Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 15, numéro 1
titre article
Maud Schmitt

Bernanos ou la « Parole incarnée »

Éric BenoĂźt, Bernanos, littĂ©rature et thĂ©ologie, Paris : Les Éditions du Cerf, coll. « LittĂ©rature », 2013, 250 p., EAN 9782204097871.

« Rendre le plus sensible possible le tragique mystÚre du salut »

1Deux grandes tendances semblent se partager la critique bernanosienne. D’un cĂŽtĂ©, une critique que nous dirons « thĂ©ologique » ou « idĂ©ologique », qui s’intĂ©resse aux aspects doctrinaux de l’Ɠuvre de Bernanos ; Ă©tudiant les contenus religieux qui s’y laissent lire, elle est thĂ©matique ou biographique. Urs von Balthasar1 a fourni un travail remarquable Ă  cet Ă©gard, extrĂȘmement prĂ©cieux, par son Ă©rudition, pour le chercheur, et ouvrant une voie qui a Ă©tĂ© suivie depuis par bien d’autres2. Une autre tendance, dans la lignĂ©e des postulations de la nouvelle critique, propose une lecture « formaliste », repĂ©rant les structures et les motifs Ă  l’Ɠuvre dans la fabrique du roman bernanosien. Citons, par exemple, le travail de Michel Guiomar3 ou de Brian T. Fitch4. Cette mise en valeur de la littĂ©raritĂ© de l’Ɠuvre de Bernanos rend justice aux dĂ©clarations du romancier sur le style, sur la langue, mais aussi Ă  l’audace formelle Ă©vidente d’un roman comme Monsieur Ouine, par exemple — ce que nĂ©glige une critique strictement idĂ©ologique. Mais s’intĂ©resser Ă  la forme pour elle‑mĂȘme, c’est encore trahir les intentions profondes du romancier Bernanos, pour qui la littĂ©rature ne saurait en aucun cas ĂȘtre gratuite — pour qui l’unique justification de la littĂ©rature est d’ĂȘtre placĂ©e au service de Dieu.

On ne peut le nier : l’art a un autre but que lui-mĂȘme, affirme en effet Bernanos. Sa perpĂ©tuelle recherche de l’expression n’est que l’image affaiblie, ou comme le symbole, de sa perpĂ©tuelle recherche de l’Être5.

2La forme est, indissociablement, un instrument de la quĂȘte mystique ; la recherche formelle se justifie par la thĂ©ologie.

3Ainsi, ces deux tendances successives de la critique sont aussi nĂ©cessaires l’une que l’autre ; mais elles ont tout Ă  gagner Ă  ĂȘtre rĂ©unies : elles s’éclairent l’une par l’autre. C’est prĂ©cisĂ©ment la synthĂšse de ces deux moments que propose Éric BenoĂźt, et que suggĂšre, dĂšs l’abord, le titre de son ouvrage : Bernanos, LittĂ©rature et thĂ©ologie. L’auteur le glose ainsi : il s’efforcera, dit-il, de « se situer dans l’articulation de deux types de discours que sont la littĂ©rature (et notamment la littĂ©rature romanesque) et la thĂ©ologie qui peut la sous‑tendre » (p. 7). Le mot de « littĂ©rature » est sans aucun doute Ă  entendre au sens fort — comme invention d’une forme, ou encore, pour reprendre la dĂ©finition de ValĂ©ry : « extension et application des propriĂ©tĂ©s du langage6 ». La littĂ©rature en tant que telle, riche de toutes ses prĂ©rogatives et notamment formelles, est placĂ©e au service de la thĂ©ologie, et chargĂ©e de faire entendre le message divin. Cette dĂ©marche est fidĂšle Ă  l’intention profonde de Bernanos. Dans un entretien accordĂ© Ă  FrĂ©dĂ©ric LefĂšvre en 1926 immĂ©diatement aprĂšs la parution de son premier roman, Sous le soleil de Satan, Bernanos dĂ©finit ainsi sa conception du « roman catholique » : « Il faut rendre le plus sensible possible le tragique mystĂšre du salut7. » Ainsi les Ă©lĂ©ments de doctrine, les thĂšmes thĂ©ologiques ne font jamais l’objet d’un exposĂ© thĂ©orique, spĂ©culatif ou didactique. Ils sont la matrice de l’écriture, ils informent la poĂ©tique et la stylistique de ces romans, qui les incarnent et les matĂ©rialisent.


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4L’ouvrage opĂšre un va-et-vient entre une approche thĂ©matique et une approche structurelle ; entre un point de vue surplombant la totalitĂ© de l’Ɠuvre, et l’étude plus spĂ©cifique d’un roman en particulier (La Nouvelle Histoire de Mouchette, chap. 7) ou d’un passage de roman (la rencontre de Donissan avec le diable-maquignon, dans Sous le soleil de Satan, chap. 4) ; entre la pratique romanesque, enfin, et la biographie, telle que la reflĂštent la Correspondance ou le journal (Les Enfants humiliĂ©s) ainsi que les essais. Le tout forme un ensemble apparemment hĂ©tĂ©rogĂšne, mais fermement uni dans la vĂ©rification de ce postulat : le sens spirituel n’est pas l’objet d’une connaissance, mais d’une expĂ©rience. La vie humaine incarne le message de Dieu — de mĂȘme qu’il se matĂ©rialise dans l’écriture romanesque.

5Ainsi, dans les chapitres de l’ouvrage consacrĂ©s Ă  la biographie, É. BenoĂźt montre que les schĂšmes thĂ©ologiques, loin d’ĂȘtre des savoirs abstraits et extĂ©rieurs, sont pour Bernanos une dimension concrĂšte de son existence individuelle. Parmi ces schĂšmes, le dogme de la Communion des saints, qu’É. BenoĂźt dĂ©finit ainsi :

L’universalitĂ© de l’humanitĂ©, de façon non seulement synchronique mais aussi diachronique, est constituĂ©e en un grand Corps mystique oĂč se joue toute l’histoire du Salut, et oĂč la souffrance des uns peut contribuer Ă  la rĂ©demption des autres. (p. 7)

6Cette participation de tous dans l’Histoire du salut sert de grille interprĂ©tative Ă  Bernanos dans les Ă©vĂ©nements de sa propre vie et donne sens Ă  sa destinĂ©e, jusque dans ses moments tragiques ou douloureux : l’exil (chap. 8), l’angoisse de la mort et la mort elle‑mĂȘme (chap. 1). É. BenoĂźt parle d’une « attitude rĂ©surrectionnelle » (p. 10) : vivant dans le Corps mystique de la Communion des saints, Bernanos consacre sa vie Ă  Dieu et contribue au rachat de l’humanitĂ©, se sauvant par lĂ  de la peur de la mort, et de la mort elle‑mĂȘme — rejouant, Ă  l’échelle d’une vie humaine particuliĂšre, l’aventure christique.

