Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 5
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Claire Laloyaux

L’autre mĂ©moire de la Shoah : tĂ©moigner en URSS

Annie Épelboin & Assia Kovriguina, La LittĂ©rature des ravins. Écrire sur la Shoah en URSS, Paris : Robert Laffont, 2013, 294 p., EAN 9782221127094.

Ravin aux bords tordus, tu es la dĂ©chirure d’une plaie immense,
Tu es dĂ©sert, sauvage, et seuls les vents grondent sur ta tĂȘte.
Tu noircis comme un gouffre quand, défonçant les ténÚbres,
Les feux de la ville t’entourent comme un fauve qu’on capture.
[
]
Les sans-noms dorment dans tes trĂ©fonds sombres comme l’iode.
Iouri Kaplan, « Babi Yar », 1959

1Les rĂ©flexions sur la littĂ©rature de la Shoah1 se sont multipliĂ©es suite aux premiĂšres parutions d’aprĂšs-guerre, mais davantage encore depuis les annĂ©es 1980 et surtout 1990, Ă  mesure que l’évĂ©nement s’éloignait dans le temps et permettait une saisie plus large des tĂ©moignages Ă©crits pendant la guerre et dans le temps diffĂ©rĂ© des survivants. Aussi prĂ©cieuses qu’elles soient, ces investigations ont contribuĂ© malgrĂ© elles Ă  restreindre la « bibliothĂšque de la Catastrophe juive2 » Ă  la Shoah vue de l’Ouest, c’est-Ă -dire Ă  l’extermination planifiĂ©e et mise en Ɠuvre dans les camps. Les tĂ©moignages Ă©tudiĂ©s par les chercheurs restent encore largement ceux des survivants revenus des camps, et c’est Ă  partir de ces textes que le paradigme du revenant rescapĂ© des camps a Ă©tĂ© forgĂ©. Les « Ɠuvres-tĂ©moignages », pour reprendre l’expression de Claude Mouchard3, ont d’abord Ă©tĂ© perçues comme reprĂ©sentatives d’une certaine « littĂ©rature concentrationnaire » (ou « des camps ») dont Primo Levi et, dans une moindre mesure, David Rousset et Robert Antelme ont Ă©tĂ© malgrĂ© eux en France les initiateurs. Or, l’extermination des Juifs d’Europe s’est dĂ©ployĂ©e aussi bien dans les camps que dans les ghettos Ă  l’Est, mais aussi au bord des ravins, dans les territoires de l’ex-URSS. Ce qu’on nomme aujourd’hui la Shoah par balles, selon l’expression de Patrick Desbois, est une modalitĂ© de l’extermination aujourd’hui bien Ă©tudiĂ©e par les historiens, sans encore avoir vĂ©ritablement suscitĂ© de la part des chercheurs un examen approfondi de sa littĂ©rature testimoniale.

2La LittĂ©rature des ravins. Écrire sur la Shoah en URSS d’Annie Épelboin et d’Assia Kovriguina prend cette lacune critique et mĂ©thodologique comme point de dĂ©part et initie, l’espĂšre‑t‑on, un mouvement qui devra dorĂ©navant inclure la littĂ©rature tĂ©moignant de la Shoah par balles. La rĂ©flexion dĂ©centrĂ©e que les deux auteurs proposent vient en effet complĂ©ter une face restĂ©e mĂ©connue, et mĂȘme occultĂ©e, de l’histoire de la Shoah : la mĂ©moire littĂ©raire de la Shoah en URSS. Les Juifs, mais aussi les partisans, prisonniers politiques, Tsiganes et malades mentaux disparaĂźtront durant la guerre dans les ravins, fusillĂ©s par milliers des journĂ©es entiĂšres sous les yeux des habitants Ă©pargnĂ©s. Certains d’entre eux mourront d’épuisement dans les camps de travail, ou encore de faim et des conditions de vie effroyables dans les nombreux ghettos créés par les nazis. Par son titre, La LittĂ©rature des ravins resserre son investigation sur les tĂ©moignages, essentiellement littĂ©raires et poĂ©tiques, Ă©crits au sujet des meurtres de masse commis dans les ravins. L’expression du titre, trĂšs Ă©loquente, est d’A. Kovriguina, qui poursuit actuellement une thĂšse sur le sujet. Le titre dĂ©signe Ă©galement cette part de l’Europe oĂč les nazis ont procĂ©dĂ© Ă  l’anĂ©antissement sur place, sans recourir Ă  la dĂ©portation, devant d’innombrables tĂ©moins. Aussi l’expression englobe-t-elle les fossĂ©s creusĂ©s dans les forĂȘts, les Ă©glises oĂč l’on enfermait les victimes pour les brĂ»ler ainsi que les premiers camions de gazage. Il s’agit des territoires occupĂ©s et gouvernĂ©s pendant prĂšs de deux ans (1941 Ă  1943) par les nazis et qui se situent moins dans la Russie actuelle qu’en Ukraine, Moldavie, BiĂ©lorussie et Pays baltes. Si l’expression « littĂ©rature des ravins » ne peut manquer de qualifier les textes sous l’angle thĂ©matique, comme ce fut aussi le cas pour la littĂ©rature des camps et la poĂ©sie des ghettos, elle tire sa pertinence non seulement de l’histoire qu’elle relate (l’extermination sur place des victimes juives), mais aussi d’un large corpus qui distingue une autre figure du tĂ©moin que celle du survivant revenant de trĂšs loin. La mĂ©moire littĂ©raire de la Shoah en URSS fut en effet principalement Ă©crite par ceux qui ne furent pas directement victimes de l’extermination, tout en Ă©tant ses tĂ©moins ou hĂ©ritiers directs. Le mĂ©rite de l’ouvrage d’A. Épelboin et A. Kovriguina est ainsi d’élargir la rĂ©flexion sur la littĂ©rature dite de tĂ©moignage Ă  d’autres modalitĂ©s d’énonciation et aux poĂ©tiques trop peu analysĂ©es jusque-lĂ  du tĂ©moin oculaire, bystander et mĂȘme du non-tĂ©moin.

