Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 16, numéro 1
titre article
Pauline Bruley

Une belle Ă©poque de la grammaire dans l’art de la prose

Gilles Philippe, Sujet, verbe, complément. Le moment grammatical de la littérature française, 1890-1940, Paris : Gallimard, coll. « BibliothÚque des idées », 2002, 258 p., EAN 9782070764082.

1Gilles Philippe fait l’histoire d’un « moment », l’épisode grammatical que connut la littĂ©rature française, de ses prĂ©mices dans les annĂ©es 1870, de son acmĂ© dans les annĂ©es 1920, jusqu’au changement de perspective des annĂ©es 1940. Le moment est attestĂ© par l’empreinte, Ă  la fois forte et diffuse, d’une doxa qui traverse « simultanĂ©ment tous les aspects de la sensibilitĂ© littĂ©raire du temps » (p. 218). Il prend place avant « le moment structural » et le « moment Ă©nonciatif ». Ce n’est pas que le souci de la grammaire au cƓur des belles lettres (justement, il s’agit ici de littĂ©rature) soit nouveau, mais ce qui retient l’attention est qu’il a Ă©tĂ© diffusĂ© et qu’il rĂ©pondait Ă  un ensemble de prĂ©occupations nouvelles. On peut remarquer que les rĂ©flexions sur l’ordre des mots Ă©taient cruciales dans des conceptions rhĂ©toriques, surtout dans une visĂ©e organisatrice et en fonction d’imaginaires linguistiques et langagiers liĂ©s Ă  la transparence, et partagĂ©es dans des cercles restreints. Mais pour les cinquante ans dont Sujet, verbe, complĂ©ment fait l’histoire littĂ©raire et linguistique, on sort d’un siĂšcle oĂč la grammaire en tant que telle a suscitĂ© moins de manuels, oĂč la littĂ©rature est aimantĂ©e par un idĂ©al Ă©vocatoire, tandis que la rhĂ©torique perd du terrain, enfin oĂč au moment oĂč le savoir grammatical va profiter, en latin et en français, Ă  davantage de lecteurs, oĂč la langue littĂ©raire1 tend Ă  se sĂ©parer de la langue commune. G. Philippe rĂ©sume ainsi une situation inĂ©dite, qui dĂ©bouchera sur une nouvelle saisie du littĂ©raire :

En France [
], de 1890 Ă  1940, la grammaire est partout : la description grammaticale fonde l’analyse scolaire, les Ă©crivains se piquent de syntaxe et revendiquent le patronage des philologues, la critique fait de plus en plus de place aux remarques de langue. (p. 12)

2D’oĂč « l’avĂšnement d’un concept nouveau, qui restera innommĂ© pendant toute la pĂ©riode concernĂ©e, celui de “littĂ©raritĂ©â€. » (p. 13). La grammaire comme syntaxe et morphosyntaxe, avant ce « moment », ne retenait pas tant l’attention des critiques ni des professeurs que le lexique et la prosodie, au principe d’une approche rhĂ©torique. Or dĂšs les annĂ©es 1870, LittrĂ© « fait de la grammaire la composante essentielle de sa dĂ©finition du style » (p. 12). Sont alors posĂ©s, pour la premiĂšre moitiĂ© du xxe siĂšcle, les fondements de la rĂ©flexion sur la langue littĂ©raire et de ce que l’on nommera en effet plus tard « littĂ©rarité ». Gilles Philipe en rĂ©sume les enjeux :

En mettant au cƓur du dĂ©bat la question de la grammaire, on passait en effet de la dĂ©finition humaniste de la littĂ©rature comme corpus Ă  une dĂ©finition formaliste de la littĂ©rature comme pratique de la langue. (p. 13)

3Mais, corollairement, ce « corpus » put-il alors constituer un rĂ©servoir valide pour l’étude de la grammaire ?

