Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 15, numéro 4
titre article
Petya Ivanova

Quand les Ă©motions prennent chair : pour une histoire de l’émotion mĂ©diĂ©vale

1Les contributions recueillies dans le volume de la revue MĂ©diĂ©vales consacrĂ© aux Ă©motions s’inscrivent dans le cadre d’un Ă©largissement du champ de l’histoire des Ă©motions mĂ©diĂ©vales, pour lequel les travaux des deux Ă©diteurs, Damien Boquet et Piroska Nagy, ont Ă©tĂ© pionniers au cours des derniĂšres annĂ©es dans la recherche francophone1. Les Ă©diteurs situent d’emblĂ©e ce type de recherche Ă©tudiant l’émotion en tant qu’objet historique comme une « anthropologie historique de l’affectivitĂ©, entendue comme l’histoire de l’ensemble des façons de vivre et d’user de l’affect en sociĂ©té » (p. 13). En mĂȘme temps, parler des Ă©motions — évĂ©nements fuyants d’un vĂ©cu corporel — en tant qu’objet historique, ne va pas de soi. La raison de la complexitĂ© Ă©pistĂ©mologique de l’émotion en tant qu’objet d’étude historiographique ne provient pas, contrairement aux postulats du vieux paradigme de l’anthropologie occidentale opposant « raison » et « émotion », d’une prĂ©tendue « irrationalitĂ© de l’émotion ». Cette derniĂšre, soulignent Boquet et Nagy, a Ă©tĂ© dĂ©finitivement dĂ©mentie par nombre d’approches scientifiques2, qui ont dĂ©montrĂ© le rĂŽle des Ă©motions dans les processus de connaissance, de motivation Ă  l’action et de communication interpersonnelle. Les Ă©motions informent la maniĂšre dont nous faisons sens du vĂ©cu :

Loin d’ĂȘtre des parasites de la rationalitĂ©, les Ă©motions en sont les sentinelles : elles nous renseignent sur ce qui est conforme Ă  nos valeurs et aux attendus sociaux. (p. 7)

2En tant qu’objet concret d’étude, l’émotion se caractĂ©rise par plusieurs composantes, qui reposent autant sur les dĂ©couvertes rĂ©centes en sciences cognitives que sur les thĂ©ories antiques (notamment aristotĂ©licienne) de l’affect : « l’implication corporelle, les dispositions cognitives, l’évaluation morale et l’orientation vers l’action », ici observables dans un discours affectif, « qu’il soit de nature textuelle ou figurĂ©e » (p. 13). Les dĂ©fis d’une Ă©tude historiographique de l’émotion tiennent donc Ă  l’inaccessibilitĂ© d’une « émotion psychologique » pour l’historien, qui a pour objet d’étude « une construction mĂ©diatisĂ©e par le document et ses modalitĂ©s d’élaboration » (p. 8). L’émotion en histoire est insĂ©parable du dispositif culturel qui la produit, mais aussi du dĂ©veloppement des autres aspects connexes Ă  sa connaissance, notamment la conceptualisation du corps. La question qui rĂ©unit les articles de ce volume — à savoir le lien entre Ă©motion et corps — contribue Ă  dĂ©montrer au travers des analyses couvrant l’étendue de la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale que, loin d’ĂȘtre dĂ©terminĂ©, ce rapport se construit et s’élabore en continu dans des situations d’interaction interpersonnelle ou au sein d’une communautĂ©, reflĂ©tant des enjeux communicatifs et rhĂ©toriques variĂ©s.

3Quel pourrait ĂȘtre donc l’apport spĂ©cifique Ă  l’interrogation interdisciplinaire des phĂ©nomĂšnes affectifs d’un champ d’étude comme l’histoire des Ă©motions ? Pour les Ă©diteurs de ce volume, il se situe entre les deux tendances dominantes dans l’étude des Ă©motions aujourd’hui : d’un cĂŽtĂ© le socioconstructivisme et de l’autre cĂŽtĂ© une approche universaliste qui « tend Ă  induire des dĂ©terminismes biologiques de l’émotion des rĂšgles psychologiques et comportementales universelles » (p. 8). Il s’agit bien de signaler le danger de rĂ©ductionnisme inhĂ©rent Ă  ce dernier type d’approche, en soulignant l’absence de dĂ©terminisme dans l’expression corporelle des Ă©motions et en Ă©clairant leur caractĂšre d’« objet culturel tout entier contenu dans le signe et l’échange » (p. 15), vocation reprise par la majoritĂ© des articles du volume (voir en particulier les contributions de B. Rosenwein, D. Boquet et G. Bolens).

