Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 16, numéro 3
Sylvie Patron

Ce qui lui revient

Textuel, n° 69, décembre 2012 :« Retour à Bakhtine ? Essais de lectures bakhtiniennes », sous la direction de Marc Hersant & Chantal Liaroutzos, 230 p., EAN 9782744201820.

1Le volume prĂ©sentĂ© par Marc Hersant et Chantal Liaroutzos constitue les actes du colloque qui s’est tenu sous le mĂȘme titre Ă  l’UniversitĂ© Paris-Diderot les 22 et 23 octobre 2010, dans le cadre du programme de recherche HERMÈS (Histoire et thĂ©ories de l’interprĂ©tation), dirigĂ© par Françoise Lavocat. Ne nous trompons pas sur le sens du titre : il ne s’agit pas d’un retour Ă  ce qui serait la « vraie pensĂ©e » de Bakhtine, envisagĂ©e en elle-mĂȘme et pour elle-mĂȘme, et replacĂ©e dans son ou ses contextes scientifiques initiaux1. Le retour envisagĂ© par les organisateurs du colloque concerne plutĂŽt l’usage que l’on peut et mĂȘme, selon eux, que l’on doit faire de la pensĂ©e de Bakhtine, de maniĂšre rĂ©flĂ©chie et critique, dans le champ des Ă©tudes littĂ©raires actuelles2. Les participants au colloque et contributeurs du volume ne sont pas des « bakhtinologues », mais plutĂŽt des « bakhtinophiles » et des spĂ©cialistes reconnus dans leur domaine. Les « lectures bakhtiniennes » qu’ils proposent ne sont pas des lectures de Bakhtine, mais des lectures avec (ou Ă©ventuellement contre) Bakhtine, adossĂ©es aux thĂ©ories et aux concepts de Bakhtine.

Un retour, & quelques omissions

2Hasard du calendrier Ă©ditorial : entre la tenue du colloque et la publication des actes est paru un ouvrage peut-ĂȘtre important et Ă  coup sĂ»r problĂ©matique : Bakhtine dĂ©masquĂ©. Histoire d’un menteur, d’une escroquerie et d’un dĂ©lire collectif de Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota (parution : juillet 2011). Sur ce livre, tout a Ă©tĂ© dit3. Je me permets d’ajouter simplement qu’à mon avis, ce livre vaut davantage pour la premiĂšre partie, intitulĂ©e « ÉlĂ©ments d’histoire du bakhtinisme », que pour la deuxiĂšme, qui propose une analyse comparative des ouvrages de Bakhtine, Volochinov et Medvedev, et pour les conclusions gĂ©nĂ©rales, trĂšs polĂ©miques. Je les rĂ©sume en deux mots : l’affaire des « textes disputĂ©s » est dĂ©finitivement close, Bakhtine n’a pris aucune part Ă  la rĂ©daction des ouvrages signĂ©s Volochinov et Medvedev4 ; la premiĂšre version du DostoĂŻevski de Bakhtine, en revanche, est due en grande partie Ă  Volochinov ; les emprunts non signalĂ©s aux ouvrages de Volochinov et Medvedev qu’on trouve dans les Ă©crits tardifs de Bakhtine doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des manifestations de plagiat. Dans la premiĂšre partie de leur ouvrage, Bronckart et Bota, dans la veine des Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, offrent un panorama des incohĂ©rences, inexactitudes, inventions gratuites, interprĂ©tations fallacieuses, etc. des traducteurs, prĂ©faciers et commentateurs de Bakhtine, dĂ©fenseurs de la thĂšse de l’« omni-paternitĂ© bakhtinienne », qui attribue Ă  Bakhtine les principaux ouvrages de Volochinov et Medvedev. Bronckart et Bota s’attardent en particulier sur le livre de Tzvetan Todorov, MikhaĂŻl Bakhtine. Le Principe dialogique, publiĂ© en 1981, qu’ils qualifient de « monstrueux “montage” » (le terme « montage » est de Todorov lui-mĂȘme). Quoi qu’on pense du ton employĂ© par les deux auteurs, il est clair que cette partie ne peut pas laisser indiffĂ©rents ceux qui se prĂ©occupent, dans le champ des sciences humaines et en particulier des sciences de la littĂ©rature, du problĂšme du rapport Ă  la vĂ©ritĂ© et Ă  la non-contradiction, ainsi que du mode d’argumentation.

