
Royauté du goût
1Les livres dont nous parlons ici nous situent dans des lieux de pensĂ©e dont il faut dâabord expliciter la nature (mouvante), avant dâexaminer leur champ de pertinence. Il serait erronĂ© de les considĂ©rer seulement comme des ouvrages dâhistoire de la critique. Il est heureux quâen matiĂšre de critique et de thĂ©orie de la critique, ces premiĂšres dĂ©cennies du xxie siĂšcle voient se reformuler â au-delĂ dâun simple affinage â les catĂ©gorisations.
1.
2Voici surgir une Ćuvre nouvelle, dâune dimension considĂ©rable, celle de Georges Limbour critique dâart. De lui, on connaissait quelques rĂ©cits, admirĂ©s de Michel Leiris Ă AndrĂ© DhĂŽtel, tous dâune grande saveur1. Mais lâĆuvre de critique Ă©tait seulement attestĂ©e par des tĂ©moins (de moins en moins nombreux) et finalement devinĂ©e par nous. Quelques annĂ©es aprĂšs la mort de Limbour, jâavais pu moi-mĂȘme constater quâavec les moyens techniques de lâĂ©poque, la tĂąche Ă©tait incommensurable. Elle a Ă©tĂ© cependant rĂ©alisĂ©e dĂšs les annĂ©es 1990 par Martine Colin-Picon2 et câest sur les bases de ce travail bibliographique quasi exhaustif que lâĆuvre est maintenant (courageusement) Ă©ditĂ©e. ĂlaborĂ© par ce mĂȘme chercheur et Françoise Nicol, voici donc ce volume, impressionnant, signĂ© de façon posthume par G. Limbour (1900â1970), et qui porte le simple titre Spectateur des arts : livre riche de plus de 1 300 pages, qui rĂ©unit tous les textes de critique du poĂšte G. Limbour portant sur lâart et les artistes, pourvu de quatre index et tables de rĂ©fĂ©rence, ainsi que dâune prĂ©face de Fr. Nicol Ă©clairant parfaitement lâhistoire de ces Ă©crits.
3Mais voici parallĂšlement un autre livre, de Fr. Nicol seule, qui Ă©tudie la visĂ©e et la portĂ©e de ces mĂȘmes critiques.
4Or ce sont un peu comme des livres-gigognes. Car le livre de critique tient le pari dâĂ©clairer sans lâaplanir cette Ćuvre dâun relief Ă©tonnant. Et un troisiĂšme pourrait mĂȘme se dessiner, si lâon isolait la prĂ©face signĂ©e Bernard Vouilloux du livre dâĂ©tude de Fr. Nicol. Empilement rĂ©pĂ©titif de connaissances ? Discours sur le discours ? Pas le moins du monde. On lit en effet ici une ouverture courte et prĂ©cieuse, de type historique et pragmatique Ă la fois, Ă lâaventure que nous allons vivre : une poursuite des images et de lâimaginaire, et les modalitĂ©s de leur capture.
5Car cette prĂ©face ouvre finalement ces deux livres par une lumineuse histoire de la notion mĂȘme de « critique dâart », partant de sa dĂ©finition par Albert Dresdner au dĂ©but du xxe siĂšcle, qui sâarticule sur plusieurs points : le constat de lâautonomie du genre (Ă©mergeant au milieu du xviiie), la description et lâinterprĂ©tation singuliĂšre de lâĆuvre, son Ă©valuation et enfin sa visĂ©e. La notion dâĂ©crivain-critique (Apollinaire, BretonâŠ) Ă©volue sur le fond dâune professionnalisation de la critique exercĂ©e pour elle-mĂȘme. Soulignant ce quâil estime ĂȘtre le « point fort » de lâorientation de Fr. Nicol, Vouilloux explicite alors la notion de « dispositif » (Lyotard, Foucault, Deleuze) quâelle met en Ćuvre : un texte est toujours nĂ©gociation avec les flux (de sens) ; son bon horizon dâapprĂ©hension nâest pas la poĂ©tique des genres, mais la politique des Ă©noncĂ©s et des visibilitĂ©s. La critique dâart serait ainsi un terrain dâobservation privilĂ©giĂ© pour une « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des dispositifs », en ceci quâelle superpose deux types de relations : la relation « esthĂ©tique » dâun sujet Ă un objet, et aussi lâĂ©criture de cette relation, « câest-Ă -dire son encryptage (tout le contraire dâune simple transcription) dans une autre relation, qui est celle de lâauteur au lecteur, dâun destinateur Ă un destinataire ». De lĂ la notion dâespace tiers, sans lequel le rapport du sujet Ă lâobjet nâest pas comprĂ©hensible.
