
Les mousquetaires de la critique. Trente ans de surréalisme (1984-2014)
1Ă ceux que lâon a pris lâhabitude de nommer les mousquetaires du surrĂ©alisme (Aragon, Breton, Soupault), pourraient bien avoir succĂ©dĂ© â pour peu que lâon accepte de voir dans la formule de ValĂ©ry lâamorce volontaire et amusĂ©e dâun mythe historiographique â dâautres mousquetaires, mousquetaires de la critique ceux-lĂ (H. BĂ©har, M. Carassou et J. ChĂ©nieux-Gendron) dont les travaux aujourdâhui rééditĂ©s rappellent le rĂŽle, sinon fondateur, du moins dĂ©terminant dans lâorientation Ă la fois institutionnelle et mĂ©thodologique des Ă©tudes sur le surrĂ©alisme. Quâon ne sây trompe pas : de la mĂȘme maniĂšre que le groupe accueillit au fil des dĂ©cennies de nouvelles recrues au rĂŽle tout aussi dĂ©cisif et que les mousquetaires de la premiĂšre heure prirent eux-mĂȘmes assez tĂŽt des orientations divergentes, ces pionniers des Ă©tudes surrĂ©alistes ne sauraient faire nĂ©gliger les travaux ultĂ©rieurs, encore moins ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme un collectif animĂ© par un mĂȘme idĂ©al, si ce nâest celui de contribuer Ă une meilleure connaissance du mouvement. Le « pressant dĂ©bat » que le surrĂ©alisme « a constamment suscité » (comprendre les violents affrontements qui nâont pas manquĂ© dâagiter les commentateurs du mouvement aprĂšs avoir opposĂ© ses acteurs) pourrait mĂȘme si lâon en croit H. BĂ©har et M. Carassou, fournir encore aujourdâhui le « meilleur tĂ©moignage » de sa « dignité » (p. 12).
2Il nâempĂȘche, si lâimage des mousquetaires peut faire sourire, elle vaut sans doute un peu plus quâun artifice rhĂ©torique destinĂ© Ă introduire les acteurs de cette aventure critique. Comme le surrĂ©alisme des annĂ©es vingt eut ses quartiers, lâun rue du ChĂąteau, lâautre rue Fontaine, H. BĂ©har et J. ChĂ©nieux-Gendron ont en effet fondĂ© lâun et lâautre deux lieux de pensĂ©e critique des Ă©tudes du surrĂ©alisme quâil peut ĂȘtre utile de rappeler. Dâun cĂŽtĂ© le « Centre de Recherche sur le SurrĂ©alisme » créé en 1971 au sein de lâUniversitĂ© Paris 3, auquel a succĂ©dĂ© depuis 2013 la bien nommĂ©e APRES (Association Pour la Recherche et lâĂtude du SurrĂ©alisme), de lâautre une Ă©quipe CNRS baptisĂ©e « Champs des activitĂ©s surrĂ©alistes » (CAS) et rattachĂ©e Ă lâUniversitĂ© Paris VII. Deux centres, deux revues : MĂ©lusine dâun cĂŽtĂ© (1980-âŠ), Pleine marge de lâautre (1985-2009) et deux collections, « La BibliothĂšque MĂ©lusine » aux Ă©ditions LâĂge dâhomme (Lausanne) et « Pleine marge » aux Ă©ditions Le Temps quâil fait (Cognac), puis Peeters (Louvain). Si divers soient Ă chaque fois les sujets abordĂ©s, de MĂ©lusine Ă Pleine marge, ce sont bien deux versants1 des Ă©tudes surrĂ©alistes qui se rĂ©vĂšlent. Sans chercher Ă rĂ©duire les deux revues Ă lâimage quâelles se sont choisies pour enseigne â dâun cĂŽtĂ© la fĂ©e celtique du folklore mĂ©diĂ©val au centre dâArcane 17, de lâautre les hĂ©rĂ©tiques du moyen Ăąge auxquels est dĂ©diĂ© le recueil de Breton, Pleine marge â on mesure cependant combien la critique du surrĂ©alisme a pu obĂ©ir elle aussi Ă quelques principes de diffĂ©renciation dont les rĂ©centes rééditions portent la marque.
3Câest pourtant bien Ă Lausanne, aux Ă©ditions LâĂge dâhomme, que paraĂźt en 1983 Le SurrĂ©alisme et le roman 1922-1950 â version remaniĂ©e dâune thĂšse dâĂtat soutenue en 1979 sous la direction de Pierre-Georges Castex â suivi un an plus tard aux PUF dâune prĂ©sentation du surrĂ©alisme sobrement intitulĂ©e Le SurrĂ©alisme, dans un essai ambitieux qui devait sâaffronter pour la premiĂšre fois Ă un exercice de thĂ©orisation des principaux apports et apories du mouvement, en marge des historiographies internes2. De facture Ă premiĂšre vue plus scolaire, lâouvrage de M. Carassou et H. BĂ©har qui paraĂźt le mĂȘme mois (mai 1984) au Livre de Poche entend vraisemblablement (re)donner la parole aux surrĂ©alistes eux-mĂȘmes en mĂȘme temps quâĂ leurs dĂ©tracteurs, ce dont tĂ©moigne le titre de lâessai, qui tient pour partie de lâanthologie : Le SurrĂ©alisme. Textes et dĂ©bats, rééditĂ© une premiĂšre fois en 1992 au Livre de poche dans la collection « Biblio essais », sous un titre plus gĂ©nĂ©ral, Le SurrĂ©alisme.
4Trente ans pour ainsi dire ont passĂ© entre la premiĂšre publication de ces ouvrages et leur réédition et câest Ă la fois pour rendre hommage Ă lâouvrage de Jean-Louis BĂ©douin, Vingt ans de surrĂ©alisme, 1939-1959 et pour rendre sensible lâĂ©volution du regard portĂ© sur le surrĂ©alisme par ceux-lĂ mĂȘmes qui y consacrĂšrent lâessentiel de leur carriĂšre universitaire (pour au moins deux dâentre eux) que nous avons choisi de rappeler en premier lieu ce que ces rééditions manifestent : la volontĂ© de ressaisir les acquis dâune recherche, dâen Ă©prouver la validitĂ© au moment mĂȘme oĂč la transformation des outils de la recherche rend plus urgente la nĂ©cessitĂ© dây tracer quelques repĂšres et, de la part des Ă©diteurs, le souci de mettre Ă la disposition de nouveaux lecteurs des ouvrages de rĂ©fĂ©rence capables de faire contrepoids aux effets de mode qui pourraient rĂ©duire le surrĂ©alisme Ă ses objets, ses trublions, ses reprĂ©sentants de commerce ou ses tables tournantes, autrement dit au spectacle organisĂ© dâune rĂ©volution sans cesse rejouĂ©e. Ă la maniĂšre dâA. Breton lui-mĂȘme revenant sur la prĂ©sence obsĂ©dante de J. VachĂ© dans une prĂ©face aux Lettres de guerre prĂ©cisĂ©ment intitulĂ©e « Trente ans aprĂšs » (1949), J. ChĂ©nieux-Gendron, H. BĂ©har et M. Carassou, entreprennent donc de soumettre leur rĂ©flexion Ă lâĂ©preuve du temps en proposant une version remaniĂ©e, actualisĂ©e ou augmentĂ©e de travaux prĂ©sentĂ©s comme dâindispensables ouvrages de synthĂšse.
