
Lâautre mĂ©moire de la Shoah : tĂ©moigner en URSS
Ravin aux bords tordus, tu es la dĂ©chirure dâune plaie immense,
Tu es dĂ©sert, sauvage, et seuls les vents grondent sur ta tĂȘte.
Tu noircis comme un gouffre quand, défonçant les ténÚbres,
Les feux de la ville tâentourent comme un fauve quâon capture.
[âŠ]
Les sans-noms dorment dans tes trĂ©fonds sombres comme lâiode.
Iouri Kaplan, « Babi Yar », 1959
1Les rĂ©flexions sur la littĂ©rature de la Shoah1 se sont multipliĂ©es suite aux premiĂšres parutions dâaprĂšs-guerre, mais davantage encore depuis les annĂ©es 1980 et surtout 1990, Ă mesure que lâĂ©vĂ©nement sâĂ©loignait dans le temps et permettait une saisie plus large des tĂ©moignages Ă©crits pendant la guerre et dans le temps diffĂ©rĂ© des survivants. Aussi prĂ©cieuses quâelles soient, ces investigations ont contribuĂ© malgrĂ© elles Ă restreindre la « bibliothĂšque de la Catastrophe juive2 » Ă la Shoah vue de lâOuest, câest-Ă -dire Ă lâextermination planifiĂ©e et mise en Ćuvre dans les camps. Les tĂ©moignages Ă©tudiĂ©s par les chercheurs restent encore largement ceux des survivants revenus des camps, et câest Ă partir de ces textes que le paradigme du revenant rescapĂ© des camps a Ă©tĂ© forgĂ©. Les « Ćuvres-tĂ©moignages », pour reprendre lâexpression de Claude Mouchard3, ont dâabord Ă©tĂ© perçues comme reprĂ©sentatives dâune certaine « littĂ©rature concentrationnaire » (ou « des camps ») dont Primo Levi et, dans une moindre mesure, David Rousset et Robert Antelme ont Ă©tĂ© malgrĂ© eux en France les initiateurs. Or, lâextermination des Juifs dâEurope sâest dĂ©ployĂ©e aussi bien dans les camps que dans les ghettos Ă lâEst, mais aussi au bord des ravins, dans les territoires de lâex-URSS. Ce quâon nomme aujourdâhui la Shoah par balles, selon lâexpression de Patrick Desbois, est une modalitĂ© de lâextermination aujourdâhui bien Ă©tudiĂ©e par les historiens, sans encore avoir vĂ©ritablement suscitĂ© de la part des chercheurs un examen approfondi de sa littĂ©rature testimoniale.
2La LittĂ©rature des ravins. Ăcrire sur la Shoah en URSS dâAnnie Ăpelboin et dâAssia Kovriguina prend cette lacune critique et mĂ©thodologique comme point de dĂ©part et initie, lâespĂšreâtâon, un mouvement qui devra dorĂ©navant inclure la littĂ©rature tĂ©moignant de la Shoah par balles. La rĂ©flexion dĂ©centrĂ©e que les deux auteurs proposent vient en effet complĂ©ter une face restĂ©e mĂ©connue, et mĂȘme occultĂ©e, de lâhistoire de la Shoah : la mĂ©moire littĂ©raire de la Shoah en URSS. Les Juifs, mais aussi les partisans, prisonniers politiques, Tsiganes et malades mentaux disparaĂźtront durant la guerre dans les ravins, fusillĂ©s par milliers des journĂ©es entiĂšres sous les yeux des habitants Ă©pargnĂ©s. Certains dâentre eux mourront dâĂ©puisement dans les camps de travail, ou encore de faim et des conditions de vie effroyables dans les nombreux ghettos créés par les nazis. Par son titre, La LittĂ©rature des ravins resserre son investigation sur les tĂ©moignages, essentiellement littĂ©raires et poĂ©tiques, Ă©crits au sujet des meurtres de masse commis dans les ravins. Lâexpression du titre, trĂšs Ă©loquente, est dâA. Kovriguina, qui poursuit actuellement une thĂšse sur le sujet. Le titre dĂ©signe Ă©galement cette part de lâEurope oĂč les nazis ont procĂ©dĂ© Ă lâanĂ©antissement sur place, sans recourir Ă la dĂ©portation, devant dâinnombrables tĂ©moins. Aussi lâexpression englobe-t-elle les fossĂ©s