Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 1
titre article
Aurélie Moioli

« Romantiser » la vie : Aurélia de Nerval

GĂ©rard de Nerval, ƒuvres complĂštes, Tome XIII, AurĂ©lia ou le RĂȘve et la Vie, Ă©dition de Jean-Nicolas Illouz, Paris : Classiques Garnier, coll. « BibliothĂšque du XIXe siĂšcle », 2013, 184 p., EAN 9782812420153.

Pour que l’homme fĂ»t heureux, [
] il lui faudrait deux vies connexes et sans intervalle. Revivre serait sa vĂ©ritable vie.
Restif de la Bretonne, Revies1.

1AprĂšs avoir prĂ©sentĂ© un « Nerval poĂšte renaissant » dans le premier tome de la nouvelle Ă©dition des ƒuvres complĂštes de GĂ©rard de Nerval aux Ă©ditions Classiques Garnier, Jean-Nicolas Illouz livre dans le treiziĂšme et dernier tome un Nerval autobiographe, apprĂ©hendĂ© dans la sĂ©rie de ses revies. Il Ă©dite l’ultime rĂ©cit de Nerval, AurĂ©lia ou le RĂȘve et la Vie, accompagnĂ© de ses versions primitives manuscrites et de la GĂ©nĂ©alogie fantastique. Une introduction consĂ©quente, une bibliographie et un index complĂštent ce travail d’édition minutieux qui respecte la « prĂ©caritĂ© essentielle » (p. 37) d’un texte restĂ© inachevĂ© en raison de la mort de l’auteur dans la nuit du 25 janvier 1855. AprĂšs avoir commentĂ© les choix de l’éditeur et la lecture qu’il propose d’AurĂ©lia, nous indiquerons les lignes de vie qui se dessinent dans cette Ă©dition.

Revies nervaliennes

2À l’instar de Restif de la Bretonne qui publiait en 1802 deux Ă©tonnantes « revies », Nerval a le goĂ»t des palingĂ©nĂ©sies. À bien des Ă©gards, cette nouvelle Ă©dition suggĂšre qu’écrire sa vie consiste en une multiplication et en une potentialisation de soi.

Les différentes vies du récit : de la Généalogie fantastique à Aurélia

3L’un des intĂ©rĂȘts majeurs de ce tome est de prĂ©senter AurĂ©lia avec des annexes prĂ©cieuses qui retracent les origines du geste autobiographique chez Nerval. Loin d’ĂȘtre superbement isolĂ© dans sa position d’Ɠuvre ultime, le rĂ©cit est mis en relation avec d’autres Ă©critures de soi. L’édition de Jacques Bony chez Garnier Flammarion en 1990 et l’édition prĂ©cĂ©dente de J.‑N. Illouz chez Gallimard en 20052 invitaient dĂ©jĂ  Ă  circuler dans la production autobiographique de Nerval mais les choix effectuĂ©s n’étaient pas les mĂȘmes et ces Ă©ditions ne contenaient pas les reproductions photographiques desplanches d’AurĂ©lia ni de ce feuillet manuscrit que Jean Richer a appelĂ© la GĂ©nĂ©alogie fantastique. Absent de l’édition de la PlĂ©iade, ce fascinant feuillet a donnĂ© lieu Ă  deux transcriptions : l’une par Jean Richer en 1970 ; l’autre par Sylvie LĂ©cuyer en 2011 qui a effectuĂ© un travail extrĂȘmement prĂ©cis en isolant certaines zones du manuscrit. Qui veut se plonger dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique consultera cette rĂ©cente transcription, que l’auteure a aussi mise en ligne3. Car l’édition de J.‑N. Illouz ne donne pas de transcription du manuscrit ; elle en offre une reproduction photographique et un commentaire. Elle a le mĂ©rite de donner Ă  lire — ou plutĂŽt Ă  voir — pour la premiĂšre fois la GĂ©nĂ©alogie fantastique avec AurĂ©lia dans ses diffĂ©rentes versions. C’est un choix important, qui a plusieurs consĂ©quences.

4Avant de les Ă©voquer, rappelons qu’éditer les textes inachevĂ©s de Nerval requiert la plus grande prudence tant la datation et l’enchaĂźnement des fragments sont incertains. Avec le soin du philologue, J.‑N. Illouz met en Ă©vidence divers « points litigieux » et souligne que « si Nerval a bien une idĂ©e d’ensemble trĂšs sĂ»re de son Ɠuvre au point de la considĂ©rer comme “finie”, l’état dans lequel le texte nous parvient est quant Ă  lui incertain » (p. 35). Cela vaut pour la « seconde partie » d’AurĂ©lia ainsi que pour les fragments manuscrits prĂ©sentĂ©s en annexe datĂ©s tantĂŽt de 1841 tantĂŽt de 1853 (p. 125). La « premiĂšre partie » d’AurĂ©lia, corrigĂ©e par Nerval, a Ă©tĂ© publiĂ©e en janvier 1855. Quant Ă  la GĂ©nĂ©alogie fantastique, la critique s’entend pour dater le manuscrit de la crise de 1841.