Des incunables aux introuvables
5« Ce livre réécrit et actualise un ouvrage ancien, le seul consacrĂ© Ă une Ă©tude de fond sur le surrĂ©alisme et le roman, qui Ă©tait devenu introuvable » (p. 6) peut-on lire en prĂ©ambule de chacun des deux essais que les Ă©ditions HonorĂ© Champion rééditent, impair ou lapsus dont on se risquera Ă induire ceci : des deux essais de J. ChĂ©nieux-Gendron, le plus indispensable pourrait bien ĂȘtre Le SurrĂ©alisme et le roman, ouvrage de grande ampleur issu dâune thĂšse dâĂtat et dont le nouveau titre Inventer le rĂ©el. Le SurrĂ©alisme et le roman 1922-1950 reflĂšte quant Ă lui lâambition de son auteur de se dĂ©partir des synthĂšses, des histoires et abĂ©cĂ©daires qui fleurissent sur les catalogues des diffĂ©rents Ă©diteurs depuis prĂšs de quarante ans. La chose ne saurait dâailleurs surprendre si lâon rappelle par exemple que le catalogue de la BibliothĂšque nationale fournit dans lâindex des titres 62 rĂ©ponses Ă lâentrĂ©e « (le) surrĂ©alisme » â le rĂ©alisme, le romantisme ou le symbolisme arrivant loin derriĂšre. Est-ce Ă dire que le surrĂ©alisme fait davantage recette ou que, ne cessant de ne se laisser saisir, il continue de susciter de nouvelles tentatives dâen circonscrire les contours et dâen cerner les enjeux vĂ©ritables ?
6Claude Abastado (Hachette, 1975), JosĂ© Pierre (Hazan, 1973), Yvonne Duplessis (PUF, 19713) ont laissĂ© place Ă Marie-Paule Berranger (Hachette, 1997) ou GĂ©rard Durozoi (Hazan, 2002), Pierre Grouix (Ellipses, 2002) a succĂ©dĂ© Ă Aude PrĂ©ta de Beaufort (Ellipses, 1997), Michel Murat (Livre de Poche, 2013) Ă H. BĂ©har et M. Carassou (Livre de poche, 19844), Luc Vigier, spĂ©cialiste dâAragon chez Gallimard (2006), Didier Ottinger directeur adjoint du Centre Pompidou et commissaire de nombreuses expositions consacrĂ©es au mouvement aux Ă©ditions du CNAM â tous ont publiĂ© leur SurrĂ©alisme, fournissant Ă tout le moins au non-initiĂ© qui sâaventurerait sur le catalogue dâune bibliothĂšque suffisamment pourvue le pastiche dâun poĂšme dada : Le SurrĂ©alisme, Le SurrĂ©alisme, Le SurrĂ©alismeâŠ. On comprend donc que J. ChĂ©nieux-Gendron ait choisi dâadjoindre un « s » Ă son SurrĂ©alisme, moins pour user dâun signe diacritique, que pour donner Ă voir les nuances dâune pensĂ©e qui retourne sur ses pas et dĂ©couvre une complexitĂ© quâelle nâa pourtant jamais cessĂ© dâapprofondir. Le sous-titre (Lâesprit et lâhistoire) rĂ©pond Ă la mĂȘme ambition : celle de ne pas abandonner lâhistoire du mouvement au profit dâune synthĂšse thĂ©matique ou dâune rĂ©flexion strictement philosophique, pour tenir ensemble la lettre et lâesprit, lâhistoire des idĂ©es (politique, esthĂ©tique, Ă©pistĂ©mologique) et la dimension existentielle et collective dâune aventure humaine.
7« Tandis que prolifĂšrent les essais dâintĂ©rĂȘt subjectif â annonce de son cĂŽtĂ© la quatriĂšme de couverture du SurrĂ©alisme par les textes â cette synthĂšse est indispensable pour comprendre les enjeux de ce qui demeure la plus grande rĂ©volution littĂ©raire et intellectuelle du xxe siĂšcle. Outre une chronologie et une bibliographie mise Ă jour, lâouvrage dresse un panorama des Ă©tudes les plus convaincantes parues depuis vingt ans sur le sujet ». Les « Textes et dĂ©bats » qui avaient disparu du titre lors de la réédition de lâouvrage en 1992 reparaissent donc sous une forme sensiblement diffĂ©rente, quoique lâouvrage ait Ă©tĂ© reproduit Ă lâidentique par son nouvel Ă©diteur Ă lâexception du panorama sus mentionnĂ© qui se rĂ©duit Ă un addendum dâune douzaine de pages et Ă une bibliographie rĂ©actualisĂ©e.
8Ă la maniĂšre des guides touristiques (La France par la cĂŽte), des manuels de vie pratique (Le sport par les gestes) ou des ouvrages dâinitiation (La mĂ©canique par les problĂšmes), Le SurrĂ©alisme par les textes se distingue donc dans le champ des Ă©tudes surrĂ©alistes â et ce nâest sans doute pas la moindre de ses vertus â par la voie rĂ©solument pratique quâil emprunte, suggĂ©rant non sans ironie quâil existe sans doute bien dâautres moyens dâaccĂ©der au surrĂ©alisme que celle des textes : on songe Ă©videmment aux arts plastiques et au triomphe de lâimage qui, avec la constitution prĂ©cisĂ©ment dâune vĂ©ritable imagerie surrĂ©aliste, fait parfois passer la poĂ©sie Ă la trappe pour nâen ressortir au mieux que sous la forme dâune terre aussi bleue quâune orange, une paire de moustaches (celle de DalĂ ou celle dont Duchamp dĂ©cora la Joconde), Cocteau, PrĂ©vert et Vian se voyant enrĂŽlĂ©s dans le surrĂ©alisme sous prĂ©texte de poĂ©sie fantaisiste. Revendiquer la connaissance du surrĂ©alisme par les textes au moment oĂč le surrĂ©alisme sâexhibe dâabord par ses objets (LâObjet surrĂ©aliste) ou par ses images (La Subversion des images ; Man Ray, Picabia et la revue LittĂ©rature, 1922-1924)5, câest donc sans doute plus quâune maniĂšre de faire peau neuve, une volontĂ© de replacer la dimension verbale, poĂ©tique et discursive au premier plan par une formule qui ne fera lâeffet dâune vĂ©ritĂ© de Lapalisse quâaux oreilles averties. B. PĂ©ret avait depuis longtemps minĂ© le terrain qui, moquant la rhĂ©torique didactique, intitulait en 1957 son recueil : Le Gigot, sa vie son Ćuvre6.
9« Indispensable » (plutĂŽt quâ« utile »), « introuvable » (plutĂŽt quâ« épuisé »), chacun de ces essais rĂ©clame donc quâon entĂ©rine aujourdâhui les choix qui furent faits il y a trente ans et dont trois dĂ©cennies de recherche universitaire devraient avoir permis de dĂ©montrer le caractĂšre Ă la fois original et dĂ©cisif. Avant dâen venir au bĂ©nĂ©fice de ces trois nouvelles versions, rappelons ce quâun lecteur du dĂ©but des annĂ©es 1980 pouvait y trouver pour mieux comprendre ce quâun lecteur dâaujourdâhui peut y chercher, moins pour distinguer Ă la maniĂšre de Benedetto Croce ce qui est vivant et ce qui est mort dâune pensĂ©e sur laquelle lâhistoire a passĂ© (et celle de la rĂ©ception des Ćuvres, pour ĂȘtre plus lente nâen est pas moins visible) que pour mettre en Ă©vidence la singularitĂ© des voies empruntĂ©es.