4Dans le contexte du Moyen Âge, le survol historique de la pensĂ©e de l’affect proposĂ© dans l’introduction du volume offre un cadre efficace Ă  la comprĂ©hension de son rĂŽle et des vecteurs de conceptualisation extrĂȘmement variĂ©s et souvent contradictoires qui coexistent et fusent dans diffĂ©rentes configurations durant cette pĂ©riode riche en dĂ©veloppements autour de la relation corps‑émotion. Les contributions individuelles du volume pour leur part se focalisent sur des tĂ©moignages textuels (et iconographiques, pour ce qui est de l’article de R. Marcoux qui ne sera pas traitĂ© ici) spĂ©cifiques afin d’interroger diffĂ©rentes facettes de la problĂ©matique de l’émotion dans un espace qui va de l’antiquitĂ© tardive jusqu’aux derniers siĂšcles du Moyen Âge, dans des contextes linguistiques et culturels divers — monastique, judiciaire, littĂ©raire, courtois ou encore celui de la prĂ©dication. Si le rapport corps‑émotion est une question Ă  forte valeur heuristique dans ce volume, il permet d’aborder une large palette de problĂ©matiques mĂ©thodologiques et conceptuelles tout en ouvrant le champ en construction sur d’autres domaines de recherche comme l’analyse littĂ©raire, l’histoire de l’art, la philosophie, l’histoire juridique etc.

5Le caractĂšre spĂ©cifique de l’interrogation historique de l’émotion prĂ©sente des dĂ©fis Ă©pistĂ©mologiques et mĂ©thodologiques qui Ă©mergent Ă  travers les sujets traitĂ©s par les diffĂ©rents articles. Ils tiennent des rapports non‑transparents entre langage et Ă©motion, des spĂ©cificitĂ©s de la mise en rĂ©cit de l’émotion ; du lien, loin d’ĂȘtre nĂ©cessaire, entre l’émotion et son expression corporelle ; du jeu imprĂ©visible entre l’émotion prĂ©sentifiĂ©e dans un texte et les codes de son contexte historico‑culturel. Ces rapports complexes renvoient Ă  la fois Ă  une lacune et Ă  la revitalisation d’une expĂ©rience corporelle :

L’émotion historique, telle qu’elle est construite et transmise par les sources, renvoie Ă  un frĂ©missement de la chair, Ă  jamais perdue. [
] Pourtant sa tension dynamique reste prĂ©sente, au creux des sources, comme un tressaillement mystĂ©rieux. (Boquet et Nagy, p. 14)

6La mĂ©taphore ne renvoie pas seulement Ă  un effort de revitalisation d’un objet textuel et historique, mais Ă  une maniĂšre de comprendre le phĂ©nomĂšne affectif ; il s’agit d’un Ă©vĂ©nement corporel qui, loin d’ĂȘtre dĂ©terminĂ© par des paramĂštres immuables, s’inscrit d’emblĂ©e dans une facture culturelle, Ă  commencer par la dĂ©nomination de ce vĂ©cu (peur, joie, honte) et son inscription dans une causalitĂ© physiologique (rougir, pĂąlir, trembler, pleurer) jusqu’à l’attention portĂ©e Ă  ces manifestations : « L’émotion est l’un des dispositifs par lesquels dialoguent le corps, le monde reçu et l’expĂ©rience » (p. 15).

7En traçant des lignes d’interaction entre ces pĂŽles, les contributions du volume nous semblent dessiner trois axes majeurs d’investigation : le rapport entre l’expression corporelle et gestuelle de l’émotion et sa codification culturelle ; les questions spĂ©cifiques Ă  la mise en rĂ©cit de l’émotion et le rĂŽle de l’affect en tant que vecteur d’un Ă©thos communautaire.

