Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 5
titre article
Luc Rasson

Je ne suis pas un héros

Pierre Bayard, Aurais-je Ă©tĂ© rĂ©sistant ou bourreau ?, Paris : Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2013, 176 p., EAN 9782707322777.

1Comment me serais-je comportĂ© si j’avais vĂ©cu la DeuxiĂšme Guerre mondiale ? VoilĂ  la question qui sert de dĂ©clencheur Ă  cet essai qui s’avoue en mĂȘme temps fiction. Question passionnante, Ă  n’en pas douter, et qui s’inscrit dans l’ensemble des rĂ©cits qu’on continue Ă  publier (plus que jamais, semble-t-il) sur cette pĂ©riode cruciale de l’histoire d’Europe et du monde. Je pense Ă  des succĂšs de librairie rĂ©cents tels que, en France, Les Bienveillantes (2006) de Jonathan Littell ou HHhH (2010)de Laurent Binet, et, dans le domaine Ă©tranger, Hammerstein ou l’intransigeance (2008) de Hans Magnus Enzensberger ou le roman d’Erik Larson, In the Garden of Beasts (2011). Tous ces textes ont un air de famille, et j’y inclus Ă©galement l’ouvrage de Pierre Bayard. En effet, ils mettent en scĂšne des figures fictionnelles ou historiques qui se sont positionnĂ©es de façon spĂ©cifique face aux Ă©vĂ©nements dans lesquels elles Ă©taient plongĂ©es. Cette perspective particuliĂšre sur les choses constitue un des intĂ©rĂȘts puissants de ces textes. Les Bienveillantes, on le sait, donne la parole Ă  un officier SS fictif, tĂ©moin et acteur de la Shoah ; Laurent Binet rend hommage aux deux rĂ©sistants tchĂšque et slovaque qui abattirent Heydrich dans une rue de Prague le 27 mai 1942 ; Enzensberger, pour sa part, montre que les individus ne sont pas forcĂ©ment lĂ  oĂč on les attend en narrant l’histoire du gĂ©nĂ©ral Hammerstein, appartenant Ă  la droite nationale allemande mais critique du rĂ©gime national-socialiste ; enfin, Erik Larson retrace la carriĂšre diplomatique de William Dodd, ambassadeur germanophile des États‑Unis Ă  Berlin de juin 1933 jusqu’en dĂ©cembre 1937, regardant initialement d’un Ɠil favorable le nazisme avant de prendre ses distances.

2L’essai de P. Bayard lui aussi propose un regard particulier, mais selon une modalitĂ© originale: l’instance mise en place jugeant le national-socialisme (et Vichy, et la collaboration...) n’est personne d’autre que Pierre Bayard lui‑mĂȘme, ou plutĂŽt, une projection fictive de l’auteur. En effet, « l’ĂȘtre humain », apprenons-nous dĂšs le prologue, « ne se compose pas exclusivement de ce qu’il est dans le contexte historique et gĂ©ographique oĂč il est né » mais il comprend Ă©galement « ce qu’il aurait pu ĂȘtre s’il s’était trouvĂ© dans une situation diffĂ©rente et en particulier dans une situation de crise violente » (p. 14). Cette fois, on le voit, les Ɠuvres ne changent pas d’auteur, mais l’auteur change d’identité : il devient un autre, dont les traits se dessinent en fonction de trois donnĂ©es : les analyses des psychologues et des spĂ©cialistes du comportement, la prise en compte de « situations comparables » (p. 15) et enfin, la biographie de son pĂšre nĂ© en 1922. De la sorte P. Bayard se propose d’étudier le comportement de la personnalitĂ© potentielle qu’il porte en lui. Cette image surimposĂ©e du fils et du pĂšre est donc l’instance fictive qui permettra, tel un personnage de roman, de proposer un discours particulier sur la DeuxiĂšme Guerre mondiale. Cet essai aurait pu avoir comme titre : Et si j’étais mon pĂšre ?