Grains & issues : le surréalisme en perspective
Inventer le rĂ©el, lâessai-monde
10Rares Ă©taient au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt les Ă©tudes Ă prendre en compte lâensemble du surrĂ©alisme autrement que sur le mode du compendium Ă usage scolaire (cf. G. Durozoi et B. Lecharbonnier, Le SurrĂ©alisme : thĂ©ories, thĂšmes, techniques, 1983) ou le panorama (M. Raymond, G. Picon). Les Ćuvres complĂštes Ă©taient en cours dâĂ©laboration (Ă lâexception de celle dâAragon, toutefois peu accessible), les revues tout juste rĂ©imprimĂ©es en fac-similĂ© par les Ă©ditions Jean-Michel Place et les essais qui avaient paru jusquâalors â souvent non universitaires â se bornaient Ă un aspect thĂ©matique (X. Gautier, SurrĂ©alisme et sexualité ; S. Alexandrian, Le SurrĂ©alisme et le rĂȘve ; R. Benayoun, Ărotique du surrĂ©alisme ; E. Jaguer, Les MystĂšres de la chambre noire : surrĂ©alisme et photographie ; L. Janover, SurrĂ©alisme, art et politique, 1979), les Ă©tudes Ă©tant souvent menĂ©es comme on le voit Ă travers ces quelques exemples par dâanciens membres du groupe intĂ©ressĂ©s Ă plus dâun titre dans la rĂ©flexion dâune aventure qui avait Ă©tĂ© la leur.
11Aussi J. ChĂ©nieux-Gendron pouvait-elle Ă bon droit se prĂ©valoir en 1983 dâavoir dĂ©placĂ© la rĂ©flexion, dĂ©noncĂ© quelques idĂ©es reçues et ouvert la rĂ©flexion sur le surrĂ©alisme par la voie du roman, la question du romanesque lui permettant paradoxalement â câest lĂ tout son prix mais aussi son risque â dâembrasser lâensemble du surrĂ©alisme dâun point de vue dynamique, Ă travers la recherche dâune Ă©thique et la construction dâune esthĂ©tique, selon un mouvement de renouvellement et dâextension permanent. « Comprendre un interdit », tel est le rĂȘve dont J. ChĂ©nieux-Gendron affirme encore aujourdâhui avoir entrepris lâexploration, aprĂšs quâelle eut dĂ©couvert le surrĂ©alisme sous lâangle de lâune de ses contradictions : lâexclusion dĂ©finitive par Breton du genre romanesque en 1924 dans le Manifeste et lâĂ©loge, par le mĂȘme Breton, du roman de Julien Gracq Au chĂąteau dâArgol quinze ans plus tard â « rĂȘve de rĂ©voltĂ©e trop raisonnable, peut-ĂȘtre ou de raisonneuse » ajoute lâauteur qui avouait en 1983 une « passion de lâintellect » et un goĂ»t certain pour « lâĂ©tablissement de modĂšles » (1983, p. 7), toutes choses dont la refonte de lâouvrage montre quâelles nâont pas faibli7. Tandis que les Ă©tudes antĂ©rieures entĂ©rinaient lâexclusion du roman, en faisaient de simples « machines Ă dĂ©jouer le romanesque », J. ChĂ©nieux-Gendron affirme avoir « prĂ©jugĂ© au contraire que les textes narratifs ou Ă vouloir-ĂȘtre narratifs du surrĂ©alisme avaient Ă©tĂ© Ă©crits par passion â eĂ»t-ce Ă©tĂ© la passion du bricolage : attitude toute magique » (p. 13).
Jusquâalors on Ă©tait tentĂ© de chercher le clivage entre lâĂ©criture automatique et ce qui relevait consciemment dâun effort culturel. On laissait de cĂŽtĂ© la poĂ©sie surrĂ©aliste, rĂ©putĂ©e couramment ĂȘtre « narrative ». ïâŠï Ce clivage, je lâai dĂ©placĂ© et diversifiĂ©, Ă lâĂ©preuve dâune lecture et dâun regard attentifs Ă la couleur propre Ă chaque poĂšte, voire Ă chaque texte. Lâinduction du langage (le « signifiant ») est relayĂ©e par lâinduction des formes. Il sây ajoute des modes dâinduction diffĂ©renciĂ©s : le mode de fonctionnement peut ĂȘtre dâabord mĂ©tonymique, il peut ĂȘtre dâabord mĂ©taphorique. (ibid.)
12On voit ici se dessiner une mĂ©thode mais aussi une voix qui sâest affermie aprĂšs trente ans dâactivitĂ©s autour du surrĂ©alisme. Empruntant Ă la linguistique et Ă la psychanalyse (en particulier les travaux de G. Rosolato qui lui fournissent les deux types de structurations discursives et psychiques appelĂ©s Ă devenir les critĂšres discriminants des textes quâelle Ă©tudie), J. ChĂ©nieux-Gendron se livre en effet Ă un passionnante rĂ©flexion sur le genre romanesque quâelle replace dans une dĂ©marche philosophique qui prend Ă la fois en compte la rĂ©ception du genre au dĂ©but des annĂ©es vingt, lâhistoire des idĂ©es et lâĂ©volution du concept dâimaginaire parce que, nous dit lâauteur, « les questions auxquelles rĂ©pondaient les surrĂ©alistes ïâŠï Ă©taient par nature philosophiques » (p. 55).
13DĂ©nonçant la « vanitĂ© de la notion de genre littĂ©raire » dans le surrĂ©alisme, mais cherchant Ă montrer la « diversitĂ© des rĂ©ponses quand mĂȘme », J. ChĂ©nieux-Gendron affrontait donc une question Ă©minemment complexe dans une Ă©tude dont elle avoue encore aujourdâhui le caractĂšre prĂ©somptueux puisque lâenquĂȘte, dĂ©jĂ Ă©largie « à lâĆuvre de Georges Bataille, Antonin Artaud, RenĂ© Daumal, Raymond Queneau » â dont on sait quâils ne furent pas (ou bien peu) membres du groupe â prĂ©tend combler certains manques auxquels les recherches de lâauteur trente ans plus tard semblent providentiellement rĂ©pondre (en particulier sur Ph. Soupault).
14FidĂšle Ă ce goĂ»t des modĂšles annoncĂ© Ă la premiĂšre page de lâouvrage en 1983, J. ChĂ©nieux-Gendron entend donc montrer que la pratique narrative des surrĂ©alistes sâorganise essentiellement autour de leur conception du langage et de leur conception du temps, dont elle isole deux « versions », jouant ensuite sur lâimage du « massif surrĂ©aliste » pour Ă©chapper au caractĂšre rĂ©ducteur quâeĂ»t pu avoir un clivage unique et dĂ©finir dâautres « versants », tous plus ou moins dĂ©pendants cependant de cette opposition autour de laquelle sâarticule (et se dĂ©cline) lâensemble de lâessai : une « perception anagogique du temps du rĂ©cit » et une « perception catastrophique du Temps » (p. 57). Lâauteur parvient ainsi Ă distinguer « deux modes dâinvention verbale » qui restent parfaitement convaincants : « dâun cĂŽtĂ© une invention plus sensible, liĂ©e Ă lâĂ©criture de lâHistoire et aux avatars du moi » (dont lâĆuvre de Breton offre le paradigme), « de lâautre une invention plus abstraite, liĂ©e Ă lâĂ©nergie du sens qui traverse les mots aventurĂ©s, et que lâĂ©crivain se doit de ressaisir » (p. 428) (Aragon alors, donne le la), modes qui restent heureusement en « communication constante » (p. 33).
