Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 15, numéro 6
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Corinne Denoyelle

Pour une stylistique des personnage de roman

Vanessa Obry, « Et pour ce fu ainsi nommee ». Linguistique de la désignation et écriture du personnage dans les romans français en vers des XIIIe et XIIIe siÚcles, GenÚve : Droz, coll. « Publications romanes et françaises », 2013, 468 p., EAN 9782600017121.

1Par ce livre, Vanessa Obry met Ă  la disposition de la critique un formidable outil d’analyse et l’on espĂšre voir bientĂŽt de nouveaux chercheurs se l’approprier. Ce travail de stylistique, vĂ©ritablement au carrefour entre littĂ©rature et linguistique, propose une mĂ©thodologie finement travaillĂ©e pour aborder la notion de personnage et sa dĂ©signation nominative. La mĂ©thode est extrĂȘmement pertinente, partant du plus prĂšs du texte pour aboutir Ă  des conclusions remarquables sur l’histoire des figures littĂ©raires.

2Cette Ă©tude se fonde sur un corpus de trois romans en vers des xiie et xiiie siĂšcles, enrichi de comparaisons avec les autres rĂ©cits longs ou courts de la mĂȘme pĂ©riode. Le Conte de Floire et Blanchefleur, Ille et Galeron et de Galeran de Bretagne, textes aisĂ©ment manipulables tant par leur taille que par le nombre de manuscrits dans lesquels on les trouve, prĂ©sentent en plus l’avantage d’ĂȘtre situĂ©s dans un intertexte historiquement bien repĂ©rĂ© qui permet des comparaisons fructueuses. L’ouvrage est composĂ© de trois parties, complĂ©tĂ© par un index prĂ©cis et une bibliographie dense. Mon compte rendu insistera sur la dĂ©marche suivie dans cet ouvrage que j’essaierai de prĂ©senter prĂ©cisĂ©ment car l’apport de cette thĂšse est avant tout mĂ©thodologique et cet outil d’analyse peut (et doit) ĂȘtre rĂ©utilisĂ© par d’autres chercheurs sur d’autres Ă©poques littĂ©raires. C’est une avancĂ©e remarquable dans l’étude du personnage qui, tout en synthĂ©tisant d’autres approches, propose de nouvelles pistes.

3L’introduction prĂ©cise les diffĂ©rentes mĂ©thodologies mises en place par la critique littĂ©raire pour aborder le personnel romanesque et en particulier celui du rĂ©cit mĂ©diĂ©val. Rappelant Ă  la suite de Francis Corblin que le personnage de roman est « une suite d’expressions linguistiques qui rĂ©fĂšrent Ă  la mĂȘme chose », Vanessa Obry commente les particularitĂ©s du personnage de roman mĂ©diĂ©val : type statique souvent dotĂ© de toutes les vertus, il n’en manifeste pas moins, par l’évolution de son destin singulier, la prise de conscience de la notion d’individu. Elle Ă©voque aussi la force symbolique au Moyen Âge du nom, censĂ© contenir l’essence de l’ĂȘtre, si bien que le la nomination des personnages est souvent un des enjeux du texte. Le personnage est ainsi la porte d’entrĂ©e Ă  une rĂ©flexion sur la personne, mais aussi Ă  une rĂ©flexion sur le signe. C’est pourquoi V. Obry donne deux objectifs Ă  son ouvrage : d’une part percer la nature du personnage mĂ©diĂ©val Ă  partir des dĂ©signateurs utilisĂ©s et leur Ă©volution au xiie et xiiie ; d’autre part montrer les relations entre les mots et leur rĂ©fĂ©rent.