5Tout en respectant la prudence de rigueur, cette Ă©dition effectue bien une remontĂ©e dans le temps, de 1855 Ă  1841, par la prĂ©sentation des textes qu’elle propose : AurĂ©lia, puis les fragments manuscrits d’AurĂ©lia et la GĂ©nĂ©alogie fantastique. Ce choix inscrit le projet autobiographique dans un temps long nourri de dĂ©sirs, de doutes et de scrupules. Jacques Bony a retracĂ© la difficile conquĂȘte de la premiĂšre personne dans le rĂ©cit nervalien4 ; J.‑N. Illouz retrace cette quĂȘte Ă  travers les manuscrits en se tenant au plus prĂšs du style de l’autobiographe. Des premiĂšres versions d’AurĂ©lia au texte de 1855, il dĂ©cĂšle un « travail d’effacement » (p. 125) de soi et des Ă©lĂ©ments rĂ©fĂ©rentiels. S’affirme dans le temps une voie autobiographique placĂ©e sous le signe de l’indirect et du symbolique. La prĂ©sentation des textes correspond aussi Ă  une remontĂ©e aux sources de l’écriture : l’éditeur accorde Ă  la GĂ©nĂ©alogie fantastique une importance de taille puisque ce feuillet est prĂ©sentĂ© comme une vĂ©ritable matrice d’écriture dont on trouve des Ă©chos formels et thĂ©matiques dans plusieurs textes de Nerval (p. 150‑151). Ce choix nous fait passer du rĂ©cit de soi le plus abouti possible (AurĂ©lia) Ă  l’inscription de soi la plus brute (la GĂ©nĂ©alogie fantastique). Le travail Ă©ditorial suit un trajet semblable — d’AurĂ©lia aux annexes, puis des annexes transcrites aux annexes photographiques (p. 139‑145, p. 152‑153) – puisque le lecteur, aprĂšs avoir lu le rĂ©cit Ă©ditĂ©, dĂ©couvre un document « dĂ©lirant » rĂ©sistant aux normes de l’imprimerie et de l’édition, qui est livrĂ© dans sa « poĂ©ticitĂ© brute » (p. 147). J.‑N. Illouz nous fait ainsi constamment passer du texte Ă  l’image autobiographique pour cerner sous tous les angles possibles une maniĂšre nervalienne – une maniĂšre autobiographique folle, originale, hors-norme5.

Écrire sa vie : « Romantiser »

6Comment Nerval a-t-il trouvĂ© sa main d’autobiographe ? Par le biais des autres, rĂ©pond l’éditeur dans son introduction. Le rĂ©cit de soi provient de la réécriture d’autres vies. Henri Scepi et Keiko Tsujikawa ont rĂ©cemment parcouru ces voies obliques de la diction autobiographique nervalienne en rappelant que les biographies des IlluminĂ©s sont des formes d’autobiographies indirectes6. Lorsqu’au seuil d’AurĂ©lia, l’autobiographe emprunte la premiĂšre personne, il s’inscrit dans le sillage d’illustres prĂ©dĂ©cesseurs (ApulĂ©e, Dante et Swedenborg) dont les Ɠuvres sont des « modĂšles poĂ©tiques » Ă  « romantiser ». C’est autour de cette expression empruntĂ©e Ă  Novalis et dĂ©finie par lui comme une opĂ©ration de « potentalisation qualitative » que J.‑N. Illouz construit sa lecture du rĂ©cit nervalien (p. 9).

7Dans son introduction, la « romantisation » renvoie principalement au double jeu de l’imitation et de la transformation des modĂšles du passĂ©. AurĂ©lia se prĂ©sente comme une « variation » et une « amplification » (p. 17) de l’Âne d’or d’ApulĂ©e, de la Divine ComĂ©die et de la Vita nuova de Dante ainsi que des visions de Swedenborg. Étudiant l’intertextualitĂ© Ă  l’Ɠuvre dans le rĂ©cit, J.‑N. Illouz passe en revue ces trois « maniĂšres » poĂ©tiques et narratives qui ont permis Ă  Nerval de trouver sa propre voix autobiographique. Il repĂšre la reprise de thĂšmes (tels la figure d’Isis chez ApulĂ©e et l’amour-Ă©cran chez Dante), de dispositifs Ă©nonciatifs (le dĂ©doublement du je), de tournures syntaxiques (la phrase nervalienne Ă©pousant parfois la phrase latine) et d’images (telle la spirale dantesque). AurĂ©lia emprunte au conte initiatique, Ă  l’autobiographie mĂ©diĂ©vale que Nerval transforme en « autobiographie existentielle », et au rĂ©cit de rĂȘve. S’il Ă©tudie peu la prĂ©sence directe de Swedenborg, l’éditeur souligne l’importance de cette « littĂ©rature visionnaire oĂč Nerval entrevoit une possible synthĂšse du conte initiatique et de l’autobiographie spirituelle » (p. 22).

8Cette approche rĂ©solument intertextuelle d’AurĂ©lia prĂ©sente l’écriture nervalienne comme un geste de reprise et de greffe — dĂ©finition et mĂ©taphore qui Ă©taient dĂ©jĂ  prĂ©sentes dans le premier tome de la nouvelle Ă©dition consacrĂ© Ă  l’anthologie des poĂštes de la Renaissance conçue par Nerval. Les notes de bas de page nous font circuler d’un texte Ă  l’autre, faisant apparaĂźtre cette spirale de l’imitation qui sĂ©duisait Nerval autant que Nodier autant que Sterne7
 Ce faisant, l’éditeur Ă©pouse le geste nervalien : l’incipit d’AurĂ©lia nous plonge dans la « mĂ©moire de la littĂ©rature ». Loin de s’afficher comme « une entreprise qui n’eut jamais d’exemple », l’écriture de soi se prĂ©sente comme un palimpseste et, au fil de la lecture, « la prose de Nerval se colore de teintes variĂ©es empruntĂ©es Ă  chacune des Ă©poques et Ă  chacune des maniĂšres qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e » (p. 13).

9Dans cette perspective Ă©ditoriale et critique, Ă©crire sa vie, c’est « romantiser les modĂšles » en les « ranim[ant] au foyer de la subjectivité » nervalienne (p. 10), le moi Ă©tant cette puissance crĂ©atrice qui actualise et transfigure au prĂ©sent les Ɠuvres du passĂ©. Sous la plume de J.‑N. Illouz, la « romantisation » renvoie alors, dans un second temps, Ă  la force crĂ©atrice et synthĂ©tique du sujet autobiographe. Elle correspond Ă  la dĂ©finition, par les romantiques allemands, de l’Ɠuvre d’art comme un organisme vivant ou un chaos ordonnĂ© par la subjectivitĂ© de l’artiste. Nerval, quant Ă  lui, prĂ©sente AurĂ©lia comme un « mille-pattes romantique »8.  

