
Lâarchive de lâexception littĂ©raire : une logique de la littĂ©rature dans le discours philosophique français aprĂšs 1950
La parution de cet article sâaccompagne dâun entretien avec Guillaume ArtousâBouvet, Ă lire dans lâAtelier de thĂ©orie littĂ©raire : La logique des discours
« Lâexception est une espĂšce de lâexclusion. Elle est un cas singulier qui est exclu de la norme gĂ©nĂ©rale. Mais ce qui caractĂ©rise proprement lâexception, câest que ce qui est exclu nâest pas pour autant absolument sans rapport avec la norme ; au contraire, celleâci se maintient en relation avec elle dans la forme de la suspension. La norme sâapplique Ă lâexception en se dĂ©sappliquant Ă elle, en sâen retirant. LâĂ©tat dâexception nâest donc pas le chaos qui prĂ©cĂšde lâordre, mais la situation qui rĂ©sulte de sa suspension. En ce sens lâexception est vraiment, selon son Ă©tymologie, prise dehors (ex-capere) et non pas simplement exclue1. »
Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue
1Engager cette recension avec une citation de Giorgio Agamben, câest souligner Ă la fois lâinstabilitĂ© gĂ©nĂ©rique du travail qui nous occupe ici, dâoĂč il tire sa force, mais aussi ses zones dâombre, qui seraient autant de possibles faiblesses. En effet, lire en premier lieu un titre comme « LâException littĂ©raire », câest se remĂ©morer une sĂ©rie de discussions sur le statut de la littĂ©rature, que lâauteur rĂ©articule autour de la question fondamentale : « Quâestâce que la littĂ©rature2 ? ». La Parole muette semble Ă cet Ă©gard le modĂšle le plus proche du travail de Guillaume Artous-Bouvet, ce « livre de RanciĂšre, qui nous paraĂźt une tentative remarquable de penser historiquement les avatars du statut de la littĂ©rature, Ă travers les discours qui nâont cessĂ© de la (re)fonder » (p. 119). En note de cet italique, lâauteur nous livre cependant un dĂ©tail important de son projet :
Notre propre travail nous paraĂźt se diffĂ©rencier sur ce point de celui de RanciĂšre en ce quâil cherche Ă se distraire de lâhistoire du statut de la littĂ©rature, pour en dĂ©finir la logique (qui nâest rien dâautre quâune logique des discours). (n. 13, p. 289)
2Ce quâillustre encore la citation de G. Agamben, câest la question du corpus. En effet, en reconstituant une sĂ©rie de discours philosophiques qui viennent saisir la littĂ©rature dans sa singularitĂ©, comprise comme une « mise en exception » (p. 8), lâauteur procĂšde luiâmĂȘme Ă une mise en exception du discours sur la littĂ©rature dans le corpus des auteurs Ă©voquĂ©s. Aussi lâusage de cette notion estâil liĂ© en grande partie Ă la discussion du statut dâexception dans les domaines du droit et de la philosophie politique. Ceci nous permet de comprendre une modalitĂ© de lâĂ©criture du livre, qui consiste en la mise en exception sĂ©rielle de « moments » (p. 24), dâarchives3, dans le corpus de chaque auteur (Paul RicĆur, JeanâPaul Sartre, JeanâFrançois Lyotard, Jacques Derrida, Gilles Deleuze), qui appartiennent tous les cinq au « moment philosophique français » (p. 7) que lâauteur fait commencer avec Sartre Ă partir de 19504. LâinstabilitĂ© gĂ©nĂ©rique dont il est ici question est donc bien un problĂšme de dehors discursif : il sâagit de poser la question de la captation du discours de lâautre par excellence, soit la littĂ©rature, par la philosophie. Ce mouvement de captation se rejoue dans le livre de G. Artous-Bouvet, entre la littĂ©rature, la philosophie et notamment lâanthropologie. Citer, câest enfin poser la question de lâarticulation (articulation des parties, des chapitres, de la syntaxe de lâouvrage). Ce livre superpose les citations : du texte littĂ©raire, du texte philosophique, de lâoriginal dans la traduction, du mĂ©tadiscours. On peut ainsi comprendre lâensemble de ce travail comme une rĂ©flexion en pratique sur le rĂŽle de la citation dans la diversitĂ© des rĂ©gimes de commentaire. De ce point de vue, le modĂšle mis en avant est bien plus « inscriptif » quâ« hermĂ©neutique5 », pour reprendre la propre terminologie de lâauteur. Ă nous, donc, de chercher Ă saisir la logique de lâarticulation de ces corpus, de ces discours, de ces citations, tel que lâauteur nous en propose la lecture.
Partie IÂ : Quelques lignes de force & une lecture alternative
3ConsidĂ©rant les enjeux de ces questions (corpus, dehors, articulation), il sâagit pour nous de rendre compte de la possibilitĂ© de lectures alternatives de lâouvrage. Il apparaĂźt quâen faire un rĂ©sumĂ© linĂ©aire nâest ni pertinent, ni rĂ©ellement possible (si ce nâest en paraphrasant le texte) : recenser lâouvrage de G. ArtousâBouvet serait au contraire faire lâeffort de cette reconstruction du sens que nous avons Ă©voquĂ©e plus haut, et qui nous force Ă interroger le mĂ©canisme de la dissĂ©mination de la logique de lâexception dans le texte en diverses lignes de force.