4La premiĂšre partie, composĂ©e de deux chapitres, pose les fondements de l’analyse. V. Obry commence par un rappel littĂ©raire de l’onomastique de chacun des ouvrages de son corpus, montrant la part de l’hĂ©ritage littĂ©raire et de la crĂ©ation originale dans chaque Ɠuvre. Cette analyse classique se poursuit par une Ă©tude des relations entre les diffĂ©rents acteurs de chaque rĂ©cit, insistant sur les effets de duplication et de gĂ©mellitĂ© qui caractĂ©risent ce corpus ainsi que sur la quĂȘte de l’identitĂ© qui en constitue une des grandes thĂ©matiques. Cette analyse, bien menĂ©e et solide, qui servira de base Ă  toute l’élaboration linguistique, se termine par une rĂ©flexion sur les titres des romans.

5Le deuxiĂšme chapitre est dĂ©jĂ  beaucoup plus spĂ©cifique et nous fait entrer vĂ©ritablement dans ce que l’ouvrage de V. Obry apporte de neuf Ă  la rĂ©flexion sur le personnage. Rappelant le statut particulier du nom propre au sein des dĂ©signateurs des personnages, elle met en place une vaste enquĂȘte statistique qui montre le pourcentage de personnages nommĂ©s au sein de chaque roman. Elle constate ainsi une progression de la nomination dans les ouvrages les plus rĂ©cents dans le cadre d’un personnel romanesque toujours plus large et toujours plus complexe. Elle interroge alors les raisons qui attribuent un nom Ă  certains personnages, nuançant l’affirmation habituelle qui relie leur nomination Ă  leur importance relative. Si, dans les textes les plus anciens en particulier, la nomination des personnages est strictement liĂ©e Ă  leur hiĂ©rarchisation narrative, d’autres critĂšres sont nĂ©anmoins Ă  prendre en compte comme la tradition Ă©pique qui joue sur le plaisir stylistique des longues listes de noms de combattants. V. Obry revient sur l’augmentation de la proportion des personnages anonymes dans les romans de ChrĂ©tien de Troyes pour conclure que l’anonymat n’a pas Ă  voir avec le genre romanesque en gĂ©nĂ©ral mais essentiellement avec le sens symbolique que chaque roman accorde Ă  la nomination : « un choix d’écriture en relation avec le degrĂ© de problĂ©matisation de l’attribution du nom » (p. 118) sans que l’on puisse mettre Ă  jour une progression chronologique ou une dimension gĂ©nĂ©rique claire. Son Ă©tude permet ainsi de corriger quelques idĂ©es trop simples.

6La suite du chapitre prĂ©sente une Ă©tude des groupes nominaux dĂ©signant les personnages et observe la rĂ©partition entre noms propres et substantifs et leur place en rĂ©cit ou en discours direct. À partir de lĂ , sont examinĂ©es successivement :

  • la frĂ©quence d’apparition des dĂ©signateurs dans le texte en comptant le nombre de dĂ©signateurs par rapport au nombre de vers, Ă©tablissant ainsi la hiĂ©rarchie des personnages dans le rĂ©cit et leur place les uns par rapport aux autres.

  • puis, pour les personnages principaux uniquement, la part du nom propre au sein de ces dĂ©signateurs : comment son emploi est motivĂ© par rapport aux autres dĂ©signateurs. Le premier enseignement qu’elle tire de cette analyse est qu’il n’y a guĂšre d’évolution chronologique de l’emploi des noms propres, mais qu’ils sont Ă  chaque fois lĂ©gĂšrement moins utilisĂ©s pour les femmes. Le deuxiĂšme est que le nom propre trouve une place privilĂ©giĂ©e dans le rĂ©cit, alors que le discours direct donne plus d’importance aux substantifs sauf pour les personnages fĂ©minins dont les noms propres semblent situĂ©s majoritairement dans le discours direct.

