
Pour une stylistique des personnage de roman
1Par ce livre, Vanessa Obry met Ă la disposition de la critique un formidable outil dâanalyse et lâon espĂšre voir bientĂŽt de nouveaux chercheurs se lâapproprier. Ce travail de stylistique, vĂ©ritablement au carrefour entre littĂ©rature et linguistique, propose une mĂ©thodologie finement travaillĂ©e pour aborder la notion de personnage et sa dĂ©signation nominative. La mĂ©thode est extrĂȘmement pertinente, partant du plus prĂšs du texte pour aboutir Ă des conclusions remarquables sur lâhistoire des figures littĂ©raires.
2Cette Ă©tude se fonde sur un corpus de trois romans en vers des xiie et xiiie siĂšcles, enrichi de comparaisons avec les autres rĂ©cits longs ou courts de la mĂȘme pĂ©riode. Le Conte de Floire et Blanchefleur, Ille et Galeron et de Galeran de Bretagne, textes aisĂ©ment manipulables tant par leur taille que par le nombre de manuscrits dans lesquels on les trouve, prĂ©sentent en plus lâavantage dâĂȘtre situĂ©s dans un intertexte historiquement bien repĂ©rĂ© qui permet des comparaisons fructueuses. Lâouvrage est composĂ© de trois parties, complĂ©tĂ© par un index prĂ©cis et une bibliographie dense. Mon compte rendu insistera sur la dĂ©marche suivie dans cet ouvrage que jâessaierai de prĂ©senter prĂ©cisĂ©ment car lâapport de cette thĂšse est avant tout mĂ©thodologique et cet outil dâanalyse peut (et doit) ĂȘtre rĂ©utilisĂ© par dâautres chercheurs sur dâautres Ă©poques littĂ©raires. Câest une avancĂ©e remarquable dans lâĂ©tude du personnage qui, tout en synthĂ©tisant dâautres approches, propose de nouvelles pistes.
3Lâintroduction prĂ©cise les diffĂ©rentes mĂ©thodologies mises en place par la critique littĂ©raire pour aborder le personnel romanesque et en particulier celui du rĂ©cit mĂ©diĂ©val. Rappelant Ă la suite de Francis Corblin que le personnage de roman est « une suite dâexpressions linguistiques qui rĂ©fĂšrent Ă la mĂȘme chose », Vanessa Obry commente les particularitĂ©s du personnage de roman mĂ©diĂ©val : type statique souvent dotĂ© de toutes les vertus, il nâen manifeste pas moins, par lâĂ©volution de son destin singulier, la prise de conscience de la notion dâindividu. Elle Ă©voque aussi la force symbolique au Moyen Ăge du nom, censĂ© contenir lâessence de lâĂȘtre, si bien que le la nomination des personnages est souvent un des enjeux du texte. Le personnage est ainsi la porte dâentrĂ©e Ă une rĂ©flexion sur la personne, mais aussi Ă une rĂ©flexion sur le signe. Câest pourquoi V. Obry donne deux objectifs Ă son ouvrage : dâune part percer la nature du personnage mĂ©diĂ©val Ă partir des dĂ©signateurs utilisĂ©s et leur Ă©volution au xiie et xiiie ; dâautre part montrer les relations entre les mots et leur rĂ©fĂ©rent.
4La premiĂšre partie, composĂ©e de deux chapitres, pose les fondements de lâanalyse. V. Obry commence par un rappel littĂ©raire de lâonomastique de chacun des ouvrages de son corpus, montrant la part de lâhĂ©ritage littĂ©raire et de la crĂ©ation originale dans chaque Ćuvre. Cette analyse classique se poursuit par une Ă©tude des relations entre les diffĂ©rents acteurs de chaque rĂ©cit, insistant sur les effets de duplication et de gĂ©mellitĂ© qui caractĂ©risent ce corpus ainsi que sur la quĂȘte de lâidentitĂ© qui en constitue une des grandes thĂ©matiques. Cette analyse, bien menĂ©e et solide, qui servira de base Ă toute lâĂ©laboration linguistique, se termine par une rĂ©flexion sur les titres des romans.