Un premier fil conducteur : le texte de Proust
4La premiĂšre de ces lignes dâintensitĂ© dans lâouvrage tient Ă lâanalyse de la Recherche : Proust permet Ă G. ArtousâBouvet de donner de la cohĂ©rence Ă sa rĂ©flexion, par la confrontation continue des thĂ©ories de lâexception avec la singularitĂ© du texte littĂ©raire. Lâouvrage oscille ainsi dans chacune de ses parties entre lâĂ©tude prĂ©cise de configurations discursives, et la mise en Ćuvre dâune pensĂ©e qui dĂ©passe cette analyse pour sâĂ©laborer dans la lecture des Ćuvres. De cette maniĂšre, nous pouvons procĂ©der Ă un repĂ©rage, dans le texte, des occurrences de lâĆuvre proustienne : lâauteur occupe une place importante dans la premiĂšre partie de lâouvrage, oĂč il fait lâobjet dâune double analyse, entre le commentaire de RicĆur et sa reprise critique par G. ArtousâBouvet Ă partir de la lecture de Temps et rĂ©cit. De fait, la lecture ricĆurienne sâappuie avant tout sur lâaporĂ©ticitĂ© du temps, câestâĂ âdire le fait quâen dernier lieu il enveloppe le sujet, et est donc inobjectivable. Il sâagit pour le philosophe de montrer en quoi la poĂ©tique du rĂ©cit est une approche spĂ©cifique des apories de la temporalitĂ© : par la configuration du rĂ©cit (soit la synthĂšse de lâhĂ©tĂ©rogĂšne), la narration rend compte de lâexpĂ©rience aporĂ©tique du temps, entre temps phĂ©nomĂ©nologique et temps cosmologique, entre temps totalisĂ© et temps irreprĂ©sentable. La lecture de Paul RicĆur se tient alors dans la tension duelle de la Recherche, entre lâapprentissage des signes et la trouvaille finale dâun Temps rĂ©vĂ©lĂ©, entre la puissance configurante du rĂ©cit et son impossibilitĂ© Ă contenir le temps. Dans cette lecture, la puissance configurante du rĂ©cit est permise par la solution stylistique technique de la mĂ©taphore et par la solution complĂ©mentaire dâune optique6, tandis que lâimpossibilitĂ© de sortir du Temps qui enveloppe le sujet tient Ă la distance qui demeure entre lâerrance et la vĂ©ritĂ©. G. ArtousâBouvet, cependant, voit dans le tiret de la derniĂšre phrase de la Recherche (« â dans le Temps ») la marque stylistique de la division du temps et de sa « puissance de discontinuité » (p. 62), Ă lâinverse de RicĆur qui comprend la distance entre le dĂ©but et la fin de la Recherche comme une distance traversĂ©e. Le philosophe insiste donc sur la valeur liante du Temps, sa valeur de localisation : le temps apparaĂźt « comme le dimensionnel continu dâun milieu qui donne sa ââplaceââ aux hommes » (p. 64). Ă lâinverse, G. ArtousâBouvet choisit dâinsister sur la dimension dâarticulation du texte de Proust : lâarticulation se diffĂ©rencie ici de la configuration ricĆurienne, et les derniĂšres lignes de la Recherche lâexcĂšdent comme signe (la promesse dâĆuvre, celle de Marcel qui nâest pas Proust) et comme dislocation syntaxique (« â dans le Temps » : le temps exorbitĂ© du roman)7.
5Sâil nâest pas convoquĂ© dans la partie concernant Sartre, Proust rĂ©apparaĂźt plus longuement dans la rĂ©flexion consacrĂ©e Ă Lyotard et les violences du discours : reprenant, pour illustrer sa conception du figural, lâanalyse de la Recherche, G. ArtousâBouvet oppose Ă lâapproche ricĆurienne lâidĂ©e selon laquelle le principe dâexception est en luiâmĂȘme un acte de violence, fondateur dâun ordre du discours, dâune diffĂ©rence entre discours du rĂ©cit et discours thĂ©orique. DĂ©finie Ă partir de la pensĂ©e lyotardienne du diffĂ©rend, cette violence effectue un mouvement de retour Ă lâintĂ©rieur du texte, sous la forme dâune figure du discours. Reprenant la dĂ©finition du figural de Laurent Jenny8 comme ce qui marque lâĂ©vĂ©nementialité (lâactualisation) du langage (p. 148), G. ArtousâBouvet propose de nommer figure ce qui dans le texte nous ouvre Ă la dimension du figural. Le figural devient ainsi Ă la fois lâespace dâune violence dirigĂ©e contre la traditionnalitĂ© du langage, et le lieu dâune configuration temporelle dont lâĂ©criture proustienne est exemplaire.
