Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 4
titre article
Marie Baudry

Le Désordre du discours

GĂ©rard Genette, Bardadrac,Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « Fictions & Cie », 2006, 452 p., EAN 9782757825389 ; GĂ©rard Genette, Codicille,Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2009, 264 p., EAN 9782020993067 ; GĂ©rard Genette, Apostille, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2012, 336 p., EAN 9782021051148.

1C’est Ă  une sorte de gageure qu’est confrontĂ© qui voudrait rendre compte du (pour l’instant) « triptyque » de GĂ©rard Genette. Gageure Ă  plusieurs titres. D’abord parce qu’il semble bien impossible de saisir en son entier ce qui a la forme, toute extĂ©rieure bien sĂ»re, d’un dictionnaire, ou tout du moins d’une liste de mots classĂ©s alphabĂ©tiquement. Qui pourrait rendre compte de la nouvelle Ă©dition du Petit Robert (l’un des dictionnaires prĂ©fĂ©rĂ©s de G. Genette), hormis pour faire le dĂ©compte des impĂ©trants et des sortants ? Ici, nulle dĂ©finition, sinon bien personnelle du terme mis en « navette1 », qui ne reçoive son sens autrement que de biais, comme pour dĂ©router l’impatient lecteur. Gageure ensuite, parce qu’il est Ă  peu prĂšs impossible de ne pas rĂ©pĂ©ter ce que G. Genette lui-mĂȘme dit de ces trois livres, notamment dans les deux volumes qui font suite Ă  Bardadrac, soit Codicille et Apostille, qui prennent un malin plaisir Ă  prendre en compte la rĂ©ception du premier volume, Ă  en discuter la maniĂšre et l’appartenance gĂ©nĂ©rique, et finalement, Ă  se donner comme une forme de commentaire mĂ©tatextuel qui coupe l’herbe sous le pied de tout commentaire exogĂšne. Gageure enfin (si tant est qu’on ait Ă©puisĂ© cette premiĂšre liste de difficultĂ©s), parce que G. Genette s’élĂšve si rĂ©guliĂšrement contre toute espĂšce d’« esprit de sĂ©rieux2 » qu’il semblerait que soit assignĂ© au lecteur le devoir de comprendre et de partager l’humour, le ton dĂ©calĂ© et badin, la curiositĂ© amusĂ©e et l’autodĂ©rision de l’auteur de la trilogie. Autant le dire d’emblĂ©e : ici, le pĂ©chĂ© sera au moins triple.

2Quelle est donc l’ambition de la trilogie de G. Genette ? Est-elle l’Ɠuvre du G. Genette narratologue, rĂ©fĂ©rence obligĂ©e pour qui veut savoir distinguer un narrateur homodiĂ©gĂ©tique d’un narrateur intradiĂ©gĂ©tique, ou d’un G. Genette facĂ©tieux, autobiographe Ă  sa maniĂšre ? En quoi le choix d’une forme qui se veut antisystĂ©matique et productrice de volumes Ă  l’infini s’inscrit-il dans le prolongement d’une sĂ©rie de mutations que connaissent aujourd’hui les genres littĂ©raires, et notamment « l’écriture de soi » ?

Les Essais en miettes

3MĂȘme si Bardadrac, Codicille et Apostille ne portent en apparence que peu sur la littĂ©rature et les objets sur lesquels le Genette thĂ©oricien a travaillĂ© depuis Figures I, on pourrait sans aucun doute dresser une liste — nĂ©cessairement incomplĂšte — de tous les textes antĂ©rieurs qui semblent fournir, Ă  divers titres, une sorte de « patron » au triptyque. Le travail est simplifiĂ© par l’auteur de Palimpseste, qui indique rĂ©guliĂšrement et d’emblĂ©e la nature de ces hypotextes.

4Les Essais de Montaigne apparaissent dĂšs « l’avant-texte » de Bardadrac et de Codicille, comme pour donner le la de l’entreprise : « J’ai un dictionnaire Ă  part moi », dit la citation liminaire de Bardadrac, laquelle se trouve augmentĂ©e d’une sorte de vade-mecum Ă  l’usage du lecteur, qui en dit le caractĂšre hĂ©tĂ©roclite et antisystĂ©matique :

Ses objets — épiphanies contingentes, idĂ©es bonnes ou mauvaises, souvenirs vrais ou faux, rĂȘveries gĂ©ographiques, citations clandestines ou apocryphes, maximes et caractĂšres, apartĂ©s, boutades et digressions — composent un puzzle Ă  ne pas recomposer.

5Comme c’est l’usage dans ce type de mise en garde, il s’agit d’indiquer quelle lecture sera la bonne : c’est, ici, une lecture qui suivra les mĂ©andres du parcours selon toutes ses digressions, sans tenter une quelconque mise en ordre. On verra pourtant que ce n’est pas si simple, et que la « mauvaise lecture » qui voudrait reconstituer le puzzle — de quoi ? d’une biographie de G. Genette reconstituĂ©e dans son ordre chronologique ? d’un parcours intellectuel ? d’une liste plus ou moins organisĂ©e des obsessions et opinions de l’auteur ? — n’est jamais parfaitement Ă  exclure. Il est bien un ordre, invisible, qui n’est ni celui de l’alphabet, ni celui de la chronologie, mais d’une certaine conception de la « composition », plus musicale que scolaire, oĂč s’entrelacent des sĂ©ries de motifs, de thĂšmes, qui viennent former un tout Ă  l’issue de la lecture. Toujours est-il que l’hypotexte de Montaigne joue Ă  plein pour justifier l’apparent dĂ©sordre du discours et son aspect indirect3, mais aussi l’entreprise autobiographique qui est celle du triptyque.

6La mise en garde de G. Genette indique une certaine tentation du texte : celle de guider le mode de lecture, Ă  la fois traditionnel et linĂ©aire — contrairement Ă  la lecture attendue d’un dictionnaire « classique » —, rĂ©pondant en mĂȘme temps Ă  la lecture du texte « moderne » telle que la dĂ©finissait Barthes dans Le Plaisir du texte4 et que l’on retrouve dans cet « Avertissement », l’une des premiĂšres entrĂ©es d’Apostille :

Mon propre conseil de lecture serait donc : surtout, ne « picorez » pas (un livre n’est pas une basse-cour), lisez dans l’ordre, ligne Ă  ligne, sans rien sauter (parfois glisser, peut-ĂȘtre). (A,p. 33)

7Si cet avis au lecteur doit ĂȘtre pris Ă  la lettre, c’est en tant qu’on suppose une « bonne » lecture qui, si elle est fructueuse, permettra au lecteur d’ĂȘtre « propre Ă  percevoir quelques fils conducteurs, et quelques images dans le tapis » (ibid.). Cette volontĂ© de donner au lecteur des indications sur les modalitĂ©s de son travail formule en creux une thĂ©orie de la lecture, largement empruntĂ©e Ă  Stanley Fish, souvent citĂ© dans les trois volumes du triptyque : celle oĂč « l’Ɠuvre » n’existe qu’en tant qu’elle est constituĂ©e par le lecteur5, mais Ă  la condition que la « littĂ©rarité » du texte lui ait Ă©tĂ© au prĂ©alable signifiĂ©e, comme c’est le cas dans l’expĂ©rience que rĂ©alise St. Fish dans « Comment reconnaĂźtre un poĂšme quand on en voit un6 ». Les mises en garde au lecteur, l’aspect mĂ©tatextuel rĂ©current, sont chez G. Genette autant de formes exhibant cette « littĂ©rarité » qui conduira le lecteur Ă  reconnaĂźtre son Ɠuvre pour ce qu’elle dit ĂȘtre.

