Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 14, numéro 7
titre article
Samuel Estier

L’énigme Houellebecq

Bruno Viard, Les Tiroirs de Michel Houellebecq, Paris : Presses Universitaires de France, 2013, 168 p., EAN 9782130620525.

1Dans le panorama de la critique universitaire sur Michel Houellebecq, Bruno Viard, professeur Ă  l’UniversitĂ© de Provence, occupe une place de premier choix. PrĂ©sent depuis 2004, soit depuis les dĂ©buts de cette critique, auteur d’une dizaine d’articles et d’une premiĂšre monographie en 20081, Br. Viard est notamment responsable de l’organisation du premier colloque en France sur l’écrivain, les 3, 4 et 5 mai 2012 Ă  Aix-en-Provence et Marseille. Il publie aujourd’hui aux Presses Universitaires de France une deuxiĂšme monographie, Les Tiroirs de Michel Houellebecq.

2La couverture rappelle quelque chose du portrait de l’écrivain rĂ©alisĂ© par l’artiste Jed Martin dans La Carte et le territoire (2010).

Dans le tableau, Houellebecq est debout face Ă  un bureau recouvert de feuilles Ă©crites ou demi-Ă©crites. DerriĂšre lui, Ă  une distance qu’on peut Ă©valuer Ă  cinq mĂštres, le mur blanc est entiĂšrement tapissĂ© de feuilles manuscrites collĂ©es les unes contres les autres, sans le moindre interstice2.

3Abstraction faite de certaines différences avec le tableau, le regard de Houellebecq, ici démultiplié par la juxtaposition de trois focales complémentaires, est tout à fait saisissant.

Houellebecq pluriel

4Br. Viard s’intĂ©resse en particulier Ă  la composante idĂ©ologique des textes de Houellebecq, et les questions qu’il se pose prennent souvent la forme de dilemmes : « Houellebecq auteur sentimental ou auteur cynique ? » ; « faut-il en rire ou en pleurer ? » ; « Houellebecq est-il de gauche ou de droite ? » ; « le lecteur doit-il s’en prendre Ă  Dieu ou Ă  Mai 68 ? ». Les travaux de Br. Viard postulent en effet qu’il existerait deux Houellebecq, c’est-Ă -dire deux voix narratives distinctes chez l’écrivain. Le critique dĂ©fend l’hypothĂšse depuis son premier article sur Houellebecq, en 2004 :

Il y a donc deux voix enchevĂȘtrĂ©es dans ces romans : celle d’un moraliste austĂšre qui a fait bondir tous ceux qui sortent leur pistolet dĂšs qu’on parle de morale, d’autre part celle d’un grand nĂ©vrosĂ© qui ne pense qu’à se faire sucer la queue par toutes les petites garces de passage.3

5Br. Viard n’est pas le premier Ă  mettre en Ă©vidence cette bipolaritĂ© de l’écriture de Houellebecq, qui marque la rĂ©ception de l’écrivain depuis l’article de l’essayiste Dominique Noguez, « Un ton nouveau dans le roman », paru dans La Quinzaine littĂ©raire le 1er octobre 1994, au moment de la publication d’Extension du domaine de la lutte. D. Noguez employait l’expression de « mĂ©lange curieux de fĂ©rocitĂ© et de placiditĂ© dans le ton.4 » Quelques mois plus tard, Houellebecq lui-mĂȘme revendiquait cette bipolaritĂ© dans un entretien :

Sur un plan plus littĂ©raire, je ressens vivement la nĂ©cessitĂ© de deux approches complĂ©mentaires : le pathĂ©tique et le clinique. D’un cĂŽtĂ© la dissection, l’analyse Ă  froid, l’humour ; de l’autre la participation Ă©motive et lyrique, d’un lyrisme immĂ©diat.5

6L’hypothĂšse d’un Houellebecq bipolaire reprĂ©sente en ce sens un vĂ©ritable lieu commun de la critique, et l’on peut dire que Br. Viard, en la systĂ©matisant, a contribuĂ© Ă  sa promotion.