Un « mille-pattes romantique »

10En reprenant l’image dans son commentaire, l’éditeur relit AurĂ©lia Ă  la lumiĂšre du romantisme allemand. L’un des intĂ©rĂȘts de l’édition est de lire le rĂ©cit nervalien avec la littĂ©rature allemande et le contexte culturel allemand, relançant ainsi la possibilitĂ© de la comparaison. Si J.‑N. Illouz se concentre sur les influences et le travail de réécriture des auteurs allemands que Nerval a aimĂ©s, traduits et frĂ©quentĂ©s, il emprunte aussi Ă  la thĂ©orie romantique allemande de l’art son cadre conceptuel : « romantisation », « littĂ©rature universelle progressive », « inachĂšve[ment] », « fragment[ation] » et « infinitis[ation] » de l’Ɠuvre9. Pour comprendre comment Nerval Ă©crit sa vie, faire un pas de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin peut ĂȘtre utile. Ce pari de J.‑N. Illouz tĂ©moigne d’une sympathie profonde avec Nerval qui soulignait l’étrangetĂ© d’AurĂ©lia dans la lettre qu’il adressait Ă  Franz Liszt en juin 1854 alors qu’il voyageait en Allemagne avec son manuscrit :

J’ai Ă©crit des Ɠuvres du dĂ©mon, [
] je ne sais quel roman-vision Ă  la Jean-Paul que je voudrais donner Ă  traduire avant de l’envoyer aux revues. [
] J’estime, d’ici [de Nuremberg], que ce sera plus clair pour les Allemands que pour les Français10


11DĂšs le dĂ©part, le rĂ©cit de soi est pensĂ© comme une Ɠuvre Ă  traduire et Ă  lire dans un geste de dĂ©familiarisation : hors du pays et de la langue d’origine de l’Ɠuvre, dans un Ă©cart, dans un dĂ©tour spatial, temporel et linguistique.

12Le commentaire de J.‑N. Illouz Ă©pouse en un sens la pensĂ©e de Nerval : il se situe lĂ -bas, du cĂŽtĂ© des Allemands, pour essayer d’y voir « plus clair ». Les Ă©crits thĂ©oriques de Novalis lui fournissent l’axe de la « romantisation » et les rĂ©flexions sur le genre du conte qui permettent d’éclairer la voie autobiographique singuliĂšre que Nerval a choisie. L’introduction Ă  AurĂ©lia et les notes de bas de pages qui identifient les sources reprises par l’auteur tĂ©moignent en outre d’une volontĂ© de relire Nerval avec Jean Paul, Heine, Hoffmann et Goethe. Elles accordent Ă  juste titre une place importante Ă  Jean Paul dont l’Ɠuvre foisonnante imprĂšgne l’imaginaire nervalien11. Jean Paul encadre l’introduction Ă  AurĂ©lia qui s’ouvre sur le « roman-vision Ă  la Jean-Paul » et s’achĂšve sur la « traduction-adaptation » (p. 23) par Nerval du Rede des todten Christus vom WeltgebĂ€ude herab, dass kein Gott sei, ce cauchemar nihiliste, ce Songe (selon la traduction de Germaine de StaĂ«l) qui a Ă©tĂ© repris sous diverses formes dans l’Ɠuvre nervalienne comme l’ont montrĂ© John E. Jackson et Claude Pichois12. Cette Ă©dition indique la survivance et la transfiguration d’images jean-pauliennes dans le rĂ©cit final comme dans les manuscrits, telles l’orbite vide, le cĂ©lĂšbre soleil noir et le serpent enserrant le monde. Nourrissant la veine apocalyptique et visionnaire d’AurĂ©lia, la rĂ©fĂ©rence Ă  Jean Paul est pour Nerval « l’enjeu vital d’une poĂ©tique “supernaturaliste” » (ibid.). Ajoutons qu’elle endeuille profondĂ©ment ce rĂ©cit autobiographique hantĂ© par le vide et la mort (des autres, de soi, de Dieu). Claude Pichois a montrĂ© que les « lecteurs français » du Songe de Jean Paul y « ont gagnĂ© une image oĂč accrocher leur idĂ©e du nĂ©ant »13. En Ă©clairant certaines figures du dĂ©sespoir nervalien Ă  la lumiĂšre de Jean Paul, l’édition de J.‑N. Illouz rend compte aussi de la rĂ©ception en France du romantisme allemand en ce premier xixe siĂšcle marquĂ©e par la triade rĂȘve-conte-vision. Elle met en Ă©vidence la translation de formes du romantisme allemand — tel le MĂ€rchen :

AurĂ©lia accomplirait [
] pleinement l’idĂ©e romantique du conte qui, pour Nerval comme pour Novalis, est bien une « étude poĂ©tique de l’ñme humaine », son dĂ©voilement et son Ă©lucidation par la puissance « fantastique » de la littĂ©rature. (p. 14)

13DerriĂšre l’intertextualitĂ© affichĂ©e et assumĂ©e dans le rĂ©cit, J.‑N. Illouz souligne la prĂ©sence de sous-textes allemands, du Faust de Goethe aux Élixirs du diable d’Hoffmann qui « appartiennent Ă  l’intertextualitĂ© la plus active d’AurĂ©lia » (p. 20)14.

