Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 14, numéro 7
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Philippe Richard

Sens esthétique & sens empathique chez Cicéron : la cura scribendi

Jacques‑Emmanuel Bernard, La SociabilitĂ© Ă©pistolaire chez CicĂ©ron, Paris, HonorĂ© Champion, coll. « Babeliana », 2013, 642 p., EAN 9782745325914.

1MĂ©moire de sa thĂšse d’Habilitation soutenue Ă  l’UniversitĂ© de Paris‑Sorbonne en dĂ©cembre 2010 sous la direction du Professeur Carlos LĂ©vy, l’ouvrage de Jacques‑Emmanuel Bernard se propose d’étudier l’écriture Ă©pistolaire de CicĂ©ron Ă  l’aune des catĂ©gories Ă©thiques et poĂ©tiques les plus constitutives de la mentalitĂ© romaine. Monument rhĂ©torique de l’histoire littĂ©raire, corpus esthĂ©tique de l’humanisme occidental, rĂ©fĂ©rence historique de la culture latine, la lettre cicĂ©ronienne se prĂ©sente non seulement comme un modĂšle pour les grands Ă©crivains humanistes — les questions philosophiques traitĂ©es par l’orateur semblent en effet annoncer les correspondances savantes qui s’épanouiront dans la pratique littĂ©raire des auteurs renaissants, mĂȘme si l’on se permettra de noter que les penseurs mĂ©diĂ©vaux usaient dĂ©jĂ  largement de tels procĂ©dĂ©s de sociabilitĂ©1 — mais devient encore une matrice pour les Ă©crivains contemporains originaux — la propension Ă  lier les dimensions publiques et privĂ©es chez l’orateur semble en effet anticiper les recherches actuelles sur le principe d’autofiction, avec d’autant plus de facilitĂ©, selon nous, que se trouvent alors Ă©vitĂ©s les Ă©cueils du style narratif de l’autobiographie2. Si les principaux spĂ©cialistes de CicĂ©ron s’étaient dĂ©jĂ  penchĂ©s sur les questions historiques de chronologie et de transmission ou sur les questions techniques de linguistique et de rhĂ©torique, ils avaient peut‑ĂȘtre sous‑estimĂ© jusqu’alors l’importance des questions proprement littĂ©raires qui rĂ©gissent, par le jeu subtil d’une mĂ©tatextualitĂ© modulaire qu’il revient alors au prĂ©sent ouvrage d’analyser, l’écriture Ă©pistolaire de l’orateur comme ensemble organique au sein duquel le moindre terme jouera simultanĂ©ment un rĂŽle Ă©thique, esthĂ©tique et politique. Tel est l’enjeu de ce litterarum officium prĂ©cisĂ©ment dĂ©fini : « verba tantum adfero, quibus abundo3 ». La forme fixe de la lettre possĂšde en effet une infinie variation de fond. Les rĂ©centes Ă©tudes de Jean‑Pierre De Giorgio sur la subjectivitĂ© et de Jon Hall sur la rĂ©ception seront ainsi intĂ©grĂ©es Ă  la comprĂ©hension dynamique et organique d’une pratique Ă©pistolaire simultanĂ©ment sociale et discursive4.

Situation de la sociabilité

2Si le genre Ă©pistolaire semble toujours en expansion lorsqu’il relie le monde individuel au monde collectif, la voix cicĂ©ronienne paraĂźt encore amplifier ce mouvement lorsqu’elle n’oppose nullement la parole familiĂšre Ă  la parole solennelle mais crĂ©e bien plutĂŽt une sociabilitĂ© large unifiĂ©e par un mĂȘme souci d’excellence expressive : « studiorum similitudo, suavitas consuetudinis, delectatio vitae atque victus, sermonis societas, litterae interiores5 ». Toute lettre devient dĂšs lors le signe d’une Ă©loquence naturelle, Ă  tel point que l’observation d’une lettre de Cornelia pourrait nous faire entendre la formation rhĂ©torique des Gracques en application d’une gĂ©nĂ©tique virtuelle de l’elocutio fondĂ©e sur une gĂ©nĂ©tique matĂ©rielle de la dispositio : les fils n’ont pu qu’ĂȘtre imprĂ©gnĂ©s du style de la mĂšre, et cette innutrition valut naturellement toutes les formations (De oratore, 3, 446). Ce signe de la conversation retrouvĂ© dans l’écriture apparaĂźt d’ailleurs remarquablement utile pour se reprĂ©senter ce qu’entendait CicĂ©ron par ce caractĂšre « convenable » devant accompagner tout discours mais n’ayant jamais Ă©tĂ© dĂ©fini : l’interaction entre l’orateur et ses correspondants vient alors au secours de l’analyse, lorsque l’officium interpersonnel permet que soit compris le decorum de l’écriture — on observe alors une autre application de la gĂ©nĂ©tique virtuelle : le destinataire serait offensĂ© si le scripteur n’avait pas Ă©crit de sa propre main, considĂ©rant donc que l’expression « convenable » est non seulement l’adĂ©quation de la forme et du fond mais encore l’harmonie entre la matĂ©rialitĂ© et le contenu de la lettre7. Le langage rĂ©siste ainsi Ă  l’éclatement en se fondant Ă  la notion de catĂ©gorie sociale collective Ă  Rome :