7C’est ainsi que Les Tiroirs de Michel Houellebecq s’inscrit dans la continuitĂ© de la rĂ©flexion de Br. Viard, mais Ă©galement dans le prolongement du colloque tenu l’annĂ©e derniĂšre :

La confrontation a stimulĂ© et enrichi la rĂ©flexion que je mĂšne moi-mĂȘme depuis plusieurs annĂ©es sur l’Ɠuvre de Houellebecq et sur les paradoxes qu’elle recĂšle. C’est cette rĂ©flexion dans son Ă©tat actuel qui est l’objet de ce livre (p. 8).

8En ce qui concerne cette « confrontation », cependant, on peut regretter la pauvretĂ© de la bibliographie secondaire. Certes, les actes du colloque sont Ă  paraĂźtre, mais Ă  aucun moment il n’est fait Ă©tat des travaux d’autres spĂ©cialistes de l’Ɠuvre de Houellebecq. Les seules rĂ©fĂ©rences externes proviennent de Lakis Proguidis, pour une mĂ©taphore, de Denis Demonpion, le biographe non autorisĂ© et dĂ©savouĂ© par l’écrivain, et enfin de Lucie Ceccaldi, la mĂšre de M. Houellebecq — un tĂ©moignage dont le statut reste problĂ©matique, ou en tout cas qui constitue une source peu scientifique.

Les tiroirs de l’écrivain

9Pourquoi ce titre ? Serait‑ce un clin d’Ɠil aux sculptures de Dalí ? Le titre ne renvoie ni aux brouillons de l’écrivain ni Ă  des inĂ©dits, mais plutĂŽt Ă  la dimension intertextuelle de l’Ɠuvre : « Je n’ai donc pas fouillĂ© dans les tiroirs de l’écrivain, mais seulement lu les Ă©tiquettes qu’il a pris la peine de produire Ă  nos regards dans ses romans, et ouvert les textes correspondants » (p. 9). À la liste des rĂ©fĂ©rences explicites, Br. Viard propose d’ajouter trois auteurs Ă  l’influence plus subtile — Montaigne, Victor Hugo et Albert Camus — car ceux‑ci, en tant qu’« écrivains heureux », apporteraient un Ă©clairage supplĂ©mentaire, en contrepoint, sur les « écrivains malheureux » que mentionne et auxquels appartiendrait Houellebecq :

Il y a aussi les tiroirs qui manquent dans les romans de Houellebecq, comme Montaigne, Victor Hugo ou Albert Camus. Je prendrai la permission de les ouvrir dans l’idĂ©e que le mĂȘme est le contraire de l’autre. On n’y voit pas bien quand on fixe un seul objet. Il faut comparer A non seulement Ă  B et Ă  C, mais aussi Ă  X, Ă  Y et Ă  Z pour commencer Ă  percevoir le relief. Les Ă©crivains heureux mettent en perspective les Ă©crivains malheureux. (p. 9)

10L’absence de dĂ©finition des « écrivains heureux » et « écrivains malheureux » est dĂ©concertante, mais aussi — et surtout — la prise de distance de Br. Viard par rapport Ă  la position de l’auteur. Dans un entretien rĂ©cent pour le site argentin Revista Ñ, Houellebecq dĂ©clarait :

SĂ­. Sufro. Hay una incompatibilidad entre sentirse bien en el mundo y escribir sobre Ă©l. Escribir requiere un alejamiento. No hay escritores felices [Oui je souffre. Il existe une incompatibilitĂ© entre se sentir bien dans le monde et Ă©crire Ă  son sujet. Écrire nĂ©cessite un dĂ©part. Il n’y a pas d’écrivain heureux].6

11En d’autres termes, la distinction qu’opĂšre Br. Viard ne fait pas sens pour Houellebecq, lui qui se situe et situe l’écriture en gĂ©nĂ©ral dans une voie intermĂ©diaire, non polarisĂ©e, soit celle du non bonheur. On peut se demander dans quelle mesure ce n’est pas contre-productif de prendre Ă  ce point ses distances avec la pensĂ©e de l’auteur, c’est-Ă -dire avec ce qu’il prĂ©tend faire et ce qu’il dit qu’il fait, quand on cherche Ă  l’interprĂ©ter.

