
Sens esthétique & sens empathique chez Cicéron : la cura scribendi
1MĂ©moire de sa thĂšse dâHabilitation soutenue Ă lâUniversitĂ© de ParisâSorbonne en dĂ©cembre 2010 sous la direction du Professeur Carlos LĂ©vy, lâouvrage de JacquesâEmmanuel Bernard se propose dâĂ©tudier lâĂ©criture Ă©pistolaire de CicĂ©ron Ă lâaune des catĂ©gories Ă©thiques et poĂ©tiques les plus constitutives de la mentalitĂ© romaine. Monument rhĂ©torique de lâhistoire littĂ©raire, corpus esthĂ©tique de lâhumanisme occidental, rĂ©fĂ©rence historique de la culture latine, la lettre cicĂ©ronienne se prĂ©sente non seulement comme un modĂšle pour les grands Ă©crivains humanistes â les questions philosophiques traitĂ©es par lâorateur semblent en effet annoncer les correspondances savantes qui sâĂ©panouiront dans la pratique littĂ©raire des auteurs renaissants, mĂȘme si lâon se permettra de noter que les penseurs mĂ©diĂ©vaux usaient dĂ©jĂ largement de tels procĂ©dĂ©s de sociabilitĂ©1 â mais devient encore une matrice pour les Ă©crivains contemporains originaux â la propension Ă lier les dimensions publiques et privĂ©es chez lâorateur semble en effet anticiper les recherches actuelles sur le principe dâautofiction, avec dâautant plus de facilitĂ©, selon nous, que se trouvent alors Ă©vitĂ©s les Ă©cueils du style narratif de lâautobiographie2. Si les principaux spĂ©cialistes de CicĂ©ron sâĂ©taient dĂ©jĂ penchĂ©s sur les questions historiques de chronologie et de transmission ou sur les questions techniques de linguistique et de rhĂ©torique, ils avaient peutâĂȘtre sousâestimĂ© jusquâalors lâimportance des questions proprement littĂ©raires qui rĂ©gissent, par le jeu subtil dâune mĂ©tatextualitĂ© modulaire quâil revient alors au prĂ©sent ouvrage dâanalyser, lâĂ©criture Ă©pistolaire de lâorateur comme ensemble organique au sein duquel le moindre terme jouera simultanĂ©ment un rĂŽle Ă©thique, esthĂ©tique et politique. Tel est lâenjeu de ce litterarum officium prĂ©cisĂ©ment dĂ©fini : « verba tantum adfero, quibus abundo3 ». La forme fixe de la lettre possĂšde en effet une infinie variation de fond. Les rĂ©centes Ă©tudes de JeanâPierre De Giorgio sur la subjectivitĂ© et de Jon Hall sur la rĂ©ception seront ainsi intĂ©grĂ©es Ă la comprĂ©hension dynamique et organique dâune pratique Ă©pistolaire simultanĂ©ment sociale et discursive4.
Situation de la sociabilité
2Si le genre Ă©pistolaire semble toujours en expansion lorsquâil relie le monde individuel au monde collectif, la voix cicĂ©ronienne paraĂźt encore amplifier ce mouvement lorsquâelle nâoppose nullement la parole familiĂšre Ă la parole solennelle mais crĂ©e bien plutĂŽt une sociabilitĂ© large unifiĂ©e par un mĂȘme souci dâexcellence expressive : « studiorum similitudo, suavitas consuetudinis, delectatio vitae atque victus, sermonis societas, litterae interiores5 ». Toute lettre devient dĂšs lors le signe dâune Ă©loquence naturelle, Ă tel point que lâobservation dâune lettre de Cornelia pourrait nous faire entendre la formation rhĂ©torique des Gracques en application dâune gĂ©nĂ©tique virtuelle de lâelocutio fondĂ©e sur une gĂ©nĂ©tique matĂ©rielle de la dispositio : les fils nâont pu quâĂȘtre imprĂ©gnĂ©s du style de la mĂšre, et cette innutrition valut naturellement toutes les formations (De oratore, 3, 446). Ce signe de la conversation retrouvĂ© dans lâĂ©criture apparaĂźt dâailleurs remarquablement utile pour se reprĂ©senter ce quâentendait CicĂ©ron par ce caractĂšre « convenable » devant accompagner tout discours mais nâayant jamais Ă©tĂ© dĂ©fini : lâinteraction entre lâorateur et ses correspondants vient alors au secours de lâanalyse, lorsque lâofficium interpersonnel permet que soit compris le decorum de lâĂ©criture â on observe alors une autre application de la gĂ©nĂ©tique virtuelle : le destinataire serait offensĂ© si le scripteur nâavait pas Ă©crit de sa propre main, considĂ©rant donc que lâexpression « convenable » est non seulement lâadĂ©quation de la forme et du fond mais encore lâharmonie entre la matĂ©rialitĂ© et le contenu de la lettre7. Le langage rĂ©siste ainsi Ă lâĂ©clatement en se fondant Ă la notion de catĂ©gorie sociale collective Ă Rome :
la notion de decus, « beauté », « ornement », est liĂ©e Ă celle de dignitas, dont on sait la richesse sĂ©mantique dans le vocabulaire des relations politiques sous la RĂ©publique, oĂč elle sert Ă dĂ©finir le statut de lâindividu, sa gloire en particulier, dĂ©terminĂ©e par ses mĂ©rites et ses vertus. (p. 26)
3On comprend que la pratique Ă©pistolaire, souvent plus attentive Ă son Ă©nonciation quâĂ son Ă©noncĂ© mĂȘme, soit donc une Ćuvre en permanente adaptation. Ătaitâil pour autant nĂ©cessaire de se concentrer si scrupuleusement sur la lettre comme objet matĂ©riel dans le chapitre liminaire ? On se permettra de remarquer que lâon sait depuis bien longtemps quâun Ă©change Ă©pistolaire sert Ă conserver le contact entre deux individus, que le lieu de rĂ©daction dâune lettre et le nombre de kilomĂštres que celleâci doit parcourir influent sur les modalitĂ©s mĂȘmes de son Ă©criture, et que la distinction du messager qui porte lâenvoi peut jouer un rĂŽle non nĂ©gligeable dans le plaisir que lâon Ă©prouve Ă le recevoir. Il est vrai que CicĂ©ron nâest jamais sans indiquer le lieu oĂč il se trouve, le temps quâil fait, son Ă©tat psychologique du moment, son otium ou son negotium, mais voilĂ qui devrait induire selon nous quelques considĂ©rations proprement esthĂ©tiques â si une distance courte peut certes favoriser un Ă©change rĂ©gulier, elle encouragera surtout les tournures elliptiques et le retour de cet atticisme qui caractĂ©rise par ailleurs lâĂ©criture cicĂ©ronienne en son ensemble ; si la crainte dâune erreur dâacheminement fait singuliĂšrement dĂ©buter chaque courrier par une rĂ©fĂ©rence au courrier prĂ©cĂ©dent, elle participe vĂ©ritablement Ă cette Ă©criture de soi qui goĂ»te la rĂ©gularitĂ© et lâharmonie ou sâattendrit sur son propre sort8.
Herméneutique de la sociabilité
4La convenance Ă©pistolaire est en somme le porche du ton juste, et le ton juste le narthex de la sensibilitĂ© Ă©pistolaire. Mais câest cette propĂ©deutique tout entiĂšre qui fera naĂźtre la rĂ©alitĂ© complexe dâune sociabilitĂ© littĂ©raire rĂ©glĂ©e et mesurĂ©e. CicĂ©ron semble ici le maĂźtre incontestĂ© dâun usage prĂ©cieux et prospĂšre : « Permagni interest quo tibi haec tempore epistula reddita sit, utrum cum sollicitudinis aliquid haberes an cum ab omni molestia vacuus esses ; itaque ei praecepi quem ad te misi ut tempus observaret epistulae tibi reddendae9 ». Il nâest pas vain de parler non seulement dâun cĂ©rĂ©monial de la lettre mais encore dâune authentique Ă©pistolaritĂ© mondaine. Lâorateur conservait du reste un double des lettres quâil envoyait et les rĂ©unissait parfois en rouleaux encollĂ©s avec celles quâil recevait (volumen epistolarum Attici). Or la rĂ©alitĂ© politique ne sâabsente nullement de ces considĂ©rations et le souci du