Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 16, numéro 2
titre article
Jacqueline Chénieux-Gendron

Royauté du goût

Georges Limbour, Spectateur des arts. Écrits sur la peinture 1924-1969, Paris : Le Bruit du temps, 2013, 1320 p., EAN 9782358730587 & Françoise Nicol, Georges Limbour. L’aventure critique, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Critique d’art », 2014. 356 p., EAN 9782753532731.

1Les livres dont nous parlons ici nous situent dans des lieux de pensĂ©e dont il faut d’abord expliciter la nature (mouvante), avant d’examiner leur champ de pertinence. Il serait erronĂ© de les considĂ©rer seulement comme des ouvrages d’histoire de la critique. Il est heureux qu’en matiĂšre de critique et de thĂ©orie de la critique, ces premiĂšres dĂ©cennies du xxie siĂšcle voient se reformuler – au-delĂ  d’un simple affinage – les catĂ©gorisations.


1.

2Voici surgir une Ɠuvre nouvelle, d’une dimension considĂ©rable, celle de Georges Limbour critique d’art. De lui, on connaissait quelques rĂ©cits, admirĂ©s de Michel Leiris Ă  AndrĂ© DhĂŽtel, tous d’une grande saveur1. Mais l’Ɠuvre de critique Ă©tait seulement attestĂ©e par des tĂ©moins (de moins en moins nombreux) et finalement devinĂ©e par nous. Quelques annĂ©es aprĂšs la mort de Limbour, j’avais pu moi-mĂȘme constater qu’avec les moyens techniques de l’époque, la tĂąche Ă©tait incommensurable. Elle a Ă©tĂ© cependant rĂ©alisĂ©e dĂšs les annĂ©es 1990 par Martine Colin-Picon2 et c’est sur les bases de ce travail bibliographique quasi exhaustif que l’Ɠuvre est maintenant (courageusement) Ă©ditĂ©e. ÉlaborĂ© par ce mĂȘme chercheur et Françoise Nicol, voici donc ce volume, impressionnant, signĂ© de façon posthume par G. Limbour (1900‑1970), et qui porte le simple titre Spectateur des arts : livre riche de plus de 1 300 pages, qui rĂ©unit tous les textes de critique du poĂšte G. Limbour portant sur l’art et les artistes, pourvu de quatre index et tables de rĂ©fĂ©rence, ainsi que d’une prĂ©face de Fr. Nicol Ă©clairant parfaitement l’histoire de ces Ă©crits.

3Mais voici parallĂšlement un autre livre, de Fr. Nicol seule, qui Ă©tudie la visĂ©e et la portĂ©e de ces mĂȘmes critiques.

4Or ce sont un peu comme des livres-gigognes. Car le livre de critique tient le pari d’éclairer sans l’aplanir cette Ɠuvre d’un relief Ă©tonnant. Et un troisiĂšme pourrait mĂȘme se dessiner, si l’on isolait la prĂ©face signĂ©e Bernard Vouilloux du livre d’étude de Fr. Nicol. Empilement rĂ©pĂ©titif de connaissances ? Discours sur le discours ? Pas le moins du monde. On lit en effet ici une ouverture courte et prĂ©cieuse, de type historique et pragmatique Ă  la fois, Ă  l’aventure que nous allons vivre : une poursuite des images et de l’imaginaire, et les modalitĂ©s de leur capture.

5Car cette prĂ©face ouvre finalement ces deux livres par une lumineuse histoire de la notion mĂȘme de « critique d’art », partant de sa dĂ©finition par Albert Dresdner au dĂ©but du xxe siĂšcle, qui s’articule sur plusieurs points : le constat de l’autonomie du genre (Ă©mergeant au milieu du xviiie), la description et l’interprĂ©tation singuliĂšre de l’Ɠuvre, son Ă©valuation et enfin sa visĂ©e. La notion d’écrivain-critique (Apollinaire, Breton
) Ă©volue sur le fond d’une professionnalisation de la critique exercĂ©e pour elle-mĂȘme. Soulignant ce qu’il estime ĂȘtre le « point fort » de l’orientation de Fr. Nicol, Vouilloux explicite alors la notion de « dispositif » (Lyotard, Foucault, Deleuze) qu’elle met en Ɠuvre : un texte est toujours nĂ©gociation avec les flux (de sens) ; son bon horizon d’apprĂ©hension n’est pas la poĂ©tique des genres, mais la politique des Ă©noncĂ©s et des visibilitĂ©s. La critique d’art serait ainsi un terrain d’observation privilĂ©giĂ© pour une « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des dispositifs », en ceci qu’elle superpose deux types de relations : la relation « esthĂ©tique » d’un sujet Ă  un objet, et aussi l’écriture de cette relation, « c’est-Ă -dire son encryptage (tout le contraire d’une simple transcription) dans une autre relation, qui est celle de l’auteur au lecteur, d’un destinateur Ă  un destinataire ». De lĂ  la notion d’espace tiers, sans lequel le rapport du sujet Ă  l’objet n’est pas comprĂ©hensible.

