
Les Ăcrits, ou la Bible de Jacques Lacan
1En 1966, alors que les structuralistes historiques â Claude LĂ©viâStrauss, Louis Althusser, Roland Barthes, Michel Foucault â ont publiĂ© des Ćuvres majeures, Jacques Lacan se dĂ©finit dâune certaine maniĂšre comme lâĂ©crivain ou le penseur sans Ćuvre, cette figure allĂ©gorique du sujet moderne peinte par Roland Barthes dans Le DegrĂ© zĂ©ro de lâĂ©criture ou Ă la fin du Sade, Fourier, Loyola. Le seul livre Ă son actif est sa thĂšse de psychiatrie, De la psychose paranoĂŻaque dans ses rapports avec la personnalitĂ©, parue en 19321, et dont la premiĂšre réédition ne se fera quâen 1975, aux Ă©ditions du Seuil. MalgrĂ© lâimportance historique de ce livre, les Ăcrits nâen font mention quâen passant, dans « De nos antĂ©cĂ©dents », placĂ© Ă©trangement en tĂȘte de la deuxiĂšme section du volume, et oĂč Lacan traite davantage de « son seul maĂźtre en psychiatrie », ClĂ©rambault2, inventeur de la notion « dâautomatisme mental », que de la thĂšse elleâmĂȘme. Cette thĂšse est en grande partie lâĂ©tude dâun cas, « AimĂ©e », et a pour objet la « connaissance paranoĂŻaque » dont la jeune femme, souffrant de dĂ©lire de persĂ©cution, est lâillustration.
2Le lacanisme, comme doctrine, nâa apparemment pas pour point de dĂ©part ou origine, un livre, et moins encore ce livre, mais une intervention de Jacques Lacan au xive CongrĂšs psychanalytique tenu Ă Marienbad, oĂč, le 3 aoĂ»t 1936, il prononce sa confĂ©rence sur « Le stade du miroir3 », mĂȘme si câest son remaniement, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle quâelle est rĂ©vĂ©lĂ©e dans lâexpĂ©rience psychanalytique4 », datant de 1949, qui est publiĂ© dans les Ăcrits, le texte de 1936 ayant Ă©tĂ© perdu.
3La majoritĂ© de textes qui constituent les Ăcrits, est, en rĂ©alitĂ©, la transcription de confĂ©rences, communications, sĂ©minaires, leçons, rapports ou rĂ©sumĂ©s de colloque, et a une origine orale. Lacan en est si conscient quâil soulignera lâironie et le paradoxe de ce titre eu Ă©gard aux textes quâil rassemble5. Ces textes ont, par ailleurs, Ă©tĂ© publiĂ©s le plus souvent dans des revues extrĂȘmement confidentielles, bulletin de sociĂ©tĂ©s psychanalytiques, revues Ă©phĂ©mĂšres, et qui, Ă lâexception de Critique, oĂč ont paru « Jeunesse de Gide ou la lettre du dĂ©sir6 » et « Kant avec Sade7 », sont des publications pour spĂ©cialistes avec de faibles tirages. Câest ainsi quâau milieu des annĂ©es 60, lâĆuvre de Lacan, qui a alors soixanteâcinq ans, est pour ainsi dire indisponible, et que, malgrĂ© une demande trĂšs forte, lâauteur ne dĂ©ploie quâune faible Ă©nergie pour transformer ses Ă©crits dispersĂ©s en un livre qui les rassemblerait. Il est intĂ©ressant de ce point de vue dâĂ©tudier le paratexte lacanien prĂ©sent dans les Ăcrits, car il en ressort un profond pessimisme sur lâobjetâlivre luiâmĂȘme, et qui trouvera sa confirmation thĂ©orique dans le nĂ©ologisme forgĂ© un peu plus tard de « poubellication», oĂč « lâĂ©crit publié » se voit liĂ© Ă la poubelle, au dĂ©chet8.
4Si, dans sa prĂ©face aux Ăcrits, intitulĂ©e « Ouverture de ce recueil », Lacan suppose un « lecteur nouveau », dont on lui fait argument pour rassembler ses textes anciens sous la forme dâun livre, ce « lecteur » ne peut apparemment en rien rivaliser avec « lâinterlocuteur Ă©minent », dont il est parallĂšlement question, seul susceptible de donner du sens Ă lâacte de transmettre, comme si au fond, pour Lacan, depuis toujours, penser ne pouvait avoir lieu quâau sein dâun dispositif oĂč lâAutre joue un rĂŽle essentiel.