3Dans l’introduction de Retour à Bakhtine ?, M. Hersant et Ch. Liaroutzos prennent acte de la publication de l’ouvrage de Bronckart et Bota :

Depuis un an environ, et sous le coup de la publication d’un livre coup de poing de Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota, les polĂ©miques s’enchaĂźnent autour de la question de la responsabilitĂ© effective de Bakhtine, non seulement en ce qui concerne l’écriture des textes signĂ©s Medvedev et Volochinov, mais mĂȘme relativement Ă  des ouvrages qu’il a lui-mĂȘme signĂ©s. [
] chacun a dĂ» se situer par rapport Ă  des thĂšses qui, si elles s’avĂ©raient totalement justifiĂ©es, rendraient Ă©videmment problĂ©matique l’existence mĂȘme d’un livre comme celui-ci. (p. 15)5

4Ils se dĂ©clarent d’emblĂ©e insuffisamment convaincus par les arguments de Bronckart et Bota. Leur exposĂ© se limite aux arguments tirĂ©s de l’analyse comparative des Ă©crits de jeunesse de Bakhtine et des ouvrages signĂ©s Volochinov et Medvedev6. Il Ă©voque notamment la question de la compatibilitĂ© des cadres thĂ©oriques de rĂ©fĂ©rence, phĂ©nomĂ©nologie d’inspiration religieuse d’un cĂŽtĂ©, marxisme de l’autre (question qui enveloppe celle de la profondeur ou de la teneur du marxisme des « textes disputĂ©s », notamment celui de Volochinov7). M. Hersant et Ch. Liaroutzos pointent aussi le manque d’arguments des auteurs de Bakhtine dĂ©masquĂ© concernant l’essai « Du discours romanesque » et l’ouvrage sur Rabelais, qui sont laissĂ©s en marge de la dĂ©monstration.

5L’introduction de Retour Ă  Bakhtine ? montre Ă©galement le peu d’impact que la lecture de l’ouvrage de Bronckart et Bota a eu sur les convictions et les habitudes de pensĂ©e et d’écriture des Ă©diteurs du volume. On peut relever une modalisation : « La pensĂ©e de Bakhtine (et des principaux membres de ce que l’on a pu appeler, Ă  tort ou Ă  raison, son “cercle”) [
] » (p. 9). Elle est rĂ©utilisĂ©e Ă  la page suivante : « On peut, Ă  un tout autre niveau, ĂȘtre gĂȘnĂ© par le caractĂšre brutalement dogmatique de certains des textes qui lui ont Ă©tĂ©, Ă  tort ou Ă  raison, attribuĂ©s [
] » (p. 10). On peut mentionner aussi cette explication, plus Ă©laborĂ©e, concernant la façon de concevoir les limites du corpus bakhtinien :

[
] si la tendance rĂ©cente semble de rendre dĂ©cidĂ©ment Ă  Volochinov et Ă  Medvedev des textes qu’ils ont assumĂ©s, on ne s’est jamais interdit ici de se rĂ©fĂ©rer Ă  leurs Ɠuvres et de les faire entrer dans le dialogue qui nous intĂ©resse entre ce qui s’accroche pour nous au nom de Bakhtine et les problĂšmes de la critique actuelle. (p. 10)

