Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 14, numéro 5
titre article
Anne-Camille Plichart

Freud lecteur

Edmundo GĂłmez Mango & Jean‑Bertrand Pontalis, Freud avec les écrivains, Paris : Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 2012, 388 p., EAN 9782070131655.

1Freud avec les Ă©crivains, paru Ă  l’automne 2012, propose, sous la forme d’une Ă©criture Ă  quatre mains (Jean‑Bertrand Pontalis et Edmundo GĂłmez Mango), un parcours de la bibliothĂšque personnelle et intime de Freud. Le critĂšre de sĂ©lection est trĂšs clairement exposĂ© dans l’avant‑propos : « Nous avons portĂ© notre attention exclusivement — ce qui ne va pas sans arbitraire — sur des auteurs qui ont incontestablement marquĂ© Freud. » (p. 10)

2NĂ©anmoins, l’élimination des lectures dont l’influence sur Freud est sujette Ă  caution ne vise pas Ă  restreindre le champ d’étude Ă  quelques grands auteurs. En effet, l’ouvrage ne s’impose ni bornes strictes ni impĂ©ratifs de parcours : la prĂ©occupation, ici, porte aussi bien sur les Ɠuvres d’écrivains qui ont jouĂ© un rĂŽle majeur et attestĂ© pour l’inventeur de la psychanalyse (Goethe, Shakespeare, Schiller...) que sur ceux dont le lien est plus lointain, plus tĂ©nu, qui occupent une place plus discrĂšte dans l’inconscient littĂ©raire freudien (DostoĂŻevski, Rolland, Mann, mais aussi Alphonse Daudet et Zola). Le livre ne se prĂ©sente pas comme une synthĂšse mais bien comme une tentative de regroupement des inspirations littĂ©raires de Freud, inspirations inĂ©gales et traitĂ©es comme telles tout au long de l’ouvrage.

3Les chapitres sont Ă  peu prĂšs Ă©galement rĂ©partis entre les deux auteurs, E. GĂłmez Mango s’étant plus particuliĂšrement prĂ©occupĂ© des Ă©crivains de langue allemande, tandis que Pontalis a pris en charge des chapitres plus divers, qui pour certains permettent d’élargir le point de vue vers des perspectives a priori moins Ă©videntes, poursuivant la rĂ©flexion vers des lieux moins balisĂ©s, qu’il s’agisse de DostoĂŻevski, de la relation si particuliĂšre avec Schnitzler, (trop) proche et tenu Ă  distance, de Rolland, ou encore de Mann. Le parcours ainsi proposĂ© nous offre une vue d’ensemble riche et pertinente donnant l’occasion de voyager Ă  travers diverses sphĂšres culturelles et mentales pour finir dans la bibliothĂšque rĂ©elle du savant, dont l’examen permet de confirmer des intuitions, de mettre en perspective ce que l’on sait par les Ă©crits et les lettres avec l’objet‑livre, ultime tĂ©moignage de la vie de lecteur de Freud.

4Si le propos du livre est donc modestement de s’intĂ©resser Ă  la relation de Freud aux Ă©crivains, et plus largement Ă  la littĂ©rature, il s’inscrit dans un projet de plus grande ampleur, qui vise Ă  « mettre en Ă©vidence les liens qui unissent la psychanalyse Ă  la littĂ©rature, des liens plus forts, plus intimes qu’avec les autres crĂ©ations artistiques comme la peinture ou la musique » (p. 9). Il s’agit vraiment d’un Freud avec les Ă©crivains, qu’il serait tentant mais malvenu de remplacer par un simple « et », tant l’objet de E. GĂłmez Mango et de Pontalis est de penser la maniĂšre dont Freud s’est nourri de la matiĂšre littĂ©raire, c’est‑à‑dire, la maniĂšre dont l’Ɠuvre freudienne s’est construite dans un rapport Ă©troit et privilĂ©giĂ© avec cet art de la transmission par excellence que l’on appelle littĂ©rature. Dans cette perspective, chaque Ă©crivain n’a voix au chapitre dans cet ouvrage que dans la mesure oĂč il est possible d’attester une influence exercĂ©e sur Freud : force ou faiblesse, ce parti pris est en tout cas assumĂ© avec beaucoup de modestie par les auteurs1, et se rĂ©vĂšle d’une sobriĂ©tĂ© salutaire dans la mesure oĂč il donne toute sa cohĂ©rence et toute son Ă©paisseur au propos de l’ouvrage.