Geste & codification

8Si les Ă©vocations directes d’états affectifs peuvent ĂȘtre rares dans certains textes et Ă  certaines Ă©poques, comme c’est le cas pour l’époque alti‑mĂ©diĂ©vale, ou au contraire, extrĂȘmement complexes et dynamiques, comme dans un texte littĂ©raire Ă©crit Ă  la fin du xive siĂšcle par Geoffrey Chaucer, plusieurs auteurs mettent l’accent sur l’importance centrale d’une lecture des signes somatiques pour comprendre la tessiture Ă©motionnelle vĂ©hiculĂ©e par les textes (N. Pancer, G. Bolens, Kl. Oschema). L’attention aux gestes corporels en tant que vecteurs expressifs d’émotion permet d’une part d’actualiser la trace textuelle dans un acte de lecture qui prĂ©sentifie ses enjeux interprĂ©tatifs, et d’autre part d’ouvrir l’espace dĂ©licat entre la codification culturelle des Ă©motions et l’écart qu’elles opĂšrent dans ces structures conventionnelles.

9L’article de Nira Pancer dĂ©montre que l’étude de la fonction du geste somatique dans l’expression des Ă©motions permet d’interroger un espace dynamique qui s’ouvre entre codification rituelle d’une part et interaction personnelle et sociale d’autre part. Elle observe des gestes expressifs d’émotions dans la littĂ©rature alti-mĂ©diĂ©vale (vie‑viiie siĂšcle) sous un double aspect : d’une part les Ă©motions lapsus corporis, ou des expressions non‑contrĂŽlĂ©es intentionnellement, et d’autre part leur opposé — des expressions affectives ritualisĂ©es, dont la performance relĂšve d’une mise en scĂšne visant Ă  modifier les rapports de force entre interlocuteurs. Cette approche permet de dĂ©nicher des « signifiants physiques tapis dans la trame de la narration », qui renvoient souvent Ă  « des signifiĂ©s ou Ă  des non‑dits Ă©motionnels » (p. 39). À plus forte raison, ces gestes somatiques participent d’un « systĂšme de communication extrĂȘmement complexe et nuancé » (p. 52). L’auteure relĂšve cette complexitĂ© dans son analyse des signifiants somatiques dans un Ă©pisode narrĂ© par GrĂ©goire de Tours dans son Histoire de Francs, qui met en scĂšne la reine FrĂ©dĂ©gonde fondant en larmes et prosternĂ©e en supplication devant son mari le roi ChilpĂ©ric (p. 47‑52)3. En relevant les aspects rituels des gestes de FrĂ©dĂ©gonde, l’auteure montre qu’à travers une situation en apparence d’humiliation et d’impuissance, la reine offre une performance qui use de ces signes conventionnels pour faire passer son propre message — lequel, loin d’affirmer faiblesse et soumission, dĂ©montre sa supĂ©rioritĂ© et son pouvoir de dĂ©cision vis‑à‑vis de son royal mari. L’analyse proposĂ©e par N. Pancer des expressions du visage, des larmes, des postures signalant la supplication et la soumission ainsi que des verbalisations qui les accompagnent dĂ©montre brillamment l’accĂšs, par l’attention au geste, aux enjeux interprĂ©tatifs du texte, permettant d’étudier « les performances individuelles plutĂŽt que des scĂ©narios standardisĂ©s » (p. 47). Cette analyse s’inscrit dans une visĂ©e Ă©pistĂ©mologique, dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ©e par Gary Ebersole4, qui cherche Ă  « restituer les motivations personnelles des acteurs et rendre Ă  ces pratiques interpersonnelles leur dimension transgressive, productive et performative » (p. 47).