la notion de decus, « beauté », « ornement », est liĂ©e Ă  celle de dignitas, dont on sait la richesse sĂ©mantique dans le vocabulaire des relations politiques sous la RĂ©publique, oĂč elle sert Ă  dĂ©finir le statut de l’individu, sa gloire en particulier, dĂ©terminĂ©e par ses mĂ©rites et ses vertus. (p. 26)

3On comprend que la pratique Ă©pistolaire, souvent plus attentive Ă  son Ă©nonciation qu’à son Ă©noncĂ© mĂȘme, soit donc une Ɠuvre en permanente adaptation. Était‑il pour autant nĂ©cessaire de se concentrer si scrupuleusement sur la lettre comme objet matĂ©riel dans le chapitre liminaire ? On se permettra de remarquer que l’on sait depuis bien longtemps qu’un Ă©change Ă©pistolaire sert Ă  conserver le contact entre deux individus, que le lieu de rĂ©daction d’une lettre et le nombre de kilomĂštres que celle‑ci doit parcourir influent sur les modalitĂ©s mĂȘmes de son Ă©criture, et que la distinction du messager qui porte l’envoi peut jouer un rĂŽle non nĂ©gligeable dans le plaisir que l’on Ă©prouve Ă  le recevoir. Il est vrai que CicĂ©ron n’est jamais sans indiquer le lieu oĂč il se trouve, le temps qu’il fait, son Ă©tat psychologique du moment, son otium ou son negotium, mais voilĂ  qui devrait induire selon nous quelques considĂ©rations proprement esthĂ©tiques — si une distance courte peut certes favoriser un Ă©change rĂ©gulier, elle encouragera surtout les tournures elliptiques et le retour de cet atticisme qui caractĂ©rise par ailleurs l’écriture cicĂ©ronienne en son ensemble ; si la crainte d’une erreur d’acheminement fait singuliĂšrement dĂ©buter chaque courrier par une rĂ©fĂ©rence au courrier prĂ©cĂ©dent, elle participe vĂ©ritablement Ă  cette Ă©criture de soi qui goĂ»te la rĂ©gularitĂ© et l’harmonie ou s’attendrit sur son propre sort8.

Herméneutique de la sociabilité

4La convenance Ă©pistolaire est en somme le porche du ton juste, et le ton juste le narthex de la sensibilitĂ© Ă©pistolaire. Mais c’est cette propĂ©deutique tout entiĂšre qui fera naĂźtre la rĂ©alitĂ© complexe d’une sociabilitĂ© littĂ©raire rĂ©glĂ©e et mesurĂ©e. CicĂ©ron semble ici le maĂźtre incontestĂ© d’un usage prĂ©cieux et prospĂšre : « Permagni interest quo tibi haec tempore epistula reddita sit, utrum cum sollicitudinis aliquid haberes an cum ab omni molestia vacuus esses ; itaque ei praecepi quem ad te misi ut tempus observaret epistulae tibi reddendae9 ». Il n’est pas vain de parler non seulement d’un cĂ©rĂ©monial de la lettre mais encore d’une authentique Ă©pistolaritĂ© mondaine. L’orateur conservait du reste un double des lettres qu’il envoyait et les rĂ©unissait parfois en rouleaux encollĂ©s avec celles qu’il recevait (volumen epistolarum Attici). Or la rĂ©alitĂ© politique ne s’absente nullement de ces considĂ©rations et le souci du style n’entre jamais en conflit avec l’activitĂ© pragmatique du moment. Si l’elocutio et la dispositio se trouvent ainsi rĂ©gies par la circonstance, l’inventio d’une lettre rĂ©digĂ©e pendant une pĂ©riode de guerres civiles s’en trouvera naturellement marquĂ©e. « Le contenu de la lettre, son argument [argumentum epistolae], rĂ©pond Ă  des fonctions qu’il convient de situer dans le cadre de l’amicitia romaine, et plus prĂ©cisĂ©ment dans la perspective des officia, privĂ©s ou publics » (p. 71). On ne peut dĂšs lors se mĂ©prendre sur la nature vĂ©ritable de l’activitĂ© Ă©pistolaire romaine, simultanĂ©ment affective et politique ou radicalement Ă©loignĂ©e de la simple pratique ornementale :