6Cette caractĂ©risation, dont l’assise est fort convaincante, reprend, en les gĂ©nĂ©ralisant Ă  partir d’autres concepts, les termes qu’emploie Fr. Nicol, laquelle parle notamment d’écriture serpentine, remontant aux Ă©critures « de fantaisie » (Le Spectateur français, de Marivaux). Toute la premiĂšre partie de son livre, sous le titre « Rendre visite Ă  des tableaux », prend la mesure, en quelque sorte, de cet espace tiers, dans ses modalitĂ©s d’émergence. Un exemple topique en est la maniĂšre dont Limbour dĂ©couvre le plafond de Braque tel qu’il a Ă©tĂ© peint au-dessus de la salle Ă©trusque du Louvre : c’est dans la marche du regardeur que les grands oiseaux de Braque affichent soudain leur envergure et leurs formes enlacĂ©es (Spectateur des arts, p. 623 sqq).

7La seconde partie (« La peinture-monde ») explicite les grandes Ă©tapes qui ont marquĂ© son regard : l’éblouissement du cubisme, dans le cercle de Kahnweiler ; le « paradigme Masson » et sa force vitaliste ; la rĂ©vĂ©lation devant un Dubuffet qui doit Ă  Limbour en 1944 la reconnaissance de Paulhan, puis, malgrĂ© leur complicitĂ©, reste soupçonneux devant la forme de ses Ă©loges.

8La troisiĂšme s’attache aux modes d’exposition de ses dĂ©couvertes. OĂč l’on retrouve, Ă©voquĂ©s d’une façon pertinente, les rĂ©cits du poĂšte Limbour, tant le mode de ces derniers semble une modalitĂ© de sa « critique d’art », ou encore : une leçon explicitĂ©e Ă  des regardeurs dĂ©butants. On ne peut enfin s’empĂȘcher d’admirer la façon dont, dans ce livre, sont insĂ©rĂ©s, aux articulations des chapitres, trois courts textes narratifs de G. Limbour, qui servent de tremplins Ă  l’argumentation de Fr. Nicol sur son plan majeur : dĂ©crypter les conditions d’une Ă©pistĂ©mologie du regard.

9Ainsi, ce que le livre de Fr. Nicol apporte, Ă  cĂŽtĂ© des linĂ©aments que je viens d’évoquer, c’est donc un ensemble argumentĂ© d’analyses tantĂŽt historiques, tantĂŽt Ă©pistĂ©mologiques ou esthĂ©tiques, qui nous font traverser le xxe siĂšcle de part en part, en mettant en Ă©vidence les effets d’échos entre les arts. J’admire ces rapprochements suggestifs, qui Ă  tout moment nous ramĂšnent d’un art Ă  un autre, pour finir par tisser une prĂ©sence. On ne perd pas le sens de l’histoire, mais on vit dans la diffraction constante d’une pensĂ©e.


2.

10On a compris que Limbour ne nous propose pas une histoire de l’art, si subjective qu’elle puisse ĂȘtre, mais le tĂ©moignage d’un regard aigu portĂ© sur l’art, lequel de 1922 Ă  1970, connaĂźt une mutation fascinante – tĂ©moignage faussement naĂŻf, riche d’une observation exceptionnellement fine, dont la puissance poĂ©tique se ramifie dans tous les acquis des savoirs.