5Le deuxiĂšme chapitre est dĂ©jĂ beaucoup plus spĂ©cifique et nous fait entrer vĂ©ritablement dans ce que lâouvrage de V. Obry apporte de neuf Ă la rĂ©flexion sur le personnage. Rappelant le statut particulier du nom propre au sein des dĂ©signateurs des personnages, elle met en place une vaste enquĂȘte statistique qui montre le pourcentage de personnages nommĂ©s au sein de chaque roman. Elle constate ainsi une progression de la nomination dans les ouvrages les plus rĂ©cents dans le cadre dâun personnel romanesque toujours plus large et toujours plus complexe. Elle interroge alors les raisons qui attribuent un nom Ă certains personnages, nuançant lâaffirmation habituelle qui relie leur nomination Ă leur importance relative. Si, dans les textes les plus anciens en particulier, la nomination des personnages est strictement liĂ©e Ă leur hiĂ©rarchisation narrative, dâautres critĂšres sont nĂ©anmoins Ă prendre en compte comme la tradition Ă©pique qui joue sur le plaisir stylistique des longues listes de noms de combattants. V. Obry revient sur lâaugmentation de la proportion des personnages anonymes dans les romans de ChrĂ©tien de Troyes pour conclure que lâanonymat nâa pas Ă voir avec le genre romanesque en gĂ©nĂ©ral mais essentiellement avec le sens symbolique que chaque roman accorde Ă la nomination : « un choix dâĂ©criture en relation avec le degrĂ© de problĂ©matisation de lâattribution du nom » (p. 118) sans que lâon puisse mettre Ă jour une progression chronologique ou une dimension gĂ©nĂ©rique claire. Son Ă©tude permet ainsi de corriger quelques idĂ©es trop simples.
6La suite du chapitre présente une étude des groupes nominaux désignant les personnages et observe la répartition entre noms propres et substantifs et leur place en récit ou en discours direct. à partir de là , sont examinées successivement :
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la frĂ©quence dâapparition des dĂ©signateurs dans le texte en comptant le nombre de dĂ©signateurs par rapport au nombre de vers, Ă©tablissant ainsi la hiĂ©rarchie des personnages dans le rĂ©cit et leur place les uns par rapport aux autres.
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puis, pour les personnages principaux uniquement, la part du nom propre au sein de ces dĂ©signateurs : comment son emploi est motivĂ© par rapport aux autres dĂ©signateurs. Le premier enseignement quâelle tire de cette analyse est quâil nây a guĂšre dâĂ©volution chronologique de lâemploi des noms propres, mais quâils sont Ă chaque fois lĂ©gĂšrement moins utilisĂ©s pour les femmes. Le deuxiĂšme est que le nom propre trouve une place privilĂ©giĂ©e dans le rĂ©cit, alors que le discours direct donne plus dâimportance aux substantifs sauf pour les personnages fĂ©minins dont les noms propres semblent situĂ©s majoritairement dans le discours direct.
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enfin la derniĂšre Ă©tude de ce deuxiĂšme chapitre compare la rĂ©partition des dĂ©signateurs selon leurs catĂ©gories dâemploi : V. Obry oppose en effet les emplois rĂ©fĂ©rentiels (c'estâĂ âdire les expressions qui rĂ©fĂšrent de maniĂšre anaphorique Ă des entitĂ©s) et les emplois non rĂ©fĂ©rentiels (c'estâĂ âdire 1. les expressions prĂ©dicatives, attributs et appositions nominales ; 2. les expressions autonymiques, en mention, importantes puisquâelles correspondent en particulier Ă tous les actes de nomination du type avoir nom, appeler ; et 3. les termes dâadresse). Cette Ă©tude permet de nuancer les conclusions prĂ©cĂ©dentes : lâauteure remarque en effet que le nom propre est majoritairement employĂ© en emploi rĂ©fĂ©rentiel en raison en particulier de son Ă©viction quasi totale des termes dâadresse. On dĂ©couvrira aussi avec intĂ©rĂȘt quâun certain nombre de personnages secondaires, sâils Ă©chappent Ă lâanonymat, restent cependant limitĂ©s Ă un emploi non rĂ©fĂ©rentiel (en mention). Le nom propre est ainsi rĂ©servĂ© Ă la seule attribution dâun nom Ă ces personnages. Cette conclusion lui permet de prĂ©ciser que si le nom propre semblait exclu des paroles de personnages, câĂ©tait uniquement en raison de son exclusion des termes dâadresse. Si lâon se limite aux emplois rĂ©fĂ©rentiels, le nom propre est rĂ©parti de maniĂšre assez identique entre discours direct et rĂ©cit, sauf pour les personnages fĂ©minins toujours caractĂ©risĂ©s par une sousâreprĂ©sentation des emplois du nom propre et dont le nom est toujours plus volontiers employĂ© en discours direct.
7La deuxiĂšme partie de lâouvrage de V. Obry, regroupant les chapitres trois et quatre, prolonge ces Ă©tudes en Ă©tudiant le choix des mots qui participent Ă la construction des personnages. Le chapitre trois se consacre aux emplois rĂ©fĂ©rentiels alors que le chapitre quatre est consacrĂ© aux emplois non rĂ©fĂ©rentiels, les termes dâadresse, les emplois en mention et en prĂ©dication.