7L’approche thĂ©matique, de maniĂšre encore assez classique, examine la maniĂšre dont le discours des romans met en scĂšne la thĂ©ologie : autrement dit, et pour gloser le titre de l’ouvrage, comment la doctrine catholique est l’objet de la littĂ©rature, illustrĂ©e dans la diĂ©gĂšse Ă©vĂ©nementielle des rĂ©cits. Mais dĂ©jĂ  peut ĂȘtre reconduit le constat fait Ă  propos de l’étude biographique : de mĂȘme que l’homme Bernanos expĂ©rimente et vit le message divin bien plus qu’il ne le connaĂźt spĂ©culativement, de mĂȘme les personnages, par leur attitude ou leurs paroles, mettent en pratique une thĂ©ologie, quelquefois mĂȘme Ă  leur insu. Le contenu religieux n’est jamais l’objet d’un exposĂ© didactique conduit par le narrateur ; quand il n’est pas au centre des conversations des personnages, il est une motivation — et une clĂ© d’interprĂ©tation — pour leur comportement. La Communion des saints tient lieu, dans les romans de Bernanos, de schĂ©ma actanciel, si l’on entend par lĂ  une structure constante des rapports entre les personnages. Les relations de doublon ou d’opposition, les substitutions d’un personnage Ă  l’autre, mais aussi la destinĂ©e de chacun d’entre eux, et, plus significativement encore, leur mort, sont la traduction imagĂ©e et concrĂšte du dogme de la Communion des saints, dont sƓur Constance, dans le Dialogue des CarmĂ©lites, donne une formulation qui se lit, alors, comme un programme poĂ©tique : « On ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres. Ou mĂȘme, les uns Ă  la place des autres8. »


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8Cela nous amĂšne Ă  nous poser la question des raisons de l’écriture romanesque. Pourquoi choisir la fiction pour parler de Dieu ? La fiction, le fait de feindre la vĂ©ritĂ©, est souvent associĂ©e Ă  Satan, pĂšre du mensonge :

Le suborneur subtil, avec sa langue dorĂ©e
 Sur ses lĂšvres, les mots familiers prennent le sens qu’il lui plaĂźt, et les plus beaux nous Ă©garent mieux9.

9Les personnages d’écrivains, nombreux dans les romans de Bernanos, sont accusĂ©s de jouer avec le sens, de donner au mensonge les atours sĂ©duisants de la vĂ©ritĂ©. Ils sont bien souvent des personnages diaboliques. La littĂ©rature, et plus prĂ©cisĂ©ment encore, la littĂ©rature de fiction, est toujours objet de mĂ©fiance. Comment comprendre, dĂšs lors, le recours de Bernanos lui‑mĂȘme Ă  la fiction romanesque ? Depuis le xixe siĂšcle, et la parution, en 1802, de RenĂ©, les Ă©crivains catholiques, dans la lignĂ©e de Chateaubriand, prennent le relais des ecclĂ©siastiques et des thĂ©ologiens, et privilĂ©gient, sur l’exposĂ© rationnel et spĂ©culatif du message divin, la littĂ©rature d’imagination : le roman. Bernanos s’arroge Ă  son tour ces prĂ©rogatives :

Le casuiste peut cĂ©der Ă  la tentation de raisonner dans le vide. L’homme qui a reçu le don d’imaginer, de crĂ©er, qui a ce que j’appellerai la vision intĂ©rieure du rĂ©el apporte au thĂ©ologien une force personnelle de pĂ©nĂ©tration, d’intuition, d’un Ă©norme intĂ©rĂȘt10.

10Il revient donc Ă  la littĂ©rature, en tant que telle — c’est Ă  dire en tant qu’Ɠuvre d’imagination et crĂ©ation vĂ©ritable — de supplĂ©er aux discours des thĂ©ologiens.

11La premiĂšre raison, et sans doute la plus Ă©vidente, du choix de la fiction romanesque pour parler de Dieu tient Ă  ce qu’il est plus efficace de raconter une histoire que de convaincre par la raison ; surtout quand, au rĂ©cit, peuvent s’adjoindre les ressources d’un style Ă©loquent, pathĂ©tique ou tragique. « J’ai jurĂ© de vous Ă©mouvoir », annonce Bernanos dans la prĂ©face des Grands CimetiĂšres sous la lune. Et É. BenoĂźt commente : « on pourrait en dire autant des romans : c’est un langage qui parle d’abord au cƓur plus qu’à l’intellect. » (p. 51)

12Le choix de l’écriture romanesque pour « rendre sensible » le mystĂšre de Dieu, lui prĂȘter figure et contours, chair et matiĂšre dans des personnages de fiction est, par ailleurs, en droite ligne de la thĂ©ologie chrĂ©tienne de l’Incarnation. L’écriture profondĂ©ment chrĂ©tienne est celle qui est informĂ©e, structurĂ©e par le drame divin, qui est Ă  la fois dĂ©jĂ  jouĂ© et perpĂ©tuellement en train de se jouer, Ă  la fois absolu et relatif, Ă©ternel et historique ; comme Dieu descendu parmi les hommes, Ă©ternel et mortel, incarnĂ© et absolu. L’acte d’écrire des romans pour parler de Dieu serait donc une mise en abyme de la thĂ©ologie chrĂ©tienne — car le christianisme est prĂ©cisĂ©ment l’histoire d’une incarnation des rĂ©alitĂ©s Ă©ternelles et absolues dans le relatif et le contingent.