style nâentre jamais en conflit avec lâactivitĂ© pragmatique du moment. Si lâelocutio et la dispositio se trouvent ainsi rĂ©gies par la circonstance, lâinventio dâune lettre rĂ©digĂ©e pendant une pĂ©riode de guerres civiles sâen trouvera naturellement marquĂ©e. « Le contenu de la lettre, son argument [argumentum epistolae], rĂ©pond Ă des fonctions quâil convient de situer dans le cadre de lâamicitia romaine, et plus prĂ©cisĂ©ment dans la perspective des officia, privĂ©s ou publics » (p. 71). On ne peut dĂšs lors se mĂ©prendre sur la nature vĂ©ritable de lâactivitĂ© Ă©pistolaire romaine, simultanĂ©ment affective et politique ou radicalement Ă©loignĂ©e de la simple pratique ornementale :
lâobligation Ă©pistolaire se trouve [aussi] dans une lettre que Marcus, le fils de CicĂ©ron, Ă©crit Ă Tiron pour lui reprocher de ne pas lâinformer de la situation politique, en juin 44, au plus vif des tensions entre Antoine et le SĂ©nat. MĂȘme si le ton de la lettre montre autant de familiaritĂ© amicale que dâinjonction, elle nâen est pas moins un rappel des liens juridiques qui existent entre Tiron, affranchi dix ans plus tĂŽt, et la gens Tullia. Marcus lui rappelle quâil lui doit des excuses sâil manque de lui envoyer rĂ©guliĂšrement des lettres. En qualifiant toute lettre de Tiron dâextrĂȘmement agrĂ©able (gratissima), Marcus se place dans la perspective des beneficia mutua et grata Ă©voquĂ©s dans le De officiis (I, 56). (p. 74).
5LâĂ©change Ă©pistolaire possĂšde vĂ©ritablement la mĂȘme rĂ©ciprocitĂ© que lâofficium â jusquâen ses moindres dĂ©tails comptables : « brevitas tuarum litterarum me quoque breviorem in scribendo facit10 » â : informer ou demander de lâinformation, recommander ou demander un appui, consoler ou fĂ©liciter, conseiller ou demander conseil, entretenir en un mot tout le rĂ©seau de sa familiaritas. Tel est lâenjeu de lâunion entre contentio (parole de lâĂ©loquence) et sermo (parole de la conversation) ; la parole oratoire stylise les ressources naturelles de la langue ;Â
parole vĂ©ritable, lâoralitĂ© littĂ©raire des Latins oblige finalement Ă reconnaĂźtre que la stylisation artistique, loin de conduire Ă une rupture avec le parler quotidien, nâen est que la forme continuĂ©e dans un souci dâexcellence expressive11.
6Lire toute lâĆuvre de CicĂ©ron Ă lâaune dâune seule approche esthĂ©tique serait donc anachronique ; car câest bien la rhĂ©torique qui choisit de sâinsĂ©rer dans la logique sociale, provoquant la modulation infinie des tons et lâaudace toujours possible du ton grave de lâĂ©loquence pathĂ©tique lorsquâun sujet dâimportance se prĂ©sente Ă lâaventure. Il nous semble en ce sens que lâĂ©tude aurait parfois pu mieux sâaffranchir dâune certaine lourdeur dâexposition typologique pour entrer en empathie plus manifeste avec lâobjet mĂȘme quâelle poursuit avec tant de sĂ©rieux ; le lecteur doit souvent problĂ©matiser luiâmĂȘme ce quâil est en train de lire pour ne pas Ă©garer son esprit, ce qui nâĂ©tait sans doute pas absolument nĂ©cessaire. CicĂ©ron ne joueâtâil pas incessamment dâune rhĂ©torique des styles quâil ne voulait pas contraignante, circulant souvent librement par les trois tonalitĂ©s au sein mĂȘme dâune lettre unique ? Il est vrai que le xvie siĂšcle avait dĂ©jĂ durci la partition en rĂ©servant le style simple Ă la lettre informative, le style moyen Ă la lettre familiĂšre et le style noble Ă la lettre grave, mais ne fautâil pas toujours tenter de garder en tout la liberté ?
