Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 7
titre article
Bénédicte Vauthier

Deux tentatives de relecture — au prĂ©sent ou dans « l’air du temps » et « du lieu » — de deux auteurs, Bakhtine & VoloĆĄinov, qui n’en ont (trop) longtemps fait qu’un

FrĂ©dĂ©ric François, Bakhtine tout nu ou Une lecture de Bakhtine en dialogue avec VoloĆĄinov, Medvedev et Vygotski ou encore Dialogisme, les malheurs d’un concept quand il devient trop gros, mais dialogisme quand mĂȘme, Limoges : Lambert‑Lucas, 2012, 166 p., EAN 9782359350517 & Inna Tylkowski, VoloĆĄinov en contexte. Essai d’épistĂ©mologie historique, Limoges : Lambert‑Lucas, 2012, 377 p., EAN 9782359350524.

1Si l’on excepte la maison et l’annĂ©e d’édition (Lambert Lucas, 2012) qu’ils ont en partage, il ne sera pas nĂ©cessairement facile de trouver des points communs pour faire dialoguer le petit ouvrage de FrĂ©dĂ©ric François, au titre quelque peu provocateur : Bakhtine tout nu et la somme thĂ©orique d’Inna Tylkowski, VoloĆĄinov en contexte.

2Professeur honoraire de Sciences du langage de l’UniversitĂ© Paris Descartes, et auteur de plusieurs ouvrages consacrĂ©s au dialogue et au rĂ©cit chez l’enfant, FrĂ©dĂ©ric François nous livre un opuscule empreint de subjectivitĂ©, rĂ©digĂ© (janvier-fĂ©vrier) et relu (juillet-aoĂ»t) dans le courant de l’annĂ©e 2012 (p. 9-10, p. 123). Écrit « de circonstance » et d’appui, car il a servi Ă  l’auteur lors de deux interventions dans des sĂ©minaires qui s’adressaient Ă  des Ă©tudiants en psychologie du travail, l’ouvrage a gardĂ© un ton oralisĂ© prononcĂ©, tout en s’articulant autour de nombreuses citations des critiques russes convoquĂ©s et glosĂ©s. Il ne s’agit pas seulement de Bakhtine, mais aussi de VoloĆĄinov, de Medvedev et de Vygotski, trois auteurs que Fr. François cherche Ă  faire dialoguer avec celui‑lĂ , comme l’indique le premier sous‑titre de l’ouvrage. Comme suggĂ©raient le titre principal et le troisiĂšme sous‑titre,et comme le confirment la quatriĂšme de couverture et les premiĂšres lignes de la « note prĂ©alable », l’ouvrage est aussi « de circonstance », car il se veut rĂ©ponse Ă  l’ouvrage polĂ©mique de Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota, Bakhtine dĂ©masquĂ©. Histoire d’un menteur, d’une escroquerie et d’un dĂ©lire collectif — dĂ©signĂ©s d’abord comme B & B, puis le plus souvent comme Bronckart (p. 10).

3MaĂźtre assistante en langue russe et linguistique slave Ă  l’UniversitĂ© de Lausanne, Inna Tylkowski nous offre quant Ă  elle les fruits de sa thĂšse de doctorat soutenue dans la mĂȘme universitĂ©, en septembre 2010, sous la direction de Patrick SĂ©riot (p. 9), dont l’ouvrage Structure et totalitĂ©. Les origines intellectuelles du structuralisme en Europe centrale et orientale, qui a fait Ă©poque, vient lui aussi de reparaĂźtre chez Lambert Lucas. Forte de cet hĂ©ritage, dont on retrouve l’empreinte dans certains de ses choix mĂ©thodologiques (nous sommes face Ă  un Essai d’épistĂ©mologie historique, concepts clĂ©s de l’approche de SĂ©riot1), on comprendra d’autant mieux la maĂźtrise dont fait preuve Tylkowski quand elle Ă©voque les contours multiples du contexte russe, principale toile de fond sur laquelle elle rĂ©inscrit les travaux du seul VoloĆĄinov, si l’on se souvient qu’elle est responsable, avec le mĂȘme Patrick SĂ©riot, de la nouvelle Ă©dition bilingue traduite du russe de Marxisme et philosophie du langage. Les problĂšmes fondamentaux de la mĂ©thode sociologique dans la science du langage, parue en 2011, elle aussi chez l’éditeur limousin.

4À premiĂšre vue, seul le premier chapitre de Bakhtine tout nu consacrĂ© Ă  « “L’auctorialitĂ©â€ respective de Bakhtine, Medvedev et VoloĆĄinov » (p. 17‑33) peut ĂȘtre rĂ©ellement mis — encore que partiellement — en regard de l’« Introduction » de VoloĆĄinov en contexte (p. 11‑35). Passage obligĂ© pour qui s’aventure — malencontreusement ?, aujourd’hui encore ! — Ă  parler de Bakhtine et du, en son temps dĂ©nommĂ©, « Cercle de Bakhtine2 », Fr. François et Inna Tylkowski se doivent, en effet, de prendre position au sujet de la paternitĂ© des Ă©crits parus en URSS dans les annĂ©es vingt sous les noms de VoloĆĄinov et de Medvedev, attribuĂ©s ensuite Ă  Bakhtine — « écrits disputĂ©s », Ă©crit I. Tylkowski — ; au sujet de la rĂ©ception de Bakhtine en Occident — sa mythification ?, ses mystifications ? — ; ou encore au sujet du « marxisme » prĂ©sent dans les textes respectifs. Des questions posĂ©es, on s’en souviendra, dĂšs la mise en circulation en français, dans les annĂ©es 1970, des textes de Bakhtine et de VoloĆĄinov, puis en 2008 de Medvedev3.