8Les Dictionnaires sont Ă©galement invoquĂ©s dĂšs ce premier avertissement au lecteur, Ă  contre-courant des dictionnaires « prĂ©fĂ©rĂ©s » de G. Genette citĂ©s dans le corps du texte (par exemple l’encylopĂ©die Quillet, qui donne son titre Ă  une entrĂ©e de Bardadrac). On les trouve plutĂŽt

chez Voltaire (Dictionnaire philosophique), chez Flaubert (Dictionnaire des idées reçues), chez Ambrose Bierce (Dictionnaire du diable), chez Roland Barthes (par Roland Barthes). (A, p. 33)

9Si la forme apparemment choisie par G. Genette est bien celle du dictionnaire, elle se donne d’emblĂ©e comme une forme particuliĂšre et toute personnelle de dictionnaire (« à part moi »), Ă  ceci prĂšs que la liste doit donner Ă  voir l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du projet. Quoi de commun entre les formules lapidaires d’Ambrose Bierce, le rĂ©pertoire de la bĂȘtise de Flaubert et l’écriture fragmentaire Ă  la troisiĂšme personne de Barthes, sinon que les « bardadracs » de G. Genette y vont puiser leur forme, qu’il s’agisse des dĂ©finitions lapidaires Ă  la Alphonse Allais — par exemple, dans Bardadrac : « MĂ©pris : Soyez Ă©conomes de votre mĂ©pris : peu de gens en sont dignes », « Paris : C’est ma ville prĂ©fĂ©rĂ©e. Malheureusement, depuis que j’y habite, je n’y vais plus jamais » ou encore, Ă  l’entrĂ©e « Talent » : « Vous pouvez me serrer la main, le talent n’est pas contagieux7 » —, du glossaire de la langue mĂ©diatique contemporaine que forme l’entrĂ©e « MĂ©dialecte » dans les trois volumes, et surtout des petits fragments sur les goĂ»ts, « antigoĂ»ts8 », opinions et autres biographĂšmes de l’auteur, formulĂ©s Ă  la premiĂšre personne, Ă  rebours du Roland Barthes par Roland Barthes (nous y reviendrons).

10AprĂšs quoi on pourrait encore prolonger la liste de tous les textes citĂ©s et de tous les auteurs mentionnĂ©s, au rang desquels figure bien sĂ»r À la recherche du temps perdu pour la question gĂ©nĂ©rique que pose l’Ɠuvre de Proust, mais aussi pour ses scĂ©narios narratifs qui s’agrĂšgent Ă  la mĂ©moire personnelle de G. Genette. Bien des souvenirs d’enfance de l’auteur sont ainsi relus au prisme des Ă©pisodes de la Recherche : les « deux cĂŽtĂ©s » du « sol mental » de l’enfance « comme celui de Combray » (B, p. 38), les lectures d’enfance (voir l’entrĂ©e « Fracasse » dans Codicille), ou les retrouvailles tardives qui rejouent le « Bal de TĂȘtes » du Temps retrouvĂ©. Il faudrait encore ajouter l’entreprise de Perec dans Je me souviens, modĂšle avouĂ© des « Souvenances » (entrĂ©e commune aux trois volumes) : « Son propos spĂ©cifique est la mĂ©moire individuelle de ce passĂ© collectif » (B, p. 499). Sans oublier le Tristram Shandy de Sterne : G. Genette affiche ses liens de parentĂ© avec l’oncle Toby, dont il partage les lubies — hormis l’architecture militaire —, et le goĂ»t de la digression Ă  l’infini, rĂ©guliĂšrement signalĂ© au dĂ©tour de formules comme « mais je m’égare un peu » (C, p. 121) ou « je semble peut-ĂȘtre abuser du droit imprescriptible Ă  la digression » (ibid., p. 147). Pas plus que Diderot, sans doute, dont Le Neveu de Rameau est plus souvent citĂ© encore que Jacques le Fataliste, ou encore que Stendhal, qui est sans pouvoir l’ĂȘtre son « écrivain prĂ©fĂ©ré ». On trouve encore quelques fictions de Borges, quelques bons mots d’Alphonse Allais, de Francis Blanche, de Giraudoux, de Cocteau, et caetera.

11Cette liste, non close, de textes qui traversent incidemment la trilogie, permet d’en approcher, Ă  dĂ©faut du statut gĂ©nĂ©rique, le caractĂšre essentiellement hĂ©tĂ©roclite : ne pas pouvoir assigner les « bardadracs » Ă  un seul hypotexte revient Ă©videmment Ă  en dire la forme singuliĂšre, truffĂ©e de trop d’hypotextes pour n’ĂȘtre pas une forme Ă  part entiĂšre.

Abécédaire, dictionnaire, liste, bardadrac & autres index

12AbĂ©cĂ©daire : terme qui semble convenir mieux que tout autre Ă  dĂ©signer la trilogie de G. Genette, en l’absence de renvois d’une entrĂ©e Ă  l’autre qui caractĂ©risent tout bon dictionnaire. C’est en effet le terme qui est retenu Ă  l’entrĂ©e « PĂ©ritexte » de Codicille pour rendre compte de la forme hĂ©tĂ©rogĂšne de l’ouvrage :

l’avantage de la fragmentation en abĂ©cĂ©daire d’un propos qui ne se soumet pas non plus Ă  la finalitĂ© didactique du dictionnaire, c’est d’embarquer le lecteur dans un parcours en zigzag qui tient moins du sentier balisĂ© que du labyrinthe, du jeu de piste Ă  leurres et Ă  piĂšges et du billard Ă  trois ou quatre bandes ». (C, p. 219)

13Le terme sera finalement Ă©cartĂ© dans Apostille, Ă  l’entrĂ©e du mĂȘme nom, au profit de « Dictionnaire » pour qualifier

cette sorte de triptyque, dont l’intrigue, si l’on peut dire, est en somme celle d’un Journal Ă  ciel ouvert et livrĂ© en vrac (« en miettes » dirait Ionesco) au dĂ©sordre alphabĂ©tique et dont la chronologie d’écriture journaliĂšre devient de ce fait inscrutable. (A, p. 10)

14Si le terme abĂ©cĂ©daire garde cependant quelque pertinence, c’est que l’auteur ne prĂ©tend nullement dĂ©finir les termes listĂ©s, mais bien plutĂŽt donner une image, non pas objective, mais personnelle et souvent dĂ©ceptive, des rĂ©fĂ©rents auxquels ils renvoient. Il n’est pas rare en effet — il se pourrait bien qu’il s’agisse lĂ  de l’un des principes de composition du triptyque — que le terme mis en navette ne trouve son explication qu’au tout dernier mot de l’entrĂ©e (voir, par exemple, « Feutre » dans Codicille).