creusĂ©s dans les forĂȘts, les Ă©glises oĂč lâon enfermait les victimes pour les brĂ»ler ainsi que les premiers camions de gazage. Il sâagit des territoires occupĂ©s et gouvernĂ©s pendant prĂšs de deux ans (1941 Ă 1943) par les nazis et qui se situent moins dans la Russie actuelle quâen Ukraine, Moldavie, BiĂ©lorussie et Pays baltes. Si lâexpression « littĂ©rature des ravins » ne peut manquer de qualifier les textes sous lâangle thĂ©matique, comme ce fut aussi le cas pour la littĂ©rature des camps et la poĂ©sie des ghettos, elle tire sa pertinence non seulement de lâhistoire quâelle relate (lâextermination sur place des victimes juives), mais aussi dâun large corpus qui distingue une autre figure du tĂ©moin que celle du survivant revenant de trĂšs loin. La mĂ©moire littĂ©raire de la Shoah en URSS fut en effet principalement Ă©crite par ceux qui ne furent pas directement victimes de lâextermination, tout en Ă©tant ses tĂ©moins ou hĂ©ritiers directs. Le mĂ©rite de lâouvrage dâA. Ăpelboin et A. Kovriguina est ainsi dâĂ©largir la rĂ©flexion sur la littĂ©rature dite de tĂ©moignage Ă dâautres modalitĂ©s dâĂ©nonciation et aux poĂ©tiques trop peu analysĂ©es jusque-lĂ du tĂ©moin oculaire, bystander et mĂȘme du non-tĂ©moin.
La mémoire enfouie de la Shoah : des histoires plurielles, des mémoires en concurrence
3Lâextermination des Juifs par les nazis, en se dĂ©roulant sous les yeux des populations soviĂ©tiques ou qui vont devenir soviĂ©tiques pendant la guerre, et parfois avec leur aide, notamment en Ukraine sâest soldĂ©e par un effacement complet de la mĂ©moire de la Shoah en URSS. La premiĂšre partie de lâouvrage, intitulĂ©e « Le façonnement de la mĂ©moire », replace les questions mĂ©morielles dans le contexte historique de lâURSS et dans lâintrication des Ă©vĂ©nements traumatiques qui se sont superposĂ©s sur ces territoires. Si lâon pouvait craindre que le choix dâune structure de lâouvrage en deux parties, lâune davantage historique et contextualisante, lâautre littĂ©raire, attachĂ©e Ă lâexamen critique des textes en prose et en poĂ©sie, conduisĂźt Ă des rĂ©pĂ©titions, lâĂ©cueil est pour une large part surmontĂ©. Et le choix de cette rĂ©flexion bipartite se justifie au fond pleinement si lâon songe combien la littĂ©rature soviĂ©tique a eu partie liĂ©e avec lâĂtat dĂšs la premiĂšre partie du xxe siĂšcle avec la crĂ©ation de la fameuse Union des Ă©crivains soviĂ©tiques en 1932 et de lâInstitut littĂ©raire, vĂ©ritable moule de formation des futurs Ă©crivains. La littĂ©rature, y compris celle portant sur un « interdit de mĂ©moire » (p. 147) est pĂ©nĂ©trĂ©e par les canons en vigueur, sâen nourrit, sây soumet ou plus exactement arrive difficilement Ă sây soustraire. On ne peut en saisir les implications quâen considĂ©rant le rĂŽle vĂ©ritablement auctorial de la censure. Il faut aussi prendre en compte lâenchevĂȘtrement des Ă©vĂ©nements traumatiques eux aussi occultĂ©s et la mise en place de mythes (celui de la « Grande Guerre Patriotique4 ») Ă partir desquels a Ă©tĂ© forgĂ©e une histoire officielle qui a camouflĂ© toutes les autres et produit une « fiction a-historique qui dĂ©sinscrivait lâexpĂ©rience du cadre du rĂ©el et de la mĂ©moire individuelle » (p. 63). Il faut donc lire les tĂ©moignages que prĂ©sentent et commentent A. Ăpelboin et A. Kovriguina en ayant tout dâabord Ă lâesprit cette constante articulation de la littĂ©rature et du politique dans le contexte soviĂ©tique.
