Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 15, numéro 6
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Christabelle Thouin-Dieuaide

Figures en mouvement : messagers des hommes, messagers de Dieu à la Renaissance

Daniel MĂ©nager, L’Ange et l’Ambassadeur. Diplomatie et thĂ©ologie Ă  la Renaissance, Paris : Classiques Garnier, coll. « Études et essais sur la Renaissance », 2013, 268 p., EAN 9782812409578.

1L’Ange et l’Ambassadeur de Daniel MĂ©nager est la réédition de l’ouvrage Ă©puisĂ© Diplomatie et thĂ©ologie Ă  la Renaissance publiĂ© en 2001. Le titre initial est devenu sous-titre dans la nouvelle Ă©dition qui a Ă©tĂ© revue tandis que, comme l’avait suggĂ©ré d’une certaine maniĂšre AndrĂ© Tournon dans son compte rendu du livre en 20021, l’expression en diptyque « l’ange et l’ambassadeur » a Ă©tĂ© choisie comme titre. Dans cet ouvrage Ă©rudit et passionnant, D. MĂ©nager se propose d’étudier en parallĂšle mĂ©diations cĂ©lestes et mĂ©diations politiques, en focalisant son attention sur ce qui a pu rapprocher l’ange de l’ambassadeur Ă  partir de la Renaissance : le mouvement. Ce que propose l’auteur n’est ni une histoire de l’ange et de l’ambassadeur, ni une analyse de traitĂ©s d’angĂ©lologie ou de diplomatie mais plutĂŽt une rĂ©flexion sur l’évolution de ces deux figures Ă  un moment clĂ© de l’histoire, au dĂ©but de l’époque moderne. L’auteur examine en effet tout ce qu’un rapprochement entre ces deux personnages peut rĂ©vĂ©ler de neuf en intĂ©grant des analyses iconographiques extrĂȘmement intĂ©ressantes mais aussi des analyses littĂ©raires puisque roman, poĂ©sie sont conviĂ©s de maniĂšre rĂ©currente. Si François Roudaut dans sa prĂ©face explicite le projet et la mĂ©thode de D. MĂ©nager, il est dommage tout de mĂȘme qu’au dĂ©but du livre le recours Ă  l’étymologie n’ait pas Ă©tĂ© davantage mis en avant car il pouvait renforcer la dĂ©monstration. Comme l’explique Philippe Faure dans son ouvrage consacrĂ© aux anges, le mot grec angelos est une traduction de l’hĂ©breu maleak « messager » et renvoie dĂšs l’origine Ă  la fonction de l’ambassadeur2.

