Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 15, numéro 4
titre article
Thomas Penguilly

Une histoire de la silve : l’aventure d’un principe d’écriture dans les littĂ©ratures europĂ©ennes

La Silve. Histoire d’une Ă©criture libĂ©rĂ©e en Europe de l’AntiquitĂ© au XVIIIe siĂšcle, Ă©tudes rĂ©unies par Perrine Galand et Sylvie Laigneau‑Fontaine, Turnhout : Brepols, coll. « Latinitates », 2013, 731 p., EAN 9782503529929.

1Issu d’un colloque international tenu Ă  Gand en mai 2008, ce monumental ouvrage de plus de sept cents pages entend proposer l’histoire d’un genre, ou plutĂŽt d’un mode d’écriture : celui de la silve. Il s’ouvre sur une Ă©clairante mise au point introductive de Perrine Galand (« Peut‑on se repĂ©rer dans la silve ? », p. 5‑13), dont les travaux pionniers sur l’écriture silvaine font autoritĂ©1. Ce prĂ©cieux avant‑propos donne d’indispensables repĂšres historiques et thĂ©oriques, soulignant l’insaisissabilitĂ© taxinomique de la silve, qui ne se dĂ©finit ni par une thĂ©matique, ni par le vers ou la prose, ni par son Ă©nonciation, mais par une « attitude idĂ©ologique », par une vision morcelĂ©e du monde. « Partie de la poĂ©sie de circonstance, des recueils philologiques et des collections de curiositĂ©s pour aboutir Ă  l’essai autobiographique et dissident », la silve constitue, en dernier lieu, « un phĂ©nomĂšne de rĂ©sistance de l’individu aux tentations normatives de chaque Ă©poque », selon les termes mĂȘme de P. Galand. Et c’est prĂ©cisĂ©ment selon ce principe que s’organise la materia dense et variĂ©e de ce beau livre, puisqu’il suit globalement un fil chronologique : ses cinq derniĂšres parties sont successivement consacrĂ©es Ă  l’AntiquitĂ© tardive, au Moyen Âge, Ă  la Renaissance (en deux parties) et au « devenir de la silve aux xviie et xviiie siĂšcles ». En revanche, les deux premiĂšres parties dĂ©tachent certaines contributions de la chronologie : une premiĂšre (« Silua, le terme et le genre : dĂ©finitions antiques et humanistes ») prĂ©sente un cadre thĂ©orique fort utile en dĂ©but de parcours, tandis qu’une seconde est dĂ©diĂ©e aux rapports entre la silve et les arts dans l’AntiquitĂ© et Ă  la Renaissance, bien que son dĂ©tachement du fil chronologique paraisse parfois plus artificiel. À la fois Rezeptionsgeschichte des Silves de Stace dans leur riche hĂ©ritage europĂ©en et parcours Ă©rudit dans les avatars successifs d’un principe d’écriture libĂ©rĂ©e, ce livre, par son ampleur et sa richesse, nous contraint ici‑mĂȘme Ă  une certaine longueur pour tenter de rendre compte des stimulantes perspectives qu’il apporte Ă  l’histoire littĂ©raire europĂ©enne.

Avec ou sans Stace : l’écriture silvaine de l’AntiquitĂ© au Moyen Âge

2Deux contributions inaugurales, sous la plume de deux grands spĂ©cialistes de philosophie romaine, font un point trĂšs intĂ©ressant sur la sĂ©mantique du mot silua en latin, dans le prolongement d’un article du premier d’entre eux2. Partant des interprĂ©tations modernes du titre de Siluae choisi par Stace pour son recueil, qui recouvre pour certains critiques les caractĂ©ristiques d’improvisation, d’impromptu et de composition rapide de l’Ɠuvre, pour d’autres celles de variĂ©tĂ©, de confusion et de mĂ©lange correspondant au stilus remissior revendiquĂ© par le poĂšte, E. Malaspina (« La formation et l’usage du titre Siluae en latin classique », p. 17‑43) retrace la prĂ©histoire de l’emploi du mot, au singulier comme au pluriel, toujours liĂ© au problĂšme posĂ© par la traduction du mot grec hylĂš (᜕λη), rendu en latin Ă  la fois par materia et par silua. La valeur mĂ©taphorique naturelle de ce dernier terme au singulier (« forĂȘt », « grande quantité ») est bien attestĂ©e dans le vocabulaire de la rhĂ©torique, notamment chez CicĂ©ron, avec une connotation de « confusion » liĂ©e Ă  la phase de l’inuentio, tout en conservant une connotation secondaire, plus savante, par mĂ©talepse, le mot endossant des valeurs de hylĂš dont la traduction aurait logiquement dĂ» ĂȘtre materia (« matiĂšre », « sujet »). À l’époque de Stace, toujours au singulier, silua est utilisĂ© comme titre de mĂ©langes Ă©rudits, avant que Quintilien ne s’en serve pour dĂ©signer une « ébauche », un « impromptu », cas unique oĂč le terme est liĂ© Ă  la notion d’improvisation. Malaspina dĂ©montre enfin que c’est aprĂšs Stace et ses dĂ©clarations prĂ©facielles que l’on confĂšre aux Siluae ce sens d’improvisation, bien que l’idĂ©e prĂ©dominante, chez lui, demeurĂąt certainement celle de variĂ©tĂ©, de mĂ©lange. C. LĂ©vy (« Note sur l’évolution sĂ©mantique de silua, de l’époque rĂ©publicaine Ă  saint Augustin », p. 45‑56) souligne lui aussi que, si silua est employĂ© dans l’Ɠuvre rhĂ©torique de CicĂ©ron, il se trouve nĂ©anmoins exclu par l’Arpinate du champ philosophique pour traduire hylĂš, qu’il rend alors par materia/materies, un tournant s’opĂ©rant au ive siĂšcle avec Calcidius et Augustin qui confĂšrent Ă  silua le sens de « ce Ă  partir de quoi tout est fait », Ă©volution qui n’est d’ailleurs pas Ă©trangĂšre Ă  la conception que se feront les auteurs mĂ©diĂ©vaux et humanistes du sens de silua.