15Quoiquâaucun des chapitres monographiques, du cĂŽtĂ© Breton (Crevel, Limbour, Carrington, PĂ©ret) ou du cĂŽtĂ© Aragon (Leiris, Desnos, GisĂšle Prassinos, De Chirico) â cĂŽtĂ©s qui rappellent, est-ce un hasard, les deux cĂŽtĂ©s du roman proustien â ne manque dâintĂ©rĂȘt et ne soit rendu inutile par le dĂ©veloppement de la recherche depuis, sur tel ou tel de ces auteurs, ce qui paraĂźt le plus convaincant dans cet essai, câest sans doute ce que le titre de la réédition met en avant Ă travers une formule oxymorique : inventer le rĂ©el. « Comment rendre rĂ©el le possible, le rĂȘve, lâinouĂŻÂ ? » (p. 31), câest Ă cette question que sâaffronte lâensemble de la rĂ©flexion, le roman « engagïeantï la question du jugement de rĂ©alitĂ© et du jugement de possibilitĂ©, tous deux au cĆur de la recherche surrĂ©aliste » (ibid.). Ă partir dâune pratique du rĂ©cit largement tributaire des codes gĂ©nĂ©riques de lâautobiographie quâelle isole chez Breton mais aussi dans toute lâĆuvre surrĂ©aliste dâAragon lorsquâelle Ă©chappe au jeu avec lâarbitraire, J. ChĂ©nieux-Gendron montre en effet comment les prĂ©supposĂ©s philosophiques du mouvement (dĂ©veloppĂ©s dans le trĂšs important chapitre 2) au lieu de dĂ©boucher sur une aporie, se renversent presque magiquement dans le surgissement de la merveille qui signe aussi le retour du romanesque dans la vie rĂ©elle (p. 427-428).
16Par lâabondante proposition de modĂšles quâil fournit, lâessai rĂ©actualisĂ© rappelle quelques saines questions de mĂ©thode (non sans faire parfois la leçon au chercheur), parcourt lâensemble du spectre de la pensĂ©e surrĂ©aliste et envisage la maniĂšre dont sâarticulent lâĂ©criture et la reprĂ©sentation. Il propose Ă©galement un travail de classification qui pour ĂȘtre parfois inutilement sophistiquĂ©, nâen offre pas moins un bel exemple de mĂ©thode dâanalyse critique au sein dâune Ă©criture narrative dĂ©routante Ă force dâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©. Si lâon accepte en effet volontiers quâil existe un « rĂ©cit du rĂ©el » opposĂ© Ă un autre type du rĂ©cit qui prend quant Ă lui sa source dans lâautomatisme ou le rĂ©cit de rĂȘve, et que le « statut de lâailleurs créé » (p. 39) puisse fonder une maniĂšre de lire lâĂ©criture narrative des surrĂ©alistes, si la distinction entre « les textes narratifs qui posent un ailleurs Ă venir ou âau-delĂ â » (les contes) et ceux « qui suspendent la question du statut exact de lâimaginaire créé » (les fictions) paraĂźt utile, on peut douter que lâemprunt Ă Wolfgang Babilas qui oppose les textes posant « des objets logiquement impossibles » aux textes « posant leur objet dans lâordre de la possibilitĂ© logique » eux-mĂȘmes ramifiĂ©s en « énoncĂ©s empiriquement possibles » et « énoncĂ©s empiriquement non existants ou impossibles » (p. 40) contribuent Ă rendre la conduite du raisonnement plus claire, tant il est vrai que les digressions abondent dans cette rĂ©flexion qui, Ă lâimage du roman quâelle Ă©tudie, tend Ă se faire monde.
17Trente annĂ©es de recherche sur le surrĂ©alisme sont en effet rĂ©investies dans de nouveaux chapitres, remarques ou ajouts qui, sâils ne sont jamais vains, nâen accroissent pas moins la densitĂ© dâune pensĂ©e dĂ©jĂ prolifĂ©rante, au risque dâailleurs de quelques redites : exemple, cet hommage jugĂ© sans doute encore trop faible aux Ă©crits de Guy Rosolato, disciple de Lacan auquel lâauteur empruntait dĂ©jĂ en 1983 la double articulation mĂ©tonymie-mĂ©taphore, dans une trĂšs longue note (p. 105)8, et la nouvelle section insĂ©rĂ©e Ă la fin du chapitre dâintroduction « Plaisirs vifs et plaisirs moindres » oĂč se trouve repris et dĂ©veloppĂ© le mĂȘme exemple (p. 47 et sq). Cet ajout, comme dâautres (par exemple le chapitre sur Philippe Soupault) paraĂźt bien devoir quelque chose Ă dâautres publications, Du surrĂ©alisme et du plaisir (JosĂ© Corti, 1987) dont J. ChĂ©nieux-Gendron cherche Ă faire bĂ©nĂ©ficier la réédition de lâessai de 1983, au risque encore une fois de la surcharge et de la dispersion, menaces qui se font plus sensibles encore dans la réédition de lâouvrage de synthĂšse.
SurrĂ©alismes : ou comment tenir ensemble lâesprit & lâhistoire ?
18Sans doute est-ce le privilĂšge des pionniers que de pouvoir naviguer sans boussole (mais non sans direction) et de sâarrĂȘter lĂ oĂč le caprice de lâobservation ou de la dĂ©couverte lâexige, de dĂ©signer Ă lâattention du lecteur tels espĂšces ou sites remarquables. Les voies ayant Ă©tĂ© depuis balisĂ©es, on pouvait souhaiter que la synthĂšse proposĂ©e en 1984 aux PUF gagnĂąt en clartĂ© et en fermetĂ©, afin que le bĂ©otien qui eĂ»t dĂ©sirĂ© comprendre pourquoi ceci quâil voyait de ses yeux nâĂ©tait pas une pipe ne se perdĂźt pas en route. Ă ceux qui cherchaient une synthĂšse susceptible de faciliter leur lecture, voire une introduction au surrĂ©alisme, les Presses Universitaires de France offraient en 1984 en mĂȘme temps quâun gage de sĂ©rieux9 une chance et un piĂšge. Chance de pouvoir lire une synthĂšse affermie par la longue frĂ©quentation des Ćuvres, par les acquis dâune analyse scrupuleuse et ambitieuse des textes dont Le SurrĂ©alisme et le roman avait Ă©tĂ© en quelque sorte le creuset, de voir une pensĂ©e encore et toujours proposer des « modĂšles pour penser le surrĂ©alisme » (quatriĂšme de couverture) ; piĂšge pour qui dĂ©ciderait de lire la synthĂšse avant lâanalyse en croyant pĂ©nĂ©trer ce « domaine enchantĂ© oĂč bien des allĂ©es restïaiïent Ă ouvrir » (ibid.) muni dâune carte et dâune boussole.
