
Deux tentatives de relecture â au prĂ©sent ou dans « lâair du temps » et « du lieu » â de deux auteurs, Bakhtine & VoloĆĄinov, qui nâen ont (trop) longtemps fait quâun
1Si lâon excepte la maison et lâannĂ©e dâĂ©dition (Lambert Lucas, 2012) quâils ont en partage, il ne sera pas nĂ©cessairement facile de trouver des points communs pour faire dialoguer le petit ouvrage de FrĂ©dĂ©ric François, au titre quelque peu provocateur : Bakhtine tout nu et la somme thĂ©orique dâInna Tylkowski, VoloĆĄinov en contexte.
2Professeur honoraire de Sciences du langage de lâUniversitĂ© Paris Descartes, et auteur de plusieurs ouvrages consacrĂ©s au dialogue et au rĂ©cit chez lâenfant, FrĂ©dĂ©ric François nous livre un opuscule empreint de subjectivitĂ©, rĂ©digĂ© (janvier-fĂ©vrier) et relu (juillet-aoĂ»t) dans le courant de lâannĂ©e 2012 (p. 9-10, p. 123). Ăcrit « de circonstance » et dâappui, car il a servi Ă lâauteur lors de deux interventions dans des sĂ©minaires qui sâadressaient Ă des Ă©tudiants en psychologie du travail, lâouvrage a gardĂ© un ton oralisĂ© prononcĂ©, tout en sâarticulant autour de nombreuses citations des critiques russes convoquĂ©s et glosĂ©s. Il ne sâagit pas seulement de Bakhtine, mais aussi de VoloĆĄinov, de Medvedev et de Vygotski, trois auteurs que Fr. François cherche Ă faire dialoguer avec celuiâlĂ , comme lâindique le premier sousâtitre de lâouvrage. Comme suggĂ©raient le titre principal et le troisiĂšme sousâtitre,et comme le confirment la quatriĂšme de couverture et les premiĂšres lignes de la « note prĂ©alable », lâouvrage est aussi « de circonstance », car il se veut rĂ©ponse Ă lâouvrage polĂ©mique de Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota, Bakhtine dĂ©masquĂ©. Histoire dâun menteur, dâune escroquerie et dâun dĂ©lire collectif â dĂ©signĂ©s dâabord comme B & B, puis le plus souvent comme Bronckart (p. 10).
3MaĂźtre assistante en langue russe et linguistique slave Ă lâUniversitĂ© de Lausanne, Inna Tylkowski nous offre quant Ă elle les fruits de sa thĂšse de doctorat soutenue dans la mĂȘme universitĂ©, en septembre 2010, sous la direction de Patrick SĂ©riot (p. 9), dont lâouvrage Structure et totalitĂ©. Les origines intellectuelles du structuralisme en Europe centrale et orientale, qui a fait Ă©poque, vient lui aussi de reparaĂźtre chez Lambert Lucas. Forte de cet hĂ©ritage, dont on retrouve lâempreinte dans certains de ses choix mĂ©thodologiques (nous sommes face Ă un Essai dâĂ©pistĂ©mologie historique, concepts clĂ©s de lâapproche de SĂ©riot1), on comprendra dâautant mieux la maĂźtrise dont fait preuve Tylkowski quand elle Ă©voque les contours multiples du contexte russe, principale toile de fond sur laquelle elle rĂ©inscrit les travaux du seul VoloĆĄinov, si lâon se souvient quâelle est responsable, avec le mĂȘme Patrick SĂ©riot, de la nouvelle Ă©dition bilingue traduite du russe de Marxisme et philosophie du langage. Les problĂšmes fondamentaux de la mĂ©thode sociologique dans la science du langage, parue en 2011, elle aussi chez lâĂ©diteur limousin.
4Ă premiĂšre vue, seul le premier chapitre de Bakhtine tout nu consacrĂ© à « âLâauctorialitĂ©â respective de Bakhtine, Medvedev et VoloĆĄinov » (p. 17â33) peut ĂȘtre rĂ©ellement mis â encore que partiellement â en regard de lâ« Introduction » de VoloĆĄinov en contexte (p. 11â35). Passage obligĂ© pour qui sâaventure â malencontreusement ?, aujourdâhui encore ! â Ă parler de Bakhtine et du, en son temps dĂ©nommĂ©, « Cercle de Bakhtine2 », Fr. François et Inna Tylkowski se doivent, en effet, de prendre position au sujet de la paternitĂ© des Ă©crits parus en URSS dans les annĂ©es vingt sous les noms de VoloĆĄinov et de Medvedev, attribuĂ©s ensuite Ă Bakhtine â « écrits disputĂ©s », Ă©crit I. Tylkowski â ; au sujet de la rĂ©ception de Bakhtine en Occident â sa mythification ?, ses mystifications ? â ; ou encore au sujet du « marxisme » prĂ©sent dans les textes respectifs. Des questions posĂ©es, on sâen souviendra, dĂšs la mise en circulation en français, dans les annĂ©es 1970, des textes de Bakhtine et de VoloĆĄinov, puis en 2008 de Medvedev3.
