
Le fantÎme de la modernité
1Parfois suspectĂ©es dâobsolescence au mĂȘme titre que leur objet, les Ă©tudes sur lâĂ©popĂ©e ont connu depuis une vingtaine dâannĂ©es un regain sensible de faveur, qui est restĂ© assez Ă©clatĂ© en France toutefois. Le renouveau de lâintĂ©rĂȘt pour les traditions orales, grĂące aux travaux de John Miles Foley sur lâ« auralitĂ©1 », la prise en compte des traditions extraâeuropĂ©ennes par un rĂ©seau tel que le REARE (RĂ©seau euroâafricain de recherches sur lâĂ©popĂ©e) ou dans des volumes collectifs2 ont permis de remettre sur le mĂ©tier la thĂ©orie du genre dont Ătiemble dĂ©plorait en 1974 dans lâarticle « ĂpopĂ©e » de lâEncyclopaedia Universalis lâapprĂ©hension Ă©troitement europĂ©enne. En tĂ©moigne lâintĂ©rĂȘt suscitĂ© par la notion de « travail Ă©pique » Ă©laborĂ©e par Florence Goyet3.
2ParallĂšlement Ă cette extension gĂ©ographique et en partie grĂące Ă ses effets, on a pu revenir sur lâidĂ©e reçue, hĂ©ritĂ©e de Hegel et relayĂ©e par Baudelaire, selon laquelle le genre Ă©pique, genre de lâenfance de lâhumanitĂ©, Ă©tait un genre du passĂ© Ă©tranger Ă la modernitĂ©. Plusieurs colloques et ouvrages se sont employĂ©s Ă en repĂ©rer des « formes modernes4 ». Un rĂ©cent programme de littĂ©rature comparĂ©e proposĂ© Ă lâagrĂ©gation de lettres modernes invitait Ă trouver chez Anna Akhmatova, NĂązim Hikmet, Pablo Neruda et AimĂ© CĂ©saire une « permanence de la poĂ©sie Ă©pique ». Et, Ă la faveur de lâusage extensif dâepic en anglais, on nâhĂ©site plus dĂ©sormais Ă envisager certains romans comme des Ă©popĂ©es, et non comme leurs substituts bourgeois et prosaĂŻques selon la dĂ©finition hĂ©gĂ©lienne du roman, reprise par Bakhtine.
3LâoriginalitĂ© de la rĂ©flexion proposĂ©e par CĂ©dric Chauvin dans RĂ©fĂ©rence Ă©pique et modernitĂ©, ouvrage issu dâune thĂšse de doctorat soutenue en 2008, consiste Ă ne pas sâinscrire dâemblĂ©e dans la remise en cause de lâacte de dĂ©cĂšs du genre, mais Ă prendre acte, au contraire, du discours moderne sur la mort de lâĂ©popĂ©e, en sâinterrogeant du coup non sur lâĂ©ventuelle permanence de lâĂ©popĂ©e, mais sur le maintien continu, paradoxal mais trĂšs rĂ©el, de la relation de la modernitĂ© Ă un genre supposĂ© dĂ©passĂ©. Ce sont autant les commentaires, les rĂ©flexions sur le genre, les incessantes traductions qui sont dĂšs lors Ă examiner, que les crĂ©ations proprement dites, la notion de rĂ©fĂ©rence venant « rassembler les diverses modalitĂ©s [âŠ] selon lesquelles, depuis son absence, lâĂ©popĂ©e fait retour, en France, Ă lâĂ©poque moderne » (p. 7). En intĂ©grant Ă son objet dâĂ©tude les Ă©tudes sur lâĂ©popĂ©e auxquelles la sienne ne manque pas de sâajouter, C. Chauvin ne se contente pas de dĂ©centrer la perspective habituelle en mettant lâaccent sur la modernitĂ© dans son rapport Ă lâĂ©popĂ©e ; il conduit Ă renverser complĂštement le point de vue : lâĂ©popĂ©e moderne est ce dont on parle, elle nâest plus, telle lâOdyssĂ©e, le rĂ©cit paradigmatique dâun retour, elle est ce qui « fait retour », pour reprendre lâexpression de C. Chauvin, qui en appelle aux ricorsi de Vico.