l’obligation Ă©pistolaire se trouve [aussi] dans une lettre que Marcus, le fils de CicĂ©ron, Ă©crit Ă  Tiron pour lui reprocher de ne pas l’informer de la situation politique, en juin 44, au plus vif des tensions entre Antoine et le SĂ©nat. MĂȘme si le ton de la lettre montre autant de familiaritĂ© amicale que d’injonction, elle n’en est pas moins un rappel des liens juridiques qui existent entre Tiron, affranchi dix ans plus tĂŽt, et la gens Tullia. Marcus lui rappelle qu’il lui doit des excuses s’il manque de lui envoyer rĂ©guliĂšrement des lettres. En qualifiant toute lettre de Tiron d’extrĂȘmement agrĂ©able (gratissima), Marcus se place dans la perspective des beneficia mutua et grata Ă©voquĂ©s dans le De officiis (I, 56). (p. 74).

5L’échange Ă©pistolaire possĂšde vĂ©ritablement la mĂȘme rĂ©ciprocitĂ© que l’officium — jusqu’en ses moindres dĂ©tails comptables : « brevitas tuarum litterarum me quoque breviorem in scribendo facit10 » — : informer ou demander de l’information, recommander ou demander un appui, consoler ou fĂ©liciter, conseiller ou demander conseil, entretenir en un mot tout le rĂ©seau de sa familiaritas. Tel est l’enjeu de l’union entre contentio (parole de l’éloquence) et sermo (parole de la conversation) ; la parole oratoire stylise les ressources naturelles de la langue ; 

parole vĂ©ritable, l’oralitĂ© littĂ©raire des Latins oblige finalement Ă  reconnaĂźtre que la stylisation artistique, loin de conduire Ă  une rupture avec le parler quotidien, n’en est que la forme continuĂ©e dans un souci d’excellence expressive11.

6Lire toute l’Ɠuvre de CicĂ©ron Ă  l’aune d’une seule approche esthĂ©tique serait donc anachronique ; car c’est bien la rhĂ©torique qui choisit de s’insĂ©rer dans la logique sociale, provoquant la modulation infinie des tons et l’audace toujours possible du ton grave de l’éloquence pathĂ©tique lorsqu’un sujet d’importance se prĂ©sente Ă  l’aventure. Il nous semble en ce sens que l’étude aurait parfois pu mieux s’affranchir d’une certaine lourdeur d’exposition typologique pour entrer en empathie plus manifeste avec l’objet mĂȘme qu’elle poursuit avec tant de sĂ©rieux ; le lecteur doit souvent problĂ©matiser lui‑mĂȘme ce qu’il est en train de lire pour ne pas Ă©garer son esprit, ce qui n’était sans doute pas absolument nĂ©cessaire. CicĂ©ron ne joue‑t‑il pas incessamment d’une rhĂ©torique des styles qu’il ne voulait pas contraignante, circulant souvent librement par les trois tonalitĂ©s au sein mĂȘme d’une lettre unique ? Il est vrai que le xvie siĂšcle avait dĂ©jĂ  durci la partition en rĂ©servant le style simple Ă  la lettre informative, le style moyen Ă  la lettre familiĂšre et le style noble Ă  la lettre grave, mais ne faut‑il pas toujours tenter de garder en tout la liberté ?