6Pour le reste, une phrase comme celle qui Ă©voque l’opposition de Bakhtine « à la critique dite “formelle” » mais aussi « à la linguistique saussurienne ou au freudisme » (p. 9), une expression comme « ses “doubles” et amis Volochinov et Medvedev » (p. 10), une citation comme celle de la fin de Marxisme et philosophie du langage « dans la traduction qu’en donne Todorov » (p. 11), ou encore la mention faite en passant de la « spiritualitĂ© discrĂšte » de Bakhtine (p. 12) peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es au mieux comme des oublis (venant de l’exposĂ© introductif du colloque), au pire comme des provocations gratuites. On trouve Ă©galement dans la contribution de Ch. Liaroutzos, « Le chronotope et l’écriture de l’histoire », cette note manifestement oubliĂ©e :

Il faut donc se rĂ©fĂ©rer Ă  l’ensemble de son Ɠuvre, ce que fait T. Todorov dans Le Principe dialogique en proposant une analyse Ă©clairante de la notion de genre chez Bakhtine. Étudiant l’évolution du concept depuis le livre signĂ© Medvedev [
], il montre que cette notion [etc.]. (p. 45, n. 16)

7La bibliographie sĂ©lective disposĂ©e en fin de volume appelle Ă©galement quelques remarques. La premiĂšre concerne sa prĂ©sentation, qui illustre assez bien le refus exprimĂ© dans l’introduction de prĂ©senter le volume sous un jour radicalement diffĂ©rent du projet initial (« [
] nous n’avons pas Ă©tĂ© suffisamment convaincus par les arguments de ces deux auteurs pour renoncer Ă  la publication de cet ensemble, ou mĂȘme pour le prĂ©senter sous un jour radicalement diffĂ©rent de ce que nous avions prĂ©vu initialement », p. 15). Trois rubriques : 1. les « [Ɠ]uvres de M. Bakhtine » ; 2. les « [Ă©]crits attribuĂ©s Ă  Bakhtine » (La MĂ©thode formelle en littĂ©rature et Marxisme et philosophie du langage, prĂ©cĂ©dĂ©s du nom de leurs signataires respectifs, Pavel Medvedev et Valentin N. Volochinov) ; 3. les « [o]uvrages et articles critiques » citĂ©s par les contributeurs du volume et qui rĂ©fĂšrent explicitement Ă  Bakhtine. À titre de comparaison, dans les « Notes des auteurs » placĂ©es au dĂ©but de leur ouvrage, Bronckart et Bota distinguent : 1. les « [t]extes signĂ©s de Bakhtine (ou entretiens) » ; 2. le « [t]exte signĂ© de Medvedev » (La MĂ©thode formelle en littĂ©rature) ; 3. les « [t]extes signĂ©s de Volochinov » (dont Marxisme et philosophie du langage). Autrement dit, si la bibliographie de Bronckart et Bota met l’accent sur la signature et fait le choix de rendre Ă  Volochinov et Medvedev les textes qu’ils ont assumĂ©s, celle de Hersant et Liaroutzos met l’accent sur l’attribution, sans tenir compte du fait qu’il pourrait s’agir d’une attribution fallacieuse (voir plus haut la modalisation « à tort ou Ă  raison »). Cette bibliographie renvoie en tout cas Ă  un Ă©tat passĂ© de la reprĂ©sentation du corpus bakhtinien8, contestĂ© dans l’ouvrage de Bronckart et Bota, et peut dĂšs lors ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme une contestation de la contestation, qui paraĂźt Ă  nouveau gratuite. On peut remarquer Ă©galement que cette bibliographie mentionne, outre la nouvelle traduction de Marxisme et philosophie du langage par Patrick SĂ©riot et Inna Tylkowski-Ageeva, qui fait aujourd’hui autoritĂ©, la traduction de Marina Yaguello parue aux Éditions de Minuit en 1977, sous le nom de M. Bakhtine avec entre parenthĂšses V. N. Volochinov. Il ne faut pas en chercher bien loin la raison : c’est cette traduction qui est citĂ©e dans la contribution de MichĂšle Bokobza Kahan, « Pour une lecture bakhtinienne du tĂ©moignage religieux » (voir p. 138 et n. 3, p. 139 et n. 7). On peut nĂ©anmoins se demander s’il n’aurait pas Ă©tĂ© plus simple et surtout plus fondĂ© scientifiquement de suggĂ©rer Ă  M. Bokobza Kahan de modifier ses citations et ses rĂ©fĂ©rences.

