
« Romantiser » la vie : Aurélia de Nerval
Pour que lâhomme fĂ»t heureux, [âŠ] il lui faudrait deux vies connexes et sans intervalle. Revivre serait sa vĂ©ritable vie.
Restif de la Bretonne, Revies1.
1AprĂšs avoir prĂ©sentĂ© un « Nerval poĂšte renaissant » dans le premier tome de la nouvelle Ă©dition des Ćuvres complĂštes de GĂ©rard de Nerval aux Ă©ditions Classiques Garnier, Jean-Nicolas Illouz livre dans le treiziĂšme et dernier tome un Nerval autobiographe, apprĂ©hendĂ© dans la sĂ©rie de ses revies. Il Ă©dite lâultime rĂ©cit de Nerval, AurĂ©lia ou le RĂȘve et la Vie, accompagnĂ© de ses versions primitives manuscrites et de la GĂ©nĂ©alogie fantastique. Une introduction consĂ©quente, une bibliographie et un index complĂštent ce travail dâĂ©dition minutieux qui respecte la « prĂ©caritĂ© essentielle » (p. 37) dâun texte restĂ© inachevĂ© en raison de la mort de lâauteur dans la nuit du 25 janvier 1855. AprĂšs avoir commentĂ© les choix de lâĂ©diteur et la lecture quâil propose dâAurĂ©lia, nous indiquerons les lignes de vie qui se dessinent dans cette Ă©dition.
Revies nervaliennes
2Ă lâinstar de Restif de la Bretonne qui publiait en 1802 deux Ă©tonnantes « revies », Nerval a le goĂ»t des palingĂ©nĂ©sies. Ă bien des Ă©gards, cette nouvelle Ă©dition suggĂšre quâĂ©crire sa vie consiste en une multiplication et en une potentialisation de soi.
Les différentes vies du récit : de la Généalogie fantastique à Aurélia
3Lâun des intĂ©rĂȘts majeurs de ce tome est de prĂ©senter AurĂ©lia avec des annexes prĂ©cieuses qui retracent les origines du geste autobiographique chez Nerval. Loin dâĂȘtre superbement isolĂ© dans sa position dâĆuvre ultime, le rĂ©cit est mis en relation avec dâautres Ă©critures de soi. LâĂ©dition de Jacques Bony chez Garnier Flammarion en 1990 et lâĂ©dition prĂ©cĂ©dente de J.âN. Illouz chez Gallimard en 20052 invitaient dĂ©jĂ Ă circuler dans la production autobiographique de Nerval mais les choix effectuĂ©s nâĂ©taient pas les mĂȘmes et ces Ă©ditions ne contenaient pas les reproductions photographiques desplanches dâAurĂ©lia ni de ce feuillet manuscrit que Jean Richer a appelĂ© la GĂ©nĂ©alogie fantastique. Absent de lâĂ©dition de la PlĂ©iade, ce fascinant feuillet a donnĂ© lieu Ă deux transcriptions : lâune par Jean Richer en 1970 ; lâautre par Sylvie LĂ©cuyer en 2011 qui a effectuĂ© un travail extrĂȘmement prĂ©cis en isolant certaines zones du manuscrit. Qui veut se plonger dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique consultera cette rĂ©cente transcription, que lâauteure a aussi mise en ligne3. Car lâĂ©dition de J.âN. Illouz ne donne pas de transcription du manuscrit ; elle en offre une reproduction photographique et un commentaire. Elle a le mĂ©rite de donner Ă lire â ou plutĂŽt Ă voir â pour la premiĂšre fois la GĂ©nĂ©alogie fantastique avec AurĂ©lia dans ses diffĂ©rentes versions. Câest un choix important, qui a plusieurs consĂ©quences.
4Avant de les Ă©voquer, rappelons quâĂ©diter les textes inachevĂ©s de Nerval requiert la plus grande prudence tant la datation et lâenchaĂźnement des fragments sont incertains. Avec le soin du philologue, J.âN. Illouz met en Ă©vidence divers « points litigieux » et souligne que « si Nerval a bien une idĂ©e dâensemble trĂšs sĂ»re de son Ćuvre au point de la considĂ©rer comme âfinieâ, lâĂ©tat dans lequel le texte nous parvient est quant Ă lui incertain » (p. 35). Cela vaut pour la « seconde partie » dâAurĂ©lia ainsi que pour les fragments manuscrits prĂ©sentĂ©s en annexe datĂ©s tantĂŽt de 1841 tantĂŽt de 1853 (p. 125). La « premiĂšre partie » dâAurĂ©lia, corrigĂ©e par Nerval, a Ă©tĂ© publiĂ©e en janvier 1855. Quant Ă la GĂ©nĂ©alogie fantastique, la critique sâentend pour dater le manuscrit de la crise de 1841.