3Aucun article n’est proprement consacrĂ© Ă  Stace (v. 40‑96), pourtant le crĂ©ateur de ce genre d’écriture nouveau, mais l’archĂ©type de la poĂ©tique silvaine est nĂ©anmoins prĂ©sent Ă  chaque page de l’ouvrage, ou presque. PoĂšmes de circonstance relevant pour partie des codes de l’épidictique, ses Siluae (« poĂšmes‑forĂȘts »), dans lesquelles le poĂšte porte un regard tantĂŽt Ă©merveillĂ©, tantĂŽt douloureux sur son univers, « se jouent des tabous gĂ©nĂ©riques » pour « embrasser la variĂ©tĂ© du monde humain », selon les belles formules de P. Galand, en revendiquant leur inspiration « humorale » (le fameux subitus calor) comme leur nature improvisĂ©e. De ce point de vue, G. Sauron (« Deux exemples d’Ɠuvres improvisĂ©es dans le Latium et la Campanie », p. 101‑112) souligne bien le goĂ»t de la performance et de l’improvisation en tant que jeu de sociĂ©tĂ© Ă  l’Ɠuvre dans la Rome antique, en se fondant sur le cas de deux Ɠuvres : un court poĂšme en hexamĂštres improvisĂ© lors d’un banquet donnĂ© par l’empereur Domitien dans le triclinium de la villa impĂ©riale de Sperlonga, puis gravĂ© sur marbre et affichĂ© Ă  l’intĂ©rieur de la grotte naturelle qui y avait Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©e, puis une peinture ornant le biclinium de la maison d’Octavius Quartio Ă  PompĂ©i, reprĂ©sentant Pyrame et ThisbĂ© et peut‑ĂȘtre improvisĂ©e, elle aussi, Ă  l’occasion d’un banquet.

4Bien que la latinitĂ© tardive ne nous ait pas laissĂ© de compositions littĂ©raires portant le titre de Silves, l’influence du modĂšle stacien sur Ausone, Ambroise, Prudence, Claudien ou Sidoine Apollinaire et le goĂ»t pour une Ă©criture biographique qui associe franchise, spontanĂ©itĂ© et Ă©rudition Ă©taient dĂ©jĂ  des Ă©lĂ©ments bien connus. Trois contributions Ă©tudient la fortune de cette Ă©criture libĂ©rĂ©e aux ive, ve et vie siĂšcles. B. Goldlust (« L’hĂ©ritage de Stace : nature et culture dans l’écriture silvaine de la latinitĂ© tardive », p. 183‑211), dĂ©finissant la silve comme un « phĂ©nomĂšne littĂ©raire mouvant » plutĂŽt que comme une forme statique, retrouve ainsi les caractĂ©ristiques d’une Ă©criture silvaine chez quelques auteurs tardifs : une libertĂ© de ton permettant un regard critique sur le monde, liĂ© Ă  l’humeur et aux circonstances, une proximitĂ© avec d’autres genres littĂ©raires (satire, anthologie, miscellanĂ©es) et un Ă©clatement en des formes multiples qui se contaminent mutuellement, hĂ©ritage de la poikilia alexandrine. Plus prĂ©cisĂ©ment, l’article s’intĂ©resse Ă  la dialectique Ă  l’Ɠuvre dans l’écriture silvaine entre nature et culture, entre spontanĂ©itĂ© de l’écriture et modĂšles littĂ©raires. Il analyse ainsi onze lettres de Symmaque Ă  son pĂšre Avianius, soulignant la tension entre le naturel du sermo et les modĂšles culturels omniprĂ©sents, puis les Saturnales de Macrobe, ni vĂ©ritables miscellanĂ©es, car ordonnĂ©es (Ă  la diffĂ©rence des Nuits attiques d’Aulu‑Gelle), ni vĂ©ritables silves. En revanche, le cas de Sidoine Apollinaire revĂȘt une importance particuliĂšre pour notre histoire. Dans ses Carmina minora, l’évĂȘque de Clermont fait nommĂ©ment rĂ©fĂ©rence Ă  Stace dans les poĂšmes 9 et 22, qui font allusion Ă  ses Siluulae (« Silvettes ») et le prĂ©sentent comme le poĂšte favori de l’auteur. B. Goldlust distingue dans l’Ɠuvre de Sidoine les poĂšmes Ă©pigrammatiques qui Ă©voquent, par leurs descriptions et leur caractĂšre circonstanciel, la poĂ©tique silvaine (12 et 17‑21), et les « vraies Silves » (9 et 22‑24), notamment la description du Burgus de Pontius Leontius, pĂ©trie de rĂ©miniscences staciennes et se revendiquant d’une Ă©criture libĂ©rĂ©e et naturelle contre « une conception fixiste de la gĂ©nĂ©ricité ». F. E. Consolino (« Sidonio et le Siluae », p. 213‑236) se concentre quant Ă  elle sur le cas unique de Sidoine, dont l’imitation de Stace Ă©tait dĂ©jĂ  bien Ă©tablie, et Ă©tudie son rapport de filiation avec son modĂšle supposĂ©. À la lumiĂšre d’une analyse serrĂ©e des Carmina 9 et 22, elle dĂ©montre de façon convaincante que Stace est certes un modĂšle important pour Sidoine, mais certainement pas le modĂšle qui aurait inspirĂ© son recueil. Enfin, un article de V. Zarini (« L’écriture de la silve dans les poĂšmes d’Ennode », p. 237‑250) est consacrĂ© Ă  l’Ɠuvre d’Ennode de Pavie, poĂšte gallo‑romain du dĂ©but du vie siĂšcle, qui ne prĂ©sente jamais ses Carmina comme une Ɠuvre silvaine, bien qu’ils en revĂȘtent quelques traits saillants : dans les poĂšmes profanes, une affectivitĂ©, en lien avec la rhĂ©torique Ă©pidictique qui s’y trouve dĂ©ployĂ©e, mais aussi une Ă©thique propre Ă  la silve, caractĂ©risĂ©e par une leuitas qui passe par le refus des grands genres, par la briĂšvetĂ©, l’improvisation, ou encore la prĂ©ciositĂ©. V. Zarini soulĂšve Ă©galement la question de la possible « conversion » de la silve paĂŻenne dans les poĂšmes religieux, concluant Ă  l’incompatibilitĂ© de l’écriture silvaine avec la poĂ©sie religieuse non Ă©pidictique dans l’Ɠuvre d’Ennode.