5Fr. François, qui nâest pas slaviste, ne connaĂźt ni le russe ni lâallemand (p. 10), ne se considĂšre spĂ©cialiste ni du marxisme (ibid.), ni de la psychologie (p. 11), ni de lâURSS naissante (p. 13), ni de la « nature du christianisme de Bakhtine » (p. 79), ni du nĂ©oâkantisme (p. 80), ni des formalistes russes (p. 93), ni de la sociologie de la littĂ©rature (p. 114), ne cessera de souligner â ironiquement ? â les limites â (p. 13) considĂ©rables (p. 15) dâun exposĂ© qui nâest pas celui dâun savant (p. 10), mais seulement celui, bien plus modeste, dâun lecteur « participant » (p. 11). Faisant fi de ce lancinant manque de compĂ©tence (p. 114 et passim), il souhaite revenir sur les mobiles de son enthousiasme dâantan pour des travaux qui, lui sembleâtâil â vĂ©ritable clĂ© de voĂ»te de cet exposĂ© dubitatif â, ont peutâĂȘtre encore quelque chose Ă nous apprendre, notamment sur « les relations quâil peut y avoir entre la lecture de [ces] textes et la question de la âpsychologie concrĂšteâ », seul point, sembleâtâil, que lâauteur a « quelque lĂ©gitimitĂ© Ă Ă©voquer » (p. 110). Ce retour, il lâopĂšre donc par une relecture â qui se sait partiale (p. 16, p. 76, etc.) et en partie prĂ©sentiste (p. 65 et p. 111) â des textes de Bakhtine, VoloĆĄinov, Medvedev et Vygotski quâil lit en français, tout en se situant, sur certains points, par rapport Ă ce que B & B et SĂ©riot en ont dit. Bakhtine tout nu, donc, non seulement parce quâil rĂ©pond Ă la « destruction du mythe dâun Bakhtine total » (p. 9), mais aussi, dirionsânous, parce quâil est dĂ©pourvu de tout apparat critique et quâil nâĂ©voque que rarement la littĂ©rature secondaire â le dĂ©lire collectif, dixit B & B, dont dâaucuns font partie4. Sâil prend en compte lâimportance de lâinterrogation soulevĂ©e par SĂ©riot et B & B au sujet de lâattribution illicite Ă Bakhtine de textes signĂ©s par dâautres, Fr. François souligne encore, avant dâentamer sa relecture (p. 36â125) des trois auteurs pour euxâmĂȘmes et « sans chercher forcĂ©ment une continuitĂ© entre les textes de Bakhtine Ă©crits Ă diffĂ©rentes Ă©poque » (p. 35), que la conclusion de SĂ©riot « laisse place pour une lecture dans laquelle nous pouvons trouver alternativement de la parentĂ© et de la distance entre ces trois auteurs » (p. 32). Dont acte.
6Russophone, ayant accĂšs Ă des textes qui restent le plus souvent hors de portĂ©e de la seule communautĂ©s des slavistes â malgrĂ© quelques efforts notables de traduction â I. Tylkowski dĂ©fend une option radicalement opposĂ©e en dĂ©cidant dâadopter pour seul objet de la recherche : lâĆuvre « complĂšte » de VoloĆĄinov, soit deux livres: Marxisme et philosophie du langage. Les problĂšmes fondamentaux de la mĂ©thode sociologique dans la science du langage et Le freudisme. Essai critique â bien connus de la critique bakhtinienne francophone, vu quâils sont parus en français sous le nom du second5 â et sept articles, dont cinq disponibles aujourdâhui en français, le dernier dâentre eux « Quâestâce que la langue et le langage ? » ayant Ă©tĂ© traduit par P. SĂ©riot et I. Tylkowski en complĂ©ment Ă leur retraduction de Marxisme et philosophie du langage6. Ce corpus sera alors Ă©tudiĂ© en « contexte », notion polysĂ©mique qui fait lâobjet des premiers paragraphes de lâintroduction (p. 11â12). Par extension Ă ce que les linguistes entendent par lĂ , I. Tylkowski englobera sous la notion de contexteÂ
1) lâensemble des textes publiĂ©s Ă une Ă©poque donnĂ©e, et 2) les discussions qui se dĂ©roulent Ă la mĂȘme pĂ©riode dans les institutions scientifiques (publications comprises), autrement dit les ouvrages et les dĂ©bats scientifiques qui peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme une source dâinspiration ou de rĂ©flexion pour un chercheur, et dont la connaissance est indispensable pour interprĂ©ter ses travaux (p. 12).
7Une comprĂ©hension du contexte comme « matĂ©riau verbal » insĂ©rĂ© dans lâhistoire des idĂ©es que je ne me rĂ©siste pas Ă mettre en parallĂšle avec la comprĂ©hension bakhtinienne du locuteur comme rĂ©pondant et de lâĂ©noncĂ© comme maillon dâune chaĂźne dâĂ©noncĂ©s.
Le locuteur luiâmĂȘme en tant que tel, est, Ă un certain degrĂ©, un rĂ©pondant, car il nâest pas le premier locuteur, rompant pour la premiĂšre fois le silence dâun monde muet de toute Ă©ternitĂ©, et il prĂ©suppose non seulement lâexistence du systĂšme de la langue dont il use mais aussi lâexistence dâĂ©noncĂ©s antĂ©rieurs â émanant de luiâmĂȘme ou dâautrui â, auxquels son propre Ă©noncĂ© se rattache sous un quelconque rapport (il se fonde sur eux, polĂ©mi[que] avec eux), purement et simplement il les suppose dĂ©jĂ connus de lâauditeur. Chaque Ă©noncĂ© est un maillon de la chaĂźne fort complexe dâautres Ă©noncĂ©s7.
8Pour Ă©viter le cercle vicieux de lâattribution non des textes, mais des idĂ©es ou, plus prĂ©cisĂ©ment, pour vĂ©rifier « lâhypothĂšse que VoloĆĄinov est lâauteur des textes parus sous son nom dans les annĂ©es vingt » (p. 28) et en « explorer les consĂ©quences pratiques » (p. 29), seuls les textes de sciences humaines prĂ©cĂ©demment citĂ©s (et non ses contributions littĂ©raires ou musicales) seront Ă©tudiĂ©s.