5Fr. François, qui n’est pas slaviste, ne connaĂźt ni le russe ni l’allemand (p. 10), ne se considĂšre spĂ©cialiste ni du marxisme (ibid.), ni de la psychologie (p. 11), ni de l’URSS naissante (p. 13), ni de la « nature du christianisme de Bakhtine » (p. 79), ni du nĂ©o‑kantisme (p. 80), ni des formalistes russes (p. 93), ni de la sociologie de la littĂ©rature (p. 114), ne cessera de souligner — ironiquement ? — les limites — (p. 13) considĂ©rables (p. 15) d’un exposĂ© qui n’est pas celui d’un savant (p. 10), mais seulement celui, bien plus modeste, d’un lecteur « participant » (p. 11). Faisant fi de ce lancinant manque de compĂ©tence (p. 114 et passim), il souhaite revenir sur les mobiles de son enthousiasme d’antan pour des travaux qui, lui semble‑t‑il — vĂ©ritable clĂ© de voĂ»te de cet exposĂ© dubitatif —, ont peut‑ĂȘtre encore quelque chose Ă  nous apprendre, notamment sur « les relations qu’il peut y avoir entre la lecture de [ces] textes et la question de la “psychologie concrĂšte” », seul point, semble‑t‑il, que l’auteur a « quelque lĂ©gitimitĂ© Ă  Ă©voquer » (p. 110). Ce retour, il l’opĂšre donc par une relecture — qui se sait partiale (p. 16, p. 76, etc.) et en partie prĂ©sentiste (p. 65 et p. 111) — des textes de Bakhtine, VoloĆĄinov, Medvedev et Vygotski qu’il lit en français, tout en se situant, sur certains points, par rapport Ă  ce que B & B et SĂ©riot en ont dit. Bakhtine tout nu, donc, non seulement parce qu’il rĂ©pond Ă  la « destruction du mythe d’un Bakhtine total » (p. 9), mais aussi, dirions‑nous, parce qu’il est dĂ©pourvu de tout apparat critique et qu’il n’évoque que rarement la littĂ©rature secondaire — le dĂ©lire collectif, dixit B & B, dont d’aucuns font partie4. S’il prend en compte l’importance de l’interrogation soulevĂ©e par SĂ©riot et B & B au sujet de l’attribution illicite Ă  Bakhtine de textes signĂ©s par d’autres, Fr. François souligne encore, avant d’entamer sa relecture (p. 36‑125) des trois auteurs pour eux‑mĂȘmes et « sans chercher forcĂ©ment une continuitĂ© entre les textes de Bakhtine Ă©crits Ă  diffĂ©rentes Ă©poque » (p. 35), que la conclusion de SĂ©riot « laisse place pour une lecture dans laquelle nous pouvons trouver alternativement de la parentĂ© et de la distance entre ces trois auteurs » (p. 32). Dont acte.

6Russophone, ayant accĂšs Ă  des textes qui restent le plus souvent hors de portĂ©e de la seule communautĂ©s des slavistes — malgrĂ© quelques efforts notables de traduction — I. Tylkowski dĂ©fend une option radicalement opposĂ©e en dĂ©cidant d’adopter pour seul objet de la recherche : l’Ɠuvre « complĂšte » de VoloĆĄinov, soit deux livres: Marxisme et philosophie du langage. Les problĂšmes fondamentaux de la mĂ©thode sociologique dans la science du langage et Le freudisme. Essai critique — bien connus de la critique bakhtinienne francophone, vu qu’ils sont parus en français sous le nom du second5 — et sept articles, dont cinq disponibles aujourd’hui en français, le dernier d’entre eux « Qu’est‑ce que la langue et le langage ? » ayant Ă©tĂ© traduit par P. SĂ©riot et I. Tylkowski en complĂ©ment Ă  leur retraduction de Marxisme et philosophie du langage6. Ce corpus sera alors Ă©tudiĂ© en « contexte », notion polysĂ©mique qui fait l’objet des premiers paragraphes de l’introduction (p. 11‑12). Par extension Ă  ce que les linguistes entendent par lĂ , I. Tylkowski englobera sous la notion de contexte 

1) l’ensemble des textes publiĂ©s Ă  une Ă©poque donnĂ©e, et 2) les discussions qui se dĂ©roulent Ă  la mĂȘme pĂ©riode dans les institutions scientifiques (publications comprises), autrement dit les ouvrages et les dĂ©bats scientifiques qui peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme une source d’inspiration ou de rĂ©flexion pour un chercheur, et dont la connaissance est indispensable pour interprĂ©ter ses travaux (p. 12).

7Une comprĂ©hension du contexte comme « matĂ©riau verbal » insĂ©rĂ© dans l’histoire des idĂ©es que je ne me rĂ©siste pas Ă  mettre en parallĂšle avec la comprĂ©hension bakhtinienne du locuteur comme rĂ©pondant et de l’énoncĂ© comme maillon d’une chaĂźne d’énoncĂ©s.

Le locuteur lui‑mĂȘme en tant que tel, est, Ă  un certain degrĂ©, un rĂ©pondant, car il n’est pas le premier locuteur, rompant pour la premiĂšre fois le silence d’un monde muet de toute Ă©ternitĂ©, et il prĂ©suppose non seulement l’existence du systĂšme de la langue dont il use mais aussi l’existence d’énoncĂ©s antĂ©rieurs — émanant de lui‑mĂȘme ou d’autrui —, auxquels son propre Ă©noncĂ© se rattache sous un quelconque rapport (il se fonde sur eux, polĂ©mi[que] avec eux), purement et simplement il les suppose dĂ©jĂ  connus de l’auditeur. Chaque Ă©noncĂ© est un maillon de la chaĂźne fort complexe d’autres Ă©noncĂ©s7.

8Pour Ă©viter le cercle vicieux de l’attribution non des textes, mais des idĂ©es ou, plus prĂ©cisĂ©ment, pour vĂ©rifier « l’hypothĂšse que VoloĆĄinov est l’auteur des textes parus sous son nom dans les annĂ©es vingt » (p. 28) et en « explorer les consĂ©quences pratiques » (p. 29), seuls les textes de sciences humaines prĂ©cĂ©demment citĂ©s (et non ses contributions littĂ©raires ou musicales) seront Ă©tudiĂ©s.