10Dans son article, Guillemette Bolens pousse la question de la lecture des signes corporels plus loin, en mettant en lumiĂšre le rĂŽle indispensable que joue la rĂ©activitĂ© du destinataire dans la construction d’un sens Ă©motionnel. L’analyse kinĂ©sique que G. Bolens propose5, focalisĂ©e ici sur plusieurs sections des Contes de Canterbury, Ă©crits dans la deuxiĂšme moitiĂ© du xive siĂšclepar l’auteur moyen anglais Geoffrey Chaucer, porte l’attention sur une pratique narrative qui « met dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă  l’épreuve l’agilitĂ© interactionnelle de son destinataire » (p. 98). Ici, afin de saisir le jeu textuel et transgressif de l’auteur, le destinataire a besoin aussi bien de connaĂźtre les codes gestuels des conventions culturelles et littĂ©raires que d’activer son « intelligence kinĂ©sique », ou sa capacitĂ© de produire du sens Ă  partir des signes expressifs corporels en temps rĂ©el (p. 105). Ce mode de lecture permet de porter attention aux processus d’élaboration d’un sens affectif engagĂ©s par le texte. Dans Le Conte de l’Ecuyer, montre G. Bolens, Chaucer joue des codes gestuels et littĂ©raires afin de crĂ©er des attentes interprĂ©tatives chez le lecteur pour aussitĂŽt les dĂ©cevoir. En Ă©voquant le nom de CanacĂ© comme protagoniste, Chaucer suscite de puissantes associations intertextuelles d’inceste et d’infanticide6 dont il suspend le fil pour insĂ©rer Ă  la place un scĂ©nario d’évanouissement par chagrin d’amour. Le code courtois ainsi activĂ© est Ă  son tour subverti : son protagoniste est une oiselle dont la plainte amoureuse provoque chez CanacĂ© un pathos exagĂ©rĂ© car immotivĂ©, pour ensuite donner lieu Ă  un geste de compassion raté — les jupes de CanacĂ© tendues en anticipation pour accueillir l’oiseau dĂ©faillant se trouvent au mauvais endroit au moment de la chute et ratent l’oiseau qui s’écrase au sol (p. 102‑105). Cet Ă©vĂ©nement kinĂ©sique d’une chute Ă  cĂŽté (p. 104) est au cƓur de la technique narrative de Chaucer, qui brouille les attentes interprĂ©tatives du lecteur pour le pousser au dĂ©rapage du sens : il s’agit lĂ  d’un « art du lapsus feint » (p. 99) qui sous‑tend la dynamique expressive de l’Ɠuvre. Le style kinĂ©sique de la narration chaucĂ©rienne sollicite le destinataire, d’une maniĂšre inĂ©dite Ă  son Ă©poque, Ă  ĂȘtre prĂ©sent comme co‑auteur du sens :

De la mĂȘme maniĂšre que cet auteur change de posture et se dĂ©place continuellement, le lecteur, s’il veut le suivre, doit Ă©galement bouger. Et ce qu’il dĂ©couvre en dĂ©finitive n’est pas un sens hermĂ©neutique mais son propre mouvement interprĂ©tatif. (p. 115)

11L’analyse kinĂ©sique dĂ©veloppĂ©e par G. Bolens ajoute Ă  la force de proposition de l’étude du geste une nouvelle dimension d’extrĂȘme importance pour l’analyse de l’émotion incarnĂ©e en tant qu’objet culturel — notamment l’attention au prĂ©sent perceptif d’un destinataire « au profil historique et personnel nĂ©cessairement variable » (p. 116) — qui ouvre un espace interactif fertile non seulement pour l’interprĂ©tation de la trace textuelle, mais aussi pour l’élaboration critique d’un sens Ă©motif.