6Cette caractĂ©risation, dont lâassise est fort convaincante, reprend, en les gĂ©nĂ©ralisant Ă partir dâautres concepts, les termes quâemploie Fr. Nicol, laquelle parle notamment dâĂ©criture serpentine, remontant aux Ă©critures « de fantaisie » (Le Spectateur français, de Marivaux). Toute la premiĂšre partie de son livre, sous le titre « Rendre visite Ă des tableaux », prend la mesure, en quelque sorte, de cet espace tiers, dans ses modalitĂ©s dâĂ©mergence. Un exemple topique en est la maniĂšre dont Limbour dĂ©couvre le plafond de Braque tel quâil a Ă©tĂ© peint au-dessus de la salle Ă©trusque du Louvre : câest dans la marche du regardeur que les grands oiseaux de Braque affichent soudain leur envergure et leurs formes enlacĂ©es (Spectateur des arts, p. 623 sqq).
7La seconde partie (« La peinture-monde ») explicite les grandes Ă©tapes qui ont marquĂ© son regard : lâĂ©blouissement du cubisme, dans le cercle de Kahnweiler ; le « paradigme Masson » et sa force vitaliste ; la rĂ©vĂ©lation devant un Dubuffet qui doit Ă Limbour en 1944 la reconnaissance de Paulhan, puis, malgrĂ© leur complicitĂ©, reste soupçonneux devant la forme de ses Ă©loges.
8La troisiĂšme sâattache aux modes dâexposition de ses dĂ©couvertes. OĂč lâon retrouve, Ă©voquĂ©s dâune façon pertinente, les rĂ©cits du poĂšte Limbour, tant le mode de ces derniers semble une modalitĂ© de sa « critique dâart », ou encore : une leçon explicitĂ©e Ă des regardeurs dĂ©butants. On ne peut enfin sâempĂȘcher dâadmirer la façon dont, dans ce livre, sont insĂ©rĂ©s, aux articulations des chapitres, trois courts textes narratifs de G. Limbour, qui servent de tremplins Ă lâargumentation de Fr. Nicol sur son plan majeur : dĂ©crypter les conditions dâune Ă©pistĂ©mologie du regard.
9Ainsi, ce que le livre de Fr. Nicol apporte, Ă cĂŽtĂ© des linĂ©aments que je viens dâĂ©voquer, câest donc un ensemble argumentĂ© dâanalyses tantĂŽt historiques, tantĂŽt Ă©pistĂ©mologiques ou esthĂ©tiques, qui nous font traverser le xxe siĂšcle de part en part, en mettant en Ă©vidence les effets dâĂ©chos entre les arts. Jâadmire ces rapprochements suggestifs, qui Ă tout moment nous ramĂšnent dâun art Ă un autre, pour finir par tisser une prĂ©sence. On ne perd pas le sens de lâhistoire, mais on vit dans la diffraction constante dâune pensĂ©e.
2.
10On a compris que Limbour ne nous propose pas une histoire de lâart, si subjective quâelle puisse ĂȘtre, mais le tĂ©moignage dâun regard aigu portĂ© sur lâart, lequel de 1922 Ă 1970, connaĂźt une mutation fascinante â tĂ©moignage faussement naĂŻf, riche dâune observation exceptionnellement fine, dont la puissance poĂ©tique se ramifie dans tous les acquis des savoirs.
11Il y a une complicitĂ© dâĂ©criture entre Limbour et quelquâun qui se dĂ©finissait comme « vaporisateur de la pensĂ©e », je veux dire Aragon. Ils se sont dâailleurs fort bien compris lâun lâautre3. Mais ce que le souffle de Limbour projette, ce sont des semences, non pas des idĂ©es abstraites. Je lâĂ©cris sans rire. Sa joie semble en effet celle de nous faire penser, et de penser-avec. Le petit personnage qui soufflait sur une fleur de pissenlit sur la premiĂšre page des dictionnaires Larousse, cet autre petit personnage qui montre les quatre points cardinaux sur les cartes anciennes, ce sont ses dieux-lares Ă lui : Ă©cartĂšlement, Ă©blouissement, peut-ĂȘtre, mais surtout promesse de racines (ou de promenades avisĂ©es).