La mémoire enfouie de la Shoah : des histoires plurielles, des mémoires en concurrence

3L’extermination des Juifs par les nazis, en se dĂ©roulant sous les yeux des populations soviĂ©tiques ou qui vont devenir soviĂ©tiques pendant la guerre, et parfois avec leur aide, notamment en Ukraine s’est soldĂ©e par un effacement complet de la mĂ©moire de la Shoah en URSS. La premiĂšre partie de l’ouvrage, intitulĂ©e « Le façonnement de la mĂ©moire », replace les questions mĂ©morielles dans le contexte historique de l’URSS et dans l’intrication des Ă©vĂ©nements traumatiques qui se sont superposĂ©s sur ces territoires. Si l’on pouvait craindre que le choix d’une structure de l’ouvrage en deux parties, l’une davantage historique et contextualisante, l’autre littĂ©raire, attachĂ©e Ă  l’examen critique des textes en prose et en poĂ©sie, conduisĂźt Ă  des rĂ©pĂ©titions, l’écueil est pour une large part surmontĂ©. Et le choix de cette rĂ©flexion bipartite se justifie au fond pleinement si l’on songe combien la littĂ©rature soviĂ©tique a eu partie liĂ©e avec l’État dĂšs la premiĂšre partie du xxe siĂšcle avec la crĂ©ation de la fameuse Union des Ă©crivains soviĂ©tiques en 1932 et de l’Institut littĂ©raire, vĂ©ritable moule de formation des futurs Ă©crivains. La littĂ©rature, y compris celle portant sur un « interdit de mĂ©moire » (p. 147) est pĂ©nĂ©trĂ©e par les canons en vigueur, s’en nourrit, s’y soumet ou plus exactement arrive difficilement Ă  s’y soustraire. On ne peut en saisir les implications qu’en considĂ©rant le rĂŽle vĂ©ritablement auctorial de la censure. Il faut aussi prendre en compte l’enchevĂȘtrement des Ă©vĂ©nements traumatiques eux aussi occultĂ©s et la mise en place de mythes (celui de la « Grande Guerre Patriotique4 ») Ă  partir desquels a Ă©tĂ© forgĂ©e une histoire officielle qui a camouflĂ© toutes les autres et produit une « fiction a-historique qui dĂ©sinscrivait l’expĂ©rience du cadre du rĂ©el et de la mĂ©moire individuelle » (p. 63). Il faut donc lire les tĂ©moignages que prĂ©sentent et commentent A. Épelboin et A. Kovriguina en ayant tout d’abord Ă  l’esprit cette constante articulation de la littĂ©rature et du politique dans le contexte soviĂ©tique.