4Pour comprendre lâoccultation de la mĂ©moire de la Shoah en URSS, il faut donc aussi en revenir Ă lâintrication serrĂ©e des histoires et mĂ©moires tragiques qui se sont succĂ©dĂ© dans les « terres de sang5 » de lâex-URSS ainsi quâĂ lâimplication soviĂ©tique dans les combats. Si la mĂ©moire de la Shoah a Ă©tĂ© et reste encore occultĂ©e, câest dâabord en raison de mĂ©moires concurrentes qui sont venues sây greffer : lâhistoire des combats et des dĂ©sastres de la guerre elle-mĂȘme, celle, refoulĂ©e, de la Terreur et des dĂ©portations dans les camps du Goulag, le souvenir de la collectivisation forcĂ©e et de la Grande Famine de 1932-1933. La mĂ©moire de la Terreur et du Goulag a contribuĂ©, dĂšs lors quâelle a pu sâexprimer durant les annĂ©es du DĂ©gel, Ă recentrer lâhistoire de lâURSS sur la tragĂ©die concentrationnaire et sur une littĂ©rature elle-mĂȘme concentrationnaire, comparable sur certains points Ă la littĂ©rature relatant les camps nazis. La Grande Famine liĂ©e Ă la collectivisation a, quant Ă elle, camouflĂ© plus dramatiquement la mĂ©moire de la Shoah dans la mesure oĂč elle sâest dĂ©roulĂ©e sur les mĂȘmes terres que la Shoah par balles. Le mythe de la « Grande Guerre patriotique », « vĂ©ritable Ă©popĂ©e nationale » (p. 62), avait cherchĂ© Ă exalter la cohĂ©sion du peuple soviĂ©tique et son hĂ©roĂŻsme en gommant les conflits interethniques et la spĂ©cificitĂ© du gĂ©nocide des Juifs. Or celui-ci avait pu ĂȘtre rĂ©alisĂ© grĂące au succĂšs de la propagande nazie auprĂšs des populations soviĂ©tiques, notamment ukrainiennes, appelĂ©es Ă lutter contre le « judĂ©o-bolchĂ©visme ». LâhostilitĂ© au rĂ©gime soviĂ©tique occasionnĂ©e par la collectivisation avait permis de donner plus de poids aux discours antisĂ©mites des nazis, qui assimilaient antisoviĂ©tisme et antisĂ©mitisme.
5Ă partir de 1948, les Juifs sont dĂ©signĂ©s comme « sans patrie » et Ă ce titre nouveaux ennemis du peuple soviĂ©tique, et Staline sâemploiera Ă les persĂ©cuter en raison de leur supposĂ© « cosmopolitisme ». On connaĂźt le sinistre « complot des blouses blanches » ; il faut y ajouter lâinterdiction du Livre noir codirigĂ© par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, aidĂ©s de nombreux Ă©crivains, ainsi que la « Nuit des poĂštes assassinĂ©s », le 12 aoĂ»t 1952, qui voit la dissolution du ComitĂ© antifasciste juif et le meurtre de grandes figures de la littĂ©rature yiddish (parmi elles Peretz Markish et David Bergelson) aprĂšs celui du cĂ©lĂšbre acteur et metteur en scĂšne Mikhoels. AprĂšs les grands massacres commis par les nazis, la destruction du peuple juif et de sa culture se poursuit donc sous Staline, aboutissant, selon A. Ăpelboin et A. Kovriguina, Ă lâeffacement de lâhistoire de la Shoah.
Ăcrire contre & avec la censure
6La premiĂšre partie de leur ouvrage fait saisir au lecteur occidental combien la censure contraignait et mĂȘme informait la teneur de la littĂ©rature, y compris la « littĂ©rature des ravins ». Le commentateur est ainsi aux prises avec des textes au statut inĂ©dit puisque la censure et sa forme la plus aboutie, lâautocensure, exercent une autoritĂ© quasi auctoriale sur les tĂ©moignages. Le cas de Babi Yar, « roman-document6 » dâAnatoli Kouznetsov, est caractĂ©ristique dâun tĂ©moignage remodelĂ© par la censure au point que son auteur ait choisir de fuir lâURSS en 1969 afin de sauver son livre en lâĂ©ditant Ă lâĂ©tranger, comme il le relate dans son avis aux lecteurs. TĂ©moignage des massacres de Babi Yar (« le ravin des bonnes femmes » en russe) Ă Kiev, le texte Ă©ditĂ© fait en rĂ©alitĂ© apparaĂźtre trois couches de textes : la premiĂšre en caractĂšres ordinaires est la version censurĂ©e parue en 1966 dans la revue Iounost, la deuxiĂšme en italiques rĂ©tablit les mots et parties du texte que la censure avait gommĂ©s, et la troisiĂšme entre crochets est constituĂ©e des ajouts de lâĂ©dition du texte complet en 1970 Ă Londres. Le roman-document de Kouznetsov est donc autant un tĂ©moignage essentiel sur les massacres de Babi Yar, et plus largement sur les tueries commises par les Einsatzgruppen, quâun tĂ©moignage en acte sur les pouvoirs et les visĂ©es idĂ©ologiques de la censure. Son statut gĂ©nĂ©rique trouble, entre fiction et tĂ©moignage brut, accueillant Ă©galement en son sein le rĂ©cit dâune rescapĂ©e rĂ©elle (Dina Mironovna Pronitcheva), a renforcĂ© aux yeux du pouvoir sa portĂ©e subversive. Jouer avec les genres Ă©tait une maniĂšre de rĂ©flĂ©chir une catastrophe inouĂŻe qui nĂ©cessitait une autre esthĂ©tique, nĂ©e du chaos ; entremĂȘler les genres Ă©tait Ă©galement une façon dâadjoindre les commentaires personnels de lâauteur aux paroles crues des personnages et aux souvenirs personnels tirĂ©s du journal de lâadolescent. Lâentrelacement des discours laissait entendre les raisons qui avaient amenĂ© certains Ă collaborer avec les nazis et Ă persĂ©cuter les Juifs. Ces raisons Ă©cornaient sĂ©vĂšrement lâimage du peuple soviĂ©tique soudĂ© contre « lâennemi fasciste », pour reprendre la phrasĂ©ologie soviĂ©tique.