Éthique de la sociabilitĂ©

7À l’opposĂ© de la monovalence expressive de Pline le Jeune, CicĂ©ron goĂ»te toujours les dominantes et les couleurs, jamais les fixations. Nombre de lettres sont ainsi qualifiĂ©es tant par leur douceur (litteras plenissimas suavitatis) que par le plaisir que procure leur ornementation de pĂ©riodes cadencĂ©es (delectatio), l’ensemble constituant un sermo litterarum Ă  la fois unifiĂ© et en mouvement. Nous sommes loin de l’épigramme et dĂ©jĂ  tout prĂšs de la polyvalence gĂ©nĂ©rique de la lettre sĂ©vignĂ©enne12. Mais nous n’avions guĂšre besoin de la linguistique interactionniste pour comprendre que diffĂ©rents types d’amitiĂ© engagent diffĂ©rents types de lettres. Plus fondamentale nous semble l’attention accordĂ©e par l’orateur aux questions de confidentialitĂ© fondant une Ă©thique sĂ©rieuse de la sociabilitĂ©. Ni CĂ©sar ni Antoine ne respectent en effet ses prĂ©ceptes, n’hĂ©sitant pas Ă  lire quelques lettres privĂ©es en pleine sĂ©ance de sĂ©nat :

At etiam litteras, quas me sibi misisse diceret, recitavit homo et humanitatis expers et vitae communis ignarus. Quis enim umquam, qui paulum modo bonorum consuetudinem nosset, litteras ad se ab amico missas, offensione aliqua interposita, in medium protulit palamque recitavit? Quid est aliud tollere ex vita vitae societatem, tollere amicorum colloquia absentium? Quam multa ioca solent esse in epistulis, quae prolata si sint, inepta videantur! quam multa seria neque tamen ullo modo divulganda13!

8Une societas collective ne saurait pourtant se former sur le seul fondement commun des studia  (« appartenance Ă  un mĂȘme groupe socioculturel, fondĂ© sur le partage d’une culture commune, oĂč l’on trouve la science juridique, la rhĂ©torique et la philosophie » [p. 129]) ; le respect d’une rĂ©elle confidentialitĂ© et la permanence d’une sereine fides assurent en revanche un pilotis non moins fondamental Ă  la sociabilitĂ© quĂȘtĂ©e et inventĂ©e par CicĂ©ron. Si l’art oratoire consiste Ă  entendre la psychologie collective, l’art Ă©pistolaire consiste Ă  entendre la psychologie individuelle. La relation entre Ă©pistolaritĂ© et caractĂšre explique du reste l’habituelle prĂ©sence de mĂ©tatexte dans les lettres latines : il faut y trouver de la douceur (litteras plenissimas suavitatis), de la bienveillance (benevole scriptam), du savoir‑vivre (humanitatem litterarum tuarum) et de la pudeur (pudentiores illas litteras), ou Ă  l’inverse de l’arrogance (adroganter), de l’aigreur (acerbissime), de la hargne (litteras rabiosulas) et de la feinte sottise (ineptas litteras). Alors peut‑on prendre en compte le caractĂšre unique de la relation Ă©tablie avec son correspondant et tenter de pĂ©nĂ©trer ce bel idĂ©al qu’est la sociabilitĂ© Ă©pistolaire. On peut en ce sens soutenir que la communication cicĂ©ronienne articule l’image que l’orateur donne de lui‑mĂȘme et l’ethos qu’il entend discerner chez son destinataire ; il faut Ă©mouvoir et convaincre de ses propres mĂ©rites tout en renvoyant Ă  autrui l’image de sa propre dignité :

Summa tua auctoritas fecit meumque perpetuum de tua singulari virtute iudicium ut magni mea interesse putarem et res eas quas gessissem tibi notas esse et non ignorari a te qua aequitate et continentia tuerer socios provinciamque administrarem. Iis enim a te cognitis arbitrabar facilius me tibi quae vellem probaturum14.