15Bardadrac : mot inventĂ©, non par G. Genette, mais par Jacqueline (personnage que l’on rĂ©sumerait peut-ĂȘtre mal en disant qu’elle est Ă  G. Genette ce que Mme de RĂȘnal fut Ă  Julien Sorel), qui est cependant considĂ©rĂ© par l’auteur comme son seul vĂ©ritable nĂ©ologisme (voir cette entrĂ©e dans Codicille). L’entrĂ©e apparaĂźt dans le livre du mĂȘme titre qui en donne une forme de dĂ©finition, puisqu’un bardadrac dĂ©signerait un grand sac fourre-tout. Par tentation « rĂ©tro-cratylique » (voir cette entrĂ©e), G. Genette imagine, comme un de ces « mots-chimĂšres » qu’il affectionne, qu’il s’agit de la fusion de barda et de bric-Ă -brac (« PĂ©ritexte », C, p. 216). Le terme dĂ©signe mĂ©tonymiquement non seulement le premier volume, mais aussi par extension — puisque les deuxiĂšme et troisiĂšme volumes ne sont dĂ©signĂ©s que comme des suites ou des ajouts au premier —, l’ensemble du triptyque : il pourrait donc servir de titre Ă  l’ensemble, Ă©ventuellement pourvu d’un -s (voir « Titre » dans Apostille). Le terme pourrait encore, Ă  la façon des Essais de Montaigne, servir Ă  dĂ©signer rĂ©troactivement un genre tout entier (A, p. 304). S’il sert le plus souvent Ă  dĂ©signer le titre du premier opus, sans dĂ©terminant, il est toutefois pourvu d’un article dans certains emplois, qui indiquent l’usage gĂ©nĂ©rique qu’on pourrait en faire.

16Collection : voir « Liste ».

17Dictionnaire : si le terme est souvent prĂ©fĂ©rĂ© Ă  celui de bardadrac (qui devrait nĂ©anmoins pouvoir se substituer Ă  lui, si son emploi parvenait Ă  s’imposer), c’est notamment parce qu’il permet de donner une structure alĂ©atoire et arbitraire au texte, qui sera nĂ©cessairement composĂ© selon le « dĂ©sordre alphabĂ©tique » (voir « PĂ©ritexte » dans Codicille et « AbĂ©cĂ©daire » dans Apostille). Il est d’autant plus cher Ă  G. Genette qu’il est la forme choisie par les hypotextes revendiquĂ©s plus haut. Il est alors possible, et mĂȘme frĂ©quent, que la forme du dictionnaire puisse gĂ©nĂ©rer en son sein de nouveaux dictionnaires enchĂąssĂ©s : voir par exemple, les entrĂ©es « MĂ©dialecte » (dĂ©fini comme un « éniĂšme dictionnaire (en abyme) des idĂ©es reçues et des pataquĂšs chic, kit de survie Ă  qui souhaite y faire carriĂšre », B,p. 277) ou « Mots-chimĂšres » (« la liste des mots-chimĂšres s’allonge tous les jours virtuellement inĂ©puisable », B, p. 365) qui rĂ©pertorient, dans le dĂ©sordre alphabĂ©tique, la liste des termes inventĂ©s, rĂ©pertoriĂ©s, apocryphes ou citĂ©s par G. Genette. Le dictionnaire est en outre une structure ouverte Ă  l’infini : on pourrait toujours intercaler une nouvelle entrĂ©e entre deux entrĂ©es et contrarier ainsi la forme apparemment dĂ©finitive du texte. C’est en effet ce qui arriva Ă  G. Genette quand il entreprit un jour de dresser la liste de tous les films de Charlie Chaplin (voir « Index » dans Bardadrac). C’est ce qui pourrait arriver si l’on dĂ©cidait de fusionner toutes les entrĂ©es des trois volumes du triptyque, tentation Ă  laquelle l’auteur a un instant songĂ©, avant de s’y refuser : ce serait trahir « lourdement leur relation temporelle et thĂ©matique » (« Titres », A, p. 305). Chaque volume forme ainsi un « dictionnaire » Ă  lui seul, dont le ou les volumes ultĂ©rieur(s) constitue(nt) une suite.

18Index : voir l’entrĂ©e du mĂȘme nom dans Bardadrac. L’absence d’index dans la trilogie se justifie par la fonction mĂȘme de l’outil, contraire Ă  l’esprit du texte : en rĂ©unissant des entrĂ©es volontairement dispersĂ©es, l’index construirait de facto une relation entre des textes que seul le lecteur peut choisir ou non de rĂ©unir.

19Liste : terme qui revient rĂ©guliĂšrement sous la plume de G. Genette pour dĂ©signer l’une des mĂ©thodes de composition de ses livres. Il fait l’objet d’une entrĂ©e singuliĂšre dans Apostille : « À ce qu’Umberto Eco appelle justement (c’est son titre) le « vertige de la liste » j’ai sacrifiĂ©, ici et ailleurs, plus d’une fois » (A, p. 175). Contrairement au dictionnaire, la liste ne prĂ©suppose aucun ordre : elle rĂ©pond au dĂ©sordre des choses glanĂ©es au grĂ© du temps. La mĂ©thode de la « collection » de mots, Ă©pinglĂ©s comme des papillons rencontrĂ©s en chemin, est fournie par le Narrateur proustien qui recueille les cuirs du Directeur de l’hĂŽtel ou de Françoise (voir « Cuir », B, p. 137). L’ordre des Ă©lĂ©ments de la liste obĂ©it alors Ă  une rĂšgle qui n’est pas celle de l’alphabet, mais du repĂ©rage de certaines consonances, selon un art plus ou moins maĂźtrisĂ© du coq-Ă -l’ñne (voir « Bestiaire » dans Bardadrac).

20Ce dĂ©sordre assumĂ© n’en Ă©limine pas moins la question de l’ordre, qu’il pose sur un mode implicite, comme on peut encore le voir Ă  l’entrĂ©e « Escalier » dans Bardadrac :l’auteur y dĂ©crit l’escalier de la maison de Colette dont chaque contre-marche porte le titre de l’une de ses Ɠuvres selon un ordre jamais explicite. La liste est sans doute plus apte encore que le dictionnaire Ă  cerner l’objet mĂȘme du texte : rendre compte de tout ce qui revient Ă  la mĂ©moire, quelle que soit la nature de ce souvenir ou de cette souvenance, non pas selon une logique qui serait biographique ou chronologique, mais au grĂ© mĂȘme des fluctuations du souvenir et des rĂȘveries sur les mots, de ce qui peut en surgir d’anodin ou d’essentiel. Bien qu’elle soit toujours dans sa forme aussi ouverte et infinie que le dictionnaire, la liste a alors pour fonction de tenter de rĂ©pertorier de la façon la plus exhaustive qui soit ce qui ne doit pas ĂȘtre oubliĂ© (comme une liste de course) ; elle en appelle nĂ©cessairement Ă  l’oubli, mais aussi au surgissement d’élĂ©ments inattendus, nĂ© de la seule pratique de la liste. Surtout, la liste permet la rencontre, sous une forme synthĂ©tique, de temps et de lieux divers, l’ébauche d’une esquisse de cohĂ©rence au sein d’un texte qui revendique volontiers la dispersion.