12Le geste Ă©motionnel comme lieu d’un Ă©vĂ©nement d’interaction imprĂ©visible est pour sa part mis en Ă©vidence par Klaus Oschema dans sa discussion des gestes de conciliation dans les duels judiciaires. En procĂ©dant Ă  la reconstruction historique du dĂ©roulement du duel juridique qui oppose en 1386 deux nobles normands7, Kl. Oschema se focalise sur un moment du rituel, codifiĂ© de maniĂšre particuliĂšrement prĂ©cise. Il s’agit des trois serments que les adversaires prĂȘtent en public afin de souligner la lĂ©gitimitĂ© de leur cas : les deux premiers serments prĂ©voient un contact tactile indirect avec des objets sacrĂ©s, tandis que le troisiĂšme est remarquable par le contact physique entre adversaires qu’il prescrit. Kl. Oschema dĂ©montre que les approches limitĂ©es Ă  l’histoire du droit ne suffisent pas Ă  rendre compte de la prĂ©sence et de l’insistance dans le protocole cĂ©rĂ©monial sur ce curieux geste de proximitĂ© physique. La lecture de sa valeur affective permet Ă  l’auteur d’y dĂ©celer un geste de « pacification (ou de rĂ©conciliation) potentiel qui pourrait amener [les adversaires] Ă  ne pas en venir Ă  la confrontation armĂ©e » (p. 161). L’auteur appuie d’une part sa lecture sur les tĂ©moignages historiographiques du xive et xve siĂšcle qui rĂ©vĂšlent une attitude culturelle attentive Ă  l’affectivitĂ© et d’autre part sur les « mĂ©canismes empathiques » Ă©voquĂ©s par la science contemporaine (p. 156). Loin d’ĂȘtre symboliques, ces gestes de proximitĂ© physique sont compris comme ayant une efficacitĂ© performative et donc susceptibles d’opĂ©rer le renversement d’une situation hostile — ceci dans un contexte social valorisant la grĂące comme instrument d’harmonie sociale (ibid.). L’analyse de la valeur Ă©motionnelle du geste proposĂ©e par Kl. Oschema dĂ©montre non seulement la pertinence de cette approche pour complĂ©ter l’étude de l’histoire juridique, mais permet aussi de comprendre le dĂ©tail gestuel en rapport avec un aspect central du lien corps‑émotion, Ă  savoir ce que William Reddy dĂ©signe par le terme « émotif », « un Ă©noncĂ© particulier, qui transforme l’état affectif de la personne qui le dit ou fait, ainsi que celui de son interlocuteur » (Boquet et Nagy, p. 13). Le dĂ©tail gestuel prĂ©vu par la cĂ©rĂ©monie est ainsi un point tournant possible, capable d’en transformer complĂštement la teneur dans un sens Ă  la fois implicitement souhaitĂ© et activement dĂ©menti par l’exĂ©cution du duel. Cette analyse, mĂȘme en absence de cas avĂ©rĂ© de tel retournement, a le grand mĂ©rite d’amener l’attention sur la capacitĂ© du geste Ă©motif Ă  suspendre les trames culturelles codifiĂ©es au sein desquelles il s’opĂšre.

La mise en rĂ©cit de l’émotion

13Si l’étude du geste Ă©motif comme Ă©lĂ©ment central du lien corps‑émotion ouvre un espace interprĂ©tatif de l’intervention de l’affect dans les codes et normes culturels, l’analyse de la mise en rĂ©cit et la reprĂ©sentation des Ă©tats affectifs met en lumiĂšre les processus de construction du sens Ă  travers l’émotion narrĂ©e.

