Ces livres qui se lisent Ă genoux
1Jâai lu avec intĂ©rĂȘt et plaisir ce recueil dâarticles, dont plusieurs sont dâune grande Ă©rudition. Il brosse un tableau dâensemble, abordant avec cohĂ©rence les diffĂ©rentes questions que soulĂšve la poĂ©sie religieuse : du sonnet, au quatrain, Ă lâĂ©pigramme, Ă la tragĂ©die ; de la poĂ©sie française, Ă la poĂ©sie espagnole, Ă la poĂ©sie nĂ©o-latine ; de la bibliothĂšque dâHenri III au catalogue dâAbel LâAngelier ; du vers, Ă la prose, Ă lâemblĂšme ; de la piĂ©tĂ© Ă la sociabilité ; enfin du lectorat au lecteur idĂ©al ou virtuel.
2Jacqueline Boucher signe la premiĂšre contribution : « La rĂ©ception par Henri III de la poĂ©sie religieuse ». Elle examine la bibliothĂšque du roi, si faible soit la partie des livres quâil possĂ©dĂąt qui soit parvenue jusquâĂ nous. On y trouve dâabord Desportes qui, en bon courtisan, ayant observĂ© la piĂ©tĂ© du roi, fait preuve de ce quâon peut appeler un arrivisme dĂ©vot. On y trouve encore La Muse chestienne (1582), recueil de piĂšces spirituelles des poĂštes de la PlĂ©iade, qui insistent sur le repentir et les appels Ă la misĂ©ricorde divine. On trouve la mĂȘme inspiration chez SĂ©guier, Bertaut, Habert. Et chez Malherbe, quittant sa Provence natale pour offrir au roi Les Larmes de saint Pierre (1587). Lâouvrage sâouvre donc sur un excellent portrait de la poĂ©sie religieuse, vue par le dernier des Valois. Le trait principal en est la traduction et la paraphrase des psaumes, dâabord exploitĂ©s par la RĂ©forme, mais repris par la Contre-RĂ©forme avec un Ă©gal succĂšs.
3Yvonne BĂ©langer Ă©tudie « Les piĂšces liminaires des poĂ©sies de Du Bartas », qui permettent de cerner de prĂšs les publics visĂ©s. On trouve, sous forme dâencadrĂ©s, les listes des piĂšces liminaires des principales Ă©ditions. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâĆuvre reçut un « accueil ĆcumĂ©nique ». Catholiques et rĂ©formĂ©s se mĂȘlent pour rendre hommage au poĂšte. Sauf dans lâĂ©dition de 1585, donnĂ©e par ThĂ©venin, qui sâadresse Ă un public tout catholique.
4Câest dâun autre point de vue, celui du libraire-Ă©diteur, que Jean Balsamo tente de dĂ©finir un lecteur idĂ©al.  Il Ă©tudie « La poĂ©sie religieuse dans le catalogue LâAngelier (1574-1620) ». Or, malgrĂ© la vogue de ce genre littĂ©raire, le libraire reste rĂ©ticent. Aucune politique Ă©ditoriale, mais seulement du cas par cas, des choix dictĂ©s par des raisons moins religieuses que commerciales, une dĂ©finition du genre ne retenant que la traduction et la paraphrase des psaumes.
5Le texte que Julien Goeury consacre aux « Sonnets chrestiens de Laurent Drelincourt » est original et brillant. Il rappelle lâimportance de la figure du pĂšre dans la piĂ©tĂ© rĂ©formĂ©e. Il montre comment sâopĂšre, de maniĂšre exemplaire, entre Charles et son fils Laurent, la transmission dâune vocation pastorale. « Seul en effet ce lien familial permet dâexpliquer lâimmense succĂšs tout au long du XVIIIe siĂšcle des Sonnets chrestiens (1677) de Laurent ». Le fils sâidentifie au pĂšre, au point quâil sâapproprie symboliquement son Ćuvre au moment de lâĂ©diter. Ă lâinverse, un portrait de Charles, qui nâest pas clairement identifiĂ©, se retrouve dans les Ă©ditions des Sonnets de Laurent. Plus, des piĂšces passent dâune Ćuvre Ă lâautre. Enfin, les Sonnets entre dans la littĂ©rature dâĂ©dification scolaire (ce que lâauteur nâavait pas prĂ©vu) et connaissent alors une vaste diffusion. Le lien du pĂšre et du fils conduit Ă faire des Sonnets une Ćuvre pĂ©dagogique.