5Le problĂšme du Nachleben de la silve au Moyen Âge est plus complexe encore : en effet, aprĂšs l’époque carolingienne, si les Silves de Stace ne sont plus lues, au contraire de sa ThĂ©baĂŻde et de son AchillĂ©ide, ce n’est pas le cas de ses imitateurs, en particulier de Sidoine Apollinaire, dont le carmen 22 Ă©voquĂ© plus haut devient le vĂ©ritable modĂšle mĂ©diĂ©val de la silve. Dans un bref mais stimulant article, F. Mora‑Lebrun (« Sidoine Apollinaire et BenoĂźt de Sainte‑Maure : de la silve au dit ? », p. 253‑266) se demande d’ailleurs si le Moyen Âge a pu connaĂźtre une forme d’écriture libĂ©rĂ©e pouvant s’apparenter Ă  la silve et formule la sĂ©duisante hypothĂšse qu’il pourrait s’agir du « dit ». Dans le prologue de son Roman de Troie (v. 1165), BenoĂźt de Sainte‑Maure revendique en effet l’insertion dans son rĂ©cit d’ekphraseis digressives (« aucun buen dit »), marques du « style gemmé » cher Ă  Sidoine Apollinaire, Ă©crivain trĂšs apprĂ©ciĂ© au xiie siĂšcle et considĂ©rĂ© comme un maĂźtre de l’amplificatio descriptive dans les arts poĂ©tiques mĂ©diĂ©vaux. Si le « dit » selon BenoĂźt de Sainte‑Maure ne peut se rĂ©duire Ă  la silve, cette derniĂšre a pu constituer l’un des modĂšles de ces digressions et, plus largement, du « dit », qui devient un genre autonome au xiiie siĂšcle et se caractĂ©rise par sa forme versifiĂ©e, son exigence de briĂšvetĂ© et une « prise en charge explicite par le “je” de l’écrivain ». A. Lamy (« Silua Siluestris. La matiĂšre d’une Ă©criture silvaine dans la Cosmographia de Bernard Silvestre », p. 267‑287) analyse quant Ă  elle le prosimĂštre Cosmographia, composĂ© vers 1148 par Bernard Silvestre Ă  l’imitation de la Consolation de Philosophie de BoĂšce, et dans lequel Silua est une allĂ©gorie de la matiĂšre premiĂšre, sans ordre ni forme, Ă  l’origine de la dĂ©construction du mythe de la crĂ©ation par le biais de l’intrusion de commentaires philosophiques au sein du mythe, de rĂ©pertoires encyclopĂ©diques au sein de l’écriture versifiĂ©e, ou de l’auteur lui‑mĂȘme dans son texte. L’article repĂšre ainsi des marqueurs de la poĂ©tique silvaine dans une Ă©criture du foisonnement qui cherche Ă  dĂ©peindre la totalitĂ© du monde, dans un mĂ©lange de voix, de styles et de mĂštres et dans une Ă©nonciation polyphonique. Pour F. RouillĂ© (« Le goĂ»t pour l’obscuritĂ© dans l’épopĂ©e latine du xiie siĂšcle, un avatar mĂ©diĂ©val de l’écriture de la silve ? », p. 289‑313), cette Ɠuvre de Bernard Silvestre pourrait justement ĂȘtre le chaĂźnon manquant de cette histoire de l’écriture silvaine au Moyen Âge. Étudiant quelques Ă©popĂ©es latines composĂ©es entre 1178 et 1188 (l’Alexandre de Gautier de ChĂątillon, l’Iliade de Joseph d’Exeter, l’Anticlaudianus d’Alain de Lille et l’Architrenius de Jean de Garlande), il montre que l’on peut trouver des traces des gemmea pratea siluularum de Sidoine dans l’épopĂ©e mĂ©diĂ©vale latine, dans le « style gemmé » et le mĂ©lange des genres (temperamentum) qui incorpore aux Ă©clats Ă©piques les raffinements dĂ©licats de la silve. En cela, l’écriture gemmĂ©e hĂ©ritĂ©e de Sidoine est liĂ©e Ă  l’obscuritĂ© poĂ©tique, via la thĂ©orie de l’integumentum, empruntĂ©e au Commentaire sur le Songe de Scipion de Macrobe, de l’allĂ©gorie qui cache sous le voile de la fable l’enseignement de la vĂ©ritĂ©. Les poĂštes Ă©piques mĂ©dio‑latins ont donc « songé » aux silves staciennes non pas en tant que genre, mais en tant que stilus gemmeus qu’ils ont pu intĂ©grer Ă  leur poĂ©tique de l’integumentum destinĂ©e Ă  voiler le sens philosophique profond de leurs textes, influence imaginaire dont on peut retrouver le fil jusque chez Dante et sa Divine ComĂ©die.