3Il devient clair, tout de suite, de quelle autre façon Aurais‑je Ă©tĂ© rĂ©sistant ou bourreau ? manifeste une parentĂ© avec les romans citĂ©s plus haut : il se plaĂźt Ă  explorer les frontiĂšres gĂ©nĂ©riques. Ainsi Enzensberger met la fiction au service de l’historiographie en incluant dans son rĂ©cit des interviews posthumes avec certains protagonistes, tant il est clair pour lui que « [l]a factographie n’est pas le seul procĂ©dĂ© qui ait du sens »1. Laurent Binet prend le contrepied d’une telle dĂ©marche et fonde son roman de façon paradoxale sur le refus du roman, car la fiction est coupable, Ă  ses yeux, de « ne rien respecter »2. Ainsi HHhH est une interrogation constante, Ă  la Jacques le fataliste, sur les conditions de possibilitĂ© mĂȘmes de raconter un rĂ©cit, sur le genre romanesque, sur le rapport entre roman et Histoire, etc. De façon comparable, Erik Larson abat ses cartes dĂšs le prologue : « This is a work of nonfiction », avant de prĂ©ciser que tous les Ă©noncĂ©s entre guillemets sont historiquement vĂ©rifiables. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment dans la mesure oĂč ce rĂ©cit qui se lit comme un roman n’est pas de la fiction qu’il permet, aux yeux du romancier amĂ©ricain, de faire dans la nuance3. P. Bayard, pour sa part, s’inscrit dans le prolongement de Enzensberger et de Littell — et, en amont, de Robert Antelme et de Jorge Semprun, tous Ă©crivains qui ont revendiquĂ© la productivitĂ© de la fiction pour rendre compte de la rĂ©alitĂ© historique de la Seconde guerre mondiale. Certes, P. Bayard ne prĂ©tend pas faire de l’historiographie mais il fait dans le prologue « le pari que la fiction peut ĂȘtre utile Ă  la rĂ©flexion thĂ©orique » (p. 14).

4P. Bayard tient‑il son pari ? Commençons par le titre qui s’inscrit dans la suite d’autres titres de l’auteur qui posent souvent une question concrĂšte et paradoxale. L’alternative proposĂ©e ici peut cependant Ă©tonner : elle semble rĂ©duire la matiĂšre de 40‑45 Ă  un choix entre deux positions tranchĂ©es, ce qui ne correspond guĂšre Ă  la rĂ©alitĂ© historique mĂȘme (quelle qu’elle soit) ni d’ailleurs Ă  l’argument de Bayard, comme on le verra. Si on peut prĂ©sumer que « bourreau » est synonyme de « nazi », de « collabo », de « Vichyste », on remarquera quand mĂȘme que tous les collabos, ni mĂȘme tous les nazis, ne furent des bourreaux Ă  moins d’étendre cette qualification Ă  tous ceux qui, par opportunisme, par naĂŻvetĂ©, voire par idĂ©alisme s’engagĂšrent, d’une façon ou d‘une autre, dans l’Ordre Nouveau. De mĂȘme, on pourrait faire remarquer que la qualitĂ© de rĂ©sistant n’exclut pas nĂ©cessairement celle de bourreau.

5Cela dit, P. Bayard ne s’intĂ©resse pas tellement Ă  la figure du bourreau. Il ne s’inscrit pas dans le changement de paradigme que certains ont cru pouvoir diagnostiquer depuis la publication des Bienveillantes, le projecteur se dĂ©plaçant de la victime vers le tortionnaire. Pour P. Bayard, le « devenir-rĂ©sistant » est « plus singulier » que le « devenir-bourreau » :

Pour un freudien, le glissement vers les tĂ©nĂšbres n’a rien d’énigmatique et il est dans la logique du fonctionnement psychique de laisser libre cours aux pulsions violentes quand s’effondrent les barriĂšres de la sociĂ©tĂ©. (p 17)

6Pour un freudien, peut‑ĂȘtre, mais pour un historien ou pour un romancier ? À lire Christopher Browning sur les « hommes ordinaires », dont P. Bayard parle au troisiĂšme chapitre, on est en droit de se dire que l’énigme demeure entiĂšre : comment comprendre, en effet, que des hommes allant sur leurs quarante ans, ayant pour la plupart femmes et enfants, anciens garçons de cafĂ©, dockers, employĂ©s, camionneurs de Hambourg, ville « rouge » avant 1933, aient fini par tuer en masse, Ă  peine dix ans plus tard, des civils en Pologne ? De façon comparable, je n’ai pas l’impression que les romanciers — qu’ils s’appellent Jonathan Littell, Laurent Binet ou Romain Slocombe4, nous permettent enfin d’élucider l’énigme du mal radical, quand bien mĂȘme leurs romans sont des interrogations puissantes sur la figure du bourreau.