8Le chapitre trois est peutâĂȘtre le plus passionnant de cet ouvrage, tant la minutie des analyses linguistiques ouvre des perspectives nouvelles. Il est consacrĂ© essentiellement aux choix lexicaux qui composent les groupes nominaux et Ă leurs expansions. V. Obry entame ainsi une Ă©tude systĂ©matique des substantifs en les classant en quatre catĂ©gories.
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Dâabord les termes qui dĂ©crivent le personnage dans sa relation aux autres : le situant dans le cadre familial et affectif (fils/fille, ami, etc.), Ă©tude affinĂ©e par une analyse des dĂ©terminants possessifs et des complĂ©ments dĂ©terminatifs du nom qui permettent de voir comment les dĂ©signateurs relient les personnages entre eux.
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Ensuite les termes qui dĂ©crivent le personnage selon sa fonction politique et/ou son statut social (roi, reine, chevalierâŠ), Ă©tude lĂ encore complĂ©tĂ©e par celle des dĂ©terminants de ces substantifs permettant de constater la construction formulaire de ces groupes nominaux.
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Puis les termes qui les décrivent selon leur ùge et qui mettent en scÚne un personnel romanesque divisé entre monde des adultes et celui des enfants.
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Et enfin les termes axiologiques dĂ©crivant les personnages au sein dâun systĂšme de valeurs (souvent adjectifs substantivĂ©s, li biaux, li gensâŠ)
9Elle conclut de ces Ă©tudes successives au petit nombre de termes utilisĂ©s et Ă©labore ainsi une progression chronologique entre ses trois romans. Le Conte de Floire et Blanchefleur, le plus ancien, se caractĂ©rise pas la stabilitĂ© des dĂ©signateurs : les mots qui dĂ©crivent les jeunes hĂ©ros nâĂ©voluent pas et font de ceuxâci des types. Dans Ille et Galeron, les dĂ©signateurs suivent les transformations des personnages dans le dĂ©roulement de lâintrigue en insistant sur leur statut politique. Enfin Galeran de Bretagne prĂ©sente un systĂšme de dĂ©signation beaucoup plus complexe dans lequel aucune dĂ©signation nâest stable, signe de lâĂ©volution des personnages romanesques et dâun conception plus problĂ©matique du rapport des mots aux choses.
10La suite de ce chapitre trois est consacrĂ©e Ă lâemploi du nom propre en emploi rĂ©fĂ©rentiel et Ă sa relation avec son entourage (apposition, surnom ou groupe nominal). Dans la mesure oĂč cet entourage est rare (le roi Marc, bele BlanceflorâŠ), son utilisation est significative et a une dimension formulaire. On y retrouve, en particulier dans Ille et Galeron, lâhĂ©ritage de la chanson de geste (Illes li berâŠ) qui donne aussi au nom une dimension rythmique. Cet entourage est plus frĂ©quent en discours direct ou lors de la premiĂšre citation du personnage dans le rĂ©cit et correspond souvent Ă ce qui est dit de lui, sa rĂ©putation, ce qui participe ainsi Ă sa caractĂ©risation. Cette Ă©tude amĂšne Ă la conclusion capitale que, dans cette pĂ©riode, le nom propre perd peu Ă peu son statut particulier par rapport aux autres dĂ©signateurs en mĂȘme temps que le rapport essentiel entre le nom et son porteur fait place Ă un rapport Ă©volutif et contingent.
11Le chapitre 4 prolonge la rĂ©flexion en sâintĂ©ressant aux emplois non rĂ©fĂ©rentiels des dĂ©signateurs sous lâangle plus prĂ©cisĂ©ment de la continuitĂ© et de la discontinuitĂ© des rĂ©fĂ©rencements au fil du texte. V. Obry Ă©tudie de maniĂšre systĂ©matique tous les dĂ©signateurs selon leur type dâemploi non rĂ©fĂ©rentiel. Lâanalyse commence par les termes dâadresse pour lesquels on sait que le nom propre est peu utilisĂ© (un peu plus pour les personnages fĂ©minins). Ă partir de sa valeur bien connue comme marqueur dâĂ©nonciation, V. Obry cherche Ă voir si le terme dâadresse contribue aussi Ă construire les personnages. Elle Ă©tudie les autres valeurs et les autres emplois du terme dâadresse : elle montre tout dâabord quâil ne sert que peu Ă construire le personnage dans la mesure oĂč il a peu de marges lexicales, Ă©tant figĂ© dans des formules. Lâemploi du nom propre en terme dâadresse est rĂ©gi par des codifications sociales strictes qui lui donnent une connotation familiĂšre pertinente dans lâintimitĂ© mais impolie avec un supĂ©rieur. Câest dans ce cadre que le nom propre fĂ©minin trouve un emploi particulier : employĂ© in absentia, il relie le monologue du personnage amoureux Ă la tradition lyrique : « le nom propre en apostrophe souligne lâabsence plutĂŽt quâil ne noue le contact avec un interlocuteur » (p. 239) avec une Ă©volution notable au xiiie siĂšcle, oĂč le nom propre perd progressivement sa forte prĂ©gnance symbolique pour ĂȘtre utilisĂ© de maniĂšre plus neutre et plus banale.