Histoire d’un rapprochement

2Le premier chapitre intitulĂ© « MĂ©diation et mouvement » dĂ©finit les deux termes du titre et justifie leur articulation. Qu’est-ce qui rapproche l’ange de l’ambassadeur ? D. MĂ©nager rappelle que tous deux sont des intermĂ©diaires, des chargĂ©s de missions qui ne sont certes pas nĂ©s Ă  la Renaissance mais qui ont pris, Ă  cette Ă©poque, une dimension nouvelle. Pour montrer la richesse du parallĂšle, D. MĂ©nager s’appuie sur les traitĂ©s d’ambassadeurs Ă  la Renaissance, pĂ©riode comprise au sens large. Deux Ă©lĂ©ments viennent justifier le rapprochement : d’une part le Tasse propose dans son Messagiero (1580) ce parallĂšle en composant son dialogue en deux parties, chacune consacrĂ©e Ă  l’un des deux personnages dont il est question dans le livre ; d’autre part, c’est parce que les anges sont sortis, Ă  la Renaissance, de leur Ă©tat de contemplation pour se mettre en mouvement — ce dont tĂ©moigne l’iconographie de l’époque — que la comparaison avec l’ambassadeur est lĂ©gitime. L’analogie proposĂ©e par le Tasse est reprise dans le traitĂ© de Juan Antonio de Vera El Ambaxador (1620) mais c’est bien chez Conrad Braun dans le De Legationibus libri quinque publiĂ© en 1548 qu’on la trouve pour la premiĂšre fois. Cette image permet Ă  l’auteur du traitĂ© politique de magnifier le personnage de l’ambassadeur et de donner Ă  ce personnage une dimension qu’il n’avait pas auparavant. Les autres traitĂ©s Ă©tudiĂ©s sont ceux d’Alberico Gentile (De legationibus libri tres, 1585), de Carlo Pasquali (Legatus, 1598) tous deux d’origine italienne mais de confession diffĂ©rente — Pasquali Ă©tait catholique tandis que Gentile dut s’exiler en raison de ses convictions protestantes — et de Hermann Kirchner (Legatus, 1614) un Allemand luthĂ©rien. Autant d’auteurs, autant de thĂ©ories diffĂ©rentes sur le rĂŽle, la place de l’ambassadeur. Nous souhaiterions signaler que certains de ces livres sont dĂ©sormais accessibles en français puisque l’ouvrage de Conrad Braun Les Cinq livres sur les ambassades (De Legationibus Libri quinque) a Ă©tĂ© traduit et publiĂ© par Dominique Gaurier aux PULIM en 2008 tandis que celui de Carlo Pasquali L’Ambassadeur (Legatus) vient tout juste de paraĂźtre3. La figure de l’ange est l’objet, Ă  la Renaissance, d’une vĂ©ritable rĂ©volution puisqu’en s’attachant davantage Ă  sa fonction qu’à sa nature, on lui redonne sa mobilitĂ©. Depuis l’ouvrage du Pseudo-Denys, HiĂ©rarchie cĂ©leste, (ive‑vie siĂšcle) la vision de l’ange Ă©tait restĂ©e la mĂȘme. Tout change Ă  la fin du Moyen Age, les mystiques qui ne prisent guĂšre les intermĂ©diaires, considĂšrent les anges avec mĂ©fiance. La Renaissance voit s’accentuer le phĂ©nomĂšne et la HiĂ©rarchie cĂ©leste qui rĂ©partit les anges en trois ordres et neuf chƓurs, perd en autoritĂ©. Dans les rĂ©flexions thĂ©ologiques qui Ă©mergent, le Christ prend une place de plus en plus grande — D. MĂ©nager se rĂ©fĂšre aux Ă©crits de BĂ©rulle — et devient l’intermĂ©diaire suprĂȘme. L’auteur s’intĂ©resse aussi aux positions luthĂ©riennes et calvinistes car les anges ne sont pas absents du protestantisme4 mĂȘme s’il n’y a pas de pratique de piĂ©tĂ© autour des anges chez les rĂ©formĂ©s.