6Dans le chapitre treize (de la cinquiĂšme partie), G. Artous-Bouvet prend pour point de dĂ©part la dĂ©claration de Proust dans Le Temps retrouvĂ© selon laquelle la littĂ©rature dirait la vĂ©ritĂ© de la vie (p. 222) : loin de reproduire les Ă©lĂ©ments connus de la vie quotidienne, lâart serait une « puissance dâĂ©claircissement » (p. 227) propre Ă nous permettre de dĂ©passer la nature informe du simple vĂ©cu. La question reste cependant posĂ©e pour G. ArtousâBouvet de savoir ce que Proust entend par la vie « vraie », ou la vie vĂ©ritable. Sur ce point prĂ©cis achoppe alors une double lecture de lâĆuvre proustienne, Ă la fois comme crĂ©ation romanesque et comme rĂ©flexion thĂ©orique (philosophique), qui sous-tend la possibilitĂ© dâun diffĂ©rend originaire de lâĂ©criture dans la Recherche (dĂ©jĂ Ă©voquĂ© sous les dehors du figural dans la troisiĂšme partie de lâouvrage). Ainsi â et lâauteur convoque en ce point la rĂ©flexion de Deleuze dans Proust et les signes â, lâauteur de la Recherche composerait une « image de la pensĂ©e qui sâoppose Ă la philosophie » (p. 233), en ce que la quĂȘte de vĂ©ritĂ© chez Proust nâest que la violence originaire qui force lâĂ©crivain Ă penser, dans le rĂ©gime dâune surpuissance propre au poĂšte. DĂšs lors, la vĂ©ritĂ© proustienne nâapparaĂźt plus que dans le temps retrouvĂ©, qui excĂšde hiĂ©rarchiquement tous les autres. Or, Guillaume Artous-Bouvet voit justement dans cette dĂ©termination hiĂ©rarchique deleuzienne du temps proustien, dans laquelle se joue la supĂ©rioritĂ© du rĂ©gime spirituel de lâart sur la vie vĂ©cue, la manifestation de ce diffĂ©rend par lequel la Recherche est arraisonnĂ©e par la lecture philosophique, dans un rĂ©gime de dĂ©sĂ©quilibre que la pensĂ©e de Michel Henry vient mettre en perspective.
7Ă cette Ă©tape de la recension sâexprime ainsi plus clairement la nĂ©cessitĂ© dâune lecture seconde du travail de G. ArtousâBouvet : la convocation rĂ©pĂ©tĂ©e du texte proustien permet en effet Ă lâauteur de faire entrer en dialogue les diffĂ©rents philosophes qui composent le corpus de son analyse, passant outre une organisation du texte qui laissait supposer une succession dâĂ©tudes monographiques.
RicĆur rĂ©apparaissant
8Lâautre rĂ©fĂ©rence rĂ©guliĂšrement convoquĂ©e dans les diffĂ©rentes parties de lâouvrage est celle de RicĆur : situĂ© en premiĂšre position dans lâarchitecture du livre, RicĆur entre en dialogue avec les quatre autres philosophes grĂące au fil conducteur proustien. Sâil est inutile ici de revenir sur la premiĂšre partie de lâĂ©tude, il convient cependant dâaccorder toute notre attention au chapitre quatre, dans lequel Guillaume Artous-Bouvet Ă©tablit une corrĂ©lation entre la conception du soi et la dĂ©finition du littĂ©raire chez Sartre et chez RicĆur. Lâauteur pose en effet la question du soi chez RicĆur, et celle de lâĂ©gologie phĂ©nomĂ©nologique chez Sartre. Il souligne dans sa lecture la rigoureuse correspondance des apories de lâidentitĂ© sartrienne avec les rĂ©ponses littĂ©raires ricĆuriennes : la rĂ©flexivitĂ© et lâĂ©nonciation du je (par la voix) ; la temporalitĂ© de lâidentitĂ© et lâidentitĂ© narrative (par le rĂ©cit) ; lâidentitĂ© singuliĂšre et lâidentitĂ© Ă©narrative (par le commentaire). Cette conception du soi comme endurance (du rĂ©cit et donc de lâidentitĂ©) chez RicĆur sâoppose cependant Ă la « crise radicale du soi » (p. 85) chez Sartre. De son cĂŽtĂ© Sartre, dans La transcendance de lâego, se situe en amont de lâunitĂ© ricĆurienne. En refusant la piste dâun Je transcendantal, Sartre dĂ©finit la conscience par lâintentionnalitĂ©, « constitutivement extatique » (p. 86). En dâautres termes : « je ne suis rien dâautre que ce que je, Ă chaque fois, cherche Ă ĂȘtre » (p. 86). Ă cette mĂȘme place, lâunitĂ© de lâidentitĂ© Ă soi est assurĂ©e par le rĂ©cit chez RicĆur. Lâextase se dĂ©finit chez Sartre comme une nouvelle comprĂ©hension de lâĂ©pochĂš husserlienne, non plus gratuitĂ© de la dĂ©cision intellectuelle et savante, mais angoisse transcendantale et empirique : câest lâabysse de la question « Qui suis-je ? ». Chez RicĆur, la lourdeur de contenu de lâidentitĂ© ne peut sâassurer que par un parcours de lâaction, qui contrecarre le risque dâanarchie, tandis que la possibilitĂ© du rĂ©cit se dĂ©finit diffĂ©remment chez Sartre. Lâenjeu commun chez les deux auteurs est donc la possibilitĂ© de lâunitĂ© dâune vie dâhomme, possibilitĂ© donnĂ©e par le rĂ©cit chez RicĆur, et par le commentaire chez Sartre (dans Situations I, Sartre oppose le rĂ©cit au roman, comme la conjonction consciente du divers temporel dâun cĂŽtĂ©, et comme la « nĂ©antisation constante qui traverse la conscience et qui divise le temps vĂ©cu en une multiplicitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšne de faits » (p. 90) de lâautre).