4Pour comprendre ce qui est devenu un « lieu commun » du siĂšcle dernier, G. Philippe recourt Ă  une somme de discours, Ă©manant de divers acteurs et institutions des scĂšnes littĂ©raire, scolaire et scientifique. On peut aussi observer leur radicalisation lors de dĂ©bats oĂč s’opĂšrent les changements de modĂšle. Il est passionnant de relire ces discours et ces polĂ©miques oĂč se dessinent bien des problĂ©matiques et des frontiĂšres de nos disciplines, mais aussi de nos conceptions du patrimoine et de la crĂ©ation littĂ©raires.

« Guerre au vocabulaire et paix à la syntaxe »

5Les « bizarreries de la syntaxe » de l’écriture artiste constituent l’un des premiers dĂ©clencheurs de ce « moment grammatical » de la critique — alors que les impressionnistes avaient d’abord retenu l’attention par leurs audaces lexicales. Les grammairiens n’accorderont que plus tardivement leur rĂŽle aux Goncourt, singuliĂšrement, dans les transformations de la langue littĂ©raire. En attendant, Maupassant insiste sur la nature grammaticale — et rythmique — du style. Sur un autre plan, celui de la crĂ©ation poĂ©tique, Boschot estime judicieux de rappeler vigoureusement Ă  Sully Prudhomme que la syntaxe est au principe de l’invention. Émanant de positions variĂ©es, ces discours diversement polĂ©miques attestent un « trait d’époque », illustrĂ© par la substitution d’un mot Ă  un autre, dans une citation de la « RĂ©ponse Ă  un acte d’accusation » par Boschot : « Guerre au vocabulaire et paix Ă  la syntaxe » (p. 31). Les Ă©crivains pratiquent l’analyse grammaticale, et comme ValĂ©ry ou Claudel2, certains vont en rĂ©fĂ©rer rĂ©guliĂšrement Ă  l’autoritĂ© de linguistes et de grammairiens. Dans la mĂȘme perspective s’exprime de nouveau l’intention d’illustrer la langue. Le dĂ©bat sur le « gĂ©nie de la langue française3 » se rĂ©active, tandis que s’expriment les tendances puristes de certains, avec Ă  l’horizon la « crise du français ». G. Philippe montre combien les positions ne peuvent se laisser rĂ©duire, dans la mesure oĂč l’on dĂ©bat alors de la responsabilitĂ© de l’écrivain par rapport Ă  la langue, Ă  travers en particulier son rapport Ă  la norme grammaticale. La grammaire est-elle, au principe de la crĂ©ation littĂ©raire, le lieu d’une expĂ©rimentation stylistique ? La langue littĂ©raire est-elle « laboratoire », ou « conservatoire » (p. 17 et 42) ?

6La concentration de l’ouvrage sur la prose4 est lĂ©gitimĂ©e par la situation de la « langue littĂ©raire » au tournant du siĂšcle, qui donnera lieu Ă  l’entreprise de 2009 menĂ©e par l’auteur avec Julien Piat : « Vers 1850 est en effet apparue l’idĂ©e d’une prose qui ne serait plus dĂ©finie par opposition Ă  la poĂ©sie et d’une langue littĂ©raire qui ne serait plus le modĂšle du français commun mais son autre5. » Dans les derniĂšres pages du Moment grammatical, G. Philippe rappelle que la grammaire Ă©tait bien la « candidate idĂ©ale » (p. 224) pour lire une littĂ©rature que recouvre les exigences Ă©vocatoires de la poĂ©sie, au tournant du siĂšcle. Si la poĂ©sie pouvait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme l’« autre », par les rĂšgles et la magie du vers, c’est la prose qui, Ă  partir de 1850, se fait littĂ©raire. MallarmĂ© considĂšre que tout est vers qui procĂšde d’un travail sur la langue ; la poĂ©sie gagne le domaine de la prose (que le vers sorte de sa mesure, ou que la prose devienne poĂšme, comme chez Baudelaire) ; le modĂšle rhĂ©torique cĂšde la place dominante Ă  une prose romanesque dont les images dĂ©passent la mesure impartie aux ornements. La langue littĂ©raire hĂ©rite de deux visions de la belle langue, qui tendent Ă  se confondre Ă  la fin du xixe siĂšcle. D’une part la « norme haute », ses usages — sa vocation de « conservatoire », d’autre part, la langue des Ă©crivains, individuelle, langue « étrangĂšre » dans laquelle sont Ă©crits les chefs-d’Ɠuvre selon Proust — langue « laboratoire ». Ces deux tendances dĂ©gagĂ©es par G. Philippe se partagent les apprĂ©ciations de la langue littĂ©raire, la seconde pouvant rejoindre la premiĂšre avec la consĂ©cration du style d’un auteur ou de sa pratique grammaticale6. Ainsi apparaĂźt, d’autant mieux a posteriori,l’enjeu de la querelle sur le style de Flaubert : quel statut et quelle portĂ©e pour l’invention syntaxique ?