13L’écriture romanesque rĂ©pond Ă©galement, non plus seulement Ă  un choix, mais Ă  une nĂ©cessitĂ©, qui tient Ă  son objet mĂȘme : Dieu, ou, pour reprendre l’expression de Bernanos, le « tragique mystĂšre du salut ». Essentiellement mystĂ©rieux, le divin ne peut pas se dire directement, car il Ă©chappe Ă  l’expĂ©rience, et donc aussi au langage :

Dieu Ă©chappe Ă  toute saisie des sens, et Ă  toute saisie de l’intellect. Dieu Ă©chappe au concept. Dieu Ă©chappe au langage. (p. 48)

14Si Dieu Ă©chappe au langage, seule la littĂ©rature peut relever le dĂ©fi de l’indicible, et tĂącher de se mesurer Ă  ce qui dĂ©passe toute expression et toute reprĂ©sentation : par l’invention d’une forme et d’une langue, elle dĂ©passe les limites nominatives du langage courant. Alors, le formalisme bernanosien a un sous-bassement thĂ©ologique ; et cette prise de conscience nous invite Ă  relire Bernanos Ă  la lumiĂšre d’une modernitĂ© littĂ©raire qui dĂ©place l’intĂ©rĂȘt de la fonction rĂ©fĂ©rentielle du langage Ă  ce que Jakobson appelle sa fonction poĂ©tique. Comme MallarmĂ© ou Blanchot, confrontĂ©s Ă  l’impossible expression du vide, Bernanos se trouve obligĂ© de compenser, par le travail poĂ©tique de la langue, l’absence de rĂ©fĂ©rence liĂ© au divin. É. BenoĂźt cite, en ce sens, Monique Gosselin11 :

Selon Maurice Blanchot, toute fiction doit « prĂ©senter un rĂ©el dont elle est par dĂ©finition dĂ©pourvue, et pour cela elle est contrainte de donner aux mots une plus grande matĂ©rialitĂ© corrĂ©lative au vide qu’il faut combler ». Or, la fiction qui cherche Ă  prĂ©senter une aventure mystique est, plus qu’une autre, contrainte de demander Ă  la poĂ©sie une sursignification, un mode de prĂ©sence qui ne soit pas de l’ordre du signifiĂ© et du concept. (p. 41)

15Le romancier qui se mesure Ă  l’expression du surnaturel est donc, Ă©crit Bernanos, dans « l’obligation de reconquĂ©rir sa propre langue, de la rejeter Ă  la forge12 ». LĂ  oĂč les mots eux‑mĂȘmes Ă©chouent Ă  approcher la transcendance d’un sens qui toujours Ă©chappe Ă  la formulation directe, les effets de forme et de structure dans le roman prennent le relais et matĂ©rialisent ce sens, le rendent sensible. Par cette inventivitĂ© formelle et linguistique, Bernanos rejoint les aspirations des reprĂ©sentants de la modernitĂ© littĂ©raire, en mĂȘme temps qu’il s’inscrit dans la plus ancienne tradition chrĂ©tienne : celle des mystiques, celle du Dieu cachĂ©, du deus absconditus d’IsaĂŻe ou de Jean de la Croix.

16Mais si la littĂ©rature est l’unique moyen de donner voix au mystĂšre de Dieu, ce n’est pas seulement en tant que forme et structure. C’est aussi en tant que rĂ©cit, et rĂ©cit de fiction — d’oĂč le choix, non seulement de la forme littĂ©raire, mais du roman. La fiction permet en effet de figurer ce qui ne peut ĂȘtre abordĂ© directement ; le recours bernanosien au roman est alors, sans doute, comparable Ă  l’usage platonicien du mythe, histoire imagĂ©e forgĂ©e de toute piĂšce pour donner un Ă©quivalent sensible de ce qui excĂšde toute expĂ©rience et donc, toute connaissance rationnelle et toute dĂ©finition : la forme de l’ñme et la nature des Dieux, rĂ©alitĂ©s extra-sensibles et extra-linguistiques Ă  la fois. C’est Ă©galement ainsi que fonctionne la parabole, ce que ne manque pas de noter É. BenoĂźt. Ainsi le roman selon Bernanos remplit une fonction heuristique, il est un moyen d’exploration de ce qui est, et demeure, cachĂ©. À la maniĂšre du mythe platonicien et de la parabole, il sollicite l’intervention active du lecteur-exĂ©gĂšte, amenĂ© Ă  dĂ©crypter le sens spirituel. Mais la figuration romanesque est aussi, pour le romancier lui-mĂȘme, moyen d’exĂ©gĂšse du message de Dieu, qui, en ce monde, ne se manifeste que par des signes discrets et Ă©quivoques :

Le rĂ©el, le seul qui vaille, et dont un autre nom serait le surnaturel, ne peut pas s’énoncer sur un mode univoque  . Tout au plus pouvons-nous tenter d’explorer le monde intĂ©rieur au travers du voile de ce qui s’en laisse lire, tout au plus pouvons-nous en tenter l’exĂ©gĂšse, avec une prudence qui nous imposerait presque le silence si la possibilitĂ© ne s’ouvrait par le roman d’approcher quelque chose de ce rĂ©el spirituel par le biais de la fiction.   À travers un usage exigeant et rigoureux des « mots » que le monde a trahis, le roman bernanosien, dans son Ă©criture (acte et style) et dans sa lecture (acte, et interprĂ©tation), est le mode exploratoire (exĂ©gĂ©tique) qui tente de nous rendre sensible ce rĂ©el spirituel. (p. 87)

17Ainsi, « le roman bernanosien consiste Ă  prĂ©senter le non-prĂ©sent : Ă  prĂ©senter Dieu absent », Ă©crit encore É. BenoĂźt (p. 47). Or, l’absence de Dieu est non seulement liĂ©e Ă  sa nature, extra‑sensible et donc extra‑conceptuelle, mais aussi au moment historique dans lequel Ă©crit Bernanos. Dans le monde moderne, Dieu ne se manifeste plus que par des signes devenus indĂ©chiffrables aux hommes qui en ont perdu le sens et oubliĂ© le langage. Il se manifeste surtout par son absence, par la place laissĂ©e bĂ©ante, qui le dessine en nĂ©gatif. Si la figuration romanesque est le seul moyen de cerner les rĂ©alitĂ©s mĂ©taphysiques, elle est plus que jamais nĂ©cessaire dans un monde en deuil de la « mort de Dieu ». La reprĂ©sentation du nĂ©ant, du dĂ©sespoir et du mal se charge alors de positivitĂ©, pour signaler, en creux, le divin. Bernanos renoue par lĂ  avec une tradition mystique de thĂ©ologie nĂ©gative, qui se dĂ©finit par son mouvement dialectique : aller au‑delĂ  du dĂ©sespoir pour rencontrer l’espĂ©rance, rĂ©sume Bernanos :

Pour rencontrer l’espĂ©rance, il faut ĂȘtre allĂ© au-delĂ  du dĂ©sespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore13.

18 Cette logique paradoxale, qui est au cƓur de la thĂ©ologie chrĂ©tienne, rĂ©surrectionnelle (retrouver la vie par-delĂ  la mort), informe l’écriture bernanosienne quand, exploitant toutes les ressources heuristiques de l’oxymore, elle s’efforce de reprĂ©senter — et du mĂȘme coup de « prĂ©senter » — Dieu par son absence, ou par son envers. Ce mĂ©canisme est perceptible surtout dans des romans comme la Nouvelle Histoire de Mouchette ou Monsieur Ouine.