4Pour comprendre l’occultation de la mĂ©moire de la Shoah en URSS, il faut donc aussi en revenir Ă  l’intrication serrĂ©e des histoires et mĂ©moires tragiques qui se sont succĂ©dĂ© dans les « terres de sang5 » de l’ex-URSS ainsi qu’à l’implication soviĂ©tique dans les combats. Si la mĂ©moire de la Shoah a Ă©tĂ© et reste encore occultĂ©e, c’est d’abord en raison de mĂ©moires concurrentes qui sont venues s’y greffer : l’histoire des combats et des dĂ©sastres de la guerre elle-mĂȘme, celle, refoulĂ©e, de la Terreur et des dĂ©portations dans les camps du Goulag, le souvenir de la collectivisation forcĂ©e et de la Grande Famine de 1932-1933. La mĂ©moire de la Terreur et du Goulag a contribuĂ©, dĂšs lors qu’elle a pu s’exprimer durant les annĂ©es du DĂ©gel, Ă  recentrer l’histoire de l’URSS sur la tragĂ©die concentrationnaire et sur une littĂ©rature elle-mĂȘme concentrationnaire, comparable sur certains points Ă  la littĂ©rature relatant les camps nazis. La Grande Famine liĂ©e Ă  la collectivisation a, quant Ă  elle, camouflĂ© plus dramatiquement la mĂ©moire de la Shoah dans la mesure oĂč elle s’est dĂ©roulĂ©e sur les mĂȘmes terres que la Shoah par balles. Le mythe de la « Grande Guerre patriotique », « vĂ©ritable Ă©popĂ©e nationale » (p. 62), avait cherchĂ© Ă  exalter la cohĂ©sion du peuple soviĂ©tique et son hĂ©roĂŻsme en gommant les conflits interethniques et la spĂ©cificitĂ© du gĂ©nocide des Juifs. Or celui-ci avait pu ĂȘtre rĂ©alisĂ© grĂące au succĂšs de la propagande nazie auprĂšs des populations soviĂ©tiques, notamment ukrainiennes, appelĂ©es Ă  lutter contre le « judĂ©o-bolchĂ©visme ». L’hostilitĂ© au rĂ©gime soviĂ©tique occasionnĂ©e par la collectivisation avait permis de donner plus de poids aux discours antisĂ©mites des nazis, qui assimilaient antisoviĂ©tisme et antisĂ©mitisme.

5À partir de 1948, les Juifs sont dĂ©signĂ©s comme « sans patrie » et Ă  ce titre nouveaux ennemis du peuple soviĂ©tique, et Staline s’emploiera Ă  les persĂ©cuter en raison de leur supposĂ© « cosmopolitisme ». On connaĂźt le sinistre « complot des blouses blanches » ; il faut y ajouter l’interdiction du Livre noir codirigĂ© par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, aidĂ©s de nombreux Ă©crivains, ainsi que la « Nuit des poĂštes assassinĂ©s », le 12 aoĂ»t 1952, qui voit la dissolution du ComitĂ© antifasciste juif et le meurtre de grandes figures de la littĂ©rature yiddish (parmi elles Peretz Markish et David Bergelson) aprĂšs celui du cĂ©lĂšbre acteur et metteur en scĂšne Mikhoels. AprĂšs les grands massacres commis par les nazis, la destruction du peuple juif et de sa culture se poursuit donc sous Staline, aboutissant, selon A. Épelboin et A. Kovriguina, Ă  l’effacement de l’histoire de la Shoah.