Le paradigme moderne
4La rĂ©flexion menĂ©e par C. Chauvin prend appui sur la réévaluation de lâĂ©popĂ©e opĂ©rĂ©e au dĂ©but du xixe siĂšcle ; câest Ă celleâci que se consacre longuement lâintroduction de lâouvrage, riche et dense, dont on peut regretter toutefois quâelle retarde excessivement la dĂ©finition de la modernitĂ© mentionnĂ©e dans le titre, et la mention du corpus Ă©tudiĂ© â on y reviendra. Le titre de la thĂšse,« Statuts et fonctions de la rĂ©fĂ©rence Ă©pique en France depuis la Seconde Guerre mondiale », Ă©tait Ă cet Ă©gard plus explicite. Câest Ă lâorĂ©e du xixe siĂšcle, rappelle lâauteur, que se trouve formulĂ©e la double proposition de la modernitĂ©, qui cristallise des tensions propres au genre Ă©pique depuis la Renaissance : la dĂ©cadence et la mort du genre (qui est une historicisation du constat rĂ©itĂ©rĂ© de ses Ă©checs, en France du moins) dâune part, sa survivance dans les formes modernes de la littĂ©rature, dâautre part, le roman notamment. Ce « paradigme moderne », selon la formule de C. Chauvin, conceptualisĂ© chez Hegel dâune façon exemplaire, est fondamentalement en tension, dialectique : câest dans la confrontation Ă lâĂ©trangetĂ© de lâĂ©pique que le poĂšte moderne accomplit sa modernité ; la nouvelle historicisation du systĂšme des genres poĂ©tiques se double ainsi de rĂ©currences cycliques qui assurent la lĂ©gitimitĂ© des pratiques modernes en rĂ©pĂ©tant incessamment leur propre abolition. Au xviiie siĂšcle dĂ©jĂ , la forgerie dâOssian/Macpherson anticipait le statut paradoxal de lâĂ©popĂ©e moderne : lâĂ©popĂ©e est dâavoir (supposĂ©ment) Ă©tĂ©, le poĂšte Ă©pique moderne Ćuvre sous le masque du philologue.
5Cependant, ce nâest pas tant ce paradigme moderne, romantique, dans ses deux aspects disjoints (philologie de lâĂ©popĂ©e ancienne, et crĂ©ation dans le registre Ă©pique) que C. Chauvin entreprend dâexaminer, que la façon dont il se « brouille » (p. 45) bien plus tard, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, chez DumĂ©zil, Jaccottet et Klossowski dâune part, Giono, Gracq et Simon dâautre part. Lâauteur ne manque pas de prĂ©ciser que le paradigme moderne continue dâinformer la rĂ©fĂ©rence Ă©pique jusquâĂ la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e, mais le lecteur nâen est pas moins un peu gĂȘné : lâambiguĂŻtĂ© du terme de modernitĂ©, appliquĂ© successivement au romantisme, et Ă la seule pĂ©riode 1945â1970, de mĂȘme que la restriction soudaine au champ littĂ©raire français, dĂ©stabilisent la dĂ©monstration : le retour sur son origine effectuĂ© dans lâintroduction ne montreâtâil pas un paradigme moderne dâemblĂ©e en crise ? Pourquoi accorder tant dâimportance dĂšs lors Ă ce premier temps, qui fait la part belle aux thĂ©oriciens allemands, mais de façon nĂ©cessairement rapide (Hegel, Hölderlin, Schlegel, principalement lus via Peter Szondi), alors que le romantisme français est Ă peine abordĂ©, et que sa postĂ©ritĂ© est passĂ©e sous silence, notamment les modalitĂ©s de la traduction des littĂ©ratures antiques au xixe siĂšcle ? Estâce Ă dire que les auteurs choisis, de diverses façons, se positionnent par rapport au romantisme allemand ? LâĂ©popĂ©e pour les Ă©crivains français de la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle est dâabord un hĂ©ritage scolaire, marquĂ© par les traditions françaises de lâenseignement des lettres grecques et latines. Les articulations, qui ne sont pas inexistantes (le travail de traduction dâHölderlin par Jaccottet est bien mentionnĂ©, comme celui de Gracq sur PenthĂ©silĂ©e), demanderaient donc sans doute Ă ĂȘtre davantage explicitĂ©es.