  • enfin la derniĂšre Ă©tude de ce deuxiĂšme chapitre compare la rĂ©partition des dĂ©signateurs selon leurs catĂ©gories d’emploi : V. Obry oppose en effet les emplois rĂ©fĂ©rentiels (c'est‑à‑dire les expressions qui rĂ©fĂšrent de maniĂšre anaphorique Ă  des entitĂ©s) et les emplois non rĂ©fĂ©rentiels (c'est‑à‑dire 1. les expressions prĂ©dicatives, attributs et appositions nominales ; 2. les expressions autonymiques, en mention, importantes puisqu’elles correspondent en particulier Ă  tous les actes de nomination du type avoir nom, appeler ; et 3. les termes d’adresse). Cette Ă©tude permet de nuancer les conclusions prĂ©cĂ©dentes : l’auteure remarque en effet que le nom propre est majoritairement employĂ© en emploi rĂ©fĂ©rentiel en raison en particulier de son Ă©viction quasi totale des termes d’adresse. On dĂ©couvrira aussi avec intĂ©rĂȘt qu’un certain nombre de personnages secondaires, s’ils Ă©chappent Ă  l’anonymat, restent cependant limitĂ©s Ă  un emploi non rĂ©fĂ©rentiel (en mention). Le nom propre est ainsi rĂ©servĂ© Ă  la seule attribution d’un nom Ă  ces personnages. Cette conclusion lui permet de prĂ©ciser que si le nom propre semblait exclu des paroles de personnages, c’était uniquement en raison de son exclusion des termes d’adresse. Si l’on se limite aux emplois rĂ©fĂ©rentiels, le nom propre est rĂ©parti de maniĂšre assez identique entre discours direct et rĂ©cit, sauf pour les personnages fĂ©minins toujours caractĂ©risĂ©s par une sous‑reprĂ©sentation des emplois du nom propre et dont le nom est toujours plus volontiers employĂ© en discours direct.

7La deuxiĂšme partie de l’ouvrage de V. Obry, regroupant les chapitres trois et quatre, prolonge ces Ă©tudes en Ă©tudiant le choix des mots qui participent Ă  la construction des personnages. Le chapitre trois se consacre aux emplois rĂ©fĂ©rentiels alors que le chapitre quatre est consacrĂ© aux emplois non rĂ©fĂ©rentiels, les termes d’adresse, les emplois en mention et en prĂ©dication.

8Le chapitre trois est peut‑ĂȘtre le plus passionnant de cet ouvrage, tant la minutie des analyses linguistiques ouvre des perspectives nouvelles. Il est consacrĂ© essentiellement aux choix lexicaux qui composent les groupes nominaux et Ă  leurs expansions. V. Obry entame ainsi une Ă©tude systĂ©matique des substantifs en les classant en quatre catĂ©gories.

  • D’abord les termes qui dĂ©crivent le personnage dans sa relation aux autres : le situant dans le cadre familial et affectif (fils/fille, ami, etc.), Ă©tude affinĂ©e par une analyse des dĂ©terminants possessifs et des complĂ©ments dĂ©terminatifs du nom qui permettent de voir comment les dĂ©signateurs relient les personnages entre eux.

  • Ensuite les termes qui dĂ©crivent le personnage selon sa fonction politique et/ou son statut social (roi, reine, chevalier
), Ă©tude lĂ  encore complĂ©tĂ©e par celle des dĂ©terminants de ces substantifs permettant de constater la construction formulaire de ces groupes nominaux.

  • Puis les termes qui les dĂ©crivent selon leur Ăąge et qui mettent en scĂšne un personnel romanesque divisĂ© entre monde des adultes et celui des enfants.

  • Et enfin les termes axiologiques dĂ©crivant les personnages au sein d’un systĂšme de valeurs (souvent adjectifs substantivĂ©s, li biaux, li gens
)

9Elle conclut de ces Ă©tudes successives au petit nombre de termes utilisĂ©s et Ă©labore ainsi une progression chronologique entre ses trois romans. Le Conte de Floire et Blanchefleur, le plus ancien, se caractĂ©rise pas la stabilitĂ© des dĂ©signateurs : les mots qui dĂ©crivent les jeunes hĂ©ros n’évoluent pas et font de ceux‑ci des types. Dans Ille et Galeron, les dĂ©signateurs suivent les transformations des personnages dans le dĂ©roulement de l’intrigue en insistant sur leur statut politique. Enfin Galeran de Bretagne prĂ©sente un systĂšme de dĂ©signation beaucoup plus complexe dans lequel aucune dĂ©signation n’est stable, signe de l’évolution des personnages romanesques et d’un conception plus problĂ©matique du rapport des mots aux choses.