21Contrevenant ainsi aux intentions de l’auteur, tentons de « donner une mĂ©ta-liste au second degré » (A, p. 175) des listes qui figurent dans le triptyque — sans oublier pour autant que cette liste, nĂ©cessairement incomplĂšte, est purement indicative :

  • liste de « Cuir[s] » dressĂ©e dans Bardadrac, poursuivie (et parfois corrigĂ©e) dans les deux volumes suivants ;

  • liste des « fausses bonnes IdĂ©es » (B, p. 208 etsqq.), dans laquelle se trouve enchĂąssĂ©e une liste de cuirs ;

  • liste des diffĂ©rentes matiĂšres textiles, Ă  l’entrĂ©e « Jussienne » dans Bardadrac ;

  • liste de tout ce qui semblait magique Ă  l’enfant, Ă  l’entrĂ©e « Magie » dans Bardadrac :G. Genette y « énumĂšre en dĂ©sordre et sans souci d’exhaustivité » (B, p. 238) les Ă©lĂ©ments de cette liste d’oĂč Ă©merge alors en retour une image totalisante de l’enfance, du rapport de l’enfant au monde ;

  • liste des « souvenances » oĂč parfois l’une appelle l’autre, mais pas systĂ©matiquement ;

  • liste des musĂ©es « consacrĂ©s Ă  un seul artiste », Ă  l’entrĂ©e « MusĂ©es » dans Bardadrac : rĂ©pondant au goĂ»t de l’auteur pour ces lieux « plus attachants », elle regroupe des souvenirs de visite dispersĂ©s dans le temps et dans l’espace gĂ©ographique ;

  • listes d’Ɠuvres, de musiciens, de lieux dĂ©diĂ©s Ă  la musique, dans presque toutes les entrĂ©es qui concernent le Jazz, la musique dite « classique » ou la chanson populaire — l’éclatement de toutes ces entrĂ©es prouve toutefois qu’une liste totalisante est impossible, la dĂ©multiplication de ces listes traduisant l’impossibilitĂ© de leur Ă©puisement (voir Ă  ce sujet l’entrĂ©e Ă  double sens « RĂ©pertoires », dans Bardadrac) ;

  • liste des « AntigoĂ»ts » dans Codicille : « j’ai dressĂ© une petite liste en dĂ©sordre de mes rares dĂ©goĂ»ts ou plutĂŽt anti-goĂ»ts » (C, p. 20) ;

  • liste des « Lois » qui rĂ©gissent le monde — ou le dĂ©rĂšglent.

22La liste des listes n’est Ă©videmment pas close : les listes envahissent toutes les entrĂ©es, sa pratique informe le projet mĂȘme de la trilogie, qui entend « faire monde » par ce geste de recensement d’un imaginaire gĂ©ographique, linguistique, intime, littĂ©raire, musical, architectural, amical, amoureux, familial, universitaire, fluvial, routier, pictural, et caetera.

Vie & opinions de Tristram Genette

23La question gĂ©nĂ©rique serait sans doute moins cruciale s’il ne s’était agi que d’un dictionnaire Ă  la Flaubert ou Ă  la Bierce, se donnant pour tĂąche de faire surgir des dĂ©finitions contraires Ă  la doxa, de collecter certains bons ou mauvais mots (comme Ă  l’entrĂ©e « MĂ©dialectes » dans Bardadrac, ou dans certains aphorismes Ă  la Allais), de rendre compte d’un certain rapport au monde et Ă  l’acte de nomination (comme les « Mots-ChimĂšres » dans Bardadrac y invitent Ă  leur façon). Or, s’il s’agit bien en partie de cela, la trilogie obĂ©it aussi Ă  un projet d’une autre nature : la construction d’une autobiographie singuliĂšre.

24L’un des premiers problĂšmes posĂ©s pourrait bien ĂȘtre celui du choix de la personne de l’énonciation, bien qu’il ne soit abordĂ© que de biais, notamment Ă  l’entrĂ©e « Énigme », dans Codicille. Cette « énigme », c’est celle que postule Roland Barthes en 1979 lorsqu’il se demande pourquoi l’Ɠuvre de Proust se met tout Ă  coup « à prendre9 ». Or, l’un des tournants majeurs de l’écriture proustienne est, selon G. Genette, le « passage du il de Jean Santeuil au je de la Recherche », comme il l’avait affirmĂ© dans Figures III. Si la question ne se pose Ă©videmment pas de la mĂȘme maniĂšre dans l’Ɠuvre de G. Genette, la trilogie tĂ©moigne bel et bien d’une difficultĂ© Ă  faire le choix d’une premiĂšre personne qui contrevient Ă  l’exigence d’objectivitĂ© affichĂ©e par tout dictionnaire ou encore Ă  la distance nĂ©cessaire qu’impose une entreprise de nature encyclopĂ©dique. Plus profondĂ©ment, ce choix de la premiĂšre personne marque un discret mais Ă©vident dissensus avec Roland Barthes — à qui il rend pudiquement hommage en maints passages de sa trilogie —, qui adopte quant Ă  lui la troisiĂšme personne dans son Roland Barthes par Roland Barthes en forme d’auto-dictionnaire.

25Au sein de la trilogie, quelques menues hĂ©sitations disent bien la difficultĂ© de s’arrĂȘter Ă  une personne. Ainsi, dans Bardadrac, l’entrĂ©e « Rendez-vous » raconte Ă  la troisiĂšme personne un rendez-vous amoureux manquĂ©, comme s’il Ă©tait certains souvenirs dĂ©ceptifs qui ne pouvaient ĂȘtre intĂ©grĂ©s Ă  la limpiditĂ© joyeuse du rĂ©cit fragmentĂ© Ă  la premiĂšre personne ; la mĂȘme chose recommence presque de la mĂȘme façon Ă  l’entrĂ©e « Énallage », dans Apostille. Cette intrusion de la troisiĂšme personne (qui dĂ©signe ailleurs le pĂšre, sans plus de prĂ©cision), quoique rĂ©duite Ă  quelques occurrences exceptionnelles (comme les mentions du prĂ©nom Marcel dans la Recherche), vient tĂ©moigner d’une certaine hĂ©sitation gĂ©nĂ©rique : autobiographie, autofiction, roman autobiographique ? Ces il apparaissent comme les traces sporadiques d’une tentation du romanesque, presque toujours Ă©cartĂ©e.