12LâĂ©tonnant y cĂŽtoie le loufoque, et lâon trouve ici Ă toutes les pages et cĂŽte Ă cĂŽte la cruautĂ© ordinaire des gens, comme le goĂ»t de vivre et de rire. Le pouvoir de Limbour : celui dâun Dieu nu, lĂ©gĂšrement ivre, capable de nous faire repĂ©rer le fantastique â ancrĂ© dans son Ă©criture mĂȘme, elle qui diffracte la sensation en des tableautins fabuleux. Ainsi (p. 412 de son livre posthume) les godillots de Van Gogh « frĂšres de corbeaux hivernaux, mais plus ternes, dĂ©chirĂ©s », nous placent en mĂȘme temps, avec la violence de la mĂ©taphore (signifiants de dĂ©marcation, souligne utilement Guy Rosolato), dans deux toiles du peintre. Et si Limbour ajoute : « câest la misĂšre traĂźnĂ©e et le bon espoir de la libertĂ©, la terre des campagnes, tout un paysage gondolĂ©, mamelonné », nous voici apaisĂ©s par le temps de lâerrance, avant dâĂȘtre sommĂ©s par le devoir-ĂȘtre du peintre : [les godillots, câest aussi] « tout un panorama de vallons et de collines Ă reconstruire, Ă ordonner ». Le Spectateur se dĂ©voile alors soudain, entre en scĂšne, et dĂ©livre son jugement :
Les godillots câĂ©tait une sorte de portrait que Van Gogh faisait de lui⊠Plus tard il peindrait plusieurs fois son visageâŠmais il commençait, maintenant quâil Ă©tait encore plongĂ© dans la nuit et penchĂ© vers la terre, il commençait par le bas, par les pieds ; de mĂȘme que pour les plantes, il nâen Ă©tait quâaux tubercules.
13Limbour aime jouer de la figure de la personnification. Lâobjet chez Bazaine (p. 786) « âŠrĂ©pudie les formes particuliĂšres de lâobjet vaniteux, sa prĂ©tention Ă chanter en solo, son arrogance sĂ©paratiste de tĂ©nor. »
14Mais câest surtout la «matiĂšre » qui fascine Limbour, la matiĂšre-peinture comme la matiĂšre tout court, ou la chair tout court. La violence de lâĂȘtre-lĂ . La peinture de Raoul Ubac ? « Le silence du songe et des os dans la chair » (p. 737). Ou encore, chez le mĂȘme peintre, le silence de lâardoise :
Ubac aime lâardoise. Il est un homme du Nord, de la forĂȘt des Ardennes, mais de celle de Shakespeare. Le schiste vit avec la terre, les racines, les troncs, et les regards gris-bleu des jeunes filles [âŠ] lâardoise, comme elle sait se taire ! (p. 738)
[âŠ] Car lâardoise (et lâon sait bien que toutes les couleurs du prisme mĂ©langĂ©es donnent le schiste, et sur ce secret il faudrait longuement mĂ©diterâŠ), lâardoise, mĂ©lancolique et mate, est comme un Ćil aveuglĂ© par les songes (Ćil exemplaire oĂč pourtant tant de tendres yeux humains vont chercher leur substance), mais Ubac lui donne un regard. [âŠ] Ă trop regarder certaines Ćuvres dâUbac, schistes incisĂ©s, tableau Ă Ă©clats et poudre de schiste, nous courrions ce danger de ne plus vouloir aimer quâune femme aux yeux dâardoise. (p. 739)
15On se rappelle les pages de Gracq sur lâardoise ou le tuffeau, car Gracq Ă©tait un autre violent. Chez Limbour, on trouve encore des pages fascinĂ©es sur le sable chez Masson (« la matiĂšre la plus altĂ©rĂ©e et la plus apte Ă recevoir la couleur du sang », « champs de carnage », « dĂ©serts oĂč un cadavre de poisson ou dâoiseau Ă©clatant de sa sauvage beautĂ© excite les sens comme une oasis de sang », p. 44-45). Ă lâorigine de lâadmiration pour Dubuffet, de mĂȘme, il y a sa MatiĂšre (avec une majuscule). Et il est remarquable de constater quâen liminaire du volume de Limbour, ses Ă©ditrices ont choisi de placer le texte sur Dubuffet de 1953 qui se termine par une sorte de gigantomachie de la MatiĂšre, dont lâapologie chez le peintre prouve, Ă la fois, que la danse du pinceau soulĂšve une pĂąte insoumise, et que le regard sur la peinture est lui-mĂȘme action. Une phĂ©nomĂ©nologie de notre regard accompagne lâexamen de lâacte du peintre.