Le retour de Stace : commentaires humanistes & modélisations théoriques

6C’est seulement en 1417 que Poggio Bracciolini dĂ©couvre, Ă  l’occasion du Concile de Constance, un manuscrit des Silves de Stace qu’il fait immĂ©diatement expĂ©dier en Italie. Cependant, le texte circule peu, du moins avant la mort du Pogge, en 1459, et l’édition princeps du grand Ɠuvre de Stace, qui date seulement de 1472. G. Abbamonte (« La ricezione della silva di Stazio sulla villa Sorrentina di Pollio Felice nei commentari umanistici », p. 337‑372) livre une contribution tout Ă  fait remarquable, qui se fonde sur le cas de la piĂšce consacrĂ©e par Stace Ă  la villa sorrentine de son ami et patronus Pollius Felix (Silves, 2, 2). Partant des tendances actuelles de la critique, l’auteur constate que celle‑ci s’est surtout concentrĂ©e sur deux problĂšmes littĂ©raires — celui de la poĂ©tique de l’ekphrasis en vers et celui de l’aspect Ă©thique qui affleure dans la mise en scĂšne du propriĂ©taire de la villa — ainsi que sur les problĂšmes liĂ©s aux realia gĂ©ographiques ou mythologiques et Ă  l’établissement du texte lui‑mĂȘme. Une comparaison prĂ©cise entre le commentaire du vĂ©ronais Domizio Calderini, publiĂ© en 1475, et celui d’Ange Politien, datant de 1480 mais demeurĂ© inĂ©dit jusqu’en 1978, permet de rĂ©habiliter le travail de Calderini, plus proche finalement des exĂ©gĂštes modernes de Stace que le grand Politien, dont le commentaire, rĂ©digĂ© en rĂ©action (souvent polĂ©mique) Ă  celui de son prĂ©dĂ©cesseur, se rĂ©vĂšle ĂȘtre bien souvent une version rĂ©duite et simplifiĂ©e de celui de Calderini, qui a le mĂ©rite de proposer des introductions gĂ©nĂ©rales et des interprĂ©tations d’ensemble. Leur diffĂ©rence d’approche est notamment sise dans le fait que Calderini veut transmettre une interprĂ©tation des poĂšmes de Stace, tandis que Politien cherche Ă  faire montre d’érudition et Ă©vacue, de fait, les problĂšmes proprement littĂ©raires ou rhĂ©toriques. Cela donne l’occasion Ă  G. Abbamonte de retracer l’histoire du commentaire humaniste des Silves de Stace, qui dĂ©bute dans les annĂ©es 1460‑1470 Ă  Rome, autour du cardinal Bessarion et de Pomponio Leto, et de souligner que la mĂ©thodologie du commentaire de Calderini doit beaucoup au travail rĂ©alisĂ© Ă  cette Ă©poque par NiccolĂČ Perotti. Plus tard, le cĂ©lĂšbre philologue calabrais Aulo Giano Parrasio, Ă©lĂšve Ă  Naples de Francesco Pucci, lui‑mĂȘme ancien Ă©lĂšve de Politien, s’est beaucoup intĂ©ressĂ© Ă  son tour Ă  l’Ɠuvre de Stace et la mĂ©thode de son commentaire signale la dette contractĂ©e Ă  la fois auprĂšs de Calderini et auprĂšs de Politien : cette double influence apparaĂźt nettement dans la mise en page d’un manuscrit des Silves annotĂ© par Parrasio, qui sĂ©pare bien les remarques Ă©rudites de l’analyse stylistique et rhĂ©torique. D. Coppini (« Calderini, Poliziano et il subitus calor di Stazio », p. 317‑335) s’intĂ©resse en revanche aux positions de Calderini et Politien sur le genre et sur le rapport entre le subitus calor stacien et la thĂ©orisation humaniste du furor poĂ©tique. À cet Ă©gard, elle remarque elle aussi que les deux philologues relĂšvent dans l’Ɠuvre de Stace les mĂȘmes caractĂ©ristiques : le style Ă©levĂ©, les sujets variĂ©s et la prĂ©ciositĂ© culturelle. Du point de vue de l’inspiration, Calderini fait coĂŻncider l’inspiration stacienne avec le furor poeticus, mais pointe une diffĂ©rence : pour lui, la silve se distingue des autres genres en ce que le furor se traduit par un subitus calor, par une inspiration improvisĂ©e et naturelle qui ne s’étend pas au‑delĂ  d’un certain nombre de vers et que la silve est le fruit non de l’ars du poĂšte, mais de son ingenium, ce qui rend les Silves de Stace supĂ©rieures Ă  ses productions Ă©piques. À cela souscrit Ă©galement Politien, qui y ajoute l’idĂ©e d’un transfert du furor poĂ©tique sur le lecteur comme sur le commentateur, un aspect que l’on retrouve aussi dans sa propre silve Nutricia.

7À ces deux prĂ©cieuses contributions s’ajoutent deux articles consacrĂ©s aux silves dans l’érudition humaniste. A. Maranini (« Silua est plena eruditionis et indiga interpretationis. Quand l’interprĂšte de la silua ne satisfait pas les oreilles des Ă©rudits », p. 373‑416) retrace la tradition encyclopĂ©dique du xvie siĂšcle sur le sens de silua, examinant notamment les rapports qu’entretient le genre avec les miscellanĂ©es. Un article en espagnol de F. GonzĂĄlez Vega (« ForĂȘts cultivĂ©es : les Siluae morales de Josse Bade et la prĂ©histoire de l’essai moderne », p. 417‑435) se concentre sur le cas particulier des Siluae morales cum interpretatione de l’imprimeur Josse Bade (1492), qui se situent Ă  la fois dans la tradition de la silve politianesque et dans celle de la premiĂšre centurie des Miscellanea de l’humaniste florentin (1489). Anthologie de vers antiques, mĂ©diĂ©vaux et modernes en latin destinĂ©e Ă  la jeunesse, ces Siluae mĂ©langent vers (dans les textes choisis) et prose (dans le commentaire paraphrastique qui leur est adjoint), mais instaurent Ă©galement, par le biais d’un commentaire « familiariter expositum », une intimitĂ© discursive entre lecteur et commentateur.

