Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 14, numéro 6
titre article
Pierre-Victor Haurens et Edgar Henssien

L’archive de l’exception littĂ©raire : une logique de la littĂ©rature dans le discours philosophique français aprĂšs 1950

Guillaume Artous-Bouvet, L’Exception littĂ©raire,Paris : Belin, coll. « L’extrĂȘme contemporain », 2012, 320 p., EAN 9782701162904.

La parution de cet article s’accompagne d’un entretien avec Guillaume Artous‑Bouvet, Ă  lire dans l’Atelier de thĂ©orie littĂ©raire : La logique des discours

« L’exception est une espĂšce de l’exclusion. Elle est un cas singulier qui est exclu de la norme gĂ©nĂ©rale. Mais ce qui caractĂ©rise proprement l’exception, c’est que ce qui est exclu n’est pas pour autant absolument sans rapport avec la norme ; au contraire, celle‑ci se maintient en relation avec elle dans la forme de la suspension. La norme s’applique Ă  l’exception en se dĂ©sappliquant Ă  elle, en s’en retirant. L’état d’exception n’est donc pas le chaos qui prĂ©cĂšde l’ordre, mais la situation qui rĂ©sulte de sa suspension. En ce sens l’exception est vraiment, selon son Ă©tymologie, prise dehors (ex-capere) et non pas simplement exclue1. »
Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue

1Engager cette recension avec une citation de Giorgio Agamben, c’est souligner Ă  la fois l’instabilitĂ© gĂ©nĂ©rique du travail qui nous occupe ici, d’oĂč il tire sa force, mais aussi ses zones d’ombre, qui seraient autant de possibles faiblesses. En effet, lire en premier lieu un titre comme « L’Exception littĂ©raire », c’est se remĂ©morer une sĂ©rie de discussions sur le statut de la littĂ©rature, que l’auteur rĂ©articule autour de la question fondamentale : « Qu’est‑ce que la littĂ©rature2 ? ». La Parole muette semble Ă  cet Ă©gard le modĂšle le plus proche du travail de Guillaume Artous-Bouvet, ce « livre de RanciĂšre, qui nous paraĂźt une tentative remarquable de penser historiquement les avatars du statut de la littĂ©rature, Ă  travers les discours qui n’ont cessĂ© de la (re)fonder » (p. 119). En note de cet italique, l’auteur nous livre cependant un dĂ©tail important de son projet :

Notre propre travail nous paraĂźt se diffĂ©rencier sur ce point de celui de RanciĂšre en ce qu’il cherche Ă  se distraire de l’histoire du statut de la littĂ©rature, pour en dĂ©finir la logique (qui n’est rien d’autre qu’une logique des discours). (n. 13, p. 289)

2Ce qu’illustre encore la citation de G. Agamben, c’est la question du corpus. En effet, en reconstituant une sĂ©rie de discours philosophiques qui viennent saisir la littĂ©rature dans sa singularitĂ©, comprise comme une « mise en exception » (p. 8), l’auteur procĂšde lui‑mĂȘme Ă  une mise en exception du discours sur la littĂ©rature dans le corpus des auteurs Ă©voquĂ©s. Aussi l’usage de cette notion est‑il liĂ© en grande partie Ă  la discussion du statut d’exception dans les domaines du droit et de la philosophie politique. Ceci nous permet de comprendre une modalitĂ© de l’écriture du livre, qui consiste en la mise en exception sĂ©rielle de « moments » (p. 24), d’archives3, dans le corpus de chaque auteur (Paul RicƓur, Jean‑Paul Sartre, Jean‑François Lyotard, Jacques Derrida, Gilles Deleuze), qui appartiennent tous les cinq au « moment philosophique français » (p. 7) que l’auteur fait commencer avec Sartre Ă  partir de 19504. L’instabilitĂ© gĂ©nĂ©rique dont il est ici question est donc bien un problĂšme de dehors discursif : il s’agit de poser la question de la captation du discours de l’autre par excellence, soit la littĂ©rature, par la philosophie. Ce mouvement de captation se rejoue dans le livre de G. Artous-Bouvet, entre la littĂ©rature, la philosophie et notamment l’anthropologie. Citer, c’est enfin poser la question de l’articulation (articulation des parties, des chapitres, de la syntaxe de l’ouvrage). Ce livre superpose les citations : du texte littĂ©raire, du texte philosophique, de l’original dans la traduction, du mĂ©tadiscours. On peut ainsi comprendre l’ensemble de ce travail comme une rĂ©flexion en pratique sur le rĂŽle de la citation dans la diversitĂ© des rĂ©gimes de commentaire. De ce point de vue, le modĂšle mis en avant est bien plus « inscriptif » qu’« hermĂ©neutique5 », pour reprendre la propre terminologie de l’auteur. À nous, donc, de chercher Ă  saisir la logique de l’articulation de ces corpus, de ces discours, de ces citations, tel que l’auteur nous en propose la lecture.

Partie I : Quelques lignes de force & une lecture alternative

3ConsidĂ©rant les enjeux de ces questions (corpus, dehors, articulation), il s’agit pour nous de rendre compte de la possibilitĂ© de lectures alternatives de l’ouvrage. Il apparaĂźt qu’en faire un rĂ©sumĂ© linĂ©aire n’est ni pertinent, ni rĂ©ellement possible (si ce n’est en paraphrasant le texte) : recenser l’ouvrage de G. Artous‑Bouvet serait au contraire faire l’effort de cette reconstruction du sens que nous avons Ă©voquĂ©e plus haut, et qui nous force Ă  interroger le mĂ©canisme de la dissĂ©mination de la logique de l’exception dans le texte en diverses lignes de force.