9Cette question du sujet en proie Ă lâutilisation contrastĂ©e de la mimĂšsis nâest pas reprise telle quelle dans la partie suivante, sur Lyotard. La confrontation des deux auteurs est pourtant pour Guillaume Artous-Bouvet lâoccasion de mettre une nouvelle fois en question la stabilitĂ© trompeuse de la mĂ©taphore ricĆurienne, lorsquâil lâoppose Ă une thĂ©orie de la narration comme violence fondatrice et souveraine de la Raison. Ainsi, cette troisiĂšme partie trouve son fil conducteur dans le dialogue instaurĂ© entre RicĆur et Lyotard autour de la configuration du rĂ©el par sa mise en rĂ©cit. Pour Lyotard, dans la mise en Ćuvre dâune telle configuration se manifeste un diffĂ©rend, une « diffĂ©rentialitĂ© agonale qui prĂ©side Ă la construction de tout discours » (p. 163) et qui pourrait ĂȘtre lâautre nom de lâexception. Ainsi le figural, comme un impensĂ© du discours grĂące auquel la violence peut jouer son rĂŽle fondateur, permet de comprendre plus prĂ©cisĂ©ment le dĂ©ploiement de la Raison dans le rĂ©cit. Prenant appui sur les textes de Clausewitz et CĂ©line, G. ArtousâBouvet met Ă jour la particularitĂ© de lâĆuvre cĂ©linienne, dans laquelle justement la guerre se prĂ©sente comme dĂ©nuĂ©e de toute trame narrative, de tout sens : CĂ©line, en faisant au corps (au sensible) une place importante, fait violence Ă lâanalytique de la violence proposĂ©e par Clausewitz dans De la guerre, et rompt avec la tradition moderne du rĂ©cit gouvernĂ© par la Raison, qui organise les faits dans une trame qui leur donne un sens.
10Le dialogue, dans la quatriĂšme partie, se poursuit autour de la question de la mort et des limites du langage, soit autour de la question de lâarticulation du rĂ©cit. Dans un article de Foucault, qui sâinspire en partie de Blanchot, « Le langage Ă lâinfini », G. ArtousâBouvet trouve la dĂ©finition suivante du rapport du langage Ă la mort :
La mort se donne [âŠ] comme la limite spĂ©culaire du langage : limite Ă laquelle il se heurte sans cesse, comme Ă cela quâil ne peut pas dire ; limite Ă partir de laquelle, pourtant, il trouve la ressource de se rĂ©flĂ©chir comme langage, câest-Ă -dire de sâillimiter. (p. 177)
11Ceci lui permet dâintroduire la dialectique ricĆurienne entre la mort et lâĂ©ternitĂ© dans le temps humain. « Tout homme vit son propre temps comme partagĂ©, pour ainsi dire, entre la promesse de la mort et celle, converse, de lâĂ©ternité » (p. 178) : ces deux termes, deux confins, sont la forme littĂ©raire de la question de la temporalitĂ© pour RicĆur. Ce partage en deux extrĂȘmes rend le temps rĂ©citable. Cette double limite relĂšve de lâirreprĂ©sentabilitĂ© du temps et fait signe vers lâautre du temps auquel le rĂ©cit aspire, se portant Ă ses propres limites : lâirreprĂ©sentable, le mythe. Cette limite est cependant mise en perspective dans la derniĂšre partie de lâouvrage, qui explore la pensĂ©e dâun Deleuze attachĂ© Ă lâidĂ©e dâune dynamique des forces vitales dĂ©bordant la possibilitĂ© dâune reprĂ©sentation configurante de lâexistence : loin de sâen tenir Ă lâordre temporel vĂ©hiculĂ© par la mimĂšsis ricĆurienne, lâĂ©crivain-type deleuzien (tel Kafka) se rĂ©alise dans lâexcĂšs des forces de vie dans le langage, qui devient un support rhizomatique traversĂ© par dâinnombrables flux en mouvement continu.
12Le second fil conducteur que constitue RicĆur nous permet ainsi dâavancer lâhypothĂšse dâune mise Ă distance continue de lâexception littĂ©raire ricĆurienne dans lâouvrage. ConvoquĂ© au seuil du livre comme lâauteur qui nous introduit Ă la question de lâexception, RicĆur, dans ses diverses rĂ©apparitions, voit la stabilitĂ© de sa pensĂ©e mimĂ©tique menacĂ©e par la violence du diffĂ©rend lyotardien, la fragmentation de lâanthropologie sartrienne, le silence de la mort dans la pensĂ©e blanchotienne et le vitalisme excessif de Deleuze.
Partie IIÂ : Lâexception Ă venir
13Nous avons jusquâĂ prĂ©sent exposĂ© les thĂšses de lâauteur, ainsi que le fonctionnement complexe de sa stratĂ©gie dâĂ©criture, entre le commentaire doxographique et la confrontation des textes. Il nous reste Ă nous demander quelle est la place rĂ©elle qui est faite Ă la notion dâexception dans lâouvrage, et Ă montrer la singularitĂ© de la lecture qui en est proposĂ©e, en la confrontant Ă dâautres interprĂ©tations de lâexception qui jalonnent lâespace du dĂ©bat intellectuel aujourdâhui.