7La structure de cet essai est d‘une limpiditĂ© exemplaire. Chaque chapitre ouvre sur l’exposition d’un  problĂšme historique, psychologique, moral particulier qui dĂ©bouche sur la mise en valeur d’un concept que le narrateur essayiste applique enfin au cas de la personnalitĂ© autobiographique fictive qu’il s’est forgĂ©e. Ainsi, Ă  partir d’une discussion de Lacombe Lucien, le film cĂ©lĂšbre de Louis Malle sorti en 1974, P. Bayard postule l’existence, Ă  cĂŽtĂ© de la personnalitĂ© rĂ©elle, de la « personnalitĂ© potentielle » ou « ce que nous sommes vĂ©ritablement sans le savoir » (p. 25). S’appuyant « le temps de cette fiction » (p. 27) sur l’exemple paternel, il conclut qu’il n’aurait Ă©tĂ© ni collaborateur ni Horn, le personnage du refus que le film de Malle met en scĂšne, mais qu’il aurait probablement choisi sagement de poursuivre ses Ă©tudes et de se transfĂ©rer, en automne 1939, Ă  Royan pour y passer son annĂ©e d’hypokhĂągne. Ailleurs, la prĂ©sentation critique des analyses dĂ©sormais bien connues de Stanley Milgram sur l’obĂ©issance introduit la notion de « conflit Ă©thique » : aurais-je obĂ©i, moi P. Bayard, ayant dix-huit ans en 1940, Ă  la parole rassurante du MarĂ©chal PĂ©tain, le 17 juin 1940 ? Les travaux de Chr. Browning sur les hommes ordinaires des Einsatzgruppen, pour leur part, mettent en avant la notion de « bifurcation » : il est en effet des moments dans la vie ou l’on a un choix (comme ces quelques soldats allemands qui refusĂšrent de participer aux tueries de Jozefow) et l’auteur imagine qu’en juin 40 un tel choix aurait pu se proposer Ă  lui. Dans un sursaut hĂ©roĂŻque le narrateur dĂ©cide d’essayer de rejoindre le gĂ©nĂ©ral de Gaulle Ă  Londres.

8Sursaut hĂ©roĂŻque de brĂšve durĂ©e. À partir du cas historique de Daniel Cordier, qui fut le secrĂ©taire de Jean Moulin et qui manifesta un « dĂ©saccord idĂ©ologique » exemplaire avec la mouvance maurrassienne dont il Ă©tait issu, l’essayiste-romancier ne craint pas d’avancer que le « personnage dĂ©lĂ©gué » qu’il a envoyĂ© dans le passĂ©, en dĂ©pit de sa probable opposition idĂ©ologique au rĂ©gime de Vichy, aurait sans doute Ă©tĂ© « avant tout prĂ©occupĂ© par [s]a survie — c’est‑à‑dire trouver de quoi me nourrir et me loger — et par la prĂ©paration du concours de l’École normale (p. 62). L’engagement dans les forces françaises libres mis en perspective dans le chapitre prĂ©cĂ©dent n’était donc qu’un « songe » (p. 62). Certes l’exemple de Romain Gary, dont il est question dans le chapitre suivant, montre qu’une certaine forme d’« indignation », ou encore une « contrainte intĂ©rieure » peuvent pousser quelqu’un Ă  faire le choix radical d’une attitude de refus. Mais il faut pour cela une « certaine forme d’organisation psychique » (p. 69), voire « une certaine forme de narcissisme » (p. 70) que le personnage hypothĂ©tique avoue ne pas avoir : « je ne ressens rien qui m’incite Ă  prendre des risques aussi dĂ©mesurĂ©s » (p. 70).