Le savant & les poĂštes

5Les deux essais introductifs, « Notes sur le Dichter » et « Ce qui se passe (VergĂ€nglichkeit) », rĂ©digĂ©s par E. GĂłmez Mango, proposent une dĂ©finition du Dichter tel qu’entendu dans la culture allemande et mettent cette notion en rapport avec celle du Forscher, le chercheur, qui s’illustre par excellence dans la figure de Freud. Ces chapitres font l’hypothĂšse d’une vĂ©ritable aspiration au Dichter chez Freud, que l’on retrouve dans l’essai ÉphĂ©mĂšre destinĂ©e (VergĂ€nglichkeit), que E. GĂłmez Mango considĂšre comme un « hommage intime de Freud Ă  Goethe ». Ils permettent de dĂ©gager la tentation d’une rĂ©union du poĂšte et du chercheur, tentation qui s’exerce autant au niveau thĂ©matique qu’au niveau de l’écriture mĂȘme : il s’agit, pour Freud, autant de payer sa dette aux Ă©crivains admirĂ©s que de faire, modestement, Ɠuvre d’écrivain. Ces remarques introductives permettent de poser les jalons d’un ouvrage dans lequel le couple Dichter / Forscher sera au cƓur des interrogations des auteurs.

Le rĂȘve & le Witz : Freud avec Shakespeare & les romantiques allemands

6C’est aux Ă©crivains de langue allemande, les plus proches, donc, culturellement, de Freud, que se consacre l’essentiel de la premiĂšre partie de l’ouvrage. Ces Ă©crivains de langue allemande sont ceux pour lesquels, si on y ajoute Shakespeare, il est fait rĂ©fĂ©rence de maniĂšre la plus constante dans l’Ɠuvre scientifique et dans les Ă©crits intimes du pĂšre de la psychanalyse. Freud est vĂ©ritablement « avec » Goethe et Schiller, et dans une moindre mesure avec Hoffmann. Pour le dire autrement : Freud est avant tout avec les romantiques allemands, il a en commun avec eux des affinitĂ©s culturelles, spirituelles, sentimentales, des intuitions qui font de lui le savant complĂ©mentaire du poĂšte, du Dichter allemand. Ainsi, E. GĂłmez Mango affirme :

Le rĂȘve et le Witz avaient Ă©tĂ© intensĂ©ment travaillĂ©s par les romantiques allemands, comme si eux aussi avaient pressenti l’étrange relation qui s’établit entre ces deux activitĂ©s de l’ñme humaine. Freud semble reprendre Ă  son compte ce double versant de la tradition littĂ©raire allemande, quand aprĂšs l’exhaustive investigation des rĂȘves, il se consacre Ă  la considĂ©ration mĂ©ticuleuse des traits d’esprit (p. 157)

