Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 16, numéro 2
titre article
Émilie FrĂ©mond

Les mousquetaires de la critique. Trente ans de surréalisme (1984-2014)

Henri BĂ©har & Michel Carassou, Le SurrĂ©alisme par les textes, Paris : Classiques Garnier, coll. « Dictionnaires et synthĂšses », 2013, 313 p., EAN 97782812420573 ; Jacqueline ChĂ©nieux Gendron, Inventer le rĂ©el : Le SurrĂ©alisme et le roman (1922-1950), Paris : HonorĂ© Champion, coll. « Champion Classiques », 2014, 770 p., EAN 9782745327734 & Jacqueline ChĂ©nieux Gendron, SurrĂ©alismes. L’esprit et l’histoire, Paris : HonorĂ© Champion, coll. « Champion Classiques », 2014, 374 p., EAN 9782745327741

1À ceux que l’on a pris l’habitude de nommer les mousquetaires du surrĂ©alisme (Aragon, Breton, Soupault), pourraient bien avoir succĂ©dĂ© — pour peu que l’on accepte de voir dans la formule de ValĂ©ry l’amorce volontaire et amusĂ©e d’un mythe historiographique — d’autres mousquetaires, mousquetaires de la critique ceux-lĂ  (H. BĂ©har, M. Carassou et J. ChĂ©nieux-Gendron) dont les travaux aujourd’hui rééditĂ©s rappellent le rĂŽle, sinon fondateur, du moins dĂ©terminant dans l’orientation Ă  la fois institutionnelle et mĂ©thodologique des Ă©tudes sur le surrĂ©alisme. Qu’on ne s’y trompe pas : de la mĂȘme maniĂšre que le groupe accueillit au fil des dĂ©cennies de nouvelles recrues au rĂŽle tout aussi dĂ©cisif et que les mousquetaires de la premiĂšre heure prirent eux-mĂȘmes assez tĂŽt des orientations divergentes, ces pionniers des Ă©tudes surrĂ©alistes ne sauraient faire nĂ©gliger les travaux ultĂ©rieurs, encore moins ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme un collectif animĂ© par un mĂȘme idĂ©al, si ce n’est celui de contribuer Ă  une meilleure connaissance du mouvement. Le « pressant dĂ©bat » que le surrĂ©alisme « a constamment suscité » (comprendre les violents affrontements qui n’ont pas manquĂ© d’agiter les commentateurs du mouvement aprĂšs avoir opposĂ© ses acteurs) pourrait mĂȘme si l’on en croit H. BĂ©har et M. Carassou, fournir encore aujourd’hui le « meilleur tĂ©moignage » de sa « dignité » (p. 12).

2Il n’empĂȘche, si l’image des mousquetaires peut faire sourire, elle vaut sans doute un peu plus qu’un artifice rhĂ©torique destinĂ© Ă  introduire les acteurs de cette aventure critique. Comme le surrĂ©alisme des annĂ©es vingt eut ses quartiers, l’un rue du ChĂąteau, l’autre rue Fontaine, H. BĂ©har et J. ChĂ©nieux-Gendron ont en effet fondĂ© l’un et l’autre deux lieux de pensĂ©e critique des Ă©tudes du surrĂ©alisme qu’il peut ĂȘtre utile de rappeler. D’un cĂŽtĂ© le « Centre de Recherche sur le SurrĂ©alisme » créé en 1971 au sein de l’UniversitĂ© Paris 3, auquel a succĂ©dĂ© depuis 2013 la bien nommĂ©e APRES (Association Pour la Recherche et l’Étude du SurrĂ©alisme), de l’autre une Ă©quipe CNRS baptisĂ©e « Champs des activitĂ©s surrĂ©alistes » (CAS) et rattachĂ©e Ă  l’UniversitĂ© Paris VII. Deux centres, deux revues : MĂ©lusine d’un cĂŽtĂ© (1980-
), Pleine marge de l’autre (1985-2009) et deux collections, « La BibliothĂšque MĂ©lusine » aux Ă©ditions L’Âge d’homme (Lausanne) et « Pleine marge » aux Ă©ditions Le Temps qu’il fait (Cognac), puis Peeters (Louvain). Si divers soient Ă  chaque fois les sujets abordĂ©s, de MĂ©lusine Ă  Pleine marge, ce sont bien deux versants1 des Ă©tudes surrĂ©alistes qui se rĂ©vĂšlent. Sans chercher Ă  rĂ©duire les deux revues Ă  l’image qu’elles se sont choisies pour enseigne — d’un cĂŽtĂ© la fĂ©e celtique du folklore mĂ©diĂ©val au centre d’Arcane 17, de l’autre les hĂ©rĂ©tiques du moyen Ăąge auxquels est dĂ©diĂ© le recueil de Breton, Pleine marge — on mesure cependant combien la critique du surrĂ©alisme a pu obĂ©ir elle aussi Ă  quelques principes de diffĂ©renciation dont les rĂ©centes rééditions portent la marque.

3C’est pourtant bien Ă  Lausanne, aux Ă©ditions L’Âge d’homme, que paraĂźt en 1983 Le SurrĂ©alisme et le roman 1922-1950 — version remaniĂ©e d’une thĂšse d’État soutenue en 1979 sous la direction de Pierre-Georges Castex — suivi un an plus tard aux PUF d’une prĂ©sentation du surrĂ©alisme sobrement intitulĂ©e Le SurrĂ©alisme, dans un essai ambitieux qui devait s’affronter pour la premiĂšre fois Ă  un exercice de thĂ©orisation des principaux apports et apories du mouvement, en marge des historiographies internes2. De facture Ă  premiĂšre vue plus scolaire, l’ouvrage de M. Carassou et H. BĂ©har qui paraĂźt le mĂȘme mois (mai 1984) au Livre de Poche entend vraisemblablement (re)donner la parole aux surrĂ©alistes eux-mĂȘmes en mĂȘme temps qu’à leurs dĂ©tracteurs, ce dont tĂ©moigne le titre de l’essai, qui tient pour partie de l’anthologie : Le SurrĂ©alisme. Textes et dĂ©bats, rééditĂ© une premiĂšre fois en 1992 au Livre de poche dans la collection « Biblio essais », sous un titre plus gĂ©nĂ©ral, Le SurrĂ©alisme.

4Trente ans pour ainsi dire ont passĂ© entre la premiĂšre publication de ces ouvrages et leur réédition et c’est Ă  la fois pour rendre hommage Ă  l’ouvrage de Jean-Louis BĂ©douin, Vingt ans de surrĂ©alisme, 1939-1959 et pour rendre sensible l’évolution du regard portĂ© sur le surrĂ©alisme par ceux-lĂ  mĂȘmes qui y consacrĂšrent l’essentiel de leur carriĂšre universitaire (pour au moins deux d’entre eux) que nous avons choisi de rappeler en premier lieu ce que ces rééditions manifestent : la volontĂ© de ressaisir les acquis d’une recherche, d’en Ă©prouver la validitĂ© au moment mĂȘme oĂč la transformation des outils de la recherche rend plus urgente la nĂ©cessitĂ© d’y tracer quelques repĂšres et, de la part des Ă©diteurs, le souci de mettre Ă  la disposition de nouveaux lecteurs des ouvrages de rĂ©fĂ©rence capables de faire contrepoids aux effets de mode qui pourraient rĂ©duire le surrĂ©alisme Ă  ses objets, ses trublions, ses reprĂ©sentants de commerce ou ses tables tournantes, autrement dit au spectacle organisĂ© d’une rĂ©volution sans cesse rejouĂ©e. À la maniĂšre d’A. Breton lui-mĂȘme revenant sur la prĂ©sence obsĂ©dante de J. VachĂ© dans une prĂ©face aux Lettres de guerre prĂ©cisĂ©ment intitulĂ©e « Trente ans aprĂšs » (1949), J. ChĂ©nieux-Gendron, H. BĂ©har et M. Carassou, entreprennent donc de soumettre leur rĂ©flexion Ă  l’épreuve du temps en proposant une version remaniĂ©e, actualisĂ©e ou augmentĂ©e de travaux prĂ©sentĂ©s comme d’indispensables ouvrages de synthĂšse.