5Lorsquâen 1973, il confie prĂ©cisĂ©ment Ă un Autre â JacquesâAlain Miller â le soin de publier son sĂ©minaire, il clĂŽt ce premier volume â Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse â dâune postface trĂšs importante qui commence ainsi :
Ainsi se lira â ce bouquin je parie. Ce ne sera pas comme mes Ăcrits dont le livre sâachĂšte : ditâon, mais câest pour ne pas le lire. Ce nâest pas Ă prendre pour lâaccident, de ce quâils soient difficiles. En Ă©crivant Ăcrits sur lâenveloppe du recueil, câest ce que jâentendais moiâmĂȘme mâen promettre : un Ă©crit Ă mon sens est fait pour ne pas se lire9.
6Lacan, dans ce texte, oppose alors « lâĂ©crit » â ce qui ne se lit pas â, Ă la « transcription » dont lâAutre, JacquesâAlain Miller est lâauteur, et par lĂ mĂȘme, sembleâtâil, garant que « ce qui se lit passeâĂ âtravers lâĂ©criture en y restant indemne10 ». Lâessentiel nâapparaĂźt pas seulement dans une vision nĂ©gative de lâĂ©criture et du livre mais aussi dans une perspective qui valorise le « dire ». Lacan dĂ©finissant son enseignement comme fondamentalement articulĂ© au fait quâil le « dise » ou encore au fait que ce soit « dit 11».
7Sâil faut prendre au sĂ©rieux le propos de Lacan sur le livre, câest quâil sâĂ©claire en profondeur de ce qui distingue Jacques Lacan de ses contemporains qui, suivant le modĂšle sartrien, ont fait, eux, du livre et de lâĂ©criture, lâalpha et lâomĂ©ga de leur projet personnel et intellectuel, au point parfois de sâembourber dans la polygraphie, comme ce fut le cas de certains, par exemple Jacques Derrida. Contre toute cette gĂ©nĂ©ration obsĂ©dĂ©e par le livre, Lacan, lui, dĂ©sespĂšre de sa possibilitĂ© mĂȘme, et manifeste, quant Ă sa propre Ćuvre, une aspiration, une Ă©thique oĂč le livre, pour exister, nâa quâun destin sacrificiel, oĂč le livre, au fond, peut apparaĂźtre comme le simple dĂ©chet dâune Ćuvre dont le noyau profond est Ă©sotĂ©rique.
8Câest autre chose, sans aucun doute, que Lacan dĂ©sire pour sa propre pensĂ©e, et, sans doute, de maniĂšre incomprĂ©hensible et incomprise par ses contemporains dont le terrain dâexercice est de part en part exotĂ©rique. Ce que vise Lacan sâapparente, davantage quâĂ la position sartrienne classique, Ă la position socratique â un Socrate sans Platon â oĂč la puissance mĂȘme de la pensĂ©e dĂ©joue tous les artefacts de sa reproduction possible, et auxquels il oppose une stratĂ©gie, un cheminement profondĂ©ment opaques, dont le symptĂŽme est donc cette publication tardive, redoutĂ©e, retardĂ©e, maltraitĂ©e par son auteur mĂȘme, objet dâironie et de sarcasmes, Ă la mesure du manque qui lui est constitutif.
9Si dâailleurs, le nom de Jacques Lacan figure comme nom dâauteur, le livre luiâmĂȘme est le fruit de deux Ă©diteurs diffĂ©rents qui en sont les concepteurs Ă©ditoriaux. Le premier, dans lâordre chronologique, fut François Wahl, philosophe et responsable des sciences humaines, qui eut lâinitiative en 1963 de proposer Ă Lacan cette publication, et qui organisa avec Lacan le travail de choix, de relecture, de réécriture des textes sĂ©lectionnĂ©s, le second fut JacquesâAlain Miller Ă qui Jacques Lacan confia le soin de concevoir un « Index raisonnĂ© des concepts majeurs », une « Table commentĂ©e des reprĂ©sentations graphiques » et deux index, celui des termes de Freud en allemand, et celui des noms propres.