14Dans son analyse des rĂ©cits autour d’un crime d’honneur monastique survenu vers 1165 au couvent de Watton dans le Yorkshire, Damien Boquet prĂ©sente les enjeux communautaires de la mise en rĂ©cit des Ă©motions liĂ©es Ă  un crime passionnel. Il s’agit du scandale qui Ă©clate dans ce monastĂšre double (qui rĂ©unit chanoines et moniales) fondĂ© par Gilbert de Sempingham, oĂč une jeune moniale tombe enceinte en raison de sa liaison avec un chanoine du monastĂšre. Les sƓurs prises de fureur molestent la nonne coupable, et la forcent ensuite Ă  Ă©masculer de ses propres mains son amant. L’évĂ©nement se clĂŽt par un miracle au cours duquel la sƓur est pardonnĂ©e et son enfant disparaĂźt, emportĂ©. L’évĂ©nement prend place au moment oĂč la congrĂ©gation gilbertine connaĂźt une grave crise, qui met en question les structures d’organisation de ce monastĂšre double et l’efficacitĂ© de la clĂŽture fĂ©minine (p. 82). Il est relatĂ© par l’abbĂ© anglais Aelred de Rievaulx qui intervient Ă  la demande de Gilbert. L’analyse de D. Boquet montre comment Aelred se sert dans son rĂ©cit d’une rationalisation morale des Ă©motions de la communautĂ© afin de lĂ©gitimer une sĂ©rie d’actes de violence atroces dans un lieu conventuel et d’affirmer le retour en grĂące du monastĂšre. Le propos d’Aelred vise Ă  donner une orientation des Ă©vĂ©nements qui ĂŽte la responsabilitĂ© du scandale au chef de la congrĂ©gation, fasse de la castration de l’amant une vengeance lĂ©gitime et Ă©loigne tout soupçon d’infanticide (p. 79). Dans son analyse, D. Boquet souligne d’un cĂŽtĂ© les dĂ©fis pour l’argumentation d’Aelred, et de l’autre cĂŽtĂ© la maniĂšre dont il rĂ©ussit, par le rĂ©cit des Ă©motions qui ont Ă©pris la communautĂ© des nonnes, Ă  parvenir Ă  ses fins rhĂ©toriques. Il est Ă  noter que, dans cette dĂ©marche, Aelred est lui‑mĂȘme poussĂ© par des motivations d’ordre affectif — il rĂ©pond Ă  cette mission rhĂ©torique par un sentiment d’amitiĂ© pour Gilbert et pour son prĂ©dĂ©cesseur Henri Murdac — sentiment qui le pousse Ă  taire ses rĂ©ticences au sujet de la cohabitation des sexes sur un mĂȘme lieu conventuel (p. 79‑83). Le rĂ©cit de l’émotion est la clĂ© qui aide Aelred Ă  allier la logique sĂ©culiĂšre de la vengeance et la logique religieuse de la disparition de l’enfant, en prĂ©sentant la violence collective fĂ©minine envers le corps du chanoine comme la vengeance d’un crime portĂ© Ă  l’honneur du Christ. Ainsi la castration devient prĂ©misse au miracle, une condition sine qua non de la misĂ©ricorde (p. 87). L’analyse de D. Boquet dĂ©montre brillamment la finesse des nuances dans le traitement rhĂ©torique d’Aelred des concepts affectifs, qui s’appuie sur les axes de la pudeur (pudor), de la vergogne (verecundia) — l’émotion de honte, voire la crainte de la honte —, et du zelus — émotion d’ardeur excessive proche de la jalousie et associĂ©e Ă  une colĂšre, dans ce cas justifiĂ©e (p. 88‑89)8. En fondant son argumentation sur l’affect, Aelred impose une valeur vertueuse de l’action, orientant sa lecture dans une causalitĂ© bien cohĂ©rente avec les conceptions anthropologiques du xiie siĂšcle qui relient Ă©motion, raison et volontĂ© dans un dĂ©sir d’action (p. 93). OrientĂ© vers une finalitĂ© louable, le zelus des sƓurs castratrices liĂ© Ă  l’attachement passionnĂ© au Christ devient le fondement du jugement moral : « Je ne loue pas l’acte mais l’ardeur », Ă©crit Aelred (p. 90‑91). Cette rationalisation morale des Ă©motions dans leur mise en rĂ©cit Ă©laborĂ©e par Aelred constitue un tour de force rhĂ©torique qui insĂšre les Ă©vĂšnements problĂ©matiques dans un scĂ©nario positif : « Ainsi, les Ă©motions narrativisĂ©es, loin d’ĂȘtre l’écume bouillonnante d’un rĂšglement de comptes impulsif, posent les conditions mĂȘmes d’une restauration de l’honneur de la communauté » (p. 94). La discussion proposĂ©e par Boquet est extrĂȘmement lumineuse du point de vue de la complexitĂ© des concepts Ă©motionnels qu’elle rĂ©vĂšle et de la construction narrative de leur valeur et de leur sens communautaires. La conclusion de l’auteur souligne le rĂŽle des Ă©motions dans les processus cognitifs qui renseignent sur notre environnement et nos expĂ©riences : « elles nous informent sur nos valeurs et notre niveau de conformation aux normes sociales dans la mesure oĂč le ressenti positif ou nĂ©gatif nous fait prendre conscience de l’adhĂ©sion ou du rejet que nous Ă©tablissons par rapport Ă  la situation vĂ©cue » (p. 92‑93). C’est ce rĂŽle d’« évaluations pratiques et des jugements axiologiques » (p. 94) que les Ă©motions jouent aussi pour les contemporains d’Aelred, oĂč leur sens est construit, nĂ©gociĂ© et orientĂ© pour renforcer un lien social et communautaire.

15Le rapport des expressions Ă©motionnelles avec leur contexte culturel est Ă©clairĂ© d’une autre maniĂšre par le concept lapsus corporis proposĂ© par N. Pancer : il s’agit d’expressions involontaires telles que le rougissement, le pĂąlissement, le tremblement dont l’auteure prĂ©sente quelques-uns des rares exemples dans la littĂ©rature de la pĂ©riode alti‑mĂ©diĂ©vale. Mais un glissement semble s’opĂ©rer dans le traitement du terme entre les faits corporels mis en rĂ©cit dans les textes et la structuration narrative et culturelle de ces derniers. Lorsqu’elle discute des expressions somatiques en tant que rĂ©vĂ©lation des « secrets de la vie intĂ©rieure » (p. 45), notamment dans les rĂ©cits hagiographiques, l’auteure omet de relever les stratĂ©gies narratives et mĂȘme disciplinaires de ces rĂ©cits qui mettent en garde contre le pĂ©chĂ© en dressant une extravagante et absolue lisibilitĂ© du corps humain. L’examen du lien entre l’expression corporelle et son interprĂ©tation au sein d’un discours normatif ne peut ainsi pas se passer du questionnement des stratĂ©gies narratives par lesquelles des axes d’« authenticité » et d’« intĂ©riorité » (p. 46) sont construits.