9Le terrain dĂ©limitĂ© n’en reste pas moins vaste, vu que ces travaux de VoloĆĄinov s’inscrivent Ă  cheval entre philosophie du langage, psychologie et sociologie, tout comme le font ceux d’autres chercheurs — europĂ©ens et russes — du dĂ©but du xxe siĂšcle, au moment oĂč la philosophie comme science rigoureuse entre en crise et oĂč se dessinent les frontiĂšres de nos sciences humaines. Pour des raisons essentiellement bibliographiques, le cadre spatial est limitĂ© Ă  la Russie, objet d’intĂ©rĂȘt croissant des chercheurs, sans que se soit imposĂ©e Ă  l’heure actuelle une monographie sur le sujet (p. 29). L’influence de la science allemande n’est certes pas ignorĂ©e, mais, malheureusement, trĂšs largement laissĂ©e de cĂŽtĂ© — ce qui n’est pas toujours sans poser problĂšme quand on parle de circulation des idĂ©es. Et ce, mĂȘme si l’influence de Dilthey, et plus encore les thĂ©ories de Freud et de Saussure ne pouvaient ĂȘtre totalement Ă©cartĂ©es, vu la place qu’elles occupent dans les deux ouvrages principaux de VoloĆĄinov. Toujours en raison de l’idĂ©e de dialogue, ce sont les annĂ©es 1890-1920 qui s’imposent comme cadre temporel ; et l’idĂ©e de la reconstitution d’une « bibliothĂšque virtuelle » (p. 30) implique que seuls soient pris en compte et lus soigneusement les textes apparentĂ©s thĂ©matiquement ou explicitement citĂ©s.

10Sur la base de ces diffĂ©rents critĂšres, le lecteur sera probablement surpris de voir que sont pourtant exclus de l’entourage dialogique et de la bibliothĂšque conversationnelle de VoloĆĄinov l’ensemble de travaux de Medvedev et de Bakhtine parce que, Ă©crit Tylkowski, « les problĂšmes littĂ©raires ne font pas partie [des] thĂšmes centraux » du premier. Ou, plus exactement, parce que la guide l’idĂ©e de voir ce que peut apporter de neuf une lecture de VoloĆĄinov comme « chercheur indĂ©pendant de Bakhtine et de Medvedev » (p. 32) — ce qui se comprend et se justifie aisĂ©ment pour une slaviste qui a effectivement accĂšs Ă  des sources qui lui permettent de reconstituer le « contexte intellectuel gĂ©nĂ©ral de l’époque » (p. 31) sans devoir faire appel aux textes des amis, des collĂšgues ou des proches interlocuteurs8.

11En vue de mener Ă  bien ces objectifs ambitieux, I. Tylkowski divise ensuite son travail en quatre chapitres et articule chacun d’eux autour d’une, voire de deux notions : l’idĂ©ologie, le « langage », la conscience, l’interaction et le dialogue. Si l’on excepte la premiĂšre, de caractĂšre transversal et devant ĂȘtre lue sur toile de fond du marxisme (chapitre 1), les trois autres notions renvoient aux domaines des sciences humaines : linguistique et philosophie du langage (chapitre 2, p. 81‑114); psychologie (chapitre 3, p. 116‑180) et sociologie (chapitre 4, p. 181‑248), auxquels VoloĆĄinov a consacrĂ© ses principales Ă©tudes en leur appliquant la « mĂ©thode marxiste », dont les contours sont Ă©bauchĂ©s dans le premier chapitre. Si, par ce biais, I. Tylkowski souhaite faire dĂ©couvrir au public francophone l’univers intellectuel du dĂ©but du xxe siĂšcle qu’il ne connaĂźt que peu (p. 35), le quatriĂšme et dernier chapitre tente en outre d’apporter une rĂ©ponse — de nouveaux Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse ? — Ă  une question laissĂ©e ouverte par Catherine Depretto en 1997, Ă  savoir « si la prise en compte du social ne [peut] avoir d’autres sources que le sociologisme marxisant de la Russie des annĂ©es vingt9 » (p. 35).

12À l’encontre de toute lecture prĂ©sentiste ou d’actualisation, qui ont prĂ©dominĂ© dans le domaine francophone (p. 12-14), et faisant siennes les notions d’« air du lieu » et « du temps » (p. 15) — de P. SĂ©riot — I. Tylkowski montre d’abord comment doivent ĂȘtre comprises, c’est‑à‑dire littĂ©ralement entendues, « Les notions d’“idĂ©ologie” et de “mĂ©thode marxiste” dans les textes de VoloĆĄinov » si on les lit en regard des textes des intellectuels russes non marxistes autour de 1900, ou des thĂ©oriciens du marxisme (Marx et Engels) et de ses porte-paroles russes d’orientation marxiste. Il s’agit non seulement de LĂ©nine ou de Plekhanov, mais plus encore de Bogdanov ou, Ă  sa suite, de Boukharine, « sources d’inspiration », Ă©crit I. Tylkowski, de nombreux intellectuels dont VoloĆĄinov lui‑mĂȘme (p. 49). Les noms d’Adoratskij, Razumovskij ou de Rejsner sont quant Ă  eux convoquĂ©s pour montrer le halo polysĂ©mique qui entoure trĂšs vite l’« idĂ©ologie » et les malentendus, voire les excommunications qui ne tarderont pas Ă  surgir (p. 37‑72). Les derniĂšres pages de ce premier chapitre de recontextualisation du marxisme sont consacrĂ©es aux diffĂ©rentes facettes (reflets et rĂ©fractions, donc) que recouvre l’« idĂ©ologie » dans les travaux de VoloĆĄinov : idĂ©ologie comme sĂ©miotique, idĂ©ologie au sens socio-culturel, idĂ©ologie du quotidien (notion complexe sur laquelle I. Tylkowski revient briĂšvement pour montrer la possible empreinte diltheyenne, p. 156‑158), ou encore idĂ©ologie comme superstructure (p. 73‑77). En dĂ©finitive, tant l’idĂ©ologie que le marxisme sont des notions polysĂ©miques dĂšs le dĂ©but du siĂšcle en Russie et dans la rĂ©ception qu’en fait VoloĆĄinov.