26Presque seulement, car au premier abord la trilogie, et tout particuliĂšrement Bardadrac (qui semble avoir Ă©puisĂ© une bonne partie des souvenirs d’enfance, Codicille et Apostille en contenant manifestement moins), forme une autobiographie Ă©parse, oĂč les souvenirs d’une vie tiennent le haut du pavĂ©, malgrĂ© les dĂ©nĂ©gations vite avancĂ©es — pour ĂȘtre aussitĂŽt oubliĂ©es — de l’auteur : « Mais ceci est une autre histoire, et je ne suis pas ici pour raconter ma vie. Quoique » (B, p. 12). C’est Ă©videmment dans cette dĂ©marche autobiographique que le « dĂ©sordre alphabĂ©tique » fait le plus ressentir ses effets : nul ordre chronologique, le seul qui vaille Ă©tant celui de l’alphabet. De lĂ  Ă  penser que la vie de G. Genette ne puisse se laisser saisir que sous une forme Ă©clatĂ©e, qu’il soit impossible de la recomposer selon l’axe du temps, et que cela tĂ©moigne d’une certaine impossibilitĂ© Ă  rendre compte de l’unitĂ© d’une vie — voire que l’idĂ©e mĂȘme d’unitĂ© n’ait pas de sens —, il y a cependant un pas.

27D’abord parce que le principe de composition, dĂ©sarticulĂ© par l’ordre alphabĂ©tique, semble nĂ©anmoins pouvoir se laisser saisir Ă  travers la constitution de pans entiers de l’Ɠuvre susceptibles de s’agrĂ©ger entre eux, comme en tĂ©moigne cet extrait de l’entrĂ©e « Exode » dans Bardadrac consacrĂ© Ă  « l’atelier parisien de la rue de la Jussienne, que nous retrouverons, je le rĂ©pĂšte, Ă  sa place » (B, p. 164) : nous le retrouvons en effet Ă  l’entrĂ©e « Jussienne », en son temps (ou en son lieu). Ensuite, parce qu’un tel renvoi, rĂ©pĂ©tĂ© au fil de la trilogie par de multiples Ă©chos d’une entrĂ©e Ă  une autre, ainsi que la prĂ©sence rĂ©guliĂšre de repĂšres temporels, mĂȘmes vagues, et d’indications gĂ©ographiques, toujours trĂšs prĂ©cises, font que le lecteur, qu’il le veuille ou non, est amenĂ© Ă  reconstruire une forme de chronologie : enfance Ă  Conflans, dans une famille protestante, oĂč le pĂšre travaille dans le Sentier, rue de la Jussienne donc, collĂšge Ă  Pontoise, classe prĂ©paratoire en internat au lycĂ©e Lakanal, entrĂ©e au Parti Communiste, vacances Ă  Launay (qui s’étendent sur plusieurs annĂ©es et dont on ne saurait bien prĂ©ciser la place chronologique exacte, peut-ĂȘtre justement pour en faire un « hors-temps »), sana et Ă©cole normale, transition par « Socialisme ou Barbarie » une fois le PC quittĂ© en 1956, premiĂšre annĂ©e d’enseignement Ă  la CitĂ© scolaire d’Amiens, puis au Mans, entrĂ©e « en » structuralisme, Figures I, PoĂ©tique, annĂ©es du « professeur invité », essentiellement aux États-Unis, mais aussi ailleurs
 Chacune de ces Ă©tapes est Ă©voquĂ©e dans une sĂ©rie d’entrĂ©es diffĂ©rentes, de mĂȘme qu’on serait bien en peine de rĂ©duire ces entrĂ©es au seul biographĂšme qui les compose, puisque s’y joue aussi un Ă©lĂ©ment mĂ©tatextuel, linguistique, etc.

28Toutefois, le seul fait que l’on puisse ainsi reconstituer ce « parcours » d’une vie indique une certaine tentation du texte : celle du roman d’apprentissage (voir les entrĂ©es « Fracasse » dans Codicille, et « Opaline » dans Bardadrac). Bien que ce modĂšle soit souvent rĂ©cusĂ© dans l’Ɠuvre, c’est bien au genre du roman d’apprentissage que songeaient les critiques qui, Ă  la sortie de Bardadrac, avaient conclu : « GĂ©rard Genette devient Ă©crivain », selon la cĂ©lĂšbre formule Ă©noncĂ©e par G. Genette lui-mĂȘme Ă  propos de la Recherche. Il s’agit Ă©galement d’une forme d’autobiographie intellectuelle, oĂč le rapport au livre (voir les entrĂ©es « BibliothĂšque » et « Crampon » dans Bardadrac, entre autres), Ă  l’écriture et Ă  la « vocation d’écrivain » (voir « Chevets » ou « Cravate » dans Bardadrac), aux amitiĂ©s (avec Barthes, Yvon Bourdet, Deleuze, Derrida, Riffaterre, Todorov — encore une liste qui ne demande qu’à ĂȘtre complĂ©tĂ©e
), Ă  l’enseignement (en lycĂ©e, puis Ă  l’École Pratique et comme professeur invitĂ©), dĂ©finissent une forme de parcours intellectuel qui permet de comprendre comment « GĂ©rard Genette devient GĂ©rard Genette », depuis l’écriture de Figures I (son livre prĂ©fĂ©rĂ©) jusqu’aux bardadracs, dont l’origine se trouve peut-ĂȘtre dans le projet finalement déçu d’écrire des « Anachroniques »pour Le Monde (voir l’entrĂ©e du mĂȘme nom dans Apostille).

29De tous ces Ă©lĂ©ments autobiographiques Ă©merge une maniĂšre de portrait Ă©clatĂ©, recomposĂ© selon une autre liste, celle des goĂ»ts, voire des obsessions, de l’auteur : goĂ»t pour les mots et jeux de langage, pour les « figures » (nous y reviendrons), le jazz, la musique dite « classique », la chanson française, les fleuves, les ponts, les États-Unis, la gĂ©ographie, le relativisme en toutes choses, la route, l’architecture, Paris (et le quartier de la Jussienne, ou la « face nord » de Montmartre), le cinĂ©ma, les lacs, les mƓurs universitaires, les blagues et anecdotes en tout genre


30Si l’éclatement de l’autobiographie en une myriade de menus souvenirs, anecdotes, opinions et goĂ»ts, fait Ă©videmment surgir avec force la question gĂ©nĂ©rique, il rĂ©pond avant tout Ă  une certaine conception de la mĂ©moire. En effet, « la mĂ©moire lointaine » (B, p. 237) prend progressivement le pas sur la mĂ©moire immĂ©diate : elle impose ainsi des formes d’apparition parfois anodines, mais qui toutes mĂ©ritent d’ĂȘtre notĂ©es (« Je revois cette trattoria abandonnĂ©e par les touristes [
] », B, p. 377), quel que soit leur degrĂ© de vĂ©ridicitĂ© (« Peut-ĂȘtre encore mon souvenir [
] est-il, comme il arrive, aussi faux que prĂ©cis », B, p. 178). À tout surgissement du souvenir, quelle qu’en soit la nature, il semble qu’il faille dĂ©dier une entrĂ©e spĂ©cifique, comme pour en honorer la prĂ©sence, sans souci de hiĂ©rarchisation ni de motivation — il y a ainsi bien des anecdotes et des souvenirs dont on se demande quel est leur intĂ©rĂȘt, pour le commun des lecteurs, hors du cercle des happy few qui s’y reconnaĂźtraient
 Comme l’avait rĂ©sumĂ© une Ă©lĂšve de G. Genette : « Tout ce qui lui passe par la tĂȘte, il le jette par la fenĂȘtre » (B, p. 167), si l’on veut bien lire sous le terme fenĂȘtre une mĂ©taphore des bardadracs.