14Outre qu’elle nous fait circuler avec bonheur d’un texte Ă  l’autre, cette Ă©dition inscrit le rĂ©cit nervalien dans le contexte du romantisme europĂ©en, assumant pleinement le caractĂšre romantique allemand de l’Ɠuvre. Elle prolonge ainsi la remarque sur laquelle Jean Guillaume concluait la notice de la PlĂ©iade : « AurĂ©lia est l’un des rares textes français que l’on puisse qualifier de romantique et rapprocher d’Ɠuvres allemandes datant du dĂ©but du mĂȘme siĂšcle »15. La nouveautĂ© du commentaire de J.‑N. Illouz tient au choix d’un cadre de pensĂ©e novalisien. Corinne Bayle a mis en Ă©vidence la « conjonction poĂ©tique idĂ©ale » formĂ©e par Novalis et Nerval en Ă©tudiant de prĂšs les affinitĂ©s entre les deux poĂštes qui se rejoignent par des « images et [des] obsessions » autant que par « leur philosophie de l’existence16 ». La conjonction proposĂ©e par J.‑N. Illouz est d’ordre thĂ©orique : la « romantisation » est l’occasion d’une rĂ©flexion sur la forme de vie qu’élabore Nerval. Le choix de ce terme n’est pas anodin ; il correspond Ă  une certaine idĂ©e de l’autobiographie qui est dĂ©fendue par l’éditeur et par Nerval.

Les mille nervures de la vie

15Quelles lignes de vie se dĂ©gagent de cette nouvelle Ă©dition ? L’expression de Georges Gusdorf renvoie Ă  une conception existentielle de l’autobiographie engageant une philosophie du sujet17. C’est Ă©galement un geste existentiel que J.‑N. Illouz propose de cerner dans cette Ă©dition. En associant AurĂ©lia aux annexes mentionnĂ©es ci-dessus, il donne Ă  lire un parcours autobiographique dĂ©fini par la fusion du « rĂȘve » et de la « vie ».

La ligne de « l’autofabulation »

16Cette Ă©dition prend au sĂ©rieux la deuxiĂšme partie du titre du rĂ©cit : le RĂȘve et la Vie. En particulier, elle prend au sĂ©rieux le « rĂȘve » en envisageant ses diffĂ©rents sens et degrĂ©s, en comparant le mot Ă  des termes proches qui renvoient au travail volontaire ou involontaire de l’imagination : le rĂȘve est rapprochĂ© de l’Ɠuvre et de la poĂ©sie (au sens des romantiques allemands), de la vision et de la projection ou encore de la folie. La ligne de vie nervalienne est une ligne de rĂȘve et d’imagination : le rĂ©cit de soi consiste en la transfiguration de soi, de la vie, du monde et des Ɠuvres du passĂ©. « Le rĂ©cit d’AurĂ©lia invente une maniĂšre nouvelle de nouer la vie et l’Ɠuvre : celle-ci [
] opĂšre Ă  la faveur d’un “phĂ©nomĂšne” de projection de soi dans la fiction » (p. 24). J.‑N. Illouz inscrit Nerval dans une « lignĂ©e d’écrivains » visionnaires « d’ApulĂ©e Ă  Cazotte, de Cazotte Ă  Nodier » en passant par Francesco Colonna et Restif de la Bretonne, qui ont le goĂ»t des « projections de soi dans la matiĂšre de la fable » (p. 14). Cette filiation, que Nerval identifie aussi lorsqu’il rapproche dans Sylvie le romantisme de 1830 de « l’époque de PĂ©rĂ©grinus et d’ApulĂ©e », fond le projet autobiographique dans le moule de la fiction, du mythe et du conte initiatique. Se raconter, c’est alors tenter d’approcher une vĂ©ritĂ© existentielle et faire Ɠuvre de sincĂ©ritĂ©, par le biais de la fiction.

17D’autre part, J.‑N. Illouz fait rĂ©sonner le RĂȘve et la Vie avec Dichtung und Wahrheit, titre abrĂ©gĂ© de l’autobiographie de Goethe : « Nerval tente de nouer [
] la vie et l’Ɠuvre d’une façon qui puisse rĂ©concilier poĂ©sie et vĂ©ritĂ© [
] ou encore “invention et ressouvenir” » (p. 15). L’autobiographie goethĂ©enne n’a certes rien d’une projection imaginaire. Si l’éditeur convoque cette rĂ©fĂ©rence, c’est pour mettre en Ă©vidence la proximitĂ© du « rĂȘve » nervalien et de la Dichtung, c’est-Ă -dire de la production littĂ©raire, de l’Ɠuvre comprise comme travail, comme poĂŻesis. Le « rĂȘve » ne correspond alors plus Ă  l’idĂ©e de vision ou de fiction mais Ă  la mise en Ɠuvre littĂ©raire, au travail de la forme autobiographique, Ă  ce que Novalis et les romantiques d’IĂ©na appellent le « roman » ou la « romantisation » en son sens le plus large18. L’autobiographie, pour Goethe comme pour Nerval, est une romantisation de la vie : une mise en forme poĂ©tique de soi, une Ɠuvre d’imagination (c’est-Ă -dire de mĂ©moire et de crĂ©ation) par laquelle se produit une « vĂ©rité » [Wahrheit] du sujet. J.‑N. Illouz achĂšve son commentaire sur deux idĂ©es complĂ©mentaires hĂ©ritĂ©es du romantisme allemand : « l’Ɠuvre » est « conçue comme romantisation intĂ©grale de la vie » et « la vie » est « conçue comme devant tout entiĂšre aboutir Ă  un “livre” » (p. 25). Outre qu’elle dĂ©signe l’activitĂ© de l’écrivain en quĂȘte d’une forme, la « romantisation » implique une conception du sujet : elle renvoie Ă  la construction et Ă  la transfiguration de la subjectivitĂ© romantique dans l’Ɠuvre, dans le « roman ». Une rĂ©fĂ©rence aux fragmentsde l’AthenĂ€um et Ă  la Brief ĂŒber den Roman de Friedrich Schlegel aurait pu complĂ©ter le commentaire qui se concentre frĂ©quemment sur ce « foyer de la subjectivité ». Pour les romantiques d’IĂ©na, l’écriture autobiographique se pense en terme de « roman » (entendu comme genre romanesque et comme mise en Ɠuvre) parce qu’elle exprime et construit une individualitĂ©. « Confessions gehören zu Romantischen Romanen » ; « Die Confessions von Rousseau sind in meinen Augen ein höchst vortrefflicher Roman »19.