8J’en viens aux contributions elles-mĂȘmes, dans lesquelles on trouve peu d’indices de ce que l’ouvrage de Bronckart et Bota ait fait l’objet d’une lecture attentive. La contribution de Pascal Debailly, « Rire carnavalesque et rire satirique », contient une note curieuse faisant suite Ă  l’affirmation que le rire carnavalesque est pour Bakhtine synonyme de « liberté » et d’« égalité » : « J.‑P. Bronckart et C. Bota remettent quant Ă  eux radicalement en cause les thĂ©ories bakhtiniennes [suivent les rĂ©fĂ©rences de l’ouvrage]. Voir l’introduction du prĂ©sent volume » (p. 64, n. 68). La contribution de Julien Piat, « L’intonation, une catĂ©gorie pour la thĂ©orie narrative ? », fait s’entremĂȘler les rĂ©fĂ©rences aux ouvrages de Bakhtine et de Volochinov (orthographiĂ© Voloshinov, contrairement au reste du volume) et utilise deux fois l’expression « cercle de Bakhtine », mais fait suivre la deuxiĂšme occurrence d’une note qui renvoie Ă©galement Ă  l’introduction du volume (« Voir sur cette notion les prĂ©cautions prises dans l’introduction de ce collectif », p. 224, n. 35). Il paraĂźt difficile de dire si ces notes sont dues aux contributeurs eux-mĂȘmes ou si elles ont Ă©tĂ© ajoutĂ©es par les Ă©diteurs du volume. Les autres contributions reflĂštent surtout une mĂ©connaissance du livre de Bronckart et Bota. J’en veux pour preuve l’usage sans modalisation ni note de l’expression « cercle de Bakhtine » (voir Emmanuel Zwenger, « Photographie documentaire et dialogisme : l’apport d’AndrĂ© RouillĂ© et de Gilles Saussier », p. 207), l’évocation sur le mode de l’évidence de la paternitĂ© de Bakhtine sur les « textes disputĂ©s » ou l’emploi de formulations renvoyant Ă  l’unitĂ© de l’Ɠuvre bakhtinienne (voir P. Debailly, art. cit., p. 55, M. Bokobza Kahan, art. cit., p. 138, Jean-Paul Sermain, « Dialogisme et enseignement de la littĂ©rature », p. 173, J. Piat, art. cit., p. 215, p. 216‑217), les rĂ©fĂ©rences massives au MikhaĂŻl Bakhtine de T. Todorov (voir Ch. Liaroutzos, art. cit., p. 39, p. 42, p. 45 et n. 16, Ute Heidmann, « (Re)lire les contes de Perrault Ă  la lumiĂšre du principe dialogique », p. 102, p. 110, J. Piat, art. cit., p. 215, p. 217). Certains passages de l’article de Pierre Chartier concernant les rapports de Bakhtine avec les autoritĂ©s scientifiques et politiques de son temps paraissent quelque peu naĂŻfs eu Ă©gard aux informations contenues dans (et parfois simplement vulgarisĂ©es par) l’ouvrage de Bronckart et Bota9 (voir Pierre Chartier, « Bakhtine et les deux cultures », p. 147, p. 148-149, p. 149, p. 153).