11Il y a une complicitĂ© d’écriture entre Limbour et quelqu’un qui se dĂ©finissait comme « vaporisateur de la pensĂ©e », je veux dire Aragon. Ils se sont d’ailleurs fort bien compris l’un l’autre3. Mais ce que le souffle de Limbour projette, ce sont des semences, non pas des idĂ©es abstraites. Je l’écris sans rire. Sa joie semble en effet celle de nous faire penser, et de penser-avec. Le petit personnage qui soufflait sur une fleur de pissenlit sur la premiĂšre page des dictionnaires Larousse, cet autre petit personnage qui montre les quatre points cardinaux sur les cartes anciennes, ce sont ses dieux-lares Ă  lui : Ă©cartĂšlement, Ă©blouissement, peut-ĂȘtre, mais surtout promesse de racines (ou de promenades avisĂ©es).

12L’étonnant y cĂŽtoie le loufoque, et l’on trouve ici Ă  toutes les pages et cĂŽte Ă  cĂŽte la cruautĂ© ordinaire des gens, comme le goĂ»t de vivre et de rire. Le pouvoir de Limbour : celui d’un Dieu nu, lĂ©gĂšrement ivre, capable de nous faire repĂ©rer le fantastique – ancrĂ© dans son Ă©criture mĂȘme, elle qui diffracte la sensation en des tableautins fabuleux. Ainsi (p. 412 de son livre posthume) les godillots de Van Gogh « frĂšres de corbeaux hivernaux, mais plus ternes, dĂ©chirĂ©s », nous placent en mĂȘme temps, avec la violence de la mĂ©taphore (signifiants de dĂ©marcation, souligne utilement Guy Rosolato), dans deux toiles du peintre. Et si Limbour ajoute : « c’est la misĂšre traĂźnĂ©e et le bon espoir de la libertĂ©, la terre des campagnes, tout un paysage gondolĂ©, mamelonné », nous voici apaisĂ©s par le temps de l’errance, avant d’ĂȘtre sommĂ©s par le devoir-ĂȘtre du peintre : [les godillots, c’est aussi] « tout un panorama de vallons et de collines Ă  reconstruire, Ă  ordonner ». Le Spectateur se dĂ©voile alors soudain, entre en scĂšne, et dĂ©livre son jugement :

Les godillots c’était une sorte de portrait que Van Gogh faisait de lui
 Plus tard il peindrait plusieurs fois son visage
mais il commençait, maintenant qu’il Ă©tait encore plongĂ© dans la nuit et penchĂ© vers la terre, il commençait par le bas, par les pieds ; de mĂȘme que pour les plantes, il n’en Ă©tait qu’aux tubercules.

13Limbour aime jouer de la figure de la personnification. L’objet chez Bazaine (p. 786) «  rĂ©pudie les formes particuliĂšres de l’objet vaniteux, sa prĂ©tention Ă  chanter en solo, son arrogance sĂ©paratiste de tĂ©nor. »

14Mais c’est surtout la «matiĂšre » qui fascine Limbour, la matiĂšre-peinture comme la matiĂšre tout court, ou la chair tout court. La violence de l’ĂȘtre-lĂ . La peinture de Raoul Ubac ? « Le silence du songe et des os dans la chair » (p. 737). Ou encore, chez le mĂȘme peintre, le silence de l’ardoise :

Ubac aime l’ardoise. Il est un homme du Nord, de la forĂȘt des Ardennes, mais de celle de Shakespeare. Le schiste vit avec la terre, les racines, les troncs, et les regards gris-bleu des jeunes filles [
] l’ardoise, comme elle sait se taire ! (p. 738)

[
] Car l’ardoise (et l’on sait bien que toutes les couleurs du prisme mĂ©langĂ©es donnent le schiste, et sur ce secret il faudrait longuement mĂ©diter
), l’ardoise, mĂ©lancolique et mate, est comme un Ɠil aveuglĂ© par les songes (Ɠil exemplaire oĂč pourtant tant de tendres yeux humains vont chercher leur substance), mais Ubac lui donne un regard. [
] À trop regarder certaines Ɠuvres d’Ubac, schistes incisĂ©s, tableau Ă  Ă©clats et poudre de schiste, nous courrions ce danger de ne plus vouloir aimer qu’une femme aux yeux d’ardoise. (p. 739)