Dans les annĂ©es vingt, le marxisme n’est pas encore dogmatique. Se rĂ©fĂ©rant Ă  Marx et Ă  Engels, les chercheurs les considĂšrent comme point de dĂ©part ou source d’inspiration pour leurs propres rĂ©flexions sur les problĂšmes des sciences humaines et sociales. (p. 78)

13Tel fut le cas de VoloĆĄinov, qui « n’explicite pas son rapport au marxisme » (ibid.) et en fait parfois un simple synonyme de « sociologie », comme nous le verrons dans le quatriĂšme chapitre.

14Le second chapitre, consacrĂ© aux « IdĂ©es “linguistiques” de VoloĆĄinov », est de loin le plus court (p. 81‑115), peut‑ĂȘtre parce que Marxisme et philosophie du langage a dĂ©jĂ  fait couler beaucoup d’encre et que les grandes articulations du livre sont bien connues (opposition entre partisans de l’« objectivisme abstrait », d’un cĂŽtĂ©, reprĂ©sentĂ©s par des francophones : Ferdinand de Saussure, l’école de GenĂšve et des Russes : Vinogradov, Ć or, Fortunatov et son Ă©cole, de Courtenay, KruĆĄevskij ; dĂ©fenseurs du « subjectivisme individualiste », de l’autre cĂŽtĂ©, reprĂ©sentĂ©s par les Allemands Wilhelm von Humbold, Karl Vossler et le Russe Potebnja). Au dĂ©part de son travail sur la Russie, I. Tylkowski fait donc ici dĂ©couvrir au lecteur francophone la rĂ©ception de VoloĆĄinov en contexte, notamment en Ă©voquant les dĂ©bats suscitĂ©s par la publication de Marxisme et philosophie du langage, l’opposition que VoloĆĄinov rencontre chez Vladimir DerĆŸavin — dont un « Essai de classification des phĂ©nomĂšnes et des disciplines linguistiques », exposĂ© rĂ©alisĂ© au cours d’une sĂ©ance de la Commission pour l’étude de la forme artistique en avril 1925, fait partie des annexes que Tylkowski met ainsi Ă  disposition du lecteur francophone (p. 259‑263) — ou encore chez Rozalija Ć or, reprĂ©sentante de la « linguistique thĂ©orique » que combat VoloĆĄinov au dĂ©part d’une comprĂ©hension plus « stylistique » du Mot, qui correspond aux Ă©tudes littĂ©raires (p. 87‑99).

15Soulignons, fĂ»t‑ce en passant, que la reconnaissance de l’existence de ce combat entre linguistique thĂ©orique, d’une part, stylistique, de l’autre, ou, plus exactement, me semble‑t‑il, entre poĂ©tique et stylistique d’inspiration saussurienne (l’école de GenĂšve  et les formalistes russes donc, plus que Saussure) et stylistique allemande (dont les travaux de Leo Spitzer sont emblĂ©matiques) montre Ă  quel point l’affirmation de Tylkowski pour qui « VoloĆĄinov, malgrĂ© son intĂ©rĂȘt pour ce domaine, ne procĂšde pas Ă  l’élaboration des problĂšmes relatifs Ă  la science de la littĂ©rature. Les problĂšmes littĂ©raires ne font pas partie de ses thĂšmes centraux » peut ĂȘtre — est — sujette Ă  discussion. J’en tiens pour autre illustration le fait que I. Tylkowski se voit obligĂ©e de mettre « linguistique » entre guillemets dans son titre de chapitre, prĂ©cisant en note :

VoloĆĄinov est hostile Ă  la linguistique en tant que science dont l’objet d’étude est la langue au sens oĂč l’entend Saussure. C’est pourquoi « linguistique » est mis ici entre guillemets. (p. 81)

16Et ne dit‑elle pas finalement la mĂȘme chose dans sa conclusion en soulignant cette fois que « l’appartenance de VoloĆĄinov Ă  la section de mĂ©thodologie de la littĂ©rature de l’ILJaZV, qui tĂ©moigne de son intĂ©rĂȘt pour la poĂ©tique, la stylistique et l’esthĂ©tique, explique la prĂ©fĂ©rence qu’il donne au Mot poĂ©tique ou artistique » (p. 251). Ceci Ă©tant dit, je referme la parenthĂšse — nĂ©cessaire pour montrer que les frontiĂšres entre les travaux des uns et des autres ne sont pas aussi claires que ne l’affirmait I. Tylkwoski dans son introduction pour justifier son hypothĂšse et son corpus de travail centrĂ© sur le seul VoloĆĄinov —, et je reviens au texte. I. Tylkowski Ă©voque encore dans ce chapitre les parallĂšles qui existent entre les conceptions de Gustav Ć pet, Ă©lĂšve de Husserl, et de VoloĆĄinov autour des « problĂšmes de la parole, de la signification et du sens du mot/ Mot en tant que moyen de l’échange verbal interindividuel, de la fonction expressive de ce dernier, ainsi que des structures syntaxiques » (p. 113). Des noms, des travaux de rĂ©fĂ©rence (c’est notamment le cas de Gustav Ć pet, de Viktor Ćœirmunskij ou de  Lev Jakubinskij), dont le lecteur occidental aura parfois pu prendre connaissance au cours de ces dix derniĂšres annĂ©es grĂące Ă  l’effort conjuguĂ© des slavistes occidentaux.