10Ce partage du travail est aussi symptomatique dâune dĂ©possession volontaire de la part de Lacan Ă lâĂ©gard de sa propre Ćuvre comme totalitĂ©, dont il me semble que lâintervention majeure sur le plan Ă©ditorial est le choix quâil fit dâouvrir le volume par « le sĂ©minaire sur âla lettre volĂ©eâ » qui est la transcription dâune sĂ©ance du sĂ©minaire de lâannĂ©e 1954â1955 consacrĂ©e au conte dâEdgar Allan Poe, prononcĂ©e en avril 1955, et rĂ©digĂ© en 1956, publiĂ© pour la premiĂšre fois dans la revue La Psychanalyse lâannĂ©e suivante12. DĂ©cision qui contredit toute chronologie, comme le note Lacan luiâmĂȘme avec malice dans son « Ouverture au recueil », mais qui semble avoir pour vertu pĂ©dagogique de mĂ©nager pour le lecteur « un palier dans [son] style13 », autrement dit de permettre Ă ce lecteur dâentrer sans trop de traumatisme dans la langue lacanienne. Ce texte difficile, en rĂ©alitĂ©, est nĂ©anmoins bien choisi par Lacan au sens oĂč, par delĂ lâextrĂȘme sĂ©duction que lui confĂšre le trĂšs beau conte de Poe, il Ă©tablit ce quâon a pu appeler le premier classicisme lacanien qui donne Ă la structure symbolique une fonction heuristique majeure, rĂ©duisant lâimaginaire Ă lâinconsistance. Texte dâautant plus important quâil est complĂ©tĂ© par deux interventions « PrĂ©sentation de la suite », et « la parenthĂšse de la parenthĂšse », datĂ©es de 1966, qui semblent amorcer, ce que JeanâClaude Milner, appellera « le second classicisme lacanien » dans lequel, Ă partir des annĂ©es 70, la mathĂ©matisation du propos sâimpose, et oĂč le « mathĂšme » joue un rĂŽle central et tente dâassurer la transmissibilitĂ© intĂ©grale dâun savoir : « Le programme qui se trace pour nous est dĂšs lors de savoir comment un langage formel dĂ©termine le sujet14 » Ă©crit pour lâheure Lacan. Et ce qui, au travers du personnage de Poe, Dupin, et de sa logique, Ă©tait conçu sur des schĂ©mas intersubjectifs formulĂ©s de maniĂšre phĂ©nomĂ©nologique en 1955, lâest, dix ans plus tard, en termes strictement mathĂ©matiques, dans ces deux appendices oĂč lâautomatisme de rĂ©pĂ©tition freudien est apprĂ©hendĂ© dans une stricte combinatoire (+) et (-) dans laquelle le sujet disparaĂźt, happĂ© par cette combinatoire15.
11DĂ©possession donc par le fait de choisir deux Ă©diteurs pour son propre livre, et quâillustre le travail capital de JacquesâAlain Miller pour constituer cet outil majeur quâest « lâindex raisonnĂ© des concepts » grĂące auquel est donnĂ© au lecteur un mode dâemploi du livre que la division de celuiâci en sept parties ne parvient pas tout Ă fait Ă proposer. Lâindex, lui, comprend cinq grandes sections, comprenant ellesâmĂȘmes des subdivisions trĂšs utiles. La premiĂšre section Ă©tablit la prĂ©dominance de lâordre symbolique au travers des catĂ©gories qui en sont constitutives (le signifiant, la lettre, le symbole, la Loi, la rĂ©pĂ©titionâŠ) ; la seconde section dĂ©ploie la thĂ©orie du sujet et cartographie ce qui pourrait ĂȘtre une phĂ©nomĂ©nologie lacanienne (le stade du miroir, le moi, les idĂ©aux de la personne, lâAutreâŠ) ; la troisiĂšme section, intitulĂ©e « le dĂ©sir et son interprĂ©tation » est centrĂ©e sur lâexpĂ©rience analytique (notion de symptĂŽme, de rĂ©sistance, dâassociation libre, neutralitĂ© de lâanalysteâŠ) ; la quatriĂšme section est tout entiĂšre consacrĂ©e Ă la Clinique et occupĂ©e par lâanalyse des « cas », notamment ceux proposĂ©s par Freud, la cinquiĂšme section est la plus « thĂ©orique » ou la plus philosophique ; intitulĂ©e « épistĂ©mologie et thĂ©orie de lâidĂ©ologie » elle Ă©tablit, dans une perspective althussĂ©rienne, les coupures ou ruptures que le lacanisme Ă©tablit dans le champ de lâĂ©pistĂ©mé : rapport Ă la science, Ă la vĂ©ritĂ©, mais aussi la perspective de critique idĂ©ologique permise par la