Esthétique de la sociabilité

9Jacques‑Emmanuel Bernard peut alors nous offrir une remarquable analyse stylistique de trois tonalitĂ©s d’elocutio communiquant entre elles : une lettre au sĂ©nat — usage oratoire de l’isocolie, de la concatĂ©nation des subordonnants et des pĂ©riodes rythmĂ©es par la synonymie de groupes binaires —, une lettre Ă  Caton — mĂȘme usage oratoire et mĂȘme structure en une solennitĂ© plus discrĂšte —, une lettre Ă  Atticus — usage du sermo quotidianus avec parataxe, asyndĂšte, dissĂ©mination de mots grecs, style plaisant et enlevé — ; la diplomatie du gouverneur s’y dĂ©ploie toujours en fonction de la propre pratique diplomatique du rĂ©cepteur (p. 154‑155). La construction de soi est donc omniprĂ©sente, Ă  tel point que CicĂ©ron put parler Ă  Atticus en ayant l’impression de se parler Ă  lui‑mĂȘme (Att. 8, 14, 2 : « tecum perlibenter loquor ; ego tecum tamquam mecum loquor ») et que Jean‑Pierre De Giorgio put parler Ă  ce propos d’une Ă©criture autobiographique Ă  laquelle nous prĂ©fĂ©rerions toutefois le qualificatif d’autofictive. Si PĂ©trarque s’en est dĂ©solĂ©, Montaigne l’en a louĂ©. Mais il faut sans doute compter avec la part de recomposition et de pose qu’une telle entreprise nĂ©cessairement contient, l’homme et le citoyen Ă©tant deux rĂ©alitĂ©s absolument indissociables Ă  Rome.

Dans le cas de CicĂ©ron, cette problĂ©matique peut ĂȘtre Ă©clairĂ©e par la thĂ©orie des personae que l’on retrouve dans le De officiis (I, 109‑116). Elle offre en effet un cadre gĂ©nĂ©ral de rĂ©flexion sur le moi et le sujet moral, influencĂ© par les catĂ©gories stoĂŻciennes. La nature nous fait endosser un personnage (persona) qui a son rĂŽle Ă  jouer et des devoirs (officia) Ă  remplir, dans une sociĂ©tĂ© rĂ©gie par le sens de la dignitas, l’honneur et l’autoritĂ© impartis Ă  chacun selon sa personnalitĂ© et son rang, selon sa charge et son Ăąge. La nature nous fait endosser deux « personnages » : l’un est commun, celui qui nous vient de la raison et de notre supĂ©rioritĂ© sur les bĂȘtes, d’oĂč dĂ©coulent la beautĂ© morale et le convenable, l’autre relĂšve de notre personnalitĂ© propre (De officiis, I, 107). À ces deux personnages s’en ajoutent deux autres : celui qui est dĂ» aux circonstances (casus / tempus), et celui qui est dĂ» Ă  notre volontĂ© personnelle, Ă  notre choix. Il s’agit de trouver un juste Ă©quilibre entre la nature (natura) et la fortune (fortuna). Dans tous les cas, ce qui importe, c’est la constance avec soi‑mĂȘme (De officiis, I, 120‑125). (p. 172‑173)

10La partition du sujet entre nature rationnelle rĂ©gissant la passion, particularitĂ©s individuelles, condition de la fortune et choix de vie guidĂ© par la libertĂ© limite en effet cette idĂ©e d’introspection radicale qui serait bien plus romantique que latine, mĂȘme si l’écriture de soi propre Ă  CicĂ©ron semble bien plus engageante que l’écriture de l’artifice propre Ă  Pline. Il convient du reste de ne pas sous‑estimer la grande codification rhĂ©torique de l’expression de la douleur Ă  l’époque rĂ©publicaine : la miseratio oratoire est encore une forme d’expression de soi devenue publique et ne quittant pas les termes de la sociabilitĂ© (« Quod me ipse per litteras consolatus sum, non paenitet me quantum profecerim ; maerorem minui, dolorem nec potui nec, si possem, vellem15»). Il en va de mĂȘme pour la vanitĂ©, souvent associĂ©e Ă  CicĂ©ron mais en vĂ©ritĂ© socialisante en son essence : construire un mythe personnel est souvent un efficace moyen de conduire Ă  la vertu lorsque l’on Ă©volue dans une civilisation de l’ostentation et que l’on se voit confier comme devoir d’état d’ĂȘtre Ă  la hauteur de son personnage civique. L’autocĂ©lĂ©bration cicĂ©ronienne n’est d’ailleurs jamais sĂ©parĂ©e du cadre politique du consulat de son auteur, en un temps oĂč se multiplient les procĂšs pour corruption et oĂč la preuve de son intĂ©gritĂ© est souvent un gage de salut.