19Ainsi, une Ă©criture profondĂ©ment catholique est une Ă©criture qui incarne le surnaturel plutĂŽt que de le dire : non seulement par choix, mais par nĂ©cessitĂ©, liĂ©e Ă  l’objet lui-mĂȘme. A propos de la langue hĂ©braĂŻque, É. BenoĂźt, en une parenthĂšse, note : « l’hĂ©breu est la langue oĂč le sens thĂ©ologique est inscrit dans la grammaire. » (p. 114) Cela vaut aussi pour les romans de Bernanos : le sens thĂ©ologique est inscrit dans leur grammaire. Et c’est Ă  la mise au jour mĂ©thodique, raisonnĂ©e, de cette grammaire que semble s’ĂȘtre attachĂ© É. BenoĂźt. Nous mettrons maintenant en lumiĂšre quelques unes de ses constantes.

Temporalité du récit chrétien

20Puisque l’inscription du surnaturel dans le rĂ©el n’est pas de l’ordre du reprĂ©sentable, il revient Ă  la structure du rĂ©cit de la rendre sensible ; et au premier chef, Ă  la temporalitĂ© qui y est mise en Ɠuvre. Le temps du rĂ©cit bernanosien est en effet un temps thĂ©ologique. É. BenoĂźt montre comment la linĂ©aritĂ© chronologique, celle du temps humain, est mise Ă  mal par les irruptions de la grĂące ou de Satan, qui ouvrent une brĂšche au cƓur de la continuitĂ© des Ă©vĂ©nements rĂ©gis par le principe de causalitĂ©. Ces brutales fulgurances sont le signe, dans le rĂ©cit et dans sa construction, de ce qui ne peut se reprĂ©senter. Ainsi, dans les romans de Bernanos, la destinĂ©e spirituelle des personnages se joue en quelques instants clĂ©s, minutes ou secondes fatidiques :

Les romans de Bernanos font souvent passer la ligne linguistiquement continue du rĂ©cit par des instants qui introduisent une discontinuitĂ© temporelle, des instants qui subissent la pression distordante de ce qui provient d’un au-delĂ  du temps. (p. 108)

21Cela a des consĂ©quences sur la vraisemblance de ces rĂ©cits. Est vraisemblable l’évĂ©nement qui se laisse prĂ©voir par une sĂ©rie de causes qui le prĂ©parent ; l’évĂ©nement surnaturel est radicalement inexplicable, imprĂ©vu, discontinu : il est a-causal, ou plutĂŽt, sa cause est transcendante, et Ă©trangĂšre « à la loi dĂ©terministe de la psychologie naturelle » (p. 108). Aussi, le traitement de la temporalitĂ© place les rĂ©cits de Bernanos aux antipodes du roman rĂ©aliste du xixe siĂšcle, dont la vraisemblance est entĂ©e sur un dĂ©terminisme causal.

Dans le chronotype majoritaire au xixe siÚcle, le temps est pensé comme une variable linéaire liée à une conception déterministe du développement des phénomÚnes (chez Zola par exemple) retranscrits, au roman, selon une courbe narrative continue. (p. 104)

22L’abandon de la vraisemblance, au profit d’une vĂ©ritĂ© de l’homme aux prises avec un surnaturel inexplicable, fait des personnages de Bernanos, comme ceux de DostoĂŻevski tels que les dĂ©crit Marthe Robert, des personnages « psychologiquement impossibles » (p. 103).

23Le temps bernanosien, « orientĂ© non par la linĂ©aritĂ© chronologique mais par la perspective du Salut » (p. 111), temps thĂ©ologique donc, confĂšre au rĂ©cit une double direction : horizontale, d’abord, puisque les Ă©vĂ©nements s’enchaĂźnement sous le rĂ©gime de la succession, selon les modalitĂ©s du passĂ©, du prĂ©sent et du futur — et verticale : dans la brĂšche ouverte par l’instant dĂ©cisif, l’éternel fait irruption dans le temporel.

L’instant bernanosien est orientĂ© non seulement horizontalement selon sa position (discontinue) entre un passĂ© et un futur, mais surtout verticalement, dans sa relation Ă  l’ÉternitĂ©, transcendante au dĂ©roulement chronologique. C’est un temps orientĂ© mĂ©taphysiquement et non pas mĂ©caniquement. Chaque instant est en communication avec l’ÉternitĂ©. (p. 112)

24Ainsi, « le plus petit segment temporel », l’instant, Ă©chappe au temps et s’ouvre Ă  l’éternel :

par la brĂšche qu’il ouvre au sein du rĂ©el, les personnages entrent en communion et en communication avec le divin et jouent leur rĂŽle dans l’Histoire du salut, qui transcende nos catĂ©gories temporelles : car elle est Ă  la fois dĂ©jĂ  accomplie et en train de s’accomplir, se rĂ©pĂ©tant Ă©ternellement dans la destinĂ©e de chaque homme ; Ă  la fois, donc, passĂ©e, prĂ©sente et Ă  venir. Ces instants, intervention de la grĂące ou pression des forces du mal sur la vie historique de l’individu, « participent donc Ă  la fois du temps et de l’éternitĂ©. (p. 114)

25Stylistiquement, cela se traduit dans le roman bernanosien par de nombreuses ruptures temporelles, par la rĂ©currence des ellipses ou des prolepses, par la confusion des temps verbaux, qui mettent Ă  mal la continuitĂ© chronologique « naturelle ». Les adverbes marquent la soudainetĂ© de l’aventure spirituelle (aventure, ce qui advient), ouvrant un Ă©cart dans la trame serrĂ©e des Ă©vĂ©nements, par lequel il est donnĂ© d’apercevoir le mystĂšre du divin. Le rĂ©cit met donc en Ɠuvre une stylistique thĂ©ologique.