9Peut-ĂȘtre que le dĂ©clic de l’engagement se situera dans un mouvement d’empathie Ă  l’égard des exclus ? Les lois d’octobre 1940 sur le statut des Juifs, auront-elles un mĂȘme effet sur le « personnage dĂ©lĂ©gué » que sur le pasteur AndrĂ© TrocmĂ© qui transforma le village du Chambon-sur-Lignon en un refuge pour les enfants juifs persĂ©cutĂ©s ? Ce n’est pas sĂ»r, car si le Pierre Bayard hypothĂ©tique « assiste, accablĂ©, Ă  la mise en place de la lĂ©gislation antisĂ©mite » (p. 81), il n’est pas prĂȘt pour autant Ă  venir en aide : « peu d’entre nous [du lycĂ©e Thiers] le font, non que nous soyons insensibles Ă  ce qui se passe, mais parce que pĂšse sur nous tout un faisceau de raisons qui nous conduisent Ă  ne rien faire » (p. 82). Quelles sont ces raisons ? La troisiĂšme partie, « La rĂ©ticence intĂ©rieure » tente d’y rĂ©pondre. Il y a tout d’abord la peur physique. Certes, des gens courageux sont passĂ©s outre, tels les membres du mouvement de rĂ©sistance allemand La Rose blanche, mais le narrateur ne connaĂźt que trop bien le rĂŽle dĂ©terminant de la peur physique dans son propre comportement. De plus, l’expĂ©rience de Milgram nous rappelle que  « sur une population de plusieurs millions de personnes, quelques milliers seulement entreprennent de rĂ©sister » (p. 93).

10Il n’y a pas que la peur des consĂ©quences physiques qui nous empĂȘche de dire non. Le consul portugais Ă  Bordeaux en 1940, Aristides de Sousa Mendes, n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  contrevenir aux ordres du dictateur Salazar en dĂ©livrant des visas Ă  plus de 30.000 rĂ©fugiĂ©s. Action courageuse pour laquelle il a fallu sortir du cadre lĂ©gal qui lui Ă©tait imposĂ© par ses fonctions mĂȘmes, mais aussi du cadre rassurant de ses rĂ©fĂ©rences psychiques. Tant il est vrai que rĂ©sister implique un « dĂ©ni de rĂ©alité » (p. 104). Cette propension Ă  s’extraire des cadres existants se double d’une sorte de crĂ©ativité : c’est ce que l’essai illustre avec l’exemple de Milena Jesenska, l’amie de Kafka dĂ©cĂ©dĂ©e Ă  RavensbrĂŒck qui, tout en refusant les cadres qui lui sont imposĂ©s parvient Ă  « inventer une forme d’action inĂ©dite » (p. 118) : la dĂ©nonciation Ă  un responsable nazi d’un de ses propres compagnons. Ce passage exemplaire du refus Ă  une action concrĂšte, le « personnage dĂ©lĂ©gué » de P. Bayard ne s’en croit pas capable, lui qui se dit submergĂ© par « l‘impression qu’il n’y a rien Ă  faire » (p. 119).

11La derniĂšre partie de l’essai laisse intact le scĂ©nario mis en place mais braque le projecteur sur des gĂ©nocides plus rĂ©cents : Cambodge, Yougoslavie, Rwanda. Qu’est-ce qui fait que certains, malgrĂ© une marge de manƓuvre quasiment inexistante, prennent le risque de s’opposer ? Un premier facteur, empruntĂ© Ă  Michel Terestchenko, est la « prĂ©sence Ă  soi », une sorte de « force d’ñme » ou de « noblesse intĂ©rieure » qui fait que l’on oppose « la rĂ©sistance de sa libertĂ© inaliĂ©nable [
] Ă  l’oppression qui transforme le plus grand nombre en une masse asservie5 ». Cependant, la dĂ©cision de rĂ©sister, poursuit P. Bayard, a partie liĂ©e aussi avec la prĂ©sence des autres, Ă  l’image que l’on est susceptible de leur donner. Car on est plus fort lorsqu’on se sent soutenu par des personnes de rĂ©fĂ©rence. Enfin, Aurais‑je Ă©tĂ© rĂ©sistant ou bourreau ? s’achĂšve sur le constat qu’un certain nombre de rĂ©sistants avaient des convictions religieuses fortes : c’est le cas du pasteur AndrĂ© TrocmĂ©, c’est le cas aussi d’un certain nombre de « Justes » hutu qui sauvĂšrent des Tutsi menacĂ©s de mort. Cependant, lĂ  encore, la « personnalitĂ© potentielle » de P. Bayard avoue ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur : ni la « mystĂ©rieuse prĂ©sence Ă  soi » (p. 132), ni la prise en compte des autres, ni sa « foi incertaine » (p. 151) ne suffiraient Ă  « vaincre [s]a peur » (p. 151).