Écrire contre & avec la censure

6La premiĂšre partie de leur ouvrage fait saisir au lecteur occidental combien la censure contraignait et mĂȘme informait la teneur de la littĂ©rature, y compris la « littĂ©rature des ravins ». Le commentateur est ainsi aux prises avec des textes au statut inĂ©dit puisque la censure et sa forme la plus aboutie, l’autocensure, exercent une autoritĂ© quasi auctoriale sur les tĂ©moignages. Le cas de Babi Yar, « roman-document6 » d’Anatoli Kouznetsov, est caractĂ©ristique d’un tĂ©moignage remodelĂ© par la censure au point que son auteur ait choisir de fuir l’URSS en 1969 afin de sauver son livre en l’éditant Ă  l’étranger, comme il le relate dans son avis aux lecteurs. TĂ©moignage des massacres de Babi Yar (« le ravin des bonnes femmes » en russe) Ă  Kiev, le texte Ă©ditĂ© fait en rĂ©alitĂ© apparaĂźtre trois couches de textes : la premiĂšre en caractĂšres ordinaires est la version censurĂ©e parue en 1966 dans la revue Iounost, la deuxiĂšme en italiques rĂ©tablit les mots et parties du texte que la censure avait gommĂ©s, et la troisiĂšme entre crochets est constituĂ©e des ajouts de l’édition du texte complet en 1970 Ă  Londres. Le roman-document de Kouznetsov est donc autant un tĂ©moignage essentiel sur les massacres de Babi Yar, et plus largement sur les tueries commises par les Einsatzgruppen, qu’un tĂ©moignage en acte sur les pouvoirs et les visĂ©es idĂ©ologiques de la censure. Son statut gĂ©nĂ©rique trouble, entre fiction et tĂ©moignage brut, accueillant Ă©galement en son sein le rĂ©cit d’une rescapĂ©e rĂ©elle (Dina Mironovna Pronitcheva), a renforcĂ© aux yeux du pouvoir sa portĂ©e subversive. Jouer avec les genres Ă©tait une maniĂšre de rĂ©flĂ©chir une catastrophe inouĂŻe qui nĂ©cessitait une autre esthĂ©tique, nĂ©e du chaos ; entremĂȘler les genres Ă©tait Ă©galement une façon d’adjoindre les commentaires personnels de l’auteur aux paroles crues des personnages et aux souvenirs personnels tirĂ©s du journal de l’adolescent. L’entrelacement des discours laissait entendre les raisons qui avaient amenĂ© certains Ă  collaborer avec les nazis et Ă  persĂ©cuter les Juifs. Ces raisons Ă©cornaient sĂ©vĂšrement l’image du peuple soviĂ©tique soudĂ© contre « l’ennemi fasciste », pour reprendre la phrasĂ©ologie soviĂ©tique.

7L’histoire du manuscrit de Kouznetsov Ă©pouse une autre histoire qui rĂ©vĂšle d’autant mieux l’articulation entre la littĂ©rature, la mĂ©morialisation de l’histoire et le politique. Dans les dĂ©cennies qui vont de la mort de Staline (en 1953) Ă  la chute du rĂ©gime, seule la pĂ©riode du DĂ©gel favorisera l’émergence d’une mĂ©moire authentique, rendant compte de vĂ©cus singuliers. Cette mĂ©moire non travestie aurait pu ĂȘtre occasionnĂ©e par l’apparition de lieux de mĂ©moire vĂ©ritablement recontextualisĂ©s, non pas simplement adressĂ©es aux « citoyens civils soviĂ©tiques ». Mais, de mĂȘme que le livre de Kouznetsov, le « ravin des bonnes femmes » a connu une histoire tragique. RĂ©vĂ©lĂ©e par la treiziĂšme symphonie de Chostakovitch, qui reprenait le poĂšme d’Evgueni Evtouchenko, l’histoire du lieu Babi Yar, oĂč fut perpĂ©trĂ© le plus grand massacre de victimes juives les 29 et 30 septembre 1941, est rĂ©vĂ©latrice de la volontĂ© des autoritĂ©s d’effacer la mĂ©moire du gĂ©nocide mĂȘme puisque le lieu a finalement Ă©tĂ© amĂ©nagĂ© en parc de loisirs. Des stĂšles commĂ©moratives, peu Ă©clairantes sur la spĂ©cificitĂ© du gĂ©nocide, ont Ă©tĂ© peu Ă  peu dissĂ©minĂ©es dans le parc : « tout est Ă©gal, dans cet Ă©parpillement des signes, oĂč manque terriblement l’Histoire. » (p. 263) Comme le constate le poĂšte Ritali Zaslavski, « [...] l’absence de monument / est sans doute un monument Ă  quelque chose ». Dans la mesure oĂč elle « rĂ©capitule l’expĂ©rience du dĂ©couvreur de traces » (p. 212), la « littĂ©rature de ravins » est alors, selon les deux auteurs de l’ouvrage, l’espace d’inscription du lieu de la catastrophe, le ravin, et plus encore dans le cas de la poĂ©sie des hĂ©ritiers :

La poĂ©sie des hĂ©ritiers s’ancre dans la matĂ©rialitĂ© des lieux, elle est nĂ©e du silence Ă©loquent des ravins. Ceux qui ont grandi dans l’ignorance complĂšte auscultent ces lieux-tĂ©moins, et ils les font parler. (p. 257)