9Le terrain dĂ©limitĂ© nâen reste pas moins vaste, vu que ces travaux de VoloĆĄinov sâinscrivent Ă cheval entre philosophie du langage, psychologie et sociologie, tout comme le font ceux dâautres chercheurs â europĂ©ens et russes â du dĂ©but du xxe siĂšcle, au moment oĂč la philosophie comme science rigoureuse entre en crise et oĂč se dessinent les frontiĂšres de nos sciences humaines. Pour des raisons essentiellement bibliographiques, le cadre spatial est limitĂ© Ă la Russie, objet dâintĂ©rĂȘt croissant des chercheurs, sans que se soit imposĂ©e Ă lâheure actuelle une monographie sur le sujet (p. 29). Lâinfluence de la science allemande nâest certes pas ignorĂ©e, mais, malheureusement, trĂšs largement laissĂ©e de cĂŽtĂ© â ce qui nâest pas toujours sans poser problĂšme quand on parle de circulation des idĂ©es. Et ce, mĂȘme si lâinfluence de Dilthey, et plus encore les thĂ©ories de Freud et de Saussure ne pouvaient ĂȘtre totalement Ă©cartĂ©es, vu la place quâelles occupent dans les deux ouvrages principaux de VoloĆĄinov. Toujours en raison de lâidĂ©e de dialogue, ce sont les annĂ©es 1890-1920 qui sâimposent comme cadre temporel ; et lâidĂ©e de la reconstitution dâune « bibliothĂšque virtuelle » (p. 30) implique que seuls soient pris en compte et lus soigneusement les textes apparentĂ©s thĂ©matiquement ou explicitement citĂ©s.
10Sur la base de ces diffĂ©rents critĂšres, le lecteur sera probablement surpris de voir que sont pourtant exclus de lâentourage dialogique et de la bibliothĂšque conversationnelle de VoloĆĄinov lâensemble de travaux de Medvedev et de Bakhtine parce que, Ă©crit Tylkowski, « les problĂšmes littĂ©raires ne font pas partie [des] thĂšmes centraux » du premier. Ou, plus exactement, parce que la guide lâidĂ©e de voir ce que peut apporter de neuf une lecture de VoloĆĄinov comme « chercheur indĂ©pendant de Bakhtine et de Medvedev » (p. 32) â ce qui se comprend et se justifie aisĂ©ment pour une slaviste qui a effectivement accĂšs Ă des sources qui lui permettent de reconstituer le « contexte intellectuel gĂ©nĂ©ral de lâĂ©poque » (p. 31) sans devoir faire appel aux textes des amis, des collĂšgues ou des proches interlocuteurs8.
11En vue de mener Ă bien ces objectifs ambitieux, I. Tylkowski divise ensuite son travail en quatre chapitres et articule chacun dâeux autour dâune, voire de deux notions : lâidĂ©ologie, le « langage », la conscience, lâinteraction et le dialogue. Si lâon excepte la premiĂšre, de caractĂšre transversal et devant ĂȘtre lue sur toile de fond du marxisme (chapitre 1), les trois autres notions renvoient aux domaines des sciences humaines : linguistique et philosophie du langage (chapitre 2, p. 81â114); psychologie (chapitre 3, p. 116â180) et sociologie (chapitre 4, p. 181â248), auxquels VoloĆĄinov a consacrĂ© ses principales Ă©tudes en leur appliquant la « mĂ©thode marxiste », dont les contours sont Ă©bauchĂ©s dans le premier chapitre. Si, par ce biais, I. Tylkowski souhaite faire dĂ©couvrir au public francophone lâunivers intellectuel du dĂ©but du xxe siĂšcle quâil ne connaĂźt que peu (p. 35), le quatriĂšme et dernier chapitre tente en outre dâapporter une rĂ©ponse â de nouveaux Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse ? â Ă une question laissĂ©e ouverte par Catherine Depretto en 1997, Ă savoir « si la prise en compte du social ne [peut] avoir dâautres sources que le sociologisme marxisant de la Russie des annĂ©es vingt9 » (p. 35).
12Ă lâencontre de toute lecture prĂ©sentiste ou dâactualisation, qui ont prĂ©dominĂ© dans le domaine francophone (p. 12-14), et faisant siennes les notions dâ« air du lieu » et « du temps » (p. 15) â de P. SĂ©riot â I. Tylkowski montre dâabord comment doivent ĂȘtre comprises, câestâĂ âdire littĂ©ralement entendues, « Les notions dââidĂ©ologieâ et de âmĂ©thode marxisteâ dans les textes de VoloĆĄinov » si on les lit en regard des textes des intellectuels russes non marxistes autour de 1900, ou des thĂ©oriciens du marxisme (Marx et Engels) et de ses porte-paroles russes dâorientation marxiste. Il sâagit non seulement de LĂ©nine ou de Plekhanov, mais plus encore de Bogdanov ou, Ă sa suite, de Boukharine, « sources dâinspiration », Ă©crit I. Tylkowski, de nombreux intellectuels dont VoloĆĄinov luiâmĂȘme (p. 49). Les noms dâAdoratskij, Razumovskij ou de Rejsner sont quant Ă eux convoquĂ©s pour montrer le halo polysĂ©mique qui entoure trĂšs vite lâ« idĂ©ologie » et les malentendus, voire les excommunications qui ne tarderont pas Ă surgir (p. 37â72). Les derniĂšres pages de ce premier chapitre de recontextualisation du marxisme sont consacrĂ©es aux diffĂ©rentes facettes (reflets et rĂ©fractions, donc) que recouvre lâ« idĂ©ologie » dans les travaux de VoloĆĄinov : idĂ©ologie comme sĂ©miotique, idĂ©ologie au sens socio-culturel, idĂ©ologie du quotidien (notion complexe sur laquelle I. Tylkowski revient briĂšvement pour montrer la possible empreinte diltheyenne, p. 156â158), ou encore idĂ©ologie comme superstructure (p. 73â77). En dĂ©finitive, tant lâidĂ©ologie que le marxisme sont des notions polysĂ©miques dĂšs le dĂ©but du siĂšcle en Russie et dans la rĂ©ception quâen fait VoloĆĄinov.
