Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 15, numéro 2
titre article
Claudine Le Blanc

Le fantÎme de la modernité

Cédric Chauvin, Référence épique et modernité, Paris : Honoré Champion, coll. « BibliothÚque de littérature générale et comparée », 2012, 356 p., EAN 9782745323439.

1Parfois suspectĂ©es d’obsolescence au mĂȘme titre que leur objet, les Ă©tudes sur l’épopĂ©e ont connu depuis une vingtaine d’annĂ©es un regain sensible de faveur, qui est restĂ© assez Ă©clatĂ© en France toutefois. Le renouveau de l’intĂ©rĂȘt pour les traditions orales, grĂące aux travaux de John Miles Foley sur l’« auralitĂ©1 », la prise en compte des traditions extra‑europĂ©ennes par un rĂ©seau tel que le REARE (RĂ©seau euro‑africain de recherches sur l’épopĂ©e) ou dans des volumes collectifs2 ont permis de remettre sur le mĂ©tier la thĂ©orie du genre dont Étiemble dĂ©plorait en 1974 dans l’article « ÉpopĂ©e » de l’Encyclopaedia Universalis l’apprĂ©hension Ă©troitement europĂ©enne. En tĂ©moigne l’intĂ©rĂȘt suscitĂ© par la notion de « travail Ă©pique » Ă©laborĂ©e par Florence Goyet3.

2ParallĂšlement Ă  cette extension gĂ©ographique et en partie grĂące Ă  ses effets, on a pu revenir sur l’idĂ©e reçue, hĂ©ritĂ©e de Hegel et relayĂ©e par Baudelaire, selon laquelle le genre Ă©pique, genre de l’enfance de l’humanitĂ©, Ă©tait un genre du passĂ© Ă©tranger Ă  la modernitĂ©. Plusieurs colloques et ouvrages se sont employĂ©s Ă  en repĂ©rer des « formes modernes4 ». Un rĂ©cent programme de littĂ©rature comparĂ©e proposĂ© Ă  l’agrĂ©gation de lettres modernes invitait Ă  trouver chez Anna Akhmatova, NĂązim Hikmet, Pablo Neruda et AimĂ© CĂ©saire une « permanence de la poĂ©sie Ă©pique ». Et, Ă  la faveur de l’usage extensif d’epic en anglais, on n’hĂ©site plus dĂ©sormais Ă  envisager certains romans comme des Ă©popĂ©es, et non comme leurs substituts bourgeois et prosaĂŻques selon la dĂ©finition hĂ©gĂ©lienne du roman, reprise par Bakhtine.

3L’originalitĂ© de la rĂ©flexion proposĂ©e par CĂ©dric Chauvin dans RĂ©fĂ©rence Ă©pique et modernitĂ©, ouvrage issu d’une thĂšse de doctorat soutenue en 2008, consiste Ă  ne pas s’inscrire d’emblĂ©e dans la remise en cause de l’acte de dĂ©cĂšs du genre, mais Ă  prendre acte, au contraire, du discours moderne sur la mort de l’épopĂ©e, en s’interrogeant du coup non sur l’éventuelle permanence de l’épopĂ©e, mais sur le maintien continu, paradoxal mais trĂšs rĂ©el, de la relation de la modernitĂ© Ă  un genre supposĂ© dĂ©passĂ©. Ce sont autant les commentaires, les rĂ©flexions sur le genre, les incessantes traductions qui sont dĂšs lors Ă  examiner, que les crĂ©ations proprement dites, la notion de rĂ©fĂ©rence venant « rassembler les diverses modalitĂ©s [
] selon lesquelles, depuis son absence, l’épopĂ©e fait retour, en France, Ă  l’époque moderne » (p. 7). En intĂ©grant Ă  son objet d’étude les Ă©tudes sur l’épopĂ©e auxquelles la sienne ne manque pas de s’ajouter, C. Chauvin ne se contente pas de dĂ©centrer la perspective habituelle en mettant l’accent sur la modernitĂ© dans son rapport Ă  l’épopĂ©e ; il conduit Ă  renverser complĂštement le point de vue : l’épopĂ©e moderne est ce dont on parle, elle n’est plus, telle l’OdyssĂ©e, le rĂ©cit paradigmatique d’un retour, elle est ce qui « fait retour », pour reprendre l’expression de C. Chauvin, qui en appelle aux ricorsi de Vico.