Des incunables aux introuvables

5« Ce livre réécrit et actualise un ouvrage ancien, le seul consacrĂ© Ă  une Ă©tude de fond sur le surrĂ©alisme et le roman, qui Ă©tait devenu introuvable » (p. 6) peut-on lire en prĂ©ambule de chacun des deux essais que les Ă©ditions HonorĂ© Champion rééditent, impair ou lapsus dont on se risquera Ă  induire ceci : des deux essais de J. ChĂ©nieux-Gendron, le plus indispensable pourrait bien ĂȘtre Le SurrĂ©alisme et le roman, ouvrage de grande ampleur issu d’une thĂšse d’État et dont le nouveau titre Inventer le rĂ©el. Le SurrĂ©alisme et le roman 1922-1950 reflĂšte quant Ă  lui l’ambition de son auteur de se dĂ©partir des synthĂšses, des histoires et abĂ©cĂ©daires qui fleurissent sur les catalogues des diffĂ©rents Ă©diteurs depuis prĂšs de quarante ans. La chose ne saurait d’ailleurs surprendre si l’on rappelle par exemple que le catalogue de la BibliothĂšque nationale fournit dans l’index des titres 62 rĂ©ponses Ă  l’entrĂ©e « (le) surrĂ©alisme » — le rĂ©alisme, le romantisme ou le symbolisme arrivant loin derriĂšre. Est-ce Ă  dire que le surrĂ©alisme fait davantage recette ou que, ne cessant de ne se laisser saisir, il continue de susciter de nouvelles tentatives d’en circonscrire les contours et d’en cerner les enjeux vĂ©ritables ?

6Claude Abastado (Hachette, 1975), JosĂ© Pierre (Hazan, 1973), Yvonne Duplessis (PUF, 19713) ont laissĂ© place Ă  Marie-Paule Berranger (Hachette, 1997) ou GĂ©rard Durozoi (Hazan, 2002), Pierre Grouix (Ellipses, 2002) a succĂ©dĂ© Ă  Aude PrĂ©ta de Beaufort (Ellipses, 1997), Michel Murat (Livre de Poche, 2013) Ă  H. BĂ©har et M. Carassou (Livre de poche, 19844), Luc Vigier, spĂ©cialiste d’Aragon chez Gallimard (2006), Didier Ottinger directeur adjoint du Centre Pompidou et commissaire de nombreuses expositions consacrĂ©es au mouvement aux Ă©ditions du CNAM — tous ont publiĂ© leur SurrĂ©alisme, fournissant Ă  tout le moins au non-initiĂ© qui s’aventurerait sur le catalogue d’une bibliothĂšque suffisamment pourvue le pastiche d’un poĂšme dada : Le SurrĂ©alisme, Le SurrĂ©alisme, Le SurrĂ©alisme
. On comprend donc que J. ChĂ©nieux-Gendron ait choisi d’adjoindre un « s » Ă  son SurrĂ©alisme, moins pour user d’un signe diacritique, que pour donner Ă  voir les nuances d’une pensĂ©e qui retourne sur ses pas et dĂ©couvre une complexitĂ© qu’elle n’a pourtant jamais cessĂ© d’approfondir. Le sous-titre (L’esprit et l’histoire) rĂ©pond Ă  la mĂȘme ambition : celle de ne pas abandonner l’histoire du mouvement au profit d’une synthĂšse thĂ©matique ou d’une rĂ©flexion strictement philosophique, pour tenir ensemble la lettre et l’esprit, l’histoire des idĂ©es (politique, esthĂ©tique, Ă©pistĂ©mologique) et la dimension existentielle et collective d’une aventure humaine.

7« Tandis que prolifĂšrent les essais d’intĂ©rĂȘt subjectif — annonce de son cĂŽtĂ© la quatriĂšme de couverture du SurrĂ©alisme par les textes — cette synthĂšse est indispensable pour comprendre les enjeux de ce qui demeure la plus grande rĂ©volution littĂ©raire et intellectuelle du xxe siĂšcle. Outre une chronologie et une bibliographie mise Ă  jour, l’ouvrage dresse un panorama des Ă©tudes les plus convaincantes parues depuis vingt ans sur le sujet ». Les « Textes et dĂ©bats » qui avaient disparu du titre lors de la réédition de l’ouvrage en 1992 reparaissent donc sous une forme sensiblement diffĂ©rente, quoique l’ouvrage ait Ă©tĂ© reproduit Ă  l’identique par son nouvel Ă©diteur Ă  l’exception du panorama sus mentionnĂ© qui se rĂ©duit Ă  un addendum d’une douzaine de pages et Ă  une bibliographie rĂ©actualisĂ©e.

8À la maniĂšre des guides touristiques (La France par la cĂŽte), des manuels de vie pratique (Le sport par les gestes) ou des ouvrages d’initiation (La mĂ©canique par les problĂšmes), Le SurrĂ©alisme par les textes se distingue donc dans le champ des Ă©tudes surrĂ©alistes — et ce n’est sans doute pas la moindre de ses vertus — par la voie rĂ©solument pratique qu’il emprunte, suggĂ©rant non sans ironie qu’il existe sans doute bien d’autres moyens d’accĂ©der au surrĂ©alisme que celle des textes : on songe Ă©videmment aux arts plastiques et au triomphe de l’image qui, avec la constitution prĂ©cisĂ©ment d’une vĂ©ritable imagerie surrĂ©aliste, fait parfois passer la poĂ©sie Ă  la trappe pour n’en ressortir au mieux que sous la forme d’une terre aussi bleue qu’une orange, une paire de moustaches (celle de DalĂ­ ou celle dont Duchamp dĂ©cora la Joconde), Cocteau, PrĂ©vert et Vian se voyant enrĂŽlĂ©s dans le surrĂ©alisme sous prĂ©texte de poĂ©sie fantaisiste. Revendiquer la connaissance du surrĂ©alisme par les textes au moment oĂč le surrĂ©alisme s’exhibe d’abord par ses objets (L’Objet surrĂ©aliste) ou par ses images (La Subversion des images ; Man Ray, Picabia et la revue LittĂ©rature, 1922-1924)5, c’est donc sans doute plus qu’une maniĂšre de faire peau neuve, une volontĂ© de replacer la dimension verbale, poĂ©tique et discursive au premier plan par une formule qui ne fera l’effet d’une vĂ©ritĂ© de Lapalisse qu’aux oreilles averties. B. PĂ©ret avait depuis longtemps minĂ© le terrain qui, moquant la rhĂ©torique didactique, intitulait en 1957 son recueil : Le Gigot, sa vie son Ɠuvre6.