psychanalyse. Le jeu de lâindex crĂ©e entre les trenteâquatre textes Ă©crits entre 1936 et 1966, des passerelles, des ponts et des liens essentiels pour comprendre tout Ă la fois le systĂšme lacanien et lâhistoire de ce systĂšme. Cet index est Ă©galement important car il propose une sorte de lexique de la langue lacanienne, voire le rassemblement des grands axiomes propres Ă la doctrine de Lacan comme celuiâci, essentiel, qui renvoie Ă une dizaine de textes : « le langage humain constitue une communication oĂč lâĂ©metteur reçoit du rĂ©cepteur son propre message sous une forme inversĂ©e. » Jacques Lacan dans une brĂšve prĂ©sentation donne Ă cet index un rĂŽle capital, celui de « clef ». Il ajoute « IdĂ©e conforme Ă un ouvrage qui introduit moins quâil ne met en question, propice au lecteur quâon suppose y venir de quelque point un peu ferme16. » Façon en quelque sorte de donner Ă ce travail un rĂŽle Ă©galement de boussole. Tout aussi intĂ©ressant est le texte liminaire de JacquesâAlain Miller, en dix points, qui fonctionne comme une synthĂšse de ce que lâindex dĂ©ploie, et dont il faut peutâĂȘtre extraire cette phrase qui rĂ©sume sa lecture des Ăcrits :
Câest pourquoi, selon le concept que nous avons de ces Ăcrits, on gagne Ă les Ă©tudier comme se formant en systĂšme, en dĂ©pit de lâellipse du style, nĂ©cessaire, dit Lacan, Ă la formation des analystes17.
12Ce sont les annĂ©es 1955â1960 qui semblent constituer le noyau historique le plus puissant de la pensĂ©e lacanienne dans les Ăcrits ; parmi les textes les plus importants, il faut retenir « Subversion du sujet et dialectique du dĂ©sir dans lâinconscient freudien » (1960), « La signification du phallus » (1958), « Lâinstance de la lettre dans lâinconscient ou la raison depuis Freud » (1957) ou encore « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1956). Textes majeurs, constitutifs de ce quâon a vu ĂȘtre le premier classicisme lacanien, oĂč le « retour Ă Freud », vĂ©ritable lecture de lâĆuvre canonique, est traversĂ©, structurĂ©, alimentĂ© par le savoir contemporain ou plus ancien, essentiellement la linguistique (Saussure, Jakobson, Benveniste⊠), la philosophie (Hegel, Kierkegaard, Heidegger, KoyrĂ©, LĂ©viâStraussâŠ), la littĂ©rature (Sade, Bataille, Klossowski, Gide, Claudel, JoyceâŠ), et dont le message essentiel et sans cesse rĂ©pĂ©tĂ© est que lâordre du symbole ne peut plus ĂȘtre conçu comme constituĂ© par lâhomme mais comme le constituant. Chaque texte est une variation et une extension, souvent vertigineuse, de cet axiome fondamental qui vise Ă dĂ©psychologiser la psychanalyse, Ă la porter Ă une place cruciale dans le champ de la pensĂ©e, place cruciale et en abyme puisque celleâci est fondĂ©e sous la condition mĂȘme de lâinconscient.
13Ătrangement, ce livre difficile fut, sinon un bestâseller, du moins un grand succĂšs de librairie sans doute aussi important que ceux que connurent Foucault, Barthes, Althusser, Jacques Derrida ou LĂ©viâStrauss au mĂȘme moment. Mais Ă la diffĂ©rence de ses contemporains, Lacan nâĂ©tait pas un simple intellectuel. Psychiatre, pris dans la pratique clinique, psychanalyste, responsable de nombreux « patients », chef dâune « école » nouvellement créée, « LâĂcole freudienne de Paris », Ă©tranger Ă lâuniversitĂ© mais tenant un sĂ©minaire Ă lâENS de la rue dâUlm, puis place du PanthĂ©on, qui auâdelĂ de lâaffluence mondaine, avait une influence considĂ©rable sur plusieurs gĂ©nĂ©rations de praticiens, dâintellectuels, Lacan, avec ses Ăcrits, avait produit plus quâun simple livre, Ă la fois un livre somme, un opus magnum, et en mĂȘme temps un livre unique, sans rival, une sorte de « Bible » dont il nâĂ©tait lâauteur que par personne interposĂ©e. Ce qui en fait sans doute, pour lâannĂ©e 66, un objet exemplairement moderne.