31C’est alors qu’on peut voir dans la trilogie de G. Genette une forme de lutte contre l’oubli de toutes choses, non seulement de sa propre vie, mais encore du monde qui fut le sien et qui pourrait sembler perdu, mort Ă  jamais (ainsi, dans Bardadrac, Ă  l’entrĂ©e « PĂ©niches », le « bras mort » est « aujourd’hui deux fois mort », p. 417), et dont le texte tente de retenir un morceau, comme ce sous-bock emportĂ© avant la fermeture d’une boĂźte de jazz. Et bien que l’auteur rĂ©cuse toute forme de recrĂ©ation d’un monde en passe d’ĂȘtre emportĂ© lorsqu’il assure qu’il

ne cĂ©lĂšbre ici que de mĂ©moire ou de visu, et ne veu[t] singer ni justement l’Aragon du Paysan de Paris, ni le Breton de Nadja, ni le Walter Benjamindes Passages, mais, au chapitre des regrets posthumes, [il veut] encore dĂ©plorer la disparition d’un goĂ»teux bistrot (C, p. 79),

32il indique bien ici la forme que prend son texte : celle de la cĂ©lĂ©bration, de l’hommage rendu aux ĂȘtres et aux choses disparus, et donc aussi Ă  son propre moi perdu — pourtant rarement teintĂ© de mĂ©lancolie. Car c’est toujours Ă  partir de soi-mĂȘme que peut naĂźtre l’interrogation sur le devenir, ou plutĂŽt sur la disparition, de ce qui fut sien : ainsi, Ă  l’entrĂ©e « Pramousquier », « je serai bientĂŽt le dernier Ă  [me] souvenir » (B, p. 443) ou dans « Samares », « je me demande ce qu’il subsiste aujourd’hui de certaines pratiques ludiques de mon enfance » (B, p. 480) — rĂ©flexion suivie d’une Ă©numĂ©ration, comme la trace de ce qui a dĂ©jĂ  disparu.

L’autofiction au second degrĂ©

33Essai pour dire la fragmentation de l’ĂȘtre mais aussi la forme du surgissement du souvenir de ce qui n’existe plus ailleurs qu’en nous, et sous une forme peut-ĂȘtre apocryphe, l’autobiographie telle qu’elle se dĂ©ploie chez G. Genette est encore d’un genre Ă  part par son statut explicitement mĂ©tatextuel, qui s’accentue au fil des volumes. La question de l’autofiction est longuement questionnĂ©e dans Bardadrac, Ă  l’entrĂ©e « Fiction », puis dans Apostille, Ă  l’entrĂ©e « Archives » qui interroge « la part d’autobiographie, vĂ©ridique ou semi-fictionnelle, qui s’exerce dans la sĂ©rie Bardadrac, Codicille et Apostille et leur suite Ă©ventuelle » et la « relation de ‘‘flirt’’, plus ou moins poussĂ©e, avec l’écriture de soi » (A, p. 27). La question gĂ©nĂ©rique est en quelque sorte rĂ©solue dans le dernier opus (last but not least ?) : « Ces livres [
] sont, Ă  leur maniĂšre allusive, fragmentaire, alĂ©atoire et dĂ©sordonnĂ©e, l’archive de ma vie, et ce qui me sert de pensĂ©e, de mĂ©moire et d’oubli » (ibid.). Ainsi, les bardadracs auraient « le statut quasi ou para-autobiographique qui marque les grandes Ɠuvres mentionnĂ©es plus haut [
], oĂč la teneur proprement (quoique non toujours fidĂšlement) autobiographique des fragments se propage, d’entrĂ©e en entrĂ©e, Ă  l’ensemble d’un texte qui ne la sollicite pas toujours » (« Flirt », A, p. 130).

34Ce qui fait la singularitĂ© de la trilogie de G. Genette tient donc sans doute moins Ă  son statut d’autobiographie indĂ©cidable, fragmentĂ©e, qu’au fait qu’elle se donne aussi comme un commentaire du texte qui s’écrit. Ce trait s’accentue dans Codicille et Apostille, qui revendiquent plus massivement encore leur statut de « suite », Ă  la fois correction et retour rĂ©flexif sur l’objet mĂȘme de la suite. Ainsi, l’entrĂ©e « Codicille » dans Codicille renvoie explicitement aux autres entrĂ©es « autocritiques » que sont « Bienvenue » et « PĂ©ritexte ». Ce « regard rĂ©flexif [de chacun de ses livres] sur le prĂ©cĂ©dent » constitue presque une marque de fabrique, comme le prĂ©cise « Titres » (A, p. 303), des livres qui vont s’enchĂąssant : « Bienvenue », dans Codicille, s’interroge sur la rĂ©ception de Bardadrac ; « PĂ©ritexte », dans le mĂȘme volume, revientsur tous les Ă©lĂ©ments qui forment la couverture de Bardadrac et sur la nature de « cet objet littĂ©raire non identifié » (C, p. 216). Plus encore, bien des entrĂ©es de Codicille et Apostille interrogent, non pas le volume qui les prĂ©cĂšde, mais le texte en train de se faire, et en l’occurrence la nature mĂȘme de cette « suite » (voir par exemple « Again » et « Codicille » dans Codicille, ou encore « Additionnel », « Apostille » et « Bonus » dans Apostille). Ces commentaires de l’Ɠuvre dĂ©jĂ  parue (pour ce qui est du regard jetĂ© dans Codicille sur la rĂ©ception de Bardadrac), ou telle qu’elle est en train de se faire, sont toutefois problĂ©matiques, ne serait-ce que par la mise en garde adressĂ©e au lecteur contre tous les textes autocritiques :

Une certaine rĂ©serve critique Ă  l’égard des autocommentaires artistiques m’a toujours semblĂ© de saine mĂ©thode ; je ne propose pas pour autant de les ignorer, mais plutĂŽt de les recevoir et des les intercepter eux-mĂȘmes comme autant de tĂ©moignages sur un « point de vue de l’auteur » qui en vaut un autre, et guĂšre davantage. (« IndigĂšne », A, p. 150)

35Or cette « saine mĂ©thode » est sans cesse mise Ă  mal par l’autocommentaire qui circule dans l’Ɠuvre et qui pourrait bien avoir pour fonction de fermer la porte Ă  toute autre forme de commentaire que le sien : au lieu d’un texte apparemment rĂ©solument ouvert, instable, inassignable, les nombreux morceaux mĂ©tatextuels donnent Ă  lire un texte absolument refermĂ© sur lui-mĂȘme, qui semble avoir dĂ©jĂ  prĂ©vu et anticipĂ© toutes les interprĂ©tations possibles et vouloir Ă©carter toute critique au prĂ©texte que l’esprit de sĂ©rieux ne serait pas de mise ici.