18En n’opposant pas « le rĂȘve et la vie » mais en prĂ©sentant au contraire leur alliance nĂ©cessaire, cette Ă©dition Ă©claire deux aspects du geste autobiographique de Nerval. D’une part, celui qui Ă©crit sa vie se donne forme fictive et fantasmatique en se projetant dans diffĂ©rents corps et diffĂ©rents noms. D’autre part, celui qui Ă©crit sa vie se produit dans l’écriture : sa vie est Ă  refaire, Ă  recrĂ©er dans l’Ɠuvre. L’imagination ne saurait se distinguer de la diction de soi. Le cĂ©lĂšbre « épanchement du songe dans la vie rĂ©elle » pourrait alors dĂ©finir ce geste autobiographique conscient du rĂŽle de l’imagination comme du jeu du « ressouvenir » et de « l’invention », qui aboutit Ă  la transfiguration de l’expĂ©rience vĂ©cue. Loin d’ĂȘtre un tĂ©moignage direct, un simple enregistrement du passĂ©, AurĂ©lia est une mise en forme et en figures de soi. Le travail du rĂȘve dĂ©crit dans l’incipit renvoie aussi au fonctionnement de l’écriture autobiographique qui ranime de « pĂąles figures » sur la scĂšne intĂ©rieure, qui fait jouer des « apparitions bizarres », des fantasma, habitant ce « sĂ©jour des limbes » (p. 44).

19En prĂ©sentant AurĂ©lia avec ses versions primitives et la GĂ©nĂ©alogie fantastique, cette Ă©dition dessine une ligne de vie nervalienne placĂ©e sous le signe de l’imagination et de la projection de soi. Sans le dire, elle inscrit Nerval dans une lignĂ©e d’écrivains pratiquant « l’autofabulation » (Vincent Colonna). Cette nouvelle Ă©dition nous incite Ă  relire Nerval Ă  l’aune des dĂ©bats rĂ©cents sur les formes variĂ©es du rĂ©cit de soi et Ă  mettre les catĂ©gories actuelles Ă  l’épreuve du texte nervalien. AurĂ©lia, on le sait, Ă©tait l’un des cas problĂ©matiques de la poĂ©tique descriptive du genre autobiographique, l’un des « cas indĂ©terminĂ©s » dans le tableau de Philippe Lejeune, car ce rĂ©cit dans lequel n’apparaĂźt pas le nom propre de l’auteur, offre un pacte de lecture ambigu, Ă  la fois autobiographique et fictionnel. GĂ©rard Genette avait lui aussi soulignĂ© le statut incertain de l’Ɠuvre dans Fiction et Diction20. Depuis, les dĂ©bats sur la catĂ©gorie d’autofiction (qui est tantĂŽt un genre tantĂŽt une idĂ©e)21 ont fourni de nouvelles expressions pour identifier la « projectio[n] de soi dans la matiĂšre de la fable » dont parle J.‑N. Illouz. Philippe Forest a proposĂ© le « roman du Je » forgĂ© sur le double modĂšle du Ich-Roman allemand et du ShishĂŽsetsu japonais, qui « invite simultanĂ©ment (et concurremment) Ă  ĂȘtre lu comme autobiographie et comme roman »22 non pas parce qu’il y a inscription du nom de l’auteur dans un cadre romanesque mais parce que le roman du Je fait « apparaĂźtre la vie elle-mĂȘme comme roman »23. Vincent Colonna nomme ce processus « autofabulation » : « l’écrivain est au centre du texte comme dans une autobiographie (c’est le hĂ©ros), mais il transfigure son existence et son identitĂ© »24. La transformation de soi en personnage et la projection dans des situations imaginaires qui caractĂ©risent ce type de texte se retrouvent Ă  des degrĂ©s divers dans les annexes prĂ©sentĂ©es dans cette Ă©dition. Vincent Colonna proposait d’ailleurs lui aussi d’inscrire Nerval dans une lignĂ©e d’écrivains pratiquant l’autofabulation composĂ©e notamment de Lucien, d’ApulĂ©e, de Dante, de Kafka, de Hesse et de Borges25.

20En Ă©ditant AurĂ©lia avec ces annexes, J.‑N. Illouz met en Ă©vidence l’insistance (de 1841 Ă  1855) de cette voie mythique et symbolique de l’autobiographie nervalienne. Il choisit de ne pas lire AurĂ©lia avec les Promenades et Souvenirs, cet autre rĂ©cit autobiographique inachevĂ© que Nerval a Ă©galement Ă©crit et publiĂ© Ă  la fin de sa vie. PlacĂ© sous le signe des RĂȘveries du promeneur solitaire, Promenades et Souvenirs emprunte une voie autobiographique plus rousseauiste que la voie de l’autofabulation. En notes de bas de pages, Jean-Nicolas Illouz signale bien sĂ»r les Ă©chos entre les deux rĂ©cits. Mais son Ă©dition scrute avant tout la projection de soi et la fusion du « rĂȘve » et de la « vie » en rassemblant, parmi la production autobiographique de Nerval, les textes oĂč « le moi, sous une autre forme, continue l’Ɠuvre de l’existence » (p. 13).