9« Indispensable » (plutĂŽt qu’« utile »), « introuvable » (plutĂŽt qu’« épuisé »), chacun de ces essais rĂ©clame donc qu’on entĂ©rine aujourd’hui les choix qui furent faits il y a trente ans et dont trois dĂ©cennies de recherche universitaire devraient avoir permis de dĂ©montrer le caractĂšre Ă  la fois original et dĂ©cisif. Avant d’en venir au bĂ©nĂ©fice de ces trois nouvelles versions, rappelons ce qu’un lecteur du dĂ©but des annĂ©es 1980 pouvait y trouver pour mieux comprendre ce qu’un lecteur d’aujourd’hui peut y chercher, moins pour distinguer Ă  la maniĂšre de Benedetto Croce ce qui est vivant et ce qui est mort d’une pensĂ©e sur laquelle l’histoire a passĂ© (et celle de la rĂ©ception des Ɠuvres, pour ĂȘtre plus lente n’en est pas moins visible) que pour mettre en Ă©vidence la singularitĂ© des voies empruntĂ©es.

Grains & issues : le surréalisme en perspective

Inventer le rĂ©el, l’essai-monde

10Rares Ă©taient au dĂ©but des annĂ©es quatre-vingt les Ă©tudes Ă  prendre en compte l’ensemble du surrĂ©alisme autrement que sur le mode du compendium Ă  usage scolaire (cf. G. Durozoi et B. Lecharbonnier, Le SurrĂ©alisme : thĂ©ories, thĂšmes, techniques, 1983) ou le panorama (M. Raymond, G. Picon). Les Ɠuvres complĂštes Ă©taient en cours d’élaboration (Ă  l’exception de celle d’Aragon, toutefois peu accessible), les revues tout juste rĂ©imprimĂ©es en fac-similĂ© par les Ă©ditions Jean-Michel Place et les essais qui avaient paru jusqu’alors — souvent non universitaires — se bornaient Ă  un aspect thĂ©matique (X. Gautier, SurrĂ©alisme et sexualité ; S. Alexandrian, Le SurrĂ©alisme et le rĂȘve ; R. Benayoun, Érotique du surrĂ©alisme ; E. Jaguer, Les MystĂšres de la chambre noire : surrĂ©alisme et photographie ; L. Janover, SurrĂ©alisme, art et politique, 1979), les Ă©tudes Ă©tant souvent menĂ©es comme on le voit Ă  travers ces quelques exemples par d’anciens membres du groupe intĂ©ressĂ©s Ă  plus d’un titre dans la rĂ©flexion d’une aventure qui avait Ă©tĂ© la leur.

11Aussi J. ChĂ©nieux-Gendron pouvait-elle Ă  bon droit se prĂ©valoir en 1983 d’avoir dĂ©placĂ© la rĂ©flexion, dĂ©noncĂ© quelques idĂ©es reçues et ouvert la rĂ©flexion sur le surrĂ©alisme par la voie du roman, la question du romanesque lui permettant paradoxalement — c’est lĂ  tout son prix mais aussi son risque — d’embrasser l’ensemble du surrĂ©alisme d’un point de vue dynamique, Ă  travers la recherche d’une Ă©thique et la construction d’une esthĂ©tique, selon un mouvement de renouvellement et d’extension permanent. « Comprendre un interdit », tel est le rĂȘve dont J. ChĂ©nieux-Gendron affirme encore aujourd’hui avoir entrepris l’exploration, aprĂšs qu’elle eut dĂ©couvert le surrĂ©alisme sous l’angle de l’une de ses contradictions : l’exclusion dĂ©finitive par Breton du genre romanesque en 1924 dans le Manifeste et l’éloge, par le mĂȘme Breton, du roman de Julien Gracq Au chĂąteau d’Argol quinze ans plus tard — « rĂȘve de rĂ©voltĂ©e trop raisonnable, peut-ĂȘtre ou de raisonneuse » ajoute l’auteur qui avouait en 1983 une « passion de l’intellect » et un goĂ»t certain pour « l’établissement de modĂšles » (1983, p. 7), toutes choses dont la refonte de l’ouvrage montre qu’elles n’ont pas faibli7. Tandis que les Ă©tudes antĂ©rieures entĂ©rinaient l’exclusion du roman, en faisaient de simples « machines Ă  dĂ©jouer le romanesque », J. ChĂ©nieux-Gendron affirme avoir « prĂ©jugĂ© au contraire que les textes narratifs ou Ă  vouloir-ĂȘtre narratifs du surrĂ©alisme avaient Ă©tĂ© Ă©crits par passion — eĂ»t-ce Ă©tĂ© la passion du bricolage : attitude toute magique » (p. 13).

Jusqu’alors on Ă©tait tentĂ© de chercher le clivage entre l’écriture automatique et ce qui relevait consciemment d’un effort culturel. On laissait de cĂŽtĂ© la poĂ©sie surrĂ©aliste, rĂ©putĂ©e couramment ĂȘtre « narrative ».   Ce clivage, je l’ai dĂ©placĂ© et diversifiĂ©, Ă  l’épreuve d’une lecture et d’un regard attentifs Ă  la couleur propre Ă  chaque poĂšte, voire Ă  chaque texte. L’induction du langage (le « signifiant ») est relayĂ©e par l’induction des formes. Il s’y ajoute des modes d’induction diffĂ©renciĂ©s : le mode de fonctionnement peut ĂȘtre d’abord mĂ©tonymique, il peut ĂȘtre d’abord mĂ©taphorique. (ibid.)

12On voit ici se dessiner une mĂ©thode mais aussi une voix qui s’est affermie aprĂšs trente ans d’activitĂ©s autour du surrĂ©alisme. Empruntant Ă  la linguistique et Ă  la psychanalyse (en particulier les travaux de G. Rosolato qui lui fournissent les deux types de structurations discursives et psychiques appelĂ©s Ă  devenir les critĂšres discriminants des textes qu’elle Ă©tudie), J. ChĂ©nieux-Gendron se livre en effet Ă  un passionnante rĂ©flexion sur le genre romanesque qu’elle replace dans une dĂ©marche philosophique qui prend Ă  la fois en compte la rĂ©ception du genre au dĂ©but des annĂ©es vingt, l’histoire des idĂ©es et l’évolution du concept d’imaginaire parce que, nous dit l’auteur, « les questions auxquelles rĂ©pondaient les surrĂ©alistes   Ă©taient par nature philosophiques » (p. 55).

13DĂ©nonçant la « vanitĂ© de la notion de genre littĂ©raire » dans le surrĂ©alisme, mais cherchant Ă  montrer la « diversitĂ© des rĂ©ponses quand mĂȘme », J. ChĂ©nieux-Gendron affrontait donc une question Ă©minemment complexe dans une Ă©tude dont elle avoue encore aujourd’hui le caractĂšre prĂ©somptueux puisque l’enquĂȘte, dĂ©jĂ  Ă©largie « à l’Ɠuvre de Georges Bataille, Antonin Artaud, RenĂ© Daumal, Raymond Queneau » — dont on sait qu’ils ne furent pas (ou bien peu) membres du groupe — prĂ©tend combler certains manques auxquels les recherches de l’auteur trente ans plus tard semblent providentiellement rĂ©pondre (en particulier sur Ph. Soupault).