Dans les annĂ©es vingt, le marxisme nâest pas encore dogmatique. Se rĂ©fĂ©rant Ă Marx et Ă Engels, les chercheurs les considĂšrent comme point de dĂ©part ou source dâinspiration pour leurs propres rĂ©flexions sur les problĂšmes des sciences humaines et sociales. (p. 78)
13Tel fut le cas de VoloĆĄinov, qui « nâexplicite pas son rapport au marxisme » (ibid.) et en fait parfois un simple synonyme de « sociologie », comme nous le verrons dans le quatriĂšme chapitre.
14Le second chapitre, consacrĂ© aux « IdĂ©es âlinguistiquesâ de VoloĆĄinov », est de loin le plus court (p. 81â115), peutâĂȘtre parce que Marxisme et philosophie du langage a dĂ©jĂ fait couler beaucoup dâencre et que les grandes articulations du livre sont bien connues (opposition entre partisans de lâ« objectivisme abstrait », dâun cĂŽtĂ©, reprĂ©sentĂ©s par des francophones : Ferdinand de Saussure, lâĂ©cole de GenĂšve et des Russes : Vinogradov, Ć or, Fortunatov et son Ă©cole, de Courtenay, KruĆĄevskij ; dĂ©fenseurs du « subjectivisme individualiste », de lâautre cĂŽtĂ©, reprĂ©sentĂ©s par les Allemands Wilhelm von Humbold, Karl Vossler et le Russe Potebnja). Au dĂ©part de son travail sur la Russie, I. Tylkowski fait donc ici dĂ©couvrir au lecteur francophone la rĂ©ception de VoloĆĄinov en contexte, notamment en Ă©voquant les dĂ©bats suscitĂ©s par la publication de Marxisme et philosophie du langage, lâopposition que VoloĆĄinov rencontre chez Vladimir DerĆŸavin â dont un « Essai de classification des phĂ©nomĂšnes et des disciplines linguistiques », exposĂ© rĂ©alisĂ© au cours dâune sĂ©ance de la Commission pour lâĂ©tude de la forme artistique en avril 1925, fait partie des annexes que Tylkowski met ainsi Ă disposition du lecteur francophone (p. 259â263) â ou encore chez Rozalija Ć or, reprĂ©sentante de la « linguistique thĂ©orique » que combat VoloĆĄinov au dĂ©part dâune comprĂ©hension plus « stylistique » du Mot, qui correspond aux Ă©tudes littĂ©raires (p. 87â99).
15Soulignons, fĂ»tâce en passant, que la reconnaissance de lâexistence de ce combat entre linguistique thĂ©orique, dâune part, stylistique, de lâautre, ou, plus exactement, me sembleâtâil, entre poĂ©tique et stylistique dâinspiration saussurienne (lâĂ©cole de GenĂšve  et les formalistes russes donc, plus que Saussure) et stylistique allemande (dont les travaux de Leo Spitzer sont emblĂ©matiques) montre Ă quel point lâaffirmation de Tylkowski pour qui « VoloĆĄinov, malgrĂ© son intĂ©rĂȘt pour ce domaine, ne procĂšde pas Ă lâĂ©laboration des problĂšmes relatifs Ă la science de la littĂ©rature. Les problĂšmes littĂ©raires ne font pas partie de ses thĂšmes centraux » peut ĂȘtre â est â sujette Ă discussion. Jâen tiens pour autre illustration le fait que I. Tylkowski se voit obligĂ©e de mettre « linguistique » entre guillemets dans son titre de chapitre, prĂ©cisant en note :
VoloĆĄinov est hostile Ă la linguistique en tant que science dont lâobjet dâĂ©tude est la langue au sens oĂč lâentend Saussure. Câest pourquoi « linguistique » est mis ici entre guillemets. (p. 81)
16Et ne ditâelle pas finalement la mĂȘme chose dans sa conclusion en soulignant cette fois que « lâappartenance de VoloĆĄinov Ă la section de mĂ©thodologie de la littĂ©rature de lâILJaZV, qui tĂ©moigne de son intĂ©rĂȘt pour la poĂ©tique, la stylistique et lâesthĂ©tique, explique la prĂ©fĂ©rence quâil donne au Mot poĂ©tique ou artistique » (p. 251). Ceci Ă©tant dit, je referme la parenthĂšse â nĂ©cessaire pour montrer que les frontiĂšres entre les travaux des uns et des autres ne sont pas aussi claires que ne lâaffirmait I. Tylkwoski dans son introduction pour justifier son hypothĂšse et son corpus de travail centrĂ© sur le seul VoloĆĄinov â, et je reviens au texte. I. Tylkowski Ă©voque encore dans ce chapitre les parallĂšles qui existent entre les conceptions de Gustav Ć pet, Ă©lĂšve de Husserl, et de VoloĆĄinov autour des « problĂšmes de la parole, de la signification et du sens du mot/ Mot en tant que moyen de lâĂ©change verbal interindividuel, de la fonction expressive de ce dernier, ainsi que des structures syntaxiques » (p. 113). Des noms, des travaux de rĂ©fĂ©rence (câest notamment le cas de Gustav Ć pet, de Viktor Ćœirmunskij ou de  Lev Jakubinskij), dont le lecteur occidental aura parfois pu prendre connaissance au cours de ces dix derniĂšres annĂ©es grĂące Ă lâeffort conjuguĂ© des slavistes occidentaux.