16L’analyse de la mise en rĂ©cit des Ă©motions dans les textes littĂ©raires de Geoffrey Chaucer proposĂ©e par G. Bolens ouvre une perspective sur les enjeux plus vastes de la production culturelle au sein d’une sociĂ©tĂ©. Ici, la mobilitĂ© cognitive que l’auteur Chaucer exige de son destinataire afin de le rendre attentif Ă  la maniĂšre dont il investit de sens ses perceptions Ă©motives, correspond plus largement Ă  un mouvement de positionnement culturel. La tessiture affective de la narration est liĂ©e Ă  une stratĂ©gie d’écriture qui invite le lecteur Ă  se rendre complice d’un jeu textuel et qui met en question et transgresse aussi bien les conventions culturelles que les autoritĂ©s narratives, y compris la persona narrative de Chaucer lui‑mĂȘme. De cette maniĂšre, souligne G. Bolens, Chaucer donne « voix Ă  une nouvelle version de l’auctor [mĂ©diĂ©val] », et en mĂȘme temps « change la place du lecteur en le sollicitant » (p. 115). L’espace narratif ainsi ouvert fait de l’acte de lecture un « geste expressif en rĂ©ponse au geste expressif dont l’Ɠuvre est la trace » (ibid.). Ici, la mise en rĂ©cit des Ă©vĂšnements Ă©motionnels et de leurs expressions corporelles est la clĂ© des actes cognitifs qui transforment les repĂšres culturels et les systĂšmes interprĂ©tatifs mĂȘmes qui gĂ©nĂšrent leur signification. L’espace narratif mis en Ă©vidence par G. Bolens est « l’espace d’un Ă©change interpersonnel Ă  la fois prĂ©cis et fortuit » (p. 116), et c’est entre ces deux pĂŽles que l’actualisation et la construction culturelle du sens Ă©motif se produit.

Le sens du corps émotif en communauté

17La construction communautaire du lien corps‑émotion est prĂ©sentĂ©e dans trois contextes diffĂ©rents par Barbara Rosenwein, qui Ă©voque trois « communautĂ©s Ă©motionnelles » selon le degrĂ© d’adhĂ©sion Ă  ce lien. L’auteure n’interroge pas les prĂ©misses de ce dĂ©coupage thĂ©orique (d’oĂč un certain schĂ©matisme dans son analyse) ; il s’agit plutĂŽt d’une discussion des diffĂ©rents degrĂ©s d’expression somatique de l’émotion en fonction d’un contexte socio‑culturel spĂ©cifique. L’article a le mĂ©rite de souligner justement que le lien « corps‑émotion » ne relĂšve en aucun cas d’une donnĂ©e dĂ©terminĂ©e et qu’il est compris et vĂ©cu de diffĂ©rentes maniĂšres dans divers contextes culturels et religieux du Moyen Âge. Dans son analyse du style Ă©motionnel prĂ©dominant Ă  la cour de Neustrie (viie siĂšcle), B. Rosenwein Ă©voque une cour « dĂ©sincarnĂ©e », dont les tĂ©moins textuels laissent voir « une communautĂ© Ă©motionnelle qui reconnaĂźt la potentialitĂ© de l’émotion Ă  s’incorporer, mais qui salue en mĂȘme temps la vertu de ceux qui dominent cette tendance » (p. 61). La proposition de lire dans des textes Ă©pistolaires de cette communautĂ© des gestes de rĂ©ticence par lesquels « l’émotion incarnĂ©e est tenue Ă  distance » (p. 59) est tentante, pourtant l’analyse textuelle peine parfois Ă  convaincre. Ainsi par exemple, dans la lettre de Didier, Ă©vĂȘque de Cahors (630‑655) adressĂ©e Ă  l’évĂȘque Dadon au dĂ©but des annĂ©es 6409, B. Rosenwein lit la teneur d’une « lettre d’amour », dont l’intensitĂ© serait attĂ©nuĂ©e par des expressions ayant pour effet de « dĂ©sincarner l’affection que [l’auteur] dĂ©sire exprimer » (p. 59). Cependant, rien dans l’analyse ne prouve que les mĂȘmes indices textuels qui permettent Ă  l’auteure de construire l’argument d’une Ă©motion forte que l’écriture cherche Ă  dĂ©sincarner ne pourraient ĂȘtre lus comme des Ă©motions mĂ©diocres, habillĂ©es Ă  des fins rhĂ©toriques, d’autant plus que l’auteur de cette lettre se montre plus spontanĂ©ment Ă©motionnel ailleurs10.