Le roman-parabole

26« Le roman bernanosien apparaĂźt comme une parabole du Salut », Ă©crit É. BenoĂźt :

De mĂȘme que l’Évangile contient des paraboles du Salut (Lc 15 : parabole de la brebis perdue, parabole du fils prodigue et du pĂšre pardonnant), de mĂȘme le roman peut-il se dĂ©finir comme parabole dĂ©veloppĂ©e. (p. 54)

27Cette notation engage, lĂ  encore, la structure et la composition romanesque. Une parabole, au sens d’abord rhĂ©torique (aristotĂ©licien) puis Ă©vangĂ©lique du terme, se caractĂ©rise par la surimposition de deux « niveaux » du sens, dans le rĂ©cit. Le sens littĂ©ral, constituĂ© par la diĂ©gĂšse, n’existe que pour conduire Ă  un sens second, implicite mais essentiel, et supĂ©rieur au premier. Par rapport Ă  ce sens cachĂ©, le rĂ©cit proprement dit est en relation d’isomorphie ; c’est-Ă -dire qu’à chaque Ă©lĂ©ment du rĂ©cit premier correspond un Ă©lĂ©ment dans le rĂ©cit second, implicite. Le sens spirituel Ă©puise complĂštement le rĂ©cit, dans lequel aucun Ă©lĂ©ment n’est gratuit, oĂč tout est figure. Le lecteur est invitĂ© Ă  remonter de ces figures Ă  ce qu’elles figurent ; retrouvant, par le mĂ©canisme de l’analogie, le sens spirituel.

28Or, l’inscription du roman dans le genre de la parabole programme un type de lecture particulier, oĂč tout devient signifiant, symbolique et justiciable d’une interprĂ©tation ; ou plutĂŽt, la signification littĂ©rale se double d’une signification figurale, en un constant va‑et‑vient entre la diĂ©gĂšse, l’histoire particuliĂšre des personnages du rĂ©cit, et leur Ă©quivalent dans le contexte spirituel de l’histoire de Dieu. Les romans de Bernanos font l’objet d’une lecture qui n’est pas sans rappeler la lecture figurative des Écritures au Moyen Âge. Le sens littĂ©ral coexiste avec le sens symbolique ; il n’est pas annulĂ© par lui. D’oĂč la double postulation, apparemment contradictoire, de rĂ©alisme et de surnaturalisme dans les romans de Bernanos : le personnage rencontrĂ© par l’abbĂ© Donissan au dĂ©tour d’un chemin par une nuit de novembre est Ă  la fois un maquignon picard de chair et d’os, caractĂ©risĂ© par ses sociolectes et autres attributs rĂ©alistes, et Satan en personne ; leur entretien, historique, contingent, n’en rejoue pas moins en mĂȘme temps la tentation du Christ au dĂ©sert, paradigmatique de la tentation de tout chrĂ©tien aux prises avec Satan au cours de son existence. Le roman est donc justiciable d’une lecture Ă  double-sens : le sens littĂ©ral conduit au sens supĂ©rieur, mais ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Lecture Ă  double sens, ou, lĂ  encore, lecture Ă  deux directions : lecture horizontale qui progresse linĂ©airement dans la diĂ©gĂšse, et lecture verticale par laquelle l’interprĂšte, guidĂ© par les figures, vĂ©rifie la coĂŻncidence du rĂ©cit premier, symbolique, avec le texte Ă  jamais cryptĂ© de l’histoire de Dieu, qu’il s’efforce de traduire, en en conservant le sens et la syntaxe.

Le cas limite de la Nouvelle Histoire de Mouchette

29Si le jeu des figures et l’écriture parabolique permettent au roman bernanosien de contourner le problĂšme de l’indicible, en donnant une traduction sensible et imagĂ©e de la Parole divine, la Nouvelle histoire de Mouchette reprĂ©sente, dans l’Ɠuvre, un cas limite, car le message chrĂ©tien explicite est complĂštement absent de la lettre du texte. Il n’y a pas mĂȘme, comme dans les autres romans, de personnage de prĂȘtre : Dieu semble avoir dĂ©sertĂ© l’univers du roman, que Bernanos montre dĂ©christianisĂ©, privĂ© de transcendance, et envahi par le mal et l’ennui.

AprĂšs avoir conçu plusieurs romans oĂč le message spirituel Ă©tait explicitement perceptible dans le texte, il aborde avec la Nouvelle Histoire de Mouchette un type d’écriture oĂč le sens spirituel reste de l’ordre de l’implicite, du non-dit, se dessine en creux, dans un univers oĂč, contrairement aux autres romans, Dieu semble le grand absent. (p. 137)

30Dieu est pourtant rendu sensible par l’écriture, qui met en place un dispositif hermĂ©neutique appelant Ă  la pleine participation du lecteur dans le dĂ©chiffrement d’un sens spirituel qui se montre sans jamais se dire : Ă  cet Ă©gard, la Nouvelle Histoire de Mouchette est un observatoire privilĂ©giĂ© du fonctionnement du rĂ©cit thĂ©ologique bernanosien.

31La Nouvelle Histoire se prĂ©sente, tout d’abord, comme une parabole du sacrifice de l’Agneau. Mouchette, innocente, prend sur elle tout le mal de son village, mĂ©tonymie du monde. Ainsi, son suicide a une portĂ©e sacrificielle, rĂ©demptrice. Le roman, dĂšs lors, est rĂ©gi par le principe du tout symbolique, oĂč chaque Ă©lĂ©ment — dĂ©cor, personnage — construit une hermĂ©neutique.

32Mais Mouchette elle-mĂȘme n’a pas conscience de rĂ©pĂ©ter, par sa vie obscure et minuscule, le sacrifice christique ; elle expĂ©rimente Ă  son insu le dogme catholique de la communion des Saints. Le sens spirituel de sa propre aventure lui reste cachĂ© car l’histoire de Dieu, qui lui servirait de grille interprĂ©tative dans le dĂ©chiffrement des Ă©pisodes de sa vie, lui est inconnue. DĂšs lors, puisqu’il ne peut s’en remettre Ă  ses personnages, comment le romancier suscite-t-il chez le lecteur ce que Todorov appelle « la dĂ©cision d’interprĂ©ter14 » ? É. BenoĂźt montre que l’attĂ©nuation des signes explicites de la prĂ©sence de Dieu dans le roman est corrĂ©lative d’un rĂŽle accru de l’énonciation. Si l’histoire de Mouchette, Ă  l’état brut, n’a pas de sens, ni Ă  ses propres yeux ni Ă  ceux du lecteur, c’est une « prĂ©sence accompagnatrice, et transcendante au texte », celle du narrateur (p. 178), qui donne son sens Ă  l’histoire — et ce, prĂ©cisĂ©ment, en prenant en charge le rĂ©cit de ce qui sans lui resterait succession absurde d’évĂ©nements.