La thĂšse de lâ« exception littĂ©raire »
14« De nâĂȘtre rien, que cet Ă©trange objet dont un regard dĂ©cide », la littĂ©rature courrait Ă sa perte, entrerait en sa mort, sâachĂšverait dans un adieu. Câest ce diagnostic sans appel Ă©tabli par des chercheurs aussi divers que William Marx, Antoine Compagnon ou Tzvetan Todorov (p. 5â6) que lâouvrage de G. Artous-Bouvet nous permet dâinterroger. Dans le rapport de lâobjet littĂ©raire Ă ce regard qui lui confĂšre son statut se jouerait un sacre, un sacre littĂ©raire, proclamant un Ă©tat dâexception de la littĂ©rature, dans lequel la philosophie souveraine imprimerait Ă la littĂ©rature sa loi, pour, dans un mouvement dâabsolutisation, dâautonomisation et de sĂ©paration, lui donner (volontairement ou involontairement) la mort. Câest donc Ă lâĂ©tude de ce statut « sacré » de la littĂ©rature que lâouvrage sâattache, pour en mettre Ă jour les mĂ©canismes. Il sâagit ainsi pour lâauteur dâassumer une part de notre histoire littĂ©raire, en prĂ©levant dans ce moment philosophique français les Ă©lĂ©ments constitutifs Ă ses yeux dâune archive, qui devient le point dâancrage de sa rĂ©flexion :
Notre hypothÚse, dans cet ouvrage, est la suivante : le moment philosophique français, en sa cohérence archivique, confÚre aux textes littéraires une objectivité spécifique, et paradoxale, qui correspond à une mise en exception. (p. 8)
15Par cette mise en exception, les Ćuvres littĂ©raires font lâobjet dâun savoir problĂ©matique, liĂ© Ă la configuration historique complexe des textes : « Nous dĂ©crirons comme sacre de la littĂ©rature cette dĂ©termination historique spĂ©cifique » (p. 9). La littĂ©rature comme objet de ce sacre est une littĂ©rature sous condition (« elle reçoit son sacre des autres discours », p. 9), elle « sâaccomplit comme rĂ©vĂ©lation du langage » (p. 10), amorçant alors son mouvement vers les deux ententes langagiĂšres que sont le logos heideggĂ©rien et le textualisme, et devient le lieu oĂč sâĂ©nonce, de maniĂšre contradictoire, la vĂ©ritĂ© de la vie. DĂ©terminer dans quelles conditions le triple mouvement de cette sacralisation se dĂ©ploie implique alors une relecture de lâarchive, trĂšs diffĂ©rente du travail menĂ© par François Cusset sur la constitution outre-atlantique du corpus de la French Theory9. G. Artous-Bouvet propose de faire lâhistoire du moment philosophique français en lâarticulant autour de la question du sacre littĂ©raire. Il sâagit pour lui de montrer comment les auteurs Ă©tudiĂ©s, en proposant une reprise critique de lâhĂ©ritage phĂ©nomĂ©nologique allemand, en interrogeant la science dans son rapport Ă la crĂ©ation et le concept dans son rapport Ă lâaction, et en posant la question dâune Ă©criture philosophique qui puisse relever le dĂ©fi du « mouvement des formes » (p. 13), entrent avec la littĂ©rature dans un rapport dâhybridation, dans lequel les discours sont intriquĂ©s, comme tissĂ©s les uns dans les autres, sans pour autant quâils se confondent. Faire lâhistoire de ce corpus singulier, câest alors tout ensemble reconsidĂ©rer lâhistoire de la littĂ©rature comme un mouvement qui la conduit Ă sa perte par la sacralisation, et interroger Ă nouveaux frais lâhistoire de la philosophie par le biais de ces rĂ©gimes nouveaux dâinscription des textes, comme une histoire discontinue et textuelle. Le projet de lâauteur sâĂ©nonce donc comme une archĂ©ologie seconde, la philosophie française aprĂšs 1950 Ă©tant dĂ©jĂ en elle-mĂȘme une reprise archĂ©ologique de lâhistoire de la philosophie. Par cette archĂ©ologie, lâhistoire du statut dâexception de la littĂ©rature devient un objet de savoir, re-constituĂ© par le discours de lâauteur : « [...] la thĂšse de lâexception littĂ©raire ne constitue ainsi rien dâautre que le rĂ©sultat de la reconstruction, par notre propre discours, dâune configuration Ă©poquale singuliĂšre » (p. 21â22), sous la forme de cinq archives de la logique des discours philosophiques sur la littĂ©rature, dont lâouvrage sâapplique Ă dĂ©terminer les conditions de possibilitĂ©.
16Ces cinq archives permettent dâĂ©tudier les avatars de la notion dâexception littĂ©raire Ă travers diffĂ©rents rĂ©gimes de commentaire. Le premier est le rĂ©gime « HermĂ©neutique » : dans ce cas, tout discours appartient au Discours (logos), y compris la littĂ©rature. Le commentaire est Ă©galement un phĂ©nomĂšne discursif, et il sâorganise en deux branches : a) lâhermĂ©neutique, soit la recollection du sens, par laquelle on rĂ©vĂšle ce qui est caché ; il sâagit ici dâun travail sans fin ; b) lâhermĂ©tique, autre type de commentaire sans fin, mais non pas positif : car il rĂ©pĂšte le dĂ©faut du discours littĂ©raire. Le deuxiĂšme rĂ©gime de commentaire est « Analytique » : le commentaire y est conçu comme un mĂ©tadiscours, Ă la fois rĂ©flexif et sĂ©parĂ© du discours quâil commente. Il assume dâune part la dĂ©totalisation de lâexistence et synthĂ©tise dâautre part une recomposition totalitaire du texte. Le troisiĂšme rĂ©gime de commentaire est « Agonistique » : dans ce rĂ©gime de commentaire, lâunitĂ© du Discours nâest plus garantie. Le logos se dĂ©ploie alors comme un diffĂ©rend, aussi bien entre les discours quâentre un discours et son mĂ©tadiscours, et le dialogisme nâest possible que lorsquâun discours se plie aux rĂšgles dâun autre. Dans le diffĂ©rendcependant, le discours littĂ©raire est figural, en ce quâil articule le discours Ă son altĂ©ritĂ© la plus radicale. La figure est lâincarnation de cet autre radical, qui est en vĂ©ritĂ© le silence mĂȘme du discours : dans ce rĂ©gime de commentaire, aucun mĂ©tadiscours ne peut plus avoir lieu. Le quatriĂšme rĂ©gime de commentaire est « Inscriptif » : le discours nây est que la reprĂ©sentation actuelle du texte, ce qui signifie quâaucun commentaire nâest possible, mais seulement la mise en jeu des significations du texte, ce que Guillaume Artous-Bouvet appelle son inscription (p. 268â269). La littĂ©rature y assure le maximum du textuel, tandis que la philosophie essaye par tous les moyens de conjurer sa propre textualité : lâinscription consiste ainsi Ă accomplir le texte littĂ©raire comme philosophique et vice-versa. Le cinquiĂšme rĂ©gime de commentaire, enfin, est « CrĂ©atif » : il marque, lui aussi, lâimpossibilitĂ© du commentaire. La littĂ©rature est alors dĂ©finie comme extĂ©rieure au discours : « la littĂ©rature est [âŠ] excĂšs pur, sur le mĂ©tadiscours comme sur son propre statut » (p. 270). Dans ce cadre, il ne peut y avoir face Ă lâĆuvre quâune rĂ©âaction. Celleâci peut ĂȘtre de lâordre du silence, pour ne pas rĂ©duire lâĆuvre, de lâordre de la stimulation du texte pour la pensĂ©e, de lâordre dâune nouvelle crĂ©ation (Ă©crire Ă son tour « de » la littĂ©rature).