8D’autre part, deux riches articles figurant au dĂ©but du volume font le point sur la maniĂšre dont les arts poĂ©tiques humanistes ont apprĂ©hendĂ© le « genre » insaisissable de la silve. V. Leroux (« Le genre de la silve dans les premiĂšres poĂ©tiques humanistes, de Fonzio Ă  Minturno », p. 57‑78) explique admirablement comment les premiers poĂ©ticiens humanistes ont interprĂ©tĂ© la silve, en distinguant trois phases successives. Les premiers commentateurs se rĂ©fĂšrent toujours Ă  l’Ɠuvre de Stace et dĂ©finissent la silve comme un « genre d’écriture », tels Perotti ou Calderini, ce dernier l’associant Ă  la grandeur hĂ©roĂŻque, Ă  la variĂ©tĂ© et Ă  l’érudition. Politien, quant Ă  lui, insiste sur sa libre composition, sur sa longueur mĂ©diane qui la distingue de la breuitas de l’épigramme, sur son ornatus et sur le brouillage des normes gĂ©nĂ©riques. Que ce soit dans les arts poĂ©tiques de Bartolommeo Fonzio (1490‑1492), qui la lie au genre hĂ©roĂŻque avec lequel elle partage l’hexamĂštre et l’ornatus, de Pietro Crinito (1505), qui relĂšve particuliĂšrement son caractĂšre Ă©thique, ou de Lilio Gregorio Giraldi (1545), qui insiste plutĂŽt sur son caractĂšre autobiographique, la silve demeure indissociable du modĂšle stacien. Contrairement aux hĂ©ritiers de Politien, une deuxiĂšme tendance, reprĂ©sentĂ©e par les poĂ©tiques de Marco Girolamo Vida (1510) et de Jacques Dubois (1516), ne cite ni Stace ni la silve, bien que l’on puisse isoler chez Dubois la dĂ©fense d’une Ă©criture du thaumaston et de la uarietas, ou, chez Vida, l’éloge de l’individualitĂ©, de la spontanĂ©itĂ© et de la remissio, caractĂ©ristiques de la silve stacienne s’il en est. Enfin, une troisiĂšme tendance est reprĂ©sentĂ©e par les poĂ©ticiens qui cherchent Ă  intĂ©grer la silve dans une classification des genres et Ă  rĂ©flĂ©chir sur la question de l’intergĂ©nĂ©ricité : Joachim von Watt (1518) ne l’apparente plus Ă  l’épopĂ©e, mais Ă  l’épigramme, tandis que Francesco Robortello (1548) la rapproche davantage des satires et des Ă©pĂźtres horatiennes. Antonio Minturno (1559), enfin, n’y voit pas un genre singulier (singulare genus), mais un mode d’écriture liĂ© aux circonstances, un « genre‑non genre », Ă  la maniĂšre de Politien, tout en la ravalant au rang d’essai prĂ©paratoire et de genre mĂ©diocre. Dans la lignĂ©e de cette mise au point, G. Vogt‑Spira (« Cum igitur afflari possis ad meditandam syluam. Julius Caesar Scaliger und das Gattungsproblem der Silve », p. 79‑97) s’intĂ©resse au cas particulier des Poetices libri septem de Jules‑CĂ©sar Scaliger (1561), l’opus magnum de la thĂ©orie poĂ©tique humaniste. DĂ©finies comme des poematia subito excussa calore, les silves posent un dĂ©fi au cadre normatif de la thĂ©orie poĂ©tique de Scaliger, qui affirme l’essence panĂ©gyrique de la silve tout en la dĂ©clinant en sous‑genres correspondant aux circonstances de sa composition (epithalamium, propempticon
) et dont il peut, dĂšs lors, prĂ©senter les rĂšgles en fonction de chaque occasion, s’inspirant pour ce faire des textes grecs de MĂ©nandre le RhĂ©teur. Mais c’est aussi le fait que la silve fasse de la vie et de ses circonstances sa propre materia qui explique cette rĂ©sistance Ă  entrer dans la norme taxinomique scaligĂ©rienne.

Variations silvaines en tous genres dans l’Europe de la Renaissance

9Une grande partie des contributions du volume examine ensuite l’influence diffuse que la silve, du fait de sa plasticitĂ© gĂ©nĂ©rique, a pu avoir sur d’autres genres littĂ©raires, par le biais d’études de cas prĂ©cis. H. Casanova‑Robin (« Silve et bucolique : dialogue des genres et Ă©criture de soi chez Giovanni Pontano et les poĂštes napolitains de la fin du Quattrocento », p. 439‑461) explore ainsi la permĂ©abilitĂ© de la silve au genre pastoral, avec lequel elle a de nombreux points communs : la bucolique est en effet un genre humble, fondĂ© sur un style simple qui n’est pas sans rappeler le stilus remissior stacien, ainsi que sur le mĂ©lange des genres (temperamentum). Se concentrant sur le milieu napolitain de la fin du Quattrocento, l’article explore brillamment ce phĂ©nomĂšne de « dialogue des genres », liĂ© au fait que la bucolique napolitaine s’inscrit Ă©galement dans la tradition stacienne. C’est aussi un espace d’expĂ©rimentation poĂ©tique dont H. Casanova‑Robin retrouve les prĂ©mices dans les Ɠuvres du ferrarais Matteo Boiardo (1463‑1464), du florentin Naldo Naldi (1460‑1465), et surtout dans les Ă©glogues pontaniennes Acon et Coryle (1463‑1464), lieu du uarius cantus et de l’hybriditĂ© gĂ©nĂ©rique. D’autre part, l’importance accordĂ©e Ă  la phantasia et au travail sur la reprĂ©sentation du paysage donne lieu au dĂ©veloppement d’une vĂ©ritable « topo‑mythologie » napolitaine, surtout sensible chez Pontano et Sannazar. Enfin, l’écriture de l’intime Ă  l’Ɠuvre dans la bucolique, qui voit une dimension affective, voire onirique, colorer la reprĂ©sentation des perceptions personnelles, en fait un nouveau point de rencontre avec l’écriture silvaine.