C’est dans cet Ă©cart entre le personnage et la voix du narrateur que l’Ɠuvre est amenĂ©e Ă  prendre sens pour le rĂ©cepteur, ce sens qui justement manque Ă  l’hĂ©roĂŻne. Ce qui reste dĂ©pourvu de sens au niveau de la conscience de l’hĂ©roĂŻne prend sens au niveau du narrateur qui ordonne en « histoire » (titre) le « rĂ©cit » (prologue) de ce qui pour l’hĂ©roĂŻne ne constitue justement pas une histoire. (p. 179)

33C’est la mise en rĂ©cit elle-mĂȘme, dĂ©signĂ©e par un narrateur qui affiche sa fonction de rĂ©gie et de commentaire, qui met le lecteur sur la voie d’un dĂ©chiffrement symbolique de l’histoire, banale, immanente, obscure, de Mouchette.

Une apologétique paradoxale

34L’ouvrage d’É. BenoĂźt est prĂ©cieux, entre autres, parce qu’il remet l’Ɠuvre de Bernanos dans son contexte littĂ©raire de roman chrĂ©tien « moderne », suggĂ©rant de nombreux rapprochements intertextuels avec, notamment, l’Ɠuvre de DostoĂŻevski. Les ressemblances entre les deux univers romanesques sont thĂ©matiques — omniprĂ©sence du schĂšme thĂ©ologique de la Communion des saints, conception de l’homme comme « dernier rempart15 » jetĂ© entre Dieu et Satan et en qui se rejoue le combat du Mal contre le Bien, don de luciditĂ© surnaturelle dont sont pourvus certains personnages, et notamment les personnages de prĂȘtres ou de saint(e)s. Mais les similitudes sont aussi structurelles. Les romans de DostoĂŻevski mettent en Ɠuvre la mĂȘme temporalitĂ© discontinue de l’instant Ă©ternel — temporalitĂ© chrĂ©tienne, en somme, qui informe le rĂ©cit dans son ensemble.

Chez DostoĂŻevski, nous avons affaire Ă  des personnages aux rĂ©actions imprĂ©visibles, au comportement « improbable », en discontinuitĂ© par rapport Ă  l’évolution attendue (d’oĂč ce « dĂ©fi aux lois ordinaires du temps ») ; l’instant apparaĂźt alors comme une singularitĂ© qui apporte quelque chose de radicalement nouveau, que rien dans le passĂ© ne pouvait laisser prĂ©voir. (p. 104)

35Cette temporalitĂ© chrĂ©tienne de l’action humaine est aussi facteur structurant des romans de TolstoĂŻ. É. BenoĂźt cite, Ă  cet Ă©gard, Milan Kundera, qui dĂ©cĂšle dans les textes de l’écrivain russe

la mise en lumiĂšre de l’aspect a-causal, incalculable, voire mystĂ©rieux de l’action humaine. Qu’est-ce que l’action : Ă©ternelle question du roman, sa question, pour ainsi dire, constitutive. Comment une dĂ©cision naĂźt-elle ? Comment se transforme‑t‑elle en acte et comment les actes s’enchaĂźnent-ils pour devenir aventure ?16 (p. 104)

36Ce qui se dessine en filigrane, c’est en dĂ©finitive l’appartenance commune de ces romans Ă  un « genre » ou Ă  un « type » de rĂ©cits, oĂč la donnĂ©e idĂ©ologique dĂ©termine la forme : rĂ©cits chrĂ©tiens et modernes, c’est-Ă -dire dans lesquels le contenu religieux n’est pas, ou pas seulement, un thĂšme, mais un fait de structure, un Ă©lĂ©ment organisateur du rĂ©cit. L’élargissement du champ Ă  quoi invite la perspective intertextuelle permet alors de dĂ©gager une poĂ©tique du rĂ©cit chrĂ©tien, comme genre narratif distinct, et d’en recenser les traits. L’on peut alors sans doute poursuivre dans cette voie ouverte par É. BenoĂźt en suggĂ©rant un rapprochement, structurel, lĂ  encore, avec d’autres formes, antĂ©rieures cette fois, du rĂ©cit chrĂ©tien : l’hagiographie, l’exemplum mĂ©diĂ©val, l’histoire tragique. Les catĂ©gories mises au jour par É. BenoĂźt s’y vĂ©rifient : la temporalitĂ© fondamentalement chrĂ©tienne, qui est celle du miracle et de la grĂące venant percer, de leur fulgurance verticale, la trame continue du dĂ©roulement chronologique — entraĂźnant un abandon de la vraisemblance au profit d’une toute autre rhĂ©torique, celle de l’« incroyable mais vrai ». Mais encore, le rapport ambigu Ă  la fiction — et le recours souvent mal assumĂ© Ă  celle‑ci — comme parole mensongĂšre mais placĂ©e au service de la vĂ©ritĂ©, instrument heuristique dans la quĂȘte ontologique de ce qui ne peut se dĂ©voiler que de maniĂšre figurale. Enfin, la survalorisation de l’énonciation dans le rĂ©cit, et le rĂŽle accru d’un narrateur — ou d’un personnage Ă  qui sont transfĂ©rĂ©es les fonctions narratoriales Ă  l’intĂ©rieur du rĂ©cit — Ă  qui il incombe de dĂ©signer le dispositif hermĂ©neutique, et de programmer le dĂ©chiffrement des figures par le lecteur.

37Ce que l’ouvrage d’É. BenoĂźt met en Ă©vidence, c’est que les romans de Bernanos disposent les moyens de conduire Ă  un sens supĂ©rieur, le sens spirituel, qui se surimpose au sens littĂ©ral contenu dans la diĂ©gĂšse. Ainsi, ces romans ont une visĂ©e thĂ©tique : le sens littĂ©ral n’existe pas pour lui-mĂȘme, mais uniquement dans sa dĂ©pendance Ă  un message qu’il importe de dĂ©chiffrer et de comprendre. Le message Ă©tant de nature religieuse, sa formulation indirecte vise Ă  un effet sur le lecteur : la conversion, ou la pĂ©nitence. Ces rĂ©cits s’inscrivent alors dans une tradition, celle, rhĂ©torique d’abord, puis rĂ©investie par l’apologĂ©tique chrĂ©tienne, du rĂ©cit exemplaire. C’est d’ailleurs bien ce que suggĂšre É. BenoĂźt lorsqu’il affirme la nature parabolique des romans de Bernanos ; dans la RhĂ©torique d’Aristote, la « parabole » dĂ©signe la narration d’un Ă©vĂ©nement imaginĂ© pour convaincre l’auditoire et le pousser Ă  prendre la bonne dĂ©cision, dans une situation donnĂ©e. Souligner la nature parabolique des romans bernanosiens, c’est affirmer du mĂȘme coup leur visĂ©e exemplaire, et, puisque le message dont ils cherchent Ă  persuader est celui de Dieu, apologĂ©tique.