9Au total, M. Hersant et Ch. Liaroutzos ne semblent pas avoir pris la mesure des effets, directs ou indirects, de la publication de l’ouvrage de Bronckart et Bota sur leur propre entreprise. J’ai dĂ©jĂ  mentionnĂ© l’effet de passĂ©isation (on ne peut plus employer l’expression « cercle de Bakhtine » comme on le faisait auparavant, on ne peut plus citer le nom de Bakhtine avec entre parenthĂšses V. N. Volochinov, etc.). Les effets indirects se font sentir dĂšs le titre : aprĂšs Bakhtine dĂ©masquĂ©, un Retour Ă  Bakhtine, qui plus est prĂ©sentĂ© sur le mode interrogatif, sonne forcĂ©ment comme une rĂ©ponse Ă  l’ouvrage de Bronckart et Bota. Ce caractĂšre de rĂ©ponse aurait dĂ» ĂȘtre plus assumé : M. Hersant et Ch. Liaroutzos auraient dĂ» demander aux contributeurs du volume de lire l’ouvrage de Bronckart et Bota avant de rendre leurs textes dĂ©finitifs ; ils auraient dĂ» eux-mĂȘmes se contraindre Ă  un travail Ă©ditorial plus important (entre prĂ©senter le volume quasiment Ă  l’identique et le prĂ©senter sous un jour radicalement diffĂ©rent du projet initial, il y avait sans doute des possibilitĂ©s intermĂ©diaires). D’autres aspects du volume auraient pu en bĂ©nĂ©ficier : ainsi des renvois entre les contributions, qui manquent Ă  certains endroits (voir Ch. Liaroutzos, art. cit., p. 39-40, et Jan Herman, « Le chronotope du tombeau et l’émergence du roman en prose : le cas du Lancelot-Graal » ; voir Brice Tabeling, « Langue familiĂšre et langue populaire dans L’ƒuvre de François Rabelais [
] », p. 88, 89, et P. Debailly, art. cit. ; voir M. Hersant, « Soliloque et dialogisme dans les Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R*** de CrĂ©billon fils », p. 129, et Dominique Massonnaud, « Balzac et les mĂ©salliances bakhtiniennes : saisies de Vautrin » ; ou encore entre HĂ©lĂšne Merlin-Kajman, « Oublier le carnavalesque ? », et Leila Sayeg-Chevalley, « Bakhtine avec Sade : pour une lecture carnavalesque du roman sadien »). Je voudrais cependant insister sur le fait que toutes les critiques qui viennent d’ĂȘtre formulĂ©es concernent des expressions, des notions, des rĂ©fĂ©rences, etc. dont l’utilitĂ© en gĂ©nĂ©ral ne dĂ©passe pas la rhĂ©torique d’exposition (une exception serait peut-ĂȘtre la contribution de P. Chartier).

Un retour Ă  Bakhtine lecteur

10Sur un autre plan, Retour Ă  Bakhtine ? Essais de lectures bakhtiniennes peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une belle et forte rĂ©ponse, peut-ĂȘtre la meilleure rĂ©ponse qui soit Ă  l’ouvrage de J.‑P. Bronckart et C. Bota. Tout d’abord, par la volontĂ© initiale rappelĂ©e dans l’introduction de

faire de Bakhtine l’interlocuteur involontaire, et si l’on veut Ă  moitiĂ© fictif, puisque constituĂ© des traces de sa lecture dans des esprits trĂšs diffĂ©rents, des questions que nous nous posons en matiĂšre d’études littĂ©raires (p. 11).

11Autrement dit, il s’agit moins de Bakhtine, l’auteur au sens biographique ou sociologique, celui dont J.‑P. Bronckart et C. Bota prĂ©tendent avoir dĂ©voilĂ© les mensonges et les malhonnĂȘtetĂ©s, celui Ă  propos de qui nous ne connaĂźtrons probablement jamais la vĂ©ritĂ©, que de « Bakhtine », quelque chose comme l’application au cas bakhtinien de l’« auteur implicite » de Wayne Booth, « à moitiĂ© fictif », Ă©crivent M. Hersant et Ch. Liaroutzos, mais aussi divers, complexe, ambivalent, voire contradictoire. Une des contributions qui rend le mieux compte de ces ambivalences ou contradictions est celle d’H. Merlin-Kajman, « Oublier le carnavalesque ? » (voir par exemple p. 76-77). D’autre part, J.‑P. Bronckart et C. Bota ne s’intĂ©ressent Ă  Bakhtine qu’à partir du problĂšme de l’attribution des « textes disputĂ©s ». Or, comme l’écrivent M. Hersant et Ch. Liaroutzos,