7Lâhistoire du manuscrit de Kouznetsov Ă©pouse une autre histoire qui rĂ©vĂšle dâautant mieux lâarticulation entre la littĂ©rature, la mĂ©morialisation de lâhistoire et le politique. Dans les dĂ©cennies qui vont de la mort de Staline (en 1953) Ă la chute du rĂ©gime, seule la pĂ©riode du DĂ©gel favorisera lâĂ©mergence dâune mĂ©moire authentique, rendant compte de vĂ©cus singuliers. Cette mĂ©moire non travestie aurait pu ĂȘtre occasionnĂ©e par lâapparition de lieux de mĂ©moire vĂ©ritablement recontextualisĂ©s, non pas simplement adressĂ©es aux « citoyens civils soviĂ©tiques ». Mais, de mĂȘme que le livre de Kouznetsov, le « ravin des bonnes femmes » a connu une histoire tragique. RĂ©vĂ©lĂ©e par la treiziĂšme symphonie de Chostakovitch, qui reprenait le poĂšme dâEvgueni Evtouchenko, lâhistoire du lieu Babi Yar, oĂč fut perpĂ©trĂ© le plus grand massacre de victimes juives les 29 et 30 septembre 1941, est rĂ©vĂ©latrice de la volontĂ© des autoritĂ©s dâeffacer la mĂ©moire du gĂ©nocide mĂȘme puisque le lieu a finalement Ă©tĂ© amĂ©nagĂ© en parc de loisirs. Des stĂšles commĂ©moratives, peu Ă©clairantes sur la spĂ©cificitĂ© du gĂ©nocide, ont Ă©tĂ© peu Ă peu dissĂ©minĂ©es dans le parc : « tout est Ă©gal, dans cet Ă©parpillement des signes, oĂč manque terriblement lâHistoire. » (p. 263) Comme le constate le poĂšte Ritali Zaslavski, « [...] lâabsence de monument / est sans doute un monument Ă quelque chose ». Dans la mesure oĂč elle « rĂ©capitule lâexpĂ©rience du dĂ©couvreur de traces » (p. 212), la « littĂ©rature de ravins » est alors, selon les deux auteurs de lâouvrage, lâespace dâinscription du lieu de la catastrophe, le ravin, et plus encore dans le cas de la poĂ©sie des hĂ©ritiers :
La poĂ©sie des hĂ©ritiers sâancre dans la matĂ©rialitĂ© des lieux, elle est nĂ©e du silence Ă©loquent des ravins. Ceux qui ont grandi dans lâignorance complĂšte auscultent ces lieux-tĂ©moins, et ils les font parler. (p. 257)
Contrefaire le canon officiel
8Face Ă la concurrence dâautres mĂ©moires et au mĂ©canisme de la censure, face aussi Ă lâinflation de lâhistoire officielle, vĂ©ritable « mĂ©moire de substitution », on comprend mieux quâune « Úre des tĂ©moins7 » telle quâelle a pu se dessiner Ă partir de 1961 en Occident nâait pas pu apparaĂźtre Ă lâEst. Le canon officiel du rĂ©alisme socialiste, caractĂ©risĂ© par sa fausse transparence et son optimisme, obligeait dâaller contre la volontĂ© dâauthenticitĂ© qui caractĂ©rise le tĂ©moignage. A. Ăpelboin et A. Kovriguina font ainsi Ă©tat dâun Ă©crivain apparemment extĂ©rieur au sujet, du moins peu concernĂ© par la Shoah par balles dans la mesure oĂč il Ă©tait hongrois et avait Ă©tĂ© dĂ©portĂ© Ă Auschwitz puis Ă Buchenwald : Imre KertĂ©sz. Il a pourtant mimĂ© dans ses Ćuvres, en particulier dans Le Refus et dans Ătre sans destin, le canon rĂ©aliste socialiste qui avait Ă©tĂ© Ă©galement imposĂ© aux pays dâEurope de lâEst sous obĂ©dience soviĂ©tique. Son Ćuvre doit ĂȘtre lue selon une temporalitĂ© double, celle de la dĂ©portation pendant la guerre et celle de lâaprĂšs, dans la Hongrie de KĂĄdĂĄr.La situation de lâĂ©crivain, Ă la pĂ©riphĂ©rie de la censure soviĂ©tique8, lui laissait cette marge de