18En revanche, l’auteure offre une prĂ©sentation lumineuse du syncrĂ©tisme culturel de l’émotion dans la communautĂ© hĂ©ritiĂšre de la pensĂ©e de Thomas d’Aquin, oĂč la conception stoĂŻcienne et chrĂ©tienne d’un cĂŽtĂ© tient les Ă©motions Ă  l’écart de la sphĂšre charnelle tandis qu’une conception aristotĂ©licienne les relie Ă©troitement au corps (p. 64). En concluant avec la communautĂ© Ă©motionnelle valorisant l’expressivitĂ© exubĂ©rante d’une femme mystique comme Margery Kempe, B. Rosenwein prouve l’existence au sein d’un mĂȘme contexte culturel, celui de l’Occident chrĂ©tien, d’une Ă©volution au cours de la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale qui voit le corps investi d’une importance grandissante. Son analyse souligne que les conceptions du corps influencent non seulement les modalitĂ©s d’expression Ă©motionnelle, mais aussi l’expĂ©rience mĂȘme des Ă©motions, « la maniĂšre dont elles sont ressenties » (p. 74).

19Le lien communautaire est envisagĂ© sous un autre angle par Dionysios Stathakopoulos (p. 25‑38) qui se focalise sur les reprĂ©sentations des mendiants touchĂ©s par la lĂšpre dans un corpus de sermons Ă©crits par des Ă©vĂȘques du ive siĂšcle de l’Orient mĂ©diterranĂ©en. L’article analyse les stratĂ©gies rhĂ©toriques qui cherchent Ă  Ă©tablir un lien fictif entre les mendiants et leur auditoire, en attirant l’attention sur leurs corps mutilĂ©s, les identifiant avec le Christ ou encore en incitant les congrĂ©gations Ă  la compassion et Ă  la charitĂ© Ă  travers le systĂšme rĂ©gulateur des Ă©motions sociales de la honte et de l’honneur. Ici, l’émotion est activĂ©e en tant qu’instrument social d’une part de l’intĂ©gration des lĂ©preux dans la communautĂ©, et d’autre part de l’encouragement Ă  la pratique de l’aumĂŽne, bĂ©nĂ©fique, selon l’analyse de Peter Brown, Ă  l’institution ecclĂ©siastique dans son intĂ©gralitĂ©11.

20L’émotion narrativisĂ©e apparaĂźt ainsi comme un instrument d’intervention et de transformation sociale tout au long de la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale et dans les contextes les plus variĂ©s. Le traitement donnĂ© aux Ă©motions historiques dans ce volume — du point de vue de leurs expressions corporelles et de leurs divers ancrages culturels — contribue Ă  comprendre l’évĂ©nement affectif comme un phĂ©nomĂšne de cognition et d’interaction qui nous renseigne Ă  tout moment sur le rapport que nous maintenons avec des valeurs et des normes culturellement construites. En mĂȘme temps, dĂ©cortiquer les maniĂšres dont ces normes se construisent et fonctionnent dans une grande variĂ©tĂ© de sources textuelles permet de souligner le rĂŽle actif du destinataire de ces normes, capable de les employer, de les dĂ©jouer ou de les transformer. Si le lien corps‑émotion est loin d’ĂȘtre immuable, la connaissance des maniĂšres dont nous concevons et interprĂ©tons ce lien ouvre un espace d’interaction entre un ensemble de donnĂ©es culturelles, textuelles, normatives et un acteur au prĂ©sent, dont le corps sensible est autant agi par les Ă©motions qu’il en est leur agent.