Ăthique de la sociabilitĂ©
7Ă lâopposĂ© de la monovalence expressive de Pline le Jeune, CicĂ©ron goĂ»te toujours les dominantes et les couleurs, jamais les fixations. Nombre de lettres sont ainsi qualifiĂ©es tant par leur douceur (litteras plenissimas suavitatis) que par le plaisir que procure leur ornementation de pĂ©riodes cadencĂ©es (delectatio), lâensemble constituant un sermo litterarum Ă la fois unifiĂ© et en mouvement. Nous sommes loin de lâĂ©pigramme et dĂ©jĂ tout prĂšs de la polyvalence gĂ©nĂ©rique de la lettre sĂ©vignĂ©enne12. Mais nous nâavions guĂšre besoin de la linguistique interactionniste pour comprendre que diffĂ©rents types dâamitiĂ© engagent diffĂ©rents types de lettres. Plus fondamentale nous semble lâattention accordĂ©e par lâorateur aux questions de confidentialitĂ© fondant une Ă©thique sĂ©rieuse de la sociabilitĂ©. Ni CĂ©sar ni Antoine ne respectent en effet ses prĂ©ceptes, nâhĂ©sitant pas Ă lire quelques lettres privĂ©es en pleine sĂ©ance de sĂ©nat :
At etiam litteras, quas me sibi misisse diceret, recitavit homo et humanitatis expers et vitae communis ignarus. Quis enim umquam, qui paulum modo bonorum consuetudinem nosset, litteras ad se ab amico missas, offensione aliqua interposita, in medium protulit palamque recitavit? Quid est aliud tollere ex vita vitae societatem, tollere amicorum colloquia absentium? Quam multa ioca solent esse in epistulis, quae prolata si sint, inepta videantur! quam multa seria neque tamen ullo modo divulganda13!
8Une societas collective ne saurait pourtant se former sur le seul fondement commun des studia (« appartenance Ă un mĂȘme groupe socioculturel, fondĂ© sur le partage dâune culture commune, oĂč lâon trouve la science juridique, la rhĂ©torique et la philosophie » [p. 129]) ; le respect dâune rĂ©elle confidentialitĂ© et la permanence dâune sereine fides assurent en revanche un pilotis non moins fondamental Ă la sociabilitĂ© quĂȘtĂ©e et inventĂ©e par CicĂ©ron. Si lâart oratoire consiste Ă entendre la psychologie collective, lâart Ă©pistolaire consiste Ă entendre la psychologie individuelle. La relation entre Ă©pistolaritĂ© et caractĂšre explique du reste lâhabituelle prĂ©sence de mĂ©tatexte dans les lettres latines : il faut y trouver de la douceur (litteras plenissimas suavitatis), de la bienveillance (benevole scriptam), du savoirâvivre (humanitatem litterarum tuarum) et de la pudeur (pudentiores illas litteras), ou Ă lâinverse de lâarrogance (adroganter), de lâaigreur (acerbissime), de la hargne (litteras rabiosulas) et de la feinte sottise (ineptas litteras). Alors peutâon prendre en compte le caractĂšre unique de la relation Ă©tablie avec son correspondant et tenter de pĂ©nĂ©trer ce bel idĂ©al quâest la sociabilitĂ© Ă©pistolaire. On peut en ce sens soutenir que la communication cicĂ©ronienne articule lâimage que lâorateur donne de luiâmĂȘme et lâethos quâil entend discerner chez son destinataire ; il faut Ă©mouvoir et convaincre de ses propres mĂ©rites tout en renvoyant Ă autrui lâimage de sa propre dignité :
Summa tua auctoritas fecit meumque perpetuum de tua singulari virtute iudicium ut magni mea interesse putarem et res eas quas gessissem tibi notas esse et non ignorari a te qua aequitate et continentia tuerer socios provinciamque administrarem. Iis enim a te cognitis arbitrabar facilius me tibi quae vellem probaturum14.