manĆuvre dont ne bĂ©nĂ©ficiaient pas les Ă©crivains soviĂ©tiques : pour certains, dont Vassili Grossman, lâĂ©quilibre entre le style personnel et lâinfluence du canon rĂ©aliste socialiste Ă©tait plus dĂ©licat. Or, ce canon devenu incontournable aprĂšs la guerre rĂ©duisit considĂ©rablement la possibilitĂ© de tĂ©moigner dâune catastrophe qui, prĂ©cisĂ©ment, met en cause lâoptimisme. La sidĂ©ration produite par la dĂ©couverte des ravins remplis de cadavres, parmi lesquels se trouvaient souvent les proches â les correspondants de guerre Ă©taient dâabord dĂ©pĂȘchĂ©s sur leur lieu natal â, dĂ©terminait un style soit volontairement neutre jusquâĂ la sĂ©cheresse, soit heurtĂ©. Chez certains, il Ă©tait maladroit, hĂ©sitant entre la dĂ©ploration grandiloquente et la fidĂ©litĂ© aux canons esthĂ©tiques de lâĂ©poque. Lâouvrage dâA. Ăpelboin et A. Kovriguina, lorsquâil sâattache dans la seconde partie Ă analyser les « Ćuvres-tĂ©moignages », nâĂ©lude pas lâaspect contraint et parfois gauche de lâexpression poĂ©tique chez certains tĂ©moins. Son ambition nâest pas dâattester de la nĂ©cessaire beautĂ© de ces tĂ©moignages : aprĂšs avoir dĂ©pliĂ© les logiques qui ont conduit Ă lâoccultation de la mĂ©moire littĂ©raire de la Shoah en URSS, le livre conduit Ă sâinterroger sur les poĂ©tiques qui peuvent naĂźtre dâune telle sidĂ©ration, rendue dâautant plus forte chez les tĂ©moins par la proximitĂ© des massacres.
DâoĂč & de quoi tĂ©moigner ?
9PrĂ©cieuse par les textes, en particulier les poĂšmes qui ont Ă©tĂ© traduits le plus souvent pour la premiĂšre fois par A. Epelboin, et que dĂ©couvre le lecteur français non russophone, la seconde partie de lâouvrage livre ainsi une analyse des poĂ©tiques de ces Ă©crivains du prĂ©sent de la Catastrophe et de lâaprĂšs, quâils aient tardĂ© Ă livrer leur expĂ©rience de lâanĂ©antissement ou quâils soient des « enfants de Babi Yar », hĂ©ritiers de parents et de grands-parents dont ils ne font quâimaginer la trace dans les fosses. Ces Ă©crivains des ravins sont regroupĂ©s selon quâils ont Ă©tĂ© tĂ©moins oculaires ou distants des Ă©vĂ©nements, correspondants de guerre venant tĂ©moigner dâun aprĂšs immĂ©diat de la destruction, « restaurateurs de mĂ©moire » (p. 241) lorsque lâexigence testimoniale vient, au cours des annĂ©es 1960, se couler dans une prose dĂ©jouant la vĂ©ritĂ© officielle, ou encore hĂ©ritiers de ce traumatisme (la « gĂ©nĂ©ration 1.5 » selon Susan Suleiman9, comme le rappellent les auteurs). Ă quelques rares exceptions (Ilya Ehrenbourg, Evgueni Evtouchenko, Vassili Grossman, Anatoli Kouznetsov, AndreĂŻ Platonov), les tĂ©moins rĂ©vĂ©lĂ©s et considĂ©rĂ©s dans ce livre sont inconnus du public français : les poĂštes Lev Rojetskine, Alla Aizenscharf, Roman Levine, jeunes « rescapĂ©s » au destin littĂ©raire brisĂ© ou retardĂ©, les poĂ©tesses Olga AnsteĂŻ et Ludmila Titova, tĂ©moins des massacres, la diariste Macha RolnikaĂŻtĂ© (la seule Ă avoir connu un succĂšs fulgurant Ă la parution de son tĂ©moignage Je dois raconter10 en 1965), le poĂšte Pavel Antokolski, Ă©galement correspondant de guerre comme Ilya Selvinski, Lev Ozerov et Boris Sloutski, trĂšs frappĂ© par lâampleur du gĂ©nocide et