10La suite de ce chapitre trois est consacrĂ©e Ă  l’emploi du nom propre en emploi rĂ©fĂ©rentiel et Ă  sa relation avec son entourage (apposition, surnom ou groupe nominal). Dans la mesure oĂč cet entourage est rare (le roi Marc, bele Blanceflor
), son utilisation est significative et a une dimension formulaire. On y retrouve, en particulier dans Ille et Galeron, l’hĂ©ritage de la chanson de geste (Illes li ber
) qui donne aussi au nom une dimension rythmique. Cet entourage est plus frĂ©quent en discours direct ou lors de la premiĂšre citation du personnage dans le rĂ©cit et correspond souvent Ă  ce qui est dit de lui, sa rĂ©putation, ce qui participe ainsi Ă  sa caractĂ©risation. Cette Ă©tude amĂšne Ă  la conclusion capitale que, dans cette pĂ©riode, le nom propre perd peu Ă  peu son statut particulier par rapport aux autres dĂ©signateurs en mĂȘme temps que le rapport essentiel entre le nom et son porteur fait place Ă  un rapport Ă©volutif et contingent.

11Le chapitre 4 prolonge la rĂ©flexion en s’intĂ©ressant aux emplois non rĂ©fĂ©rentiels des dĂ©signateurs sous l’angle plus prĂ©cisĂ©ment de la continuitĂ© et de la discontinuitĂ© des rĂ©fĂ©rencements au fil du texte. V. Obry Ă©tudie de maniĂšre systĂ©matique tous les dĂ©signateurs selon leur type d’emploi non rĂ©fĂ©rentiel. L’analyse commence par les termes d’adresse pour lesquels on sait que le nom propre est peu utilisĂ© (un peu plus pour les personnages fĂ©minins). À partir de sa valeur bien connue comme marqueur d’énonciation, V. Obry cherche Ă  voir si le terme d’adresse contribue aussi Ă  construire les personnages. Elle Ă©tudie les autres valeurs et les autres emplois du terme d’adresse : elle montre tout d’abord qu’il ne sert que peu Ă  construire le personnage dans la mesure oĂč il a peu de marges lexicales, Ă©tant figĂ© dans des formules. L’emploi du nom propre en terme d’adresse est rĂ©gi par des codifications sociales strictes qui lui donnent une connotation familiĂšre pertinente dans l’intimitĂ© mais impolie avec un supĂ©rieur. C’est dans ce cadre que le nom propre fĂ©minin trouve un emploi particulier : employĂ© in absentia, il relie le monologue du personnage amoureux Ă  la tradition lyrique : « le nom propre en apostrophe souligne l’absence plutĂŽt qu’il ne noue le contact avec un interlocuteur » (p. 239) avec une Ă©volution notable au xiiie siĂšcle, oĂč le nom propre perd progressivement sa forte prĂ©gnance symbolique pour ĂȘtre utilisĂ© de maniĂšre plus neutre et plus banale.

12La suite de ce chapitre est consacrĂ©e au mode de prĂ©sentation du personnage, associĂ© Ă  l’emploi de son nom en mention. En se fondant sur l’opposition Ă©tablie par MichĂšle Perret entre « l’extraction indĂ©finie » du personnage et sa « nomination abrupte », V. Obry montre les effets de sens induits par ces choix stylistiques. L’extraction indĂ©finie qui repose sur des formulations du type « avoir a nom X » permet de repĂ©rer la maniĂšre dont la chaĂźne de rĂ©fĂ©rences est mise en place et cĂšde peu Ă  peu sa place face Ă  la nomination abrupte.