Lâimpossible philologie
6Cependant, on comprend que lâauteur nâa pas tant voulu Ă©tablir une histoire du paradigme moderne que proposer une sĂ©lection dâĂ©clairages significatifs, et les rĂ©serves suscitĂ©es par lâhistoricisation dĂ©shistoricisante de lâintroduction sâestompent devant la finesse et lâinventivitĂ© des analyses prĂ©sentĂ©es, chapitre aprĂšs chapitre. La premiĂšre partie, intitulĂ©e « ĂpopĂ©es du passĂ© et modernité » est de ce point de vue passionnante, par lâampleur et la variĂ©tĂ© des corpus envisagĂ©s, de la GrĂšce Ă lâInde, entre essai, traduction, proses, roman. Trois auteurs de lâaprĂšsâguerre en France sont retenus pour le rapport crucial quâils Ă©tablissent dans leur Ćuvre avec une Ă©popĂ©e ancienne : DumĂ©zil et le MahĂąbhĂąrata sanskrit, Jaccottet et lâOdyssĂ©e, Klossowski et lâĂnĂ©ide. Lâensemble est disparate : un historien des religions pour qui les textes indiens sont des documents parmi dâautres, mĂȘme sâils jouent un rĂŽle fondamental, deux Ă©crivains ayant une activitĂ© de traducteur ; une Ă©popĂ©e indienne connue en Occident depuis la fin du xviiie siĂšcle seulement et qui nâa jamais Ă©tĂ© traduite intĂ©gralement en français, deux poĂšmes Ă©piques Ă la source, au contraire, dâun grand pan de la littĂ©rature europĂ©enne, et pour lesquels lâauteur peut mener des analyses ponctuelles trĂšs prĂ©cises, quâil sâagisse des discrets effets de rupture dans la traduction familiĂšre par Jaccottet de la description du jardin dâAlcinoos au chant VII de lâOdyssĂ©e (p. 91â95), ou du jeu de pantomime auquel se livre Klossowski traduisant le commandement de Mercure, au chant IV de lâĂnĂ©ide (p. 119â120). Ă chaque fois cependant, malgrĂ© les diffĂ©rences, il sâagit pour lâĂ©crivain moderne de « fonder sa parole propre dans la distance maĂźtrisĂ©e de lâĂ©popĂ©e » (p. 147).
7Avec une rĂ©elle audace, C. Chauvin choisit dâouvrir son Ă©tude de la mise en crise de la conception philologique par la synthĂšse du travail de DumĂ©zil sur le MahĂąbhĂąrata que propose en 1968 Mythe et Ă©popĂ©e. Le comparatiste, montreâtâil, conteste la contextualisation de la dĂ©marche philologique, mais il en reconduit le fonctionnement, puisquâil fait de lâĂ©popĂ©e indienne la transposition dâun matĂ©riau mythique que la comparaison avec dâautres rĂ©cits indoâeuropĂ©ens permet de dĂ©gager. Or, ce faisant, il ne se contente pas de proposer une intelligibilitĂ© du poĂšme, il le donne Ă lire : par ses rĂ©sumĂ©s, ses traductions, il le réécrit. Comme chez Macpherson le philologue cachait le poĂšte, chez DumĂ©zil la philologie fait Ćuvre dans la continuitĂ© du travail du poĂšte premier, ou plutĂŽt du romancier, puisque pour DumĂ©zil, est roman le travail diĂ©gĂ©tique qui permet lâĂ©popĂ©e, câestâĂ âdire la transposition. Mythe et Ă©popĂ©e rĂ©unit les deux dimensions du paradigme moderne, le travail sur lâĂ©popĂ©e comme document du passĂ©, la survivance de lâĂ©pique dans une Ă©criture moderne que JoĂ«l Grisward a prĂ©cisĂ©ment qualifiĂ©e dâ« épique » dans son introduction Ă la trilogie de Mythe et Ă©popĂ©e.