5Tout en respectant la prudence de rigueur, cette Ă©dition effectue bien une remontĂ©e dans le temps, de 1855 Ă 1841, par la prĂ©sentation des textes quâelle propose : AurĂ©lia, puis les fragments manuscrits dâAurĂ©lia et la GĂ©nĂ©alogie fantastique. Ce choix inscrit le projet autobiographique dans un temps long nourri de dĂ©sirs, de doutes et de scrupules. Jacques Bony a retracĂ© la difficile conquĂȘte de la premiĂšre personne dans le rĂ©cit nervalien4 ; J.âN. Illouz retrace cette quĂȘte Ă travers les manuscrits en se tenant au plus prĂšs du style de lâautobiographe. Des premiĂšres versions dâAurĂ©lia au texte de 1855, il dĂ©cĂšle un « travail dâeffacement » (p. 125) de soi et des Ă©lĂ©ments rĂ©fĂ©rentiels. Sâaffirme dans le temps une voie autobiographique placĂ©e sous le signe de lâindirect et du symbolique. La prĂ©sentation des textes correspond aussi Ă une remontĂ©e aux sources de lâĂ©criture : lâĂ©diteur accorde Ă la GĂ©nĂ©alogie fantastique une importance de taille puisque ce feuillet est prĂ©sentĂ© comme une vĂ©ritable matrice dâĂ©criture dont on trouve des Ă©chos formels et thĂ©matiques dans plusieurs textes de Nerval (p. 150â151). Ce choix nous fait passer du rĂ©cit de soi le plus abouti possible (AurĂ©lia) Ă lâinscription de soi la plus brute (la GĂ©nĂ©alogie fantastique). Le travail Ă©ditorial suit un trajet semblable â dâAurĂ©lia aux annexes, puis des annexes transcrites aux annexes photographiques (p. 139â145, p. 152â153) â puisque le lecteur, aprĂšs avoir lu le rĂ©cit Ă©ditĂ©, dĂ©couvre un document « dĂ©lirant » rĂ©sistant aux normes de lâimprimerie et de lâĂ©dition, qui est livrĂ© dans sa « poĂ©ticitĂ© brute » (p. 147). J.âN. Illouz nous fait ainsi constamment passer du texte Ă lâimage autobiographique pour cerner sous tous les angles possibles une maniĂšre nervalienne â une maniĂšre autobiographique folle, originale, hors-norme5.
Ăcrire sa vie : « Romantiser »
6Comment Nerval a-t-il trouvĂ© sa main dâautobiographe ? Par le biais des autres, rĂ©pond lâĂ©diteur dans son introduction. Le rĂ©cit de soi provient de la réécriture dâautres vies. Henri Scepi et Keiko Tsujikawa ont rĂ©cemment parcouru ces voies obliques de la diction autobiographique nervalienne en rappelant que les biographies des IlluminĂ©s sont des formes dâautobiographies indirectes6. Lorsquâau seuil dâAurĂ©lia, lâautobiographe emprunte la premiĂšre personne, il sâinscrit dans le sillage dâillustres prĂ©dĂ©cesseurs (ApulĂ©e, Dante et Swedenborg) dont les Ćuvres sont des « modĂšles poĂ©tiques » à « romantiser ». Câest autour de cette expression empruntĂ©e Ă Novalis et dĂ©finie par lui comme une opĂ©ration de « potentalisation qualitative » que J.âN. Illouz construit sa lecture du rĂ©cit nervalien (p. 9).
7Dans son introduction, la « romantisation » renvoie principalement au double jeu de lâimitation et de la transformation des modĂšles du passĂ©. AurĂ©lia se prĂ©sente comme une « variation » et une « amplification » (p. 17) de lâĂne dâor dâApulĂ©e, de la Divine ComĂ©die et de la Vita nuova de Dante ainsi que des visions de Swedenborg. Ătudiant lâintertextualitĂ© Ă lâĆuvre dans le rĂ©cit, J.âN. Illouz passe en revue ces trois « maniĂšres » poĂ©tiques et narratives qui ont permis Ă Nerval de trouver sa propre voix autobiographique. Il repĂšre la reprise de thĂšmes (tels la figure dâIsis chez ApulĂ©e et lâamour-Ă©cran chez Dante), de dispositifs Ă©nonciatifs (le dĂ©doublement du je), de tournures syntaxiques (la phrase nervalienne Ă©pousant parfois la phrase latine) et dâimages (telle la spirale dantesque). AurĂ©lia emprunte au conte initiatique, Ă lâautobiographie mĂ©diĂ©vale que Nerval transforme en « autobiographie existentielle », et au rĂ©cit de rĂȘve. Sâil Ă©tudie peu la prĂ©sence directe de Swedenborg, lâĂ©diteur souligne lâimportance de cette « littĂ©rature visionnaire oĂč Nerval entrevoit une possible synthĂšse du conte initiatique et de lâautobiographie spirituelle » (p. 22).
8Cette approche rĂ©solument intertextuelle dâAurĂ©lia prĂ©sente lâĂ©criture nervalienne comme un geste de reprise et de greffe â dĂ©finition et mĂ©taphore qui Ă©taient dĂ©jĂ prĂ©sentes dans le premier tome de la nouvelle Ă©dition consacrĂ© Ă lâanthologie des poĂštes de la Renaissance conçue par Nerval. Les notes de bas de page nous font circuler dâun texte Ă lâautre, faisant apparaĂźtre cette spirale de lâimitation qui sĂ©duisait Nerval autant que Nodier autant que Sterne7⊠Ce faisant, lâĂ©diteur Ă©pouse le geste nervalien : lâincipit dâAurĂ©lia nous plonge dans la « mĂ©moire de la littĂ©rature ». Loin de sâafficher comme « une entreprise qui nâeut jamais dâexemple », lâĂ©criture de soi se prĂ©sente comme un palimpseste et, au fil de la lecture, « la prose de Nerval se colore de teintes variĂ©es empruntĂ©es Ă chacune des Ă©poques et Ă chacune des maniĂšres qui lâont prĂ©cĂ©dĂ©e » (p. 13).