7Cependant, et en raison mĂȘme de telles affinitĂ©s, ce ne sont pas les romantiques allemands qui viennent en premier : de maniĂšre assez significative, les auteurs ont voulu commencer la ronde des Ă©crivains avec la figure de Shakespeare, une figure qui Ă©chappe donc au champ culturel germanique et avec laquelle Freud entretient un lien paradoxal. En effet, Pontalis met  en avant la dichotomie entre la prĂ©cocitĂ© et la profondeur du contact de Freud avec Shakespeare et la rĂ©sistance — relative — du texte et du personnage shakespeariens au psychanalyste. Soulignant le nombre trĂšs important d’ouvrages publiĂ©s Ă  ce sujet2, il s’en tient Ă  deux cas emblĂ©matiques, celui d’Hamlet, et celui de Lady Macbeth. Pontalis oppose alors une analyse des personnages visant Ă  restaurer leur complexitĂ© psychologique et leur exemplaritĂ© mythique aux jugements abrupts, parfois « à cĂŽté » de Freud, qui a pu qualifier Hamlet d’ « hystĂ©rique » (p. 37) ; mais l’erreur du savant est Ă©galement celle d’un Goethe pour qui « Hamlet [est] une figure emblĂ©matique de la faiblesse psychologique » (p. 35). La nature de la relation entre Freud et Shakespeare semble s’inscrire dans une interrogation, un mystĂšre constants entretenus par l’élaboration d’un certain nombre de concepts empruntĂ©s Ă  l’univers shakespearien, de la fine frenzy du Songe d’une nuit d’étĂ© au trait d’esprit, Witz. Shakespeare Ă©tait‑il meilleur Forscher que le Forscher lui‑mĂȘme ? Pontalis invite le lecteur Ă  se poser la question.

8Si les relations avec les auteurs de langue allemande sont plus apaisĂ©es, c’est que, symboliquement, elles ne viennent pas concurrencer le savant viennois sur le terrain de l’analyse, et qu’elles s’inscrivent de maniĂšre rassurante d’un seul cĂŽtĂ© de la barriĂšre Ă©levĂ©e entre le Dichter et le Forscher. Cependant, il faut remarquer que le premier contact de Freud avec Goethe vient non pas de la dĂ©couverte du versant poĂ©tique (au sens du Dichter allemand) mais bien de textes scientifiques, par ailleurs attribuĂ©s Ă  tort Ă  Goethe. Si le rapport Ă  Shakespeare est celui du pĂšre rival, qu’il faut donc tuer, la relation Ă  Goethe est elle aussi une relation paternelle, mais une relation apaisĂ©e, de maĂźtre Ă  Ă©lĂšve, puis de compagnon de voyage, relation qui culmine et se conclut lorsque Freud lui‑mĂȘme recevra, en 1930, le prix Goethe. La boucle est bouclĂ©e. La relation avec Goethe passe par l’identification hĂ©roĂŻque et se manifeste par une sĂ©rie de thĂ©matiques exploitĂ©es, d’échos dans l’Ɠuvre de Freud dont le plus cĂ©lĂšbre est peut‑ĂȘtre la citation de Faust qui clĂŽt Totem et Tabou : « au commencement Ă©tait l’action ».

9Les diffĂ©rents liens avec les auteurs allemands posent ainsi Freud en vĂ©ritable homme d’action, capable d’ĂȘtre cet homme littĂ©raire et ce savant, ce Forscher toujours prĂȘt Ă  formuler et enrichir ses hypothĂšses, au contact d’une littĂ©rature nourriciĂšre et fĂ©conde. Dans le chapitre consacrĂ© Ă  Goethe, on a cependant l’impression que le livre a du mal Ă  trouver son style, entre analyse de dĂ©tail et mise Ă  jour de proximitĂ©s pertinentes, et grand Ă©loge oĂč l’humanisme commun Ă  Freud et Ă  ses « amis » Ă©crivains viendrait servir de propos et de justification. La bibliographie jointe Ă  la fin de ce mĂȘme chapitre semble confirmer ce tournant puisque seuls sont mentionnĂ©s des ouvrages sur Goethe tandis que pour le chapitre sur Shakespeare, l’accent Ă©tait mis volontairement sur le lien entre Shakespeare et Freud.

10Schiller, traitĂ© comme le pendant sublime de la sensibilitĂ© goethĂ©enne, est aussi pour E. GĂłmez Mango un double reconnu et adoptĂ© par Freud. Quant Ă  Hoffmann, il permet Ă  Freud de traiter la question de l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©, das Unheimliche. Dans un sens, le parcours du double que nous propose E. GĂłmez Mango passe symboliquement par une conceptualisation Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme d’une Ɠuvre littĂ©raire : de l’écrivain Ă  l’Ɠuvre, de l’homme Freud Ă  la recherche, le pas est franchi. Le chapitre suivant, consacrĂ© Ă  Heine, met alors en valeur les coĂŻncidences de parcours entre les deux hommes : retraçant ce qui dans le parcours de Heine pourrait fournir des coĂŻncidences troublantes avec Freud, l’auteur nous propose une nouvelle  lecture du Witz.