17Le troisiĂšme chapitre (p. 117‑180) est consacrĂ© aux « IdĂ©es psychologiques de VoloĆĄinov », dont le refus de l’inconscient — en accord avec les thĂ©ories marxistes — est bien connu. I. Tylkowski trace tout d’abord un bref panorama de la rĂ©ception de Freud et de la psychanalyse en Russie. Celui‑ci rĂ©vĂšle une trĂšs nette Ă©volution du freudisme de sa popularitĂ© et son apogĂ©e Ă  la RĂ©volution d’Octobre (p. 118) Ă  sa disparition dans les annĂ©es trente, pour des raisons Ă  la fois politiques et scientifiques (p. 125). VoloĆĄinov, tout comme Vygotski (dont la dĂ©marche est explicitement rapprochĂ©e de celle de son compatriote, sans que les parallĂšles ne soient creusĂ©s de maniĂšre systĂ©matique, ce qui montre qu’il reste difficile aujourd’hui d’embrasser la culture multidisciplinaire du dĂ©but du xxe siĂšcle) peuvent ĂȘtre comptĂ©s au nombre des dĂ©tracteurs du freudisme, comme le rĂ©vĂšle son article « Au-delĂ  du social » et Le freudisme, version augmentĂ©e et rĂ©visĂ©e du premier travail. Comme le rappelle Ă©galement I. Tylkowski, VoloĆĄinov nous offre en outre une Ă©bauche de « psychologie marxiste » dans le troisiĂšme chapitre de Marxisme et philosophie du langage. Je ne reviendrai pas ici sur les mobiles d’opposition au freudisme (thĂ©orie qualifiĂ©e de biologisante, bourgeoise, idĂ©aliste, dĂ©cadente et rejetĂ©e dans sa dimension mĂ©tapsychologique, c’est‑à‑dire dans sa progressive transformation de thĂ©rapie en philosophie de la culture) (p. 132‑141). Le passage d’une dĂ©finition de la conscience comme « élĂ©ment verbal », c’est-Ă -dire « accessible Ă  l’observation et objectif », et cela qu’il s’agisse d’une parole extĂ©rieure ou intĂ©rieure (p. 141‑147), Ă  sa comprĂ©hension comme « domaine sĂ©miotique » (p. 147‑153) ou enfin Ă   son apprĂ©hension « comme un ensemble de signes qui doivent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s » (p. 153‑172) permet de cerner les intĂ©rĂȘts successifs et les influences partielles de Freud, Cassirer et surtout Dilthey sur VoloĆĄinov. C’est en effet sous le signe des IdĂ©es concernant une psychologie descriptive et analytique de Dilthey que s’ouvre le troisiĂšme et dernier chapitre de la premiĂšre partie de Marxisme et philosophie du langage, dans lequel VoloĆĄinov prĂ©tend jeter les bases d’une « psychologie authentiquement objective »10 ou psychologie « marxiste » (p. 161).

18La proximitĂ© des thĂšses du « premier » Dilthey et de VoloĆĄinov n’empĂȘchera certes pas celui‑ci de se dĂ©marquer d’emblĂ©e de l’interprĂ©tation « purement psychologique des travaux de 1880-1890 » en soulignant, ici aussi, « le primat de l’élĂ©ment social dans l’interprĂ©tation des faits psychiques » (p. 161) ou en reprochant Ă  Dilthey « de soustraire tout sens, toute signification au monde matĂ©riel et [de] les localiser dans un esprit situĂ© hors du temps et de l’espace » (p. 168). Une critique qui aurait pu ĂȘtre partiellement nuancĂ©e au dĂ©part des travaux postĂ©rieurs de Dilthey sur L’édification du monde historique dans les sciences de l’esprit qui laissent effectivement place Ă  une vision Ă©largie de la comprĂ©hension et ouvrent le passage Ă  l’hermĂ©neutique — un Ă©largissement que la mort prĂ©maturĂ©e de Dilthey ne permettra toutefois pas de mener Ă  terme, comme l’a soulignĂ© avec pertinence Sylvie Mesure11. GrĂące Ă  des travaux rĂ©cents publiĂ©s en Russie aux cours des dix derniĂšres annĂ©es, Tylkowski complĂšte Ă©galement cette approche en montrant que Ć pet partage avec VoloĆĄinov cet intĂ©rĂȘt pour Dilthey (p. 164‑173). Il lui a non seulement consacrĂ© plusieurs articles, mais a Ă©galement dirigĂ© en 1923 la traduction russe des IdĂ©es concernant une psychologie descriptive et analytique.