8Le travail de traduction des Ă©crivains apparaĂźt, lui, plus problĂ©matique : la traduction de lâOdyssĂ©e par Jaccottet en 1955 peut apparaĂźtre rĂ©trospectivement comme un adieu Ă HomĂšre qui permet au poĂšte de dĂ©velopper sa propre poĂ©tique dâune transparente immĂ©diatetĂ© qui ne retient du poĂšme grec que sa nĂ©cessaire absence. Quant Ă lâĂnĂ©ide traduite par Klossowski en 1964, elle pousse, par son littĂ©ralisme, le modĂšle philologique Ă une extrĂ©mitĂ© oĂč lâĂ©popĂ©e dĂ©figurĂ©e ne donne Ă lire la relation de la modernitĂ© Ă lâĂ©popĂ©e que dans lâexhibition de son simulacre.
9La conception philologique, dans le postulat dâune universalitĂ© des textes, se rĂ©vĂšle donc critique dans ces trois exemples empruntĂ©s aux annĂ©es 1950â1960. Mais estâce si surprenant que des crĂ©ateurs la tiennent Ă distance (et cela ne concerneâtâil pas de façon gĂ©nĂ©rale le mythe, les sources antiques ?) ; et estâce un hasard si câest le philologue DumĂ©zil qui y trouve la fĂ©conditĂ© dâ« une relation paisible » (p. 147) ? LâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des objets Ă©tudiĂ©s ne manque pas dâinformer les conclusions de cette premiĂšre partie.
Lâaporie romanesque
10Si chez Jaccottet et Klossowski la rĂ©fĂ©rence Ă©pique sâengloutit dans le silence de lâabsentement, pour reprendre un nĂ©ologisme de lâauteur, ou dâun pur jeu de signifiants, le roman resteâtâil bien le lieu Ă©pique moderne, comme le veut la thĂ©orie romantique ? La seconde partie de lâouvrage, intitulĂ©e « RĂ©fĂ©rence Ă©pique et roman moderne » se propose de rĂ©pondre Ă la question en examinant lâĆuvre romanesque de Giono et de Gracq. Le propos est ici plus homogĂšne, plus tributaire des critiques aussi, mĂȘme sâil conduit Ă une conclusion forte : chez lâun et lâautre romancier, un congĂ© est donnĂ© Ă une premiĂšre maniĂšre marquĂ©e par la rĂ©fĂ©rence Ă©pique dont les ambiguĂŻtĂ©s obligent Ă un dĂ©passement. Le chapitre consacrĂ© au « Roman mĂ©taâĂ©pique chez Jean Giono » (p. 158â236), de loin le plus copieux de lâouvrage, semble en constituer le cĆur : il propose une lecture trĂšs informĂ©e et fort convaincante du passage chez Giono des romans Ă©piques des annĂ©es 1930, caractĂ©risĂ©s par une poĂ©tique cosmique, aux « Chroniques » des annĂ©es 1950, passage que C. Chauvin Ă©claire par une Ă©tude attentive des textes moins connus, ou inachevĂ©s, Ă©crits pendant la guerre, les nouvelles issues du projet ruinĂ© de Chute de Constantinople, et Virgile. La rĂ©fĂ©rence Ă©pique ne disparaĂźt pas, mais en se problĂ©matisant, elle se mĂ©tamorphose : le modĂšle de lâArioste est substituĂ© Ă celui de Virgile, les Troyens amoureux et vagabonds reprĂ©sentent la forme gĂ©nĂ©reuse du divertissement oĂč persiste une Ă©picitĂ© Ă©purĂ©e de tout dĂ©sir de totalisation.