9Dans cette perspective Ă©ditoriale et critique, Ă©crire sa vie, câest « romantiser les modĂšles » en les « ranim[ant] au foyer de la subjectivité » nervalienne (p. 10), le moi Ă©tant cette puissance crĂ©atrice qui actualise et transfigure au prĂ©sent les Ćuvres du passĂ©. Sous la plume de J.âN. Illouz, la « romantisation » renvoie alors, dans un second temps, Ă la force crĂ©atrice et synthĂ©tique du sujet autobiographe. Elle correspond Ă la dĂ©finition, par les romantiques allemands, de lâĆuvre dâart comme un organisme vivant ou un chaos ordonnĂ© par la subjectivitĂ© de lâartiste. Nerval, quant Ă lui, prĂ©sente AurĂ©lia comme un « mille-pattes romantique »8. Â
Un « mille-pattes romantique »
10En reprenant lâimage dans son commentaire, lâĂ©diteur relit AurĂ©lia Ă la lumiĂšre du romantisme allemand. Lâun des intĂ©rĂȘts de lâĂ©dition est de lire le rĂ©cit nervalien avec la littĂ©rature allemande et le contexte culturel allemand, relançant ainsi la possibilitĂ© de la comparaison. Si J.âN. Illouz se concentre sur les influences et le travail de réécriture des auteurs allemands que Nerval a aimĂ©s, traduits et frĂ©quentĂ©s, il emprunte aussi Ă la thĂ©orie romantique allemande de lâart son cadre conceptuel : « romantisation », « littĂ©rature universelle progressive », « inachĂšve[ment] », « fragment[ation] » et « infinitis[ation] » de lâĆuvre9. Pour comprendre comment Nerval Ă©crit sa vie, faire un pas de lâautre cĂŽtĂ© du Rhin peut ĂȘtre utile. Ce pari de J.âN. Illouz tĂ©moigne dâune sympathie profonde avec Nerval qui soulignait lâĂ©trangetĂ© dâAurĂ©lia dans la lettre quâil adressait Ă Franz Liszt en juin 1854 alors quâil voyageait en Allemagne avec son manuscrit :
Jâai Ă©crit des Ćuvres du dĂ©mon, [âŠ] je ne sais quel roman-vision Ă la Jean-Paul que je voudrais donner Ă traduire avant de lâenvoyer aux revues. [âŠ] Jâestime, dâici [de Nuremberg], que ce sera plus clair pour les Allemands que pour les Français10âŠ
11DĂšs le dĂ©part, le rĂ©cit de soi est pensĂ© comme une Ćuvre Ă traduire et Ă lire dans un geste de dĂ©familiarisation : hors du pays et de la langue dâorigine de lâĆuvre, dans un Ă©cart, dans un dĂ©tour spatial, temporel et linguistique.
12Le commentaire de J.âN. Illouz Ă©pouse en un sens la pensĂ©e de Nerval : il se situe lĂ -bas, du cĂŽtĂ© des Allemands, pour essayer dây voir « plus clair ». Les Ă©crits thĂ©oriques de Novalis lui fournissent lâaxe de la « romantisation » et les rĂ©flexions sur le genre du conte qui permettent dâĂ©clairer la voie autobiographique singuliĂšre que Nerval a choisie. Lâintroduction Ă AurĂ©lia et les notes de bas de pages qui identifient les sources reprises par lâauteur tĂ©moignent en outre dâune volontĂ© de relire Nerval avec Jean Paul, Heine, Hoffmann et Goethe. Elles accordent Ă juste titre une place importante Ă Jean Paul dont lâĆuvre foisonnante imprĂšgne lâimaginaire nervalien11. Jean Paul encadre lâintroduction Ă AurĂ©lia qui sâouvre sur le « roman-vision Ă la Jean-Paul » et sâachĂšve sur la « traduction-adaptation » (p. 23) par Nerval du Rede des todten Christus vom WeltgebĂ€ude herab, dass kein Gott sei, ce cauchemar nihiliste, ce Songe (selon la traduction de Germaine de StaĂ«l) qui a Ă©tĂ© repris sous diverses formes dans lâĆuvre nervalienne comme lâont montrĂ© John E. Jackson et Claude Pichois12. Cette Ă©dition indique la survivance et la transfiguration dâimages jean-pauliennes dans le rĂ©cit final comme dans les manuscrits, telles lâorbite vide, le cĂ©lĂšbre soleil noir et le serpent enserrant le monde. Nourrissant la veine apocalyptique et visionnaire dâAurĂ©lia, la rĂ©fĂ©rence Ă Jean Paul est pour Nerval « lâenjeu vital dâune poĂ©tique âsupernaturalisteâ » (ibid.). Ajoutons quâelle endeuille profondĂ©ment ce rĂ©cit autobiographique hantĂ© par le vide et la mort (des autres, de soi, de Dieu). Claude Pichois a montrĂ© que les « lecteurs français » du Songe de Jean Paul y « ont gagnĂ© une image oĂč accrocher leur idĂ©e du nĂ©ant »13. En Ă©clairant certaines figures du dĂ©sespoir nervalien Ă la lumiĂšre de Jean Paul, lâĂ©dition de J.âN. Illouz rend compte aussi de la rĂ©ception en France du romantisme allemand en ce premier xixe siĂšcle marquĂ©e par la triade rĂȘve-conte-vision. Elle met en Ă©vidence la translation de formes du romantisme allemand â tel le MĂ€rchen :
AurĂ©lia accomplirait [âŠ] pleinement lâidĂ©e romantique du conte qui, pour Nerval comme pour Novalis, est bien une « étude poĂ©tique de lâĂąme humaine », son dĂ©voilement et son Ă©lucidation par la puissance « fantastique » de la littĂ©rature. (p. 14)
13DerriĂšre lâintertextualitĂ© affichĂ©e et assumĂ©e dans le rĂ©cit, J.âN. Illouz souligne la prĂ©sence de sous-textes allemands, du Faust de Goethe aux Ălixirs du diable dâHoffmann qui « appartiennent Ă lâintertextualitĂ© la plus active dâAurĂ©lia » (p. 20)14.