10Étudiant les nombreux recueils de silves publiĂ©s en France dans les annĂ©es 1500‑1520, S. Provini (« La silve entre Ă©pos et Ă©loge pendant les premiĂšres Guerres d’Italie », p. 463‑489) s’efforce quant Ă  elle de dĂ©finir un genre de la silve hĂ©roĂŻque, composĂ© en rĂ©ponse Ă  des sujets et Ă  des conditions d’écriture qui se prĂȘtent mal Ă  la composition de grandes Ɠuvres Ă©piques. AprĂšs avoir remarquablement retracĂ© l’histoire de la diffusion de cette mode dans les milieux humanistes parisiens, liĂ©e Ă  une influence italienne trĂšs nette qui transmet l’hĂ©ritage de la poĂ©tique de Politien (Fausto Andrelini, JĂ©rĂŽme AlĂ©andre, Quinziano Stoa, Josse Bade
), l’article Ă©tudie prĂ©cisĂ©ment les cas de quelques silves publiĂ©es Ă  l’occasion de victoires du roi de France en Italie. MalgrĂ© des diffĂ©rences, un mode d’écriture silvaine se dessine clairement dans les Ɠuvres Ă©tudiĂ©es, caractĂ©risĂ© par une mĂȘme forme d’inspiration dictĂ©e par un sentiment patriotique ainsi que par la mise en Ɠuvre d’une riche Ă©rudition et d’une imitation variĂ©e. Cette Ă©criture libĂ©rĂ©e des normes stylistiques et gĂ©nĂ©riques, qui laisse place Ă  la subjectivitĂ© auctoriale, offrait donc, face au grand genre de l’épopĂ©e, une voie possible pour une Ă©criture rapide, sous la pression des circonstances.

11Deux contributions s’intĂ©ressent Ă©galement aux liens entretenus par la silve avec l’épigramme, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©s par certains poĂ©ticiens humanistes. S. Laigneau‑Fontaine (« Nicolas Bourbon, Ferraria – Nugae : de la silve Ă  l’épigramme, mutations et convergences », p. 491‑508) prĂ©sente une Ă©tude de cas dĂ©diĂ©e aux rapports entre le recueil Ă©pigrammatique de Nicolas Bourbon, intitulĂ© Nugae (1530‑1533), et la silve Ferraria, publiĂ©e au sein du recueil des Nugae et consacrĂ©e aux forges dont le pĂšre du poĂšte Ă©tait le propriĂ©taire. Les dĂ©clarations prĂ©facielles de Bourbon soulignent le caractĂšre humble des deux genres, la dimension ludique de l’écriture Ă©pigrammatique, qui fait Ă©cho aux praelusiones staciennes, l’improvisation revendiquĂ©e pour certaines Ă©pigrammes, qui rappelle la spontanĂ©itĂ© de la composition de la silve (nommĂ©e tumultuaria descriptio en 1530). De mĂȘme, l’esthĂ©tique de la bigarrure, qui caractĂ©rise l’épigramme et qui se rĂ©alise dans le cadre du recueil, se retrouve dans la silve, Ɠuvre « patchwork » tout en ruptures et dissonances, mais qui se rĂ©alise, elle, Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de la piĂšce, poussant en quelque sorte Ă  leur paroxysme les critĂšres dĂ©finitoires de l’épigramme. La contribution de C. Langlois‑PĂ©zeret (« Épigramme lyonnaise et lyrisme inspiré », p. 509‑523) porte elle aussi sur la renaissance de l’épigramme en France, en particulier Ă  Lyon, revival qui n’est pas sans rapports avec la poĂ©tique de la silve. Soulignant la variĂ©tĂ©, la recherche du naturel, le dĂ©passement des genres et la spontanĂ©itĂ© Ă  l’Ɠuvre dans le genre Ă©pigrammatique, elle relie ces Ă©lĂ©ments Ă  la question du « lyrisme inspiré », qui mime la composition spontanĂ©e et l’enthousiasme hĂ©ritĂ© de la doctrine nĂ©o‑platonicienne. Empruntant ses exemples aux recueils de Nicolas Bourbon, de Jean Visagier (1536‑1538), d’Étienne Dolet (1538), de Gilbert Ducher (1538), de ScĂ©vole de Sainte-Marthe et de ScĂšve, l’article montre bien que l’épigramme se fait, dans le Lyon du dĂ©but du xvie siĂšcle, le « rĂ©ceptacle du lyrisme inspiré » liĂ© Ă  la poĂ©tique de la silve.