une des caractĂ©ristiques les plus remarquables des textes signĂ©s Bakhtine, qu’on ne retrouve ni chez Medvedev ni chez Volochinov, est une extrĂȘme sensibilitĂ© Ă  l’écriture littĂ©raire dans sa dimension concrĂšte, une capacitĂ© non moins Ă©tonnante Ă  rendre compte de textes prĂ©cis Ă  partir d’éclairages thĂ©oriques trĂšs larges, et une ambition historique dans l’approche de la littĂ©rature totalement absente chez ses deux contemporains. J.‑P. Bronckart et C. Bota, que seules les questions philosophiques et politiques intĂ©ressent nĂ©gligent complĂštement cet aspect et semblent ne mĂȘme pas voir en Bakhtine l’exceptionnel lecteur qu’il fut de toute Ă©vidence. (p. 16)10

12L’ouvrage dirigĂ© par M. Hersant et Ch. Liaroutzos vient Ă  la fois souligner et combler cette lacune du livre de J.‑P. Bronckart et C. Bota : en mettant l’accent sur « Bakhtine lecteur », de DostoĂŻevski notamment (voir Ă  nouveau l’« Introduction », p. 11‑12, et M. Hersant, art. cit., p. 129), et surtout en multipliant les « lectures bakhtiniennes » de textes prĂ©cis, littĂ©raires ou non. Un autre Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse au livre de J.‑P. Bronckart et C. Bota, directement corrĂ©lĂ© au prĂ©cĂ©dent, est l’importance accordĂ©e aux thĂ©ories et aux concepts issus du Rabelais de Bakhtine, ainsi que de l’étude qui peut lui ĂȘtre associĂ©e, « Formes du temps et du chronotope dans le roman », dans EsthĂ©tique et thĂ©orie du roman (voir J. Herman, art. cit., Anne Paupert, « Bakhtine, adjuvant ou donateur ? », Ch. Liaroutzos, P. Debailly, H. Merlin-Kajman, B. Tabeling, P. Chartier, L. Sayeg-Chevalley, D. Massonnaud, art. cit.)11. Je rappelle que ces ouvrages font partie de ceux qui sont laissĂ©s en marge de la dĂ©monstration de Bakhtine dĂ©masquĂ©.

13Parmi les « lectures bakhtiniennes » les plus convaincantes en tant que telles, on peut mentionner, celle de J. Herman : « Le chronotope du tombeau et l’émergence du roman en prose : le cas du Lancelot-Graal » (p. 21-31). Partant d’un fragment de l’Apocalypse de Paul, J. Herman Ă©tudie les rĂ©apparitions d’un topos, qui est aussi un chronotope au sens de Bakhtine, c’est-Ă -dire premiĂšrement, une « mĂ©taphore », deuxiĂšmement, qui exprime « la corrĂ©lation essentielle des rapports spatio-temporels, telle qu’elle a Ă©tĂ© assimilĂ©e par la littĂ©rature » et, troisiĂšmement, « qui a une importance capitale pour les genres » (Bakhtine, citĂ© par J. Herman, p. 21 ; je rectifie lĂ©gĂšrement la derniĂšre citation). Le chronotope du tombeau (au sens large), liĂ© au thĂšme de la mise au tombeau d’un livre divin, est abondamment exploitĂ© dans les premiers romans en prose du dĂ©but du xiiie siĂšcle. J. Herman montre de façon trĂšs convaincante qu’à travers ce chronotope se rĂ©vĂšle pleinement la volontĂ© de lĂ©gitimation du roman naissant, le roman Ă  la fois se donnant Ă  une origine divine et affirmant sa spĂ©cificitĂ© par rapport Ă  un autre genre, solidement Ă©tabli, Ă  savoir le discours religieux.