7Cette querelle configure la « doxa » (p. 48) de deux dĂ©cennies au moins. Si les ingrĂ©dients de cette querelle Ă©taient dĂ©jĂ  rĂ©unis autour de 1900, ce n’est qu’à la faveur du changement de perspective, grammatical, qu’elle Ă©clata. Peut-on ĂȘtre un grand Ă©crivain et faire des fautes de langue ? Dans le kalĂ©idoscope des positions, trois retiennent l’attention. Paul Souday prĂ©fĂšre conserver « un grand mythe en train de s’écrouler, celui qui unit la grande Ɠuvre et la langue “pure” » (p. 55) ; il sauve Flaubert et la grammaire. Thibaudet, lui, considĂšre la grammaire comme un ensemble traditionnel de contraintes, subies ou rejetĂ©es, qui ne se prĂȘte guĂšre Ă  la crĂ©ation stylistique, Ă  la diffĂ©rence du travail sur le rythme et l’harmonie. On peut ĂȘtre un gĂ©nie et commettre des solĂ©cismes. Proust enfin fait de Flaubert un gĂ©nie grammatical qui « rĂ©volutionne » notre « vision du monde » au cƓur de sa « syntaxe » (Proust, p. 58‑59). La nouveautĂ© de la discussion porte sur ce qui fait la littĂ©rature, et sur sa nature profondĂ©ment grammaticale.

8Au-delĂ  des frontiĂšres, en Suisse et en Allemagne, on agite alors des questions qui sont, au fond, liĂ©es Ă  ce problĂšme du rapport entre langue et littĂ©rature. G. Philippe continue Ă  dĂ©gager la portĂ©e de ces discussions, en faisant l’exĂ©gĂšse des controverses sur l’interprĂ©tation du style indirect libre. Est-il un fait de langue (analysĂ© par Tobler comme un mixte entre style indirect et direct), ou un « effet littĂ©raire » (Kalepky), ou plutĂŽt « une forme de pensĂ©e » que l’on peut « dĂ©duire de l’étude mĂȘme de la langue » (Bally, p. 68-70) ? Les antagonismes se radicalisent. L’intĂ©rĂȘt des grammairiens, philologues et linguistes, cristallise effectivement sur la matiĂšre, grammaticale, ou non, de l’invention littĂ©raire. ParallĂšlement, l’analyse des emplois et de la « valeur artistique de l’imparfait » (Lanson, p. 75), qui retient les critiques et les professeurs, ne dĂ©bouche pourtant pas sur une comparaison avec les imparfaits de style indirect libre — à part chez Bally. Toujours est‑il que l’on s’interroge sur des usages qui paraissent dĂ©sormais « littĂ©raires » et se voient dotĂ©s d’une capacitĂ© Ă  faire, justement, signe du littĂ©raire. Voire Ă  ĂȘtre irrĂ©ductiblement littĂ©raires, pour Bally, qui va se refuser Ă  Ă©lire un corpus tirĂ© de la littĂ©rature pour construire sa stylistique.