Contrefaire le canon officiel

8Face Ă  la concurrence d’autres mĂ©moires et au mĂ©canisme de la censure, face aussi Ă  l’inflation de l’histoire officielle, vĂ©ritable « mĂ©moire de substitution », on comprend mieux qu’une « Úre des tĂ©moins7 » telle qu’elle a pu se dessiner Ă  partir de 1961 en Occident n’ait pas pu apparaĂźtre Ă  l’Est. Le canon officiel du rĂ©alisme socialiste, caractĂ©risĂ© par sa fausse transparence et son optimisme, obligeait d’aller contre la volontĂ© d’authenticitĂ© qui caractĂ©rise le tĂ©moignage. A. Épelboin et A. Kovriguina font ainsi Ă©tat d’un Ă©crivain apparemment extĂ©rieur au sujet, du moins peu concernĂ© par la Shoah par balles dans la mesure oĂč il Ă©tait hongrois et avait Ă©tĂ© dĂ©portĂ© Ă  Auschwitz puis Ă  Buchenwald : Imre KertĂ©sz. Il a pourtant mimĂ© dans ses Ɠuvres, en particulier dans Le Refus et dans Être sans destin, le canon rĂ©aliste socialiste qui avait Ă©tĂ© Ă©galement imposĂ© aux pays d’Europe de l’Est sous obĂ©dience soviĂ©tique. Son Ɠuvre doit ĂȘtre lue selon une temporalitĂ© double, celle de la dĂ©portation pendant la guerre et celle de l’aprĂšs, dans la Hongrie de KĂĄdĂĄr.La situation de l’écrivain, Ă  la pĂ©riphĂ©rie de la censure soviĂ©tique8, lui laissait cette marge de manƓuvre dont ne bĂ©nĂ©ficiaient pas les Ă©crivains soviĂ©tiques : pour certains, dont Vassili Grossman, l’équilibre entre le style personnel et l’influence du canon rĂ©aliste socialiste Ă©tait plus dĂ©licat. Or, ce canon devenu incontournable aprĂšs la guerre rĂ©duisit considĂ©rablement la possibilitĂ© de tĂ©moigner d’une catastrophe qui, prĂ©cisĂ©ment, met en cause l’optimisme. La sidĂ©ration produite par la dĂ©couverte des ravins remplis de cadavres, parmi lesquels se trouvaient souvent les proches — les correspondants de guerre Ă©taient d’abord dĂ©pĂȘchĂ©s sur leur lieu natal —, dĂ©terminait un style soit volontairement neutre jusqu’à la sĂ©cheresse, soit heurtĂ©. Chez certains, il Ă©tait maladroit, hĂ©sitant entre la dĂ©ploration grandiloquente et la fidĂ©litĂ© aux canons esthĂ©tiques de l’époque. L’ouvrage d’A. Épelboin et A. Kovriguina, lorsqu’il s’attache dans la seconde partie Ă  analyser les « Ɠuvres-tĂ©moignages », n’élude pas l’aspect contraint et parfois gauche de l’expression poĂ©tique chez certains tĂ©moins. Son ambition n’est pas d’attester de la nĂ©cessaire beautĂ© de ces tĂ©moignages : aprĂšs avoir dĂ©pliĂ© les logiques qui ont conduit Ă  l’occultation de la mĂ©moire littĂ©raire de la Shoah en URSS, le livre conduit Ă  s’interroger sur les poĂ©tiques qui peuvent naĂźtre d’une telle sidĂ©ration, rendue d’autant plus forte chez les tĂ©moins par la proximitĂ© des massacres.

D’oĂč & de quoi tĂ©moigner ?