11Chez Gracq en revanche, dont Le Rivage des Syrtes est publiĂ© la mĂȘme annĂ©e que Le Hussard sur le toit, en 1951, la rĂ©fĂ©rence Ă un Ă©pique redĂ©fini de façon originale sur le modĂšle du roman du Graal, comme quĂȘte mais quĂȘte hasardeuse et irrĂ©solue, cristallise la tension du romanesque gracquien, aimantĂ© par le « grand jeu » hĂ©ritĂ© de Breton dont le franchissement transgressif, mythique, de la frontiĂšre entre imaginaire et rĂ©el vient cependant sâactualiser en une fiction close sur elleâmĂȘme et ses jeux dâĂ©chos, dans la nĂ©gation de ce qui la porte. La conjonction de trois hĂ©ritages, mĂ©diĂ©val, romantique et surrĂ©aliste, conduit en dĂ©finitive le roman gracquien au dĂ©sastre : hantĂ© dans sa premiĂšre partie par lâIliade, comme le montre C. Chauvin dans une sĂ©rie de rapprochements lumineux, Le Rivage des Syrtes rejette pour finir la guerre hors texte sans cesser dâĂȘtre pour autant autre chose que littĂ©rature. FantĂŽme dâĂ©popĂ©e, le roman donne Ă lire la fable de luiâmĂȘme et dĂ©bouche pour Gracq sur le renoncement Ă un genre conçu selon le paradigme Ă©pique moderne auquel succĂšdent, dans lâĆuvre de lâĂ©crivain, le simple rĂ©cit, le fragment gĂ©ographique, la stase lyrique.
12Dans la conclusion de la deuxiĂšme partie, C. Chauvin trouve une confirmation de ce que Giono et Gracq montrent Ă ses yeux de façon exemplaire, Ă savoir le caractĂšre Ă la fois fondateur et critique de la rĂ©fĂ©rence Ă©pique pour le roman moderne, en examinant plus rapidement dans cette perspective deux romans gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©s comme « antiâĂ©piques », La Route des Flandres et La Bataille de Pharsale de Claude Simon. Sâils sont bien antiâĂ©piques, dĂ©veloppe C. Chauvin, câest en un refus qui est encore un discours sur lâĂ©pique, sa vacuitĂ© et celle de la littĂ©rature qui se laisse ainsi dĂ©finir.
***
13Le parcours proposĂ© par RĂ©fĂ©rence Ă©pique et modernitĂ© impressionne par sa cohĂ©rence et sa richesse. Balayant deux siĂšcles de pensĂ©e de lâĂ©pique, par la thĂ©orie mais aussi par la littĂ©rature elleâmĂȘme, brassant de trĂšs nombreuses rĂ©fĂ©rences philosophiques et littĂ©raires, et nâhĂ©sitant pas (se plaisant mĂȘme souvent) Ă remettre en cause certains jugements, il invite Ă donner toute sa place Ă ce quâil appelle la rĂ©fĂ©rence Ă©pique, câestâĂ âdire la relation, sous forme de hantise, de la modernitĂ© Ă lâĂ©popĂ©e. ParâdelĂ la rĂ©fĂ©rence Ă lâĂ©popĂ©e, la rĂ©fĂ©rence Ă©pique apparaĂźt, de façon trĂšs ambitieuse, comme une clĂ© de la modernitĂ© littĂ©raire et de ses crises, qui ouvre la porte du roman contemporain et tout particuliĂšrement de la littĂ©rature de scienceâfiction et de fantasy : câest ce que suggĂšre la fin de la conclusion, mais ce serait sans doute lâobjet dâun autre ouvrage entier.