Esthétique de la sociabilité
9JacquesâEmmanuel Bernard peut alors nous offrir une remarquable analyse stylistique de trois tonalitĂ©s dâelocutio communiquant entre elles : une lettre au sĂ©nat â usage oratoire de lâisocolie, de la concatĂ©nation des subordonnants et des pĂ©riodes rythmĂ©es par la synonymie de groupes binaires â, une lettre Ă Caton â mĂȘme usage oratoire et mĂȘme structure en une solennitĂ© plus discrĂšte â, une lettre Ă Atticus â usage du sermo quotidianus avec parataxe, asyndĂšte, dissĂ©mination de mots grecs, style plaisant et enlevé â ; la diplomatie du gouverneur sây dĂ©ploie toujours en fonction de la propre pratique diplomatique du rĂ©cepteur (p. 154â155). La construction de soi est donc omniprĂ©sente, Ă tel point que CicĂ©ron put parler Ă Atticus en ayant lâimpression de se parler Ă luiâmĂȘme (Att. 8, 14, 2 : « tecum perlibenter loquor ; ego tecum tamquam mecum loquor ») et que JeanâPierre De Giorgio put parler Ă ce propos dâune Ă©criture autobiographique Ă laquelle nous prĂ©fĂ©rerions toutefois le qualificatif dâautofictive. Si PĂ©trarque sâen est dĂ©solĂ©, Montaigne lâen a louĂ©. Mais il faut sans doute compter avec la part de recomposition et de pose quâune telle entreprise nĂ©cessairement contient, lâhomme et le citoyen Ă©tant deux rĂ©alitĂ©s absolument indissociables Ă Rome.
Dans le cas de CicĂ©ron, cette problĂ©matique peut ĂȘtre Ă©clairĂ©e par la thĂ©orie des personae que lâon retrouve dans le De officiis (I, 109â116). Elle offre en effet un cadre gĂ©nĂ©ral de rĂ©flexion sur le moi et le sujet moral, influencĂ© par les catĂ©gories stoĂŻciennes. La nature nous fait endosser un personnage (persona) qui a son rĂŽle Ă jouer et des devoirs (officia) Ă remplir, dans une sociĂ©tĂ© rĂ©gie par le sens de la dignitas, lâhonneur et lâautoritĂ© impartis Ă chacun selon sa personnalitĂ© et son rang, selon sa charge et son Ăąge. La nature nous fait endosser deux « personnages » : lâun est commun, celui qui nous vient de la raison et de notre supĂ©rioritĂ© sur les bĂȘtes, dâoĂč dĂ©coulent la beautĂ© morale et le convenable, lâautre relĂšve de notre personnalitĂ© propre (De officiis, I, 107). Ă ces deux personnages sâen ajoutent deux autres : celui qui est dĂ» aux circonstances (casus / tempus), et celui qui est dĂ» Ă notre volontĂ© personnelle, Ă notre choix. Il sâagit de trouver un juste Ă©quilibre entre la nature (natura) et la fortune (fortuna). Dans tous les cas, ce qui importe, câest la constance avec soiâmĂȘme (De officiis, I, 120â125). (p. 172â173)
10La partition du sujet entre nature rationnelle rĂ©gissant la passion, particularitĂ©s individuelles, condition de la fortune et choix de vie guidĂ© par la libertĂ© limite en effet cette idĂ©e dâintrospection radicale qui serait bien plus romantique que latine, mĂȘme si lâĂ©criture de soi propre Ă CicĂ©ron semble bien plus engageante que lâĂ©criture de lâartifice propre Ă Pline. Il convient du reste de ne pas sousâestimer la grande codification rhĂ©torique de lâexpression de la douleur Ă lâĂ©poque rĂ©publicaine : la miseratio oratoire est encore une forme dâexpression de soi devenue publique et ne quittant pas les termes de la sociabilitĂ© (« Quod me ipse per litteras consolatus sum, non paenitet me quantum profecerim ; maerorem minui, dolorem nec potui nec, si possem, vellem15»). Il en va de mĂȘme pour la vanitĂ©, souvent associĂ©e Ă CicĂ©ron mais en vĂ©ritĂ© socialisante en son essence : construire un mythe personnel est souvent un efficace moyen de conduire Ă la vertu lorsque lâon Ă©volue dans une civilisation de lâostentation et que lâon se voit confier comme devoir dâĂ©tat dâĂȘtre Ă la hauteur de son personnage civique. LâautocĂ©lĂ©bration cicĂ©ronienne nâest dâailleurs jamais sĂ©parĂ©e du cadre politique du consulat de son auteur, en un temps oĂč se multiplient les procĂšs pour corruption et oĂč la preuve de son intĂ©gritĂ© est souvent un gage de salut.
