « l’esprit qui souffle scrotum de taureau chĂątré » (p. 30) Le poĂšme critique de maniĂšre caustique les vellĂ©itĂ©s chrĂ©tiennes de donner un sens positif Ă  la souffrance, la maladie et la mort. Il faut interdire aux pasteurs et prĂȘtres d’utiliser les agonies privĂ©es Ă  des fins apologĂ©tiques. Les deux derniers vers combinent la volontĂ© de mĂ©tamorphoser l’absurde en sens (thĂšme des piĂšces des annĂ©es cinquante et soixante) et la « rĂ©duction » religieuse de toute souffrance en sang rĂ©dempteur :

nous y attacherons du sens nous mettrons cela dans la marmite avec le reste / tout se rĂ©duit alors en sang de l’agneau (p. 31)

9Pas plus que les indignitĂ©s humaines ne peuvent ĂȘtre fondues, confondues et distillĂ©es en un court‑bouillon oĂč l’on aura bien du mal Ă  reconnaĂźtre le sang du Christ, on ne doit pas laisser Joyce tirer les ficelles d’une histoire mythique Ă  la Vico, une mĂ©ta‑Bible des cycles qui se rĂ©pĂštent Ă©ternellement d’archĂ©type en archĂ©type.

10Entre 1932 (Beckett Ă©tait alors revenu dans le giron des « apĂŽtres » de transition) et 1937‑1938, c’est « PrĂ©cepte », un poĂšme trĂšs diffĂ©rent et lui aussi assez programmatique, qui signale autant un renoncement qu’un nouveau dĂ©part. C’est le seul poĂšme dont la traduction ne m’a pas convaincu. Ce « Gnome » dans l’original fut publiĂ© dans le Dublin Magazine en 1934, Ă  une Ă©poque oĂč Beckett vit Ă  Londres, Ă  mi‑chemin de Dublin qu’il fuit, refusant et la voie familiale et la vie universitaire qui lui Ă©tait destinĂ©e, et de Paris, que la brouille avec Joyce avait rendu moins attrayant. Ici, prenant exemple sur les courts « XĂ©nies » de Goethe et Schiller, Beckett nous donne un quatrain satirique qui vise aussi au « gnomique ». Mais le satiriste retourne ses armes contre lui‑mĂȘme et dĂ©plore son manque de courage. Ce quatrain rimĂ© en -ing constitue une seule phrase, ce qui lui donne une grande fluiditĂ©, mais pose de redoutables problĂšmes de traduction :

Spend the years of learning squandering
Courage for the years of wandering
Through a world politely turning
From the loutishnes of learning (CPB, p. 55)

11Ceci est rendu par É. Fournier comme :

Passe les annĂ©es d’études Ă  gaspiller
Le courage qu’il faut pour les annĂ©es d’errance
Dans un monde qui se détourne poliment
Des incongruitĂ©s de l’érudition (p. 27)

12L’interprĂ©tation la plus courante de ce poĂšme est qu’il condense le refus de la carriĂšre universitaire et le choix d’une vie errante. C’est Ă  la fois le poĂšte qui se dĂ©tourne de l’érudition et qui choisit le « monde » contre la bibliothĂšque. Le savoir renfermĂ© s’oppose au vaste monde oĂč le sujet peut partir vagabonder Ă  l’aventure afin d’assouvir sa Wanderlust germanique (et de fait, il ira parcourir l’Allemagne.) La « politesse » du monde contraste avec la paradoxale « grossiĂšreté » du savoir (learning), terme rĂ©pĂ©té — mais il ne peut guĂšre ĂȘtre repris tel quel en français — afin de suggĂ©rer une certaine circularitĂ©. S’il faut errer dans un monde qui se dĂ©tourne poliment de la rustrerie du savoir, quel est le « gnome » du titre ? L’érudit studieux marquĂ© par l’arrogance des « pĂ©dants », ou le voyageur qui apprend Ă  se perdre pour dĂ©couvrir la libertĂ© supĂ©rieure d’un non‑savoir qui n’aura rien de servile ? La rĂ©ponse consiste en ce mĂ©lange de savoir (gnome renvoie Ă  « gnose ») et de condensation gnomique du proverbe qu’on peut mĂącher et remĂącher tout en marchant, comme un koan bouddhiste.

13La question pourra ĂȘtre repensĂ©e en termes proches de ceux de Goethe (et l’on verra dans le choix de Beckett un nouveau pacte faustien) ou ceux de Bataille, poĂšte‑philosophe‑écrivain que Beckett frĂ©quentera aprĂšs la guerre. Ayant choisi l’universitĂ© de la vie, Beckett sera plus que « servi » par les Ă©preuves subites lors de la guerre, avec sa fuite de Paris et sa survie prĂ©caire dans le LubĂ©ron. Avant de connaĂźtre de telles Ă©preuves qui marqueront l’écriture Ă  jamais, une autre des sources rĂ©guliĂšres du renouveau sera toujours donnĂ©e par l’occasion de la rencontre amoureuse. C’est une telle expĂ©rience que chante « Cascando », un des poĂšmes les plus lyriques du recueil. Il fut publiĂ© dans le Dublin Magazine en 1936. Son titre initial Ă©tait « Is it better abort than be barren ? » (« Ne vaut‑il pas mieux avorter que d’ĂȘtre stĂ©rile? »), quatriĂšme vers dans la version dĂ©finitive et premier vers dans cette version. C’est un poĂšme atypique parce qu’il ressemble fort Ă  un simple poĂšme d’amour. La jeune femme qui l’inspira se nommait Betty Stockton ; elle venait de Boston et avait passĂ© un Ă©tĂ© en Irlande. L’attrait immĂ©diat qu’elle exerça sur Beckett ne fut pas rĂ©ciproque. Les lettres enflammĂ©es qu’il envoya Ă  Betty restĂšrent sans rĂ©ponse. Le poĂšme s’insurge contre l’absence cruelle Ă©prouvĂ©e juste aprĂšs le dĂ©part de l’aimĂ©e. Les heures deviennent « de plomb », tout semble lourd et vide pour lui. Neuf jours passĂ©s ensemble semblent neuf mois, d’oĂč les allusions Ă  l’engendrement et Ă  l’avortement, ou mieux neuf vies. « Cascando », notation musicale avec un effet de diminution rythmique, implique l’inĂ©luctable chute qui se produit dans le retournement final :

moi et tous les autres qui t’aimeront
s’ils t’aiment

3
à moins qu’ils ne t’aiment (p. 28)