Un premier fil conducteur : le texte de Proust

4La premiĂšre de ces lignes d’intensitĂ© dans l’ouvrage tient Ă  l’analyse de la Recherche : Proust permet Ă  G. Artous‑Bouvet de donner de la cohĂ©rence Ă  sa rĂ©flexion, par la confrontation continue des thĂ©ories de l’exception avec la singularitĂ© du texte littĂ©raire. L’ouvrage oscille ainsi dans chacune de ses parties entre l’étude prĂ©cise de configurations discursives, et la mise en Ɠuvre d’une pensĂ©e qui dĂ©passe cette analyse pour s’élaborer dans la lecture des Ɠuvres. De cette maniĂšre, nous pouvons procĂ©der Ă  un repĂ©rage, dans le texte, des occurrences de l’Ɠuvre proustienne : l’auteur occupe une place importante dans la premiĂšre partie de l’ouvrage, oĂč il fait l’objet d’une double analyse, entre le commentaire de RicƓur et sa reprise critique par G. Artous‑Bouvet Ă  partir de la lecture de Temps et rĂ©cit. De fait, la lecture ricƓurienne s’appuie avant tout sur l’aporĂ©ticitĂ© du temps, c’est‑à‑dire le fait qu’en dernier lieu il enveloppe le sujet, et est donc inobjectivable. Il s’agit pour le philosophe de montrer en quoi la poĂ©tique du rĂ©cit est une approche spĂ©cifique des apories de la temporalitĂ© : par la configuration du rĂ©cit (soit la synthĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂšne), la narration rend compte de l’expĂ©rience aporĂ©tique du temps, entre temps phĂ©nomĂ©nologique et temps cosmologique, entre temps totalisĂ© et temps irreprĂ©sentable. La lecture de Paul RicƓur se tient alors dans la tension duelle de la Recherche, entre l’apprentissage des signes et la trouvaille finale d’un Temps rĂ©vĂ©lĂ©, entre la puissance configurante du rĂ©cit et son impossibilitĂ© Ă  contenir le temps. Dans cette lecture, la puissance configurante du rĂ©cit est permise par la solution stylistique technique de la mĂ©taphore et par la solution complĂ©mentaire d’une optique6, tandis que l’impossibilitĂ© de sortir du Temps qui enveloppe le sujet tient Ă  la distance qui demeure entre l’errance et la vĂ©ritĂ©. G. Artous‑Bouvet, cependant, voit dans le tiret de la derniĂšre phrase de la Recherche (« — dans le Temps ») la marque stylistique de la division du temps et de sa « puissance de discontinuité » (p. 62), Ă  l’inverse de RicƓur qui comprend la distance entre le dĂ©but et la fin de la Recherche comme une distance traversĂ©e. Le philosophe insiste donc sur la valeur liante du Temps, sa valeur de localisation : le temps apparaĂźt « comme le dimensionnel continu d’un milieu qui donne sa ‘‘place’’ aux hommes » (p. 64). À l’inverse, G. Artous‑Bouvet choisit d’insister sur la dimension d’articulation du texte de Proust : l’articulation se diffĂ©rencie ici de la configuration ricƓurienne, et les derniĂšres lignes de la Recherche l’excĂšdent comme signe (la promesse d’Ɠuvre, celle de Marcel qui n’est pas Proust) et comme dislocation syntaxique (« — dans le Temps » : le temps exorbitĂ© du roman)7.

5S’il n’est pas convoquĂ© dans la partie concernant Sartre, Proust rĂ©apparaĂźt plus longuement dans la rĂ©flexion consacrĂ©e Ă  Lyotard et les violences du discours : reprenant, pour illustrer sa conception du figural, l’analyse de la Recherche, G. Artous‑Bouvet oppose Ă  l’approche ricƓurienne l’idĂ©e selon laquelle le principe d’exception est en lui‑mĂȘme un acte de violence, fondateur d’un ordre du discours, d’une diffĂ©rence entre discours du rĂ©cit et discours thĂ©orique. DĂ©finie Ă  partir de la pensĂ©e lyotardienne du diffĂ©rend, cette violence effectue un mouvement de retour Ă  l’intĂ©rieur du texte, sous la forme d’une figure du discours. Reprenant la dĂ©finition du figural de Laurent Jenny8 comme ce qui marque l’évĂ©nementialité (l’actualisation) du langage (p. 148), G. Artous‑Bouvet propose de nommer figure ce qui dans le texte nous ouvre Ă  la dimension du figural. Le figural devient ainsi Ă  la fois l’espace d’une violence dirigĂ©e contre la traditionnalitĂ© du langage, et le lieu d’une configuration temporelle dont l’écriture proustienne est exemplaire.