19Lâessai qui paraĂźt aujourdâhui, car il sâagit bien plus dâun essai que dâune synthĂšse ou dâune introduction au mouvement â ce dont le titre de la réédition rend mieux compte, en effet â sâadresse en prioritĂ© Ă des lecteurs sinon confirmĂ©s du moins informĂ©s, contrairement Ă lâouvrage dâH. BĂ©har et M. Carassou qui, sans aplanir le terrain, sâefforcent de fournir un surrĂ©alisme quâon pourrait dire habitable. Se fondant de nouveau sur la pensĂ©e des philosophes comme elle lâavait fait dans Le SurrĂ©alisme et le roman, mais de maniĂšre peut-ĂȘtre plus dĂ©cisive â M. Foucault et P. Ricoeur notamment, auxquels sont rendus plus clairement les emprunts qui leur Ă©taient faits en 1984 et F. AlquiĂ©, auteur du dĂ©sormais cĂ©lĂšbre Philosophie du surrĂ©alisme â mais aussi sur les apports conjuguĂ©s de la pragmatique et de la psychanalyse, J. ChĂ©nieux-Gendron entreprend de rĂ©sumer en un peu plus de 350 pages une entreprise quâelle qualifie elle-mĂȘme de « promĂ©thĂ©enne et totalisante », Ă partir dâune ambition qui ne lâest pas moins. Refusant de restreindre le regard en termes dâespace ou de temps, lâauteur ne cesse donc dâouvrir dâautres possibles, lors mĂȘme quâelle semble y renoncer (p. 52 et sq). Dans Le SurrĂ©alisme et le roman dĂ©jĂ Ă©taient proposĂ©es dâautres pistes au demeurant tout Ă fait passionnantes et quâon aurait aimĂ© voir dĂ©veloppĂ©es dans cette version remaniĂ©e ou dans ce SurrĂ©alismes. Ainsi de ce « mouvement de diffĂ©renciation » qui au sein de ce que lâauteur appelle la « nĂ©buleuse baroque et loufoque » arrache Michaux au surrĂ©alisme, distingue Audiberti et CĂ©line de Crevel et PĂ©ret, Mandiargues de Tardieu (p. 73).
20La tentation Ă lâĆuvre dans lâĂ©criture de J. ChĂ©nieux-Gendron, on le voit, est bien celle du modĂšle encyclopĂ©dique, toute omission paraissant devoir ĂȘtre vĂ©cue comme une renonciation. Le lecteur y gagne, chaque fois que des ponts sont jetĂ©s entre lâĂ©pistĂ©mologie, lâesthĂ©tique et lâĂ©thique, Ă lâintĂ©rieur du surrĂ©alisme comme Ă lâextĂ©rieur ; il y perd lorsquâĂ vouloir trop embrasser, la pensĂ©e se disperse, essaime et surtout devient allusive, comme câest souvent le cas dans certains passages ajoutĂ©s, notamment lâavant-derniĂšre partie intitulĂ©e « Quelques points de repĂšres », qui loin dâen fournir, revient Ă une perspective diachronique abandonnĂ©e plus tĂŽt dans lâessai et complique la dĂ©marche par dâincessants retours en arriĂšre. DestinĂ©e Ă faire le point sur la « situation du surrĂ©alisme dans le dĂ©bat philosophique et psychanalytique », cet avant-dernier temps omet Ă©trangement dâĂ©voquer les travaux dâimportance qui ont permis dâapprofondir la question, les rĂ©fĂ©rences citĂ©es Ă©tant dĂ©jĂ lointaines (thĂšse de mĂ©decine de G. Rosolato de 1957, publiĂ©e dâailleurs aujourdâhui chez Champion10, Ă©crits de Lacan, article de J. B. Pontalis de 1978). Nulle part ailleurs que dans la bibliographie gĂ©nĂ©rale nâest Ă©voquĂ© par exemple le travail de Paolo Scopelliti, LâInfluence du surrĂ©alisme sur la psychanalyse (LâĂge dâhomme, 2002) et le numĂ©ro spĂ©cial de la revue psychanalytique Topiques (« Le SurrĂ©el et lâinconscient », 2012) est tout simplement ignorĂ©, autant que la livraison numĂ©ro XIII des Cahiers MĂ©lusine consacrĂ©e Ă la question (« Le SurrĂ©alisme et son psy », 1992). De la mĂȘme maniĂšre, lâĂ©chappĂ©e internationale de la derniĂšre partie fait long feu tant tout semble devoir y ĂȘtre signalĂ©, sans y ĂȘtre jamais dĂ©veloppĂ©, Ă grands renforts de renvois qui finissent par donner lâimpression au promeneur du « domaine enchanté » de croiser en guise de panneaux indicateurs autant de panneaux rĂ©clames pour la revue Pleine marge. Disons-le une fois pour toutes, la bibliographie des deux essais permet autant de mesurer la productivitĂ© de lâauteur que sa volontĂ© dâen faire publicitĂ©, qui ne recule devant aucun rappel, dĂ»t-il ĂȘtre redondant : dans la partie monographique (5.5) nous est donc signalĂ© pas moins de six fois, Ă lâentrĂ©e Breton, Char, Crevel, Desnos, Gracq, Leiris et Limbour quâon pourra trouver dans Inventer le rĂ©el matiĂšre Ă Ă©tancher notre soif.
21Revenons toutefois aux issues aprĂšs ces quelques grains de sable qui ne sauraient gripper entiĂšrement la machine. Câest bien de machine quâil est question dĂšs lâintroduction de lâouvrage, qui fait fonds comme on sâen apercevra sur les acquis du prĂ©cĂ©dent ouvrage :
le surrĂ©alisme se prĂ©sente ïâŠï Ă nous finalement comme une machine Ă intĂ©grer â ayant refusĂ© les partages culturels dont on a parlĂ©, et jusquâau partage entre un vrai et un faux qui seraient dĂ©finis a priori, partage qui fonde la prise de parole en Occident. Ce mouvement dâintĂ©gration implique un retournement, et la mise en Ă©vidence dâune fonction jusquâalors marginalisĂ©e dans la vie sociale, et dans la tradition littĂ©raire et philosophique : je veux parler de lâimagination. (p. 14)
22Au lieu de considĂ©rer le surrĂ©alisme comme un prolongement de dada et une « machine Ă nier », lâauteur propose donc de renverser la perspective et dâen faire dâabord une machine Ă produire du lien, du sens, de le situer en somme du cĂŽtĂ© de ce que J. Gracq appellera plus tard une « littĂ©rature du oui ». Assumant par avance les contradictions du mouvement : « contre (et avec) le symbolisme, contre (et avec) dada, ïâŠï contre (et avec) les avant-gardes qui naissent et se dĂ©veloppent au cours des annĂ©es 10 et 20 dans le monde », (p. 17) J. ChĂ©nieux-Gendron propose donc de croiser dans les deux premiĂšres parties histoire des idĂ©es et histoire du mouvement, avant dâenvisager ce quâelle appelle les « jeux et enjeux dâune pensĂ©e ». Sont alors abordĂ©s les grands thĂšmes du surrĂ©alisme, sous un angle toutefois toujours plus philosophique : conception du sujet, du langage, fonction du jeu et de lâexpĂ©rimentation (passage ajoutĂ© qui hĂ©rite lĂ encore directement de travaux collectifs : PensĂ©e de lâexpĂ©rience, travail de lâexpĂ©rimentation au sein des surrĂ©alismes et des avant-gardes en Europe, textes rĂ©unis rĂ©unis par lâauteur et Myriam BloĂ©dĂ©, Peeters, Louvain, coll. « Pleine marge », 2005), Ă©thique, politique et esthĂ©tique, le lien entre lâĂ©rotique et lâĂ©thique ayant Ă©tĂ© introduit dans la nouvelle version (p. 194 et sq).