À l’école de la grammaire

9De fait, deux problĂ©matiques semblent se dĂ©gager de la situation. D’une part, les exemples littĂ©raires auraient-ils vu leur rĂŽle changer dans l’étude grammaticale ; d’autre part, le traitement de la langue des auteurs diffĂšre, selon que la grammaire demeure normative, ou se veut descriptive. Tout ceci se joue au moment de l’autonomisation de la langue littĂ©raire, conditionnĂ©e par le romantisme puis par le symbolisme. L’imaginaire de la langue littĂ©raire est en plein renouvellement, tandis que la pratique de la grammaire se reconstruit, aprĂšs un siĂšcle de restriction massive aux questions d’orthographe. G. Philippe observe ces transformations dans le corpus des premiers traitĂ©s de syntaxe du siĂšcle dernier, en s’intĂ©ressant particuliĂšrement Ă  « quatre monuments » (p. 87). Il faut souligner combien ils Ă©clairent « le statut grammatical de la littĂ©rature dans l’imaginaire des annĂ©es de l’entre-deux-guerres. » (p. 85) La PensĂ©e et la langue, de Ferdinand Brunot (1922) est un premier monument. L’auteur de l’Histoire de la langue française est extrĂȘmement attentif Ă  une langue littĂ©raire qui a contribuĂ© Ă  informer la langue courante, et dont la richesse et le caractĂšre sont effectivement d’ordre grammatical. Ce grammairien, qui va de la pensĂ©e Ă  la langue comme dĂ©ploiement inĂ©galĂ© de moyens d’expression, Ă©tudie la langue littĂ©raire, ingĂ©nieuse et inventive, comme un objet grammatical. Il rĂ©serve les « choses de style » (p. 89) Ă  l’analyse et Ă  l’histoire littĂ©raires. On l’a compris, Brunot considĂšre la langue littĂ©raire comme un « laboratoire » (p. 90). Damourette et Pichon (Des mots Ă  la pensĂ©e, 1927) n’accordent que peu d’attention au canon littĂ©raire en tant que tel, puisqu’il constitue un rĂ©servoir d’exemples utiles et variĂ©s, au mĂȘme rang que ceux de la langue commune. Toutefois, ils manifestent une prĂ©dilection pour la finesse de certains tours littĂ©raires, finesse partagĂ©e avec la langue populaire. Les prĂ©supposĂ©s ne sont plus les mĂȘmes pour un Ă©lĂšve de Saussure comme Bally, qui privilĂ©gie l’observation de la langue dans la parole, d’abord orale, et commune. Cependant, c’est Bally qui affirme nettement la coupure entre langue commune et langue littĂ©raire, d’une part, et d’autre part, distingue langue littĂ©raire et style. La langue littĂ©raire est caractĂ©risĂ©e comme un ensemble de traits syntaxiques diffĂ©rant de ceux du parler courant, rassemblant des traits archaĂŻques et des Ă©lĂ©ments de style individuel, avec une propension au clichĂ©. Elle ne saurait donc ĂȘtre reprĂ©sentative de la langue commune, d’autant qu’elle tend Ă  s’y opposer. Il demeure malgrĂ© tout difficile de cerner le domaine de la langue littĂ©raire, Ă  cĂŽtĂ©, ou au sein de la langue commune (comme une langue technique), sans compter qu’elle ne dĂ©tient pas l’exclusive de l’expressivitĂ© (problĂ©matique du style). Le SystĂšme grammatical de la langue française de Georges Gougenheim (1939) manifeste de la perplexitĂ© face au corpus littĂ©raire qu’il utilise majoritairement, tout en s’inscrivant explicitement dans la lignĂ©e saussurienne. En tĂ©moigne la moindre place laissĂ©e Ă  la littĂ©rature du second xixe siĂšcle — qui pourtant avait fait tout l’enjeu des querelles du dĂ©but du « moment grammatical ».