Universalité de la sociabilité

11Dira‑t‑on qu’il ne s’agit lĂ  que d’une sociabilitĂ© aristocratique (attention Ă  l’officium scribendi, apostrophe affectueuse, rĂ©fĂ©rences Ă©rudites, bilinguisme, enjouement, prĂ©gnance de l’humanitas) ? L’adaptation du style est cependant identique lorsqu’il s’agit d’écrire Ă  un affranchi, ce que rĂ©vĂšle parfaitement la correspondance avec Tiron qui ne met jamais entre parenthĂšse ni l’eruditio ni l’humanitas :

Le secrĂ©taire a fait en quelque sorte la distinction nobiliaire fondĂ©e sur la possession d’une culture raffinĂ©e, faite d’élĂ©gance et d’urbanitas, dont la maĂźtrise de la langue et du style est la traduction la plus Ă©clatante. Parce que l’affranchi est en possession d’une eruditio libero digna, il est intĂ©grĂ© dans la familiaritas de ses maĂźtres et peut s’agrĂ©ger, sur un mode mineur mais nĂ©anmoins rĂ©el, Ă  la societas des amis lettrĂ©s de CicĂ©ron, selon cette progression relevĂ©e dans le vocabulaire de la correspondance : servus, eruditus, libertus, amicus. La relation entre Tiron et les Tullii Cicerones n’abolit pas la condicionis distantia mais montre comment celle‑ci peut s’attĂ©nuer Ă  condition d’en possĂ©der les usages et les codes. (p. 209)

12 Si le sens de la mesure imprĂšgne tout, il n’y a aucun risque que l’épistolaritĂ© soit en danger. Le decorum est sauf lorsque l’elocutio rĂ©vĂšle rĂ©ellement la persona (l’étude distingue sur ce point la miseratio — reprĂ©sentation Ă©motive mĂȘlĂ©e Ă  un fondement Ă©thique —, la vituperatio — construction d’une irritation sans aucun lien Ă  quelque eloquentia canina —, l’ironie et la satire — sublimation esthĂ©tique de la violence —, le raisonnement in utramque partem — syllogisme mĂȘlĂ© Ă  une maniĂšre dialectique d’argumenter en ars disserendi — en prĂ©sentant un admirable exemple de micro‑lecture d’une lettre Ă  Fadius en Fam. 7, 27, 1‑2 [attaque ex abrupto et effet d’encadrement avec le prĂ©fixe intensif du verbe de chute, sĂ©rie d’antithĂšses rythmĂ©es en structure adversative, asyndĂštes, antithĂšses des pronoms personnels, chiasmes, parallĂšles lexicaux et homĂ©otĂ©leutes], p. 220‑221). Or nous proposerions volontiers de regarder ici l’assimilation de l’épistolaritĂ© Ă  un organisme vivant, visible dans les mĂ©taphores cicĂ©roniennes Ă©voquant la nĂ©cessitĂ© de lettres mordantes (« in tuis litteris quae me mordeant ») ou caressantes (« litteras blandas »), comme une version propĂ©deutique du fameux mythe des paroles gelĂ©es situĂ© par Rabelais aux chapitres 55 et 56 du Quart‑Livre. L’image d’un verbe voltigeant en tous sens nous semble adĂ©quatement traduire l’attention d’un consul devant ĂȘtre sĂ©rieux en toute occasion et devant simultanĂ©ment sourire en tout Ă©change familier — c’est bien Ă  la gravitas d’ĂȘtre assaisonnĂ©e de comitas et non l’inverse. Si l’on sait que la correspondance de CicĂ©ron traverse plusieurs crises graves, on mesure alors l’idĂ©e de lĂ©gĂšretĂ© comme celle d’une grĂące parfaite.