23Ce qui avait pu plaire ou agacer, Ă savoir cette Ă©tonnante propension « raisonneuse » Ă Ă©tablir des modĂšles binaires Ă coupler systĂ©matiquement les notions (jeux de rĂŽle, jeux de langue) se retrouve une nouvelle fois dans cet essai et les comparaisons demeurent le plus souvent Ă©clairantes : ainsi « la leçon de lâĂ©criture automatique est Ă©pistĂ©mologique chez Aragon », elle est « dâordre Ă©thique chez Breton » (p. 89), « pour Aragon, lâexpĂ©rience privilĂ©giĂ©e est dâordre philosophique et par lĂ , spirituel, câest celle de la contingence du moi », tandis que « lâexpĂ©rience centrale qui chez Breton motive la place de la subjectivitĂ© est ïâŠï dâordre Ă©thique » (p. 166-167) ; « chez Breton, lâimage fait sâĂ©vanouir toute prĂ©occupation dâun sens ; elle crĂ©e du sens ; les termes mis en prĂ©sence ïâŠï crĂ©ent de lâinsolite. Chez Ăluard, lâinsolite vient de la syntaxe par laquelle les termes sont mis en prĂ©sence » (p. 101). Dans le domaine de lâinvention verbale, « deux versants » encore paraissent « se faire face et se complĂ©ter » (p. 286) qui reprennent lâopposition entre mĂ©tonymie et mĂ©taphore. La virtuositĂ© avec laquelle lâauteur en use pour dĂ©finir ces couplages notionnels, pour apparier chaque Ă©lĂ©ment avec son envers ou son autre pourrait finir par tenir de lâartifice rhĂ©torique (« du cĂŽtĂ© du hasard objectif, ce sont les choses qui semblent bouger ; du cĂŽtĂ© de lâhumour, ce sont exclusivement les mots » p. 132, « la crainte du nominaliste est dâĂȘtre trompĂ© par les mots ; la crainte de lâidĂ©aliste ïâŠï est dâĂȘtre trompĂ© par les choses » p. 87) sâil ne fallait plutĂŽt y voir ces moments oĂč la pensĂ©e cherche Ă se faire dĂ©cret, comme câest le propre dâune Ă©criture de lâessai.
24Rares sont donc les dĂ©monstrations qui ne parviennent pas Ă convaincre dans le cours et le dĂ©cours de la pensĂ©e, le problĂšme tenant plutĂŽt Ă lâarmature logique de lâensemble. De la mĂȘme maniĂšre quâon pouvait sâĂ©tonner dans Le SurrĂ©alisme et le roman de voir lâĂ©tude de lâĆuvre de L. Carrington, de R. Crevel et Ph. Soupault distribuĂ©e dans deux parties diffĂ©rentes en vertu de critĂšres gĂ©nĂ©riques formels qui donnaient lâimpression de certaines redites (voir les parties 6 et 7), lâorganisation de lâessai ici ne convainc pas, invitant Ă repasser par les mĂȘmes lieux dĂ©jĂ visitĂ©s, tĂ©moin « Lâimaginaire comme travail du sujet » de la quatriĂšme partie qui revient sur lâimaginaire abordĂ© dans la troisiĂšme (p. 172 et sq) ou encore lâaccord avec le marxisme, la pensĂ©e anticolonialiste qui font retour sur les Ă©vĂ©nements abordĂ©s dans la deuxiĂšme partie de lâessai.
25Or, envisager les aspects dâun mouvement dont rien, du « signe ascendant », en passant par le hasard objectif ou la conception de lâinconscient, ne peut se comprendre sans tenir compte des conditions historiques qui lâont motivĂ© (et câest tout lâintĂ©rĂȘt de la section intitulĂ©e « La beautĂ© convulsive. Vers la "seconde topique" ? » que de distinguer parmi les emprunts faits au freudisme ceux qui relĂšvent de la premiĂšre et de la seconde topique), contraint Ă chaque fois Ă une nouvelle recontextualisation, Ă de nouveaux Ă©claircissements, les quelques intertitres supplĂ©mentaires de la nouvelle version ayant en outre pour effet dâalourdir lâensemble. Cet effet de tressage, pour ĂȘtre conscient et parfaitement justifiĂ©, finit donc par rater sa cible, malgrĂ© un parti pris louable qui cherchait Ă tisser des fils pour sâen ressaisir ensuite dans une opĂ©ration de synthĂšse Ă©mancipĂ©e de lâHistoire. Câest sans doute le dĂ©fi auquel sâaffronte toute Ă©tude dâensemble sur le surrĂ©alisme que de parvenir Ă tenir dâune mĂȘme main « lâesprit et lâhistoire », formule dont on peut penser quâelle constitue dâabord au seuil de lâessai, un horizon de lâexercice critique.
La parole est aux surréalistes : retour aux textes
26Les « textes » qui jalonnent lâouvrage dâH. BĂ©har et M. Carassou paraĂźtront donc offrir des stations plus nettement circonscrites pour une promenade en zone interdite11, quoique lâenjeu ne soit Ă©videmment pas le mĂȘme. Paru initialement dans la collection « Textes et dĂ©bats » du Livre de poche, devenue depuis « Biblio essais », Le SurrĂ©alisme se donnait pour but de prĂ©senter avant tout une pensĂ©e en mouvement, tout comme J. ChĂ©nieux-Gendron qui affirmait au mĂȘme moment : « à la limite, le surrĂ©alisme nâest peut-ĂȘtre quâun rĂŽle, ou, si lâon veut, le catalyseur dâun monde libĂ©rĂ©, dâun monde Ă libĂ©rer » (p. 50). De leur cĂŽtĂ© H. BĂ©har et M. Carassou affirment vouloir donner une idĂ©e dâun mouvement « en perpĂ©tuel dĂ©passement », « au moyen du plus grand nombre dâinstantanĂ©s », sans quâils deviennent pour autant « des clichĂ©s et ce, afin de « permettre une saisie dynamique » (p. 8) du surrĂ©alisme. Au problĂšme de mĂ©thode que nous avons plusieurs fois rappelĂ©, les auteurs rĂ©pondent :
nous ne saurions minimiser la difficultĂ© de notre projet, de tout projet de vulgarisation du surrĂ©alisme. DifficultĂ© que nous avons pu lever en multipliant les citations, en confrontant les textes dâauteurs ou dâĂ©poques diffĂ©rents. Quand le surrĂ©alisme ne vaticine pas, le surrĂ©alisme sâexprime fort clairement, usant du langage de tous les jours dans ses tracts, manifestes, textes thĂ©oriques. (p. 11)
27Donner la parole aux poĂštes (on se souvient de « La Parole est Ă PĂ©ret », texte de 1943), manifester en faveur dâune pensĂ©e accessible Ă tous et lutter contre les tentatives de rĂ©duction qui cherchaient Ă ramener le surrĂ©alisme Ă une forme dâobscurantisme (bien avant lâessai de J. Clair), tel Ă©tait donc le projet des deux hommes en 1984. La mĂ©thode est tout entiĂšre contenue dans ces lignes : faire vĆu dâhumilitĂ© (laisser parler les textes et avec eux, les hommes), multiplier les sources et dĂ©fier la linĂ©aritĂ© de lâhistoire. De ce que la poĂ©sie y occupe une faible part, les auteurs se justifient nĂ©anmoins, parce que les textes poĂ©tiques « entrent difficilement en rĂ©sonance avec un discours thĂ©orique » (p. 11). Acceptant de « perdre en efficacitĂ© et en netteté », les auteurs assument Ă©galement dâavoir introduit Ă cĂŽtĂ© de la voix de Breton, dâautres voix, minoritaires12, passagĂšres ou contestataires et câest tout le prix de cette anthologie qui ne dit pas son nom (sans doute parce quâelle se veut plus que cela) que de nous permettre dâentendre la voix de ceux qui « adjurent de loin (Desnos, Naville, Tzara) » ou de ceux qui « admonestent » de prĂšs (Daumal, Drieu, Fondane auquel M. Carassou a consacrĂ© toute une partie de ses travaux).