10Si le grand public considĂšre au dĂ©but du xxe siĂšcle que la littĂ©rature est le conservatoire de l’usage, les entreprises qui pourraient ĂȘtre normatives, comme Le Bon usage (1Ăšre Ă©dition 1936), trouvent une sorte de juste milieu. Les exemples littĂ©raires accompagnent ou relativisent la loi. Cette position est paradoxale dans la grammaire des Le Bidois, qui appuient leurs jugements sur un corpus littĂ©raire, tout en y relevant des transgressions. Par ailleurs, une dĂ©fiance partagĂ©e s’exprime vis-Ă -vis des auteurs, soupçonnĂ©s de trahir la belle langue.

11Le pendant de cette libération de la langue littéraire constitue, du cÎté des grammairiens, un geste « unilatéral » de séparation :

[
] au moment oĂč les Ă©tudes littĂ©raires deviennent de plus en plus grammaticales et reconnaissent l’étude de la langue comme un de leurs objets majeurs, la grammaire, par un mouvement inverse, Ă©vince la littĂ©rature de son champ d’investigation. (p. 114)

12G. Philippe expose la cohĂ©rence de ce double mouvement. Les disciplines redessinent leurs champs de compĂ©tences. On voit alors comment l’analyse littĂ©raire se fait « grammaire au point de donner naissance Ă  cette discipline intermĂ©diaire qu’est la stylistique », tandis que les grammaires privilĂ©gieront des corpus non littĂ©raires (ibid.). La redistribution des tĂąches se fait au dĂ©triment du partage des connaissances, puisque les grammairiens, on l’a vu, sont relativement indiffĂ©rents aux efforts de nombreux critiques pour dĂ©velopper la teneur grammaticale de leurs commentaires. Ces dĂ©calages et ces gĂȘnes montrent Ă  quel point, en tout cas, ce qui fait la littĂ©rature pour les contemporains, est bien du ressort de la grammaire.

13Ainsi s’expliquent les dĂ©bats sur l’enseignement du français durant ces dĂ©cennies : qu’en est-il dans les manuels, dans le discours et les pratiques de l’école ? Alors que Brunot et Meillet cherchent Ă  expliquer pourquoi et comment la grammaire française a Ă©tĂ© supplantĂ©e par la grammaire allemande, les Allemands s’étonnent du formalisme de l’enseignement de la littĂ©rature en France. G. Philippe attire dĂ©jĂ  l’attention sur les conditions de rĂ©ception de la stylistique hermĂ©neutique de Spitzer outre-Rhin. L’originalitĂ© française est plus largement de cultiver la grammaire dans l’étude de la littĂ©rature, surtout dans l’exercice d’explication, associĂ© Ă  la pratique inductive de la « grammaire par les textes » — et les textes littĂ©raires (p. 122), ce qui est confirmĂ© par l’évolution des pratiques de l’enseignement du français7. L’explication de texte a pour ambition de faire converger les analyses de langue vers la comprĂ©hension du sens (littĂ©ral d’abord). Mais aussi, dans le meilleur des cas, on pourrait espĂ©rer comprendre comment la syntaxe et l’expressivitĂ© d’un texte sont profondĂ©ment liĂ©es Ă  une « vision du monde », dans un « climat grammatical » (mĂ©taphore de Georges Galichet, p. 129). G. Philippe accorde une large place aux discours, complexes et nuancĂ©s, des acteurs de ce renouvellement. Le passage d’un emploi « centrifuge » Ă  un emploi « centripĂšte » (p. 130) des remarques grammaticales est diversement nĂ©gociĂ© dans les manuels. De ce point de vue, l’examen de celui de Mario Roustan est trĂšs intĂ©ressant : l’étude de la forme suit le plan rhĂ©torique inventio-dispositio-elocutio : « mĂȘme si l’élocution vient en toute fin de l’analyse, c’est parce qu’elle est le lieu de la synthĂšse, oĂč se vĂ©rifie l’ensemble des interprĂ©tations proposĂ©es. » (p. 133) De l’imprĂ©gnation rhĂ©torique Ă  la vision grammaticale de la littĂ©rature, entre Lanson et Brunot, l’explication de Roustan est, Ă  sa maniĂšre, une manifestation de cette nouvelle conscience du littĂ©raire.