38Pourtant, É. BenoĂźt dĂ©clare :

La littĂ©ralitĂ© textuelle est indĂ©pendante des effets de croyance, le roman n’est pas apologĂ©tique parce qu’il dĂ©bouche sur l’indĂ©cidable aussi bien pour le lecteur croyant que pour le lecteur incroyant. La foi est indissociable du doute, de l’angoisse, et de la tentation du dĂ©sespoir. PlutĂŽt que de convaincre, il s’agit pour Bernanos d’émouvoir : de toucher chez le lecteur l’affect et le percept plutĂŽt que la maĂźtrise des concepts. (p. 54)

39En effet, il s’agit bien plus, pour Bernanos, d’émouvoir que de convaincre, puisqu’il s’efforce de substituer au discours abstrait et spĂ©culatif des thĂ©ologiens un discours qui « rende le plus sensible le tragique mystĂšre du salut » et dont seuls les Ă©crivains sont capables puisqu’ils ont Ă  leur disposition toutes les ressources de la littĂ©rature : le style, la forme, l’imagination. Et, en effet, le roman « dĂ©bouche sur l’indĂ©cidable ». Il n’est que de citer certaines scĂšnes de Sous le soleil de Satan, celle, par exemple, de la rĂ©surrection manquĂ©e de l’enfant autour de laquelle s’organise la deuxiĂšme partie du roman : l’enfant a-t-il vraiment ouvert les yeux ? Et si oui, la grĂące a-t-elle accordĂ©e par Dieu, ou singĂ©e par Satan, sous l’emprise duquel le curĂ© de Lumbres aurait, par orgueil, rĂ©clamĂ© le miracle ? La question du salut de Donissan n’est pas rĂ©solue dans le rĂ©cit, comme c’est souvent le cas pour les personnages bernanosiens : n’en va‑t‑il pas de mĂȘme pour les deux Mouchettes, celle du Soleil de Satan et celle de la Nouvelle Histoire ? Leur suicide, pĂ©chĂ© contre Dieu, ne leur ferme-t-il pas inexorablement la possibilitĂ© du Salut ? Mais, si les souffrances de Donissan ne rachĂštent pas les pĂ©chĂ©s de la premiĂšre Mouchette, et si le sacrifice de la seconde s’accompagne de sa damnation, quel est le sens de ces romans — quel est mĂȘme le sens du drame du Salut ? Bernanos maintient dans un suspens volontaire la rĂ©ponse Ă  ces questions. On sait depuis le travail de RenĂ© Guise et Pierre Gilles la genĂšse du manuscrit Bodmer17 que Bernanos travaille Ă  une obscuritĂ© recherchĂ©e, raturant l’expression trop claire, prĂ©fĂ©rant, entre deux versions, la plus Ă©quivoque. Le sens des romans de Bernanos, « relevant de la foi, ne pourra jamais s’imposer avec la certitude d’un systĂšme ou d’une thĂšse », rĂ©sume É. BenoĂźt (p. 180). « ConformĂ©ment au constat de Bakhtine sur les romans de DostoĂŻevski, il y a chez Bernanos aussi une non-univocitĂ©, une anti-monophonie du discours romanesque » (p. 55). Les romans s’achĂšvent dans un suspens du sens, qui demeure, en deçà du rĂ©cit, dans le secret de Dieu, irrĂ©solu pour le narrateur, pour les personnages, et pour le lecteur :

Le roman ne se termine pas sur un message apologĂ©tique univoque, mais plutĂŽt dans le suspens de la lutte, de l’affrontement dont la RĂ©demption est l’enjeu. (Ibid.)

40Est-ce Ă  dire pour autant que « le roman n’est pas apologĂ©tique » ? Que faire, dĂšs lors, des dĂ©clarations, nombreuses, de Bernanos sur sa responsabilitĂ© d’écrivain chrĂ©tien ? « L’écrivain, comme le prĂȘtre, a charge d’ñmes », affirme Bernanos ; ou encore : « le romancier a un rĂŽle apologĂ©tique18 ». A notre avis, ni l’ambiguĂŻtĂ© fondamentale des romans de Bernanos, ni la volontĂ© de parler au cƓur, et aux sens, plutĂŽt qu’à la raison, n’est antithĂ©tique d’une visĂ©e apologĂ©tique. Il s’agit plus justement d’une apologĂ©tique d’un autre genre, apologĂ©tique paradoxale qui, ne pouvant affirmer le sens, met ses efforts Ă  agiter les consciences pour les tirer de l’apathie spirituelle.

41On lit : « le roman bernanosien apparaĂźt comme une parabole du Salut. » (p. 53) La mise en fiction, symbolique, d’un sens supĂ©rieur laissĂ© implicite reprend, nous l’avons dit, une tradition de la rhĂ©torique antique. Mais ici, l’auteur entend le terme de « parabole » dans son sens chrĂ©tien : il fait rĂ©fĂ©rence aux paraboles Ă©vangĂ©liques, par lesquelles JĂ©sus construit pour ses disciples des rĂ©cits figuraux destinĂ©s Ă  donner un Ă©quivalent imagĂ© et sensible de l’ineffable — en l’occurrence, le Royaume des Cieux. La parabole biblique et la parabole aristotĂ©licienne sont un seul et mĂȘme objet rhĂ©torique : elles ont la mĂȘme structure et le mĂȘme fonctionnement.

42Or, de mĂȘme que les lecteurs du roman bernanosien Ă©chouent Ă  arrĂȘter le sens en une formule univoque, de mĂȘme les apĂŽtres, dans les Évangiles, semblent dĂ©sorientĂ©s par l’expression figurale du Royaume des Cieux, et se plaignent quelquefois de la trop grande obscuritĂ© des paraboles. Pourquoi parler en paraboles ? Les rĂ©ponses de JĂ©sus divergent suivant les Ă©vangĂ©listes. Dans Matthieu, JĂ©sus semble insister sur l’instrument de connaissance qu’est la parabole, sur sa valeur pĂ©dagogique :

Car le cƓur de ce peuple s’est appesanti, et leurs oreilles sont devenues sourdes, et ils ont fermĂ© leurs yeux de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cƓur ne comprenne ; et que s’étant convertis, je les guĂ©risse19.

