Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 14, numéro 8
titre article
Éric Marty

Les Écrits, ou la Bible de Jacques Lacan

Jacques Lacan, Écrits, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « Le champ freudien », 1966, 924 p. [repris partiellement en deux tomes dans la collection Points‑Seuil, derniĂšre refonte 1999].

1En 1966, alors que les structuralistes historiques — Claude LĂ©vi‑Strauss, Louis Althusser, Roland Barthes, Michel Foucault — ont publiĂ© des Ɠuvres majeures, Jacques Lacan se dĂ©finit d’une certaine maniĂšre comme l’écrivain ou le penseur sans Ɠuvre, cette figure allĂ©gorique du sujet moderne peinte par Roland Barthes dans Le DegrĂ© zĂ©ro de l’écriture ou Ă  la fin du Sade, Fourier, Loyola. Le seul livre Ă  son actif est sa thĂšse de psychiatrie, De la psychose paranoĂŻaque dans ses rapports avec la personnalitĂ©, parue en 19321, et dont la premiĂšre réédition ne se fera qu’en 1975, aux Ă©ditions du Seuil. MalgrĂ© l’importance historique de ce livre, les Écrits n’en font mention qu’en passant, dans « De nos antĂ©cĂ©dents », placĂ© Ă©trangement en tĂȘte de la deuxiĂšme section du volume, et oĂč Lacan traite davantage de « son seul maĂźtre en psychiatrie », ClĂ©rambault2, inventeur de la notion « d’automatisme mental », que de la thĂšse elle‑mĂȘme. Cette thĂšse est en grande partie l’étude d’un cas, « AimĂ©e », et a pour objet la « connaissance paranoĂŻaque » dont la jeune femme, souffrant de dĂ©lire de persĂ©cution, est l’illustration.

2Le lacanisme, comme doctrine, n’a apparemment pas pour point de dĂ©part ou origine, un livre, et moins encore ce livre, mais une intervention de Jacques Lacan au xive CongrĂšs psychanalytique tenu Ă  Marienbad, oĂč, le 3 aoĂ»t 1936, il prononce sa confĂ©rence sur « Le stade du miroir3 », mĂȘme si c’est son remaniement, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle est rĂ©vĂ©lĂ©e dans l’expĂ©rience psychanalytique4 », datant de 1949, qui est publiĂ© dans les Écrits, le texte de 1936 ayant Ă©tĂ© perdu.

3La majoritĂ© de textes qui constituent les Écrits, est, en rĂ©alitĂ©, la transcription de confĂ©rences, communications, sĂ©minaires, leçons, rapports ou rĂ©sumĂ©s de colloque, et a une origine orale. Lacan en est si conscient qu’il soulignera l’ironie et le paradoxe de ce titre eu Ă©gard aux textes qu’il rassemble5. Ces textes ont, par ailleurs, Ă©tĂ© publiĂ©s le plus souvent dans des revues extrĂȘmement confidentielles, bulletin de sociĂ©tĂ©s psychanalytiques, revues Ă©phĂ©mĂšres, et qui, Ă  l’exception de Critique, oĂč ont paru « Jeunesse de Gide ou la lettre du dĂ©sir6 » et « Kant avec Sade7 », sont des publications pour spĂ©cialistes avec de faibles tirages. C’est ainsi qu’au milieu des annĂ©es 60, l’Ɠuvre de Lacan, qui a alors soixante‑cinq ans, est pour ainsi dire indisponible, et que, malgrĂ© une demande trĂšs forte, l’auteur ne dĂ©ploie qu’une faible Ă©nergie pour transformer ses Ă©crits dispersĂ©s en un livre qui les rassemblerait. Il est intĂ©ressant de ce point de vue d’étudier le paratexte lacanien prĂ©sent dans les Écrits, car il en ressort un profond pessimisme sur l’objet‑livre lui‑mĂȘme, et qui trouvera sa confirmation thĂ©orique dans le nĂ©ologisme forgĂ© un peu plus tard de « poubellication», oĂč « l’écrit publié » se voit liĂ© Ă  la poubelle, au dĂ©chet8.

4Si, dans sa prĂ©face aux Écrits, intitulĂ©e « Ouverture de ce recueil », Lacan suppose un « lecteur nouveau », dont on lui fait argument pour rassembler ses textes anciens sous la forme d’un livre, ce « lecteur » ne peut apparemment en rien rivaliser avec « l’interlocuteur Ă©minent », dont il est parallĂšlement question, seul susceptible de donner du sens Ă  l’acte de transmettre, comme si au fond, pour Lacan, depuis toujours, penser ne pouvait avoir lieu qu’au sein d’un dispositif oĂč l’Autre joue un rĂŽle essentiel.