Mystique Ă  75%

12L’ouvrage est subdivisĂ© en trois parties : « Les paradoxes littĂ©raires », « Les paradoxes philosophiques » et « Back to littĂ©rature ». Dans la premiĂšre, Br. Viard examine et tente de rĂ©soudre la contradiction formelle entre les deux voix narratives. Il commence par rappeler son hypothĂšse de lecture :

Le mystĂšre Houellebecq, c’est qu’il existe deux Houellebecq, un mĂ©chant Houellebecq, le mieux connu du grand public, provocateur qui dĂ©passe plus souvent qu’à son tour la limite du tolĂ©rable, qui profĂšre des Ă©normitĂ©s d’un air de ne pas y toucher, qui choque par trop le respect dĂ» aux gens. Et un gentil Houellebecq, qui parle d’amour et de bontĂ©, qui prend la dĂ©fense des enfants dĂ©laissĂ©s, des filles moches et des vieillards abandonnĂ©s. Lire Houellebecq, c’est Ă©couter ces deux voix narratives si opposĂ©es, au lieu de n’écouter que celle qu’on prĂ©fĂšre, et tenter d’interprĂ©ter une contradiction aussi patente et aussi dĂ©rangeante. (p. 12‑13)

13Tout au long de la premiĂšre partie, Br. Viard se perd et perd son lecteur avec lui entre l’auteur, le narrateur et les personnages, tout en hĂ©sitant entre un Houellebecq complĂštement « mystique » — « Oui, Houellebecq est un auteur cryptogame ! Oui, le cynisme est encastrĂ© dans la mystique. C’est elle qui est l’englobant et qui donne le vrai sens » (p. 29) — et un Houellebecq Ă  dominante « mystique » — « Mais qui ne sent, au minimum, une petite complicitĂ© de l’auteur avec ce qu’il rĂ©prouve ? » (p. 30). Au terme de la premiĂšre partie, Br. Viard penche pour la deuxiĂšme option :

Je propose comme conclusion provisoire de dire que mĂȘme si une bonne partie du cynisme houellebecquien doit ĂȘtre recyclĂ©e et reversĂ©e au profit d’un idĂ©al de relations humaines fondĂ©es sur l’amour et la confiance, il demeure 1) une part de cynisme irrĂ©cupĂ©rable, 2) un idĂ©al d’amour rĂȘvĂ© comme tellement fusionnel qu’il refuse au sujet l’espace de libertĂ© requis par la modernitĂ© et peut-ĂȘtre mĂȘme par la nature de l’homme. Il existe donc une fissure toujours douloureuse entre trop d’amertume empreinte de ressentiment d’un cĂŽtĂ©, trop d’angĂ©lisme d’un autre. Les deux termes de cette contradiction s’entretenant l’un l’autre, aucune lecture ne permettra, malgrĂ© les plus grands efforts de lissage possibles, d’en voir disparaĂźtre les aspĂ©ritĂ©s toujours renaissantes (p. 40).

14On constate que Br. Viard fait ici un pas en arriÚre par rapport à la conclusion de sa premiÚre monographie, qui voulait que « la voix cynique [soit] encastrée dans le propos moral7. »

Houellebecq philosophe ?

15Dans la deuxiĂšme partie, Br. Viard essaie de dĂ©mĂȘler la contradiction idĂ©ologique entre les deux Houellebecq.

On se retrouve donc face Ă  une difficultĂ©. D’un cĂŽtĂ©, notre romancier se proclame lui-mĂȘme le metteur en scĂšne de vives rivalitĂ©s d’amour-propre pour la possession des plus belles filles. D’un autre cĂŽtĂ©, il ne conduit pas d’analyses psychologiques, propose des personnages Ă  tendance fortement autiste, ou solipsiste, encore qu’ils souffrent violemment d’ĂȘtre enfermĂ©s sur eux‑mĂȘmes. (p. 94‑95)

16Br. Viard résout la difficulté en donnant tort à la soi-disant « analyse » de Houellebecq :

Il me semble donc que le revers de l’analyse simplifiĂ©e que Houellebecq dĂ©livre de l’individualisme conçu comme un simple solipsisme a pour consĂ©quence une double impasse. CĂŽtĂ© psychologie, Houellebecq jette un regard brouillĂ© sur ce qu’on pourrait appeler la constellation de la vanitĂ© (mimĂ©sis, amour-propre, besoin de reconnaissance). CĂŽtĂ© sociologie, il pratique une dĂ©nĂ©gation des mouvements de masse, rouges ou bruns, pourtant si typiques de notre modernitĂ© comme si l’islam en avait le monopole. (p. 98‑99)