Climats stylistiques

14Dans ce climat, et munis de leurs mĂ©thodes de lectures, on comprend que les Français purent contester si fortement celle de Spitzer. La situation est cependant plus complexe, puisque, lĂ  encore (il faut revenir Ă  la querelle sur le style de Flaubert), la doctrine d’une teneur grammaticale du style n’est pas stabilisĂ©e — ce qui engage les acceptions de style autant que les approches de ce phĂ©nomĂšne. Ceci apparaĂźt de la protostylistique aux leçons de style d’Albalat, dont l’adhĂ©sion progressive Ă  la grammaire est trĂšs prĂ©cisĂ©ment retracĂ©e, jusqu’à L’Art de la prose de Lanson (1908). La question capitale de la phrase, appelĂ©e Ă  devenir « la base de la stylistique des annĂ©es trente » (p. 153) est abordĂ©e de façon trĂšs intĂ©ressante avec l’approche lansonienne.

[
] la notion de “phrase”, qui sert de fondement aux analyses de L’Art de la prose [
] est encore pour Gustave Lanson une catĂ©gorie tout aussi rhĂ©torique ou prosodique que proprement syntaxique (p. 153).

15C’est Ă  travers sa quĂȘte de la littĂ©raritĂ© comme expression indirecte et suggestive que Lanson recourt d’abord aux aspects syntaxiques. Et c’est Ă  partir du sentiment de la rĂ©volution de la langue littĂ©raire de la fin du xixe siĂšcle qu’il construit ses catĂ©gories de lecture de la prose des siĂšcles antĂ©rieurs. Cependant, sous la direction de Ferdinand Brunot, puis de Charles Bruneau, sont entrepris des travaux sur la langue des auteurs français, tendant Ă  Ă©clairer ainsi celle d’une Ă©poque. Les monographies consacrĂ©es Ă  la langue (grammaire et lexique) des auteurs illustrent ce qui constitue alors le caractĂšre de l’approche française du style. D’autant plus rĂ©solument qu’elle s’est aussi construite contre la thĂ©orie physiologiste reprĂ©sentĂ©e par Gourmont, et par une bonne part de la critique jusqu’aux annĂ©es 1940. La grande majoritĂ© des jugements sur le style de Colette en tĂ©moigne. G. Philippe montre comment cette opposition franco-française a pondĂ©rĂ© le rejet du psychologisme imputĂ© Ă  Spitzer dans le procĂšs fait Ă  la stylistique hermĂ©neutique. Plus profondĂ©ment, la contrariĂ©tĂ© entre les deux mĂ©thodes stylistiques tient Ă  leur finalité : la quĂȘte française de l’idiome d’un auteur s’oriente vers l’étude de la littĂ©raritĂ© dans la langue ; la dĂ©marche de Spitzer vise Ă  comprendre le particulier d’un Ă©crivain. Mais c’est au moment oĂč les tendances françaises se sont affirmĂ©es dans l’ouvrage de Marcel Cressot (1947) qu’une autre vision de la littĂ©rature est en train de s’imposer.

En finir avec la grammaire ?

16Ponctuant le dĂ©bat au long cours sur le style de Flaubert (pierre de touche des conceptions de l’écriture littĂ©raire et topos de la critique), G. Philippe examine deux discours qui viennent clore le « moment grammatical ». Sartre et Barthes disposent chacun du bagage scolaire de la grammaire ; chacun Ă  sa façon dĂ©pose ce bagage, qui semble encombrant et dĂ©modĂ©. G. Philippe fait ressortir les motifs de cet abandon, propres Ă  chacun. Invalider la grammaire comme creuset de la signification esthĂ©tique aboutit dans les deux cas Ă  un manque, soit qu’il importe peu au moment oĂč les impĂ©ratifs politiques l’emportent, soit qu’il se trouve minimisĂ© ou palliĂ© par une richesse thĂ©orique subtile et ambiguĂ«.