6Dans le chapitre treize (de la cinquiĂšme partie), G. Artous-Bouvet prend pour point de dĂ©part la dĂ©claration de Proust dans Le Temps retrouvĂ© selon laquelle la littĂ©rature dirait la vĂ©ritĂ© de la vie (p. 222) : loin de reproduire les Ă©lĂ©ments connus de la vie quotidienne, l’art serait une « puissance d’éclaircissement » (p. 227) propre Ă  nous permettre de dĂ©passer la nature informe du simple vĂ©cu. La question reste cependant posĂ©e pour G. Artous‑Bouvet de savoir ce que Proust entend par la vie « vraie », ou la vie vĂ©ritable. Sur ce point prĂ©cis achoppe alors une double lecture de l’Ɠuvre proustienne, Ă  la fois comme crĂ©ation romanesque et comme rĂ©flexion thĂ©orique (philosophique), qui sous-tend la possibilitĂ© d’un diffĂ©rend originaire de l’écriture dans la Recherche (dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© sous les dehors du figural dans la troisiĂšme partie de l’ouvrage). Ainsi — et l’auteur convoque en ce point la rĂ©flexion de Deleuze dans Proust et les signes —, l’auteur de la Recherche composerait une « image de la pensĂ©e qui s’oppose Ă  la philosophie » (p. 233), en ce que la quĂȘte de vĂ©ritĂ© chez Proust n’est que la violence originaire qui force l’écrivain Ă  penser, dans le rĂ©gime d’une surpuissance propre au poĂšte. DĂšs lors, la vĂ©ritĂ© proustienne n’apparaĂźt plus que dans le temps retrouvĂ©, qui excĂšde hiĂ©rarchiquement tous les autres. Or, Guillaume Artous-Bouvet voit justement dans cette dĂ©termination hiĂ©rarchique deleuzienne du temps proustien, dans laquelle se joue la supĂ©rioritĂ© du rĂ©gime spirituel de l’art sur la vie vĂ©cue, la manifestation de ce diffĂ©rend par lequel la Recherche est arraisonnĂ©e par la lecture philosophique, dans un rĂ©gime de dĂ©sĂ©quilibre que la pensĂ©e de Michel Henry vient mettre en perspective.

7À cette Ă©tape de la recension s’exprime ainsi plus clairement la nĂ©cessitĂ© d’une lecture seconde du travail de G. Artous‑Bouvet : la convocation rĂ©pĂ©tĂ©e du texte proustien permet en effet Ă  l’auteur de faire entrer en dialogue les diffĂ©rents philosophes qui composent le corpus de son analyse, passant outre une organisation du texte qui laissait supposer une succession d’études monographiques.

RicƓur rĂ©apparaissant

8L’autre rĂ©fĂ©rence rĂ©guliĂšrement convoquĂ©e dans les diffĂ©rentes parties de l’ouvrage est celle de RicƓur : situĂ© en premiĂšre position dans l’architecture du livre, RicƓur entre en dialogue avec les quatre autres philosophes grĂące au fil conducteur proustien. S’il est inutile ici de revenir sur la premiĂšre partie de l’étude, il convient cependant d’accorder toute notre attention au chapitre quatre, dans lequel Guillaume Artous-Bouvet Ă©tablit une corrĂ©lation entre la conception du soi et la dĂ©finition du littĂ©raire chez Sartre et chez RicƓur. L’auteur pose en effet la question du soi chez RicƓur, et celle de l’égologie phĂ©nomĂ©nologique chez Sartre. Il souligne dans sa lecture la rigoureuse correspondance des apories de l’identitĂ© sartrienne avec les rĂ©ponses littĂ©raires ricƓuriennes : la rĂ©flexivitĂ© et l’énonciation du je (par la voix) ; la temporalitĂ© de l’identitĂ© et l’identitĂ© narrative (par le rĂ©cit) ; l’identitĂ© singuliĂšre et l’identitĂ© Ă©narrative (par le commentaire). Cette conception du soi comme endurance (du rĂ©cit et donc de l’identitĂ©) chez RicƓur s’oppose cependant Ă  la « crise radicale du soi » (p. 85) chez Sartre. De son cĂŽtĂ© Sartre, dans La transcendance de l’ego, se situe en amont de l’unitĂ© ricƓurienne. En refusant la piste d’un Je transcendantal, Sartre dĂ©finit la conscience par l’intentionnalitĂ©, « constitutivement extatique » (p. 86). En d’autres termes : « je ne suis rien d’autre que ce que je, Ă  chaque fois, cherche Ă  ĂȘtre » (p. 86). À cette mĂȘme place, l’unitĂ© de l’identitĂ© Ă  soi est assurĂ©e par le rĂ©cit chez RicƓur. L’extase se dĂ©finit chez Sartre comme une nouvelle comprĂ©hension de l’épochĂš husserlienne, non plus gratuitĂ© de la dĂ©cision intellectuelle et savante, mais angoisse transcendantale et empirique : c’est l’abysse de la question « Qui suis-je ? ». Chez RicƓur, la lourdeur de contenu de l’identitĂ© ne peut s’assurer que par un parcours de l’action, qui contrecarre le risque d’anarchie, tandis que la possibilitĂ© du rĂ©cit se dĂ©finit diffĂ©remment chez Sartre. L’enjeu commun chez les deux auteurs est donc la possibilitĂ© de l’unitĂ© d’une vie d’homme, possibilitĂ© donnĂ©e par le rĂ©cit chez RicƓur, et par le commentaire chez Sartre (dans Situations I, Sartre oppose le rĂ©cit au roman, comme la conjonction consciente du divers temporel d’un cĂŽtĂ©, et comme la « nĂ©antisation constante qui traverse la conscience et qui divise le temps vĂ©cu en une multiplicitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšne de faits » (p. 90) de l’autre).