Le cas du nom propre

21Cette phrase qui ouvre AurĂ©lia pourrait ĂȘtre la formule, nervalienne, du « roman du Je » ou de « l’autofabulation ». Parmi les changements de forme que Nerval affectionne, la mĂ©tamorphose du nom propre est centrale (pour la pensĂ©e du sujet et de l’autobiographie qu’elle charrie aussi26). De la GĂ©nĂ©alogie fantastique aux fragments manuscrits puis Ă  AurĂ©lia, on passe de la transfiguration du nom propre Ă  sa disparition. NĂ©anmoins, le travail onomastique de Nerval dans le premier feuillet, auquel l’éditeur accorde un rĂŽle matriciel, paraĂźt rejaillir sur les planches d’AurĂ©lia. À l’instar de Jean-Pierre Richard27, J.‑N. Illouz scrute les « dĂ©rives successives » du nom propre dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique selon une lecture freudienne. Qu’il s’agisse du nom du pĂšre, Labrunie, ou des noms de lieux qui ancreraient l’autobiographe dans une origine, le nom propre se trouve transfigurĂ© et dĂ©sarrimĂ© en vertu d’un « travail pulsionnel sur le langage » (p. 148). Contre la gĂ©nĂ©alogie, l’invention de soi : tel semble ĂȘtre le secret de la rĂȘverie onomastique transcrite dans ce feuillet. « Rien [
] n’arrĂȘte plus la dĂ©liaison du nom [du pĂšre] » — qui rĂ©sonne en toutes langues et Ă©tymons : bruck, brunn, broun, la brownie — « et la GĂ©nĂ©alogie fantastique ne cesse de gĂ©nĂ©rer, par dĂ©compositions Ă©tymologiques et recompositions associatives, d’autres noms » (p. 148). Le « jeu des signifiants obĂ©it Ă  une motivation profonde, selon laquelle chaque point de capiton de la trame inconsciente concentre Ă  lui tout seul un roman familial » (p. 149). Les composantes cĂ©lĂšbres de ce roman familial — hostilitĂ© du pĂšre, quĂȘte Ă©perdue de la mĂšre — se manifestent dans les mille noms du feuillet qui inscrivent la blessure, qui ponctuent une sensibilitĂ© en crise. L’exemple le plus frappant est peut-ĂȘtre la traduction de Labrunie en alphabet grec «*lamb-bronos ou brounos » qui fait du pĂšre « celui qui brandit la foudre » (ibid.).

22GrĂące aux notes de bas de page, le lecteur suit les transfigurations des noms de l’origine (patronyme et toponymes) jusque dans les manuscrits d’AurĂ©lia dans lesquels l’éditeur voit Ă  l’Ɠuvre un semblable « jeu d’associations inconscientes » (p. 131) : les dĂ©placements du nom accompagnent les dĂ©placements du rĂȘve et de l’espace. La vision du « spectre » de la mĂšre « morte en SilĂ©sie » conduit Ă  un transfert « au bord de la Dwina glacĂ©e » puis « sur un autre point de l’Europe, au bord de la Dordogne » (« Dordogne » est dĂ©composĂ© en « D’Or D’wina » dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique, note 6, p. 131) ; « La Brownia » — variation sur le patronyme prĂ©sente dans le feuillet de 1841 — est inscrit dans la marge du manuscrit d’AurĂ©lia au moment oĂč le spectre de la mĂšre est Ă©voquĂ© (note 1, p. 132). À travers ce travail onomastique et poĂ©tique, l’écriture de soi prend la forme d’une spectrographie. Elle dĂ©compose le nom propre, elle le fait varier puis disparaĂźtre. Ce travail Ă©ditorial prĂ©sente une « identité » en crise, « élargi[e] » et dĂ©composĂ©e par le « rĂȘve » — que ce dernier dĂ©signe l’activitĂ© volontaire ou involontaire de l’imagination.

23Cette interprĂ©tation n’est certes pas nouvelle, mais elle met en Ă©vidence le rĂŽle de la traduction dans la maniĂšre autobiographique folle de Nerval. L’une des pistes fĂ©condes que ce travail ouvre est la réévaluation du rĂŽle des langues Ă©trangĂšres et de la traduction dans l’Ɠuvre autobiographique de Nerval28. La rĂšgle poĂ©tique et autobiographique apparaissant dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique – que le nom propre est un nom traduit – se retrouve par exemple dans Promenades et souvenirs oĂč le nom de Nerval disparaĂźt au profit d’un nom cryptĂ© et traduit en latin, Nerva, sous la forme d’une devinette que le lecteur doit dĂ©chiffrer : « le nom du dixiĂšme des CĂ©sars »29. Écrire sa vie, pour Nerval, c’est, semble-t-il, ne pas cesser de se dĂ©placer et de se traduire.

L’arborescence au lieu de l’arbre gĂ©nĂ©alogique

24En prĂ©sentant la GĂ©nĂ©alogie fantastique comme une matrice poĂ©tique et autobiographique, Jean-Nicolas Illouz nous invite Ă  observer ce feuillet de plus prĂšs et Ă  essayer de dĂ©mĂȘler certains fils de cet « enchevĂȘtrement graphique » (p. 149). La richesse de cette Ă©dition tient au fait qu’elle nous donne Ă  voir et Ă  lire la maniĂšre autobiographique nervalienne dans ses ramifications et ses surgeons variĂ©s et qu’elle nous fait circuler dans l’Ɠuvre, incitant ainsi Ă  relire et Ă  relier AurĂ©lia aux autres textes dans lesquels se produit « l’épanchement du songe dans la vie rĂ©elle ». À partir de la GĂ©nĂ©alogie fantastique, on peut proposer trois circulations dans cette nouvelle Ă©dition qui Ă©clairent un aspect du geste autobiographique : l’arborescence, l’attention Ă  la graphie, le rapport Ă  l’Histoire.