9PrĂ©cieuse par les textes, en particulier les poĂšmes qui ont Ă©tĂ© traduits le plus souvent pour la premiĂšre fois par A. Epelboin, et que dĂ©couvre le lecteur français non russophone, la seconde partie de l’ouvrage livre ainsi une analyse des poĂ©tiques de ces Ă©crivains du prĂ©sent de la Catastrophe et de l’aprĂšs, qu’ils aient tardĂ© Ă  livrer leur expĂ©rience de l’anĂ©antissement ou qu’ils soient des « enfants de Babi Yar », hĂ©ritiers de parents et de grands-parents dont ils ne font qu’imaginer la trace dans les fosses. Ces Ă©crivains des ravins sont regroupĂ©s selon qu’ils ont Ă©tĂ© tĂ©moins oculaires ou distants des Ă©vĂ©nements, correspondants de guerre venant tĂ©moigner d’un aprĂšs immĂ©diat de la destruction, « restaurateurs de mĂ©moire » (p. 241) lorsque l’exigence testimoniale vient, au cours des annĂ©es 1960, se couler dans une prose dĂ©jouant la vĂ©ritĂ© officielle, ou encore hĂ©ritiers de ce traumatisme (la « gĂ©nĂ©ration 1.5 » selon Susan Suleiman9, comme le rappellent les auteurs). À quelques rares exceptions (Ilya Ehrenbourg, Evgueni Evtouchenko, Vassili Grossman, Anatoli Kouznetsov, AndreĂŻ Platonov), les tĂ©moins rĂ©vĂ©lĂ©s et considĂ©rĂ©s dans ce livre sont inconnus du public français : les poĂštes Lev Rojetskine, Alla Aizenscharf, Roman Levine, jeunes « rescapĂ©s » au destin littĂ©raire brisĂ© ou retardĂ©, les poĂ©tesses Olga AnsteĂŻ et Ludmila Titova, tĂ©moins des massacres, la diariste Macha RolnikaĂŻtĂ© (la seule Ă  avoir connu un succĂšs fulgurant Ă  la parution de son tĂ©moignage Je dois raconter10 en 1965), le poĂšte Pavel Antokolski, Ă©galement correspondant de guerre comme Ilya Selvinski, Lev Ozerov et Boris Sloutski, trĂšs frappĂ© par l’ampleur du gĂ©nocide et l’anĂ©antissement de la culture yiddish11. On rencontre aussi dans ce livre les correspondants de guerre Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg (davantage connu pour Le Livre noir que pour ses poĂšmes marquĂ©s par le souvenir de ses vacances d’enfant Ă  Kiev) ainsi que des Ă©crivains bouleversĂ©s par la Catastrophe comme AndreĂŻ Platonov, le « Kafka russe », Valentin KataĂŻev, Anatoli Rybakov12 et le poĂšte ouzbek Gafour Gouliam. Est aussi mentionnĂ©e la contribution d’Alexandre Galitch, « restaurateur de mĂ©moire » qui trouva dans la chanson poĂ©tique ce que le théùtre lui interdisait, une parole pouvant habilement contourner la censure et qui le plaça du cĂŽtĂ© des dissidents. Enfin, la gĂ©nĂ©ration des hĂ©ritiers d’une catastrophe Ă  laquelle ils n’ont eux-mĂȘmes pas assistĂ© compte des poĂštes comme Naoum Korjavine, Ritali Zaslavski et Iouri Kaplan : leurs Ɠuvres poĂ©tiques sont, comme celles des hĂ©ritiers Ă  l’Ouest, construites autour du vide de la mĂ©moire, mais elles rĂ©vĂšlent Ă©galement de la part de leurs auteurs, « enfant[s] venu[s] du ravin » selon la bouleversante expression du deuxiĂšme, une forte conscience Ă©thique, forgĂ©e par l’indignation devant le mensonge officiel.

L’espace du poĂšme comme horizon du « je » testimonial

10Ce parcours dans la « littĂ©rature des ravins » est, on le voit, dominĂ© par la forme poĂ©tique. En ce sens, il rĂ©interroge de deux maniĂšres les critĂšres occidentaux attribuĂ©s Ă  la littĂ©rature de tĂ©moignage relative Ă  la Shoah. La littĂ©rature des camps s’est nourrie des nombreuses Ɠuvres-tĂ©moignages des dĂ©portĂ©s juifs et politiques et a inscrit Auschwitz comme paradigme global de l’extermination. Le modĂšle du camp tenait lieu de reprĂ©sentation de l’AnĂ©antissement et ne laissait pas de place pour la « littĂ©rature des ravins ». Le mĂ©rite de l’étude d’A. Épelboin et d’A. Kovriguina est d’amener Ă  considĂ©rer un autre modĂšle, non pas concurrent mais auxiliaire Ă  une juste comprĂ©hension de la Shoah et de la figure du tĂ©moin. La LittĂ©rature des ravins saisit la portĂ©e d’un geste testimonial largement mĂ» par ceux qui n’ont pas Ă©tĂ© les victimes du gĂ©nocide et, de plus, rĂ©flĂ©chit les configurations gĂ©nĂ©riques propres Ă  la littĂ©rature de la Shoah en reconsidĂ©rant la portĂ©e du genre poĂ©tique, refuge d’un « je » qui ose tĂ©moigner en rĂ©action Ă  la pression du « nous » collectif imposĂ© par l’idĂ©ologie officielle. À lire ce corpus issu d’archives encore difficilement accessibles en ex-URSS, on prend toute la mesure de l’ambition vĂ©ridictionnelle et Ă©thique de la poĂ©sie — ce que les travaux critiques n’ont pas toujours suffisamment mis en valeur13. Pour le tĂ©moin, parfois lui-mĂȘme rescapĂ©, la littĂ©rature, dans une culture slave fĂ©rue de poĂ©sie, est l’espace d’inscription privilĂ©giĂ© de la Catastrophe ; elle est mĂȘme « un appel Ă  restituer la pensĂ©e lĂ  oĂč elle a Ă©tĂ© abolie » (p. 21). Par des rĂ©seaux d’images et une rythmique liĂ©e Ă  une forme-sujet, la poĂ©sie creuse un tombeau pour les disparus sans sĂ©pultures ; elle contre le canon rĂ©aliste socialiste et rĂ©affirme la portĂ©e autrement politique et engagĂ©e de la littĂ©rature.