36Le statut revendiquĂ© de « suite » attribuĂ© aux volumes Codicille et Apostille impose quant Ă  lui sa propre logique mĂ©tatextuelle : d’abord, parce qu’il est Ă©vident qu’avoir lu le premier opus permet de mieux saisir toutes les allusions contenues dans les suivants ; ensuite, parce qu’ils contiennent de multiples rĂ©pĂ©titions, redites et motifs obsĂ©dants (par exemple, la phrase de Cocteau sur ƒdipe, qui revient au moins quatre fois), que le lecteur Ă  peu prĂšs attentif de Bardadrac reconnaĂźtra sans peine Serait-ce alors une sorte de piĂšge implicite Ă  l’encontre du lecteur inattentif ? Ou bien faut-il y voir la trace de l’oubli de ce qui a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit ? Enfin, essentiellement parce que nombre d’entrĂ©es sont bien des « suites » (suites donnĂ©es aux Mots-ChimĂšres, aux MĂ©dialectes, aux IdĂ©es), des corrections traduisant un changement d’opinion, voire des palinodies (dans « Mobile ») ou des amendements introduits suite aux remarques d’attentifs lecteurs (c’est le cas de « Écoute », « NikĂ©bro » et « Pantoufles » dans Apostille qui apportent quelques corrections aux entrĂ©es du mĂȘme nom dans les prĂ©cĂ©dents volumes). Se dessine alors un mode de composition de l’Ɠuvre par greffes successives, le texte s’auto-gĂ©nĂ©rant et renaissant sans cesse de ses cendres pour s’auto-corriger, se complĂ©ter et se dĂ©velopper encore : une vĂ©ritable « machine littĂ©raire » produisant du texte Ă  l’infini, hors de l’emprise et du contrĂŽle de son auteur.

37La forme essentielle de l’Ɠuvre apparaĂźt alors sous les traits d’un patron d’écriture pour ses lecteurs, qui se trouvent ainsi impliquĂ©s dans un texte qui semble pourtant les exclure par son aspect souvent trĂšs anecdotique. En un sens, n’importe qui pourrait Ă©crire la suite apocryphe des bardadracs, enrichir la liste des « Mots-ChimĂšres », inventer de faux souvenirs d’universitaire en goguette aux Etats-Unis, retracer un menu dĂ©tail de souvenir enfantin, jouer avec une expression, inventer de nouveaux cuirs, etc. Cette potentialitĂ© n’est pas seulement une vue de l’esprit : il arrive qu’elle soit envisagĂ©e par G. Genette lui-mĂȘme, lorsqu’il emprunte Ă  Perec la forme des « Je me souviens » en la dĂ©finissant comme un « genre ouvert comme tel Ă  tout un chacun » (B, p. 499) ou encore quand il rend hommage, une fois de plus, Ă  Roland Barthes qui

a bien Ă©voquĂ© le plaisir de l’écriture en fragments, plaisir perpĂ©tuel, et qu’on espĂšre contagieux, de multiplier les dĂ©buts et les fins, de commencer ici, de s’interrompre quelque part et de reprendre ailleurs. (C, p. 219)

38On touche peut-ĂȘtre ici Ă  une forme de « thĂ©orie » de la crĂ©ation littĂ©raire, dont on sait quelle part elle a eu et a encore dans l’Ɠuvre de G. Genette.

Théorie du « bricollage »

39Car le passĂ© thĂ©orique de G. Genette n’est Ă©videmment pas absent de ces trois volumes. On l’y retrouve Ă  plusieurs titres, et d’abord dans des questionnements proprement thĂ©oriques, sur la question discutĂ©e du roman (voir « Prix » et « RĂ©cit » dans Bardadrac, « Romans » dans Codicille), sur les notions de « Style » ou d’« ƒuvre », sur le dĂ©cret de la mort de l’auteur (voir « Blindfold » dans Bardarac), ou encore sur le propre de l’art (voir « Art » et « Baisers » dans Codicille, et « PrĂ©parations » dans Apostille). Tout lecteur du G. Genette thĂ©oricien reconnaĂźtra dans les titres de nombreuses entrĂ©es une sĂ©rie de « Figures » : Litote, MĂ©talepse (qui revient), PĂ©ritexte, etc., voire un goĂ»t retrouvĂ© pour la taxinomie avec la crĂ©ation des « hĂ©tĂ©rofictions » et « allofictions » dans sa rĂ©flexion sur l’autofiction (B, p. 171). Mais ce retour du thĂ©oricien se fait le plus souvent sous des auspices plus autobiographiques, quand il ne relĂšve pas de l’autodĂ©rision la plus franche (il raconte Ă  l’entrĂ©e « Jargon », dans Bardadrac, p. 216, qu’il s’est vu rĂ©pondre sur une hotline : « Cher monsieur, quand on a Ă©crit Figures III, on doit pouvoir dĂ©coder le mode d’emploi d’un lecteur de DVD »). Lorsqu’il Ă©voque son Ɠuvre thĂ©orique, c’est le plus souvent sous une forme anecdotique, parfois malicieusement Ă©gotiste (voir la « DĂ©cade » qui lui est consacrĂ©e), qui lui permet de justifier son goĂ»t pour la taxinomie ou de faire retour sur l’histoire du structuralisme littĂ©raire et sur la place qu’il y occupa (voir « Critique » et « Pape » dans Bardadrac), mais qui, surtout, lui offre l’occasion de souvenirs ironiques (sur « Mike » Riffaterre), complices (« PoĂ©tique » et ses aventures Ă©ditoriales aux cĂŽtĂ©s de Todorov) ou nostalgiques (sur Roland Barthes, discrĂštement omniprĂ©sent, avec qui les dĂ©saccords Ă©taient Ă  la fois impossibles et nombreux : voir « BibliothĂšque », « Ghost-Writer », « Langue », « Pupitre », « Scrupules » et « Trace » dans Bardadrac).

40Le traitement rĂ©solument anecdotique rĂ©servĂ© au « pan » thĂ©orique de l’Ɠuvre et de la vie de l’auteur, appliquĂ© mĂȘme aux questions les plus Ă©pineuses, traduit finalement l’idĂ©e que la rĂ©flexion thĂ©orique, dans la trilogie, ne doit pas ĂȘtre cherchĂ©e dans les passages qui se donnent explicitement pour tels. Il nous semble au contraire que si ambition thĂ©orique il y a, elle relĂšve d’une forme d’anti-systĂ©matisme Ă  laquelle G. Genette donne le nom (chimĂ©rique) de « bricollage » (par concatĂ©nation de bricolage et de collage, voire de bris, de bricolage et de collage). Il n’est pas rare en effet que dans certains fragments, G. Genette revienne sur une sĂ©rie de gestes de la main — gestes de l’artisan (du pĂšre, « coupeur », dans « Jussienne », p. 219, ou de l’oncle « Marcel », ciseleur), gestes de l’amateur (voir « Rustines », dans Bardadrac), gestes du bricoleur. Cette obsession du geste prĂ©cis du constructeur se rĂ©vĂšle dĂšs l’évocation du goĂ»t enfantin de l’auteur pour un jeu oubliĂ©, l’Assemblo, « simple jeu de construction » qui semble avoir Ă©tĂ© « inventĂ© Ă  [s]on seul usage » (B, p. 19) pour servir de modĂšle Ă  la pratique thĂ©orique telle que G. Genette la conçoit et l’invente. Elle permet ensuite de comprendre sa fascination pour certains magasins de rĂ©paration (notamment d’ordinateurs), qui appliquent

sans complexe une pratique toute artisanale — [celle] du bricolage — Ă  un matĂ©riel considĂ©rĂ© ailleurs (je veux dire chez moi) comme relevant des mystĂšres de la « haute technologie ». (« OndĂ©nia », B, p. 391)