9Cette question du sujet en proie Ă  l’utilisation contrastĂ©e de la mimĂšsis n’est pas reprise telle quelle dans la partie suivante, sur Lyotard. La confrontation des deux auteurs est pourtant pour Guillaume Artous-Bouvet l’occasion de mettre une nouvelle fois en question la stabilitĂ© trompeuse de la mĂ©taphore ricƓurienne, lorsqu’il l’oppose Ă  une thĂ©orie de la narration comme violence fondatrice et souveraine de la Raison. Ainsi, cette troisiĂšme partie trouve son fil conducteur dans le dialogue instaurĂ© entre RicƓur et Lyotard autour de la configuration du rĂ©el par sa mise en rĂ©cit. Pour Lyotard, dans la mise en Ɠuvre d’une telle configuration se manifeste un diffĂ©rend, une « diffĂ©rentialitĂ© agonale qui prĂ©side Ă  la construction de tout discours » (p. 163) et qui pourrait ĂȘtre l’autre nom de l’exception. Ainsi le figural, comme un impensĂ© du discours grĂące auquel la violence peut jouer son rĂŽle fondateur, permet de comprendre plus prĂ©cisĂ©ment le dĂ©ploiement de la Raison dans le rĂ©cit. Prenant appui sur les textes de Clausewitz et CĂ©line, G. Artous‑Bouvet met Ă  jour la particularitĂ© de l’Ɠuvre cĂ©linienne, dans laquelle justement la guerre se prĂ©sente comme dĂ©nuĂ©e de toute trame narrative, de tout sens : CĂ©line, en faisant au corps (au sensible) une place importante, fait violence Ă  l’analytique de la violence proposĂ©e par Clausewitz dans De la guerre, et rompt avec la tradition moderne du rĂ©cit gouvernĂ© par la Raison, qui organise les faits dans une trame qui leur donne un sens.

10Le dialogue, dans la quatriĂšme partie, se poursuit autour de la question de la mort et des limites du langage, soit autour de la question de l’articulation du rĂ©cit. Dans un article de Foucault, qui s’inspire en partie de Blanchot, « Le langage Ă  l’infini », G. Artous‑Bouvet trouve la dĂ©finition suivante du rapport du langage Ă  la mort :

La mort se donne [
] comme la limite spĂ©culaire du langage : limite Ă  laquelle il se heurte sans cesse, comme Ă  cela qu’il ne peut pas dire ; limite Ă  partir de laquelle, pourtant, il trouve la ressource de se rĂ©flĂ©chir comme langage, c’est-Ă -dire de s’illimiter. (p. 177)

11Ceci lui permet d’introduire la dialectique ricƓurienne entre la mort et l’éternitĂ© dans le temps humain. « Tout homme vit son propre temps comme partagĂ©, pour ainsi dire, entre la promesse de la mort et celle, converse, de l’éternité » (p. 178) : ces deux termes, deux confins, sont la forme littĂ©raire de la question de la temporalitĂ© pour RicƓur. Ce partage en deux extrĂȘmes rend le temps rĂ©citable. Cette double limite relĂšve de l’irreprĂ©sentabilitĂ© du temps et fait signe vers l’autre du temps auquel le rĂ©cit aspire, se portant Ă  ses propres limites : l’irreprĂ©sentable, le mythe. Cette limite est cependant mise en perspective dans la derniĂšre partie de l’ouvrage, qui explore la pensĂ©e d’un Deleuze attachĂ© Ă  l’idĂ©e d’une dynamique des forces vitales dĂ©bordant la possibilitĂ© d’une reprĂ©sentation configurante de l’existence : loin de s’en tenir Ă  l’ordre temporel vĂ©hiculĂ© par la mimĂšsis ricƓurienne, l’écrivain-type deleuzien (tel Kafka) se rĂ©alise dans l’excĂšs des forces de vie dans le langage, qui devient un support rhizomatique traversĂ© par d’innombrables flux en mouvement continu.

12Le second fil conducteur que constitue RicƓur nous permet ainsi d’avancer l’hypothĂšse d’une mise Ă  distance continue de l’exception littĂ©raire ricƓurienne dans l’ouvrage. ConvoquĂ© au seuil du livre comme l’auteur qui nous introduit Ă  la question de l’exception, RicƓur, dans ses diverses rĂ©apparitions, voit la stabilitĂ© de sa pensĂ©e mimĂ©tique menacĂ©e par la violence du diffĂ©rend lyotardien, la fragmentation de l’anthropologie sartrienne, le silence de la mort dans la pensĂ©e blanchotienne et le vitalisme excessif de Deleuze.

Partie II : L’exception à venir

13Nous avons jusqu’à prĂ©sent exposĂ© les thĂšses de l’auteur, ainsi que le fonctionnement complexe de sa stratĂ©gie d’écriture, entre le commentaire doxographique et la confrontation des textes. Il nous reste Ă  nous demander quelle est la place rĂ©elle qui est faite Ă  la notion d’exception dans l’ouvrage, et Ă  montrer la singularitĂ© de la lecture qui en est proposĂ©e, en la confrontant Ă  d’autres interprĂ©tations de l’exception qui jalonnent l’espace du dĂ©bat intellectuel aujourd’hui.

La thĂšse de l’« exception littĂ©raire »

14« De n’ĂȘtre rien, que cet Ă©trange objet dont un regard dĂ©cide », la littĂ©rature courrait Ă  sa perte, entrerait en sa mort, s’achĂšverait dans un adieu. C’est ce diagnostic sans appel Ă©tabli par des chercheurs aussi divers que William Marx, Antoine Compagnon ou Tzvetan Todorov (p. 5‑6) que l’ouvrage de G. Artous-Bouvet nous permet d’interroger. Dans le rapport de l’objet littĂ©raire Ă  ce regard qui lui confĂšre son statut se jouerait un sacre, un sacre littĂ©raire, proclamant un Ă©tat d’exception de la littĂ©rature, dans lequel la philosophie souveraine imprimerait Ă  la littĂ©rature sa loi, pour, dans un mouvement d’absolutisation, d’autonomisation et de sĂ©paration, lui donner (volontairement ou involontairement) la mort. C’est donc Ă  l’étude de ce statut « sacré » de la littĂ©rature que l’ouvrage s’attache, pour en mettre Ă  jour les mĂ©canismes. Il s’agit ainsi pour l’auteur d’assumer une part de notre histoire littĂ©raire, en prĂ©levant dans ce moment philosophique français les Ă©lĂ©ments constitutifs Ă  ses yeux d’une archive, qui devient le point d’ancrage de sa rĂ©flexion :