14Outre quâelle nous fait circuler avec bonheur dâun texte Ă lâautre, cette Ă©dition inscrit le rĂ©cit nervalien dans le contexte du romantisme europĂ©en, assumant pleinement le caractĂšre romantique allemand de lâĆuvre. Elle prolonge ainsi la remarque sur laquelle Jean Guillaume concluait la notice de la PlĂ©iade : « AurĂ©lia est lâun des rares textes français que lâon puisse qualifier de romantique et rapprocher dâĆuvres allemandes datant du dĂ©but du mĂȘme siĂšcle »15. La nouveautĂ© du commentaire de J.âN. Illouz tient au choix dâun cadre de pensĂ©e novalisien. Corinne Bayle a mis en Ă©vidence la « conjonction poĂ©tique idĂ©ale » formĂ©e par Novalis et Nerval en Ă©tudiant de prĂšs les affinitĂ©s entre les deux poĂštes qui se rejoignent par des « images et [des] obsessions » autant que par « leur philosophie de lâexistence16 ». La conjonction proposĂ©e par J.âN. Illouz est dâordre thĂ©orique : la « romantisation » est lâoccasion dâune rĂ©flexion sur la forme de vie quâĂ©labore Nerval. Le choix de ce terme nâest pas anodin ; il correspond Ă une certaine idĂ©e de lâautobiographie qui est dĂ©fendue par lâĂ©diteur et par Nerval.
Les mille nervures de la vie
15Quelles lignes de vie se dĂ©gagent de cette nouvelle Ă©dition ? Lâexpression de Georges Gusdorf renvoie Ă une conception existentielle de lâautobiographie engageant une philosophie du sujet17. Câest Ă©galement un geste existentiel que J.âN. Illouz propose de cerner dans cette Ă©dition. En associant AurĂ©lia aux annexes mentionnĂ©es ci-dessus, il donne Ă lire un parcours autobiographique dĂ©fini par la fusion du « rĂȘve » et de la « vie ».
La ligne de « lâautofabulation »
16Cette Ă©dition prend au sĂ©rieux la deuxiĂšme partie du titre du rĂ©cit : le RĂȘve et la Vie. En particulier, elle prend au sĂ©rieux le « rĂȘve » en envisageant ses diffĂ©rents sens et degrĂ©s, en comparant le mot Ă des termes proches qui renvoient au travail volontaire ou involontaire de lâimagination : le rĂȘve est rapprochĂ© de lâĆuvre et de la poĂ©sie (au sens des romantiques allemands), de la vision et de la projection ou encore de la folie. La ligne de vie nervalienne est une ligne de rĂȘve et dâimagination : le rĂ©cit de soi consiste en la transfiguration de soi, de la vie, du monde et des Ćuvres du passĂ©. « Le rĂ©cit dâAurĂ©lia invente une maniĂšre nouvelle de nouer la vie et lâĆuvre : celle-ci [âŠ] opĂšre Ă la faveur dâun âphĂ©nomĂšneâ de projection de soi dans la fiction » (p. 24). J.âN. Illouz inscrit Nerval dans une « lignĂ©e dâĂ©crivains » visionnaires « dâApulĂ©e Ă Cazotte, de Cazotte Ă Nodier » en passant par Francesco Colonna et Restif de la Bretonne, qui ont le goĂ»t des « projections de soi dans la matiĂšre de la fable » (p. 14). Cette filiation, que Nerval identifie aussi lorsquâil rapproche dans Sylvie le romantisme de 1830 de « lâĂ©poque de PĂ©rĂ©grinus et dâApulĂ©e », fond le projet autobiographique dans le moule de la fiction, du mythe et du conte initiatique. Se raconter, câest alors tenter dâapprocher une vĂ©ritĂ© existentielle et faire Ćuvre de sincĂ©ritĂ©, par le biais de la fiction.
17Dâautre part, J.âN. Illouz fait rĂ©sonner le RĂȘve et la Vie avec Dichtung und Wahrheit, titre abrĂ©gĂ© de lâautobiographie de Goethe : « Nerval tente de nouer [âŠ] la vie et lâĆuvre dâune façon qui puisse rĂ©concilier poĂ©sie et vĂ©ritĂ© [âŠ] ou encore âinvention et ressouvenirâ » (p. 15). Lâautobiographie goethĂ©enne nâa certes rien dâune projection imaginaire. Si lâĂ©diteur convoque cette rĂ©fĂ©rence, câest pour mettre en Ă©vidence la proximitĂ© du « rĂȘve » nervalien et de la Dichtung, câest-Ă -dire de la production littĂ©raire, de lâĆuvre comprise comme travail, comme poĂŻesis. Le « rĂȘve » ne correspond alors plus Ă lâidĂ©e de vision ou de fiction mais Ă la mise en Ćuvre littĂ©raire, au travail de la forme autobiographique, Ă ce que Novalis et les romantiques dâIĂ©na appellent le « roman » ou la « romantisation » en son sens le plus large18. Lâautobiographie, pour Goethe comme pour Nerval, est une romantisation de la vie : une mise en forme poĂ©tique de soi, une Ćuvre dâimagination (câest-Ă -dire de mĂ©moire et de crĂ©ation) par laquelle se produit une « vĂ©rité » [Wahrheit] du sujet. J.âN. Illouz achĂšve son commentaire sur deux idĂ©es complĂ©mentaires hĂ©ritĂ©es du romantisme allemand : « lâĆuvre » est « conçue comme romantisation intĂ©grale de la vie » et « la vie » est « conçue comme devant tout entiĂšre aboutir Ă un âlivreâ » (p. 25). Outre quâelle dĂ©signe lâactivitĂ© de lâĂ©crivain en quĂȘte dâune forme, la « romantisation » implique une conception du sujet : elle renvoie Ă la construction et Ă la transfiguration de la subjectivitĂ© romantique dans lâĆuvre, dans le « roman ». Une rĂ©fĂ©rence aux fragmentsde lâAthenĂ€um et Ă la Brief ĂŒber den Roman de Friedrich Schlegel aurait pu complĂ©ter le commentaire qui se concentre frĂ©quemment sur ce « foyer de la subjectivité ». Pour les romantiques dâIĂ©na, lâĂ©criture autobiographique se pense en terme de « roman » (entendu comme genre romanesque et comme mise en Ćuvre) parce quâelle exprime et construit une individualitĂ©. « Confessions gehören zu Romantischen Romanen » ; « Die Confessions von Rousseau sind in meinen Augen ein höchst vortrefflicher Roman »19.