12La suite de ce chapitre est consacrĂ©e au mode de prĂ©sentation du personnage, associĂ© Ă lâemploi de son nom en mention. En se fondant sur lâopposition Ă©tablie par MichĂšle Perret entre « lâextraction indĂ©finie » du personnage et sa « nomination abrupte », V. Obry montre les effets de sens induits par ces choix stylistiques. Lâextraction indĂ©finie qui repose sur des formulations du type « avoir a nom X » permet de repĂ©rer la maniĂšre dont la chaĂźne de rĂ©fĂ©rences est mise en place et cĂšde peu Ă peu sa place face Ă la nomination abrupte.
13V. Obry sâintĂ©resse enfin aux emplois prĂ©dicatifs des dĂ©signateurs, en particulier les attributs, emplois qui permettent tout particuliĂšrement de dire le changement du personnage. Lâobjectif est de repĂ©rer si le personnage est prĂ©sentĂ© « comme un individu fictif singularisĂ© et apte au changement » et dâĂ©valuer le rĂŽle des expressions prĂ©dicatives dans le changement du personnage c'estâĂ âdire dans ses recatĂ©gorisations. Cette approche permet de confirmer les conclusions prĂ©cĂ©dentes : entre le xiie et le xiiie siĂšcles, les personnages ne sont plus conçus de la mĂȘme maniĂšre. Alors que les jeunes hĂ©ros de Floire et Blanchefleur Ă©taient immuables, figĂ©s dans leur stabilitĂ©, ceux de Galeran de Bretagne comme ceux dâIlle et Galeron sont susceptibles dâĂ©voluer, tendance plus marquĂ©e pour les personnages masculins. Elle note cependant une autre tendance qui explique lâemploi du nom propre dans le texte : sa dimension poĂ©tique qui intĂšgre le nom Ă une tradition verbale.
14La troisiĂšme et derniĂšre partie se centre prĂ©cisĂ©ment sur la relation du dĂ©signateur avec son rĂ©fĂ©rent dans une approche sĂ©miologique plus gĂ©nĂ©rale. Le chapitre cinq interroge notamment la maniĂšre dont les dĂ©signateurs distinguent les personnages les uns par rapport aux autres. Sont dĂ©gagĂ©es les spĂ©cificitĂ©s de lâemploi des dĂ©signateurs en ancien français qui ne servent pas uniquement Ă dĂ©sambiguĂŻser le contexte rĂ©fĂ©rentiel quand il y a plusieurs personnages (c'estâĂ âdire dans les cas de concurrence rĂ©fĂ©rentielle). Si lâhypothĂšse de la dĂ©sambiguĂŻsation explique pour une large partie lâemploi du nom propre ou des substantifs pouvant fonctionner comme surnom dans les situations dâaffrontement (scĂšnes de combat oĂč le nom du hĂ©ros se charge dâune portĂ©e symbolique qui contribue Ă le construire comme une figure valorisĂ©e), un grand nombre de cas dâemploi du nom propre ou du syntagme nominal ne sont pas liĂ©s Ă ce contexte de concurrence rĂ©fĂ©rentielle : en effet, dans la littĂ©rature mĂ©diĂ©vale, ces dĂ©signateurs sont souvent employĂ©s dâune maniĂšre qui nous semble redondante, c'estâĂ âdire sans quâil y ait rupture de la distribution valentielle. V. Obry interprĂšte ce phĂ©nomĂšne comme un signe de lâemploi du dĂ©signateur comme marqueur du rĂ©cit. Dâune part il permet la construction du personnage en tant que membre dâun couple : le nom fĂ©minin par exemple est en gĂ©nĂ©ral attirĂ© par les autres noms propres, alors que les noms masculins sont plus indĂ©pendants dans un emploi plus fonctionnel que poĂ©tique. Dâautre part, lâemploi rĂ©pĂ©tĂ© des dĂ©signateurs en contexte de continuitĂ© thĂ©matique quand il nây a aucune rupture dans la distribution montre quâils servent aussi Ă lâorganisation textuelle en dĂ©limitant par exemple le discours direct Ă la fin dâun dialogue ou en marquant les Ă©tapes spatioâtemporelles de lâintrigue ou les diffĂ©rentes strates Ă©nonciatives. Ainsi cette Ă©tude montre que les dĂ©signateurs ne servent pas avant tout Ă distinguer les personnages entre eux ; sâils font aussi cela, ils ont surtout une fonction poĂ©tique c'estâĂ âdire Ă la fois de marqueur de lâorganisation narrative et de poids rythmique dans le texte.