5Lorsqu’en 1973, il confie prĂ©cisĂ©ment Ă  un Autre — Jacques‑Alain Miller — le soin de publier son sĂ©minaire, il clĂŽt ce premier volume — Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse — d’une postface trĂšs importante qui commence ainsi :

Ainsi se lira — ce bouquin je parie. Ce ne sera pas comme mes Écrits dont le livre s’achĂšte : dit‑on, mais c’est pour ne pas le lire. Ce n’est pas Ă  prendre pour l’accident, de ce qu’ils soient difficiles. En Ă©crivant Écrits sur l’enveloppe du recueil, c’est ce que j’entendais moi‑mĂȘme m’en promettre : un Ă©crit Ă  mon sens est fait pour ne pas se lire9.

6Lacan, dans ce texte, oppose alors « l’écrit » — ce qui ne se lit pas —, Ă  la « transcription » dont l’Autre, Jacques‑Alain Miller est l’auteur, et par lĂ  mĂȘme, semble‑t‑il, garant que « ce qui se lit passe‑à‑travers l’écriture en y restant indemne10 ». L’essentiel n’apparaĂźt pas seulement dans une vision nĂ©gative de l’écriture et du livre mais aussi dans une perspective qui valorise le « dire ». Lacan dĂ©finissant son enseignement comme fondamentalement articulĂ© au fait qu’il le « dise » ou encore au fait que ce soit « dit 11».

7S’il faut prendre au sĂ©rieux le propos de Lacan sur le livre, c’est qu’il s’éclaire en profondeur de ce qui distingue Jacques Lacan de ses contemporains qui, suivant le modĂšle sartrien, ont fait, eux, du livre et de l’écriture, l’alpha et l’omĂ©ga de leur projet personnel et intellectuel, au point parfois de s’embourber dans la polygraphie, comme ce fut le cas de certains, par exemple Jacques Derrida. Contre toute cette gĂ©nĂ©ration obsĂ©dĂ©e par le livre, Lacan, lui, dĂ©sespĂšre de sa possibilitĂ© mĂȘme, et manifeste, quant Ă  sa propre Ɠuvre, une aspiration, une Ă©thique oĂč le livre, pour exister, n’a qu’un destin sacrificiel, oĂč le livre, au fond, peut apparaĂźtre comme le simple dĂ©chet d’une Ɠuvre dont le noyau profond est Ă©sotĂ©rique.

8C’est autre chose, sans aucun doute, que Lacan dĂ©sire pour sa propre pensĂ©e, et, sans doute, de maniĂšre incomprĂ©hensible et incomprise par ses contemporains dont le terrain d’exercice est de part en part exotĂ©rique. Ce que vise Lacan s’apparente, davantage qu’à la position sartrienne classique, Ă  la position socratique — un Socrate sans Platon — oĂč la puissance mĂȘme de la pensĂ©e dĂ©joue tous les artefacts de sa reproduction possible, et auxquels il oppose une stratĂ©gie, un cheminement profondĂ©ment opaques, dont le symptĂŽme est donc cette publication tardive, redoutĂ©e, retardĂ©e, maltraitĂ©e par son auteur mĂȘme, objet d’ironie et de sarcasmes, Ă  la mesure du manque qui lui est constitutif.

9Si d’ailleurs, le nom de Jacques Lacan figure comme nom d’auteur, le livre lui‑mĂȘme est le fruit de deux Ă©diteurs diffĂ©rents qui en sont les concepteurs Ă©ditoriaux. Le premier, dans l’ordre chronologique, fut François Wahl, philosophe et responsable des sciences humaines, qui eut l’initiative en 1963 de proposer Ă  Lacan cette publication, et qui organisa avec Lacan le travail de choix, de relecture, de réécriture des textes sĂ©lectionnĂ©s, le second fut Jacques‑Alain Miller Ă  qui Jacques Lacan confia le soin de concevoir un « Index raisonnĂ© des concepts majeurs », une « Table commentĂ©e des reprĂ©sentations graphiques » et deux index, celui des termes de Freud en allemand, et celui des noms propres.