18En nâopposant pas « le rĂȘve et la vie » mais en prĂ©sentant au contraire leur alliance nĂ©cessaire, cette Ă©dition Ă©claire deux aspects du geste autobiographique de Nerval. Dâune part, celui qui Ă©crit sa vie se donne forme fictive et fantasmatique en se projetant dans diffĂ©rents corps et diffĂ©rents noms. Dâautre part, celui qui Ă©crit sa vie se produit dans lâĂ©criture : sa vie est Ă refaire, Ă recrĂ©er dans lâĆuvre. Lâimagination ne saurait se distinguer de la diction de soi. Le cĂ©lĂšbre « épanchement du songe dans la vie rĂ©elle » pourrait alors dĂ©finir ce geste autobiographique conscient du rĂŽle de lâimagination comme du jeu du « ressouvenir » et de « lâinvention », qui aboutit Ă la transfiguration de lâexpĂ©rience vĂ©cue. Loin dâĂȘtre un tĂ©moignage direct, un simple enregistrement du passĂ©, AurĂ©lia est une mise en forme et en figures de soi. Le travail du rĂȘve dĂ©crit dans lâincipit renvoie aussi au fonctionnement de lâĂ©criture autobiographique qui ranime de « pĂąles figures » sur la scĂšne intĂ©rieure, qui fait jouer des « apparitions bizarres », des fantasma, habitant ce « sĂ©jour des limbes » (p. 44).
19En prĂ©sentant AurĂ©lia avec ses versions primitives et la GĂ©nĂ©alogie fantastique, cette Ă©dition dessine une ligne de vie nervalienne placĂ©e sous le signe de lâimagination et de la projection de soi. Sans le dire, elle inscrit Nerval dans une lignĂ©e dâĂ©crivains pratiquant « lâautofabulation » (Vincent Colonna). Cette nouvelle Ă©dition nous incite Ă relire Nerval Ă lâaune des dĂ©bats rĂ©cents sur les formes variĂ©es du rĂ©cit de soi et Ă mettre les catĂ©gories actuelles Ă lâĂ©preuve du texte nervalien. AurĂ©lia, on le sait, Ă©tait lâun des cas problĂ©matiques de la poĂ©tique descriptive du genre autobiographique, lâun des « cas indĂ©terminĂ©s » dans le tableau de Philippe Lejeune, car ce rĂ©cit dans lequel nâapparaĂźt pas le nom propre de lâauteur, offre un pacte de lecture ambigu, Ă la fois autobiographique et fictionnel. GĂ©rard Genette avait lui aussi soulignĂ© le statut incertain de lâĆuvre dans Fiction et Diction20. Depuis, les dĂ©bats sur la catĂ©gorie dâautofiction (qui est tantĂŽt un genre tantĂŽt une idĂ©e)21 ont fourni de nouvelles expressions pour identifier la « projectio[n] de soi dans la matiĂšre de la fable » dont parle J.âN. Illouz. Philippe Forest a proposĂ© le « roman du Je » forgĂ© sur le double modĂšle du Ich-Roman allemand et du ShishĂŽsetsu japonais, qui « invite simultanĂ©ment (et concurremment) Ă ĂȘtre lu comme autobiographie et comme roman »22 non pas parce quâil y a inscription du nom de lâauteur dans un cadre romanesque mais parce que le roman du Je fait « apparaĂźtre la vie elle-mĂȘme comme roman »23. Vincent Colonna nomme ce processus « autofabulation » : « lâĂ©crivain est au centre du texte comme dans une autobiographie (câest le hĂ©ros), mais il transfigure son existence et son identitĂ© »24. La transformation de soi en personnage et la projection dans des situations imaginaires qui caractĂ©risent ce type de texte se retrouvent Ă des degrĂ©s divers dans les annexes prĂ©sentĂ©es dans cette Ă©dition. Vincent Colonna proposait dâailleurs lui aussi dâinscrire Nerval dans une lignĂ©e dâĂ©crivains pratiquant lâautofabulation composĂ©e notamment de Lucien, dâApulĂ©e, de Dante, de Kafka, de Hesse et de Borges25.
20En Ă©ditant AurĂ©lia avec ces annexes, J.âN. Illouz met en Ă©vidence lâinsistance (de 1841 Ă 1855) de cette voie mythique et symbolique de lâautobiographie nervalienne. Il choisit de ne pas lire AurĂ©lia avec les Promenades et Souvenirs, cet autre rĂ©cit autobiographique inachevĂ© que Nerval a Ă©galement Ă©crit et publiĂ© Ă la fin de sa vie. PlacĂ© sous le signe des RĂȘveries du promeneur solitaire, Promenades et Souvenirs emprunte une voie autobiographique plus rousseauiste que la voie de lâautofabulation. En notes de bas de pages, Jean-Nicolas Illouz signale bien sĂ»r les Ă©chos entre les deux rĂ©cits. Mais son Ă©dition scrute avant tout la projection de soi et la fusion du « rĂȘve » et de la « vie » en rassemblant, parmi la production autobiographique de Nerval, les textes oĂč « le moi, sous une autre forme, continue lâĆuvre de lâexistence » (p. 13).