28Conçue vraisemblablement comme un usuel Ă destination des Ă©tudiants de premier cycle, la maquette initiale de lâouvrage prĂ©sentait deux principes dâorganisation dont on peut dĂ©plorer la disparition dans la nouvelle Ă©dition, rigoureusement conforme pourtant aux deux versions prĂ©cĂ©dentes, jusquâaux rĂ©fĂ©rences bibliographiques dont on sâĂ©tonne quâelles nâaient pas Ă©tĂ© mises Ă jour comme câest le cas pour la réédition des essais de J. ChĂ©nieux-Gendron. La collection « BibliothĂšque des idĂ©es » des Ă©ditions Gallimard, dans laquelle sont citĂ©s les Manifestes et les Entretiens est en effet devenue une raretĂ© que seuls pourront apprĂ©cier les chineurs ou les bibliophiles, Ă peu prĂšs autant que lâĂ©dition dâArcane 17 en 10/18 (1965) ou de Martinique charmeuse de serpents (1973) pour nous limiter Ă ces quelques exemples13. Quelle que soit la pertinence des textes choisis, ce dĂ©faut de mise Ă jour risque dâagacer plus dâun lecteur lorsquâon sait combien chercher une phrase ou une expression dans un massif touffu peut rappeler la fameuse aiguille dans une botte de foin, la numĂ©risation encore limitĂ©e du corpus surrĂ©aliste nâoffrant pas toujours alors le soutien espĂ©rĂ©14.
29LâĂ©dition originale permettait dâune part de distinguer du premier coup dâĆil les textes empruntĂ©s au corpus surrĂ©aliste, Ă lâaide dâune lettrine S qui pouvait faire sourire tant elle rappelait le goĂ»t des abĂ©cĂ©daires des surrĂ©alistes. Ce code graphique permettait ainsi de repĂ©rer plus immĂ©diatement les textes de Tzara Ă©crits aprĂšs sa sortie du groupe, mais aussi ceux de Camus, Drieu la Rochelle, Fondane, Blanchot ou encore Monnerot, puisque câest lâun des avantages de lâouvrage que de proposer un vĂ©ritable dialogue entre les surrĂ©alistes et leurs commentateurs. De mĂȘme, la numĂ©rotation des textes permettait-elle de se repĂ©rer plus aisĂ©ment et signalait-elle plus clairement le caractĂšre anthologique de lâouvrage. Câest ainsi quâon pouvait savoir en refermant le volume, sans avoir dĂ©ployĂ© de facultĂ© particuliĂšre de calcul, ni regrettĂ© lâabsence dâindex des textes, que le « dĂ©bat » comprenait pas moins de 298 piĂšces Ă verser au dossier.
30DĂ©barrassĂ© de ses chiffres et de sa lettrine, autrement dit de tous ces repĂšres qui en faisaient un vĂ©ritable usuel, lâouvrage ressemble davantage aujourdâhui Ă un essai et les « textes » dont il se rĂ©clame, Ă de longues citations entrelardĂ©es dâun discours critique qui se contente souvent de les introduire. Câest donc davantage pour son dernier chapitre « ComplĂ©ments Ă lâĂ©dition de 1992 » que lâon consultera la réédition aux Ă©ditions Classiques Garnier, ainsi que pour son utile « Chronologie du surrĂ©alisme » fournie en annexe (qui figurait dĂ©jĂ dans la premiĂšre version). Lâouvrage sâorganise en trois grands axes : « Vers une morale nouvelle », qui sâarticule autour de trois thĂšmes (lâaction, lâart et lâamour) ; « AccroĂźtre la connaissance » qui permet de relier lâexploration de « lâinconnu intĂ©rieur » et de « lâinconnu extĂ©rieur » selon la formule employĂ©e par Breton en 1939 ; et « Lâexpression humaine sous toutes ses formes », dans lequel sont examinĂ©s successivement les trois modes dâexpression (verbale, Ă©crite, plastique) du surrĂ©alisme.
31On retrouve lĂ plus ou moins les mĂȘmes points cardinaux que dans lâĂ©tude de J. ChĂ©nieux-Gendron : lâĂ©thique, lâĂ©pistĂ©mologie et lâesthĂ©tique. Le meilleur atout de ce SurrĂ©alisme par les textes tient Ă la diversitĂ© des voix quâon peut y entendre et aux effets de contraste ou dâĂ©cho qui naissent de ce dialogue ininterrompu. Si le scandale créé autour de la mort dâA. France et lâagression en rĂšgle de P. Claudel sont prĂ©sents dans toutes les histoires du mouvement, relier comme le font H. BĂ©har et M. Carassou les tracts surrĂ©alistes aux rĂ©ponses des journalistes de LâAction française ou au mouvement de lente dĂ©solidarisation de Drieu la Rochelle permet de donner Ă lâhistoire des idĂ©es une singuliĂšre prĂ©sence. La dĂ©fense bien connue du poĂšme dâAragon « Front rouge » se trouve Ă©clairĂ©e autrement par le point de vue de Fondane (p. 59), et le texte de Vitrac « Peau-Asie » gagne Ă ĂȘtre suivi de lâanalyse de Blanchot sur le rapport des surrĂ©alistes au langage (p. 195). Le croisement des tracts, des revues, des ouvrages collectifs (notamment lâAlmanach surrĂ©aliste du demi-siĂšcle, 1951, rarement citĂ©), des Ćuvres thĂ©oriques avec leur rĂ©ception par les poĂštes, les critiques ou quelques Ă©crivains contemporains permet de faire entendre plus quâune rĂ©volution, la rumeur dâune pensĂ©e. Un esprit, dirait J. ChĂ©nieux-Gendron, devenu ici parole.
« Le surrĂ©alisme câest Ă©monder la vie », le rĂ©alisme câest amender les livres
32Quels bĂ©nĂ©fices de nouveaux (ou dâanciens) lecteurs pourront-ils donc tirer de ces trois versions rĂ©actualisĂ©es ou augmentĂ©es ? Si la réédition de lâouvrage dâH. BĂ©har et M. Carassou prend place dans une logique Ă©ditoriale tout Ă fait cohĂ©rente (voir ici mĂȘme le compte rendu du Dictionnaire AndrĂ© Breton, paru chez le mĂȘme Ă©diteur dans la mĂȘme collection), mais nâapporte guĂšre plus que lâĂ©dition originale, du fait de lâabsence de mise Ă jour des rĂ©fĂ©rences bibliographiques quâon a signalĂ©e, on sera surtout attentif Ă la maniĂšre dont, comme J. ChĂ©nieux-Gendron le fait elle-mĂȘme de son cĂŽtĂ©, les auteurs entĂ©rinent « lâextension du numĂ©rique », de maniĂšre Ă la fois plus ouverte (rĂ©fĂ©rence est faite Ă un site non officiel www.arcane-17.com ainsi quâau site de lâassociation des amis de Benjamin PĂ©ret) et plus critique (p. 282).