11MalgrĂ© des formulations parfois Ă©tranges attestant de compromis avec la censure, malgrĂ© l’occultation des victimes juives derriĂšre l’évocation du peuple soviĂ©tique dans son ensemble, les premiers essais d’une autre littĂ©rature de tĂ©moignage cherchaient leur voie entre l’affirmation d’un « je » (« J’AI VU CELA ! » Ă©crit Selvinski) et la soumission aux impĂ©ratifs du « nous » collectif calquĂ© sur l’histoire officielle :

C’est le « nous » factice d’une communautĂ© malmenĂ©e, privĂ©e du droit Ă  la subjectivitĂ©, mais qui veut bien croire Ă  sa gloire et Ă  son unitĂ©, motifs soigneusement distillĂ©s par les mĂ©dias et les livres courants. [
] L’écrivain soviĂ©tique se doit de parler d’un autre « nous », glorieux et triomphant, masque d’une collectivitĂ© fantasmĂ©e inventĂ©e par l’État, dont il est Ă  la fois l’expression et l’otage. (p. 169‑170)

Témoigner comme non-rescapé : un impératif éthique

12La grande prĂ©occupation des annĂ©es 1960, lorsqu’apparaĂźt la majoritĂ© de ces tĂ©moignages poĂ©tiques, Ă©tait de faire connaĂźtre malgrĂ© tout14 une vĂ©ritĂ© historique longtemps tue et atrophiĂ©e et de rĂ©veiller « la mĂ©moire hĂ©bĂ©tĂ©e / recroquevillĂ©e au fond de l’ñme / [et qui] dort » (Lev Rojetskine). La tonalitĂ© nerveuse de nombre des poĂšmes des ravins, mĂȘme lorsqu’ils glissent vers le registre Ă©pique ou l’invocation pathĂ©tique, confirme une telle injonction Ă©thique. Ainsi de ces vers martelĂ©s par Ludmila Titova qui obligent celui qui ne veut rien savoir des massacres Ă  voir les images de la dĂ©solation :

Je vous les montrerai vivants,
Je montrerai les miséreux, les estropiés,
Les inconnus, ceux dont je savais les noms,
Tous ceux qui ont suivi le chemin des tourments

Jusqu’à la nuit, les balles les ont fauchĂ©s,
Pour recommencer dùs le lendemain

Sous le feu une vieille femme criait :
Messie, que tu tardes à venir !

Et un vieillard recouvrant d’un chiffon
Son Ăąme qui tremblait au vent,
Voulut en mourant appeler AdonaĂŻ,
Mais n’eut que le temps de dire : « Écoute  »

13La syntaxe plus heurtĂ©e, le vers parfois libre (phĂ©nomĂšne rare en Russie), l’énumĂ©ration de plus en plus lapidaire de ce qui a disparu avec l’extermination, la crispation sur un passĂ© rĂ©volu qui ne renaĂźtra plus, le constat d’une impossibilitĂ© de parler de ce qu’on n’a pas soi-mĂȘme vĂ©cu : tout concourt dans cette poĂ©sie dĂ©sarticulĂ©e et bĂ©gayante, vindicative par sursauts, Ă  Ă©noncer une catastrophe qui Ă©chappe Ă  la formulation, Ă  la nomination alors mĂȘme qu’elle a eu lieu sous le regard des Ă©crivains-tĂ©moins.

14La littĂ©rature des ravins a Ă©tĂ© essentiellement le fait de tiers (bystanders) chargĂ©s de parler pour les disparus jusqu’à l’identification dĂ©chirante car coupable au double assassiné : « Je suis recouvert par le sort des Juifs », avoue ainsi Naoum Korjavine, Ă©vacuĂ© Ă  temps de Babi Yar Ă  l’ñge de quinze ans. À ce sentiment de culpabilitĂ© s’ajoute la conscience brutale de la faiblesse des mots Ă  dire l’impensĂ©, comme le constate Ilya Selvinski :

Mais je reste en silence au bord de la tombe effrayante.
Que peuvent ici les mots ? Ils tombent en poussiÚre.
Il fut un temps oĂč je chantais l’aimĂ©e,
Les trilles du rossignol.