14L’énergie dĂ©ployĂ©e par cet amour neuf ressuscite un instant d’anciens fantĂŽmes. En un flash, Beckett Ă©voque Peggy Sinclair, sa fiancĂ©e allemande, morte en 1933, pour donner Ă  la premiĂšre section une tonalitĂ© de carpe diem : le temps presse, car « tout toujours vaut‑il mieux trop tĂŽt que jamais » (vers 10). La deuxiĂšme partie dĂ©veloppe le thĂšme des « derniĂšres fois », ces derniĂšres occasions offertes Ă  l’amour. L’amour est prĂ©sentĂ© comme un processus physiologique, un « barattage de mots rances dans le cƓur », ce qui l’identifie au rythme cardiaque. L’amour, nĂ© des forces vitales, conserve son aspect terrifiant, ce qui est dĂ©veloppĂ© dans la litanie syncopĂ©e qui suit :

terrifié encore
de ne pas aimer
d’aimer mais pas toi
d’ĂȘtre aimĂ© mais pas de toi
de savoir qu’on ne sait faisant semblant (p. 29)  

15Il semble que cet amour manque de la rĂ©solution confĂ©rĂ©e par l’unique ou l’absolu ; il y a les autres, rivaux, admirateurs et prĂ©tendants inĂ©vitables. Si ceux‑ci sont plus sĂ»rs d’aimer, le poĂšte en proie Ă  ses doutes leur cĂšdera la place. La chute finale de « à moins qu’ils ne t‘aiment » laisse place Ă  l’exception et sĂ©pare la subjectivitĂ© malheureuse de tous les autres. Il restera toujours la solution de l’écriture pour dĂ©passer tant la stĂ©rilitĂ© que l’avortement et progresser vers une cascade de mots plus littĂ©raire qu’érotique.

16Un court poĂšme, un autre quatrain, suffit Ă  Ă©voquer l’horreur de la guerre. « Saint‑LΠ» publiĂ© en 1946, correspond au travail de Beckett dans cette ville dĂ©truite par les bombardements alliĂ©s avec la Croix‑Rouge irlandaise. Encore une fois, la tendance « gnomique » des poĂšmes de Beckett pose d’insurmontables problĂšmes aux traducteurs. L’original, souvent considĂ©rĂ© comme le meilleur des poĂšmes de Beckett, est :

Vire will wind in other shadows
unborn through the bright ways tremble
and the old mind ghost-forsaken
sink into its havoc  (CPB, p. 105)

17Le premier mot, le nom de la riviĂšre qui passe Ă  Saint‑LĂŽ, joue aussi sur le verbe anglais to veer, employĂ© Ă  propos des vent, qui eux‑mĂȘmes sont suggĂ©rĂ©s par wind, mĂȘme s’il est employĂ© dans le sens verbal de « passer de maniĂšre sinueuse ». On rebondit de raccourci en raccourci. Ce sont des ellipses combinĂ©es et visĂ©es ensemble que la version d’É. Fournier ne peut que dĂ©plier et expliciter :

Les mĂ©andres de la Vire charrieront d’autres ombres
Ă  venir qui vacillent encore dans la lumiĂšre des chemins
et le vieux crùne vidé de ses spectres
se noiera dans son propre chaos (p. 32)

18Cette traduction figure sur un monument de pierre que marque l’entrĂ©e du centre culturel de Saint‑LĂŽ, et elle a donc Ă©tĂ© consacrĂ©e par l’histoire et il serait difficile d’y changer quoi que ce soit.

19Les trois derniers textes des annĂ©es soixante‑dix sont aux antipodes car Beckett avait alors appris Ă  combiner son minimalisme avec un lyrisme plus ample. Beckett travaille toujours en syntaxier, ce qui rend le passage au français aussi dĂ©licat, mais il assouplit son style gnomique par des frĂ©quentes mĂ©lopĂ©es rĂ©pĂ©titives. Ainsi ce passage de « thither », titre rendu par « là‑bas » :

then there
then there

then thence
daffodils
again
march then
again
a far cry
again
for one
so little (CPB, p. 206)

20devient :

puis lĂ 
puis lĂ 

puis de lĂ 
narcisses
encore
mars alors
en marche encore
surprenant
encore
pour un ĂȘtre
si petit (p. 37)

21La belle trouvaille de « mars alors / en marche encore » est tout Ă  fait conforme Ă  l’esprit du poĂšme.


***

22GrĂące Ă  ces derniers textes, nous pouvons constater Ă  quel point le travail de Beckett sur la langue peut ĂȘtre dit « poĂ©tique » — et ceci indĂ©pendamment du format. Beckett est plus souvent poĂšte en prose, c’est tout. Et donc, pour rĂ©pondre Ă  la question initiale, oui, il semble que « Beckett », ce nom qui Ă©voque au Spectateur d’Eleutheria cet absurde commentaire : « BĂ©quet, ça doit ĂȘtre un juif groenlandais mĂątinĂ© d’Auvergnat6 » rime bien avec « poĂšte ».