13V. Obry s’intĂ©resse enfin aux emplois prĂ©dicatifs des dĂ©signateurs, en particulier les attributs, emplois qui permettent tout particuliĂšrement de dire le changement du personnage. L’objectif est de repĂ©rer si le personnage est prĂ©sentĂ© « comme un individu fictif singularisĂ© et apte au changement » et d’évaluer le rĂŽle des expressions prĂ©dicatives dans le changement du personnage c'est‑à‑dire dans ses recatĂ©gorisations. Cette approche permet de confirmer les conclusions prĂ©cĂ©dentes : entre le xiie et le xiiie siĂšcles, les personnages ne sont plus conçus de la mĂȘme maniĂšre. Alors que les jeunes hĂ©ros de Floire et Blanchefleur Ă©taient immuables, figĂ©s dans leur stabilitĂ©, ceux de Galeran de Bretagne comme ceux d’Ille et Galeron sont susceptibles d’évoluer, tendance plus marquĂ©e pour les personnages masculins. Elle note cependant une autre tendance qui explique l’emploi du nom propre dans le texte : sa dimension poĂ©tique qui intĂšgre le nom Ă  une tradition verbale.

14La troisiĂšme et derniĂšre partie se centre prĂ©cisĂ©ment sur la relation du dĂ©signateur avec son rĂ©fĂ©rent dans une approche sĂ©miologique plus gĂ©nĂ©rale. Le chapitre cinq interroge notamment la maniĂšre dont les dĂ©signateurs distinguent les personnages les uns par rapport aux autres. Sont dĂ©gagĂ©es les spĂ©cificitĂ©s de l’emploi des dĂ©signateurs en ancien français qui ne servent pas uniquement Ă  dĂ©sambiguĂŻser le contexte rĂ©fĂ©rentiel quand il y a plusieurs personnages (c'est‑à‑dire dans les cas de concurrence rĂ©fĂ©rentielle). Si l’hypothĂšse de la dĂ©sambiguĂŻsation explique pour une large partie l’emploi du nom propre ou des substantifs pouvant fonctionner comme surnom dans les situations d’affrontement (scĂšnes de combat oĂč le nom du hĂ©ros se charge d’une portĂ©e symbolique qui contribue Ă  le construire comme une figure valorisĂ©e), un grand nombre de cas d’emploi du nom propre ou du syntagme nominal ne sont pas liĂ©s Ă  ce contexte de concurrence rĂ©fĂ©rentielle : en effet, dans la littĂ©rature mĂ©diĂ©vale, ces dĂ©signateurs sont souvent employĂ©s d’une maniĂšre qui nous semble redondante, c'est‑à‑dire sans qu’il y ait rupture de la distribution valentielle. V. Obry interprĂšte ce phĂ©nomĂšne comme un signe de l’emploi du dĂ©signateur comme marqueur du rĂ©cit. D’une part il permet la construction du personnage en tant que membre d’un couple : le nom fĂ©minin par exemple est en gĂ©nĂ©ral attirĂ© par les autres noms propres, alors que les noms masculins sont plus indĂ©pendants dans un emploi plus fonctionnel que poĂ©tique. D’autre part, l’emploi rĂ©pĂ©tĂ© des dĂ©signateurs en contexte de continuitĂ© thĂ©matique quand il n’y a aucune rupture dans la distribution montre qu’ils servent aussi Ă  l’organisation textuelle en dĂ©limitant par exemple le discours direct Ă  la fin d’un dialogue ou en marquant les Ă©tapes spatio‑temporelles de l’intrigue ou les diffĂ©rentes strates Ă©nonciatives. Ainsi cette Ă©tude montre que les dĂ©signateurs ne servent pas avant tout Ă  distinguer les personnages entre eux ; s’ils font aussi cela, ils ont surtout une fonction poĂ©tique c'est‑à‑dire Ă  la fois de marqueur de l’organisation narrative et de poids rythmique dans le texte.