17On peut se demander si ces difficultĂ©s ne viennent pas simplement de la confusion entre un Houellebecq qui serait philosophe et le Houellebecq romancier, Ă  savoir que le roman comme genre, au sens oĂč l’entend Bakhtine, entretient un rapport aux idĂ©es diffĂ©rent de celui de l’essai. « La dĂ©marche polyphonique est incompatible avec un monologisme de type habituel »8, Ă©crivait Bakhtine pour marquer la singularitĂ© du roman quant Ă  la portĂ©e des idĂ©es qui y sont dĂ©fendues et contestĂ©es par une pluralitĂ© de voix. En plus de quoi la poĂ©tique de Houellebecq est largement mĂ©tadiscursive, ce qui complexifie davantage ce que Br. Viard appelle l’« analyse » de l’écrivain. Lorsque Houellebecq se livre Ă  des pastiches de comptes rendus scientifiques ou de guides touristiques, c’est aussi pour souligner la part de beautĂ© du discours en tant que discours, comme force persuasive ou maniĂšre d’enchanter le monde. On peut Ă©galement regretter que le fait qu’il soit principalement question de Houellebecq, et non des rĂ©formateurs sociaux, de Hugo ou de Baudelaire, ne soit par moments plus du tout une Ă©vidence.

Sainte-Beuve, le retour

18La troisiĂšme et derniĂšre partie de l’ouvrage met l’accent sur l’explication biographique. Pour synthĂ©tiser, on peut dire que Br. Viard radicalise son hypothĂšse de lecture. Si Houellebecq est pessimiste, c’est qu’il n’a pas reçu d’amour maternel pendant son enfance : « Houellebecq prophĂ©tise le suicide de l’Occident, si ce n’est de l’humanitĂ© Ă  partir de sa nĂ©vrose » (p. 152). L’idĂ©e Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sente dans Houellebecq au laser, comme point de dĂ©part : « Comme Proust, [Houellebecq] a livrĂ© au sein de son Ɠuvre la gĂ©nĂ©alogie de son pessimisme, pour ne pas dire de la dĂ©composition qui caractĂ©rise sa vision des choses : Maman m’a fait dĂ©faut9 ! » Elle sert maintenant de point d’arrivĂ©e : « On peut sans peine lire toute l’Ɠuvre de Balzac, Ă  l’instar de celles de Baudelaire ou de Proust
 et de Houellebecq, comme la plainte d’un enfant privĂ© d’amour maternel » (p. 137).


***

19Peut-on rĂ©duire l’ampleur et la complexitĂ© du projet d’un romancier, et les noms citĂ©s plus haut n’entraĂźnent pas Ă  se reprĂ©senter cette ambition comme ridicule ou fantaisiste, Ă  la consĂ©quence d’un facteur psycho-biographique ? De plus, en ce qui concerne Houellebecq, son Ɠuvre ne se caractĂ©rise-t-elle pas en grande partie par un dĂ©sintĂ©rĂȘt de la question de soi, au sens oĂč certains Ă©crivains envisagent l’écriture comme une maniĂšre de s’élucider ? On peut se demander enfin dans quelle mesure ce type d’interprĂ©tation psychologisante fait autoritĂ© ou est rĂ©pandu dans les Ă©tudes littĂ©raires aujourd’hui. On parle frĂ©quemment d’un retour du biographique Ă  notre Ă©poque ; comment celui-ci s’invite dans la littĂ©rature secondaire autre que les biographies d’écrivains ?

20En somme, ce livre dialogue peu avec les autres spĂ©cialistes, ne s’arrĂȘte pas suffisamment sur les notions et n’envisage pas par exemple la question de savoir dans quelle mesure on peut parler d’un Houellebecq philosophe de maniĂšre globale, Les Tiroirs de Michel Houellebecq n’est pas moins Ă©nigmatique que Houellebecq peut l’ĂȘtre pour Br. Viard, notamment parce qu’à le lire on en vient Ă  se demander si Houellebecq est le vĂ©ritable sujet ou encore parce qu’il avance une hypothĂšse, celle de l’explication biographique, qui semble venir d’un autre Ăąge.