17L’intĂ©rĂȘt de Sartre pour le style de Flaubert (dans le troisiĂšme des Carnets de la drĂŽle de guerre) se double d’une rĂ©pulsion marquĂ©e Ă  son Ă©gard. G. Philippe met au jour les instruments lansoniens mobilisĂ©s par Sartre, conformĂ©ment Ă  des habitudes scolaires bien ancrĂ©es — sauf un : Sartre ne replace pas son analyse de style dans la perspective flaubertienne quand il intente son procĂšs Ă  l’auteur de L’Éducation sentimentale. Si Lanson en effet combinait dans son Ă©valuation du style les critĂšres du « style parfait8 » et de la prose d’art rĂ©servĂ©e au gĂ©nie des auteurs, il dressait une histoire de la phrase Ă  travers les Ă©poques. Ce qui retient Flaubert chez Sartre, au point qu’il l’extrait de sa situation, c’est un ensemble de dĂ©fauts contre lesquels lui-mĂȘme est en train de lutter. AprĂšs guerre toutefois, la situation requiert Sartre, et la question grammaticale passe Ă  l’arriĂšre-plan, avec la littĂ©rature.

18« La mort de la grammaire » (p. 197) paraĂźt plus obstinĂ©ment prĂ©mĂ©ditĂ©e du cĂŽtĂ© de Barthes. L’extension des noms grammaire et de syntaxe dans son Ɠuvre en est rĂ©vĂ©latrice.Mais G. Philippe insiste sur la prĂ©gnance des conceptions du style entre les deux siĂšcles et jusqu’aux annĂ©es 1960-1970, ce qui rend plus sensible encore le non-dit des rĂ©flexions de Roland Barthes :

[
] on trouve [
] chez Bally et chez Barthes, du moins Ă  des moments donnĂ©s de leurs trajectoires, une dĂ©finition bifrons, sĂ©miotique et sĂ©mantique, de la littĂ©rature. Mais alors que Bally concilie aisĂ©ment les deux (le texte littĂ©raire Ă©tant dĂšs lors toujours doublement littĂ©raire : par les richesses Ă©vocatoires de ses tournures grammaticales et parce que celles-ci marquent, dans un deuxiĂšme temps, la littĂ©rature), on ne trouve nulle part chez Barthes de version rĂ©conciliĂ©e de ces deux littĂ©raritĂ©s, une version oĂč le rĂ©gime sĂ©miotique et le rĂ©gime sĂ©mantique de la littĂ©rature fonctionneraient ensemble sans que l’un chasse obligatoirement l’autre [
]. (p. 213)

19Le rĂ©gime sĂ©mantique se prĂȘte Ă  des analyses en termes de langage indirect (hĂ©ritĂ© des thĂ©ories Ă©vocatoires de la fin du xixe siĂšcle) et de connotation, mais s’arrĂȘte devant le sens interdit de la grammaire – oĂč l’attend, nƓud d’attraction et de rĂ©pulsion, entre langue et discours, la phrase.  


***

20L’épilogue du Moment grammatical permet de revenir sur la construction française de ce qui est appelĂ© littĂ©raritĂ©, Ă©mergeant de la « beautĂ© grammaticale » (p. 222), selon le syntagme, proustien d’abord, puis diversement repris. C’est la force mĂ©thodologique de ce livre que de fonder ses problĂ©matiques trĂšs claires sur une historiographie nourrie par un corpus gĂ©nĂ©reux. En retour, comprendre un auteur, autant que parler de « langue littĂ©raire », suppose de cerner les enjeux d’une Ă©poque, avec son imaginaire. Nous n’y sommes pas Ă©trangers, si nous prenons la mesure du long terme envisagĂ© ici et si nous attestons toute la fĂ©conditĂ© de l’approche de La Langue littĂ©raire, paru depuis.