Notre hypothÚse, dans cet ouvrage, est la suivante : le moment philosophique français, en sa cohérence archivique, confÚre aux textes littéraires une objectivité spécifique, et paradoxale, qui correspond à une mise en exception. (p. 8)

15Par cette mise en exception, les Ɠuvres littĂ©raires font l’objet d’un savoir problĂ©matique, liĂ© Ă  la configuration historique complexe des textes : « Nous dĂ©crirons comme sacre de la littĂ©rature cette dĂ©termination historique spĂ©cifique » (p. 9). La littĂ©rature comme objet de ce sacre est une littĂ©rature sous condition (« elle reçoit son sacre des autres discours », p. 9), elle « s’accomplit comme rĂ©vĂ©lation du langage » (p. 10), amorçant alors son mouvement vers les deux ententes langagiĂšres que sont le logos heideggĂ©rien et le textualisme, et devient le lieu oĂč s’énonce, de maniĂšre contradictoire, la vĂ©ritĂ© de la vie. DĂ©terminer dans quelles conditions le triple mouvement de cette sacralisation se dĂ©ploie implique alors une relecture de l’archive, trĂšs diffĂ©rente du travail menĂ© par François Cusset sur la constitution outre-atlantique du corpus de la French Theory9. G. Artous-Bouvet propose de faire l’histoire du moment philosophique français en l’articulant autour de la question du sacre littĂ©raire. Il s’agit pour lui de montrer comment les auteurs Ă©tudiĂ©s, en proposant une reprise critique de l’hĂ©ritage phĂ©nomĂ©nologique allemand, en interrogeant la science dans son rapport Ă  la crĂ©ation et le concept dans son rapport Ă  l’action, et en posant la question d’une Ă©criture philosophique qui puisse relever le dĂ©fi du « mouvement des formes » (p. 13), entrent avec la littĂ©rature dans un rapport d’hybridation, dans lequel les discours sont intriquĂ©s, comme tissĂ©s les uns dans les autres, sans pour autant qu’ils se confondent. Faire l’histoire de ce corpus singulier, c’est alors tout ensemble reconsidĂ©rer l’histoire de la littĂ©rature comme un mouvement qui la conduit Ă  sa perte par la sacralisation, et interroger Ă  nouveaux frais l’histoire de la philosophie par le biais de ces rĂ©gimes nouveaux d’inscription des textes, comme une histoire discontinue et textuelle. Le projet de l’auteur s’énonce donc comme une archĂ©ologie seconde, la philosophie française aprĂšs 1950 Ă©tant dĂ©jĂ  en elle-mĂȘme une reprise archĂ©ologique de l’histoire de la philosophie. Par cette archĂ©ologie, l’histoire du statut d’exception de la littĂ©rature devient un objet de savoir, re-constituĂ© par le discours de l’auteur : « [...] la thĂšse de l’exception littĂ©raire ne constitue ainsi rien d’autre que le rĂ©sultat de la reconstruction, par notre propre discours, d’une configuration Ă©poquale singuliĂšre » (p. 21‑22), sous la forme de cinq archives de la logique des discours philosophiques sur la littĂ©rature, dont l’ouvrage s’applique Ă  dĂ©terminer les conditions de possibilitĂ©.

16Ces cinq archives permettent d’étudier les avatars de la notion d’exception littĂ©raire Ă  travers diffĂ©rents rĂ©gimes de commentaire. Le premier est le rĂ©gime « HermĂ©neutique » : dans ce cas, tout discours appartient au Discours (logos), y compris la littĂ©rature. Le commentaire est Ă©galement un phĂ©nomĂšne discursif, et il s’organise en deux branches : a) l’hermĂ©neutique, soit la recollection du sens, par laquelle on rĂ©vĂšle ce qui est caché ; il s’agit ici d’un travail sans fin ; b) l’hermĂ©tique, autre type de commentaire sans fin, mais non pas positif : car il rĂ©pĂšte le dĂ©faut du discours littĂ©raire. Le deuxiĂšme rĂ©gime de commentaire est « Analytique » : le commentaire y est conçu comme un mĂ©tadiscours, Ă  la fois rĂ©flexif et sĂ©parĂ© du discours qu’il commente. Il assume d’une part la dĂ©totalisation de l’existence et synthĂ©tise d’autre part une recomposition totalitaire du texte. Le troisiĂšme rĂ©gime de commentaire est « Agonistique » : dans ce rĂ©gime de commentaire, l’unitĂ© du Discours n’est plus garantie. Le logos se dĂ©ploie alors comme un diffĂ©rend, aussi bien entre les discours qu’entre un discours et son mĂ©tadiscours, et le dialogisme n’est possible que lorsqu’un discours se plie aux rĂšgles d’un autre. Dans le diffĂ©rendcependant, le discours littĂ©raire est figural, en ce qu’il articule le discours Ă  son altĂ©ritĂ© la plus radicale. La figure est l’incarnation de cet autre radical, qui est en vĂ©ritĂ© le silence mĂȘme du discours : dans ce rĂ©gime de commentaire, aucun mĂ©tadiscours ne peut plus avoir lieu. Le quatriĂšme rĂ©gime de commentaire est « Inscriptif » : le discours n’y est que la reprĂ©sentation actuelle du texte, ce qui signifie qu’aucun commentaire n’est possible, mais seulement la mise en jeu des significations du texte, ce que Guillaume Artous-Bouvet appelle son inscription (p. 268‑269). La littĂ©rature y assure le maximum du textuel, tandis que la philosophie essaye par tous les moyens de conjurer sa propre textualité : l’inscription consiste ainsi Ă  accomplir le texte littĂ©raire comme philosophique et vice-versa. Le cinquiĂšme rĂ©gime de commentaire, enfin, est « CrĂ©atif » : il marque, lui aussi, l’impossibilitĂ© du commentaire. La littĂ©rature est alors dĂ©finie comme extĂ©rieure au discours : « la littĂ©rature est [
] excĂšs pur, sur le mĂ©tadiscours comme sur son propre statut » (p. 270). Dans ce cadre, il ne peut y avoir face Ă  l’Ɠuvre qu’une ré‑action. Celle‑ci peut ĂȘtre de l’ordre du silence, pour ne pas rĂ©duire l’Ɠuvre, de l’ordre de la stimulation du texte pour la pensĂ©e, de l’ordre d’une nouvelle crĂ©ation (Ă©crire Ă  son tour « de » la littĂ©rature).