41Cette pratique artisanale pourrait bien dĂ©finir aussi l’activitĂ© du critique, tĂątonnante, face Ă  une littĂ©rature considĂ©rĂ©e comme une technique (Ă  dĂ©faut d’une technologie) plus mystĂ©rieuse. Le bricolage est alors ĂȘtre Ă©rigĂ© en principe, comme c’est le cas dans Apostille Ă  l’entrĂ©e du mĂȘme nom, qui dĂ©finit « cette rĂ©cupĂ©ration dĂ©sinvolte d’élĂ©ments antĂ©rieurs » comme ce qui donne naissance Ă  des « productions, toujours approximatives, parfois savoureuses » (A, p. 43) et dans laquelle G. Genette voit bien qu’il s’agit d’un « plaidoyer pro domo » (A, p. 44). Bricoler, c’est ramasser des Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©roclites pour en faire un objet nouveau, pas nĂ©cessairement rĂ©ussi, qui Ă©chappe Ă  toutes normes de fabrique, parce qu’il porte la trace de tout ce que le bricoleur a patiemment recueilli, dĂ©tournĂ© de ses usages et recomposĂ©, Ă  l’instar de ces bardadracs, mais aussi des « palimpsestes » de toutes sortes qui Ă©maillent le texte et dont on sait quel intĂ©rĂȘt G. Genette leur porta.

42La thĂ©orie (si on peut l’appeler ainsi) du « bricollage » ne cesse ainsi d’ĂȘtre mise en pratique, non seulement dans la forme gĂ©nĂ©rale des bardadracs, mais encore dans certaines formes singuliĂšres de pastiches, d’inventions verbales, et plus gĂ©nĂ©ralement dans toutes les manifestations hĂ©tĂ©roclites d’attention aux mots qui Ă©maillent le texte de la trilogie. Les pastiches en sont Ă  la fois la forme la plus visible (pour leur typographie singuliĂšre, qui les dĂ©tache du texte) et la moins rĂ©pandue : ils sont la trace d’un prolongement des lectures de G. Genette, une maniĂšre de rĂȘverie qui s’effectue sur le mode de la réécriture de morceaux romanesques selon le point de vue d’un autre personnage (c’est le point thĂ©orique de « Transmodalisations » dans Codicille, mis en pratique dans « Charles », oĂč Genette se livre Ă  une version apocryphe de Madame Bovary), ou de textes poĂ©tiques (le CimetiĂšre marin réécrit en octosyllabe, toujours dans Codicille, la réécriture du « Corbeau et du Renard » dans « Contrefable » ou l’invention de « L’Arobase et l’esperluette » Ă  l’entrĂ©e « Fable » dans Apostille). Ces jeux littĂ©raires relĂšvent d’une pratique gĂ©nĂ©ralisĂ©e du jeu avec les mots, qui va de la reprise amusĂ©e des calembours paternels et des jeux linguistiques Ă  Launay, jusqu’à l’invention des « mots-chimĂšres » et l’attention toute simple Ă  ces mots qui ne sont jamais exactement ce qu’ils disent ĂȘtre (voir dans Bardadrac : Acacia, Accueil, Amour, Atlas, ChĂšvrefeuille, Dogwood, Fadaises, Justice, Marthe et Marie, etc.) et provoquent une sorte de dĂ©lire Ă©tymologique et cratylique (PerpĂšte vient-il de PĂ©taouchnoque ?), voire un « RĂ©trocratylisme » amusĂ© dans Bardadrac (auquel rĂ©pond l’entrĂ©e « Cratyle » dans Codicille). L’ensemble de la trilogie tĂ©moigne ainsi d’une sorte de fascination pour le mot Ă  « l’état pur », qui se manifeste par le goĂ»t du hapax : ainsi du « Chosier », ou encore de ces mots anglais qui semblent intraduisibles, comme « Dicombobulate » et « Iffy » dans Codicille, ou « Serendipity » dans Apostille.

43En espĂ©rant n’avoir pas trop perdu le lecteur sur les routes sinueuses de ces bardadracs, on indiquera une sortie possible Ă  ce labyrinthe en citant cette histoire qui prend place, justement, Ă  l’entrĂ©e « Labyrinthe » :

AprĂšs plusieurs annĂ©es de dĂ©marches administratives harassantes pour obtenir un bon de chaussures, un honnĂȘte citoyen reçoit enfin ledit bon, accompagnĂ© d’une convocation au vice-ministĂšre des Biens d’équipement, section VĂȘtements, sous-section Chaussures. Muni de ses savates provisoires en Ă©corce de bouleau, il se rend Ă  cet imposant Ă©difice, prĂ©sente Ă  un guichet sa convocation, traverse presque sans encombre un ou deux sas de sĂ©curitĂ©, accĂšde Ă  un nouveau guichet oĂč il prĂ©sente son bon et oĂč on le dirige vers un couloir muni de deux portes ; sur la premiĂšre, une pancarte indique : « Chaussures pour hommes » ; sur la seconde « Chaussures pour femmes ». Il frappe Ă  la premiĂšre, attend quelques minutes ; la porte s’ouvre, et il se trouve dans un nouveau couloir muni de deux portes ; sur la premiĂšre, une pancarte indique : « Chaussure de ville » ; sur la seconde « Chaussures de sport ». Il frappe Ă  la premiĂšre porte, attend quelques minutes ; la porte s’ouvre, et il se trouve dans un nouveau couloir muni de deux portes ; sur la premiĂšre, une pancarte indique : « Chaussures noires » ; sur la seconde : « Chaussures marron ». Il frappe Ă  la premiĂšre porte, attend quelques minutes ; la porte s’ouvre, et il se trouve dans un nouveau couloir muni de deux portes ; sur la premiĂšre, une pancarte indique : « Chaussures Ă  boucles » ; sur la seconde « Chaussures Ă  lacets ». Pour changer, il frappe Ă  la seconde, attend quelques minutes ; la porte s’ouvre, et il se trouve dans un nouveau couloir muni de deux portes ; sur la premiĂšre, une pancarte indique : « Lacets droits » ; sur la seconde : « Lacets croisĂ©s ». Pour changer, il frappe Ă  la premiĂšre, attend quelques minutes ; la porte s’ouvre, et (j’abrĂšge la sĂ©rie de choix binaires) il se trouve dans un nouveau couloir, plus long, et muni de plusieurs portes, dont chacune propose l’indication d’une pointure. Sentant qu’il touche enfin au but, il se dirige vers la porte indiquant « Pointure 42 », frappe, attend quelques minutes ; la porte s’ouvre, et il se retrouve dans la rue (B, p. 225‑226).

44 .