Le cas du nom propre
21Cette phrase qui ouvre AurĂ©lia pourrait ĂȘtre la formule, nervalienne, du « roman du Je » ou de « lâautofabulation ». Parmi les changements de forme que Nerval affectionne, la mĂ©tamorphose du nom propre est centrale (pour la pensĂ©e du sujet et de lâautobiographie quâelle charrie aussi26). De la GĂ©nĂ©alogie fantastique aux fragments manuscrits puis Ă AurĂ©lia, on passe de la transfiguration du nom propre Ă sa disparition. NĂ©anmoins, le travail onomastique de Nerval dans le premier feuillet, auquel lâĂ©diteur accorde un rĂŽle matriciel, paraĂźt rejaillir sur les planches dâAurĂ©lia. Ă lâinstar de Jean-Pierre Richard27, J.âN. Illouz scrute les « dĂ©rives successives » du nom propre dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique selon une lecture freudienne. Quâil sâagisse du nom du pĂšre, Labrunie, ou des noms de lieux qui ancreraient lâautobiographe dans une origine, le nom propre se trouve transfigurĂ© et dĂ©sarrimĂ© en vertu dâun « travail pulsionnel sur le langage » (p. 148). Contre la gĂ©nĂ©alogie, lâinvention de soi : tel semble ĂȘtre le secret de la rĂȘverie onomastique transcrite dans ce feuillet. « Rien [âŠ] nâarrĂȘte plus la dĂ©liaison du nom [du pĂšre] » â qui rĂ©sonne en toutes langues et Ă©tymons : bruck, brunn, broun, la brownie â « et la GĂ©nĂ©alogie fantastique ne cesse de gĂ©nĂ©rer, par dĂ©compositions Ă©tymologiques et recompositions associatives, dâautres noms » (p. 148). Le « jeu des signifiants obĂ©it Ă une motivation profonde, selon laquelle chaque point de capiton de la trame inconsciente concentre Ă lui tout seul un roman familial » (p. 149). Les composantes cĂ©lĂšbres de ce roman familial â hostilitĂ© du pĂšre, quĂȘte Ă©perdue de la mĂšre â se manifestent dans les mille noms du feuillet qui inscrivent la blessure, qui ponctuent une sensibilitĂ© en crise. Lâexemple le plus frappant est peut-ĂȘtre la traduction de Labrunie en alphabet grec «*lamb-bronos ou brounos » qui fait du pĂšre « celui qui brandit la foudre » (ibid.).
22GrĂące aux notes de bas de page, le lecteur suit les transfigurations des noms de lâorigine (patronyme et toponymes) jusque dans les manuscrits dâAurĂ©lia dans lesquels lâĂ©diteur voit Ă lâĆuvre un semblable « jeu dâassociations inconscientes » (p. 131) : les dĂ©placements du nom accompagnent les dĂ©placements du rĂȘve et de lâespace. La vision du « spectre » de la mĂšre « morte en SilĂ©sie » conduit Ă un transfert « au bord de la Dwina glacĂ©e » puis « sur un autre point de lâEurope, au bord de la Dordogne » (« Dordogne » est dĂ©composĂ© en « DâOr Dâwina » dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique, note 6, p. 131) ; « La Brownia » â variation sur le patronyme prĂ©sente dans le feuillet de 1841 â est inscrit dans la marge du manuscrit dâAurĂ©lia au moment oĂč le spectre de la mĂšre est Ă©voquĂ© (note 1, p. 132). Ă travers ce travail onomastique et poĂ©tique, lâĂ©criture de soi prend la forme dâune spectrographie. Elle dĂ©compose le nom propre, elle le fait varier puis disparaĂźtre. Ce travail Ă©ditorial prĂ©sente une « identité » en crise, « élargi[e] » et dĂ©composĂ©e par le « rĂȘve » â que ce dernier dĂ©signe lâactivitĂ© volontaire ou involontaire de lâimagination.
23Cette interprĂ©tation nâest certes pas nouvelle, mais elle met en Ă©vidence le rĂŽle de la traduction dans la maniĂšre autobiographique folle de Nerval. Lâune des pistes fĂ©condes que ce travail ouvre est la réévaluation du rĂŽle des langues Ă©trangĂšres et de la traduction dans lâĆuvre autobiographique de Nerval28. La rĂšgle poĂ©tique et autobiographique apparaissant dans la GĂ©nĂ©alogie fantastique â que le nom propre est un nom traduit â se retrouve par exemple dans Promenades et souvenirs oĂč le nom de Nerval disparaĂźt au profit dâun nom cryptĂ© et traduit en latin, Nerva, sous la forme dâune devinette que le lecteur doit dĂ©chiffrer : « le nom du dixiĂšme des CĂ©sars »29. Ăcrire sa vie, pour Nerval, câest, semble-t-il, ne pas cesser de se dĂ©placer et de se traduire.
Lâarborescence au lieu de lâarbre gĂ©nĂ©alogique
24En prĂ©sentant la GĂ©nĂ©alogie fantastique comme une matrice poĂ©tique et autobiographique, Jean-Nicolas Illouz nous invite Ă observer ce feuillet de plus prĂšs et Ă essayer de dĂ©mĂȘler certains fils de cet « enchevĂȘtrement graphique » (p. 149). La richesse de cette Ă©dition tient au fait quâelle nous donne Ă voir et Ă lire la maniĂšre autobiographique nervalienne dans ses ramifications et ses surgeons variĂ©s et quâelle nous fait circuler dans lâĆuvre, incitant ainsi Ă relire et Ă relier AurĂ©lia aux autres textes dans lesquels se produit « lâĂ©panchement du songe dans la vie rĂ©elle ». Ă partir de la GĂ©nĂ©alogie fantastique, on peut proposer trois circulations dans cette nouvelle Ă©dition qui Ă©clairent un aspect du geste autobiographique : lâarborescence, lâattention Ă la graphie, le rapport Ă lâHistoire.