14FidĂšle Ă  ce goĂ»t des modĂšles annoncĂ© Ă  la premiĂšre page de l’ouvrage en 1983, J. ChĂ©nieux-Gendron entend donc montrer que la pratique narrative des surrĂ©alistes s’organise essentiellement autour de leur conception du langage et de leur conception du temps, dont elle isole deux « versions », jouant ensuite sur l’image du « massif surrĂ©aliste » pour Ă©chapper au caractĂšre rĂ©ducteur qu’eĂ»t pu avoir un clivage unique et dĂ©finir d’autres « versants », tous plus ou moins dĂ©pendants cependant de cette opposition autour de laquelle s’articule (et se dĂ©cline) l’ensemble de l’essai : une « perception anagogique du temps du rĂ©cit » et une « perception catastrophique du Temps » (p. 57). L’auteur parvient ainsi Ă  distinguer « deux modes d’invention verbale » qui restent parfaitement convaincants : « d’un cĂŽtĂ© une invention plus sensible, liĂ©e Ă  l’écriture de l’Histoire et aux avatars du moi » (dont l’Ɠuvre de Breton offre le paradigme), « de l’autre une invention plus abstraite, liĂ©e Ă  l’énergie du sens qui traverse les mots aventurĂ©s, et que l’écrivain se doit de ressaisir » (p. 428) (Aragon alors, donne le la), modes qui restent heureusement en « communication constante » (p. 33).

15Quoiqu’aucun des chapitres monographiques, du cĂŽtĂ© Breton (Crevel, Limbour, Carrington, PĂ©ret) ou du cĂŽtĂ© Aragon (Leiris, Desnos, GisĂšle Prassinos, De Chirico) — cĂŽtĂ©s qui rappellent, est-ce un hasard, les deux cĂŽtĂ©s du roman proustien — ne manque d’intĂ©rĂȘt et ne soit rendu inutile par le dĂ©veloppement de la recherche depuis, sur tel ou tel de ces auteurs, ce qui paraĂźt le plus convaincant dans cet essai, c’est sans doute ce que le titre de la réédition met en avant Ă  travers une formule oxymorique : inventer le rĂ©el. « Comment rendre rĂ©el le possible, le rĂȘve, l’inouï ? » (p. 31), c’est Ă  cette question que s’affronte l’ensemble de la rĂ©flexion, le roman « engageant la question du jugement de rĂ©alitĂ© et du jugement de possibilitĂ©, tous deux au cƓur de la recherche surrĂ©aliste » (ibid.). À partir d’une pratique du rĂ©cit largement tributaire des codes gĂ©nĂ©riques de l’autobiographie qu’elle isole chez Breton mais aussi dans toute l’Ɠuvre surrĂ©aliste d’Aragon lorsqu’elle Ă©chappe au jeu avec l’arbitraire, J. ChĂ©nieux-Gendron montre en effet comment les prĂ©supposĂ©s philosophiques du mouvement (dĂ©veloppĂ©s dans le trĂšs important chapitre 2) au lieu de dĂ©boucher sur une aporie, se renversent presque magiquement dans le surgissement de la merveille qui signe aussi le retour du romanesque dans la vie rĂ©elle (p. 427-428).

16Par l’abondante proposition de modĂšles qu’il fournit, l’essai rĂ©actualisĂ© rappelle quelques saines questions de mĂ©thode (non sans faire parfois la leçon au chercheur), parcourt l’ensemble du spectre de la pensĂ©e surrĂ©aliste et envisage la maniĂšre dont s’articulent l’écriture et la reprĂ©sentation. Il propose Ă©galement un travail de classification qui pour ĂȘtre parfois inutilement sophistiquĂ©, n’en offre pas moins un bel exemple de mĂ©thode d’analyse critique au sein d’une Ă©criture narrative dĂ©routante Ă  force d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©. Si l’on accepte en effet volontiers qu’il existe un « rĂ©cit du rĂ©el » opposĂ© Ă  un autre type du rĂ©cit qui prend quant Ă  lui sa source dans l’automatisme ou le rĂ©cit de rĂȘve, et que le « statut de l’ailleurs créé » (p. 39) puisse fonder une maniĂšre de lire l’écriture narrative des surrĂ©alistes, si la distinction entre « les textes narratifs qui posent un ailleurs Ă  venir ou ‟au-delĂ â€Â Â» (les contes) et ceux « qui suspendent la question du statut exact de l’imaginaire créé » (les fictions) paraĂźt utile, on peut douter que l’emprunt Ă  Wolfgang Babilas qui oppose les textes posant « des objets logiquement impossibles » aux textes « posant leur objet dans l’ordre de la possibilitĂ© logique » eux-mĂȘmes ramifiĂ©s en « énoncĂ©s empiriquement possibles » et « énoncĂ©s empiriquement non existants ou impossibles » (p. 40) contribuent Ă  rendre la conduite du raisonnement plus claire, tant il est vrai que les digressions abondent dans cette rĂ©flexion qui, Ă  l’image du roman qu’elle Ă©tudie, tend Ă  se faire monde.

17Trente annĂ©es de recherche sur le surrĂ©alisme sont en effet rĂ©investies dans de nouveaux chapitres, remarques ou ajouts qui, s’ils ne sont jamais vains, n’en accroissent pas moins la densitĂ© d’une pensĂ©e dĂ©jĂ  prolifĂ©rante, au risque d’ailleurs de quelques redites : exemple, cet hommage jugĂ© sans doute encore trop faible aux Ă©crits de Guy Rosolato, disciple de Lacan auquel l’auteur empruntait dĂ©jĂ  en 1983 la double articulation mĂ©tonymie-mĂ©taphore, dans une trĂšs longue note (p. 105)8, et la nouvelle section insĂ©rĂ©e Ă  la fin du chapitre d’introduction « Plaisirs vifs et plaisirs moindres » oĂč se trouve repris et dĂ©veloppĂ© le mĂȘme exemple (p. 47 et sq). Cet ajout, comme d’autres (par exemple le chapitre sur Philippe Soupault) paraĂźt bien devoir quelque chose Ă  d’autres publications, Du surrĂ©alisme et du plaisir (JosĂ© Corti, 1987) dont J. ChĂ©nieux-Gendron cherche Ă  faire bĂ©nĂ©ficier la réédition de l’essai de 1983, au risque encore une fois de la surcharge et de la dispersion, menaces qui se font plus sensibles encore dans la réédition de l’ouvrage de synthĂšse.

SurrĂ©alismes : ou comment tenir ensemble l’esprit & l’histoire ?

18Sans doute est-ce le privilĂšge des pionniers que de pouvoir naviguer sans boussole (mais non sans direction) et de s’arrĂȘter lĂ  oĂč le caprice de l’observation ou de la dĂ©couverte l’exige, de dĂ©signer Ă  l’attention du lecteur tels espĂšces ou sites remarquables. Les voies ayant Ă©tĂ© depuis balisĂ©es, on pouvait souhaiter que la synthĂšse proposĂ©e en 1984 aux PUF gagnĂąt en clartĂ© et en fermetĂ©, afin que le bĂ©otien qui eĂ»t dĂ©sirĂ© comprendre pourquoi ceci qu’il voyait de ses yeux n’était pas une pipe ne se perdĂźt pas en route. À ceux qui cherchaient une synthĂšse susceptible de faciliter leur lecture, voire une introduction au surrĂ©alisme, les Presses Universitaires de France offraient en 1984 en mĂȘme temps qu’un gage de sĂ©rieux9 une chance et un piĂšge. Chance de pouvoir lire une synthĂšse affermie par la longue frĂ©quentation des Ɠuvres, par les acquis d’une analyse scrupuleuse et ambitieuse des textes dont Le SurrĂ©alisme et le roman avait Ă©tĂ© en quelque sorte le creuset, de voir une pensĂ©e encore et toujours proposer des « modĂšles pour penser le surrĂ©alisme » (quatriĂšme de couverture) ; piĂšge pour qui dĂ©ciderait de lire la synthĂšse avant l’analyse en croyant pĂ©nĂ©trer ce « domaine enchantĂ© oĂč bien des allĂ©es restaient Ă  ouvrir » (ibid.) muni d’une carte et d’une boussole.