12G. H. Tucker (« La poĂ©tique du centon, une poĂ©tique de la silve ? », p. 525‑564) examine les Centones ex Virgilio (1555) de Lelio Capilupi, poĂšmes de circonstance pseudo‑virgiliens ancrĂ©s dans la vie de la cour pontificale, et relĂšve d’importantes coĂŻncidences Ă  la fois formelles, rhĂ©toriques et esthĂ©tiques entre ces deux genres mineurs, en particulier leur ancrage dans la circonstance, leur caractĂšre fragmentaire, bigarrĂ©, impromptu, liĂ© Ă  la variĂ©tĂ© et au jeu poĂ©tique. P. Ford (« George Buchanan et le concept de la silve », p. 565‑575) explore en dĂ©tail les sept compositions portant le titre de Silves dans l’Ɠuvre poĂ©tique de George Buchanan, composĂ©es entre 1539 et 1564, mais publiĂ©es seulement en 1567. Cet examen rĂ©vĂšle que, pour le poĂšte Ă©cossais, la silve est un poĂšme en hexamĂštres dactyliques, Ă  dominante Ă©pidictique, rĂ©digĂ©e dans un style Ă©rudit, et dont la composition est liĂ©e Ă  des occasions ou des Ă©vĂ©nements particuliers et variĂ©s. J. Nassichuk (« Les silves polĂ©miques de LĂ©ger Duchesne », p. 577‑600) dĂ©montre lui aussi les potentialitĂ©s multiples de l’écriture silvaine, certes liĂ©e Ă  l’occasion, mais offrant au poĂšte un espace de libertĂ© et une rĂ©elle richesse discursive. Le professeur de latin LĂ©ger Duchesne, catholique et anti‑calviniste virulent Ă  l’époque oĂč font rage les guerres de religion, nous a laissĂ©, outre une Praefatio aux Silves de Stace, deux silves polĂ©miques : une Silve parĂ©nĂ©tique adressĂ©e au roi Charles ix au moment de la paix de Longjumeau (1568) pour s’élever contre la pluralitĂ© religieuse et appeler le roi Ă  prĂ©fĂ©rer Ă  une paix temporaire une guerre pouvant conduire Ă  une paix durable, ainsi qu’une Silve cĂ©lĂ©brant l’assassinat de l’amiral de Coligny (1572), quelques mois aprĂšs les massacres de la Saint‑BarthĂ©lĂ©my, et encourageant le roi Ă  parachever la destruction des calvinistes. Cette fois, la silve se rĂ©vĂšle un genre propice au dĂ©veloppement d’un discours polĂ©mique, violemment partisan, mettant en Ɠuvre une poĂ©tique non seulement Ă©pidictique ou dĂ©monstrative, mais Ă©galement dĂ©libĂ©rative. Enfin, H. J. Van Dam (« Batavian Woods : Siluae in the Low Countries from 1500 to 1650 », p. 601‑624) examine les recueils comprenant des silves publiĂ©es en Belgique et aux Pays‑Bas entre 1497 et 1650, notant que, sur ces vingt‑huit volumes, vingt‑et‑un ont significativement Ă©tĂ© composĂ©s aprĂšs la publication des Poetices libri septem de Jules‑CĂ©sar Scaliger (1561) et aprĂšs la fondation de l’universitĂ© de Leyde. L’article prĂ©sente un classement typologique de ces diffĂ©rentes silves, distinguant les poĂšmes relativement longs portant le titre de Silua au singulier, dans la tradition politianesque, les recueils anthologiques ayant pour titre Silua au singulier (Silua Odarum, par exemple) et les recueils ayant pour titre Siluae au pluriel, qui sont gĂ©nĂ©ralement de longs poĂšmes de circonstance en hexamĂštres. À cet Ă©gard, si l’on trouve par exemple dans les Silves de Jean Second toutes sortes de poĂšmes courts inclassables par ailleurs, Ă  partir de l’époque de Daniel Heinsius et Hugo Grotius, la « silve batave » Ă©volue vers une imitation plus sophistiquĂ©e et plus formelle des modĂšles anciens, trĂšs diffĂ©rente des silves italiennes ou françaises.

13Trois articles prennent par ailleurs pour objet les rapports entre la silve et d’autres arts. L. Scarparo‑Coutier (« La silve comme outil de construction de l’identitĂ© artistique, dynastique et territoriale Ă  la Renaissance : l’exemple des Silves de Stace Ă  Naples », p. 113‑130) souligne ainsi que la dimension descriptive et Ă©pidictique de la silve stacienne offrait aux poĂštes comme aux artistes l’opportunitĂ© de produire une image de l’identitĂ© politique, territoriale et artistique d’un territoire donnĂ©, se concentrant dans sa contribution sur le cas du Royaume de Naples Ă  partir du rĂšgne d’Alphonse d’Aragon. Elle relĂšve par exemple l’ancrage de la silve dans l’espace et son lien avec la rhĂ©torique de l’éloge et la pratique de l’ekphrasis, puis Ă©tudie les cas de l’arc de triomphe du Castel Nuovo, vĂ©ritable manifeste de l’art officiel du royaume, et de la mythification du territoire Ă  l’Ɠuvre dans la figure de la nymphe ParthĂ©nope. Émilie SĂ©ris (« La silve Ă  la Renaissance : un modĂšle pour les peintres et les sculpteurs ? », p. 131‑155), Ă©galement auteur d’un exercice d’écriture silvaine contemporaine publiĂ© en appendice de l’ouvrage, dĂ©die une dĂ©monstration solidement argumentĂ©e et convaincante au De sculptura (1504) de Pomponius Gauricus, prouvant que ce grand lecteur de Stace, lui‑mĂȘme auteur de silves, a dĂ©veloppĂ© une thĂ©orie de l’ars sculptoria qui s’apparente Ă  l’ars poetica de la silve, notamment par la place accordĂ©e dans le De sculptura aux circonstances, Ă  la phantasia, Ă  l’innutrition poĂ©tique, Ă  l’ornementation et Ă  la blanda uarietas. Enfin, C. Deutsch (« La selva musicale comme compendium stylistique dans l’Italie du Seicento », p. 157‑180) s’intĂ©resse Ă  la mode de la selva dans la musique italienne du xviie siĂšcle, partant de la Selva di varia ricreatione (1590) d’Orazio Vecchi, premiĂšre transposition musicale de la silve littĂ©raire en Italie, puis examinant avec prĂ©cision les caractĂ©ristiques de ces silves musicales, peu nombreuses et principalement publiĂ©es entre 1590 et 1664, notamment leur hybriditĂ© gĂ©nĂ©rique et leur variĂ©tĂ©.