15On se rappelle les pages de Gracq sur l’ardoise ou le tuffeau, car Gracq Ă©tait un autre violent. Chez Limbour, on trouve encore des pages fascinĂ©es sur le sable chez Masson (« la matiĂšre la plus altĂ©rĂ©e et la plus apte Ă  recevoir la couleur du sang », « champs de carnage », « dĂ©serts oĂč un cadavre de poisson ou d’oiseau Ă©clatant de sa sauvage beautĂ© excite les sens comme une oasis de sang », p. 44-45). À l’origine de l’admiration pour Dubuffet, de mĂȘme, il y a sa MatiĂšre (avec une majuscule). Et il est remarquable de constater qu’en liminaire du volume de Limbour, ses Ă©ditrices ont choisi de placer le texte sur Dubuffet de 1953 qui se termine par une sorte de gigantomachie de la MatiĂšre, dont l’apologie chez le peintre prouve, Ă  la fois, que la danse du pinceau soulĂšve une pĂąte insoumise, et que le regard sur la peinture est lui-mĂȘme action. Une phĂ©nomĂ©nologie de notre regard accompagne l’examen de l’acte du peintre.

16Ce que pour ma part j’apprĂ©cie encore dans l’écriture de Limbour, ce sont les petites lucarnes qu’il ouvre soudain dans ses pages, et oĂč brillent, en kalĂ©idoscope, des histoires inattendues, fantastiques. Voici, dans une page sur MirĂł (peintre trĂšs apprĂ©ciĂ© par lui, on s’en doute), la fable du noir de l’Enfer (fable : Ă©videmment il nous faut penser Ă  ce que nous avons lu sous la plume de Vincent Descombes, qui a si bien diffractĂ© l’idĂ©e de fable) : « Ce noir-lĂ  n’est pas de ce monde ; il faut descendre, par le rĂȘve, dans un coin de l’enfer ou une forge de titan pour le trouver ». Nulle angoisse, d’ailleurs : « l’enfer a ses charmes » ( !) Il n’empĂȘche : « quelle odeur de fumĂ©e » (p. 75). Voici, ailleurs, « le sang noir » de Daumier, lui qui a Ă©crasĂ© de son pouce des figurines modelĂ©es par le mĂ©pris, « ĂȘtres simiesques », tout juste bons Ă  siĂ©ger dans quelque Parlement, « bustes Ă  leur taille, hauts comme un pot de confiture » (p. 127).


3.

17Cette mĂ©chancetĂ© a un ancĂȘtre : l’esprit de la revue Documents, ou du Grand jeu, et leur mĂ©pris pour l’intellect pris pour seul objectif, ou pour la philosophie quand elle se gargarise de mots vides.

18DĂšs lors, ce qui est portĂ© au plus haut, c’est quelque chose comme « la royautĂ© du goĂ»t ». C’est en effet une royautĂ© violente sur le « je » qu’exerce le goĂ»t – des cinq sens le plus « archaĂŻque » sans doute aucun.

19Royauté : balayant les on-dit, G. Limbour en appelle Ă  son goĂ»t propre, s’y soumet, et nous y soumet. Pendant une partie du xxe siĂšcle, le critique, certains critiques en effet, faisaient et dĂ©faisaient les « valeurs » (esthĂ©tiques et marchandes). Participaient Ă  la valorisation du regard les marchands, les acheteurs, mais aussi les artistes eux-mĂȘmes, dans les clivages de leurs goĂ»ts et dĂ©goĂ»ts. Il est frappant de voir combien, en 2015, la « critique d’humeur » s’est rĂ©duite, du moins en matiĂšre d’art. Des rĂ©serves se lisent entre les lignes, mais c’est sur l’accrochage (et par lĂ  sur les commissaires d’exposition leurs responsables) qu’on perçoit la valorisation ou la dĂ©faveur. Voir les travaux de Nathalie Heinich. Dans les galeries, ce qui s’oppose Ă  l’admiration, ce n’est pas la critique, c’est le silence. Qu’est devenu le genre de « l’éreintage » ?

20Violence : oĂč l’on retrouve l’ami Georges Bataille. Rien, ici, de ces pages doucereuses et fascinĂ©es que ce dernier nous offre sur Manet : la violence est lĂ , pourtant. Seulement tout se passe comme si Bataille cherchait, pour comprendre la violence, Ă  jouer son jeu, au lieu que Limbour la constate, la mime, et finit par la faire voler en Ă©clats. Une mĂȘme aristocratie du goĂ»t les unit, un mĂȘme refus de « l’intellectuel », philosophe-de-papier.


4.