Le paradigme moderne

4La rĂ©flexion menĂ©e par C. Chauvin prend appui sur la réévaluation de l’épopĂ©e opĂ©rĂ©e au dĂ©but du xixe siĂšcle ; c’est Ă  celle‑ci que se consacre longuement l’introduction de l’ouvrage, riche et dense, dont on peut regretter toutefois qu’elle retarde excessivement la dĂ©finition de la modernitĂ© mentionnĂ©e dans le titre, et la mention du corpus Ă©tudiĂ© — on y reviendra. Le titre de la thĂšse,« Statuts et fonctions de la rĂ©fĂ©rence Ă©pique en France depuis la Seconde Guerre mondiale », Ă©tait Ă  cet Ă©gard plus explicite. C’est Ă  l’orĂ©e du xixe siĂšcle, rappelle l’auteur, que se trouve formulĂ©e la double proposition de la modernitĂ©, qui cristallise des tensions propres au genre Ă©pique depuis la Renaissance : la dĂ©cadence et la mort du genre (qui est une historicisation du constat rĂ©itĂ©rĂ© de ses Ă©checs, en France du moins) d’une part, sa survivance dans les formes modernes de la littĂ©rature, d’autre part, le roman notamment. Ce « paradigme moderne », selon la formule de C. Chauvin, conceptualisĂ© chez Hegel d’une façon exemplaire, est fondamentalement en tension, dialectique : c’est dans la confrontation Ă  l’étrangetĂ© de l’épique que le poĂšte moderne accomplit sa modernité ; la nouvelle historicisation du systĂšme des genres poĂ©tiques se double ainsi de rĂ©currences cycliques qui assurent la lĂ©gitimitĂ© des pratiques modernes en rĂ©pĂ©tant incessamment leur propre abolition. Au xviiie siĂšcle dĂ©jĂ , la forgerie d’Ossian/Macpherson anticipait le statut paradoxal de l’épopĂ©e moderne : l’épopĂ©e est d’avoir (supposĂ©ment) Ă©tĂ©, le poĂšte Ă©pique moderne Ɠuvre sous le masque du philologue.

5Cependant, ce n’est pas tant ce paradigme moderne, romantique, dans ses deux aspects disjoints (philologie de l’épopĂ©e ancienne, et crĂ©ation dans le registre Ă©pique) que C. Chauvin entreprend d’examiner, que la façon dont il se « brouille » (p. 45) bien plus tard, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, chez DumĂ©zil, Jaccottet et Klossowski d’une part, Giono, Gracq et Simon d’autre part. L’auteur ne manque pas de prĂ©ciser que le paradigme moderne continue d’informer la rĂ©fĂ©rence Ă©pique jusqu’à la pĂ©riode Ă©tudiĂ©e, mais le lecteur n’en est pas moins un peu gĂȘné : l’ambiguĂŻtĂ© du terme de modernitĂ©, appliquĂ© successivement au romantisme, et Ă  la seule pĂ©riode 1945‑1970, de mĂȘme que la restriction soudaine au champ littĂ©raire français, dĂ©stabilisent la dĂ©monstration : le retour sur son origine effectuĂ© dans l’introduction ne montre‑t‑il pas un paradigme moderne d’emblĂ©e en crise ? Pourquoi accorder tant d’importance dĂšs lors Ă  ce premier temps, qui fait la part belle aux thĂ©oriciens allemands, mais de façon nĂ©cessairement rapide (Hegel, Hölderlin, Schlegel, principalement lus via Peter Szondi), alors que le romantisme français est Ă  peine abordĂ©, et que sa postĂ©ritĂ© est passĂ©e sous silence, notamment les modalitĂ©s de la traduction des littĂ©ratures antiques au xixe siĂšcle ? Est‑ce Ă  dire que les auteurs choisis, de diverses façons, se positionnent par rapport au romantisme allemand ? L’épopĂ©e pour les Ă©crivains français de la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle est d’abord un hĂ©ritage scolaire, marquĂ© par les traditions françaises de l’enseignement des lettres grecques et latines. Les articulations, qui ne sont pas inexistantes (le travail de traduction d’Hölderlin par Jaccottet est bien mentionnĂ©, comme celui de Gracq sur PenthĂ©silĂ©e), demanderaient donc sans doute Ă  ĂȘtre davantage explicitĂ©es.