Servir les hommes, servir Dieu

3Le deuxiĂšme chapitre, « Missions », poursuit l’exploitation du parallĂšle en examinant tout d’abord les deux temps importants pour l’ambassadeur, l’envoi (lorsque, muni des instructions de son prince, l’ambassadeur doit prendre congĂ© et partir accomplir sa mission) et la rĂ©ception (Ă  la cour du prince Ă©tranger qui l’accueille). Respect du protocole et bonne distance sont les Ă©lĂ©ments qu’un bon ambassadeur, lors de la cĂ©rĂ©monie de rĂ©ception, doit garder Ă  l’esprit. L’envoi est un moment tout aussi important dont tĂ©moigne l’une des toiles de La LĂ©gende de sainte Ursule5 de Carpaccio. Traitant des missions qui incombent au messager divin — particuliĂšrement Gabriel, les autres anges bibliques n’étant pas sollicitĂ©s — la rĂ©ception se superpose Ă  l’Annonciation. Gabriel vient annoncer Ă  Marie l’Incarnation. Pourtant, l’auteur rappelle que le parallĂšle a ses limites : Gabriel n’a pas de mandat, ni d’instructions. D’autre part, l’ambassadeur est le reprĂ©sentant de son prince alors que l’ange n’est pas reprĂ©sentant de Dieu, enfin l’ambassadeur est soumis au temps, nĂ©gocie tandis que l’ange transcende et annonce. Le chapitre suivant, « Portrait de l’ambassadeur », Ă©numĂšre les qualitĂ©s du diplomate : la prudence, entendue comme capacitĂ© Ă  s’adapter aux circonstances ; l’éloquence (point peu dĂ©veloppĂ©) et la beautĂ© physique, seule caractĂ©ristique qui donne lieu dans ce chapitre Ă  un parallĂšle avec l’ange. Toutes les vertus qui semblent indispensables Ă  l’ambassadeur n’assurent cependant pas le succĂšs de la mission diplomatique. Le chapitre se clĂŽt sur une belle analyse du tableau d’Holbein Les Ambassadeurs6. ReconsidĂ©rant le tableau, D. MĂ©nager propose en effet de voir dans cette Ɠuvre cĂ©lĂšbre non pas une VanitĂ© mais, au contraire, un Ă©loge de l’art de la diplomatie. « Comment Holbein aurait-il pu vouer Ă  la vanitĂ© une figure aussi noble, alors mĂȘme que le tableau lui avait Ă©tĂ© commandĂ© par Jean de Dinteville lui‑mĂȘme ? » (p. 141) MĂ©nager contextualise le tableau en le replaçant dans le cadre de la mission difficile confiĂ©e aux ambassadeurs. Jean de Dinteville, l’ambassadeur reprĂ©sentĂ© Ă  gauche, souffre de la situation complexe dans laquelle il est placĂ©, de la mission difficile qui lui a Ă©tĂ© confiĂ©e : « apporter le soutien diplomatique du roi de France dans l’affaire du divorce du roi d’Angleterre, tout en mĂ©nageant les susceptibilitĂ©s de Charles Quint dont Henry VIII est en train de rĂ©pudier la tante, Catherine d’Aragon » (p. 137) et si le tableau respire la mĂ©lancolie, il ne faut pas voir dans la corde cassĂ©e du luth la vanitĂ© de l’existence mais la difficultĂ© de la tĂąche Ă  accomplir.

La fides : entre foi, confiance & fidélité

4La Renaissance est l’époque des grands ambassadeurs qui sont avant tout des hommes de valeur capables des missions les plus dĂ©licates mais aussi toujours susceptibles de basculer dans le camp adverse du fait d’un contact plus frĂ©quent avec le prince Ă©tranger qu’avec leur maĂźtre. Dans le chapitre IV intitulĂ© « Diplomatie et fidĂ©lité », diffĂ©rents points concernant l’ambassadeur sont examinĂ©s : les mandats, c’est-Ă -dire les pouvoirs allouĂ©s Ă  l’ambassadeur, la part de libertĂ©, la marge de manƓuvre accordĂ©e au diplomate pour mener Ă  bien ses nĂ©gociations ; la correspondance diplomatique qui constitue une part importante de leur travail. Cette correspondance, chiffrĂ©e parfois, se doit en tout cas d’ĂȘtre rĂ©guliĂšre sinon quotidienne, tĂ©moigner de la rĂ©alitĂ©, rapporter les rumeurs avec prudence toutefois. Plus qu’une restitution simple des propos Ă©changĂ©s entre le Prince et l’ambassadeur, elle doit aussi en ĂȘtre l’analyse. Le chapitre se termine sur l’examen particulier de quelques personnalitĂ©s, Machiavel, les frĂšres Guillaume et Jean du Bellay, Montaigne. Ce dernier ne fut pas ambassadeur officiel mais un nĂ©gociateur politique durant les guerres de religion ce qui donne l’occasion Ă  D. MĂ©nager de rĂ©flĂ©chir sur ce qui pourrait apparaĂźtre comme une contradiction chez Montaigne : la pratique du doute. En rĂ©alitĂ©, il faut dissocier ce qui relĂšve de l’action (et Montaigne de ce point de vue est un homme de choix et de dĂ©cision) de ce qui relĂšve d’une mĂ©thode de pensĂ©e, d’une Ă©pistĂ©mologie: la remise en question de vĂ©ritĂ©s préétablies. Enfin, par l’intermĂ©diaire de Philippe de Commynes et du cĂ©lĂšbre Ă©pisode de sa trahison et de son ralliement Ă  Louis XI, D. MĂ©nager vient clore le chapitre sur les tentations, les risques et les dangers liĂ©s Ă  la fonction d’ambassadeur.