17Le troisiĂšme chapitre (p. 117â180) est consacrĂ© aux « IdĂ©es psychologiques de VoloĆĄinov », dont le refus de lâinconscient â en accord avec les thĂ©ories marxistes â est bien connu. I. Tylkowski trace tout dâabord un bref panorama de la rĂ©ception de Freud et de la psychanalyse en Russie. Celuiâci rĂ©vĂšle une trĂšs nette Ă©volution du freudisme de sa popularitĂ© et son apogĂ©e Ă la RĂ©volution dâOctobre (p. 118) Ă sa disparition dans les annĂ©es trente, pour des raisons Ă la fois politiques et scientifiques (p. 125). VoloĆĄinov, tout comme Vygotski (dont la dĂ©marche est explicitement rapprochĂ©e de celle de son compatriote, sans que les parallĂšles ne soient creusĂ©s de maniĂšre systĂ©matique, ce qui montre quâil reste difficile aujourdâhui dâembrasser la culture multidisciplinaire du dĂ©but du xxe siĂšcle) peuvent ĂȘtre comptĂ©s au nombre des dĂ©tracteurs du freudisme, comme le rĂ©vĂšle son article « Au-delĂ du social » et Le freudisme, version augmentĂ©e et rĂ©visĂ©e du premier travail. Comme le rappelle Ă©galement I. Tylkowski, VoloĆĄinov nous offre en outre une Ă©bauche de « psychologie marxiste » dans le troisiĂšme chapitre de Marxisme et philosophie du langage. Je ne reviendrai pas ici sur les mobiles dâopposition au freudisme (thĂ©orie qualifiĂ©e de biologisante, bourgeoise, idĂ©aliste, dĂ©cadente et rejetĂ©e dans sa dimension mĂ©tapsychologique, câestâĂ âdire dans sa progressive transformation de thĂ©rapie en philosophie de la culture) (p. 132â141). Le passage dâune dĂ©finition de la conscience comme « élĂ©ment verbal », câest-Ă -dire « accessible Ă lâobservation et objectif », et cela quâil sâagisse dâune parole extĂ©rieure ou intĂ©rieure (p. 141â147), Ă sa comprĂ©hension comme « domaine sĂ©miotique » (p. 147â153) ou enfin Ă Â son apprĂ©hension « comme un ensemble de signes qui doivent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s » (p. 153â172) permet de cerner les intĂ©rĂȘts successifs et les influences partielles de Freud, Cassirer et surtout Dilthey sur VoloĆĄinov. Câest en effet sous le signe des IdĂ©es concernant une psychologie descriptive et analytique de Dilthey que sâouvre le troisiĂšme et dernier chapitre de la premiĂšre partie de Marxisme et philosophie du langage, dans lequel VoloĆĄinov prĂ©tend jeter les bases dâune « psychologie authentiquement objective »10 ou psychologie « marxiste » (p. 161).
18La proximitĂ© des thĂšses du « premier » Dilthey et de VoloĆĄinov nâempĂȘchera certes pas celuiâci de se dĂ©marquer dâemblĂ©e de lâinterprĂ©tation « purement psychologique des travaux de 1880-1890 » en soulignant, ici aussi, « le primat de lâĂ©lĂ©ment social dans lâinterprĂ©tation des faits psychiques » (p. 161) ou en reprochant Ă Dilthey « de soustraire tout sens, toute signification au monde matĂ©riel et [de] les localiser dans un esprit situĂ© hors du temps et de lâespace » (p. 168). Une critique qui aurait pu ĂȘtre partiellement nuancĂ©e au dĂ©part des travaux postĂ©rieurs de Dilthey sur LâĂ©dification du monde historique dans les sciences de lâesprit qui laissent effectivement place Ă une vision Ă©largie de la comprĂ©hension et ouvrent le passage Ă lâhermĂ©neutique â un Ă©largissement que la mort prĂ©maturĂ©e de Dilthey ne permettra toutefois pas de mener Ă terme, comme lâa soulignĂ© avec pertinence Sylvie Mesure11. GrĂące Ă des travaux rĂ©cents publiĂ©s en Russie aux cours des dix derniĂšres annĂ©es, Tylkowski complĂšte Ă©galement cette approche en montrant que Ć pet partage avec VoloĆĄinov cet intĂ©rĂȘt pour Dilthey (p. 164â173). Il lui a non seulement consacrĂ© plusieurs articles, mais a Ă©galement dirigĂ© en 1923 la traduction russe des IdĂ©es concernant une psychologie descriptive et analytique.
19La quatriĂšme et derniĂšre partie de lâouvrage porte sur les « IdĂ©es sociologiques de VoloĆĄinov », que I. Tylkowski aborde au travers de lâexamen des « notions dâinteraction et de dialogue ». Plus que les autres, ce chapitre prĂ©tend ouvertement dĂ©passer la rĂ©duction du « contexte intellectuel russe du dĂ©but du xxe siĂšcle aux travaux sociologiques marxistes » (p. 181), dĂ©passement nĂ©cessaire afin dâĂ©largir le cadre des approches sociales susceptibles dâavoir nourri VoloĆĄinov. Dans un premier temps, I. Tylkowski dresse un bref panorama de la sociologie russe et aborde sa naissance, son institutionnalisation puis sa transformation aprĂšs la RĂ©volution dâoctobre (p. 181â188). Elle souligne aussi dâentrĂ©e de jeu la polysĂ©mie dĂ©routante dâune Ă©tiquette comme celle de « positivisme » qui peut cacher des aspects aussi divers que « la tradition scientifique âoccidentaleâ fondĂ©e sur une âcausalitĂ© mĂ©caniqueâ », la seule « philosophie positive dâAuguste Comte » ou, tout simplement « les conceptions scientifiques, y compris sociologiques, non marxistes, Ă©galement qualifiĂ©es de âbourgeoisesâ » (p. 186â187). Elle montre ensuite comment les travaux dâAuguste Comte ont Ă©tĂ© reçus et traduits en Russie, puis critiquĂ©s et mĂȘme interdits, comme le seront aussi par la suite ceux de lâun de ses disciples : de Roberty, qui prendra