L’impossible philologie

6Cependant, on comprend que l’auteur n’a pas tant voulu Ă©tablir une histoire du paradigme moderne que proposer une sĂ©lection d’éclairages significatifs, et les rĂ©serves suscitĂ©es par l’historicisation dĂ©shistoricisante de l’introduction s’estompent devant la finesse et l’inventivitĂ© des analyses prĂ©sentĂ©es, chapitre aprĂšs chapitre. La premiĂšre partie, intitulĂ©e « ÉpopĂ©es du passĂ© et modernité » est de ce point de vue passionnante, par l’ampleur et la variĂ©tĂ© des corpus envisagĂ©s, de la GrĂšce Ă  l’Inde, entre essai, traduction, proses, roman. Trois auteurs de l’aprĂšs‑guerre en France sont retenus pour le rapport crucial qu’ils Ă©tablissent dans leur Ɠuvre avec une Ă©popĂ©e ancienne : DumĂ©zil et le MahĂąbhĂąrata sanskrit, Jaccottet et l’OdyssĂ©e, Klossowski et l’ÉnĂ©ide. L’ensemble est disparate : un historien des religions pour qui les textes indiens sont des documents parmi d’autres, mĂȘme s’ils jouent un rĂŽle fondamental, deux Ă©crivains ayant une activitĂ© de traducteur ; une Ă©popĂ©e indienne connue en Occident depuis la fin du xviiie siĂšcle seulement et qui n’a jamais Ă©tĂ© traduite intĂ©gralement en français, deux poĂšmes Ă©piques Ă  la source, au contraire, d’un grand pan de la littĂ©rature europĂ©enne, et pour lesquels l’auteur peut mener des analyses ponctuelles trĂšs prĂ©cises, qu’il s’agisse des discrets effets de rupture dans la traduction familiĂšre par Jaccottet de la description du jardin d’Alcinoos au chant VII de l’OdyssĂ©e (p. 91‑95), ou du jeu de pantomime auquel se livre Klossowski traduisant le commandement de Mercure, au chant IV de l’ÉnĂ©ide (p. 119‑120). À chaque fois cependant, malgrĂ© les diffĂ©rences, il s’agit pour l’écrivain moderne de « fonder sa parole propre dans la distance maĂźtrisĂ©e de l’épopĂ©e » (p. 147).

7Avec une rĂ©elle audace, C. Chauvin choisit d’ouvrir son Ă©tude de la mise en crise de la conception philologique par la synthĂšse du travail de DumĂ©zil sur le MahĂąbhĂąrata que propose en 1968 Mythe et Ă©popĂ©e. Le comparatiste, montre‑t‑il, conteste la contextualisation de la dĂ©marche philologique, mais il en reconduit le fonctionnement, puisqu’il fait de l’épopĂ©e indienne la transposition d’un matĂ©riau mythique que la comparaison avec d’autres rĂ©cits indo‑europĂ©ens permet de dĂ©gager. Or, ce faisant, il ne se contente pas de proposer une intelligibilitĂ© du poĂšme, il le donne Ă  lire : par ses rĂ©sumĂ©s, ses traductions, il le réécrit. Comme chez Macpherson le philologue cachait le poĂšte, chez DumĂ©zil la philologie fait Ɠuvre dans la continuitĂ© du travail du poĂšte premier, ou plutĂŽt du romancier, puisque pour DumĂ©zil, est roman le travail diĂ©gĂ©tique qui permet l’épopĂ©e, c’est‑à‑dire la transposition. Mythe et Ă©popĂ©e rĂ©unit les deux dimensions du paradigme moderne, le travail sur l’épopĂ©e comme document du passĂ©, la survivance de l’épique dans une Ă©criture moderne que JoĂ«l Grisward a prĂ©cisĂ©ment qualifiĂ©e d’« épique » dans son introduction Ă  la trilogie de Mythe et Ă©popĂ©e.