L’époque & le double : Freud avec son temps

11L’ouvrage se poursuit avec des chapitres plus courts, consacrĂ©s Ă  des Ă©crivains dont l’influence sur Freud est moins aisĂ©ment discernable, mais qui prĂ©sentent un avantage relationnel dĂ©cisif sur les illustres noms prĂ©cĂ©demment abordĂ©s : ce sont des contemporains de Freud. La transition des romantiques aux contemporains s’opĂšre de maniĂšre surprenante par une incursion dans l’Ɠuvre de DostoĂŻevski, incursion qui vise Ă  rompre avec l’unitĂ© de pensĂ©e affichĂ©e jusqu’ici entre Freud et ses interlocuteurs. En effet, E. GĂłmez Mango insiste d’emblĂ©e sur le fait que « le grand romancier russe n’est pas un vĂ©ritable interlocuteur de Freud : il a Ă©tĂ© l’objet d’un seul de ses Ă©crits, DostoĂŻevski et le parricide, publiĂ© en 1928 » (p. 177), travail, qui plus est, de commande. Ce chapitre dostoĂŻevskien fait Ă©cho Ă  celui sur Shakespeare dans la mesure oĂč l’auteur s’attache plus particuliĂšrement aux dissonances naissant entre le savant et l’écrivain : ainsi, il semble que Freud Ă©vite la confrontation avec la matiĂšre littĂ©raire, s’éloigne sciemment de l’Ɠuvre en dressant un portrait Ă  charge de l’écrivain lui‑mĂȘme et en concluant son essai par des remarques sur une nouvelle de Zweig. DostoĂŻevski s’érige donc en limite pour Freud, limite idĂ©ologique, morale et culturelle qui permet d’introduire un ensemble de rapports plus nuancĂ©s, moins unanimes avec ses contemporains.

12L’unitĂ© des chapitres suivants portant sur la Gradiva de Jensen, Schnitzler, Rolland, Mann et Zweig, est en effet Ă  mettre au crĂ©dit de la contemporanĂ©ité — l’importance de l’époque commune est d’ailleurs mentionnĂ©e Ă  de nombreuses reprises — qui, si elle propose un dialogue rĂ©el entre chercheur et Ă©crivain, est aussi la cause de relations plus troubles et plus ambiguĂ«s. Les deux auteurs nous proposent lĂ  une vĂ©ritable fresque d’époque en insĂ©rant des dĂ©tails biographiques bienvenus permettant de se faire une idĂ©e assez prĂ©cise des rapports de Freud Ă  ces Ă©crivains (ou Ă  l’Ɠuvre seule, comme c’est le cas pour la Gradiva) et Ă©clairant d’une part les apports des diffĂ©rents Ă©crivains Ă  l’Ɠuvre freudienne, d’autre part l’influence considĂ©rable de Freud sur la littĂ©rature de son Ă©poque, qui l’érige en interlocuteur privilĂ©giĂ©.

13L’insertion de la figure de Freud Ă©crivain Ă  la suite de ces quelques chapitres oĂč les liens avec les Ă©crivains deviennent de l’ordre de l’intime nous renseigne sur l’orientation que les auteurs souhaitent donner Ă  leur propos : si l’on peut parler d’un Freud Ă©crivain, d’un « Freud avec Freud » qui aurait un regard rĂ©flexif sur son Ɠuvre, c’est avec des prĂ©cautions qui positionnent cette figure du double Ă  la marge de la figure du chercheur et l’interrogent en relation avec cette mĂȘme figure. Pontalis se pose ainsi la question en ces termes :

