Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 14, numéro 8
titre article
Lionel Cuillé

Performativité de la poésie

Dominique Rabaté, Gestes lyriques, Paris : José Corti, coll. « Les Essais », 2013, 160 p., EAN 9782714311092.

1Dans la continuitĂ© de Figures du sujet lyrique, qu’il a dirigĂ© en 1996, Dominique RabatĂ© analyse dans son dernier essai une dimension nĂ©gligĂ©e et pourtant fondamentale de la poĂ©sie moderne et contemporaine : non seulement expressive, ou lyrique, mais Ă©galement performative, la poĂ©sie serait, pour le critique, comparable Ă  un geste accomplissant l’expression de son propre dĂ©sir. Une Ă©tude anthropologique situerait cette « opĂ©ration lyrique » (p. 8) aux origines mĂȘme de la croyance magique en l’incantation ; D. RabatĂ© en situe la rĂ©surgence exemplaire dans l’exclamation du Rimbaud des Illuminations, dansant sur les fils de l’écriture qu’il vient de tendre (« Phrases »). Cette croyance dans les pouvoirs du langage, l’auteur en dĂ©cline les gestes Ă  partir d’une sĂ©rie de verbes qui en dĂ©signent chacune des modalitĂ©s : « ouvrir » (Baudelaire/Apollinaire/Ponge) ; « interroger » (FrĂ©naud) ; « donner » (Ponge/Jaccottet/Verlaine/Deguy) ; « promettre » ; « maintenir » (Éluard/Deguy/Roubaud) ; et « chercher » (la sortie).  

2Ce panorama1 dessine en creux une histoire littĂ©raire oĂč la poĂ©sie commence par agir sur le monde — le geste exemplaire d’Apollinaire dans « Les FenĂȘtres » —, tente de maintenir le lien vers un destinataire toujours plus prĂ©caire (dĂ©sespĂ©rĂ©ment prĂ©caire quand il s’agit du dĂ©funt), ou s’efforce de bricoler son royaume par ses moyens propres, chez Cadiot par exemple. La notion de performativitĂ© n’est donc pas indĂ©pendante de celle de littĂ©raritĂ© puisque le langage poĂ©tique dĂ©pend de la conscience de ses pouvoirs, qui semblent de plus en plus fragiles Ă  mesure que nous approchons le temps prĂ©sent. Par ailleurs, la dimension performative du langage est Ă©troitement liĂ©e Ă  celle de la position du sujet : c’est pourquoi chaque geste est ici envisagĂ© dans son rapport Ă  une modalitĂ© temporelle « gagĂ©e sur l’énonciation » (p. 181). Chez Ponge, « ouvrir » est par exemple une maniĂšre d’ĂȘtre engagĂ© dans un monde qui se dĂ©cline dans une Ă©criture au prĂ©sent — j’ajouterais Ă  l’impĂ©ratif, dans la mesure oĂč Ponge nous engage souvent Ă  l’imiter dans son parti-pris des choses, dans le temps mĂȘme oĂč nous lisons « ParticularitĂ© des fraises », par exemple : « BĂȘtes, allez sur la fraise que je vous ai dĂ©couverte ». Inversement, le deuil fragilise les modalitĂ©s d’une prĂ©sence « en dĂ©shĂ©rence » (p. 188) : « maintenir », c’est alors faire le pari d’un futur contenu dans la promesse du sujet.

3Par le choix des poÚtes étudiés (Ponge et Michaux, entre autres), on voit que la réflexion de D. Rabaté entend dépasser de débat « entre lyriques et anti-lyriques qui avaient pu sembler marquer le début des années 1990 en France » (p. 94).

4PlutĂŽt qu’à la littĂ©raritĂ© dessĂ©chante et narcissique dans laquelle les poĂštes « post-lyriques » risquent de tomber — ou sont dĂ©jĂ  tombĂ©s selon l’auteur (p. 100) —, les potentialitĂ©s de la performativitĂ© du langage sont assignĂ©es par D. RabatĂ© Ă  la revalorisation d’un lyrisme, dont nous trouvons dans le livre une sĂ©rie de dĂ©finitions. Le lyrisme est ici entendu comme « capacitĂ© de chant et d’enchantement , comme puissance mĂ©lodique et mĂ©lodieuse [qui] se voit entravĂ©e par un sujet critique qui le dĂ©double pour en faire un sujet du doute, de l’ironie, de la distance » (p. 94) ; « dispersion-rĂ©union [qui provient] d’une ‘parole tenue’ » (p. 117) ; « promesse de ce qui excĂšde mĂȘme la promesse comme autre nom de la poĂ©sie » (p. 170) ; « parole individuelle sans la certitude d’une transcendance qui dĂ©borde la parole singuliĂšre pour la convertir en leçon de vĂ©ritĂ© Ă  venir » (p. 172) ; ou encore « épiphanie profane » (p. 137).