lâanĂ©antissement de la culture yiddish11. On rencontre aussi dans ce livre les correspondants de guerre Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg (davantage connu pour Le Livre noir que pour ses poĂšmes marquĂ©s par le souvenir de ses vacances dâenfant Ă Kiev) ainsi que des Ă©crivains bouleversĂ©s par la Catastrophe comme AndreĂŻ Platonov, le « Kafka russe », Valentin KataĂŻev, Anatoli Rybakov12 et le poĂšte ouzbek Gafour Gouliam. Est aussi mentionnĂ©e la contribution dâAlexandre Galitch, « restaurateur de mĂ©moire » qui trouva dans la chanson poĂ©tique ce que le théùtre lui interdisait, une parole pouvant habilement contourner la censure et qui le plaça du cĂŽtĂ© des dissidents. Enfin, la gĂ©nĂ©ration des hĂ©ritiers dâune catastrophe Ă laquelle ils nâont eux-mĂȘmes pas assistĂ© compte des poĂštes comme Naoum Korjavine, Ritali Zaslavski et Iouri Kaplan : leurs Ćuvres poĂ©tiques sont, comme celles des hĂ©ritiers Ă lâOuest, construites autour du vide de la mĂ©moire, mais elles rĂ©vĂšlent Ă©galement de la part de leurs auteurs, « enfant[s] venu[s] du ravin » selon la bouleversante expression du deuxiĂšme, une forte conscience Ă©thique, forgĂ©e par lâindignation devant le mensonge officiel.
Lâespace du poĂšme comme horizon du « je » testimonial
10Ce parcours dans la « littĂ©rature des ravins » est, on le voit, dominĂ© par la forme poĂ©tique. En ce sens, il rĂ©interroge de deux maniĂšres les critĂšres occidentaux attribuĂ©s Ă la littĂ©rature de tĂ©moignage relative Ă la Shoah. La littĂ©rature des camps sâest nourrie des nombreuses Ćuvres-tĂ©moignages des dĂ©portĂ©s juifs et politiques et a inscrit Auschwitz comme paradigme global de lâextermination. Le modĂšle du camp tenait lieu de reprĂ©sentation de lâAnĂ©antissement et ne laissait pas de place pour la « littĂ©rature des ravins ». Le mĂ©rite de lâĂ©tude dâA. Ăpelboin et dâA. Kovriguina est dâamener Ă considĂ©rer un autre modĂšle, non pas concurrent mais auxiliaire Ă une juste comprĂ©hension de la Shoah et de la figure du tĂ©moin. La LittĂ©rature des ravins saisit la portĂ©e dâun geste testimonial largement mĂ» par ceux qui nâont pas Ă©tĂ© les victimes du gĂ©nocide et, de plus, rĂ©flĂ©chit les configurations gĂ©nĂ©riques propres Ă la littĂ©rature de la Shoah en reconsidĂ©rant la portĂ©e du genre poĂ©tique, refuge dâun « je » qui ose tĂ©moigner en rĂ©action Ă la pression du « nous » collectif imposĂ© par lâidĂ©ologie officielle. Ă lire ce corpus issu dâarchives encore difficilement accessibles en ex-URSS, on prend toute la mesure de lâambition vĂ©ridictionnelle et Ă©thique de la poĂ©sie â ce que les travaux critiques nâont pas toujours suffisamment mis en valeur13. Pour le tĂ©moin, parfois lui-mĂȘme rescapĂ©, la littĂ©rature, dans une culture slave fĂ©rue de poĂ©sie, est lâespace dâinscription privilĂ©giĂ© de la Catastrophe ; elle est mĂȘme « un appel Ă restituer la pensĂ©e lĂ oĂč elle a Ă©tĂ© abolie » (p. 21). Par des rĂ©seaux dâimages et une rythmique liĂ©e Ă une forme-sujet, la poĂ©sie creuse un tombeau pour les disparus sans sĂ©pultures ; elle contre le canon rĂ©aliste socialiste et rĂ©affirme la portĂ©e autrement politique et engagĂ©e de la littĂ©rature.