Derniers feux de la silve, du Siglo de Oro à l’essayistique allemande

14À l’issue de cette promenade dans les denses siluae de la Renaissance, qui dĂ©bordent parfois sur celles de l’Âge classique, l’on pourrait croire Ă  une disparition de l’écriture silvaine Ă  l’issue de la pĂ©riode qui lui a rendu le plus bel hommage. Trois articles explorent cependant l’Afterlife de la silve du xviie au xixe siĂšcle. R. Cacho Casal (« Quevedo y Marino entre las estrellas », p. 627‑656) nous entraĂźne dans la poĂ©sie espagnole du Siglo de Oro et rappelle que le terme de « silve » dĂ©signe alors Ă  la fois une forme mĂ©trique, combinaison libre d’heptasyllabes et d’hendĂ©casyllabes ouverte aux modĂšles humanistes des xve et xvie siĂšcles, et un genre littĂ©raire inspirĂ© du modĂšle stacien comme des miscellanĂ©es Ă  la maniĂšre de la Silva de varia lecciĂłn de Pedro MexĂ­a (1540). L’article Ă©tudie plus particuliĂšrement l’Himno a las estrellas de Francisco de Quevedo, partie d’un groupe de silves composĂ©es au dĂ©but du xviie siĂšcle, mais publiĂ©es seulement en 1670. Principalement inspirĂ© de l’Inno alle stelle de Giambattista Marino (1608), il mĂȘle dans la libertĂ© de la silve la tradition de l’hymne Ă  celle de la lyrique amoureuse, la poĂ©sie nĂ©o‑latine Ă  celle de Stace, le pĂ©trarquisme au nĂ©o‑platonisme, les modĂšles de la PlĂ©iade Ă  ceux de GĂłngora ou Marino, en une vĂ©ritable mosaĂŻque poĂ©tique qui fait de la silve l’une des formes les plus innovatrices de la poĂ©sie baroque.

15En Grande‑Bretagne, le devenir de la silve est plus « curieux », selon F. De Bruyn (« The Afterlife of the Silua in the Seventeenth and Eighteenth Century », p. 657‑688) : se posant la question de la disparition soudaine du genre au dĂ©but du xviiie siĂšcle, alors mĂȘme que l’influence des classiques demeurait prĂ©gnante sur les poĂštes vernaculaires et que la poĂ©sie latine Ă©tait encore prospĂšre, l’auteur Ă©tudie avec prĂ©cision les mutations de la silve dans la littĂ©rature anglaise, de Francis Bacon Ă  Dryden, en passant par Ben Jonson et Milton, dans des ouvrages en prose comme en vers toujours caractĂ©risĂ©s par leur grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©. En dĂ©pit de sa mallĂ©abilitĂ©, la silve se voit finalement renommĂ©e, combinĂ©e Ă  d’autres genres ou subsumĂ©e par de nouvelles formes d’écriture, comme le journal savant ou le magazine.

16In fine, un bel article de W. Adam (« Les silves en prose et l’essayistique allemande », p. 689‑716) retrace la tradition des WĂ€lder allemands, en partant des Kritische WĂ€lder du jeune Herder (1769), le prototype de l’essai‑silve, qui se revendique de la tradition des Ă©crits de circonstance en prose dĂ©finis par Quintilien. Soulignant son refus des normes et des rĂšgles, en art comme en philosophie, revendiquant la spontanĂ©itĂ© comme signe caractĂ©ristique du gĂ©nie ainsi qu’une esthĂ©tique de l’esquisse, Herder constituera Ă  son tour le modĂšle des Altdeutsche WĂ€lder (1813‑1816) des frĂšres Grimm, revue dans laquelle les fondateurs de la philologie allemande peuvent publier les premiers rĂ©sultats de leurs recherches, prĂ©sentĂ©s comme des efforts provisoires, sous le signe de la variĂ©tĂ©, ou encore des Kritische WĂ€lder de Theodor Mundt (1833). L’article – et l’ouvrage – s’achĂšve sur l’examen de deux Kritische WĂ€lder publiĂ©s dans les annĂ©es 1970, preuve s’il en est que la silve n’avait jamais rĂ©ellement disparu du paysage littĂ©raire europĂ©en depuis les vers latins de P. Papinius Statius.


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17ComposĂ© avec beaucoup de soin et fort agrĂ©ablement prĂ©sentĂ©3, ce volume constitue dĂ©sormais l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence indispensable Ă  qui veut Ă©tudier les caractĂ©ristiques de ce genre littĂ©raire qui n’en est pas vraiment un et ses avatars dans la culture europĂ©enne. On regrettera cependant trĂšs vivement l’absence d’index nominum et d’index locorum, utile appendice qu’aurait mĂ©ritĂ© un livre aussi dense et variĂ© et qui en eĂ»t facilitĂ© la consultation. De mĂȘme, si la prĂ©sence Ă  la fin de chaque article d’une bibliographie est bienvenue, peut‑ĂȘtre eĂ»t‑il Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable d’établir une bibliographie raisonnĂ©e en fin d’ouvrage, faisant la part des sources et de la littĂ©rature secondaire. Mais cela n’enlĂšve rien Ă  ce prĂ©cieux ouvrage qui intĂ©ressera Ă  la fois ceux qui Ă©tudient la littĂ©rature latine dans toutes ses dimensions spatiales et temporelles comme ceux qui souhaitent dĂ©couvrir un aspect mĂ©connu des racines anciennes de la littĂ©rature europĂ©enne.