19L’essai qui paraĂźt aujourd’hui, car il s’agit bien plus d’un essai que d’une synthĂšse ou d’une introduction au mouvement — ce dont le titre de la réédition rend mieux compte, en effet — s’adresse en prioritĂ© Ă  des lecteurs sinon confirmĂ©s du moins informĂ©s, contrairement Ă  l’ouvrage d’H. BĂ©har et M. Carassou qui, sans aplanir le terrain, s’efforcent de fournir un surrĂ©alisme qu’on pourrait dire habitable. Se fondant de nouveau sur la pensĂ©e des philosophes comme elle l’avait fait dans Le SurrĂ©alisme et le roman, mais de maniĂšre peut-ĂȘtre plus dĂ©cisive — M. Foucault et P. Ricoeur notamment, auxquels sont rendus plus clairement les emprunts qui leur Ă©taient faits en 1984 et F. AlquiĂ©, auteur du dĂ©sormais cĂ©lĂšbre Philosophie du surrĂ©alisme — mais aussi sur les apports conjuguĂ©s de la pragmatique et de la psychanalyse, J. ChĂ©nieux-Gendron entreprend de rĂ©sumer en un peu plus de 350 pages une entreprise qu’elle qualifie elle-mĂȘme de « promĂ©thĂ©enne et totalisante », Ă  partir d’une ambition qui ne l’est pas moins. Refusant de restreindre le regard en termes d’espace ou de temps, l’auteur ne cesse donc d’ouvrir d’autres possibles, lors mĂȘme qu’elle semble y renoncer (p. 52 et sq). Dans Le SurrĂ©alisme et le roman dĂ©jĂ  Ă©taient proposĂ©es d’autres pistes au demeurant tout Ă  fait passionnantes et qu’on aurait aimĂ© voir dĂ©veloppĂ©es dans cette version remaniĂ©e ou dans ce SurrĂ©alismes. Ainsi de ce « mouvement de diffĂ©renciation » qui au sein de ce que l’auteur appelle la « nĂ©buleuse baroque et loufoque » arrache Michaux au surrĂ©alisme, distingue Audiberti et CĂ©line de Crevel et PĂ©ret, Mandiargues de Tardieu (p. 73).

20La tentation Ă  l’Ɠuvre dans l’écriture de J. ChĂ©nieux-Gendron, on le voit, est bien celle du modĂšle encyclopĂ©dique, toute omission paraissant devoir ĂȘtre vĂ©cue comme une renonciation. Le lecteur y gagne, chaque fois que des ponts sont jetĂ©s entre l’épistĂ©mologie, l’esthĂ©tique et l’éthique, Ă  l’intĂ©rieur du surrĂ©alisme comme Ă  l’extĂ©rieur ; il y perd lorsqu’à vouloir trop embrasser, la pensĂ©e se disperse, essaime et surtout devient allusive, comme c’est souvent le cas dans certains passages ajoutĂ©s, notamment l’avant-derniĂšre partie intitulĂ©e « Quelques points de repĂšres », qui loin d’en fournir, revient Ă  une perspective diachronique abandonnĂ©e plus tĂŽt dans l’essai et complique la dĂ©marche par d’incessants retours en arriĂšre. DestinĂ©e Ă  faire le point sur la « situation du surrĂ©alisme dans le dĂ©bat philosophique et psychanalytique », cet avant-dernier temps omet Ă©trangement d’évoquer les travaux d’importance qui ont permis d’approfondir la question, les rĂ©fĂ©rences citĂ©es Ă©tant dĂ©jĂ  lointaines (thĂšse de mĂ©decine de G. Rosolato de 1957, publiĂ©e d’ailleurs aujourd’hui chez Champion10, Ă©crits de Lacan, article de J. B. Pontalis de 1978). Nulle part ailleurs que dans la bibliographie gĂ©nĂ©rale n’est Ă©voquĂ© par exemple le travail de Paolo Scopelliti, L’Influence du surrĂ©alisme sur la psychanalyse (L’Âge d’homme, 2002) et le numĂ©ro spĂ©cial de la revue psychanalytique Topiques (« Le SurrĂ©el et l’inconscient », 2012) est tout simplement ignorĂ©, autant que la livraison numĂ©ro XIII des Cahiers MĂ©lusine consacrĂ©e Ă  la question (« Le SurrĂ©alisme et son psy », 1992). De la mĂȘme maniĂšre, l’échappĂ©e internationale de la derniĂšre partie fait long feu tant tout semble devoir y ĂȘtre signalĂ©, sans y ĂȘtre jamais dĂ©veloppĂ©, Ă  grands renforts de renvois qui finissent par donner l’impression au promeneur du « domaine enchanté » de croiser en guise de panneaux indicateurs autant de panneaux rĂ©clames pour la revue Pleine marge. Disons-le une fois pour toutes, la bibliographie des deux essais permet autant de mesurer la productivitĂ© de l’auteur que sa volontĂ© d’en faire publicitĂ©, qui ne recule devant aucun rappel, dĂ»t-il ĂȘtre redondant : dans la partie monographique (5.5) nous est donc signalĂ© pas moins de six fois, Ă  l’entrĂ©e Breton, Char, Crevel, Desnos, Gracq, Leiris et Limbour qu’on pourra trouver dans Inventer le rĂ©el matiĂšre Ă  Ă©tancher notre soif.

21Revenons toutefois aux issues aprĂšs ces quelques grains de sable qui ne sauraient gripper entiĂšrement la machine. C’est bien de machine qu’il est question dĂšs l’introduction de l’ouvrage, qui fait fonds comme on s’en apercevra sur les acquis du prĂ©cĂ©dent ouvrage :

le surrĂ©alisme se prĂ©sente   Ă  nous finalement comme une machine Ă  intĂ©grer — ayant refusĂ© les partages culturels dont on a parlĂ©, et jusqu’au partage entre un vrai et un faux qui seraient dĂ©finis a priori, partage qui fonde la prise de parole en Occident. Ce mouvement d’intĂ©gration implique un retournement, et la mise en Ă©vidence d’une fonction jusqu’alors marginalisĂ©e dans la vie sociale, et dans la tradition littĂ©raire et philosophique : je veux parler de l’imagination. (p. 14)

22Au lieu de considĂ©rer le surrĂ©alisme comme un prolongement de dada et une « machine Ă  nier », l’auteur propose donc de renverser la perspective et d’en faire d’abord une machine Ă  produire du lien, du sens, de le situer en somme du cĂŽtĂ© de ce que J. Gracq appellera plus tard une « littĂ©rature du oui ». Assumant par avance les contradictions du mouvement : « contre (et avec) le symbolisme, contre (et avec) dada,   contre (et avec) les avant-gardes qui naissent et se dĂ©veloppent au cours des annĂ©es 10 et 20 dans le monde », (p. 17) J. ChĂ©nieux-Gendron propose donc de croiser dans les deux premiĂšres parties histoire des idĂ©es et histoire du mouvement, avant d’envisager ce qu’elle appelle les « jeux et enjeux d’une pensĂ©e ». Sont alors abordĂ©s les grands thĂšmes du surrĂ©alisme, sous un angle toutefois toujours plus philosophique : conception du sujet, du langage, fonction du jeu et de l’expĂ©rimentation (passage ajoutĂ© qui hĂ©rite lĂ  encore directement de travaux collectifs : PensĂ©e de l’expĂ©rience, travail de l’expĂ©rimentation au sein des surrĂ©alismes et des avant-gardes en Europe, textes rĂ©unis rĂ©unis par l’auteur et Myriam BloĂ©dĂ©, Peeters, Louvain, coll. « Pleine marge », 2005), Ă©thique, politique et esthĂ©tique, le lien entre l’érotique et l’éthique ayant Ă©tĂ© introduit dans la nouvelle version (p. 194 et sq).