Lecture(s) de l’exception

17Cet ouvrage, peut-ĂȘtre est‑il besoin de le rappeler ici, est la réécriture d’une thĂšse soutenue en 2007 concernant le « statut de la littĂ©rature dans le discours philosophique français aprĂšs 1950 ». Le passage d’une rĂ©flexion en termes de statut, qui serait comparable dans ses objectifs Ă  celle de Jean BessiĂšre, par exemple, Ă  l’exhumation postĂ©rieure d’un concept d’exception constitue donc un enjeu fondamental de la lecture et de la comprĂ©hension du livre. Nous avons, en Ă©pigraphe, proposĂ© une dĂ©finition possible de l’exception : mais l’auteur lui-mĂȘme, dans son ouvrage, n’en donne pas de dĂ©finition frontale. L’exception, nous le comprenons pourtant, est le nom changeant des lois et des dispositifs textuels qui rĂ©gissent les rapports entre diffĂ©rents discours : peut-ĂȘtre cette condition continuellement mouvante, transitoire, de l’exception, qui est dĂ©construite et reconstruite au grĂ© des lectures critiques de l’auteur, explique‑t‑elle le fait que l’ouvrage de G. Artous-Bouvet nous apparaĂźt de bout en bout comme une tentative d’approche oblique de la notion, et non comme le projet d’en faire un instrument critique directement applicable Ă  l’étude des textes. Ceci signifie, par exemple, que l’exception est confrontĂ©e en permanence Ă  ses doubles, Ă  ses autres, qu’une lecture fine permet alors de diffĂ©rencier : le sacre (p. 9), la contradiction (p. 9), le statut (p. 21), l’époque (p. 21) et la fonction (p. 22). Dans ce jeu sĂ©mantique par lequel l’exception est plongĂ©e au cƓur des principes qu’elle rĂ©git et par lesquelles elle est sans cesse rejouĂ©e, se lisent alors les lignes d’un certain ordre : le travail de G. Artous‑Bouvet est de ne donner de cet ordre que des lectures, partielles et fuyantes, mais se complĂ©tant dans leur dissĂ©mination gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Ainsi, le sacre est le signe de l’exception, mais n’est pas toute l’exception. L’époque est le temps de l’exception, mais n’est pas le temps que de l’exception. Parler de statut est insuffisant, le terme suggĂ©rant l’immobilisme de relations pacifiques entre les discours. La fonction, quant Ă  elle, suppose une maniabilitĂ© unilatĂ©rale trompeuse de la littĂ©rature, qui constitue de bout en bout une menace d’hybridation Ă  laquelle les philosophes Ă©tudiĂ©s se rendent ou rĂ©sistent du mieux qu’ils peuvent. La contradiction, enfin, est un principe qui Ă©vacue les luttes de pouvoirs et les jeux d’influence qui jalonnent les textes. L’exception est tout cela Ă  la fois, mais ne se laisse dĂ©finir Ă  aucun moment : parce que les auteurs refusent de dĂ©voiler les angles morts de leurs discours, et parce que G. Artous‑Bouvet refuse de laisser sa propre parole critique reproduire ce tour de force discursif. Ceci explique le travail archĂ©ologique autour des cinq rĂ©gimes de commentaires que nous avons citĂ©s, qui tous portent le nom de l’exception, sans jamais pouvoir en dĂ©clarer le monopole.

18Le critique serait alors celui qui exhume l’exception par l’étude des textes, et qui la rĂ©vĂšle par sa mise en archive. Cette mise en archive est selon nous entĂ©rinĂ©e dans l’ouvrage par la confrontation finale avec les travaux de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy autour de la notion d’absolu, de MikhaĂŻl Bakhtine autour du dialogisme, et de Jean-Marie Schaeffer autour de l’exception humaine. De la mise en perspective de l’exception littĂ©raire construite par le discours philosophique français aprĂšs 1950 avec d’autres pensĂ©es de la cĂ©sure, du statut, de l’absolu, dĂ©pend ainsi l’avenir de la notion.