15Cette fonction narrative est cependant plus dĂ©volue au nom propre quâau substantif et plus aux noms propres masculins quâaux noms fĂ©minins, sauf Fresne de Galeran de Bretagne, unique personnage fĂ©minin qui puisse Ă©galer le hĂ©ros Ă ce niveau. Cette diffĂ©rence dâemploi du dĂ©signateur tient au marquage sexuel de lâaction. Les hĂ©ros ont pour but la lutte militaire et politique ou la quĂȘte de leur amie alors que cette derniĂšre est plus souvent associĂ©e aux discours et aux pensĂ©es. V. Obry termine ce chapitre en montrant lâemploi formulaire du dĂ©signateur avec lâadverbe or. Le nom du hĂ©ros masculin associĂ© Ă cet adverbe sert non seulement Ă dĂ©limiter des Ă©pisodes mais permet aussi dâintroduire Ă lâintĂ©rioritĂ© des personnages dans Galeran de Bretagne au xiiie siĂšcle.
16Le denier chapitre prend du recul avec la question des dĂ©signateurs que V. Obry replace dans une rĂ©flexion plus vaste sur le signe. Moins immĂ©diatement linguistique, et par lĂ peutâĂȘtre moins pertinente que les autres, cette analyse sĂ©miologique montre la mise en cause progressive dâune adhĂ©sion immĂ©diate aux signes dans ces Ćuvres. Alors que les images de Floire et Blanchefleur tĂ©moignent de la confusion confiante entre le signe et son rĂ©fĂ©rent, le personnage et son simulacre, Galeran de Bretagne ne cesse dâinsister sur la mauvaise adĂ©quation de lâimage Ă la chose reprĂ©sentĂ©e ou du nom au personnage, quâil sâagisse de la manche brodĂ©e de Fresne, du nom de sa mĂšre Gente ou de sa sĆur jumelle. V. Obry dĂ©duit de cette Ă©volution du statut du signe une diffĂ©rence de conception du personnage passant des figures stables de Floire et Blanchefleur, semblables aux images qui les reprĂ©sentent, aux jeux de miroir imparfaits qui se multiplient dans Galeran de Bretagne, autour du personnage de Fresne, jamais assimilable Ă un type. Elle conclut Ă une vision du langage qui a Ă©voluĂ©, « passant dâun signe rendant toujours compte de la nature de son rĂ©fĂ©rent au point coĂŻncider avec lui dans le Conte de Floire et Blanchefleur, Ă un signe qui se cherche sans vraiment affirmer son adaptation dans Ille et Galeron, et enfin Ă un signe qui ne correspond jamais parfaitement Ă son rĂ©fĂ©rent dans Galeran de Bretagne » (p. 386). Cette mise en cause de lâartifice du signe contribue Ă complexifier le systĂšme des dĂ©signateurs des personnages.
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17Ainsi, Vanessa Obry permet avec une rigueur extrĂȘme de confirmer un certain nombre dâintuitions de la critique mĂ©diĂ©vistique : elle montre de maniĂšre irrĂ©futable lâĂ©volution du personnage romanesque, passant dâun type stable, plus symbolique que mimĂ©tique, Ă un individu singularisĂ© Ă lâitinĂ©raire Ă nul autre pareil, Ă©volution qui sâaccompagne dâune rĂ©flexion sur le rapport entre les signes et les choses. Elle offre Ă la communautĂ© non seulement une base de travail remarquable qui promet de nombreuses Ă©tudes Ă venir dans tous les domaines, mais aussi une approche renouvelĂ©e de lâhistoire des idĂ©es et des concepts au Moyen Ăge. Cet ouvrage a sa place dans toutes les bibliothĂšques des chercheurs, quelle que soit lâĂ©poque littĂ©raire sur laquelle ils travaillent.