12La rĂ©ponse Ă  la question rĂ©ductrice du titre, Aurais‑je Ă©tĂ© rĂ©sistant ou bourreau ? est donc claire : aucun des deux. Si moi, Pierre Bayard, j’avais eu dix‑huit ans en 1940, j’aurais essayĂ©, malgrĂ© mon opposition de principe Ă  l’invasion, Ă  l’occupation, au rĂ©gime de Vichy, de tirer mon Ă©pingle du jeu, de mener Ă  bonne fin les projets entamĂ©s avant la guerre et d’adopter, en gĂ©nĂ©ral, un comportement prudent qui n’aurait certes pas exclu des formes de « braconnage » (pour reprendre le terme certalien) mais il est peu probable que je serais entrĂ© en rĂ©sistance ouverte. Et beaucoup de lecteurs se reconnaĂźtront sans doute dans ce portrait lucide et dĂ©sabusĂ© de soi. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de cet essai de joindre un hommage appuyĂ© Ă  des figures de rĂ©sistants (de Justes, de hĂ©ros, de « refusants » ) au constat amer de leur nombre fort limitĂ© et de l’insuffisance de soi.

13SubtilitĂ© et modestie : voilĂ  les deux grandes qualitĂ©s de cet essai-fiction qui, implicitement, prend ses distances avec la vision triomphaliste a posteriori que l’on nous sert trop souvent de la Seconde Guerre mondiale, comme si les « bifurcations » auxquelles Ă©taient confrontĂ©s les contemporains et les « choix Ă©thiques » qu’ils Ă©taient contraints de faire relevaient d’une Ă©vidence lumineuse intemporelle. Personne ne doute de la malfaisance intrinsĂšque du rĂ©gime national-socialiste et de Vichy, mais rĂ©duire, aprĂšs coup, la guerre Ă  une confrontation du blanc et du noir et dĂ©crĂ©ter que la question de l’engagement Ă©tait rĂ©solu d’avance — comment pourrait-on choisir le noir ? — c’est faire fi de la couleur dominante dans les situations historiques convulsives, et qui est le gris. Or, le gris est bien la couleur de la personnalitĂ© potentielle de P. Bayard.

14Quelques remarques pour terminer. Il y a, je viens de le signaler, quelque chose de dĂ©sespĂ©rant dans l’analyse que propose Bayard et qui peut se rĂ©sumer dans le constat qu’on n’aurait pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur. Mais il y a peut-ĂȘtre plus dĂ©sespĂ©rant encore. En effet, les exemples discutĂ©s suggĂšrent que certaines des qualitĂ©s indispensables pour devenir un rĂ©sistant sont elles-mĂȘmes ambivalentes. Ainsi on a vu que la capacitĂ© de rĂ©sistance est Ă  mettre au compte, pour une part, de la facultĂ© d’abandonner les cadres de pensĂ©e préétablis, qu’ils soient professionnels ou psychiques. C’est grĂące Ă  un tel « dĂ©ni de rĂ©alité » que le consul portugais Ă  Bordeaux a sauvĂ© 30.000 personnes. En d’autres termes il faut ĂȘtre un peu fou pour rĂ©sister, il faut couper les ponts avec la rĂ©alitĂ©. Or, P. Bayard en convient, « l’obĂ©issance » et « le respect de la parole donnĂ©e » sont bien des « valeurs authentiques » (p. 106) : aucune sociĂ©tĂ© ne fonctionnerait si on les abolissait. Le tout est donc de savoir Ă  quel moment et dans quelles circonstances certaines des valeurs les plus fondatrices de nos sociĂ©tĂ©s doivent ĂȘtre mises entre parenthĂšses. Il faut beaucoup de luciditĂ©, de courage (ou d’inconscience ?) pour oser « dessiner un chemin singulier contre les cadres imposĂ©s » (p. 119). Aristides de Sousa Mendes l’a dessinĂ©, mais est‑ce que je dispose, moi, Pierre Bayard (ou moi, Luc Rasson) d’assez de connaissances, de jugement et de luciditĂ© intellectuelle, pour dĂ©cider quand le lien avec la rĂ©alitĂ© doit ĂȘtre coupĂ© en fonction d’un impĂ©ratif moral sur lequel il est impossible de transiger ?

15Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, Aurais‑je Ă©té  fait la part belle aux convictions religieuses de certains rĂ©sistants, Ă  la suite d’ailleurs de l’ouvrage de Michel Terestchenko dont P. Bayard semble s’ĂȘtre inspirĂ© dans une grande mesure. En effet, cet essai appelle plusieurs modalitĂ©s de lecture : « rĂ©flexion sur la lecture », « livre sur la rĂ©sistance », ou encore — et ce sont les derniers mots du prologue — « livre sur Dieu » (p. 16‑17). Or, le dernier chapitre, intitulĂ©, justement, « De Dieu », est consacrĂ© aux Justes rwandais qui trouvĂšrent dans leur foi le courage de venir en aide aux Tutsi persĂ©cutĂ©s, et cela au risque de leur propre vie. Une conviction religieuse forte peut donc jouer un rĂŽle dĂ©terminant dans le sauvetage de personnes menacĂ©es de mort. Mais Dieu n’est pas que du cĂŽtĂ© des rĂ©sistants. James Waller, un des spĂ©cialistes, avec Harald Welzer, de la « perpetrator research » (ou recherches sur les bourreaux) ne manque pas de rappeler que les religions ont une face obscure dans la mesure oĂč elles rendent les individus plus sensibles Ă  l’obĂ©issance et Ă  la soumission et oĂč elles proposent un dĂ©coupage tranchĂ© entre le soi et l’autre — « l’infidĂšle ». Bref, « religious belief systems do not always liberate humanity from extraordinary evil. Rather, they are often part of the problem6 ». Une conviction religieuse forte ne nous sauvera pas nĂ©cessairement.

16Un dernier point concerne la dĂ©marche mĂȘme de P. Bayard. Que penser de cette « expĂ©rience d’uchronie individuelle » (p. 60), de cette projection de soi sur le passé ? P. Bayard semble partir du prĂ©supposĂ© que, antĂ©rieurement Ă  toute inscription socio‑historique, il existe une vĂ©ritĂ© du moi que certaines circonstances, plus que d’autres, pourraient faire Ă©merger : une situation de crise des valeurs est susceptible de rĂ©vĂ©ler en nous « ce que nous sommes vĂ©ritablement sans le savoir » (p. 25). IdĂ©e reprise dans le tout dernier paragraphe de l’essai oĂč le narrateur rĂ©pĂšte qu’un exercice d’immersion dans l’Histoire nous permet de mieux comprendre « ce que, au‑delĂ  du vernis des contingences, nous sommes en vĂ©rité » (p. 158). Mais cette vĂ©ritĂ© du soi, relĂšve‑t‑elle d’une essence transhistorique ? ConcrĂštement : P. Bayard projette sur les annĂ©es de l’Occupation sa personnalitĂ© et ses convictions idĂ©ologiques d’aujourd’hui. En tant que dĂ©mocrate, antiraciste, etc. il n’aurait pas pu accepter Vichy. Certes. Mais peut‑il ĂȘtre tout Ă  fait sĂ»r que dans le contexte des annĂ©es trente, marquĂ©es, on le sait, par une mise en cause virulente du systĂšme parlementaire, il eĂ»t nĂ©cessairement Ă©tĂ© impermĂ©able Ă  de tels discours ? Il faut, pour bien comprendre cela, rĂ©fĂ©rer Ă  un livre que P. Bayard cite souvent, Ă  savoir Les ExĂ©cuteurs de Harald Welzer. L’universitaire allemand y dĂ©crit de façon trĂšs nuancĂ©e la façon dont un rĂ©gime totalitaire tel que le national-socialisme a rĂ©ussi Ă  imposer de façon progressive une « redĂ©finition de l’univers d’obligation7 » de ces citoyens, de sorte qu’ils finirent par trouver normal l’exclusion, la discrimination et plus tard la disparition d’une catĂ©gorie d’ĂȘtres humains. La question, pour H. Welzer, n’est pas tellement notre vĂ©ritĂ© individuelle profonde, mais la dynamique sociale et idĂ©ologique dans laquelle nous sommes projetĂ©s : « les hommes vivent dans un univers social et c’est pourquoi l’on devrait considĂ©rer que tout est possible8. » Je me permettrai donc, pour conclure, de suggĂ©rer en toute modestie un nouvel exercice d’uchronie personnelle Ă  Pierre Bayard : Et si j’avais Ă©tĂ© Allemand en 1940 ?