8Le travail de traduction des Ă©crivains apparaĂźt, lui, plus problĂ©matique : la traduction de l’OdyssĂ©e par Jaccottet en 1955 peut apparaĂźtre rĂ©trospectivement comme un adieu Ă  HomĂšre qui permet au poĂšte de dĂ©velopper sa propre poĂ©tique d’une transparente immĂ©diatetĂ© qui ne retient du poĂšme grec que sa nĂ©cessaire absence. Quant Ă  l’ÉnĂ©ide traduite par Klossowski en 1964, elle pousse, par son littĂ©ralisme, le modĂšle philologique Ă  une extrĂ©mitĂ© oĂč l’épopĂ©e dĂ©figurĂ©e ne donne Ă  lire la relation de la modernitĂ© Ă  l’épopĂ©e que dans l’exhibition de son simulacre.

9La conception philologique, dans le postulat d’une universalitĂ© des textes, se rĂ©vĂšle donc critique dans ces trois exemples empruntĂ©s aux annĂ©es 1950‑1960. Mais est‑ce si surprenant que des crĂ©ateurs la tiennent Ă  distance (et cela ne concerne‑t‑il pas de façon gĂ©nĂ©rale le mythe, les sources antiques ?) ; et est‑ce un hasard si c’est le philologue DumĂ©zil qui y trouve la fĂ©conditĂ© d’« une relation paisible » (p. 147) ? L’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des objets Ă©tudiĂ©s ne manque pas d’informer les conclusions de cette premiĂšre partie.

L’aporie romanesque

10Si chez Jaccottet et Klossowski la rĂ©fĂ©rence Ă©pique s’engloutit dans le silence de l’absentement, pour reprendre un nĂ©ologisme de l’auteur, ou d’un pur jeu de signifiants, le roman reste‑t‑il bien le lieu Ă©pique moderne, comme le veut la thĂ©orie romantique ? La seconde partie de l’ouvrage, intitulĂ©e « RĂ©fĂ©rence Ă©pique et roman moderne » se propose de rĂ©pondre Ă  la question en examinant l’Ɠuvre romanesque de Giono et de Gracq. Le propos est ici plus homogĂšne, plus tributaire des critiques aussi, mĂȘme s’il conduit Ă  une conclusion forte : chez l’un et l’autre romancier, un congĂ© est donnĂ© Ă  une premiĂšre maniĂšre marquĂ©e par la rĂ©fĂ©rence Ă©pique dont les ambiguĂŻtĂ©s obligent Ă  un dĂ©passement. Le chapitre consacrĂ© au « Roman mĂ©ta‑épique chez Jean Giono » (p. 158‑236), de loin le plus copieux de l’ouvrage, semble en constituer le cƓur : il propose une lecture trĂšs informĂ©e et fort convaincante du passage chez Giono des romans Ă©piques des annĂ©es 1930, caractĂ©risĂ©s par une poĂ©tique cosmique, aux « Chroniques » des annĂ©es 1950, passage que C. Chauvin Ă©claire par une Ă©tude attentive des textes moins connus, ou inachevĂ©s, Ă©crits pendant la guerre, les nouvelles issues du projet ruinĂ© de Chute de Constantinople, et Virgile. La rĂ©fĂ©rence Ă©pique ne disparaĂźt pas, mais en se problĂ©matisant, elle se mĂ©tamorphose : le modĂšle de l’Arioste est substituĂ© Ă  celui de Virgile, les Troyens amoureux et vagabonds reprĂ©sentent la forme gĂ©nĂ©reuse du divertissement oĂč persiste une Ă©picitĂ© Ă©purĂ©e de tout dĂ©sir de totalisation.