10Ce partage du travail est aussi symptomatique d’une dĂ©possession volontaire de la part de Lacan Ă  l’égard de sa propre Ɠuvre comme totalitĂ©, dont il me semble que l’intervention majeure sur le plan Ă©ditorial est le choix qu’il fit d’ouvrir le volume par « le sĂ©minaire sur “la lettre volĂ©e” » qui est la transcription d’une sĂ©ance du sĂ©minaire de l’annĂ©e 1954‑1955 consacrĂ©e au conte d’Edgar Allan Poe, prononcĂ©e en avril 1955, et rĂ©digĂ© en 1956, publiĂ© pour la premiĂšre fois dans la revue La Psychanalyse l’annĂ©e suivante12. DĂ©cision qui contredit toute chronologie, comme le note Lacan lui‑mĂȘme avec malice dans son « Ouverture au recueil », mais qui semble avoir pour vertu pĂ©dagogique de mĂ©nager pour le lecteur « un palier dans [son] style13 », autrement dit de permettre Ă  ce lecteur d’entrer sans trop de traumatisme dans la langue lacanienne. Ce texte difficile, en rĂ©alitĂ©, est nĂ©anmoins bien choisi par Lacan au sens oĂč, par delĂ  l’extrĂȘme sĂ©duction que lui confĂšre le trĂšs beau conte de Poe, il Ă©tablit ce qu’on a pu appeler le premier classicisme lacanien qui donne Ă  la structure symbolique une fonction heuristique majeure, rĂ©duisant l’imaginaire Ă  l’inconsistance. Texte d’autant plus important qu’il est complĂ©tĂ© par deux interventions « PrĂ©sentation de la suite », et « la parenthĂšse de la parenthĂšse », datĂ©es de 1966, qui semblent amorcer, ce que Jean‑Claude Milner, appellera « le second classicisme lacanien » dans lequel, Ă  partir des annĂ©es 70, la mathĂ©matisation du propos s’impose, et oĂč le « mathĂšme » joue un rĂŽle central et tente d’assurer la transmissibilitĂ© intĂ©grale d’un savoir : « Le programme qui se trace pour nous est dĂšs lors de savoir comment un langage formel dĂ©termine le sujet14 » Ă©crit pour l’heure Lacan. Et ce qui, au travers du personnage de Poe, Dupin, et de sa logique, Ă©tait conçu sur des schĂ©mas intersubjectifs formulĂ©s de maniĂšre phĂ©nomĂ©nologique en 1955, l’est, dix ans plus tard, en termes strictement mathĂ©matiques, dans ces deux appendices oĂč l’automatisme de rĂ©pĂ©tition freudien est apprĂ©hendĂ© dans une stricte combinatoire (+) et (-) dans laquelle le sujet disparaĂźt, happĂ© par cette combinatoire15.

11DĂ©possession donc par le fait de choisir deux Ă©diteurs pour son propre livre, et qu’illustre le travail capital de Jacques‑Alain Miller pour constituer cet outil majeur qu’est « l’index raisonnĂ© des concepts » grĂące auquel est donnĂ© au lecteur un mode d’emploi du livre que la division de celui‑ci en sept parties ne parvient pas tout Ă  fait Ă  proposer. L’index, lui, comprend cinq grandes sections, comprenant elles‑mĂȘmes des subdivisions trĂšs utiles. La premiĂšre section Ă©tablit la prĂ©dominance de l’ordre symbolique au travers des catĂ©gories qui en sont constitutives (le signifiant, la lettre, le symbole, la Loi, la rĂ©pĂ©tition
) ; la seconde section dĂ©ploie la thĂ©orie du sujet et cartographie ce qui pourrait ĂȘtre une phĂ©nomĂ©nologie lacanienne (le stade du miroir, le moi, les idĂ©aux de la personne, l’Autre
) ; la troisiĂšme section, intitulĂ©e « le dĂ©sir et son interprĂ©tation » est centrĂ©e sur l’expĂ©rience analytique (notion de symptĂŽme, de rĂ©sistance, d’association libre, neutralitĂ© de l’analyste
) ; la quatriĂšme section est tout entiĂšre consacrĂ©e Ă  la Clinique et occupĂ©e par l’analyse des « cas », notamment ceux proposĂ©s par Freud, la cinquiĂšme section est la plus « thĂ©orique » ou la plus philosophique ; intitulĂ©e « épistĂ©mologie et thĂ©orie de l’idĂ©ologie » elle Ă©tablit, dans une perspective althussĂ©rienne, les coupures ou ruptures que le lacanisme Ă©tablit dans le champ de l’épistĂ©mé : rapport Ă  la science, Ă  la vĂ©ritĂ©, mais aussi la perspective de critique idĂ©ologique permise par la psychanalyse. Le jeu de l’index crĂ©e entre les trente‑quatre textes Ă©crits entre 1936 et 1966, des passerelles, des ponts et des liens essentiels pour comprendre tout Ă  la fois le systĂšme lacanien et l’histoire de ce systĂšme. Cet index est Ă©galement important car il propose une sorte de lexique de la langue lacanienne, voire le rassemblement des grands axiomes propres Ă  la doctrine de Lacan comme celui‑ci, essentiel, qui renvoie Ă  une dizaine de textes : « le langage humain constitue une communication oĂč l’émetteur reçoit du rĂ©cepteur son propre message sous une forme inversĂ©e. » Jacques Lacan dans une brĂšve prĂ©sentation donne Ă  cet index un rĂŽle capital, celui de « clef ». Il ajoute « IdĂ©e conforme Ă  un ouvrage qui introduit moins qu’il ne met en question, propice au lecteur qu’on suppose y venir de quelque point un peu ferme16. » Façon en quelque sorte de donner Ă  ce travail un rĂŽle Ă©galement de boussole. Tout aussi intĂ©ressant est le texte liminaire de Jacques‑Alain Miller, en dix points, qui fonctionne comme une synthĂšse de ce que l’index dĂ©ploie, et dont il faut peut‑ĂȘtre extraire cette phrase qui rĂ©sume sa lecture des Écrits :