pourtant rapidement ses distances par rapport Ă Comte, auquel il reproche notamment « dâavoir omis la psychologie dans la classification des sciences alors mĂȘme quâil fait du psychologique de lâesprit humain, le gĂ©nĂ©rateur de lâĂ©volution historique » (p. 193). Et de fait, le noyau dur de ce chapitre est consacrĂ© aux conceptions thĂ©oriques de deux sociologues russes : EugĂšne de Roberty (p. 190â215) et Pitirim Sorokin (p. 215â226), dont VoloĆĄinov pourrait avoir connu les travaux quand il a commencĂ© sa formation en 1913, câestâĂ âdire avant que la sociologie â  qui sera Ă son tour qualifiĂ©e de science bourgeoise ou positiviste â ne soit balayĂ©e par le matĂ©rialisme historique qui en prendra la place (p. 189). Tylkowski examine Ă la loupe le systĂšme terminologique dâEugĂšne de Roberty et essaie dây repĂ©rer les traits (« sociĂ©té » versus « socialité », le langage comme fait « suroganique », la constitution et lâĂ©volution tant des phĂ©nomĂšnes sociaux que de lâindividu social, les rapports entre psychologie et sociologie) dont on trouverait « un Ă©cho manifeste chez VoloĆĄinov » (p. 212â215) qui ne cite toutefois jamais de Roberty. Câest Ă un mĂȘme travail de repĂ©rage que procĂšde ensuite I. Tylkowski dans le cas de Sorokin, qui nâest pas plus citĂ© directement par VoloĆĄinov, mais bien par Sakulin qui lui, si, est citĂ© par VoloĆĄinov. Ce sont cette fois les notions dâ« interaction interindividuelle », de « fait social Ă©lĂ©mentaire » ou encore de « mĂ©diateurs » â dĂ©finis comme des phĂ©nomĂšnes qui permettent dâinteragir en quelque sorte Ă distance â dont I. Tylkowski cherche Ă trouver la trace, Ă entendre lâĂ©cho dans les travaux de VoloĆĄinov. I. Tylkowski parle Ă deux reprises « dâidĂ©e proche ou trĂšs proche » (p. 227 et p. 225). Dans les deux cas examinĂ©s, force est de reconnaĂźtre toutefois que ce qui est explicite et objet de longs dĂ©veloppements et motivations chez de Roberty et Sorokin est considĂ©rĂ© comme « évident » ou en passant par VoloĆĄinov (p. 212 et p. 226). Enfin, câest encore le mĂȘme traitement â de lĂ©gĂšreté ?, dâĂ©vidence ? â qui singularise la maniĂšre dont VoloĆĄinov aborde le « dialogue » compris comme « forme la plus naturelle du langage », si on compare son travail avec celui de Lev Jakubinskij, dont on lâa souvent rapprochĂ© au cours des derniĂšres annĂ©es, au point de lui ĂŽter toute originalité (p. 240). I. Tylkowski conteste en partie cette filiation en montrant quâon trouve chez Sorokin « des idĂ©es parallĂšles aux conceptions du dialogue Ă©laborĂ©es par VoloĆĄinov et Jakubinksij » au point mĂȘme de « supposer que la thĂ©orie du fait social Ă©lĂ©mentaire de Sorokin a servi de source dâinspiration non seulement Ă VoloĆĄinov mais aussi a Jakubinskij ». Certes, ajoute paradoxalement Tylkowski, « ces deux derniers ne citent pas Sorokin, mais ils pouvaient le connaĂźtre, y compris personnellement » (p. 241).
20Le dĂ©sir de I. Tylkowski de montrer lâamplitude et la richesse des sources et des influences avĂ©rĂ©es ou potentielles qui ont trouvĂ© accueil dans les travaux de VoloĆĄinov â notamment sur cette question cruciale de lâinteraction sociale et du dialogue â est certainement un passage obligĂ© pour tenter de dĂ©monter le discours de ceux qui ont cru ou fait croire que VoloĆĄinov â ou Bakhtine â aurait créé ex nihilo une nouvelle philosophie du langage et une nouvelle psychologie « marxistes », une nouvelle stylistique ou poĂ©tique. Il nâen reste pas moins que la mention dâhypothĂ©tiques sources se rĂ©vĂšle problĂ©matique Ă dĂ©faut non seulement de citations explicites, mais aussi dâallusions ou plus encore quand il est en mĂȘme temps affirmé :
Malgré une ressemblance certaine entre les idées de Roberty et celles de Voloƥinov, il est difficile de postuler un rapport direct entre les deux. On peut supposer que les thÚses de Roberty proches ou identiques à celles des théoriciens russes du marxisme comme Bogdanov et Boukharine sont devenues des lieux communs qui, en tant que tels, ont inspiré Voloƥinov.
Sorokin suggĂšre une autre hypothĂšse dans Les thĂ©ories sociologiques contemporaines : « des conclusions similaires [Ă celles de Roberty] ont Ă©tĂ© proposĂ©es par A. Espinas, Durkheim et Simmel » et il est possible que certaines de ses idĂ©es formulĂ©es « un peu plutĂŽt et Ă certains Ă©gard de façon plus consĂ©quente » soient entrĂ©es en Russie par leur vecteur. (p. 214â215, je souligne).
21Lieux communs, influence allemande attestĂ©e quoique non Ă©tudiĂ©e ici pour les raisons bibliographiques Ă©voquĂ©es plus haut â câest notamment le cas de Georg Simmel, dont neuf ouvrages sont repris dans lâannexe II (p. 299â312) qui rĂ©pertorie lâensemble des ouvrages citĂ©s par VoloĆĄinov â, il me semble peu probant et peu convaincant de chercher Ă rĂ©pondre Ă la difficile et judicieuse question soulevĂ©e par C. Depretto en sâen tenant Ă de trop vastes suppositions et Ă de vagues ressemblances. Dâautant plus que sur ce point, les ouvrages des amis et collĂšgues laissĂ©s dans lâombre pourraient Ă©galement apporter leurs lots de rĂ©ponses.