Épreuves de la sociabilitĂ©

13La correspondance avec PompĂ©e relĂšve d’abord d’une parfaite maĂźtrise des affects par la rhĂ©torique (dispositio, narratio, argumentatio, probatio, refutatio, peroratio) ; il s’agit de sauvegarder le respect de la « face » du gĂ©nĂ©ral dans le moment mĂȘme oĂč l’on se montre de plus en plus incisif devant le retournement de sa situation politique ; critiquer l’autre, c’est alors affermir l’image de soi. L’art de la litote ou de la prĂ©tĂ©rition le souligne parfaitement : « cum ad te litteras misissem quae tibi Canusi redditae sunt, suspicionem nullam habebam te rei publicae causa mare transiturum16 ». La correspondance avec CĂ©sar relĂšve ensuite d’une rare perfection lexicale, le gĂ©nĂ©ral et l’orateur usant d’une mĂȘme stratĂ©gie en laquelle la construction de l’image s’entrelace Ă  la construction de la sociabilitĂ© (langue mĂ©trique, style pĂ©riodique, captatio benevolentiae, argumentation, Ă©loge, construction symĂ©trique de la personna de l’émetteur et du rĂ©cepteur) ; une recommandation solennelle au style raffinĂ© en une langue mĂ©trique, conforme Ă  la dignitas du gĂ©nĂ©ral et Ă  la finalitĂ© de l’officium qu’elle accomplit, sait par endroits quitter l’épidictique pour trouver une nouvelle familiaritas par l’elocutio affectueuse et le sermo iocosus d’une courte mise en scĂšne théùtrale — à la requĂȘte solennelle en faveur de Trebatius succĂšde l’anecdote de l’arrivĂ©e d’une lettre cĂ©sarienne au beau milieu d’une conversation avec Balbus Ă  propos du mĂȘme Trebatius : le rituel de l’interaction sociale fonctionne alors Ă  merveille17. La guerre civile en avait du reste attisĂ© l’importance :

L’effet combinĂ© des rĂšgles d’amour‑propre et de considĂ©ration est que, dans les rencontres, chacun tend Ă  se conduire de façon Ă  garder aussi bien sa propre face que celle des autres participants. Cela signifie que chacun a gĂ©nĂ©ralement le droit de faire prĂ©valoir la ligne d’action qu’il a adoptĂ©e, et de remplir le rĂŽle qu’il s’est, semble‑t‑il, choisi. Il s’établit un Ă©tat de fait oĂč chacun accepte temporairement la ligne d’action de tous les autres. Il semble que cette sorte d’acceptation mutuelle soit un trait structurel fondamental de l’interaction, et particuliĂšrement des interactions Ă  l’Ɠuvre dans les conversations face Ă  face. Il s’agit typiquement d’une acceptation de convenance, et non rĂ©elle, car elle est le plus souvent fondĂ©e non pas sur un accord intime, mais sur le bon vouloir des participants Ă  Ă©mettre sur le moment des opinions avec lesquelles il ne sont pas vraiment d’accord18.

14La correspondance avec Dolabella relĂšve enfin de la mise en pĂ©ril de l’entreprise entiĂšre lors d’une Ă©poque particuliĂšrement pĂ©nible de la vie de CicĂ©ron ; jeune loup infĂ©odĂ© Ă  CĂ©sar puis mariĂ© Ă  Tullia, l’homme politique acquiert rapidement une situation rendant artificiel le bel Ă©quilibre entre gravitas et suavitas et changeant le iocus en simple jeu de théùtre et d’illusion au seul profit d’une dignitas Ă  prĂ©sent lestĂ©e de quelque lourdeur ; mĂȘme si le jeune homme tenta certes de suivre les prĂ©ceptes rhĂ©toriques de l’orateur ; voilĂ  qui explique sans doute le retour d’un angle trĂšs historique dans l’analyse de Jacques‑Emmanuel Bernard. Or les efforts de Dolabella pour atteindre le style cicĂ©ronien sont certes touchants, mais demeurent bien en‑deçà des leçons du maĂźtre. Seul CicĂ©ron pourra dĂšs lors mettre en scĂšne la conscience de son propre dĂ©clin, naturellement en toute luciditĂ© et toute virtus. Au sein mĂȘme des guerres civiles, c’est la suavitas qui permet de conserver Ă  tout prix la familiaritas.


***

15Au terme d’un parcours de lecture explorant la vaste et fĂ©conde notion de sociabilitĂ© Ă©pistolaire, l’analyse sait encore nous saisir par l’ampleur de la tĂąche accomplie : de prĂ©cieuses notices Ă©pistolographiques occupent 131 pages de l’ouvrage et prĂ©cĂšdent une bibliographie trĂšs fournie. En se souciant davantage de la forme rhĂ©torique que du fond historique des lettres cicĂ©roniennes, Jacques‑Emmanuel Bernard a su rendre vivante cette « oratio ad tempus accomodanda » qu’est la pratique Ă©pistolaire de son auteur (Att. 11, 24, 5). Nous espĂ©rons en retenir la leçon : « sic profecto se res habet, nullum ut sit vitae tempus, in quo non deceat leporem humanitatemque versari » (les choses sont telles qu’il n’est aucun moment dans la vie oĂč l’esprit et l’amabilitĂ© ne soient de mises », De oratore, II, 271).