Universalité de la sociabilité
11Diraâtâon quâil ne sâagit lĂ que dâune sociabilitĂ© aristocratique (attention Ă lâofficium scribendi, apostrophe affectueuse, rĂ©fĂ©rences Ă©rudites, bilinguisme, enjouement, prĂ©gnance de lâhumanitas) ? Lâadaptation du style est cependant identique lorsquâil sâagit dâĂ©crire Ă un affranchi, ce que rĂ©vĂšle parfaitement la correspondance avec Tiron qui ne met jamais entre parenthĂšse ni lâeruditio ni lâhumanitas :
Le secrĂ©taire a fait en quelque sorte la distinction nobiliaire fondĂ©e sur la possession dâune culture raffinĂ©e, faite dâĂ©lĂ©gance et dâurbanitas, dont la maĂźtrise de la langue et du style est la traduction la plus Ă©clatante. Parce que lâaffranchi est en possession dâune eruditio libero digna, il est intĂ©grĂ© dans la familiaritas de ses maĂźtres et peut sâagrĂ©ger, sur un mode mineur mais nĂ©anmoins rĂ©el, Ă la societas des amis lettrĂ©s de CicĂ©ron, selon cette progression relevĂ©e dans le vocabulaire de la correspondance : servus, eruditus, libertus, amicus. La relation entre Tiron et les Tullii Cicerones nâabolit pas la condicionis distantia mais montre comment celleâci peut sâattĂ©nuer Ă condition dâen possĂ©der les usages et les codes. (p. 209)
12 Si le sens de la mesure imprĂšgne tout, il nây a aucun risque que lâĂ©pistolaritĂ© soit en danger. Le decorum est sauf lorsque lâelocutio rĂ©vĂšle rĂ©ellement la persona (lâĂ©tude distingue sur ce point la miseratio â reprĂ©sentation Ă©motive mĂȘlĂ©e Ă un fondement Ă©thique â, la vituperatio â construction dâune irritation sans aucun lien Ă quelque eloquentia canina â, lâironie et la satire â sublimation esthĂ©tique de la violence â, le raisonnement in utramque partem â syllogisme mĂȘlĂ© Ă une maniĂšre dialectique dâargumenter en ars disserendi â en prĂ©sentant un admirable exemple de microâlecture dâune lettre Ă Fadius en Fam. 7, 27, 1â2 [attaque ex abrupto et effet dâencadrement avec le prĂ©fixe intensif du verbe de chute, sĂ©rie dâantithĂšses rythmĂ©es en structure adversative, asyndĂštes, antithĂšses des pronoms personnels, chiasmes, parallĂšles lexicaux et homĂ©otĂ©leutes], p. 220â221). Or nous proposerions volontiers de regarder ici lâassimilation de lâĂ©pistolaritĂ© Ă un organisme vivant, visible dans les mĂ©taphores cicĂ©roniennes Ă©voquant la nĂ©cessitĂ© de lettres mordantes (« in tuis litteris quae me mordeant ») ou caressantes (« litteras blandas »), comme une version propĂ©deutique du fameux mythe des paroles gelĂ©es situĂ© par Rabelais aux chapitres 55 et 56 du QuartâLivre. Lâimage dâun verbe voltigeant en tous sens nous semble adĂ©quatement traduire lâattention dâun consul devant ĂȘtre sĂ©rieux en toute occasion et devant simultanĂ©ment sourire en tout Ă©change familier â câest bien Ă la gravitas dâĂȘtre assaisonnĂ©e de comitas et non lâinverse. Si lâon sait que la correspondance de CicĂ©ron traverse plusieurs crises graves, on mesure alors lâidĂ©e de lĂ©gĂšretĂ© comme celle dâune grĂące parfaite.