16Ce que pour ma part jâapprĂ©cie encore dans lâĂ©criture de Limbour, ce sont les petites lucarnes quâil ouvre soudain dans ses pages, et oĂč brillent, en kalĂ©idoscope, des histoires inattendues, fantastiques. Voici, dans une page sur MirĂł (peintre trĂšs apprĂ©ciĂ© par lui, on sâen doute), la fable du noir de lâEnfer (fable : Ă©videmment il nous faut penser Ă ce que nous avons lu sous la plume de Vincent Descombes, qui a si bien diffractĂ© lâidĂ©e de fable) : « Ce noir-lĂ nâest pas de ce monde ; il faut descendre, par le rĂȘve, dans un coin de lâenfer ou une forge de titan pour le trouver ». Nulle angoisse, dâailleurs : « lâenfer a ses charmes » ( !) Il nâempĂȘche : « quelle odeur de fumĂ©e » (p. 75). Voici, ailleurs, « le sang noir » de Daumier, lui qui a Ă©crasĂ© de son pouce des figurines modelĂ©es par le mĂ©pris, « ĂȘtres simiesques », tout juste bons Ă siĂ©ger dans quelque Parlement, « bustes Ă leur taille, hauts comme un pot de confiture » (p. 127).
3.
17Cette mĂ©chancetĂ© a un ancĂȘtre : lâesprit de la revue Documents, ou du Grand jeu, et leur mĂ©pris pour lâintellect pris pour seul objectif, ou pour la philosophie quand elle se gargarise de mots vides.
18DĂšs lors, ce qui est portĂ© au plus haut, câest quelque chose comme « la royautĂ© du goĂ»t ». Câest en effet une royautĂ© violente sur le « je » quâexerce le goĂ»t â des cinq sens le plus « archaĂŻque » sans doute aucun.
19Royauté : balayant les on-dit, G. Limbour en appelle Ă son goĂ»t propre, sây soumet, et nous y soumet. Pendant une partie du xxe siĂšcle, le critique, certains critiques en effet, faisaient et dĂ©faisaient les « valeurs » (esthĂ©tiques et marchandes). Participaient Ă la valorisation du regard les marchands, les acheteurs, mais aussi les artistes eux-mĂȘmes, dans les clivages de leurs goĂ»ts et dĂ©goĂ»ts. Il est frappant de voir combien, en 2015, la « critique dâhumeur » sâest rĂ©duite, du moins en matiĂšre dâart. Des rĂ©serves se lisent entre les lignes, mais câest sur lâaccrochage (et par lĂ sur les commissaires dâexposition leurs responsables) quâon perçoit la valorisation ou la dĂ©faveur. Voir les travaux de Nathalie Heinich. Dans les galeries, ce qui sâoppose Ă lâadmiration, ce nâest pas la critique, câest le silence. Quâest devenu le genre de « lâĂ©reintage » ?
20Violence : oĂč lâon retrouve lâami Georges Bataille. Rien, ici, de ces pages doucereuses et fascinĂ©es que ce dernier nous offre sur Manet : la violence est lĂ , pourtant. Seulement tout se passe comme si Bataille cherchait, pour comprendre la violence, Ă jouer son jeu, au lieu que Limbour la constate, la mime, et finit par la faire voler en Ă©clats. Une mĂȘme aristocratie du goĂ»t les unit, un mĂȘme refus de « lâintellectuel », philosophe-de-papier.
4.