Peinture & littérature religieuses

5Le dernier chapitre intitulĂ© « MĂ©diations anonymes » revient sur les anges et sur les tableaux. La premiĂšre partie est tout Ă  fait passionnante : Ă  partir d’analyses picturales, l’auteur suit la trace d’une Ă©volution, celle de l’entrĂ©e dans le tableau du spectateur lui-mĂȘme qui devient lui aussi « un messager, et presque, un mĂ©diateur » (p. 204). En mĂȘme temps que la piĂ©tĂ© devient plus individuelle, Ă  partir du xve siĂšcle, la reprĂ©sentation picturale s’ouvre au donateur que l’on peut trouver figurĂ© dans le tableau, au pied de la Croix par exemple — que l’on pense Ă  la cĂ©lĂšbre PietĂ  de Villeneuve-lĂšs-Avignon — et plus largement au fidĂšle qui est invitĂ© Ă  « participer » Ă  la scĂšne reprĂ©sentĂ©e. La deuxiĂšme partie du chapitre sur la piĂ©tĂ© mariale nous semble moins en rapport avec le sujet et avec la pĂ©riode envisagĂ©e. L’enquĂȘte Ă  laquelle se livre l’auteur est pourtant la mĂȘme que celle qui l’avait guidĂ© prĂ©cĂ©demment : chercher les traces d’une participation du fidĂšle dans les Ɠuvres religieuses mais il est davantage question du Moyen Âge et le mĂ©diateur qu’est le fidĂšle apparaĂźt plus lointainement, nous Ă©loignant de l’ange et de l’ambassadeur.


***

6La prĂ©sente Ă©dition propose une intĂ©ressante prĂ©face de François Roudaut et une bibliographie utile, absente de l’édition de 2001. Ce que l’on peut regretter en revanche, c’est le choix de placer les illustrations Ă  la fin, alors qu’elles Ă©taient prĂ©cĂ©demment rĂ©parties dans l’ouvrage et s’offraient aux yeux du lecteur au cours de sa lecture de l’analyse des tableaux. De plus l’Annonciation du Tintoret qui fait l’objet d’une analyse a Ă©tĂ© supprimĂ©e (p. 58). Plusieurs problĂšmes liĂ©s Ă  l’édition doivent ĂȘtre signalĂ©s : outre le fait que l’ouvrage que nous avons eu entre les mains prĂ©sente Ă  la fin deux pages qui n’ont rien Ă  voir avec le livre, qu’il offre deux fois de suite les reproductions iconographiques et deux fois la page 247, les notes de bas de page qui renvoient Ă  l’ouvrage lui-mĂȘme (supra ou infra) sont pour la moitiĂ© d’entre elles erronĂ©es car elles ont Ă©tĂ© reproduites telles quelles, sans ĂȘtre modifiĂ©es par rapport Ă  la nouvelle pagination7. Hormis ces inconvĂ©nients qui peuvent parfois gĂȘner la lecture, l’ouvrage de Daniel MĂ©nager se signale par la grande qualitĂ© de sa rĂ©flexion. On peut s’étonner toutefois que la figure de Baldassar Castiglione n’ait pas Ă©tĂ© davantage exploitĂ©e dans cet ouvrage, mĂȘme si l’exhaustivitĂ© n’est Ă©videmment pas l’objectif d’un tel ouvrage. Castiglione, citĂ© trois fois dans le livre pour son ouvrage Le Courtisan, fut ambassadeur du duc d’Urbin Ă  la cour d’Henry VIII Tudor puis Ă  celle du pape LĂ©on X et ambassadeur de ClĂ©ment VII. Son ouvrage cĂ©lĂšbre montre que le diplomate est d’abord un courtisan, son cĂ©lĂšbre portrait peint par RaphaĂ«l pouvait illustrer le propos sur la beautĂ©, ses dĂ©mĂȘlĂ©s avec le pape qui le soupçonne de trahison pouvaient venir complĂ©ter la rĂ©flexion sur la trahison toujours possible de l’ambassadeur8. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage de D. MĂ©nager est Ă©rudit et cependant trĂšs clair. Le lecteur voyage avec plaisir dans ce temps, Ă  la fois lointain et proche, de la Renaissance et de l’époque baroque entre traitĂ©s diplomatiques, peintures religieuses, romans de Rabelais et litanies de la Vierge.