21Ce qui frappe enfin l’historien de l’art, et je m’appuie ici sur le tĂ©moignage de l’un d’entre eux, Pierre BrullĂ©4, c’est le fait que Limbour est de plus en plus circonspect en face de l’art dit « abstrait ». Il souligne les clivages majeurs qui s’ouvrent dĂ©sormais entre l’esthĂ©tique du cubisme, dĂ©fendu par Daniel-Henry Kahnweiler et ses amis, et l’esthĂ©tique surrĂ©aliste (confondues un temps, avec l’accord de Picasso, dans les annĂ©es 1925 et suivantes5), mais surtout entre cubisme et abstraction. Il souligne en dĂ©cembre 1944, quelques mois aprĂšs la libĂ©ration de Paris, que l’intitulĂ© « Art abstrait » d’une exposition (aux galeries Berri-Raspail et de Berri) ne s’applique pas Ă  la majoritĂ© des Ɠuvres exposĂ©es (Braque, Chirico, Ernst, de la Fresnaye, Lhote, Gleizes, Metzinger, Picasso
) mais qu’il est appliquĂ©

arbitrairement Ă  l’art moderne de toute tendance, dit dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© et condamnĂ© par les Allemands et le rĂ©gime vichyssois parce qu’il est la manifestation d’une totale libertĂ© d’esprit susceptible de s’attaquer Ă  d’autres esclavages que ceux des principes pĂ©rimĂ©s de la peinture traditionnaliste. (p. 73)

22La mĂȘme annĂ©e, la derniĂšre exposition de Kandinsky du vivant du peintre suscite dĂ©jĂ  chez Limbour des rĂ©ticences fortes. Il jouera toujours Klee contre Kandinsky. Entre 1946 et 1949, il dĂ©veloppe ses arguments ; c’est le refus d’un langage, dans l’art abstrait, qui le heurte : « nous pĂ©nĂ©trons dans l’innommé ». Tant que « l’objet tient bon » (et la possibilitĂ© de nommer : c’est encore le cas dans le cubisme), l’esprit ne capitule pas. Non, les Cubistes n’ont pas Ă©tĂ© les prĂ©curseurs de l’abstraction. « Ce n’est pas aller plus loin dans la recherche de l’objet et le dĂ©passer, que de le nier tout simplement » (« L’art abstrait et le dĂ©sespoir », p. 557).

23Un relevĂ© statistique sur les expositions de ces annĂ©es 1945 et suivantes nous convaincrait aisĂ©ment de la pauvretĂ© de trop de peintres, dont le nom a disparu, et dont la seule excuse est de respirer aprĂšs les annĂ©es fascistes, lesquelles valorisaient la figuration la plus niaise et la reprĂ©sentation de « valeurs » nationales et familiales. Peu Ă  peu, Limbour enfourche son humeur (ou sa bicyclette), et la laisse s’emballer. C’est aussi « jouer » la galerie Kahnweiler/Louise Leiris contre la galerie Maeght et le critique Michel Seuphor. Deux expositions organisĂ©es en 1949 dans cette derniĂšre galerie suscitent un article virulent publiĂ© dans Les Temps modernes. Mondrian : « des monuments funĂ©raires ». Le carrĂ© noir de Malevitch : une entreprise « totalement destructrice, aveu d’impuissance, arrĂȘt de mort ». Et mĂȘme « le jouet autrefois figuratif est devenu abstrait » !

24Une autre constante est de rire des suiveurs des « grands », petits abstracteurs de quinte-essence. « Nos inventeurs, mordus par le mal du siĂšcle, la hantise philosophique, enfourchent le cheval Ă©tique et don quichottesque de la quatriĂšme dimension  » (p. 735). La philosophie phĂ©nomĂ©nologique de Limbour, sur laquelle il conviendrait de se pencher, renvoie donc Ă  celle d’HĂ©siode ou de LucrĂšce, elle qui accompagne la poussĂ©e mythologique de la naissance des formes, de l’informe Ă  la forme.


***

25Soulignons enfin la plus grande qualitĂ©, nullement paradoxale, de cette « Somme » sur la peinture : ses Ă©diteurs ont choisi de ne pas l’illustrer. Toutes ces Ă©vocations de peintres et de peintures poussent donc Ă  bout notre frustration : notre « retard de plaisir » (pour parler comme Jean-Marie Schaeffer phĂ©nomĂ©nologue) est au plus haut.