33Les complĂ©ments Ă lâĂ©dition de 1992, rĂ©duits Ă une dizaine de pages (p. 273-283) envisagent successivement « Le surrĂ©alisme dans lâhistoire »(oĂč lâhistoire du mouvement qui fait aujourdâhui autoritĂ©, celle de G. Durozoi, est critiquĂ©e pour sa partialitĂ©, les travaux dâhistoriens ou de sociologues leur Ă©tant dĂšs lors prĂ©fĂ©rĂ©s, notamment ceux de C. Reynaud-Paligot et de N. Bandier) ; « La femme, lâamour, la mort » qui fait lâeffet dâun bric-Ă -brac thĂ©matique dans lequel on trouvera cependant quelques conseils de lecture judicieux sur les travaux qui ont fait date et les activitĂ©s du Centre de Recherche sur le SurrĂ©alisme au sein de la revue MĂ©lusine ; lâopposition « RĂ©alisme/surrĂ©alisme » qui reprend le titre dâun numĂ©ro de la revue MĂ©lusine (2001)il est vrai sans doute dĂ©cisif pour le renouvellement de certaines questions liĂ©es Ă la reprĂ©sentation ; « La vente Breton » de 2003 qui fait lâeffet dâun simple entrefilet et aurait sans doute mĂ©ritĂ© quâun spĂ©cialiste intĂ©ressĂ© Ă la question comme lâest H. BĂ©har nous Ă©claire un peu mieux sur les enjeux institutionnels et politiques de cette polĂ©mique (on peut supposer que la transformation en parking de la maison dâĂluard Ă Saint-Brice-sous-forĂȘt, si elle a lieu, prendra, les annĂ©es aidant, moins dâune ligne) ; « Le pamphlet de Jean Clair » oĂč nous est rappelĂ© comment R. Debray vint au secours du surrĂ©alisme accusĂ© de totalitarisme et dont on aurait pu souhaiter encore une fois voir dĂ©veloppĂ© le dĂ©bat.
34Les deux rééditions de J. ChĂ©nieux-Gendron ne sauraient donc ĂȘtre placĂ©es sur le mĂȘme plan, car elles prĂ©sentent lâavantage (et parfois lâinconvĂ©nient, nous lâavons dit, en raison dâune tentation encyclopĂ©dique) dâune vĂ©ritable rĂ©actualisation et, en ce qui concerne le deuxiĂšme volume SurrĂ©alismes, bĂ©nĂ©ficient mĂȘme des ressources de lâimage : 16 illustrations noir et blanc qui, loin de proposer des images Ă©culĂ©es, (re)donnent parfois lâimpression proprement surrĂ©aliste du jamais vu. Si le livre affirme ainsi plus clairement sa volontĂ© de reflĂ©ter lâensemble des pratiques esthĂ©tiques, on peut regretter toutefois que la poĂ©sie soit Ă ce point absente dâun ouvrage qui, dĂ©cidĂ© Ă fournir des modĂšles, nĂ©glige un peu la matiĂšre au profit des structures. On en oublierait presque parfois que les surrĂ©alistes, pris entre la psychanalyse, la philosophie et les dĂ©bats Ă©pistĂ©mologiques de leur temps, furent dâabord des poĂštes et de grands lyriques, avant dâĂȘtre des raisonneurs ou des pourfendeurs.
35Paradoxalement, lâĂ©tude des relations du surrĂ©alisme et du roman paraĂźtra plus utile, parce que fondĂ©e sur les pratiques textuelles plutĂŽt que sur les discours, fondĂ©e sur un examen scrupuleux et nourri des Ćuvres (la bibliographie du corpus primaire est Ă cet Ă©gard exemplaire). Sans une connaissance prĂ©alablement acquise du surrĂ©alisme, par la lecture de ses auteurs â et ils sont nombreux, dâaccĂšs parfois difficile â et la frĂ©quentation, prĂ©cisĂ©ment de son « esprit », le lecteur risque dâĂȘtre face Ă un surrĂ©alisme pour happy few, dĂ©robĂ© faute dâavoir Ă©tĂ© dâabord donnĂ©, avec les outils dâĂ©lucidation quâil rĂ©clame pour dĂ©passer le caractĂšre rebutant que peuvent avoir ses incessantes contradictions. Câest donc un ouvrage dâapprofondissement dans lequel on trouvera de substantielles mises au point (sur le langage notamment et lâesthĂ©tique), une bibliographie un peu ancienne mais prĂ©cieuse, une sĂ©lection assez utile des Ćuvres du corpus surrĂ©aliste (si difficile Ă circonscrire) et une liste de lâensemble des revues surrĂ©alistes Ă travers le monde. En ce qui concerne le premier volume, Inventer le rĂ©el. Le SurrĂ©alisme et le roman, dont tout lâenjeu consiste Ă montrer que sâil nâexiste pas Ă proprement parler de roman surrĂ©aliste, la pratique narrative des surrĂ©alistes ne cesse de jouer avec le romanesque, on aurait souhaitĂ© que lâessai de 1983, dĂ©jĂ trĂšs proche de la thĂšse soutenue en 1979 (jusque dans sa conclusion), accepte de se confronter aux travaux qui ont fait depuis du romanesque une catĂ©gorie dâanalyse Ă part entiĂšre et Ă la notion de fiction qui forme en quelque sorte la doublure de la thĂ©orie du roman.
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36Pour qui aurait besoin dâaborder le surrĂ©alisme muni dâune carte et dâune boussole avant de sâenfoncer dans la forĂȘt, sans doute faudra-t-il donc prĂ©fĂ©rer Le SurrĂ©alismede Michel Murat (Livre de Poche, 2013), mousquetaire de lâombre ou reprĂ©sentant discret dâun « troisiĂšme convoi » des Ă©tudes surrĂ©alistes, qui, Ă lâĂ©cart de la rue du ChĂąteau et de la rue Fontaine, de MĂ©lusine et de Pleine marge, continue dâĂ©clairer le surrĂ©alisme dâune autre lumiĂšre, les yeux bien ouverts. On pourra sans doute alors mieux apprĂ©cier ces essais pionniers quâil nous est donnĂ© de pouvoir relire et qui empruntent au roman ou au théùtre le dispositif de leur Ă©nonciation. Avec J. ChĂ©nieux-Gendron, dont la voix toujours se fait entendre et qui met en scĂšne les acteurs du drame quâelle dĂ©crit, le surrĂ©alisme devient un roman de lâintellect dont il sâagit de rendre lâesprit sans nĂ©gliger aucun des champs de la pensĂ©e ; avec H. BĂ©har et M. Carassou dont la voix sâefface derriĂšre le geste anthologique, le surrĂ©alisme devient un théùtre oĂč la parole toujours circule. Aragon le savait dĂ©jĂ qui Ă©crivait en 1923 : « PoĂ©sie, roman, philosophie, maximes, tout mâest Ă©galement parole ».