21Ce qui frappe enfin lâhistorien de lâart, et je mâappuie ici sur le tĂ©moignage de lâun dâentre eux, Pierre BrullĂ©4, câest le fait que Limbour est de plus en plus circonspect en face de lâart dit « abstrait ». Il souligne les clivages majeurs qui sâouvrent dĂ©sormais entre lâesthĂ©tique du cubisme, dĂ©fendu par Daniel-Henry Kahnweiler et ses amis, et lâesthĂ©tique surrĂ©aliste (confondues un temps, avec lâaccord de Picasso, dans les annĂ©es 1925 et suivantes5), mais surtout entre cubisme et abstraction. Il souligne en dĂ©cembre 1944, quelques mois aprĂšs la libĂ©ration de Paris, que lâintitulĂ© « Art abstrait » dâune exposition (aux galeries Berri-Raspail et de Berri) ne sâapplique pas Ă la majoritĂ© des Ćuvres exposĂ©es (Braque, Chirico, Ernst, de la Fresnaye, Lhote, Gleizes, Metzinger, PicassoâŠ) mais quâil est appliquĂ©
arbitrairement Ă lâart moderne de toute tendance, dit dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et condamnĂ© par les Allemands et le rĂ©gime vichyssois parce quâil est la manifestation dâune totale libertĂ© dâesprit susceptible de sâattaquer Ă dâautres esclavages que ceux des principes pĂ©rimĂ©s de la peinture traditionnaliste. (p. 73)
22La mĂȘme annĂ©e, la derniĂšre exposition de Kandinsky du vivant du peintre suscite dĂ©jĂ chez Limbour des rĂ©ticences fortes. Il jouera toujours Klee contre Kandinsky. Entre 1946 et 1949, il dĂ©veloppe ses arguments ; câest le refus dâun langage, dans lâart abstrait, qui le heurte : « nous pĂ©nĂ©trons dans lâinnommé ». Tant que « lâobjet tient bon » (et la possibilitĂ© de nommer : câest encore le cas dans le cubisme), lâesprit ne capitule pas. Non, les Cubistes nâont pas Ă©tĂ© les prĂ©curseurs de lâabstraction. « Ce nâest pas aller plus loin dans la recherche de lâobjet et le dĂ©passer, que de le nier tout simplement » (« Lâart abstrait et le dĂ©sespoir », p. 557).
23Un relevĂ© statistique sur les expositions de ces annĂ©es 1945 et suivantes nous convaincrait aisĂ©ment de la pauvretĂ© de trop de peintres, dont le nom a disparu, et dont la seule excuse est de respirer aprĂšs les annĂ©es fascistes, lesquelles valorisaient la figuration la plus niaise et la reprĂ©sentation de « valeurs » nationales et familiales. Peu Ă peu, Limbour enfourche son humeur (ou sa bicyclette), et la laisse sâemballer. Câest aussi « jouer » la galerie Kahnweiler/Louise Leiris contre la galerie Maeght et le critique Michel Seuphor. Deux expositions organisĂ©es en 1949 dans cette derniĂšre galerie suscitent un article virulent publiĂ© dans Les Temps modernes. Mondrian : « des monuments funĂ©raires ». Le carrĂ© noir de Malevitch : une entreprise « totalement destructrice, aveu dâimpuissance, arrĂȘt de mort ». Et mĂȘme « le jouet autrefois figuratif est devenu abstrait » !
24Une autre constante est de rire des suiveurs des « grands », petits abstracteurs de quinte-essence. « Nos inventeurs, mordus par le mal du siĂšcle, la hantise philosophique, enfourchent le cheval Ă©tique et don quichottesque de la quatriĂšme dimensionâŠÂ » (p. 735). La philosophie phĂ©nomĂ©nologique de Limbour, sur laquelle il conviendrait de se pencher, renvoie donc Ă celle dâHĂ©siode ou de LucrĂšce, elle qui accompagne la poussĂ©e mythologique de la naissance des formes, de lâinforme Ă la forme.
***
25Soulignons enfin la plus grande qualitĂ©, nullement paradoxale, de cette « Somme » sur la peinture : ses Ă©diteurs ont choisi de ne pas lâillustrer. Toutes ces Ă©vocations de peintres et de peintures poussent donc Ă bout notre frustration : notre « retard de plaisir » (pour parler comme Jean-Marie Schaeffer phĂ©nomĂ©nologue) est au plus haut.