Lecture(s) de lâexception
17Cet ouvrage, peut-ĂȘtre estâil besoin de le rappeler ici, est la réécriture dâune thĂšse soutenue en 2007 concernant le « statut de la littĂ©rature dans le discours philosophique français aprĂšs 1950 ». Le passage dâune rĂ©flexion en termes de statut, qui serait comparable dans ses objectifs Ă celle de Jean BessiĂšre, par exemple, Ă lâexhumation postĂ©rieure dâun concept dâexception constitue donc un enjeu fondamental de la lecture et de la comprĂ©hension du livre. Nous avons, en Ă©pigraphe, proposĂ© une dĂ©finition possible de lâexception : mais lâauteur lui-mĂȘme, dans son ouvrage, nâen donne pas de dĂ©finition frontale. Lâexception, nous le comprenons pourtant, est le nom changeant des lois et des dispositifs textuels qui rĂ©gissent les rapports entre diffĂ©rents discours : peut-ĂȘtre cette condition continuellement mouvante, transitoire, de lâexception, qui est dĂ©construite et reconstruite au grĂ© des lectures critiques de lâauteur, expliqueâtâelle le fait que lâouvrage de G. Artous-Bouvet nous apparaĂźt de bout en bout comme une tentative dâapproche oblique de la notion, et non comme le projet dâen faire un instrument critique directement applicable Ă lâĂ©tude des textes. Ceci signifie, par exemple, que lâexception est confrontĂ©e en permanence Ă ses doubles, Ă ses autres, quâune lecture fine permet alors de diffĂ©rencier : le sacre (p. 9), la contradiction (p. 9), le statut (p. 21), lâĂ©poque (p. 21) et la fonction (p. 22). Dans ce jeu sĂ©mantique par lequel lâexception est plongĂ©e au cĆur des principes quâelle rĂ©git et par lesquelles elle est sans cesse rejouĂ©e, se lisent alors les lignes dâun certain ordre : le travail de G. ArtousâBouvet est de ne donner de cet ordre que des lectures, partielles et fuyantes, mais se complĂ©tant dans leur dissĂ©mination gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Ainsi, le sacre est le signe de lâexception, mais nâest pas toute lâexception. LâĂ©poque est le temps de lâexception, mais nâest pas le temps que de lâexception. Parler de statut est insuffisant, le terme suggĂ©rant lâimmobilisme de relations pacifiques entre les discours. La fonction, quant Ă elle, suppose une maniabilitĂ© unilatĂ©rale trompeuse de la littĂ©rature, qui constitue de bout en bout une menace dâhybridation Ă laquelle les philosophes Ă©tudiĂ©s se rendent ou rĂ©sistent du mieux quâils peuvent. La contradiction, enfin, est un principe qui Ă©vacue les luttes de pouvoirs et les jeux dâinfluence qui jalonnent les textes. Lâexception est tout cela Ă la fois, mais ne se laisse dĂ©finir Ă aucun moment : parce que les auteurs refusent de dĂ©voiler les angles morts de leurs discours, et parce que G. ArtousâBouvet refuse de laisser sa propre parole critique reproduire ce tour de force discursif. Ceci explique le travail archĂ©ologique autour des cinq rĂ©gimes de commentaires que nous avons citĂ©s, qui tous portent le nom de lâexception, sans jamais pouvoir en dĂ©clarer le monopole.
18Le critique serait alors celui qui exhume lâexception par lâĂ©tude des textes, et qui la rĂ©vĂšle par sa mise en archive. Cette mise en archive est selon nous entĂ©rinĂ©e dans lâouvrage par la confrontation finale avec les travaux de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy autour de la notion dâabsolu, de MikhaĂŻl Bakhtine autour du dialogisme, et de Jean-Marie Schaeffer autour de lâexception humaine. De la mise en perspective de lâexception littĂ©raire construite par le discours philosophique français aprĂšs 1950 avec dâautres pensĂ©es de la cĂ©sure, du statut, de lâabsolu, dĂ©pend ainsi lâavenir de la notion.