23Ce qui avait pu plaire ou agacer, Ă  savoir cette Ă©tonnante propension « raisonneuse » Ă  Ă©tablir des modĂšles binaires Ă  coupler systĂ©matiquement les notions (jeux de rĂŽle, jeux de langue) se retrouve une nouvelle fois dans cet essai et les comparaisons demeurent le plus souvent Ă©clairantes : ainsi « la leçon de l’écriture automatique est Ă©pistĂ©mologique chez Aragon », elle est « d’ordre Ă©thique chez Breton » (p. 89), « pour Aragon, l’expĂ©rience privilĂ©giĂ©e est d’ordre philosophique et par lĂ , spirituel, c’est celle de la contingence du moi », tandis que « l’expĂ©rience centrale qui chez Breton motive la place de la subjectivitĂ© est   d’ordre Ă©thique » (p. 166-167) ; « chez Breton, l’image fait s’évanouir toute prĂ©occupation d’un sens ; elle crĂ©e du sens ; les termes mis en prĂ©sence   crĂ©ent de l’insolite. Chez Éluard, l’insolite vient de la syntaxe par laquelle les termes sont mis en prĂ©sence » (p. 101). Dans le domaine de l’invention verbale, « deux versants » encore paraissent « se faire face et se complĂ©ter » (p. 286) qui reprennent l’opposition entre mĂ©tonymie et mĂ©taphore. La virtuositĂ© avec laquelle l’auteur en use pour dĂ©finir ces couplages notionnels, pour apparier chaque Ă©lĂ©ment avec son envers ou son autre pourrait finir par tenir de l’artifice rhĂ©torique (« du cĂŽtĂ© du hasard objectif, ce sont les choses qui semblent bouger ; du cĂŽtĂ© de l’humour, ce sont exclusivement les mots » p. 132, « la crainte du nominaliste est d’ĂȘtre trompĂ© par les mots ; la crainte de l’idĂ©aliste   est d’ĂȘtre trompĂ© par les choses » p. 87) s’il ne fallait plutĂŽt y voir ces moments oĂč la pensĂ©e cherche Ă  se faire dĂ©cret, comme c’est le propre d’une Ă©criture de l’essai.

24Rares sont donc les dĂ©monstrations qui ne parviennent pas Ă  convaincre dans le cours et le dĂ©cours de la pensĂ©e, le problĂšme tenant plutĂŽt Ă  l’armature logique de l’ensemble. De la mĂȘme maniĂšre qu’on pouvait s’étonner dans Le SurrĂ©alisme et le roman de voir l’étude de l’Ɠuvre de L. Carrington, de R. Crevel et Ph. Soupault distribuĂ©e dans deux parties diffĂ©rentes en vertu de critĂšres gĂ©nĂ©riques formels qui donnaient l’impression de certaines redites (voir les parties 6 et 7), l’organisation de l’essai ici ne convainc pas, invitant Ă  repasser par les mĂȘmes lieux dĂ©jĂ  visitĂ©s, tĂ©moin « L’imaginaire comme travail du sujet » de la quatriĂšme partie qui revient sur l’imaginaire abordĂ© dans la troisiĂšme (p. 172 et sq) ou encore l’accord avec le marxisme, la pensĂ©e anticolonialiste qui font retour sur les Ă©vĂ©nements abordĂ©s dans la deuxiĂšme partie de l’essai.

25Or, envisager les aspects d’un mouvement dont rien, du « signe ascendant », en passant par le hasard objectif ou la conception de l’inconscient, ne peut se comprendre sans tenir compte des conditions historiques qui l’ont motivĂ© (et c’est tout l’intĂ©rĂȘt de la section intitulĂ©e « La beautĂ© convulsive. Vers la "seconde topique" ? » que de distinguer parmi les emprunts faits au freudisme ceux qui relĂšvent de la premiĂšre et de la seconde topique), contraint Ă  chaque fois Ă  une nouvelle recontextualisation, Ă  de nouveaux Ă©claircissements, les quelques intertitres supplĂ©mentaires de la nouvelle version ayant en outre pour effet d’alourdir l’ensemble. Cet effet de tressage, pour ĂȘtre conscient et parfaitement justifiĂ©, finit donc par rater sa cible, malgrĂ© un parti pris louable qui cherchait Ă  tisser des fils pour s’en ressaisir ensuite dans une opĂ©ration de synthĂšse Ă©mancipĂ©e de l’Histoire. C’est sans doute le dĂ©fi auquel s’affronte toute Ă©tude d’ensemble sur le surrĂ©alisme que de parvenir Ă  tenir d’une mĂȘme main « l’esprit et l’histoire », formule dont on peut penser qu’elle constitue d’abord au seuil de l’essai, un horizon de l’exercice critique.

La parole est aux surréalistes : retour aux textes

26Les « textes » qui jalonnent l’ouvrage d’H. BĂ©har et M. Carassou paraĂźtront donc offrir des stations plus nettement circonscrites pour une promenade en zone interdite11, quoique l’enjeu ne soit Ă©videmment pas le mĂȘme. Paru initialement dans la collection « Textes et dĂ©bats » du Livre de poche, devenue depuis « Biblio essais », Le SurrĂ©alisme se donnait pour but de prĂ©senter avant tout une pensĂ©e en mouvement, tout comme J. ChĂ©nieux-Gendron qui affirmait au mĂȘme moment : « à la limite, le surrĂ©alisme n’est peut-ĂȘtre qu’un rĂŽle, ou, si l’on veut, le catalyseur d’un monde libĂ©rĂ©, d’un monde Ă  libĂ©rer » (p. 50). De leur cĂŽtĂ© H. BĂ©har et M. Carassou affirment vouloir donner une idĂ©e d’un mouvement « en perpĂ©tuel dĂ©passement », « au moyen du plus grand nombre d’instantanĂ©s », sans qu’ils deviennent pour autant « des clichĂ©s et ce, afin de « permettre une saisie dynamique » (p. 8) du surrĂ©alisme. Au problĂšme de mĂ©thode que nous avons plusieurs fois rappelĂ©, les auteurs rĂ©pondent :

nous ne saurions minimiser la difficultĂ© de notre projet, de tout projet de vulgarisation du surrĂ©alisme. DifficultĂ© que nous avons pu lever en multipliant les citations, en confrontant les textes d’auteurs ou d’époques diffĂ©rents. Quand le surrĂ©alisme ne vaticine pas, le surrĂ©alisme s’exprime fort clairement, usant du langage de tous les jours dans ses tracts, manifestes, textes thĂ©oriques. (p. 11)