14Une construction brillante de cette nature sâexpose en mĂȘme temps Ă la critique : le discours est subtil et convaincant, systĂ©matique et dialectique, mais le parcours reste arbitraire : le choix des auteurs est sĂ©lectif, et lâanalyse au sein des Ćuvres relĂšve souvent du sondage. Câest particuliĂšrement le cas pour Mythe et Ă©popĂ©e, dont lâanalyse repose essentiellement sur lâanalyse par DumĂ©zil du personnage de Karna ; mais de façon gĂ©nĂ©rale, quelques textes seulement sont retenus pour lâĂ©clairage quâils apportent : les proses de Paysages avec figures absentes pour Jaccottet (plutĂŽt que des recueils de poĂšmes plus anciens), Les Lois de lâhospitalitĂ©, Le Bain de Diane de Klossowski, AndrĂ© Breton de Gracq. Certains sâimposent : la prĂ©face de Giono Ă lâIliade Ă©crite en 1949, mais pourquoi si peu sur Naissance de lâOdyssĂ©e et la veine parodique, Ă laquelle se rattache lâArioste, mais aussi la figure de Don Quichotte, quâĂ©voque aux yeux de lâauteur Aldo au dĂ©but du Rivage des Syrtes (p. 263) ? Pourquoi ne pas aborder aussi des auteurs europĂ©ens â Joyce est simplement mentionné â, allemands notamment ? MĂȘme sâil se rĂ©fĂšre comme DumĂ©zil au MahĂąbhĂąrata, Shashi Tharoor, Ă©voquĂ© dans la conclusion, sâinscrit dans une conception indienne de lâĂ©popĂ©e qui est Ă©trangĂšre au paradigme moderne tel que le dĂ©finit lâauteur. Autant dire que si la rĂ©fĂ©rence Ă©pique apparaĂźt comme une clĂ©, câest aussi parce quâon fait en sorte quâelle le soit. Deux remarques de ce point de vue peuvent ĂȘtre formulĂ©es.
15Bien souvent, le lecteur a lâimpression que lâanalyse vaudrait de façon plus gĂ©nĂ©rale, pour le rapport que la littĂ©rature moderne entretient avec les classiques depuis la Querelle des Anciens et des Modernes, qui ne se limitait pas au genre Ă©pique. Du coup, et câest sans doute un des apports les plus stimulants de lâouvrage de CĂ©dric Chauvin, il semble bien que la rĂ©fĂ©rence Ă©pique ne renvoie parfois Ă rien dâautre quâĂ elleâmĂȘme, quâelle soit un des mots par lesquels la littĂ©rature du xxe siĂšcle se rĂ©flĂ©chit, se pense et pense ses apories, dans un lien avec lâĂ©popĂ©e parfois tĂ©nu que reflĂšte bien lâĂ©pique selon Gracq. LâĂ©popĂ©e â et on rejoint ici les enjeux des Ă©tudes Ă©piques contemporaines â ne seraitâelle pas toujours « dĂ©finie selon les besoins du prĂ©sent » ?, remarque fort justement C. Chauvin qui, Ă son tour, dĂ©gage peu Ă peu dans lâombre du paradigme moderne, une autre conception de lâĂ©pique, celle du retardement de lâaction et de lâindĂ©pendance des parties, que Goethe fut le premier Ă Ă©noncer dans une lettre Ă Schiller en 1797, avant de revenir Ă la conception classique dâune unitĂ© organique, mais que Schiller reprit et radicalisa. Dâune Ă©tonnante plasticitĂ©, le mot Ă©popĂ©e, sinon la chose, ne cesse de se transformer en son contraire, le prix Ă payer Ă©tant celui du constat rĂ©itĂ©rĂ© de la disparition de la chose : « ce fruit tardif quâest HomĂšre transgresse dĂ©jĂ les limites de lâĂ©pique », Ă©crit Emil Staiger, qui sâinscrit, comme Auerbach, dans la lignĂ©e de la conception schillĂ©rienne (citĂ© par C. Chauvin p. 294, n. 2).
16ContinĂ»ment stimulant, dâune trĂšs grande tenue dans la pensĂ©e et lâexpression5, RĂ©fĂ©rence Ă©pique et modernitĂ© devrait retenir lâattention des vingtiĂšmistes et des spĂ©cialistes dâĂ©popĂ©e, mais aussi de tous les autres, Ă qui il rappelle de façon magistrale que mĂȘme sâil rime avec passĂ©, le mot Ă©popĂ©e ne cesse de puiser et de forger son sens dans une vive actualitĂ©.