Lâavenir dâune notion
19Dans le cas de la confrontation de la pensĂ©e de lâexception littĂ©raire avec le corpus du premier romantisme allemand, un premier point de concordance est vite Ă©tabli : dans les deux cas la littĂ©rature est saisie dans son exception, et ce dâabord par un geste philosophique. Il sâagit cependant sur ce point dâinterroger lâĂ©volution entre le statut dâabsolu (romantique) de la littĂ©rature et celui dâexception mis Ă jour dans lâouvrage. Lâexception serait ainsi la radicalisation critique dâun trajet du romantisme allemand auâdelĂ de lâidĂ©alisme : câestâĂ âdire un autre modĂšle dâorganisation que celui de lâĆuvre philosophique, par oĂč la littĂ©rature est exceptĂ©e de la philosophie par la philosophie, et oĂč la littĂ©rature diffĂšre des autres discours mais ne parvient pas Ă se constituer comme une Ćuvre Ă part entiĂšre.
20La thĂ©orie bakhtinienne, quant Ă elle, conçoit le roman comme le paradigme mĂȘme de la littĂ©rature (un hĂ©ritage, justement, du romantisme allemand), mais en en supprimant lâunitĂ© gĂ©nĂ©rique. Car lâuniversalitĂ© du roman, selon Bakhtine, tient Ă sa capacitĂ© et Ă sa tendance Ă intĂ©grer tous les autres discours sociaux, une thĂšse que J.âM. Schaeffer remet cependant en question en raison de son incapacitĂ©, selon lui, Ă toucher le rĂ©el littĂ©raire sur un plan ontologique. Câest ce reproche, que lâon pourrait Ă©galement formuler Ă lâĂ©gard de son corpus philosophique, que G. ArtousâBouvet critique en deux temps : 1/ car dâune part lâexception littĂ©raire abandonne la prĂ©tention ontologique, et dĂšs lors celle « dâĂ©clairer un ârĂ©elâ par une âthĂ©orieâ » (p. 275) ; 2/ dâautre part, le rĂ©gime de commentaire crĂ©atif ne se contente pas du rĂ©el littĂ©raire, de la littĂ©rature dĂ©jĂ faite, mais donne lieu Ă des possibilitĂ©s Ă venir : il ne sâagit pas dâun discours sur lâĂȘtre, mais sur lâĂ©vĂ©nement.
21Le troisiĂšme point dâouverture porte sur un dialogue ouvert avec lâouvrage de Jean-Marie Schaeffer, La Fin de lâexception humaine. Dans ce texte, lâauteur Ă©met lâhypothĂšse selon laquelle lâhomme procĂšderait Ă sa propre mise en exception, qui consisterait alors Ă faire de lâesprit le savoir propre Ă lâhumain sur lui-mĂȘme. La philosophie suivrait ainsi un mouvement de retrait, constituant lâesprit comme son seul objet dâĂ©tude, renonçant Ă ses prĂ©tentions intĂ©grationnistes sur les autres savoirs. Ă partir de cette thĂšse, G. Artous-Bouvet propose de lire lâintĂ©rĂȘt de la philosophie française pour la littĂ©rature comme un similaire retrait sur un savoir exceptĂ© pour auto-lĂ©gitimer la discipline (la philosophie se constituant en seul accĂšs Ă la littĂ©rature, elle-mĂȘme expression de lâesprit). Il apporte cependant deux restrictions Ă cette hypothĂšse : 1/ lâexception de la philosophie par la littĂ©rature est « Ă lâĂ©gard du savoir philosophique luiâmĂȘme » (p. 278), et non de lâesprit humain en gĂ©nĂ©ral, ce qui suppose une portĂ©e autotĂ©lique de la mise en Ćuvre philosophique ; 2/ la notion donne Ă penser un homme exceptĂ©, « non pas exactement soustrait au savoir, mais situĂ© au lieu mĂȘme de la crise du savoir » (p. 279), ce qui incite lâauteur Ă poser Ă nouveaux frais la question dâune anthropologie de lâexception Ă partir de lâentreprise philosophique, notamment ricĆurienne et sartrienne. G. ArtousâBouvet propose ainsi de penser le savoir (anthropologique) comme traversĂ© par lâexception, nâintĂ©grant ni ne sĂ©grĂ©gant les autres savoirs : « si donc la littĂ©rature, dans son exception, dĂ©voile lâhomme, elle le dĂ©voile prĂ©cisĂ©ment comme une exception sans savoir » (p. 280).
Lâexception de lâ« exception » ?
22Il serait particuliĂšrement intĂ©ressant, au vu des problĂ©matiques que nous venons dâĂ©voquer, de confronter les thĂšses contenues dans lâouvrage de G. ArtousâBouvet Ă quelques rĂ©fĂ©rences qui nous permettraient de concevoir des solutions alternatives Ă sa pensĂ©e de lâexception littĂ©raire. La rĂ©flexion menĂ©e par Ph. Sabot par exemple10, sur une littĂ©rature (celle de Bataille, dâAragon, de Sartre) qui Ă©voluerait parallĂšlement Ă la formation des grandes disciplines des sciences humaines, tout en restant un lieu possible de leur critique et de leur dĂ©finition, nous permet de penser lâautre de lâexception, dans lequel la littĂ©rature, devenue force dâhybridation et de dĂ©structuration des disciplines Ă©tablies, est investie du pouvoir des marges.