27Donner la parole aux poĂštes (on se souvient de « La Parole est Ă  PĂ©ret », texte de 1943), manifester en faveur d’une pensĂ©e accessible Ă  tous et lutter contre les tentatives de rĂ©duction qui cherchaient Ă  ramener le surrĂ©alisme Ă  une forme d’obscurantisme (bien avant l’essai de J. Clair), tel Ă©tait donc le projet des deux hommes en 1984. La mĂ©thode est tout entiĂšre contenue dans ces lignes : faire vƓu d’humilitĂ© (laisser parler les textes et avec eux, les hommes), multiplier les sources et dĂ©fier la linĂ©aritĂ© de l’histoire. De ce que la poĂ©sie y occupe une faible part, les auteurs se justifient nĂ©anmoins, parce que les textes poĂ©tiques « entrent difficilement en rĂ©sonance avec un discours thĂ©orique » (p. 11). Acceptant de « perdre en efficacitĂ© et en netteté », les auteurs assument Ă©galement d’avoir introduit Ă  cĂŽtĂ© de la voix de Breton, d’autres voix, minoritaires12, passagĂšres ou contestataires et c’est tout le prix de cette anthologie qui ne dit pas son nom (sans doute parce qu’elle se veut plus que cela) que de nous permettre d’entendre la voix de ceux qui « adjurent de loin (Desnos, Naville, Tzara) » ou de ceux qui « admonestent » de prĂšs (Daumal, Drieu, Fondane auquel M. Carassou a consacrĂ© toute une partie de ses travaux).

28Conçue vraisemblablement comme un usuel Ă  destination des Ă©tudiants de premier cycle, la maquette initiale de l’ouvrage prĂ©sentait deux principes d’organisation dont on peut dĂ©plorer la disparition dans la nouvelle Ă©dition, rigoureusement conforme pourtant aux deux versions prĂ©cĂ©dentes, jusqu’aux rĂ©fĂ©rences bibliographiques dont on s’étonne qu’elles n’aient pas Ă©tĂ© mises Ă  jour comme c’est le cas pour la réédition des essais de J. ChĂ©nieux-Gendron. La collection « BibliothĂšque des idĂ©es » des Ă©ditions Gallimard, dans laquelle sont citĂ©s les Manifestes et les Entretiens est en effet devenue une raretĂ© que seuls pourront apprĂ©cier les chineurs ou les bibliophiles, Ă  peu prĂšs autant que l’édition d’Arcane 17 en 10/18 (1965) ou de Martinique charmeuse de serpents (1973) pour nous limiter Ă  ces quelques exemples13. Quelle que soit la pertinence des textes choisis, ce dĂ©faut de mise Ă  jour risque d’agacer plus d’un lecteur lorsqu’on sait combien chercher une phrase ou une expression dans un massif touffu peut rappeler la fameuse aiguille dans une botte de foin, la numĂ©risation encore limitĂ©e du corpus surrĂ©aliste n’offrant pas toujours alors le soutien espĂ©rĂ©14.

29L’édition originale permettait d’une part de distinguer du premier coup d’Ɠil les textes empruntĂ©s au corpus surrĂ©aliste, Ă  l’aide d’une lettrine S qui pouvait faire sourire tant elle rappelait le goĂ»t des abĂ©cĂ©daires des surrĂ©alistes. Ce code graphique permettait ainsi de repĂ©rer plus immĂ©diatement les textes de Tzara Ă©crits aprĂšs sa sortie du groupe, mais aussi ceux de Camus, Drieu la Rochelle, Fondane, Blanchot ou encore Monnerot, puisque c’est l’un des avantages de l’ouvrage que de proposer un vĂ©ritable dialogue entre les surrĂ©alistes et leurs commentateurs. De mĂȘme, la numĂ©rotation des textes permettait-elle de se repĂ©rer plus aisĂ©ment et signalait-elle plus clairement le caractĂšre anthologique de l’ouvrage. C’est ainsi qu’on pouvait savoir en refermant le volume, sans avoir dĂ©ployĂ© de facultĂ© particuliĂšre de calcul, ni regrettĂ© l’absence d’index des textes, que le « dĂ©bat » comprenait pas moins de 298 piĂšces Ă  verser au dossier.

30DĂ©barrassĂ© de ses chiffres et de sa lettrine, autrement dit de tous ces repĂšres qui en faisaient un vĂ©ritable usuel, l’ouvrage ressemble davantage aujourd’hui Ă  un essai et les « textes » dont il se rĂ©clame, Ă  de longues citations entrelardĂ©es d’un discours critique qui se contente souvent de les introduire. C’est donc davantage pour son dernier chapitre « ComplĂ©ments Ă  l’édition de 1992 » que l’on consultera la réédition aux Ă©ditions Classiques Garnier, ainsi que pour son utile « Chronologie du surrĂ©alisme » fournie en annexe (qui figurait dĂ©jĂ  dans la premiĂšre version). L’ouvrage s’organise en trois grands axes : « Vers une morale nouvelle », qui s’articule autour de trois thĂšmes (l’action, l’art et l’amour) ; « AccroĂźtre la connaissance » qui permet de relier l’exploration de « l’inconnu intĂ©rieur » et de « l’inconnu extĂ©rieur » selon la formule employĂ©e par Breton en 1939 ; et « L’expression humaine sous toutes ses formes », dans lequel sont examinĂ©s successivement les trois modes d’expression (verbale, Ă©crite, plastique) du surrĂ©alisme.

31On retrouve lĂ  plus ou moins les mĂȘmes points cardinaux que dans l’étude de J. ChĂ©nieux-Gendron : l’éthique, l’épistĂ©mologie et l’esthĂ©tique. Le meilleur atout de ce SurrĂ©alisme par les textes tient Ă  la diversitĂ© des voix qu’on peut y entendre et aux effets de contraste ou d’écho qui naissent de ce dialogue ininterrompu. Si le scandale créé autour de la mort d’A. France et l’agression en rĂšgle de P. Claudel sont prĂ©sents dans toutes les histoires du mouvement, relier comme le font H. BĂ©har et M. Carassou les tracts surrĂ©alistes aux rĂ©ponses des journalistes de L’Action française ou au mouvement de lente dĂ©solidarisation de Drieu la Rochelle permet de donner Ă  l’histoire des idĂ©es une singuliĂšre prĂ©sence. La dĂ©fense bien connue du poĂšme d’Aragon « Front rouge » se trouve Ă©clairĂ©e autrement par le point de vue de Fondane (p. 59), et le texte de Vitrac « Peau-Asie » gagne Ă  ĂȘtre suivi de l’analyse de Blanchot sur le rapport des surrĂ©alistes au langage (p. 195). Le croisement des tracts, des revues, des ouvrages collectifs (notamment l’Almanach surrĂ©aliste du demi-siĂšcle, 1951, rarement citĂ©), des Ɠuvres thĂ©oriques avec leur rĂ©ception par les poĂštes, les critiques ou quelques Ă©crivains contemporains permet de faire entendre plus qu’une rĂ©volution, la rumeur d’une pensĂ©e. Un esprit, dirait J. ChĂ©nieux-Gendron, devenu ici parole.

« Le surrĂ©alisme c’est Ă©monder la vie », le rĂ©alisme c’est amender les livres

32Quels bĂ©nĂ©fices de nouveaux (ou d’anciens) lecteurs pourront-ils donc tirer de ces trois versions rĂ©actualisĂ©es ou augmentĂ©es ? Si la réédition de l’ouvrage d’H. BĂ©har et M. Carassou prend place dans une logique Ă©ditoriale tout Ă  fait cohĂ©rente (voir ici mĂȘme le compte rendu du Dictionnaire AndrĂ© Breton, paru chez le mĂȘme Ă©diteur dans la mĂȘme collection), mais n’apporte guĂšre plus que l’édition originale, du fait de l’absence de mise Ă  jour des rĂ©fĂ©rences bibliographiques qu’on a signalĂ©e, on sera surtout attentif Ă  la maniĂšre dont, comme J. ChĂ©nieux-Gendron le fait elle-mĂȘme de son cĂŽtĂ©, les auteurs entĂ©rinent « l’extension du numĂ©rique », de maniĂšre Ă  la fois plus ouverte (rĂ©fĂ©rence est faite Ă  un site non officiel www.arcane-17.com ainsi qu’au site de l’association des amis de Benjamin PĂ©ret) et plus critique (p. 282).