11MalgrĂ© des formulations parfois Ă©tranges attestant de compromis avec la censure, malgrĂ© lâoccultation des victimes juives derriĂšre lâĂ©vocation du peuple soviĂ©tique dans son ensemble, les premiers essais dâune autre littĂ©rature de tĂ©moignage cherchaient leur voie entre lâaffirmation dâun « je » (« JâAI VU CELA ! » Ă©crit Selvinski) et la soumission aux impĂ©ratifs du « nous » collectif calquĂ© sur lâhistoire officielle :
Câest le « nous » factice dâune communautĂ© malmenĂ©e, privĂ©e du droit Ă la subjectivitĂ©, mais qui veut bien croire Ă sa gloire et Ă son unitĂ©, motifs soigneusement distillĂ©s par les mĂ©dias et les livres courants. [âŠ] LâĂ©crivain soviĂ©tique se doit de parler dâun autre « nous », glorieux et triomphant, masque dâune collectivitĂ© fantasmĂ©e inventĂ©e par lâĂtat, dont il est Ă la fois lâexpression et lâotage. (p. 169â170)
Témoigner comme non-rescapé : un impératif éthique
12La grande prĂ©occupation des annĂ©es 1960, lorsquâapparaĂźt la majoritĂ© de ces tĂ©moignages poĂ©tiques, Ă©tait de faire connaĂźtre malgrĂ© tout14 une vĂ©ritĂ© historique longtemps tue et atrophiĂ©e et de rĂ©veiller « la mĂ©moire hĂ©bĂ©tĂ©e / recroquevillĂ©e au fond de lâĂąme / [et qui] dort » (Lev Rojetskine). La tonalitĂ© nerveuse de nombre des poĂšmes des ravins, mĂȘme lorsquâils glissent vers le registre Ă©pique ou lâinvocation pathĂ©tique, confirme une telle injonction Ă©thique. Ainsi de ces vers martelĂ©s par Ludmila Titova qui obligent celui qui ne veut rien savoir des massacres Ă voir les images de la dĂ©solation :
Je vous les montrerai vivants,
Je montrerai les miséreux, les estropiés,
Les inconnus, ceux dont je savais les noms,
Tous ceux qui ont suivi le chemin des tourments
JusquâĂ la nuit, les balles les ont fauchĂ©s,
Pour recommencer dĂšs le lendemainâŠ
Sous le feu une vieille femme criait :
Messie, que tu tardes à venir !
Et un vieillard recouvrant dâun chiffon
Son Ăąme qui tremblait au vent,
Voulut en mourant appeler AdonaĂŻ,
Mais nâeut que le temps de dire : « ĂcouteâŠÂ »
13La syntaxe plus heurtĂ©e, le vers parfois libre (phĂ©nomĂšne rare en Russie), lâĂ©numĂ©ration de plus en plus lapidaire de ce qui a disparu avec lâextermination, la crispation sur un passĂ© rĂ©volu qui ne renaĂźtra plus, le constat dâune impossibilitĂ© de parler de ce quâon nâa pas soi-mĂȘme vĂ©cu : tout concourt dans cette poĂ©sie dĂ©sarticulĂ©e et bĂ©gayante, vindicative par sursauts, Ă Ă©noncer une catastrophe qui Ă©chappe Ă la formulation, Ă la nomination alors mĂȘme quâelle a eu lieu sous le regard des Ă©crivains-tĂ©moins.
14La littĂ©rature des ravins a Ă©tĂ© essentiellement le fait de tiers (bystanders) chargĂ©s de parler pour les disparus jusquâĂ lâidentification dĂ©chirante car coupable au double assassiné : « Je suis recouvert par le sort des Juifs », avoue ainsi Naoum Korjavine, Ă©vacuĂ© Ă temps de Babi Yar Ă lâĂąge de quinze ans. Ă ce sentiment de culpabilitĂ© sâajoute la conscience brutale de la faiblesse des mots Ă dire lâimpensĂ©, comme le constate Ilya Selvinski :
Mais je reste en silence au bord de la tombe effrayante.
Que peuvent ici les mots ? Ils tombent en poussiÚre.