22Lâouvrage de I. Tylkowski est encore dotĂ© dâune brĂšve conclusion (p. 250â256) qui rĂ©sume essentiellement les apports de la thĂšse ainsi que de deux annexes comprenant, dâune part, la traduction de diffĂ©rents documents dâarchives inĂ©dits Ă©voquĂ©s dans le corps du texte (p. 257â298), dâautre part, une liste bibliographique de tous les ouvrages explicitement citĂ©s par VoloĆĄinov (p. 298â313). Outre lâimposante bibliographie manipulĂ©e par la critique (p. 315â347), on apprĂ©ciera encore et surtout la prĂ©sence dâun double index, onomastique (p. 349â364) et notionnel (p. 365â372).
23Revenons briĂšvement, avant de conclure, au Bakhtine tout nu de Fr. François. Comme je lâai signalĂ© en commençant, lâauteur se propose lui aussi de relire les ouvrages non pas du seul VoloĆĄinov, bien que ce soit par lui quâil commence, mais aussi de Bakhtine, de Medvedev et de Vygotski. Il le fera toutefois de maniĂšre dialogique, câestâĂ âdire depuis sa position de lecteur dâaujourdâhui et des passages qui font « sens pour lui et Ă©ventuellement pour dâautres » (p. 37). Cette dĂ©cision explique que lâauteur ne sâarrĂȘte que sur les points qui lâintĂ©ressent, sans chercher Ă trouver ou Ă imposer une cohĂ©rence entre les ouvrages dâun auteur, ni entre les auteurs.
24Dans le cas de VoloĆĄinov (p. 36â64) et de Medvedev, il reviendra donc sur les trois ouvrages quâils avaient signĂ©s dans les annĂ©es 1920, agrĂ©mentĂ©s dâun article de VoloĆĄinov sur le « mot poĂ©tique », et tente dâen dĂ©gager quelques concepts encore  pertinents pour le lecteur du xxie siĂšcle. Il sâagit, par exemple, de la dĂ©pendance qui existe entre forme sĂ©miotique et contexte entendu au sens large (social, biographique, cotextuel, Ă©nonciatif), câestâĂ âdire grosso modo de lâĂ©quation idĂ©ologie-sĂ©miotique (p. 36â44) ; ou du rapport entre sĂ©miotique et psychologie (p. 44â49) ; ou de la question de lâidĂ©ologie du quotidien et du rĂŽle quây tient le langage (p. 49â51) ; ou encore des tensions â non rĂ©solues â entre individu et sociĂ©tĂ©, dâune part, entre Ă©noncĂ© de la vie quotidienne et littĂ©rature, dâautre part (p. 52â56) ; ou finalement du freudisme. Sur aucun de ces points, Fr. François ne prĂ©tend apporter quelque chose de neuf. Il est clair nĂ©anmoins que par sa lecture personnelle et sa posture constamment dubitative â sans en arriver Ă ĂȘtre socratique â, il cherche Ă contrecarrer la lecture monologique proposĂ©e par B & B et Ă nuancer lâhypothĂšse contextuelle forte dĂ©fendue par P. SĂ©riot dans son introduction Ă Marxisme et philosophie du langage dont le travail de I. Tylkowski peut ici servir dâillustration. Pour Fr. François, Marxisme et philosophie du langage « est plutĂŽt un essai quâun manifeste » (p. 64) et « il serait abusif (comique mĂȘme) de considĂ©rer que notre distance historique serait la condition nĂ©cessaire et suffisante dâune prise de conscience adĂ©quate du sens des positions de VoloĆĄinov » (p. 65). Je passe sous silence les quelques pages consacrĂ©es Ă Medvedev, dont le principal intĂ©rĂȘt rĂ©side Ă mes yeux dans lâexcursus qui porte sur la psychologie de lâart de Vygotski (p. 66â72). Les pages consacrĂ©es Ă Bakhtine sont essentiellement centrĂ©es sur le rapport entre problĂšmes de la littĂ©rature, en particulier du roman, et philosophie, soit sur les textes des annĂ©es 1920-1930, Pour une philosophie de lâacte et des extraits choisis des deux compilations EsthĂ©tique de la crĂ©ation verbale et EsthĂ©tique et thĂ©orie du roman, sans que lâauteur ait de « thĂ©orie » Ă proposer au sujet de leur articulation (p. 97).