33Les complĂ©ments Ă  l’édition de 1992, rĂ©duits Ă  une dizaine de pages (p. 273-283) envisagent successivement « Le surrĂ©alisme dans l’histoire »(oĂč l’histoire du mouvement qui fait aujourd’hui autoritĂ©, celle de G. Durozoi, est critiquĂ©e pour sa partialitĂ©, les travaux d’historiens ou de sociologues leur Ă©tant dĂšs lors prĂ©fĂ©rĂ©s, notamment ceux de C. Reynaud-Paligot et de N. Bandier) ; « La femme, l’amour, la mort » qui fait l’effet d’un bric-Ă -brac thĂ©matique dans lequel on trouvera cependant quelques conseils de lecture judicieux sur les travaux qui ont fait date et les activitĂ©s du Centre de Recherche sur le SurrĂ©alisme au sein de la revue MĂ©lusine ; l’opposition « RĂ©alisme/surrĂ©alisme » qui reprend le titre d’un numĂ©ro de la revue MĂ©lusine (2001)il est vrai sans doute dĂ©cisif pour le renouvellement de certaines questions liĂ©es Ă  la reprĂ©sentation ; « La vente Breton » de 2003 qui fait l’effet d’un simple entrefilet et aurait sans doute mĂ©ritĂ© qu’un spĂ©cialiste intĂ©ressĂ© Ă  la question comme l’est H. BĂ©har nous Ă©claire un peu mieux sur les enjeux institutionnels et politiques de cette polĂ©mique (on peut supposer que la transformation en parking de la maison d’Éluard Ă  Saint-Brice-sous-forĂȘt, si elle a lieu, prendra, les annĂ©es aidant, moins d’une ligne) ; « Le pamphlet de Jean Clair » oĂč nous est rappelĂ© comment R. Debray vint au secours du surrĂ©alisme accusĂ© de totalitarisme et dont on aurait pu souhaiter encore une fois voir dĂ©veloppĂ© le dĂ©bat.

34Les deux rééditions de J. ChĂ©nieux-Gendron ne sauraient donc ĂȘtre placĂ©es sur le mĂȘme plan, car elles prĂ©sentent l’avantage (et parfois l’inconvĂ©nient, nous l’avons dit, en raison d’une tentation encyclopĂ©dique) d’une vĂ©ritable rĂ©actualisation et, en ce qui concerne le deuxiĂšme volume SurrĂ©alismes, bĂ©nĂ©ficient mĂȘme des ressources de l’image : 16 illustrations noir et blanc qui, loin de proposer des images Ă©culĂ©es, (re)donnent parfois l’impression proprement surrĂ©aliste du jamais vu. Si le livre affirme ainsi plus clairement sa volontĂ© de reflĂ©ter l’ensemble des pratiques esthĂ©tiques, on peut regretter toutefois que la poĂ©sie soit Ă  ce point absente d’un ouvrage qui, dĂ©cidĂ© Ă  fournir des modĂšles, nĂ©glige un peu la matiĂšre au profit des structures. On en oublierait presque parfois que les surrĂ©alistes, pris entre la psychanalyse, la philosophie et les dĂ©bats Ă©pistĂ©mologiques de leur temps, furent d’abord des poĂštes et de grands lyriques, avant d’ĂȘtre des raisonneurs ou des pourfendeurs.

35Paradoxalement, l’étude des relations du surrĂ©alisme et du roman paraĂźtra plus utile, parce que fondĂ©e sur les pratiques textuelles plutĂŽt que sur les discours, fondĂ©e sur un examen scrupuleux et nourri des Ɠuvres (la bibliographie du corpus primaire est Ă  cet Ă©gard exemplaire). Sans une connaissance prĂ©alablement acquise du surrĂ©alisme, par la lecture de ses auteurs — et ils sont nombreux, d’accĂšs parfois difficile — et la frĂ©quentation, prĂ©cisĂ©ment de son « esprit », le lecteur risque d’ĂȘtre face Ă  un surrĂ©alisme pour happy few, dĂ©robĂ© faute d’avoir Ă©tĂ© d’abord donnĂ©, avec les outils d’élucidation qu’il rĂ©clame pour dĂ©passer le caractĂšre rebutant que peuvent avoir ses incessantes contradictions. C’est donc un ouvrage d’approfondissement dans lequel on trouvera de substantielles mises au point (sur le langage notamment et l’esthĂ©tique), une bibliographie un peu ancienne mais prĂ©cieuse, une sĂ©lection assez utile des Ɠuvres du corpus surrĂ©aliste (si difficile Ă  circonscrire) et une liste de l’ensemble des revues surrĂ©alistes Ă  travers le monde. En ce qui concerne le premier volume, Inventer le rĂ©el. Le SurrĂ©alisme et le roman, dont tout l’enjeu consiste Ă  montrer que s’il n’existe pas Ă  proprement parler de roman surrĂ©aliste, la pratique narrative des surrĂ©alistes ne cesse de jouer avec le romanesque, on aurait souhaitĂ© que l’essai de 1983, dĂ©jĂ  trĂšs proche de la thĂšse soutenue en 1979 (jusque dans sa conclusion), accepte de se confronter aux travaux qui ont fait depuis du romanesque une catĂ©gorie d’analyse Ă  part entiĂšre et Ă  la notion de fiction qui forme en quelque sorte la doublure de la thĂ©orie du roman.


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36Pour qui aurait besoin d’aborder le surrĂ©alisme muni d’une carte et d’une boussole avant de s’enfoncer dans la forĂȘt, sans doute faudra-t-il donc prĂ©fĂ©rer Le SurrĂ©alismede Michel Murat (Livre de Poche, 2013), mousquetaire de l’ombre ou reprĂ©sentant discret d’un « troisiĂšme convoi » des Ă©tudes surrĂ©alistes, qui, Ă  l’écart de la rue du ChĂąteau et de la rue Fontaine, de MĂ©lusine et de Pleine marge, continue d’éclairer le surrĂ©alisme d’une autre lumiĂšre, les yeux bien ouverts. On pourra sans doute alors mieux apprĂ©cier ces essais pionniers qu’il nous est donnĂ© de pouvoir relire et qui empruntent au roman ou au théùtre le dispositif de leur Ă©nonciation. Avec J. ChĂ©nieux-Gendron, dont la voix toujours se fait entendre et qui met en scĂšne les acteurs du drame qu’elle dĂ©crit, le surrĂ©alisme devient un roman de l’intellect dont il s’agit de rendre l’esprit sans nĂ©gliger aucun des champs de la pensĂ©e ; avec H. BĂ©har et M. Carassou dont la voix s’efface derriĂšre le geste anthologique, le surrĂ©alisme devient un théùtre oĂč la parole toujours circule. Aragon le savait dĂ©jĂ  qui Ă©crivait en 1923 : « PoĂ©sie, roman, philosophie, maximes, tout m’est Ă©galement parole ».