L’avenir d’une notion

19Dans le cas de la confrontation de la pensĂ©e de l’exception littĂ©raire avec le corpus du premier romantisme allemand, un premier point de concordance est vite Ă©tabli : dans les deux cas la littĂ©rature est saisie dans son exception, et ce d’abord par un geste philosophique. Il s’agit cependant sur ce point d’interroger l’évolution entre le statut d’absolu (romantique) de la littĂ©rature et celui d’exception mis Ă  jour dans l’ouvrage. L’exception serait ainsi la radicalisation critique d’un trajet du romantisme allemand au‑delĂ  de l’idĂ©alisme : c’est‑à‑dire un autre modĂšle d’organisation que celui de l’Ɠuvre philosophique, par oĂč la littĂ©rature est exceptĂ©e de la philosophie par la philosophie, et oĂč la littĂ©rature diffĂšre des autres discours mais ne parvient pas Ă  se constituer comme une Ɠuvre Ă  part entiĂšre.

20La thĂ©orie bakhtinienne, quant Ă  elle, conçoit le roman comme le paradigme mĂȘme de la littĂ©rature (un hĂ©ritage, justement, du romantisme allemand), mais en en supprimant l’unitĂ© gĂ©nĂ©rique. Car l’universalitĂ© du roman, selon Bakhtine, tient Ă  sa capacitĂ© et Ă  sa tendance Ă  intĂ©grer tous les autres discours sociaux, une thĂšse que J.‑M. Schaeffer remet cependant en question en raison de son incapacitĂ©, selon lui, Ă  toucher le rĂ©el littĂ©raire sur un plan ontologique. C’est ce reproche, que l’on pourrait Ă©galement formuler Ă  l’égard de son corpus philosophique, que G. Artous‑Bouvet critique en deux temps : 1/ car d’une part l’exception littĂ©raire abandonne la prĂ©tention ontologique, et dĂšs lors celle « d’éclairer un “rĂ©el” par une “thĂ©orie” » (p. 275) ; 2/ d’autre part, le rĂ©gime de commentaire crĂ©atif ne se contente pas du rĂ©el littĂ©raire, de la littĂ©rature dĂ©jĂ  faite, mais donne lieu Ă  des possibilitĂ©s Ă  venir : il ne s’agit pas d’un discours sur l’ĂȘtre, mais sur l’évĂ©nement.

21Le troisiĂšme point d’ouverture porte sur un dialogue ouvert avec l’ouvrage de Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine. Dans ce texte, l’auteur Ă©met l’hypothĂšse selon laquelle l’homme procĂšderait Ă  sa propre mise en exception, qui consisterait alors Ă  faire de l’esprit le savoir propre Ă  l’humain sur lui-mĂȘme. La philosophie suivrait ainsi un mouvement de retrait, constituant l’esprit comme son seul objet d’étude, renonçant Ă  ses prĂ©tentions intĂ©grationnistes sur les autres savoirs. À partir de cette thĂšse, G. Artous-Bouvet propose de lire l’intĂ©rĂȘt de la philosophie française pour la littĂ©rature comme un similaire retrait sur un savoir exceptĂ© pour auto-lĂ©gitimer la discipline (la philosophie se constituant en seul accĂšs Ă  la littĂ©rature, elle-mĂȘme expression de l’esprit). Il apporte cependant deux restrictions Ă  cette hypothĂšse : 1/ l’exception de la philosophie par la littĂ©rature est « Ă  l’égard du savoir philosophique lui‑mĂȘme » (p. 278), et non de l’esprit humain en gĂ©nĂ©ral, ce qui suppose une portĂ©e autotĂ©lique de la mise en Ɠuvre philosophique ; 2/ la notion donne Ă  penser un homme exceptĂ©, « non pas exactement soustrait au savoir, mais situĂ© au lieu mĂȘme de la crise du savoir » (p. 279), ce qui incite l’auteur Ă  poser Ă  nouveaux frais la question d’une anthropologie de l’exception Ă  partir de l’entreprise philosophique, notamment ricƓurienne et sartrienne. G. Artous‑Bouvet propose ainsi de penser le savoir (anthropologique) comme traversĂ© par l’exception, n’intĂ©grant ni ne sĂ©grĂ©gant les autres savoirs : « si donc la littĂ©rature, dans son exception, dĂ©voile l’homme, elle le dĂ©voile prĂ©cisĂ©ment comme une exception sans savoir » (p. 280).

L’exception de l’« exception » ?

22Il serait particuliĂšrement intĂ©ressant, au vu des problĂ©matiques que nous venons d’évoquer, de confronter les thĂšses contenues dans l’ouvrage de G. Artous‑Bouvet Ă  quelques rĂ©fĂ©rences qui nous permettraient de concevoir des solutions alternatives Ă  sa pensĂ©e de l’exception littĂ©raire. La rĂ©flexion menĂ©e par Ph. Sabot par exemple10, sur une littĂ©rature (celle de Bataille, d’Aragon, de Sartre) qui Ă©voluerait parallĂšlement Ă  la formation des grandes disciplines des sciences humaines, tout en restant un lieu possible de leur critique et de leur dĂ©finition, nous permet de penser l’autre de l’exception, dans lequel la littĂ©rature, devenue force d’hybridation et de dĂ©structuration des disciplines Ă©tablies, est investie du pouvoir des marges.