25Si le rĂ©cit de soi est bien une enquĂȘte sur les origines, il n’aboutit pas Ă  l’établissement sĂ»r de ces derniĂšres. L’autobiographe manifeste certes constamment un dĂ©sir d’enracinement dans une gĂ©nĂ©alogie mais ce qui ressort Ă  la lecture, c’est une expĂ©rience de dispersion et de foisonnement gĂ©nĂ©alogique. À l’image du « mille-pattes romantique », l’arbre gĂ©nĂ©alogique de Nerval est foisonnant — tant et si bien qu’il n’est plus une mĂ©taphore adaptĂ©e Ă  l’expĂ©rience autobiographique qui se dessine dans les Ă©crits rassemblĂ©s ici. Un coup d’Ɠil Ă  la partie droite de la GĂ©nĂ©alogie fantastique (p. 153) permet d’emblĂ©e de saisir le paradoxe nervalien. Ce n’est pas vraiment un arbre qui prend forme sous nos yeux au centre du feuillet ; c’est plutĂŽt un enchevĂȘtrement de lignes ou de racines d’épaisseur variable qui s’étoilent ou s’enroulent. Sylvie LĂ©cuyer a montrĂ© que la partie droite est constituĂ©e de deux parties correspondant aux deux branches, paternelle et maternelle, que Nerval tĂąche de reconstituer. Mais, « organis[Ă©] tĂȘte-bĂȘche », ce feuillet met la gĂ©nĂ©alogie sens dessus dessous, il la dĂ©double et l’inverse, mettant Ă  mal l’idĂ©e de fondation. Ainsi, la ligne de « granit » (associĂ© Ă  la « terre de Nerval ou Nerva » cĂŽtĂ© maternel) redouble et contredit les fondations paternelles de la « tour » et du « pont » dessinĂ©es cĂŽtĂ© paternel. En outre, la dissĂ©mination du nom du pĂšre court sur toute la page et le patronyme traduit en italien se trouve reliĂ© Ă  la branche maternelle par une fine ligne, emmĂȘlant ainsi les diffĂ©rents fils. Plus qu’un tronc, c’est une prolifĂ©ration de lignes capricieuses qui apparaĂźt. C’est l’échec de l’arbre gĂ©nĂ©alogique (en tant qu’il ancre et enracine, qu’il identifie une origine solide, qu’il dessine un mouvement vertical, un bas et un haut) qui est figurĂ© dans cette Ă©criture rhizomatique. L’enquĂȘte sur les origines conduit Ă  la dispersion et Ă  la projection de soi dans les autres par le biais de l’imagination.

26Cette raison poĂ©tique et autobiographique se retrouve dans les fragments manuscrits lorsque l’autobiographe rapporte un « rĂȘve singulier » qui figure une « gĂ©nĂ©alogie » Ă  la fois Ă©branlĂ©e et prolifĂ©rante :

— Je vis d’abord se dĂ©rouler comme un immense tableau mouvant la gĂ©nĂ©alogie des rois et des empereurs français, — puis le tronc fĂ©odal s’écroula baignĂ© de sang. Je suivis dans tous les pays de la terre les traces de la prĂ©dication de l’évangile. Partout en Afrique, en Asie, en Europe, il semblait qu’une vigne immense Ă©tendĂźt ses surgeons autour de la terre. Les derniĂšres pousses s’arrĂȘtĂšrent au pays d’Élisabeth de Hongrie. (p. 132)

27AprĂšs l’effondrement sanglant de la gĂ©nĂ©alogie, viennent la mĂ©tamorphose et la renaissance promise dans les « surgeons » variĂ©s. Cette rĂȘverie gĂ©nĂ©alogique est Ă©troitement liĂ©e dans AurĂ©lia Ă  la figure de l’avatar hĂ©ritĂ©e de la mythologie indienne. Dans l’un des rĂȘves du rĂ©cit, l’autobiographe se compare Ă  des monstres en pleine mue qui sont ensuite dĂ©signĂ©s comme des « avatars » (p. 70). L’image se retrouve dans une autre vision dessinant « une figure animique collective » : « comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaĂźne non interrompue d’hommes et de femmes en qui j’étais et qui Ă©taient moi-mĂȘme » (p. 58). Ce rĂȘve s’achĂšve sur l’« obscure » rĂšgle Ă©noncĂ©e par l’oncle du narrateur selon laquelle « chaque famille » se dĂ©finit « par extension, sept fois sept et davantage » (p. 59). Ces rĂȘves gĂ©nĂ©alogiques reprennent l’idĂ©e de prolifĂ©ration, de dispersion et de mouvement Ă  l’Ɠuvre dans le feuillet de 1841. Lorsqu’il enquĂȘte sur les origines, le rĂ©cit nervalien est une opĂ©ration de dĂ©placement et d’invention de soi dans les autres, autrement dit : une opĂ©ration de potentialisation par le « rĂȘve ». Pour Novalis, « romantiser n’est rien d’autre qu’une potentialisation qualitative. Le Soi infĂ©rieur en cette opĂ©ration est identifiĂ© Ă  un Soi meilleur. Nous sommes nous-mĂȘmes une telle sĂ©rie de puissances qualitatives30 ». Dans les Ă©crits de Nerval, la « romantisation », le devenir-rĂȘve-de-la-vie, implique aussi une potentialisation quantitative : le « soi » rĂȘve de s’inscrire dans une gĂ©nĂ©alogie exponentielle, « par extension » (de l’imagination).