15Cette fonction narrative est cependant plus dĂ©volue au nom propre qu’au substantif et plus aux noms propres masculins qu’aux noms fĂ©minins, sauf Fresne de Galeran de Bretagne, unique personnage fĂ©minin qui puisse Ă©galer le hĂ©ros Ă  ce niveau. Cette diffĂ©rence d’emploi du dĂ©signateur tient au marquage sexuel de l’action. Les hĂ©ros ont pour but la lutte militaire et politique ou la quĂȘte de leur amie alors que cette derniĂšre est plus souvent associĂ©e aux discours et aux pensĂ©es. V. Obry termine ce chapitre en montrant l’emploi formulaire du dĂ©signateur avec l’adverbe or. Le nom du hĂ©ros masculin associĂ© Ă  cet adverbe sert non seulement Ă  dĂ©limiter des Ă©pisodes mais permet aussi d’introduire Ă  l’intĂ©rioritĂ© des personnages dans Galeran de Bretagne au xiiie siĂšcle.

16Le denier chapitre prend du recul avec la question des dĂ©signateurs que V. Obry replace dans une rĂ©flexion plus vaste sur le signe. Moins immĂ©diatement linguistique, et par lĂ  peut‑ĂȘtre moins pertinente que les autres, cette analyse sĂ©miologique montre la mise en cause progressive d’une adhĂ©sion immĂ©diate aux signes dans ces Ɠuvres. Alors que les images de Floire et Blanchefleur tĂ©moignent de la confusion confiante entre le signe et son rĂ©fĂ©rent, le personnage et son simulacre, Galeran de Bretagne ne cesse d’insister sur la mauvaise adĂ©quation de l’image Ă  la chose reprĂ©sentĂ©e ou du nom au personnage, qu’il s’agisse de la manche brodĂ©e de Fresne, du nom de sa mĂšre Gente ou de sa sƓur jumelle. V. Obry dĂ©duit de cette Ă©volution du statut du signe une diffĂ©rence de conception du personnage passant des figures stables de Floire et Blanchefleur, semblables aux images qui les reprĂ©sentent, aux jeux de miroir imparfaits qui se multiplient dans Galeran de Bretagne, autour du personnage de Fresne, jamais assimilable Ă  un type. Elle conclut Ă  une vision du langage qui a Ă©voluĂ©, « passant d’un signe rendant toujours compte de la nature de son rĂ©fĂ©rent au point coĂŻncider avec lui dans le Conte de Floire et Blanchefleur, Ă  un signe qui se cherche sans vraiment affirmer son adaptation dans Ille et Galeron, et enfin Ă  un signe qui ne correspond jamais parfaitement Ă  son rĂ©fĂ©rent dans Galeran de Bretagne » (p. 386). Cette mise en cause de l’artifice du signe contribue Ă  complexifier le systĂšme des dĂ©signateurs des personnages.


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17Ainsi, Vanessa Obry permet avec une rigueur extrĂȘme de confirmer un certain nombre d’intuitions de la critique mĂ©diĂ©vistique : elle montre de maniĂšre irrĂ©futable l’évolution du personnage romanesque, passant d’un type stable, plus symbolique que mimĂ©tique, Ă  un individu singularisĂ© Ă  l’itinĂ©raire Ă  nul autre pareil, Ă©volution qui s’accompagne d’une rĂ©flexion sur le rapport entre les signes et les choses. Elle offre Ă  la communautĂ© non seulement une base de travail remarquable qui promet de nombreuses Ă©tudes Ă  venir dans tous les domaines, mais aussi une approche renouvelĂ©e de l’histoire des idĂ©es et des concepts au Moyen Âge. Cet ouvrage a sa place dans toutes les bibliothĂšques des chercheurs, quelle que soit l’époque littĂ©raire sur laquelle ils travaillent.