23Lâexploration plus prĂ©cise, donc, des marges de lâexception plutĂŽt que de son cĆur philosophique serait instructive Ă plus dâun titre, notamment lorsquâil sâagit de lâarchive derridienne, dont G. ArtousâBouvet a « excepté » quelquesâuns des textes les plus parlants Ă ce sujet (nous faisons rĂ©fĂ©rence, entre de nombreux autres, Ă La Carte postale ou Ă Schibboleth pour Paul Celan), et qui constituent comme une indication de ce que pourrait ĂȘtre le devenir ou la tentation littĂ©raire de lâexception. La lecture de Laurent Dubreuil, et notamment de LâĂ©tat critique de la littĂ©rature11, pourrait en ce sens nous informer sur la possible rĂ©ponse du littĂ©raire Ă lâarraisonnement philosophique, dans laquelle, justement, lâin-discipline de la littĂ©rature reste une de ses forces les plus dangereuses.
24De la mĂȘme façon, enfin, le travail de J. BessiĂšre sur le statut de la littĂ©rature et la « singularitĂ© quelconque » du discours littĂ©raire (menĂ© dans Quel statut pour la littĂ©rature ?12 et Principes de la thĂ©orie littĂ©raire13) nous semble constituer un bon prolongement de la lecture de cet ouvrage, sur lâanalyse des fondements romantiques de la thĂ©orie moderne de la littĂ©rature, le rapport du texte au logos, la force dâintĂ©gration de la forme romanesque, et le rapport de la littĂ©rature Ă la vie, tout en mettant en perspective lâunilatĂ©ralitĂ© du parti pris de la lecture de G. ArtousâBouvet, et en rappelant la possibilitĂ© dâun dĂ©passement littĂ©raire du statut dâexception, dans la pratique dâune rhĂ©torique fictionnelle qui pose Ă nouveaux frais la question de la communication et du rapport de la littĂ©rature aux discours qui lâentourent14.
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25Dans lâintroduction de LâArt comme action, Ph. Daros Ă©voque les enjeux de la recherche littĂ©raire Ă venir :
Lâun des axes les plus intĂ©ressants, peut-ĂȘtre, de la recherche prĂ©sente et future rĂ©siderait dans une relecture de la littĂ©rature des deux siĂšcles passĂ©s pour montrer combien la « rĂ©ception » quâelle a connue fut tributaire de ce recouvrement par un champ philosophique marquĂ© par une inquiĂ©tude fondamentale sur son rĂŽle, sur ses pouvoirs rĂ©siduels dans la vie dâhommes dĂ©sormais « orphelins de toute mythologie fondatrice » [...] et par une critique-thĂ©orie dupliquant ces interrogations15.
26La relecture de ce « recouvrement », de cette « rĂ©ception », nous sembleâtâil, est prĂ©cisĂ©ment le projet de Guillaume ArtousâBouvet. Si certains des partis pris du livre, en termes de choix du corpus, de rĂ©fĂ©rences convoquĂ©es, voire dâĂ©quilibre des parties peuvent (et doivent sans doute) ĂȘtre interrogĂ©s, il nâen reste pas moins que ce travail constitue une recherche extrĂȘmement stimulante dans son caractĂšre entier et dans lâintransigeance de son propos. Lâon pourrait sâĂ©tonner, par exemple, de voir Sartre figurer aux cĂŽtĂ©s de Derrida dans une coupe temporelle qui manque a priori dâunité : câest que les potentialitĂ©s des questions quâelle pose sont laissĂ©es Ă notre responsabilitĂ© de lecteur. De la mĂȘme maniĂšre, lâon pourrait soutenir que lâouvrage ne traite pas rĂ©ellement de lâexception littĂ©raire en tant que telle, mais dâun statut de la littĂ©rature changeant selon les auteurs et les stratĂ©gies dâĂ©criture. Ă une telle objection, nous rĂ©pondons que lâexception mise Ă jour par lâarchĂ©ologie de lâauteur ne peut se rĂ©duire dans son essence Ă une thĂšse unifiĂ©e, ni se confondre avec les thĂšses avancĂ©es par J. BessiĂšre sur le mĂȘme sujet : lâexception littĂ©raire, sâil en est une, rĂ©apparaĂźt chaque fois dans lâeffort singularisant dâune lecture, dans les nĆuds changeants des stratĂ©gies dâĂ©criture, dans les plis et replis du corpus... Alors seulement, il devient possible de soutenir quâune part de notre histoire intellectuelle porte son nom, dont nous devons discuter lâhĂ©ritage.
27Nous saluons ainsi dans ce projet une entreprise audacieuse dans sa forme et son objet : certains, peut-ĂȘtre, seront rebutĂ©s par les rapprochements que lâauteur effectue entre les diffĂ©rentes rĂ©fĂ©rences quâil convoque â on aura essayĂ© de montrer en quoi cette stratĂ©gie est justifiable. Dâautres encore refuseront dâaccorder son importance Ă la stratĂ©gie dâĂ©criture que G. ArtousâBouvet met en place au fil des pages, pour piĂ©ger lâexception dans les textes sans lâenfermer dans la loi de son propre discours : lâexception, parce quâelle est un point aveugle du corpus, rend cependant nĂ©cessaire une telle approche, qui rend visible les mĂ©canismes discursifs des textes, et ouvre dans les interstices dâun dialogue inĂ©gal entre philosophie et littĂ©rature la possibilitĂ© dâune interrogation. Un tel livre, quoiquâil en soit, nous semblait nĂ©cessaire, et, comme le souligne Ph. Daros dans son texte, manquait encore Ă notre bibliothĂšque critique. Il nous reste Ă prendre la pleine mesure des avancĂ©es quâil opĂšre, et Ă dĂ©terminer quelles sont les voies quâil dĂ©gage pour la recherche actuelle, notamment quant Ă la question du genre littĂ©raire de lâexception, de la nature des opĂ©rations textuelles quâelle met Ă jour et des fractures quâelle nomme dans lâespace du savoir littĂ©raire.