11Chez Gracq en revanche, dont Le Rivage des Syrtes est publiĂ© la mĂȘme annĂ©e que Le Hussard sur le toit, en 1951, la rĂ©fĂ©rence Ă  un Ă©pique redĂ©fini de façon originale sur le modĂšle du roman du Graal, comme quĂȘte mais quĂȘte hasardeuse et irrĂ©solue, cristallise la tension du romanesque gracquien, aimantĂ© par le « grand jeu » hĂ©ritĂ© de Breton dont le franchissement transgressif, mythique, de la frontiĂšre entre imaginaire et rĂ©el vient cependant s’actualiser en une fiction close sur elle‑mĂȘme et ses jeux d’échos, dans la nĂ©gation de ce qui la porte. La conjonction de trois hĂ©ritages, mĂ©diĂ©val, romantique et surrĂ©aliste, conduit en dĂ©finitive le roman gracquien au dĂ©sastre : hantĂ© dans sa premiĂšre partie par l’Iliade, comme le montre C. Chauvin dans une sĂ©rie de rapprochements lumineux, Le Rivage des Syrtes rejette pour finir la guerre hors texte sans cesser d’ĂȘtre pour autant autre chose que littĂ©rature. FantĂŽme d’épopĂ©e, le roman donne Ă  lire la fable de lui‑mĂȘme et dĂ©bouche pour Gracq sur le renoncement Ă  un genre conçu selon le paradigme Ă©pique moderne auquel succĂšdent, dans l’Ɠuvre de l’écrivain, le simple rĂ©cit, le fragment gĂ©ographique, la stase lyrique.

12Dans la conclusion de la deuxiĂšme partie, C. Chauvin trouve une confirmation de ce que Giono et Gracq montrent Ă  ses yeux de façon exemplaire, Ă  savoir le caractĂšre Ă  la fois fondateur et critique de la rĂ©fĂ©rence Ă©pique pour le roman moderne, en examinant plus rapidement dans cette perspective deux romans gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©s comme « anti‑épiques », La Route des Flandres et La Bataille de Pharsale de Claude Simon. S’ils sont bien anti‑épiques, dĂ©veloppe C. Chauvin, c’est en un refus qui est encore un discours sur l’épique, sa vacuitĂ© et celle de la littĂ©rature qui se laisse ainsi dĂ©finir.


***

13Le parcours proposĂ© par RĂ©fĂ©rence Ă©pique et modernitĂ© impressionne par sa cohĂ©rence et sa richesse. Balayant deux siĂšcles de pensĂ©e de l’épique, par la thĂ©orie mais aussi par la littĂ©rature elle‑mĂȘme, brassant de trĂšs nombreuses rĂ©fĂ©rences philosophiques et littĂ©raires, et n’hĂ©sitant pas (se plaisant mĂȘme souvent) Ă  remettre en cause certains jugements, il invite Ă  donner toute sa place Ă  ce qu’il appelle la rĂ©fĂ©rence Ă©pique, c’est‑à‑dire la relation, sous forme de hantise, de la modernitĂ© Ă  l’épopĂ©e. Par‑delĂ  la rĂ©fĂ©rence Ă  l’épopĂ©e, la rĂ©fĂ©rence Ă©pique apparaĂźt, de façon trĂšs ambitieuse, comme une clĂ© de la modernitĂ© littĂ©raire et de ses crises, qui ouvre la porte du roman contemporain et tout particuliĂšrement de la littĂ©rature de science‑fiction et de fantasy : c’est ce que suggĂšre la fin de la conclusion, mais ce serait sans doute l’objet d’un autre ouvrage entier.