Alors, Freud Ă©crivain ? Freud scientifique ? Si la singularitĂ© de l’Ɠuvre, si ce qu’elle a d’inclassable, venait pour une grande part de cette coexistence, de cette tension entre deux pĂŽles ? (p. 315)

14L’argumentation qui suit propose tour Ă  tour des Ă©lĂ©ments d’ordre biographique (l’hĂ©sitation par le jeune Freud concernant le choix de ses Ă©tudes, p. 316), stylistique (p. 321), et critique (le commentaire de la Gradiva par Freud serait ainsi « une remarquable investigation psychanalytique qui est en mĂȘme temps un rĂ©cit proche du romanesque », p. 329). La tentation de l’écriture du Dichter semble enfin se rĂ©aliser dans la correspondance, abondante, de Freud, correspondance dĂ©jĂ  mentionnĂ©e Ă  plusieurs reprises dans l’ouvrage. Il ressort de ce parcours que l’hypothĂšse d’une orientation littĂ©raire de l’Ɠuvre freudienne se rĂ©alise davantage dans un travail de proximitĂ© avec les Ă©crivains, dans une attirance pour le Dichter qui prend peut‑ĂȘtre sa source dans une similaritĂ© des fins, comme l’écrit E. GĂłmez Mango : « la sublimation des pulsions est un destin commun, partagĂ© par l’artiste et le chercheur » (p. 336). Cependant, l’impression donnĂ©e est celle d’une hypothĂšse sĂ©duisante mais Ă  nuancer : en effet, si la tentation littĂ©raire est sans cesse prĂ©sente, les Ă©lĂ©ments avancĂ©s par les auteurs tĂ©moignent davantage d’une attirance pour le littĂ©raire proche de la stratĂ©gie d’écriture du critique (ou de l’écrivain lisant les autres Ă©crivains) que du travail premier du Dichter, stratĂ©gie il est vrai rĂ©investie dans une logique de recherche qui propose une crĂ©ation originale et novatrice.

Jeunesse & inconscient : autour des points aveugles de la saisie littéraire

15Ce vagabondage autour de la littĂ©raritĂ© de l’Ɠuvre freudienne fournit une transition intĂ©ressante vers une derniĂšre partie plus personnelle, qui reprend sur un mode un peu moins formel, beaucoup plus allusif, des affinitĂ©s Ă©lectives qui nous permettent de rentrer un instant dans l’intimitĂ© de la lecture freudienne. Celle‑ci regroupe les lectures moins Ă©videntes, plus confidentielles, qui n’ont pour certaines pas Ă©tĂ© confirmĂ©es dans leur statut d’Ɠuvre littĂ©raire par la critique et l’histoire. Il y est question de CipiĂłn et Berganza, les hĂ©ros du Colloque des chiens de CervantĂšs, qui fournissent le modĂšle d’une identification et d’une amitiĂ© au jeune Freud, de Ludwig Börne, de Joseph Popper‑Lynkeus, du M. Joyeuse d’Alphonse Daudet, et enfin de Zola. Ces quelques Ă©lĂ©ments, qui orientent le lecteur vers une saisie de l’intimitĂ© et de la jeunesse de Freud, Ă©chappent Ă  la tentation de l’anecdotique en ressaisissant les Ă©lĂ©ments exposĂ©s dans le cadre de l’Ɠuvre du savant, tout en offrant un regard subtil et dĂ©licat sur la figure du chercheur‑lecteur. Enfin, la bibliothĂšque freudienne qui vient mettre un point final Ă  l’ouvrage permet de confirmer les intuitions, de donner un support physique Ă  cette littĂ©rature dont il est question depuis le dĂ©but, espace clos qui n’a de cesse d’ouvrir sur le monde rĂ©el.