19La quatriĂšme et derniĂšre partie de l’ouvrage porte sur les « IdĂ©es sociologiques de VoloĆĄinov », que I. Tylkowski aborde au travers de l’examen des « notions d’interaction et de dialogue ». Plus que les autres, ce chapitre prĂ©tend ouvertement dĂ©passer la rĂ©duction du « contexte intellectuel russe du dĂ©but du xxe siĂšcle aux travaux sociologiques marxistes » (p. 181), dĂ©passement nĂ©cessaire afin d’élargir le cadre des approches sociales susceptibles d’avoir nourri VoloĆĄinov. Dans un premier temps, I. Tylkowski dresse un bref panorama de la sociologie russe et aborde sa naissance, son institutionnalisation puis sa transformation aprĂšs la RĂ©volution d’octobre (p. 181‑188). Elle souligne aussi d’entrĂ©e de jeu la polysĂ©mie dĂ©routante d’une Ă©tiquette comme celle de « positivisme » qui peut cacher des aspects aussi divers que « la tradition scientifique “occidentale” fondĂ©e sur une “causalitĂ© mĂ©canique” », la seule « philosophie positive d’Auguste Comte » ou, tout simplement « les conceptions scientifiques, y compris sociologiques, non marxistes, Ă©galement qualifiĂ©es de ‘bourgeoises’ » (p. 186‑187). Elle montre ensuite comment les travaux d’Auguste Comte ont Ă©tĂ© reçus et traduits en Russie, puis critiquĂ©s et mĂȘme interdits, comme le seront aussi par la suite ceux de l’un de ses disciples : de Roberty, qui prendra pourtant rapidement ses distances par rapport Ă  Comte, auquel il reproche notamment « d’avoir omis la psychologie dans la classification des sciences alors mĂȘme qu’il fait du psychologique de l’esprit humain, le gĂ©nĂ©rateur de l’évolution historique » (p. 193). Et de fait, le noyau dur de ce chapitre est consacrĂ© aux conceptions thĂ©oriques de deux sociologues russes : EugĂšne de Roberty (p. 190‑215) et Pitirim Sorokin (p. 215‑226), dont VoloĆĄinov pourrait avoir connu les travaux quand il a commencĂ© sa formation en 1913, c’est‑à‑dire avant que la sociologie —  qui sera Ă  son tour qualifiĂ©e de science bourgeoise ou positiviste — ne soit balayĂ©e par le matĂ©rialisme historique qui en prendra la place (p. 189). Tylkowski examine Ă  la loupe le systĂšme terminologique d’EugĂšne de Roberty et essaie d’y repĂ©rer les traits (« sociĂ©té » versus « socialité », le langage comme fait « suroganique », la constitution et l’évolution tant des phĂ©nomĂšnes sociaux que de l’individu social, les rapports entre psychologie et sociologie) dont on trouverait « un Ă©cho manifeste chez VoloĆĄinov » (p. 212‑215) qui ne cite toutefois jamais de Roberty. C’est Ă  un mĂȘme travail de repĂ©rage que procĂšde ensuite I. Tylkowski dans le cas de Sorokin, qui n’est pas plus citĂ© directement par VoloĆĄinov, mais bien par Sakulin qui lui, si, est citĂ© par VoloĆĄinov. Ce sont cette fois les notions d’« interaction interindividuelle », de « fait social Ă©lĂ©mentaire » ou encore de « mĂ©diateurs » — dĂ©finis comme des phĂ©nomĂšnes qui permettent d’interagir en quelque sorte Ă  distance — dont I. Tylkowski cherche Ă  trouver la trace, Ă  entendre l’écho dans les travaux de VoloĆĄinov. I. Tylkowski parle Ă  deux reprises « d’idĂ©e proche ou trĂšs proche » (p. 227 et p. 225). Dans les deux cas examinĂ©s, force est de reconnaĂźtre toutefois que ce qui est explicite et objet de longs dĂ©veloppements et motivations chez de Roberty et Sorokin est considĂ©rĂ© comme « évident » ou en passant par VoloĆĄinov (p. 212 et p. 226). Enfin, c’est encore le mĂȘme traitement — de lĂ©gĂšreté ?, d’évidence ? — qui singularise la maniĂšre dont VoloĆĄinov aborde le « dialogue » compris comme « forme la plus naturelle du langage », si on compare son travail avec celui de Lev Jakubinskij, dont on l’a souvent rapprochĂ© au cours des derniĂšres annĂ©es, au point de lui ĂŽter toute originalité (p. 240). I. Tylkowski conteste en partie cette filiation en montrant qu’on trouve chez Sorokin « des idĂ©es parallĂšles aux conceptions du dialogue Ă©laborĂ©es par VoloĆĄinov et Jakubinksij » au point mĂȘme de « supposer que la thĂ©orie du fait social Ă©lĂ©mentaire de Sorokin a servi de source d’inspiration non seulement Ă  VoloĆĄinov mais aussi a Jakubinskij ». Certes, ajoute paradoxalement Tylkowski, « ces deux derniers ne citent pas Sorokin, mais ils pouvaient le connaĂźtre, y compris personnellement » (p. 241).

20Le dĂ©sir de I. Tylkowski de montrer l’amplitude et la richesse des sources et des influences avĂ©rĂ©es ou potentielles qui ont trouvĂ© accueil dans les travaux de VoloĆĄinov — notamment sur cette question cruciale de l’interaction sociale et du dialogue — est certainement un passage obligĂ© pour tenter de dĂ©monter le discours de ceux qui ont cru ou fait croire que VoloĆĄinov — ou Bakhtine — aurait créé ex nihilo une nouvelle philosophie du langage et une nouvelle psychologie « marxistes », une nouvelle stylistique ou poĂ©tique. Il n’en reste pas moins que la mention d’hypothĂ©tiques sources se rĂ©vĂšle problĂ©matique Ă  dĂ©faut non seulement de citations explicites, mais aussi d’allusions ou plus encore quand il est en mĂȘme temps affirmé :

Malgré une ressemblance certaine entre les idées de Roberty et celles de Voloƥinov, il est difficile de postuler un rapport direct entre les deux. On peut supposer que les thÚses de Roberty proches ou identiques à celles des théoriciens russes du marxisme comme Bogdanov et Boukharine sont devenues des lieux communs qui, en tant que tels, ont inspiré Voloƥinov.
Sorokin suggĂšre une autre hypothĂšse dans Les thĂ©ories sociologiques contemporaines : « des conclusions similaires [Ă  celles de Roberty] ont Ă©tĂ© proposĂ©es par A. Espinas, Durkheim et Simmel » et il est possible que certaines de ses idĂ©es formulĂ©es « un peu plutĂŽt et Ă  certains Ă©gard de façon plus consĂ©quente » soient entrĂ©es en Russie par leur vecteur. (p. 214‑215, je souligne).

21Lieux communs, influence allemande attestĂ©e quoique non Ă©tudiĂ©e ici pour les raisons bibliographiques Ă©voquĂ©es plus haut — c’est notamment le cas de Georg Simmel, dont neuf ouvrages sont repris dans l’annexe II (p. 299‑312) qui rĂ©pertorie l’ensemble des ouvrages citĂ©s par VoloĆĄinov —, il me semble peu probant et peu convaincant de chercher Ă  rĂ©pondre Ă  la difficile et judicieuse question soulevĂ©e par C. Depretto en s’en tenant Ă  de trop vastes suppositions et Ă  de vagues ressemblances. D’autant plus que sur ce point, les ouvrages des amis et collĂšgues laissĂ©s dans l’ombre pourraient Ă©galement apporter leurs lots de rĂ©ponses.