5Ce que ces antithĂšses dĂ©finitoires du lyrisme ont en partage est une Ă©valuation positive de la poĂ©sie, lorsqu’elle travaille avec ou Ă  partir d’une tension maintenue entre la grĂące du geste lyrique et la conscience critique, « modalitĂ©s d’un rĂ©gime oscillatoire, nĂ©cessairement tension entre le chant et ce qui le dĂ©fait » (p. 95). Ainsi du don verlainien, dont « la dynamique essentielle tient Ă  la tension entre la circonstance qui prĂ©side Ă  sa naissance, et la gĂ©nĂ©ralitĂ© qu’il atteint, tout en rĂ©sistant contre elle » (p. 152), « tension » qu’on retrouve encore entre le naturel (des fleurs) et celui du langage et ses fleurs de rhĂ©torique (p. 151). D. RabatĂ© va dans le mĂȘme sens lorsqu’il Ă©value le travail d’Olivier Cadot, entre la mise en scĂšne théùtrale de ses textes et leur littĂ©raritĂ©, qui ne masque pas leur nature de reprĂ©sentation : « c’est certainement dans cet Ă©cart et dans cette tension que se nĂ©gocie l’intensitĂ© de ses textes » (p. 216). Et il en va de mĂȘme du poĂšme de deuil qui doit dans le mĂȘme temps « conjurer et accueillir » l’absence (p. 196).

6La performativitĂ© est donc bien l’une des modalitĂ©s du lyrisme critique que D. RabatĂ© voit Ă  l’Ɠuvre dans la poĂ©sie moderne et contemporaine — l’expression d’un dĂ©sir d’agir sur le monde par le pouvoir du langage (performativitĂ©), redoublĂ© par la conscience rĂ©flexive du texte sur lui-mĂȘme et sa nature reprĂ©sentationnelle (littĂ©raritĂ©). Cependant, la description de cette double modalitĂ© est souvent reconduite Ă  des formulations qui soulĂšvent le risque de la tautologie dans le commentaire critique. Prenons par exemple cette formule Ă  propos du travail d’Olivier Cadiot : « Son Robinson est ainsi recomposĂ© par magie, par la magie de la parole qui le fait naĂźtre en le disant » (p. 215). En quoi cette formulation dĂ©crit-elle une nouvelle opĂ©ration du geste d’écriture ? Ne peut-on pas dire que Ronsard, par la magie de la parole, fait naĂźtre un sonnet en l’écrivant ? Et en quoi cette description relĂšverait-elle du seul medium de l’écriture ? Ne peut-on dire par exemple : « Son Paris-Texas (de Wim Wenders) est ainsi recomposĂ© par magie, par la magie des images qui le font naĂźtre en les filmant ? »

7Une autre Ă©valuation est rĂ©affirmĂ©e par chacun des chapitres, Ă  savoir que la poĂ©sie est investie d’une mission et qu’il lui revient d’exprimer le sujet lyrique moderne, caractĂ©risĂ© par la dispersion de sa voix et par son manque essentiel. Si on peut partager cette conception romantique de la poĂ©sie, est-ce qu’il va de soi que la poĂ©sie est par essence ce « lieu d’accomplissement » (p. 170) de la parole ? Bien que l’observation concerne un texte de FrĂ©naud, le prĂ©sent de vĂ©ritĂ© gĂ©nĂ©rale implique « une vĂ©ritĂ© du dĂ©sir, Ă  la limite du dĂ©sir, Ă  la limite du dicible, vĂ©ritĂ© que seule la parole poĂ©tique peut accueillir » (p. 80). Cet essentialisme se retrouve plus loin dans une analyse portant sur Yves Bonnefoy, selon laquelle la poĂ©sie dirait justement « l’essence » de la voix, Ă  la fois proche et lointaine (p. 72).


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8Gestes lyriques est d’abord un livre de dons, un livre qui (justement) fait ce qu’il dit. Le lecteur ici, hors de son costume universitaire, n’hĂ©site pas Ă  se dire touchĂ© (p. 72) et Ă  manifester son admiration sans en faire un exercice — c’est ainsi que l’adverbe « magnifiquement » est employĂ© Ă  de nombreuses reprises (p. 75, p. 112, p. 113, p. 116, p. 155, p. 179). Mais, surtout, chacune des confĂ©rences Ă  l’origine du livre est rĂ©activĂ©e comme un geste de don envers un proche : Ă  l’ami qui lui a donnĂ© Ă  lire (p. 156 — au cƓur du livre) ou Ă  la mĂšre (p. 170), tissant les liens d’une communautĂ© avouĂ©e, un nous convoquant « notre mĂ©moire de lecteur » (p. 183). Le livre apparaĂźt dĂšs lors comme une sĂ©rie de gestes lyriques, un vrai livre de lecteur de poĂ©sie, vers un ensemble d’autres lecteurs qui rĂ©activeront le rite.