25Si le rĂ©cit de soi est bien une enquĂȘte sur les origines, il nâaboutit pas Ă lâĂ©tablissement sĂ»r de ces derniĂšres. Lâautobiographe manifeste certes constamment un dĂ©sir dâenracinement dans une gĂ©nĂ©alogie mais ce qui ressort Ă la lecture, câest une expĂ©rience de dispersion et de foisonnement gĂ©nĂ©alogique. Ă lâimage du « mille-pattes romantique », lâarbre gĂ©nĂ©alogique de Nerval est foisonnant â tant et si bien quâil nâest plus une mĂ©taphore adaptĂ©e Ă lâexpĂ©rience autobiographique qui se dessine dans les Ă©crits rassemblĂ©s ici. Un coup dâĆil Ă la partie droite de la GĂ©nĂ©alogie fantastique (p. 153) permet dâemblĂ©e de saisir le paradoxe nervalien. Ce nâest pas vraiment un arbre qui prend forme sous nos yeux au centre du feuillet ; câest plutĂŽt un enchevĂȘtrement de lignes ou de racines dâĂ©paisseur variable qui sâĂ©toilent ou sâenroulent. Sylvie LĂ©cuyer a montrĂ© que la partie droite est constituĂ©e de deux parties correspondant aux deux branches, paternelle et maternelle, que Nerval tĂąche de reconstituer. Mais, « organis[Ă©] tĂȘte-bĂȘche », ce feuillet met la gĂ©nĂ©alogie sens dessus dessous, il la dĂ©double et lâinverse, mettant Ă mal lâidĂ©e de fondation. Ainsi, la ligne de « granit » (associĂ© Ă la « terre de Nerval ou Nerva » cĂŽtĂ© maternel) redouble et contredit les fondations paternelles de la « tour » et du « pont » dessinĂ©es cĂŽtĂ© paternel. En outre, la dissĂ©mination du nom du pĂšre court sur toute la page et le patronyme traduit en italien se trouve reliĂ© Ă la branche maternelle par une fine ligne, emmĂȘlant ainsi les diffĂ©rents fils. Plus quâun tronc, câest une prolifĂ©ration de lignes capricieuses qui apparaĂźt. Câest lâĂ©chec de lâarbre gĂ©nĂ©alogique (en tant quâil ancre et enracine, quâil identifie une origine solide, quâil dessine un mouvement vertical, un bas et un haut) qui est figurĂ© dans cette Ă©criture rhizomatique. LâenquĂȘte sur les origines conduit Ă la dispersion et Ă la projection de soi dans les autres par le biais de lâimagination.
26Cette raison poĂ©tique et autobiographique se retrouve dans les fragments manuscrits lorsque lâautobiographe rapporte un « rĂȘve singulier » qui figure une « gĂ©nĂ©alogie » Ă la fois Ă©branlĂ©e et prolifĂ©rante :
â Je vis dâabord se dĂ©rouler comme un immense tableau mouvant la gĂ©nĂ©alogie des rois et des empereurs français, â puis le tronc fĂ©odal sâĂ©croula baignĂ© de sang. Je suivis dans tous les pays de la terre les traces de la prĂ©dication de lâĂ©vangile. Partout en Afrique, en Asie, en Europe, il semblait quâune vigne immense Ă©tendĂźt ses surgeons autour de la terre. Les derniĂšres pousses sâarrĂȘtĂšrent au pays dâĂlisabeth de Hongrie. (p. 132)
27AprĂšs lâeffondrement sanglant de la gĂ©nĂ©alogie, viennent la mĂ©tamorphose et la renaissance promise dans les « surgeons » variĂ©s. Cette rĂȘverie gĂ©nĂ©alogique est Ă©troitement liĂ©e dans AurĂ©lia Ă la figure de lâavatar hĂ©ritĂ©e de la mythologie indienne. Dans lâun des rĂȘves du rĂ©cit, lâautobiographe se compare Ă des monstres en pleine mue qui sont ensuite dĂ©signĂ©s comme des « avatars » (p. 70). Lâimage se retrouve dans une autre vision dessinant « une figure animique collective » : « comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaĂźne non interrompue dâhommes et de femmes en qui jâĂ©tais et qui Ă©taient moi-mĂȘme » (p. 58). Ce rĂȘve sâachĂšve sur lâ« obscure » rĂšgle Ă©noncĂ©e par lâoncle du narrateur selon laquelle « chaque famille » se dĂ©finit « par extension, sept fois sept et davantage » (p. 59). Ces rĂȘves gĂ©nĂ©alogiques reprennent lâidĂ©e de prolifĂ©ration, de dispersion et de mouvement Ă lâĆuvre dans le feuillet de 1841. Lorsquâil enquĂȘte sur les origines, le rĂ©cit nervalien est une opĂ©ration de dĂ©placement et dâinvention de soi dans les autres, autrement dit : une opĂ©ration de potentialisation par le « rĂȘve ». Pour Novalis, « romantiser nâest rien dâautre quâune potentialisation qualitative. Le Soi infĂ©rieur en cette opĂ©ration est identifiĂ© Ă un Soi meilleur. Nous sommes nous-mĂȘmes une telle sĂ©rie de puissances qualitatives30 ». Dans les Ă©crits de Nerval, la « romantisation », le devenir-rĂȘve-de-la-vie, implique aussi une potentialisation quantitative : le « soi » rĂȘve de sâinscrire dans une gĂ©nĂ©alogie exponentielle, « par extension » (de lâimagination).