La vie en arabesque : une attention particuliÚre à la graphie

28Un autre aspect de la GĂ©nĂ©alogie fantastique qui est essentiel pour saisir la maniĂšre de Nerval est sa dimension visuelle. En prĂ©sentant le document « tel quel », sans transcription, et en en faisant une matrice d’écriture, J.‑N. Illouz invite Ă  penser la continuitĂ© entre la ligne dessinĂ©e et la ligne Ă©crite et entre l’autoportrait et l’autobiographie. Les reproductions photographiques des manuscrits d’AurĂ©lia participent de la mĂȘme logique : cette Ă©dition donne Ă  voir. Loin d’ĂȘtre anodin, ce choix correspond Ă  la passion de Nerval pour la graphie, pour le tracĂ© des lettres, pour ce caractĂšre proprement matĂ©riel de l’écriture autobio-graphique dĂ©finie comme une inscription. Cette Ă©dition offre avec la GĂ©nĂ©alogie fantastique un fascinant « miroir d’encre » (Michel Beaujour)31 dans lequel J.‑N. Illouz voit une « sorte de manifestation d’art brut avant la lettre qu’il faudrait sans doute rapprocher d’autres Ă©crits ou dessins de fous datant de la mĂȘme Ă©poque » comme ceux de ThĂ©ophile Bra, auteur d’un Évangile rouge (p. 150). Il met en rapport ce feuillet et sa graphie affolĂ©e avec l’inscription de dessins sur les murs de l’asile rapportĂ©e dans AurĂ©lia (p. 67). Plus qu’un rĂ©cit synthĂ©tique retraçant l’histoire d’une personnalitĂ©, l’autobiographie pour Nerval serait donc avant tout une graphie de soi, une inscription sous plusieurs formes, comme le suggĂšre encore l’italique dans l’incipit d’AurĂ©lia : dans le rĂȘve comme dans le rĂ©cit qui commence, « le moi, sous une autre forme [graphique] continue l’Ɠuvre de l’existence ». Ce goĂ»t de l’inscription, Nerval l’hĂ©rite en partie de Laurence Sterne dont la cĂ©lĂšbre arabesque imprĂšgne l’esprit de ses lecteurs français dans les annĂ©es 183032. Ce goĂ»t correspond aussi Ă  un plaisir sensible de la lettre (du caractĂšre imprimĂ©) qui se manifeste dans les dĂ©rives nominales de la GĂ©nĂ©alogie fantastique mais aussi dans les Promenades et souvenirs lorsque l’autobiographe compare son « écriture » d’enfant aux « manuscrits les plus cĂ©lĂšbres de l’Iram » avec lesquels elle « rivalisait parfois de grĂące et de correction » ou bien lorsque la forme du chĂąteau de Saint-Germain qui ressemble Ă  un « D gothique » dĂ©clenche la rĂȘverie du narrateur33. Ce dĂ©tour par le chĂąteau de Saint-Germain, qui ravive dans l’esprit de l’autobiographe le souvenir des Valois, des Stuarts et des MĂ©dicis, nous conduit Ă  la question de l’articulation de la vie singuliĂšre et de l’Histoire – dernier fil de la GĂ©nĂ©alogie fantastique qui Ă©claire le reste de la production autobiographique nervalienne.

Inscription de soi, crise de l’Histoire

29Tous les noms et toutes les lignes inscrites sur ce feuillet sont autant de nervures de la sensibilitĂ© en crise de Nerval en fĂ©vrier 1841. Mais ce baromĂštre sensible qu’est l’écriture de soi enregistre aussi les crises de l’Histoire. J.‑N. Illouz pointe cette surimpression Ă  deux moments de son Ă©dition. « C’est l’un des aspects les plus saisissant de la GĂ©nĂ©alogie fantastique » (qui met en regard la famille de Nerval sur la partie droite et la lignĂ©e des Bonaparte sur la partie gauche) « que d’associer ainsi l’histoire personnelle et l’histoire napolĂ©onienne, — et que de les faire finalement l’une et l’autre se rejoindre dans le mythe » (p. 150). J.‑N. Illouz avait par ailleurs dĂ©jĂ  rattachĂ© la rĂȘverie onomastique Ă  la question de l’Histoire en lisant Nerval Ă  la lumiĂšre de Nietzsche : « en prolongeant la mĂ©moire individuelle dans la mĂ©moire infinie des siĂšcles, [ce feuillet] dit aussi la propension du sujet Ă  devenir, dans la folie, “tous les noms de l’histoire” »34. Les notes de bas de page tĂ©moignent de la prĂ©gnance du mythe napolĂ©onien dans les autres formes d’autofabulation nervalienne. Rappelons que ce mythe imprĂšgne aussi Promenades et souvenirs qui emprunte pourtant une voie plus rousseauiste. L’éditeur rappelle en outre qu’AurĂ©lia « propose une critique historique extrĂȘmement lucide du mal du siĂšcle propre au romantisme de 1830 » (p. 18). Il voit dans cette inscription historique du sujet une diffĂ©rence majeure entre l’autobiographie spirituelle mĂ©diĂ©vale et « l’autobiographie romantique esquissĂ©e par Nerval » : l’une raconte le cheminement d’une Ăąme face Ă  Dieu, l’autre prend en compte les « dĂ©terminations historiques et psychologiques qui ont marquĂ© les choix du sujet » (p. 18).

30Bien qu’elle soit pointĂ©e par l’éditeur, l’intrication de la vie singuliĂšre et du drame collectif est parfois minorĂ©e dans le commentaire au profit d’une riche Ă©tude intertextuelle. Or la fusion du « rĂȘve » et de la « vie » concerne aussi l’Histoire. Il nous semble que la romantisation gagnerait Ă  ĂȘtre davantage pensĂ©e en rapport avec la question historique, qui a des implications Ă©thiques et politiques. Ce prolongement confirmerait encore l’écho de l’Ɠuvre nervalienne avec Goethe et Jean Paul qui font du rĂ©cit de soi un tĂ©moignage historique auquel la fiction et la Dichtung prennent part. Par exemple, dans la Konjektural-Biographie (1799), Jean Paul imagine sa vie future en rĂ©action Ă  la RĂ©volution française, Ă  la Terreur notamment35. La projection dans la matiĂšre de la fable s’articule Ă  une rĂ©flexion sur la crise historique. Chez Nerval, c’est probablement la folie, ce « contretemps du monde » (Foucault), qui fait se rejoindre crise intime et crise collective. InitiĂ© dans l’asile, le rĂ©cit de soi se pense aussi comme une antichambre de l’Histoire.

31On ne peut donc que se rĂ©jouir de la parution rĂ©cente en format poche de cette nouvelle Ă©dition d’AurĂ©lia enrichie d’annexes passionnantes. GrĂące aux nombreuses pistes de lecture et de rĂ©flexion qu’elle ouvre, nous nous ne sommes pas prĂȘts de nous « dĂ©barrass[er] » de ce fascinant « mille-pattes romantique ». Â