Il fut un temps oĂč je chantais lâaimĂ©e,
Les trilles du rossignol.
15Le « je » poĂ©tique se retourne ici contre le lyrisme innocent et Ă©nonce la dissolution de la diction dâalors en mĂȘme temps que sa propre vanitĂ©. Quâil soit ou non dâorigine juive, le tĂ©moin hĂ©ritant dâun passĂ© qui lui appartient sans quâil en ait pourtant fait lui-mĂȘme lâexpĂ©rience destructrice articule une « parole nouĂ©e, exigĂ©e et interdite, parce que trop longtemps rentrĂ©e, arrĂȘtĂ©e dans la gorge et qui vous fait Ă©touffer, perdre la respiration, vous asphyxie, vous ĂŽte la possibilitĂ© mĂȘme de commencer15 », comme lâĂ©crivait une autre hĂ©ritiĂšre, Sarah Kofman, dans Paroles suffoquĂ©es en 1987. LâincapacitĂ© Ă tĂ©moigner dans un rĂ©gime politique qui interdit et réécrit tout tĂ©moignage insoumis ajoute Ă lâimpuissance du tĂ©moin absent : elle renouvelle le paradoxe dâune littĂ©rature de tĂ©moignage Ă©crite par ceux qui nâont justement Ă©tĂ© que les tĂ©moins ou ne lâont pas mĂȘme Ă©tĂ©16. Reste Ă celui encore en vie dâĂȘtre
celui qui a les yeux ouverts en face de lâHistoire et se fonde en Ă©ternitĂ© pour Ă©lever, tout Ă la fois Ă travers son moi singulier et lâĂ©vĂ©nement collectif, un chant qui tente de restituer lâhomme au-delĂ de son malheur17.
16La singularité étranglée devant la masse anonyme reposant au fond des ravins définit une tonalité endeuillée, « le bourdon effroyable du désastre », comme sous la plume de Ludmila Titova :
Au-dessus des bonheurs vagues et des catastrophes,
Comme sâil Ă©tait le signe de mon destin enragĂ©,
Un point dâorgue soulĂšve son sourcil Ă©tonnĂ©
Sur la note de la douleur.
Et le son en perdure et rĂšgne sur tout,
Un son unique, comme si désormais
Nâexistaient plus ni thĂšmes ni couleurs,
Mais seulement la douleur sans remĂšde.
17Bien que lâaccent du chagrin soit dĂ©sormais monocorde, tel un cri reliant les engloutis et leurs Ă©chos-tĂ©moins, le chĆur endeuillĂ© est cet Ćil et cette voix qui rĂ©sistent Ă la dĂ©sespĂ©rance et au silence de lâoubli, celui du monde englouti « des nappes blanches et des verres du sabbat » (Boris Sloutski).
***
18Si lâouvrage dâAnnie Epelboin et Assia Kovriguina ne sâattarde pas sur lâaspect proprement thĂ©orique de la littĂ©rature de tĂ©moignage, lâapprofondissement critique des textes quâil exhume de lâoubli offre une rĂ©flexion dense sur lâinteraction entre littĂ©rature et politique au cĆur du xxe siĂšcle dans le creuset du soviĂ©tisme. Le point de vue dĂ©centrĂ© quâil propose au lecteur favorise une perception renouvelĂ©e de la littĂ©rature de la Shoah et du genre poĂ©tique en particulier. Les rĂ©fĂ©rences critiques couvrent autant le champ strict de la littĂ©rature testimoniale (A. Dayan-Rosenman, L. Jurgenson, Ph. Mesnard, M. Nichanian) que lâexĂ©gĂšse dâun corpus plus large au moyen de renvois bienvenus Ă Jean Starobinski, Nicole Loraux ou Paul RicĆur. La comprĂ©hension de la « littĂ©rature des ravins » sâĂ©largit en effet de ces rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă lâobjet historique : celles-ci rĂ©intĂšgrent dans la littĂ©rature mondiale les textes des ravins, Ă©mouvants dans leur effort Ă crier ce qui est tu, beaux dans leurs esthĂ©tiques singuliĂšres qui reconfigurent Ă chaque fois ce quâon a cru savoir de la catastrophe. En joignant la nĂ©cessitĂ© de considĂ©rations historiques Ă lâexamen attentif et sensible des textes, cet essai Ă quatre mains, passionnant et fort bien Ă©crit, ouvre enfin la voie Ă des complĂ©ments18 sur la littĂ©rature des ravins Ă©crite en yiddish ou bien en russe, mais publiĂ©e en IsraĂ«l.