6Alain CulliĂšre, dĂ©montant lâĂ©pigramme religieuse latine, met en Ă©vidence trois « procĂ©dĂ©s ingĂ©nieux » : le pastiche, le jeu sur les patronymes, la reprĂ©sentation figurĂ©e. Câest un genre de combat, qui non seulement vise les ennemis, mais qui cherche des recrues, des imitateurs encouragĂ©s par la briĂšvetĂ© de la forme, la mĂ©morisation facile et la simplicitĂ© des procĂ©dĂ©s.
7Gilles Banderier souligne de mĂȘme le caractĂšre polĂ©mique de cette poĂ©sie, mais cherche Ă dĂ©montrer, de maniĂšre paradoxale, dans un texte intitulĂ© « Concordia discors », que la poĂ©sie protestante et lâart poĂ©tique post-tridentin finissent par se rejoindre : « les deux camps ont Ă©laborĂ© des poĂ©tiques semblables, Ă quelques dĂ©tails prĂšs ». Ce qui les sĂ©pare concerne leur attitude vis-Ă -vis de la tradition, quâon rejette, ou quâon cherche Ă rĂ©cupĂ©rer. Le vĂ©ritable ennemi, lâennemi commun, câest le lyrisme profane : « il sâagit dâune nouvelle version de lâalternative Ă©ternelle entre Dieu et le monde ».
8Ălizabeth Henry prĂ©sente le théùtre didactique nĂ©o-latin protestant de Jean Jaquemot (1543-1615). Ćuvre dâĂ©dification qui conserve les souvenirs des mystĂšres mĂ©diĂ©vaux, et qui sâappuie (si ce nâest pour la traduction de lâAbraham sacrifiant de BĂšze) sur des Ă©pisodes peu connus des Ăcritures. Ćuvre de combat, dĂ©nonçant avec vĂ©hĂ©mence les erreurs des catholiques. Ćuvre politique, oĂč se trouve une inquiĂ©tante rĂ©flexion sur le rĂ©gicide.
9Suit une Ă©tude de Simone de Reyff sur le théùtre hagiographique (1640-1650). Lâauteur dĂ©limite un petit corpus dâune quinzaine de piĂšces, Ă partir de critĂšres qui restent discutables. Cette « mode » du théùtre dominĂ© par la figure dâun saint sâavĂšre une quĂȘte de lĂ©gitimation auprĂšs du milieu dĂ©vot. Elle connaĂźt son apogĂ©e autour de 1639, qui voit la confrontation de Balzac et dâHeinsius. Polyeucte (1642) en serait lâexpression achevĂ©e, tandis que ThĂ©odore (1646) en marquerait dĂ©jĂ le dĂ©clin. Ce théùtre dĂ©veloppe une poĂ©tique qui lui est propre. Le martyre nâest pas quâune thĂ©matique, mais une nĂ©cessitĂ© dramaturgique, lâĂ©quivalent de la pĂ©ripĂ©tie sur la scĂšne profane. Mais Simone de Reyff attire lâattention des chercheurs sur un phĂ©nomĂšne extrĂȘmement intĂ©ressant. Remarquant que le nombre dâĂ©ditions de ces textes dĂ©passent souvent le nombre de reprĂ©sentations, elle montre que, par compensation, un auteur comme dâAubignac, dans lâAvertissement de la Pucelle dâOrlĂ©ans, invente un lecteur ayant la possibilitĂ© de corriger les bĂ©vues des acteurs, les insuffisances du dĂ©cor, le dĂ©faut de machines, de maniĂšre Ă voir la perfection de la scĂšne que lâauteur avait imaginĂ©e pour un saint.
10Line Amselem-Szende étudie deux recueils dus au compilateur espagnol Lopez  de Ubeda.