***

16Si ce Freud avec les Ă©crivains est Ă  considĂ©rer, comme son titre l’indique d’emblĂ©e, du point de vue de l’intime, des affinitĂ©s Ă©lectives, il n’en propose pas moins un panorama des influences littĂ©raires de Freud, ainsi qu’un aperçu de la maniĂšre dont la vie littĂ©raire de l’époque a pu ĂȘtre profondĂ©ment et durablement influencĂ©e par le savant viennois, fournissant ici un cas particulier et particuliĂšrement fĂ©cond de dialogue entre ces deux sphĂšres a priori opposĂ©es que sont celles du Dichter et du Forscher. On pourrait nĂ©anmoins regretter la briĂšvetĂ© de certains chapitres et leur tendance Ă  l’ellipse, assez prononcĂ©e Ă  la fin de l’ouvrage ; cependant ceux‑ci remplissent leur fonction d’incitation Ă  la lecture et l’on y voit surtout la volontĂ© de ne pas paraphraser, de s’en tenir Ă  ce qui pourrait introduire la lecture des textes (ceux de Freud comme ceux des auteurs avec lesquels il s’entretient) sans empiĂ©ter sur leur contenu et la dĂ©couverte que le lecteur pourrait en faire. Un autre regret pourrait ĂȘtre l’absence de quelques figures, notamment celle des surrĂ©alistes3. Le cas est certes un peu particulier : si Freud agit comme une rĂ©fĂ©rence incontestĂ©e pour Breton, Ă  l’inverse Freud a tĂŽt fait de considĂ©rer ces derniers comme des « fous intĂ©graux », rejetant en bloc l’ensemble des prĂ©occupations surrĂ©alistes. Cependant, le lien a bien existĂ©, et il a Ă©tĂ© mis en valeur par les surrĂ©alistes4, Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre valorisĂ© par Freud lui‑mĂȘme ; il nous semble regrettable qu’il n’en soit pas fait mention, au moins au titre des contacts refusĂ©s par Freud avec cette avant‑garde poĂ©tique. AprĂšs tout, le cas de Breton et du mouvement surrĂ©aliste n’est pas si Ă©loignĂ© de celui de Mann (le chapitre qui lui est consacrĂ© s’intitule significativement « Thomas Mann avec Freud » et de ce fait met davantage l’accent sur la maniĂšre dont Freud a nourri l’Ɠuvre de Mann que l’inverse5).

17De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Freud avec les écrivains fait le choix d’un mĂ©lange des Ă©poques, au risque peut‑ĂȘtre d’une certaine confusion. En effet, dans le cas des auteurs du passĂ©, la communautĂ© du « avec » dĂ©signe moins l’échange que la transmission, la circulation, du texte littĂ©raire Ă  Freud, puis du mĂȘme texte revisitĂ© par la pensĂ©e freudienne, auquel se surajoute le texte freudien, aux lecteurs contemporains ; c’est donc en rĂ©alitĂ© vers nous (ses lecteurs potentiels et rĂ©els) que Freud ouvre le dialogue par l’entremise de Shakespeare, Goethe et consorts. En revanche, l’interaction avec des contemporains met Ă  jour une problĂ©matique complĂ©mentaire du dialogue et de la communication (une dynamique des Ă©changes qui motive l’« avec » proprement dit) dont les enjeux auraient peut‑ĂȘtre gagnĂ© Ă  ĂȘtre plus explicitement posĂ©s.

18Ces quelques rĂ©serves Ă©mises, il faut cependant insister Ă  nouveau sur la grande force de cet ouvrage, panorama riche et nourri, rĂ©unissant de nombreux terreaux poĂ©tiques dans lesquels le savant a pu puiser. Il nous reste donc Ă  saluer un volume d’une haute tenue littĂ©raire et critique dont la sensibilitĂ© tĂ©moigne peut‑ĂȘtre autant des affinitĂ©s Ă©lectives d’Edmundo GĂłmez Mango et de Jean‑Bertrand Pontalis eux‑mĂȘmes que de Freud ; J.‑B. Pontalis nous ayant quittĂ©s rĂ©cemment, on rĂ©sistera difficilement Ă  la tentation de dĂ©celer dans  ce dernier ouvrage une valeur testimoniale autant qu’inspiratrice : Freud avec les Ă©crivains joue pour nous, lecteurs, le rĂŽle d’une transmission culturelle au sens plein du terme.