La vie en arabesque : une attention particuliÚre à la graphie
28Un autre aspect de la GĂ©nĂ©alogie fantastique qui est essentiel pour saisir la maniĂšre de Nerval est sa dimension visuelle. En prĂ©sentant le document « tel quel », sans transcription, et en en faisant une matrice dâĂ©criture, J.âN. Illouz invite Ă penser la continuitĂ© entre la ligne dessinĂ©e et la ligne Ă©crite et entre lâautoportrait et lâautobiographie. Les reproductions photographiques des manuscrits dâAurĂ©lia participent de la mĂȘme logique : cette Ă©dition donne Ă voir. Loin dâĂȘtre anodin, ce choix correspond Ă la passion de Nerval pour la graphie, pour le tracĂ© des lettres, pour ce caractĂšre proprement matĂ©riel de lâĂ©criture autobio-graphique dĂ©finie comme une inscription. Cette Ă©dition offre avec la GĂ©nĂ©alogie fantastique un fascinant « miroir dâencre » (Michel Beaujour)31 dans lequel J.âN. Illouz voit une « sorte de manifestation dâart brut avant la lettre quâil faudrait sans doute rapprocher dâautres Ă©crits ou dessins de fous datant de la mĂȘme Ă©poque » comme ceux de ThĂ©ophile Bra, auteur dâun Ăvangile rouge (p. 150). Il met en rapport ce feuillet et sa graphie affolĂ©e avec lâinscription de dessins sur les murs de lâasile rapportĂ©e dans AurĂ©lia (p. 67). Plus quâun rĂ©cit synthĂ©tique retraçant lâhistoire dâune personnalitĂ©, lâautobiographie pour Nerval serait donc avant tout une graphie de soi, une inscription sous plusieurs formes, comme le suggĂšre encore lâitalique dans lâincipit dâAurĂ©lia : dans le rĂȘve comme dans le rĂ©cit qui commence, « le moi, sous une autre forme [graphique] continue lâĆuvre de lâexistence ». Ce goĂ»t de lâinscription, Nerval lâhĂ©rite en partie de Laurence Sterne dont la cĂ©lĂšbre arabesque imprĂšgne lâesprit de ses lecteurs français dans les annĂ©es 183032. Ce goĂ»t correspond aussi Ă un plaisir sensible de la lettre (du caractĂšre imprimĂ©) qui se manifeste dans les dĂ©rives nominales de la GĂ©nĂ©alogie fantastique mais aussi dans les Promenades et souvenirs lorsque lâautobiographe compare son « écriture » dâenfant aux « manuscrits les plus cĂ©lĂšbres de lâIram » avec lesquels elle « rivalisait parfois de grĂące et de correction » ou bien lorsque la forme du chĂąteau de Saint-Germain qui ressemble Ă un « D gothique » dĂ©clenche la rĂȘverie du narrateur33. Ce dĂ©tour par le chĂąteau de Saint-Germain, qui ravive dans lâesprit de lâautobiographe le souvenir des Valois, des Stuarts et des MĂ©dicis, nous conduit Ă la question de lâarticulation de la vie singuliĂšre et de lâHistoire â dernier fil de la GĂ©nĂ©alogie fantastique qui Ă©claire le reste de la production autobiographique nervalienne.
Inscription de soi, crise de lâHistoire
29Tous les noms et toutes les lignes inscrites sur ce feuillet sont autant de nervures de la sensibilitĂ© en crise de Nerval en fĂ©vrier 1841. Mais ce baromĂštre sensible quâest lâĂ©criture de soi enregistre aussi les crises de lâHistoire. J.âN. Illouz pointe cette surimpression Ă deux moments de son Ă©dition. « Câest lâun des aspects les plus saisissant de la GĂ©nĂ©alogie fantastique » (qui met en regard la famille de Nerval sur la partie droite et la lignĂ©e des Bonaparte sur la partie gauche) « que dâassocier ainsi lâhistoire personnelle et lâhistoire napolĂ©onienne, â et que de les faire finalement lâune et lâautre se rejoindre dans le mythe » (p. 150). J.âN. Illouz avait par ailleurs dĂ©jĂ rattachĂ© la rĂȘverie onomastique Ă la question de lâHistoire en lisant Nerval Ă la lumiĂšre de Nietzsche : « en prolongeant la mĂ©moire individuelle dans la mĂ©moire infinie des siĂšcles, [ce feuillet] dit aussi la propension du sujet Ă devenir, dans la folie, âtous les noms de lâhistoireâ »34. Les notes de bas de page tĂ©moignent de la prĂ©gnance du mythe napolĂ©onien dans les autres formes dâautofabulation nervalienne. Rappelons que ce mythe imprĂšgne aussi Promenades et souvenirs qui emprunte pourtant une voie plus rousseauiste. LâĂ©diteur rappelle en outre quâAurĂ©lia « propose une critique historique extrĂȘmement lucide du mal du siĂšcle propre au romantisme de 1830 » (p. 18). Il voit dans cette inscription historique du sujet une diffĂ©rence majeure entre lâautobiographie spirituelle mĂ©diĂ©vale et « lâautobiographie romantique esquissĂ©e par Nerval » : lâune raconte le cheminement dâune Ăąme face Ă Dieu, lâautre prend en compte les « dĂ©terminations historiques et psychologiques qui ont marquĂ© les choix du sujet » (p. 18).
30Bien quâelle soit pointĂ©e par lâĂ©diteur, lâintrication de la vie singuliĂšre et du drame collectif est parfois minorĂ©e dans le commentaire au profit dâune riche Ă©tude intertextuelle. Or la fusion du « rĂȘve » et de la « vie » concerne aussi lâHistoire. Il nous semble que la romantisation gagnerait Ă ĂȘtre davantage pensĂ©e en rapport avec la question historique, qui a des implications Ă©thiques et politiques. Ce prolongement confirmerait encore lâĂ©cho de lâĆuvre nervalienne avec Goethe et Jean Paul qui font du rĂ©cit de soi un tĂ©moignage historique auquel la fiction et la Dichtung prennent part. Par exemple, dans la Konjektural-Biographie (1799), Jean Paul imagine sa vie future en rĂ©action Ă la RĂ©volution française, Ă la Terreur notamment35. La projection dans la matiĂšre de la fable sâarticule Ă une rĂ©flexion sur la crise historique. Chez Nerval, câest probablement la folie, ce « contretemps du monde » (Foucault), qui fait se rejoindre crise intime et crise collective. InitiĂ© dans lâasile, le rĂ©cit de soi se pense aussi comme une antichambre de lâHistoire.
31On ne peut donc que se rĂ©jouir de la parution rĂ©cente en format poche de cette nouvelle Ă©dition dâAurĂ©lia enrichie dâannexes passionnantes. GrĂące aux nombreuses pistes de lecture et de rĂ©flexion quâelle ouvre, nous nous ne sommes pas prĂȘts de nous « dĂ©barrass[er] » de ce fascinant « mille-pattes romantique ». Â