23L’exploration plus prĂ©cise, donc, des marges de l’exception plutĂŽt que de son cƓur philosophique serait instructive Ă  plus d’un titre, notamment lorsqu’il s’agit de l’archive derridienne, dont G. Artous‑Bouvet a « excepté » quelques‑uns des textes les plus parlants Ă  ce sujet (nous faisons rĂ©fĂ©rence, entre de nombreux autres, Ă  La Carte postale ou Ă  Schibboleth pour Paul Celan), et qui constituent comme une indication de ce que pourrait ĂȘtre le devenir ou la tentation littĂ©raire de l’exception. La lecture de Laurent Dubreuil, et notamment de L’état critique de la littĂ©rature11, pourrait en ce sens nous informer sur la possible rĂ©ponse du littĂ©raire Ă  l’arraisonnement philosophique, dans laquelle, justement, l’in-discipline de la littĂ©rature reste une de ses forces les plus dangereuses.

24De la mĂȘme façon, enfin, le travail de J. BessiĂšre sur le statut de la littĂ©rature et la « singularitĂ© quelconque » du discours littĂ©raire (menĂ© dans Quel statut pour la littĂ©rature ?12 et Principes de la thĂ©orie littĂ©raire13) nous semble constituer un bon prolongement de la lecture de cet ouvrage, sur l’analyse des fondements romantiques de la thĂ©orie moderne de la littĂ©rature, le rapport du texte au logos, la force d’intĂ©gration de la forme romanesque, et le rapport de la littĂ©rature Ă  la vie, tout en mettant en perspective l’unilatĂ©ralitĂ© du parti pris de la lecture de G. Artous‑Bouvet, et en rappelant la possibilitĂ© d’un dĂ©passement littĂ©raire du statut d’exception, dans la pratique d’une rhĂ©torique fictionnelle qui pose Ă  nouveaux frais la question de la communication et du rapport de la littĂ©rature aux discours qui l’entourent14.


***

25Dans l’introduction de L’Art comme action, Ph. Daros Ă©voque les enjeux de la recherche littĂ©raire Ă  venir :

L’un des axes les plus intĂ©ressants, peut-ĂȘtre, de la recherche prĂ©sente et future rĂ©siderait dans une relecture de la littĂ©rature des deux siĂšcles passĂ©s pour montrer combien la « rĂ©ception » qu’elle a connue fut tributaire de ce recouvrement par un champ philosophique marquĂ© par une inquiĂ©tude fondamentale sur son rĂŽle, sur ses pouvoirs rĂ©siduels dans la vie d’hommes dĂ©sormais « orphelins de toute mythologie fondatrice » [...] et par une critique-thĂ©orie dupliquant ces interrogations15.

26La relecture de ce « recouvrement », de cette « rĂ©ception », nous semble‑t‑il, est prĂ©cisĂ©ment le projet de Guillaume Artous‑Bouvet. Si certains des partis pris du livre, en termes de choix du corpus, de rĂ©fĂ©rences convoquĂ©es, voire d’équilibre des parties peuvent (et doivent sans doute) ĂȘtre interrogĂ©s, il n’en reste pas moins que ce travail constitue une recherche extrĂȘmement stimulante dans son caractĂšre entier et dans l’intransigeance de son propos. L’on pourrait s’étonner, par exemple, de voir Sartre figurer aux cĂŽtĂ©s de Derrida dans une coupe temporelle qui manque a priori d’unité : c’est que les potentialitĂ©s des questions qu’elle pose sont laissĂ©es Ă  notre responsabilitĂ© de lecteur. De la mĂȘme maniĂšre, l’on pourrait soutenir que l’ouvrage ne traite pas rĂ©ellement de l’exception littĂ©raire en tant que telle, mais d’un statut de la littĂ©rature changeant selon les auteurs et les stratĂ©gies d’écriture. À une telle objection, nous rĂ©pondons que l’exception mise Ă  jour par l’archĂ©ologie de l’auteur ne peut se rĂ©duire dans son essence Ă  une thĂšse unifiĂ©e, ni se confondre avec les thĂšses avancĂ©es par J. BessiĂšre sur le mĂȘme sujet : l’exception littĂ©raire, s’il en est une, rĂ©apparaĂźt chaque fois dans l’effort singularisant d’une lecture, dans les nƓuds changeants des stratĂ©gies d’écriture, dans les plis et replis du corpus... Alors seulement, il devient possible de soutenir qu’une part de notre histoire intellectuelle porte son nom, dont nous devons discuter l’hĂ©ritage.

27Nous saluons ainsi dans ce projet une entreprise audacieuse dans sa forme et son objet : certains, peut-ĂȘtre, seront rebutĂ©s par les rapprochements que l’auteur effectue entre les diffĂ©rentes rĂ©fĂ©rences qu’il convoque — on aura essayĂ© de montrer en quoi cette stratĂ©gie est justifiable. D’autres encore refuseront d’accorder son importance Ă  la stratĂ©gie d’écriture que G. Artous‑Bouvet met en place au fil des pages, pour piĂ©ger l’exception dans les textes sans l’enfermer dans la loi de son propre discours : l’exception, parce qu’elle est un point aveugle du corpus, rend cependant nĂ©cessaire une telle approche, qui rend visible les mĂ©canismes discursifs des textes, et ouvre dans les interstices d’un dialogue inĂ©gal entre philosophie et littĂ©rature la possibilitĂ© d’une interrogation. Un tel livre, quoiqu’il en soit, nous semblait nĂ©cessaire, et, comme le souligne Ph. Daros dans son texte, manquait encore Ă  notre bibliothĂšque critique. Il nous reste Ă  prendre la pleine mesure des avancĂ©es qu’il opĂšre, et Ă  dĂ©terminer quelles sont les voies qu’il dĂ©gage pour la recherche actuelle, notamment quant Ă  la question du genre littĂ©raire de l’exception, de la nature des opĂ©rations textuelles qu’elle met Ă  jour et des fractures qu’elle nomme dans l’espace du savoir littĂ©raire.