43En donnant, dans le sensible et le connu, un systĂšme d’équivalence de ce qui est suprasensible et inconnu, les vĂ©ritĂ©s ont plus de chances de pĂ©nĂ©trer l’esprit des hommes mĂȘme quand ceux-ci se sont rendus sourds et aveugles, parfois volontairement, par crainte ou par excĂšs de prudence. Le caractĂšre imagĂ© et concret des paraboles serait donc ce qui permet de rendre intelligible la parole divine Ă  des ĂȘtres fermĂ©s au surnaturel, de partir des apparences, pour dĂ©passer les apparences, afin de faire voir et entendre la seule vĂ©ritĂ© digne d’ĂȘtre vue et entendue, celle qui est au-delĂ  du sensible. Par la parabole, Dieu « descend » dans le trope, le mystĂšre des cieux s’incarne dans le sensible, pour permettre Ă  l’auditeur, dans un mouvement inverse, de remonter du sensible vers le mystĂšre divin. Ainsi, toujours selon Matthieu, JĂ©sus rĂ©pond ainsi aux disciples : « c’est pourquoi je leur parle en paraboles ; parce qu’en voyant ils ne voient point, en Ă©coutant ils n’entendent, ni ne comprennent point20. »

44Dans cette perspective, la parabole obscure de Bernanos, qui dĂ©soriente le lecteur et refuse d’arrĂȘter le tremblement du sens, semble contraire Ă  la visĂ©e apologĂ©tique dont il se rĂ©clame pourtant. Mais la rĂ©ponse de JĂ©sus rapportĂ©e par Marc est bien diffĂ©rente de celle dont tĂ©moigne Matthieu. Chez Marc, le « parce que » devient un « pour que » :

Pour vous, il a Ă©tĂ© donnĂ© de connaĂźtre le mystĂšre du royaume de Dieu. Mais pour ceux qui sont dehors, tout se passe en paraboles. Afin que voyant, ils voient et ne voient pas, et qu’écoutant, ils Ă©coutent et n’entendent pas21.

45La parabole serait alors choisie prĂ©cisĂ©ment pour son obscuritĂ©, pour laisser entier le mystĂšre de Dieu, pour voiler sa Parole. Alors, la parabole serait un instrument heuristique permettant de figurer les rĂ©alitĂ©s extra-sensibles, tout en travaillant, dans le mĂȘme temps, Ă  maintenir un facteur de non-rĂ©ception du message. On retrouve ici la contradiction inhĂ©rente aux romans de Bernanos. Aussi, l’intention apologĂ©tique de Bernanos s’éclaire peut-ĂȘtre encore Ă  la lumiĂšre des paraboles Ă©vangĂ©liques dont ses romans reproduisent, Ă  bien des Ă©gards, le modĂšle.

46Dans le cas prĂ©cis de la parabole biblique, cette contradiction est constitutive de la pĂ©dagogie paradoxale Ă  laquelle ressortit le texte des Évangiles : le rĂ©cit parabolique, par son hermĂ©tisme et son Ă©trangetĂ© mĂȘmes, vise Ă  dĂ©stabiliser le lecteur, Ă  lui donner Ă  penser par des questions sans rĂ©ponses, afin d’éveiller son « sens spirituel » et, en dĂ©finitive, de l’ouvrir Ă  Dieu. Comme le dit ClĂ©ment d’Alexandrie, JĂ©sus s’exprime en paraboles afin que « nous soyons zĂ©lĂ©s et habiles Ă  chercher, que nous nous tenions toujours en Ă©veil pour trouver les paroles du Seigneur22 ». L’idĂ©e d’une pĂ©dagogie paradoxale des paraboles du Christ, pĂ©dagogie directement corrĂ©lĂ©e Ă  leur obscuritĂ©, est largement partagĂ©e dans l’AntiquitĂ©. Pour Augustin par exemple, c’est en effet l’exercice intellectuel que rĂ©clame le dĂ©chiffrement malaisĂ© des Ă©nigmes du Christ qui nous oblige Ă  « une recherche plus zĂ©lĂ©e » de Dieu lui-mĂȘme Ă  travers son message.

47Au moment oĂč Bernanos prend la plume, le christianisme est dĂ©jĂ  entrĂ©, depuis plus d’un siĂšcle, dans une Ăšre de crise et d’incertitude. La religion ne rĂšgle plus qu’exceptionnellement les pratiques quotidiennes, et le clergĂ© moderne, croyant ainsi ralentir un recul inĂ©vitable, se rend coupable de complaisance Ă  l’égard d’un siĂšcle matĂ©rialiste et vulgaire, portant en fait le dernier coup Ă  la religion qu’il prĂ©tend dĂ©fendre. Pire que le pĂ©chĂ© et ses excĂšs, pire que le blasphĂšme, pire que le mal mĂȘme qui, du moins, postulent l’existence de Dieu, ne serait‑ce que nĂ©gativement, sont la torpeur des consciences et l’« ennui » par lequel l’espĂšce humaine sera bientĂŽt dĂ©vorĂ©e, privĂ©e qu’elle est du sens et de l’absolu. Dans ce contexte, il est impossible pour des Ă©crivains catholiques de se complaire dans la sĂ©curitĂ© hĂ©bĂ©tĂ©e, aveugle, de ceux que Bernanos appelle avec dĂ©dain les « catholiques par omission » : « Les catholiques sont vraiment insupportables dans leur sĂ©curitĂ© mystique. Le propre de la mystique est au contraire une inquiĂ©tude invincible 23 », Ă©crit Bernanos, citant PĂ©guy.

48Cette « inquiĂ©tude invincible » est bien le lot de l’écrivain catholique moderne, partagĂ©e par Baudelaire, LĂ©on Bloy, Ernest Hello, Jules Barbey d’Aurevilly, Georges Bernanos et bien d’autres encore. Dieu semble avoir dĂ©sertĂ© le monde, au point qu’il est plus difficile que jamais de se prononcer sur l’issue du drame, et sur l’efficacitĂ© de la RĂ©demption. La seule attitude possible consiste Ă  Ă©veiller les consciences, Ă  les sortir de leur engourdissement : en leur donnant Ă  lire ces paraboles pour agacer l’esprit, forcer Ă  l’exercice interprĂ©tatif, sans en arrĂȘter le sens en une formule univoque, et sans non plus minimiser le dĂ©sespoir et l’angoisse, ni mĂȘme le doute, qui sont les conditions mĂȘmes de la foi moderne. Cette attitude de quĂȘte du sens serait dĂ©jĂ , en elle‑mĂȘme, symptĂŽme d’un Ă©veil spirituel, et propĂ©deutique au mystĂšre de Dieu. Ainsi, l’énigme, le tremblement du sens et l’opacitĂ© relative propres, in fine, Ă  toute Ɠuvre vĂ©ritablement littĂ©raire, sont en tant que tels les seuls moyens possibles d’une apologĂ©tique de notre temps — d’un temps d’aprĂšs la « mort de Dieu ».