Ăpreuves de la sociabilitĂ©
13La correspondance avec PompĂ©e relĂšve dâabord dâune parfaite maĂźtrise des affects par la rhĂ©torique (dispositio, narratio, argumentatio, probatio, refutatio, peroratio) ; il sâagit de sauvegarder le respect de la « face » du gĂ©nĂ©ral dans le moment mĂȘme oĂč lâon se montre de plus en plus incisif devant le retournement de sa situation politique ; critiquer lâautre, câest alors affermir lâimage de soi. Lâart de la litote ou de la prĂ©tĂ©rition le souligne parfaitement : « cum ad te litteras misissem quae tibi Canusi redditae sunt, suspicionem nullam habebam te rei publicae causa mare transiturum16 ». La correspondance avec CĂ©sar relĂšve ensuite dâune rare perfection lexicale, le gĂ©nĂ©ral et lâorateur usant dâune mĂȘme stratĂ©gie en laquelle la construction de lâimage sâentrelace Ă la construction de la sociabilitĂ© (langue mĂ©trique, style pĂ©riodique, captatio benevolentiae, argumentation, Ă©loge, construction symĂ©trique de la personna de lâĂ©metteur et du rĂ©cepteur) ; une recommandation solennelle au style raffinĂ© en une langue mĂ©trique, conforme Ă la dignitas du gĂ©nĂ©ral et Ă la finalitĂ© de lâofficium quâelle accomplit, sait par endroits quitter lâĂ©pidictique pour trouver une nouvelle familiaritas par lâelocutio affectueuse et le sermo iocosus dâune courte mise en scĂšne théùtrale â à la requĂȘte solennelle en faveur de Trebatius succĂšde lâanecdote de lâarrivĂ©e dâune lettre cĂ©sarienne au beau milieu dâune conversation avec Balbus Ă propos du mĂȘme Trebatius : le rituel de lâinteraction sociale fonctionne alors Ă merveille17. La guerre civile en avait du reste attisĂ© lâimportance :
Lâeffet combinĂ© des rĂšgles dâamourâpropre et de considĂ©ration est que, dans les rencontres, chacun tend Ă se conduire de façon Ă garder aussi bien sa propre face que celle des autres participants. Cela signifie que chacun a gĂ©nĂ©ralement le droit de faire prĂ©valoir la ligne dâaction quâil a adoptĂ©e, et de remplir le rĂŽle quâil sâest, sembleâtâil, choisi. Il sâĂ©tablit un Ă©tat de fait oĂč chacun accepte temporairement la ligne dâaction de tous les autres. Il semble que cette sorte dâacceptation mutuelle soit un trait structurel fondamental de lâinteraction, et particuliĂšrement des interactions Ă lâĆuvre dans les conversations face Ă face. Il sâagit typiquement dâune acceptation de convenance, et non rĂ©elle, car elle est le plus souvent fondĂ©e non pas sur un accord intime, mais sur le bon vouloir des participants Ă Ă©mettre sur le moment des opinions avec lesquelles il ne sont pas vraiment dâaccord18.
14La correspondance avec Dolabella relĂšve enfin de la mise en pĂ©ril de lâentreprise entiĂšre lors dâune Ă©poque particuliĂšrement pĂ©nible de la vie de CicĂ©ron ; jeune loup infĂ©odĂ© Ă CĂ©sar puis mariĂ© Ă Tullia, lâhomme politique acquiert rapidement une situation rendant artificiel le bel Ă©quilibre entre gravitas et suavitas et changeant le iocus en simple jeu de théùtre et dâillusion au seul profit dâune dignitas Ă prĂ©sent lestĂ©e de quelque lourdeur ; mĂȘme si le jeune homme tenta certes de suivre les prĂ©ceptes rhĂ©toriques de lâorateur ; voilĂ qui explique sans doute le retour dâun angle trĂšs historique dans lâanalyse de JacquesâEmmanuel Bernard. Or les efforts de Dolabella pour atteindre le style cicĂ©ronien sont certes touchants, mais demeurent bien enâdeçà des leçons du maĂźtre. Seul CicĂ©ron pourra dĂšs lors mettre en scĂšne la conscience de son propre dĂ©clin, naturellement en toute luciditĂ© et toute virtus. Au sein mĂȘme des guerres civiles, câest la suavitas qui permet de conserver Ă tout prix la familiaritas.
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15Au terme dâun parcours de lecture explorant la vaste et fĂ©conde notion de sociabilitĂ© Ă©pistolaire, lâanalyse sait encore nous saisir par lâampleur de la tĂąche accomplie : de prĂ©cieuses notices Ă©pistolographiques occupent 131 pages de lâouvrage et prĂ©cĂšdent une bibliographie trĂšs fournie. En se souciant davantage de la forme rhĂ©torique que du fond historique des lettres cicĂ©roniennes, JacquesâEmmanuel Bernard a su rendre vivante cette « oratio ad tempus accomodanda » quâest la pratique Ă©pistolaire de son auteur (Att. 11, 24, 5). Nous espĂ©rons en retenir la leçon : « sic profecto se res habet, nullum ut sit vitae tempus, in quo non deceat leporem humanitatemque versari » (les choses sont telles quâil nâest aucun moment dans la vie oĂč lâesprit et lâamabilitĂ© ne soient de mises », De oratore, II, 271).