25Les quelques « conclusions ou remarques ouvrantes » (p. 110â126) sur lesquelles se ferment ces relectures confirment le second caractĂšre circonstanciel de lâouvrage de FrĂ©dĂ©ric François qui, par le biais de citations extraites des auteurs controversĂ©s quâil glose, cherche Ă revenir sur un certain nombre de « contradictions », dâ« incohĂ©rences » pointĂ©es par B & B, notamment et surtout entre les idĂ©es de VoloĆĄinov et de Bakhtine. Ce caractĂšre circonstanciel de lâouvrage nâest hĂ©las pas dĂ©menti par les deux derniers courts chapitres : « Retour sur la psychologie concrĂšte » (p. 127â145) et « Notes disjointes » (p. 147â161), dont le caractĂšre dialogique saute aux yeux â lâauteur y revient cette fois sur les questions posĂ©es dans le sĂ©minaire de psychologie du travail auquel il a pris part (p. 127). Lâabsence du contexte situationnel original rend toutefois trĂšs Ă©nigmatique, parfois problĂ©matique mĂȘme, la lecture de ces pages, dont je ne retiendrai en fin de compte quâune idĂ©e centrale autour de laquelle elles tournent : celle des frontiĂšres entre « communautĂ© et altĂ©rité » (p. 130), celle de la difficultĂ© de sâorienter « dans la masse hĂ©tĂ©rogĂšne du dĂ©jĂ âlĂ , le dĂ©jĂ âlĂ de la vie oĂč nous sommes jetĂ©s comme le dĂ©jĂ -lĂ des discours qui circulent autour de nous » (p. 131). DifficultĂ© qui montre que quand bien mĂȘme la « grammaire nous donne des âpersonnesâ », il semble « difficile dâisoler [âŠ] une psychologie en premiĂšre, deuxiĂšme ou troisiĂšme personne, tout autant quâen ânousâ » (p. 133). En somme, « les relations des âpersonnes rĂ©ellesâ sont assurĂ©ment moins simples que celles des âpersonnes grammaticalesâ » (p. 133). Le lien que Fr. François trace par ce biais entre grammaire et psychologie â on pourrait penser Ă Benveniste â me semble nĂ©anmoins essentiel car il permet de rappeler que dialogisme nâest pas synonyme de polyphonie ni moins encore dâintertextualitĂ©. « Pour Bakhtine, Ă©crivait Ponzio, lâĂȘtre humain est dialogique malgrĂ© lui ; le dialogue nâest pas une prĂ©rogative de la personnalitĂ© humaine, mais une de ses limites, un obstacle Ă son identitĂ©, une difficultĂ© Ă sa dĂ©finition et rĂ©alisation12 ». Et telle Ă©tait dĂ©jĂ la raison qui avait conduit Yves Clot, psychologue du travail et possible instigateur de lâintervention de Fr. François dans le cadre de son sĂ©minaire de fĂ©vrier 2012 (p. 9) Ă Ă©crire dĂšs 2005 :
On ne choisit pas de sâouvrir Ă lâaltĂ©ritĂ© dialogique. Elle nous affecte avant mĂȘme de vivre et dâagir dans le monde. Elle est insupprimable. On peut, au mieux, retournant la passivitĂ© en activitĂ©, en faire quelque chose pour soi en la dĂ©veloppant. Sinon, câest elle qui nous enveloppe, non sans nous faire courir le risque dâune dĂ©rĂ©alisation. On nây parvient quâen rĂ©ussissant Ă renverser le statut de lâautre, par une subversion de lâautre en soi-mĂȘme pour soi-mĂȘme, par appropriation13.
26Ce rappel â et la place cardinale quâoccupe cette question dans lâĆuvre de Bakhtine â me semble nĂ©cessaire Ă lâheure oĂč sâaffrontent non seulement lecture prĂ©sentiste et lecture contextuelle, mais aussi et surtout Ă lâheure oĂč se repose de façon trĂšs brutale la question des sources et de la paternitĂ© â notamment des auteurs abordĂ©s ici. Au lieu de ramener ces questions Ă la recherche empiriste de la preuve, et sans quâil soit nĂ©cessaire de faire appel Ă la pratique ludique et contestataire du « dĂ©tournement » de Guy Debord, le dialogisme et certaines pratiques dâĂ©criture qui en dĂ©coulent gagnent, me sembleâtâil, Ă ĂȘtre analysĂ©es Ă la lumiĂšre de la problĂ©matique autrement complexe du devenir auteur, de ce qui fait lâauctoritĂ© â lâautoritativitĂ© dâun auteur14.
***
27Si diffĂ©rents soientâils dans leurs approches, les ouvrages de FrĂ©dĂ©ric François et dâInna Tylkowski ont aussi en commun dâavoir remis au centre des dĂ©bats le sens du « marxisme » des textes de VoloĆĄinov, notamment par le biais de la question de lâinteraction et du dialogue, ou des rapports entre psychologie sociale et matĂ©rielle et sĂ©miotique.
28I. Tylkowski remplit ses objectifs en montrant que « la reconstitution de lâunivers intellectuel de VoloĆĄinov (âmacrocontexteâ de son Ćuvre) permet dâexpliquer le contenu des termes quâil utilise dans ses textes, le choix des problĂšmes quâil aborde et la mĂ©thode dâanalyse quâil applique » (p. 255). Partant, le « recours Ă Bakhtine et Medvedev (âmicrocontexteâ de son Ćuvre) nâest ni obligatoire ni indispensable pour comprendre son systĂšme de pensĂ©e » (p. 256). Certes. I. Tylkowsi nâa toutefois pas montrĂ© â mais tel nâĂ©tait pas son objectif â, en quoi ceuxâci se contrediraient. Dommage, car dâautres se sont chargĂ©, entre temps dâessayer de le faire, sans avoir nĂ©cessairement en main les outils dont continueront de disposer les seuls slavistes, obligeant, semblaitâil, les intrĂ©pides Ă se taire. Sans en arriver Ă affirmer, comme Fr. François que « nous sommes tous bakhtiniens » (p. 117), je continue Ă croire â mĂȘme, ou surtout, aprĂšs avoir lu la trĂšs belle thĂšse de I. Tylkowski â que « mettre en Ă©vidence les particularitĂ©s propres aux idĂ©es formulĂ©es par chacun » ne contredit en rien la mise en Ă©vidence des « correspondances et des parallĂšles dans leurs textes » (p. 256). La reconnaissance in extremis de lâappartenance institutionnelle de VoloĆĄinov Ă la section de mĂ©thodologie de la littĂ©rature de lâILJaZV », son intĂ©rĂȘt pour la « poĂ©tique, la stylistique et lâesthĂ©tique » â intĂ©rĂȘt clairement marquĂ© dans les contributions « Le Mot dans la vie et le Mot dans la poĂ©sie » et « à propos des frontiĂšres entre la poĂ©tique et la linguistique » ou dans son opposition aux poĂ©ticiens russes se revendiquant de Saussure â y invitent. Les silences ou lacunes des uns pouvant parfois ĂȘtre complĂ©tĂ©s par la parole des autres. Nâest-ce pas le propre de tout systĂšme ? De toute architectonique ? Ou la seconde condition du contexte tel que lâavait dĂ©fini I. Tylkowski en parlant « dâouvrages et de dĂ©bats scientifiques [âŠ] dont la connaissance est indispensable pour interprĂ©ter [les] travaux » dâun chercheur ? »