C’est pourquoi, selon le concept que nous avons de ces Écrits, on gagne Ă  les Ă©tudier comme se formant en systĂšme, en dĂ©pit de l’ellipse du style, nĂ©cessaire, dit Lacan, Ă  la formation des analystes17.

12Ce sont les annĂ©es 1955‑1960 qui semblent constituer le noyau historique le plus puissant de la pensĂ©e lacanienne dans les Écrits ; parmi les textes les plus importants, il faut retenir « Subversion du sujet et dialectique du dĂ©sir dans l’inconscient freudien » (1960), « La signification du phallus » (1958), « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » (1957) ou encore « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1956). Textes majeurs, constitutifs de ce qu’on a vu ĂȘtre le premier classicisme lacanien, oĂč le « retour Ă  Freud », vĂ©ritable lecture de l’Ɠuvre canonique, est traversĂ©, structurĂ©, alimentĂ© par le savoir contemporain ou plus ancien, essentiellement la linguistique (Saussure, Jakobson, Benveniste
 ), la philosophie (Hegel, Kierkegaard, Heidegger, KoyrĂ©, LĂ©vi‑Strauss
), la littĂ©rature (Sade, Bataille, Klossowski, Gide, Claudel, Joyce
), et dont le message essentiel et sans cesse rĂ©pĂ©tĂ© est que l’ordre du symbole ne peut plus ĂȘtre conçu comme constituĂ© par l’homme mais comme le constituant. Chaque texte est une variation et une extension, souvent vertigineuse, de cet axiome fondamental qui vise Ă  dĂ©psychologiser la psychanalyse, Ă  la porter Ă  une place cruciale dans le champ de la pensĂ©e, place cruciale et en abyme puisque celle‑ci est fondĂ©e sous la condition mĂȘme de l’inconscient.

13Étrangement, ce livre difficile fut, sinon un best‑seller, du moins un grand succĂšs de librairie sans doute aussi important que ceux que connurent Foucault, Barthes, Althusser, Jacques Derrida ou LĂ©vi‑Strauss au mĂȘme moment. Mais Ă  la diffĂ©rence de ses contemporains, Lacan n’était pas un simple intellectuel. Psychiatre, pris dans la pratique clinique, psychanalyste, responsable de nombreux « patients », chef d’une « école » nouvellement créée, « L’École freudienne de Paris », Ă©tranger Ă  l’universitĂ© mais tenant un sĂ©minaire Ă  l’ENS de la rue d’Ulm, puis place du PanthĂ©on, qui au‑delĂ  de l’affluence mondaine, avait une influence considĂ©rable sur plusieurs gĂ©nĂ©rations de praticiens, d’intellectuels, Lacan, avec ses Écrits, avait produit plus qu’un simple livre, Ă  la fois un livre somme, un opus magnum, et en mĂȘme temps un livre unique, sans rival, une sorte de « Bible » dont il n’était l’auteur que par personne interposĂ©e. Ce qui en fait sans doute, pour l’annĂ©e 66, un objet exemplairement moderne.