11Christine McCall Probes sâintĂ©resse Ă la reprĂ©sentation du lecteur dans les Sonnets franc-comtois de Chassignet, composĂ©s Ă partir des emblĂšmes de Pierre de Loysi. ReprĂ©sentation du dĂ©dicataire, dâabord, ClĂ©riadus de Vergy, gouverneur de la Franche-ComtĂ©, Ă partir de son portrait, portant la devise Cerebroque manuque, dont le sens est Ă la fois « temporel et Ă©ternel ». Ce portrait et deux emblĂšmes sont reproduits hors-texte. La nature, les animaux et les plantes jouent un rĂŽle crucial dans les Sonnets, car le poĂšte, « par ces signes, oriente la lecture » vers un double plan de signification. RepĂ©sentation, ensuite, des « lecteurs idĂ©als », auxquels sâadresse le poĂšte dans ses vers, voire quâil apostrophe : « princes, sujets, hommes malicieux, hommes de bien ».Â
12De mĂȘme, Anne-Ălisabeth Spica met en Ă©vidence lâimportance de lâimage dans la poĂ©sie spirituelle, notamment dans la tradition ignatienne. Lâimage finit par cristalliser lâallĂ©gorisme qui fonde chez OrigĂšne, chez Augustin, chez Thomas dâAquin la lecture de la Parole, la reprĂ©sentation de lâineffable
13Jacqueline PlantiĂ© se demande qui a lu les ThĂ©orĂšmes de La CeppĂšde. Elle compte une trentaine de destinataires : prĂȘtres, thĂ©ologiens, universitaires, poĂštes, amis. François de Sales loue, en termes trĂšs vagues, lâentreprise du poĂšte. MĂ©rindol, dans son Ars medica vante le commentaire en prose du sonnet 37, sur la sueur de sang. Le meilleur lecteur fut certainement Malherbe, mais on hĂ©site Ă voir dans les vers quâil Ă©crit en lâhonneur des ThĂ©orĂšmes « un tĂ©moignage dĂ©cisif ». En fin de compte, et ce nâest pas faute dâavoir cherchĂ©, Jacqueline PlantiĂ© nâidentifie que « deux personnes aux XVIIe siĂšcle, en plus des destinataires dĂ©jĂ Ă©voquĂ©s, chez qui ïelleï a trouvĂ© une trace Ă©crite dâune vraie lecture des ThĂ©rorĂšmes ».
14Olivier Millet compare les anthologies françaises et les anthologies latines de poésie chrétienne.
15Bruno Petey-Girard remarque que la Meditation sur sept Pseaumes de la penitence (1585) de Du Vair, Ă©crite en prose, occupe une place unique dans la tradition catholique. Ă cette date, la mĂ©ditation est un genre calviniste, qui Ă©pouse et sâapproprie le texte biblique. Lâattitude romaine consistera Ă distinguer clairement la paraphrase ou le commentaire dâavec le texte des Psaumes, traduits en vers. Ce qui conduit Ă mettre en lumiĂšre une contradiction qui sâavĂšre lâun des Ă©lĂ©ments constitutifs les plus importants du genre : pour le poĂšte catholique, « la poĂ©sie Ă©lĂšve le verbe et le sacralise, lâĂ©loigne de lâusage courant ïâŠï La mĂ©ditation en vers de lâĂcriture ne condescend pas Ă user du mĂȘme langage que le lecteur ïâŠï Mais, mise en vers, la mĂ©ditation jouit dâĂ©lĂ©ments de sĂ©duction qui sont avant tout, pour le lecteur du temps, ceux de genres poĂ©tiques mondains ».
16Conduit Ă la mĂȘme contradiction la mise en scĂšne plus ou moins explicite de lâacte de lecture, que Christophe Bourgeois dĂ©cĂšle dans maints recueils. PoĂ©tique de lâĂ©cart, entre une poĂ©sie dont on reconnaĂźt unanimement la puissance, et une piĂ©tĂ© qui dĂ©finit essentiellement la lecture comme « un acte de conversion du dĂ©sir poĂ©tique en un dĂ©sir de dĂ©votion ».
17La poĂ©sie religieuse et ses lecteurs aux XVIe et XVIIe siĂšcles est un ouvrage qui possĂšde une remarquable unitĂ©. Les diffĂ©rents points de vue convergent pour donner de la poĂ©sie religieuse et de sa rĂ©ception une idĂ©e dâensemble, nourrie par une documentation claire et savante.
18En terminant, on peut sâĂ©tonner quâen dĂ©pit dâun certain vocabulaire (« horizon », « lecteur idĂ©al », « acte de lecture »), lâhermĂ©neutique y soit finalement assez peu prĂ©sente. Christophe Bourgeois a mĂȘme un mot dâironie, Ă©voquant « le fantĂŽme du lecteur implicite de Wolfgang Iser ». On pourrait sâattendre Ă trouver plus dâune rĂ©fĂ©rence, par exemple, Ă lâouvrage de H. R. Jauss, Pour une hermĂ©neutique littĂ©raire. Il ne sâagit pas, Ă vrai dire, dâune critique, mais dâun constat : malgrĂ© lâintĂ©rĂȘt que suscite lâhermĂ©neutique, elle reste pour la littĂ©rature dâun maniement difficile et dâun profit incertain. Lâhistoire et ses mĂ©thodes, la sociologie, la poĂ©tique paraissent ici souvent plus utiles que les ombres de Schleiermacher.