14Une construction brillante de cette nature s’expose en mĂȘme temps Ă  la critique : le discours est subtil et convaincant, systĂ©matique et dialectique, mais le parcours reste arbitraire : le choix des auteurs est sĂ©lectif, et l’analyse au sein des Ɠuvres relĂšve souvent du sondage. C’est particuliĂšrement le cas pour Mythe et Ă©popĂ©e, dont l’analyse repose essentiellement sur l’analyse par DumĂ©zil du personnage de Karna ; mais de façon gĂ©nĂ©rale, quelques textes seulement sont retenus pour l’éclairage qu’ils apportent : les proses de Paysages avec figures absentes pour Jaccottet (plutĂŽt que des recueils de poĂšmes plus anciens), Les Lois de l’hospitalitĂ©, Le Bain de Diane de Klossowski, AndrĂ© Breton de Gracq. Certains s’imposent : la prĂ©face de Giono Ă  l’Iliade Ă©crite en 1949, mais pourquoi si peu sur Naissance de l’OdyssĂ©e et la veine parodique, Ă  laquelle se rattache l’Arioste, mais aussi la figure de Don Quichotte, qu’évoque aux yeux de l’auteur Aldo au dĂ©but du Rivage des Syrtes (p. 263) ? Pourquoi ne pas aborder aussi des auteurs europĂ©ens — Joyce est simplement mentionné —, allemands notamment ? MĂȘme s’il se rĂ©fĂšre comme DumĂ©zil au MahĂąbhĂąrata, Shashi Tharoor, Ă©voquĂ© dans la conclusion, s’inscrit dans une conception indienne de l’épopĂ©e qui est Ă©trangĂšre au paradigme moderne tel que le dĂ©finit l’auteur. Autant dire que si la rĂ©fĂ©rence Ă©pique apparaĂźt comme une clĂ©, c’est aussi parce qu’on fait en sorte qu’elle le soit. Deux remarques de ce point de vue peuvent ĂȘtre formulĂ©es.

15Bien souvent, le lecteur a l’impression que l’analyse vaudrait de façon plus gĂ©nĂ©rale, pour le rapport que la littĂ©rature moderne entretient avec les classiques depuis la Querelle des Anciens et des Modernes, qui ne se limitait pas au genre Ă©pique. Du coup, et c’est sans doute un des apports les plus stimulants de l’ouvrage de CĂ©dric Chauvin, il semble bien que la rĂ©fĂ©rence Ă©pique ne renvoie parfois Ă  rien d’autre qu’à elle‑mĂȘme, qu’elle soit un des mots par lesquels la littĂ©rature du xxe siĂšcle se rĂ©flĂ©chit, se pense et pense ses apories, dans un lien avec l’épopĂ©e parfois tĂ©nu que reflĂšte bien l’épique selon Gracq. L’épopĂ©e — et on rejoint ici les enjeux des Ă©tudes Ă©piques contemporaines — ne serait‑elle pas toujours « dĂ©finie selon les besoins du prĂ©sent » ?, remarque fort justement C. Chauvin qui, Ă  son tour, dĂ©gage peu Ă  peu dans l’ombre du paradigme moderne, une autre conception de l’épique, celle du retardement de l’action et de l’indĂ©pendance des parties, que Goethe fut le premier Ă  Ă©noncer dans une lettre Ă  Schiller en 1797, avant de revenir Ă  la conception classique d’une unitĂ© organique, mais que Schiller reprit et radicalisa. D’une Ă©tonnante plasticitĂ©, le mot Ă©popĂ©e, sinon la chose, ne cesse de se transformer en son contraire, le prix Ă  payer Ă©tant celui du constat rĂ©itĂ©rĂ© de la disparition de la chose : « ce fruit tardif qu’est HomĂšre transgresse dĂ©jĂ  les limites de l’épique », Ă©crit Emil Staiger, qui s’inscrit, comme Auerbach, dans la lignĂ©e de la conception schillĂ©rienne (citĂ© par C. Chauvin p. 294, n. 2).

16ContinĂ»ment stimulant, d’une trĂšs grande tenue dans la pensĂ©e et l’expression5, RĂ©fĂ©rence Ă©pique et modernitĂ© devrait retenir l’attention des vingtiĂšmistes et des spĂ©cialistes d’épopĂ©e, mais aussi de tous les autres, Ă  qui il rappelle de façon magistrale que mĂȘme s’il rime avec passĂ©, le mot Ă©popĂ©e ne cesse de puiser et de forger son sens dans une vive actualitĂ©.