22L’ouvrage de I. Tylkowski est encore dotĂ© d’une brĂšve conclusion (p. 250‑256) qui rĂ©sume essentiellement les apports de la thĂšse ainsi que de deux annexes comprenant, d’une part, la traduction de diffĂ©rents documents d’archives inĂ©dits Ă©voquĂ©s dans le corps du texte (p. 257‑298), d’autre part, une liste bibliographique de tous les ouvrages explicitement citĂ©s par VoloĆĄinov (p. 298‑313). Outre l’imposante bibliographie manipulĂ©e par la critique (p. 315‑347), on apprĂ©ciera encore et surtout la prĂ©sence d’un double index, onomastique (p. 349‑364) et notionnel (p. 365‑372).

23Revenons briĂšvement, avant de conclure, au Bakhtine tout nu de Fr. François. Comme je l’ai signalĂ© en commençant, l’auteur se propose lui aussi de relire les ouvrages non pas du seul VoloĆĄinov, bien que ce soit par lui qu’il commence, mais aussi de Bakhtine, de Medvedev et de Vygotski. Il le fera toutefois de maniĂšre dialogique, c’est‑à‑dire depuis sa position de lecteur d’aujourd’hui et des passages qui font « sens pour lui et Ă©ventuellement pour d’autres » (p. 37). Cette dĂ©cision explique que l’auteur ne s’arrĂȘte que sur les points qui l’intĂ©ressent, sans chercher Ă  trouver ou Ă  imposer une cohĂ©rence entre les ouvrages d’un auteur, ni entre les auteurs.

24Dans le cas de VoloĆĄinov (p. 36‑64) et de Medvedev, il reviendra donc sur les trois ouvrages qu’ils avaient signĂ©s dans les annĂ©es 1920, agrĂ©mentĂ©s d’un article de VoloĆĄinov sur le « mot poĂ©tique », et tente d’en dĂ©gager quelques concepts encore  pertinents pour le lecteur du xxie siĂšcle. Il s’agit, par exemple, de la dĂ©pendance qui existe entre forme sĂ©miotique et contexte entendu au sens large (social, biographique, cotextuel, Ă©nonciatif), c’est‑à‑dire grosso modo de l’équation idĂ©ologie-sĂ©miotique (p. 36‑44) ; ou du rapport entre sĂ©miotique et psychologie (p. 44‑49) ; ou de la question de l’idĂ©ologie du quotidien et du rĂŽle qu’y tient le langage (p. 49‑51) ; ou encore des tensions — non rĂ©solues — entre individu et sociĂ©tĂ©, d’une part, entre Ă©noncĂ© de la vie quotidienne et littĂ©rature, d’autre part (p. 52‑56) ; ou finalement du freudisme. Sur aucun de ces points, Fr. François ne prĂ©tend apporter quelque chose de neuf. Il est clair nĂ©anmoins que par sa lecture personnelle et sa posture constamment dubitative — sans en arriver Ă  ĂȘtre socratique —, il cherche Ă  contrecarrer la lecture monologique proposĂ©e par B & B et Ă  nuancer l’hypothĂšse contextuelle forte dĂ©fendue par P. SĂ©riot dans son introduction Ă  Marxisme et philosophie du langage dont le travail de I. Tylkowski peut ici servir d’illustration. Pour Fr. François, Marxisme et philosophie du langage « est plutĂŽt un essai qu’un manifeste » (p. 64) et « il serait abusif (comique mĂȘme) de considĂ©rer que notre distance historique serait la condition nĂ©cessaire et suffisante d’une prise de conscience adĂ©quate du sens des positions de VoloĆĄinov » (p. 65). Je passe sous silence les quelques pages consacrĂ©es Ă  Medvedev, dont le principal intĂ©rĂȘt rĂ©side Ă  mes yeux dans l’excursus qui porte sur la psychologie de l’art de Vygotski (p. 66‑72). Les pages consacrĂ©es Ă  Bakhtine sont essentiellement centrĂ©es sur le rapport entre problĂšmes de la littĂ©rature, en particulier du roman, et philosophie, soit sur les textes des annĂ©es 1920-1930, Pour une philosophie de l’acte et des extraits choisis des deux compilations EsthĂ©tique de la crĂ©ation verbale et EsthĂ©tique et thĂ©orie du roman, sans que l’auteur ait de « thĂ©orie » Ă  proposer au sujet de leur articulation (p. 97).

25Les quelques « conclusions ou remarques ouvrantes » (p. 110‑126) sur lesquelles se ferment ces relectures confirment le second caractĂšre circonstanciel de l’ouvrage de FrĂ©dĂ©ric François qui, par le biais de citations extraites des auteurs controversĂ©s qu’il glose, cherche Ă  revenir sur un certain nombre de « contradictions », d’« incohĂ©rences » pointĂ©es par B & B, notamment et surtout entre les idĂ©es de VoloĆĄinov et de Bakhtine. Ce caractĂšre circonstanciel de l’ouvrage n’est hĂ©las pas dĂ©menti par les deux derniers courts chapitres : « Retour sur la psychologie concrĂšte » (p. 127‑145) et « Notes disjointes » (p. 147‑161), dont le caractĂšre dialogique saute aux yeux — l’auteur y revient cette fois sur les questions posĂ©es dans le sĂ©minaire de psychologie du travail auquel il a pris part (p. 127). L’absence du contexte situationnel original rend toutefois trĂšs Ă©nigmatique, parfois problĂ©matique mĂȘme, la lecture de ces pages, dont je ne retiendrai en fin de compte qu’une idĂ©e centrale autour de laquelle elles tournent : celle des frontiĂšres entre « communautĂ© et altĂ©rité » (p. 130), celle de la difficultĂ© de s’orienter « dans la masse hĂ©tĂ©rogĂšne du dĂ©jà‑lĂ , le dĂ©jà‑lĂ  de la vie oĂč nous sommes jetĂ©s comme le dĂ©jĂ -lĂ  des discours qui circulent autour de nous » (p. 131). DifficultĂ© qui montre que quand bien mĂȘme la « grammaire nous donne des “personnes” », il semble « difficile d’isoler [
] une psychologie en premiĂšre, deuxiĂšme ou troisiĂšme personne, tout autant qu’en “nous” » (p. 133). En somme, « les relations des “personnes rĂ©elles” sont assurĂ©ment moins simples que celles des “personnes grammaticales” » (p. 133). Le lien que Fr. François trace par ce biais entre grammaire et psychologie — on pourrait penser Ă  Benveniste — me semble nĂ©anmoins essentiel car il permet de rappeler que dialogisme n’est pas synonyme de polyphonie ni moins encore d’intertextualitĂ©. « Pour Bakhtine, Ă©crivait Ponzio, l’ĂȘtre humain est dialogique malgrĂ© lui ; le dialogue n’est pas une prĂ©rogative de la personnalitĂ© humaine, mais une de ses limites, un obstacle Ă  son identitĂ©, une difficultĂ© Ă  sa dĂ©finition et rĂ©alisation12 ». Et telle Ă©tait dĂ©jĂ  la raison qui avait conduit Yves Clot, psychologue du travail et possible instigateur de l’intervention de Fr. François dans le cadre de son sĂ©minaire de fĂ©vrier 2012 (p. 9) Ă  Ă©crire dĂšs 2005 :