15Le « je » poĂ©tique se retourne ici contre le lyrisme innocent et Ă©nonce la dissolution de la diction d’alors en mĂȘme temps que sa propre vanitĂ©. Qu’il soit ou non d’origine juive, le tĂ©moin hĂ©ritant d’un passĂ© qui lui appartient sans qu’il en ait pourtant fait lui-mĂȘme l’expĂ©rience destructrice articule une « parole nouĂ©e, exigĂ©e et interdite, parce que trop longtemps rentrĂ©e, arrĂȘtĂ©e dans la gorge et qui vous fait Ă©touffer, perdre la respiration, vous asphyxie, vous ĂŽte la possibilitĂ© mĂȘme de commencer15 », comme l’écrivait une autre hĂ©ritiĂšre, Sarah Kofman, dans Paroles suffoquĂ©es en 1987. L’incapacitĂ© Ă  tĂ©moigner dans un rĂ©gime politique qui interdit et réécrit tout tĂ©moignage insoumis ajoute Ă  l’impuissance du tĂ©moin absent : elle renouvelle le paradoxe d’une littĂ©rature de tĂ©moignage Ă©crite par ceux qui n’ont justement Ă©tĂ© que les tĂ©moins ou ne l’ont pas mĂȘme Ă©tĂ©16. Reste Ă  celui encore en vie d’ĂȘtre

celui qui a les yeux ouverts en face de l’Histoire et se fonde en Ă©ternitĂ© pour Ă©lever, tout Ă  la fois Ă  travers son moi singulier et l’évĂ©nement collectif, un chant qui tente de restituer l’homme au-delĂ  de son malheur17.

16La singularité étranglée devant la masse anonyme reposant au fond des ravins définit une tonalité endeuillée, « le bourdon effroyable du désastre », comme sous la plume de Ludmila Titova :

Au-dessus des bonheurs vagues et des catastrophes,
Comme s’il Ă©tait le signe de mon destin enragĂ©,
Un point d’orgue soulĂšve son sourcil Ă©tonnĂ©
Sur la note de la douleur.
Et le son en perdure et rĂšgne sur tout,
Un son unique, comme si désormais
N’existaient plus ni thùmes ni couleurs,
Mais seulement la douleur sans remĂšde.

17Bien que l’accent du chagrin soit dĂ©sormais monocorde, tel un cri reliant les engloutis et leurs Ă©chos-tĂ©moins, le chƓur endeuillĂ© est cet Ɠil et cette voix qui rĂ©sistent Ă  la dĂ©sespĂ©rance et au silence de l’oubli, celui du monde englouti « des nappes blanches et des verres du sabbat » (Boris Sloutski).


***

18Si l’ouvrage d’Annie Epelboin et Assia Kovriguina ne s’attarde pas sur l’aspect proprement thĂ©orique de la littĂ©rature de tĂ©moignage, l’approfondissement critique des textes qu’il exhume de l’oubli offre une rĂ©flexion dense sur l’interaction entre littĂ©rature et politique au cƓur du xxe siĂšcle dans le creuset du soviĂ©tisme. Le point de vue dĂ©centrĂ© qu’il propose au lecteur favorise une perception renouvelĂ©e de la littĂ©rature de la Shoah et du genre poĂ©tique en particulier. Les rĂ©fĂ©rences critiques couvrent autant le champ strict de la littĂ©rature testimoniale (A. Dayan-Rosenman, L. Jurgenson, Ph. Mesnard, M. Nichanian) que l’exĂ©gĂšse d’un corpus plus large au moyen de renvois bienvenus Ă  Jean Starobinski, Nicole Loraux ou Paul RicƓur. La comprĂ©hension de la « littĂ©rature des ravins » s’élargit en effet de ces rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă  l’objet historique : celles-ci rĂ©intĂšgrent dans la littĂ©rature mondiale les textes des ravins, Ă©mouvants dans leur effort Ă  crier ce qui est tu, beaux dans leurs esthĂ©tiques singuliĂšres qui reconfigurent Ă  chaque fois ce qu’on a cru savoir de la catastrophe. En joignant la nĂ©cessitĂ© de considĂ©rations historiques Ă  l’examen attentif et sensible des textes, cet essai Ă  quatre mains, passionnant et fort bien Ă©crit, ouvre enfin la voie Ă  des complĂ©ments18 sur la littĂ©rature des ravins Ă©crite en yiddish ou bien en russe, mais publiĂ©e en IsraĂ«l.