On ne choisit pas de s’ouvrir Ă  l’altĂ©ritĂ© dialogique. Elle nous affecte avant mĂȘme de vivre et d’agir dans le monde. Elle est insupprimable. On peut, au mieux, retournant la passivitĂ© en activitĂ©, en faire quelque chose pour soi en la dĂ©veloppant. Sinon, c’est elle qui nous enveloppe, non sans nous faire courir le risque d’une dĂ©rĂ©alisation. On n’y parvient qu’en rĂ©ussissant Ă  renverser le statut de l’autre, par une subversion de l’autre en soi-mĂȘme pour soi-mĂȘme, par appropriation13.

26Ce rappel — et la place cardinale qu’occupe cette question dans l’Ɠuvre de Bakhtine — me semble nĂ©cessaire Ă  l’heure oĂč s’affrontent non seulement lecture prĂ©sentiste et lecture contextuelle, mais aussi et surtout Ă  l’heure oĂč se repose de façon trĂšs brutale la question des sources et de la paternitĂ© — notamment des auteurs abordĂ©s ici. Au lieu de ramener ces questions Ă  la recherche empiriste de la preuve, et sans qu’il soit nĂ©cessaire de faire appel Ă  la pratique ludique et contestataire du « dĂ©tournement » de Guy Debord, le dialogisme et certaines pratiques d’écriture qui en dĂ©coulent gagnent, me semble‑t‑il, Ă  ĂȘtre analysĂ©es Ă  la lumiĂšre de la problĂ©matique autrement complexe du devenir auteur, de ce qui fait l’auctoritĂ© — l’autoritativitĂ© d’un auteur14.


***

27Si diffĂ©rents soient‑ils dans leurs approches, les ouvrages de FrĂ©dĂ©ric François et d’Inna Tylkowski ont aussi en commun d’avoir remis au centre des dĂ©bats le sens du « marxisme » des textes de VoloĆĄinov, notamment par le biais de la question de l’interaction et du dialogue, ou des rapports entre psychologie sociale et matĂ©rielle et sĂ©miotique.

28I. Tylkowski remplit ses objectifs en montrant que « la reconstitution de l’univers intellectuel de VoloĆĄinov (“macrocontexte” de son Ɠuvre) permet d’expliquer le contenu des termes qu’il utilise dans ses textes, le choix des problĂšmes qu’il aborde et la mĂ©thode d’analyse qu’il applique » (p. 255). Partant, le « recours Ă  Bakhtine et Medvedev (“microcontexte” de son Ɠuvre) n’est ni obligatoire ni indispensable pour comprendre son systĂšme de pensĂ©e » (p. 256). Certes. I. Tylkowsi n’a toutefois pas montrĂ© — mais tel n’était pas son objectif —, en quoi ceux‑ci se contrediraient. Dommage, car d’autres se sont chargĂ©, entre temps d’essayer de le faire, sans avoir nĂ©cessairement en main les outils dont continueront de disposer les seuls slavistes, obligeant, semblait‑il, les intrĂ©pides Ă  se taire. Sans en arriver Ă  affirmer, comme Fr. François que « nous sommes tous bakhtiniens » (p. 117), je continue Ă  croire — mĂȘme, ou surtout, aprĂšs avoir lu la trĂšs belle thĂšse de I. Tylkowski — que « mettre en Ă©vidence les particularitĂ©s propres aux idĂ©es formulĂ©es par chacun » ne contredit en rien la mise en Ă©vidence des « correspondances et des parallĂšles dans leurs textes » (p. 256). La reconnaissance in extremis de l’appartenance institutionnelle de VoloĆĄinov Ă  la section de mĂ©thodologie de la littĂ©rature de l’ILJaZV », son intĂ©rĂȘt pour la « poĂ©tique, la stylistique et l’esthĂ©tique » — intĂ©rĂȘt clairement marquĂ© dans les contributions « Le Mot dans la vie et le Mot dans la poĂ©sie » et « À propos des frontiĂšres entre la poĂ©tique et la linguistique » ou dans son opposition aux poĂ©ticiens russes se revendiquant de Saussure — y invitent. Les silences ou lacunes des uns pouvant parfois ĂȘtre complĂ©tĂ©s par la parole des autres. N’est-ce pas le propre de tout systĂšme ? De toute architectonique ? Ou la seconde condition du contexte tel que l’avait dĂ©fini I. Tylkowski en parlant « d’ouvrages et de dĂ©bats scientifiques [
] dont la connaissance est indispensable pour interprĂ©ter [les] travaux » d’un chercheur ? »