14Dans « Le chronotope et l’écriture de l’histoire » (p. 39-51), Ch. Liaroutzos s’élĂšve contre une certaine tendance Ă  rĂ©duire le chronotope Ă  son aspect thĂ©matique et propose pour sa part une lecture chronotopique formelle (ou disons poĂ©tologique) de textes ressortissant Ă  « l’écriture de l’histoire » : deux guides ou instruments de voyage, la Guide des chemins de France de Charles Estienne (1553) et la Methodus Apodemica de Theodor Zwinger (1594), un rĂ©cit de voyage Ă  proprement parler, le Voyage d’Italie et de GrĂšce de Nicola Mirabal (1698), une chronique d’histoire urbaine, les Recherches et Antiquitez de la Ville et UniversitĂ© de Caen de Charles de Bourgueville (1588). Cette lecture vise Ă  montrer comment un chronotope dĂ©jĂ  constituĂ© dans le monde rĂ©el de rĂ©fĂ©rence (le chronotope du voyage, celui de la ville) est pris en charge, dans ces textes, sur un mode que Ch. Liaroutzos n’hĂ©site pas Ă  qualifier d’esthĂ©tique ou d’artistique. Dans le rĂ©cit de Mirabal, elle identifie Ă©galement de façon fine la prĂ©sence de chronotopes romanesques, venant se superposer aux chronotopes rĂ©els (la Cour, l’église, la prison
).

15À la suite de ces lectures chronotopiques, on peut mentionner, d’une part, la lecture dialogique d’un extrait des MĂ©moires du comte de Brienne par Claire Quaglia (« Dialogisme et folie dans la premiĂšre version des MĂ©moires de Brienne. Analyse d’un extrait des MĂ©moires », p. 111‑126), d’autre part, la lecture carnavalesque des romans de Sade par L. Sayeg-Chevalley (« Bakhtine avec Sade : pour une lecture carnavalesque du roman sadien », p. 157-170). La premiĂšre s’appuie sur le dialogisme, entendu au sens large comme une dĂ©multiplication de voix, c’est-Ă -dire d’instances Ă©nonciatives, n’impliquant pas une dĂ©multiplication de participants (et parfois au sens plus Ă©troit du dialogisme proprement romanesque, qui sert de base de comparaison), pour rendre compte de la « scrupuleuse folie » dont attestent les MĂ©moires de Brienne. La seconde propose plusieurs esquisses pour une lecture carnavalesque de Sade, qui semble renouveler fortement les perspectives sur cet auteur. L’esquisse 1 porte sur les liens de Sade Ă  la « culture populaire » (le carnaval, Rabelais) ; l’esquisse 2, sur la reprĂ©sentation du « corps grotesque » chez Sade ; l’esquisse 3, sur le thĂšme du monde Ă  l’envers, qui est aussi chez Sade un « en-vers » du monde, un Ă©loignement radical du monde onto-Ă©thique.

16Dans « Langue familiĂšre et langue populaire dans L’ƒuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance de M. Bakhtine. MobilitĂ© de la notion d’ambivalence dans la littĂ©rature française du xviie siĂšcle » (p. 83-100), B. Tabeling propose Ă©galement une « lecture bakhtinienne », adossĂ©e de façon critique Ă  la thĂ©orie de la langue familiĂšre telle qu’elle est dĂ©veloppĂ©e dans le Rabelais, d’un manifeste burlesque attribuĂ© au cardinal de Retz et du Misanthrope de MoliĂšre. Ces contributions, ainsi que celles de M. Hersant, M. Bokobza Kahan, D. Massonnaud, A. Bouvier, J. Piat, qu’il serait trop long de rĂ©sumer ici, sont la meilleure dĂ©monstration qu’on puisse donner de la fĂ©conditĂ© heuristique de l’approche ou plutĂŽt des approches bakhtiniennes des textes, littĂ©raires ou non.

17Il convient de faire ressortir Ă©galement l’originalitĂ© de l’ouvrage dirigĂ© par M. Hersant et Ch. Liaroutzos par rapport Ă  ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, qui contenaient dĂ©jĂ  des « lectures bakhtiniennes », quoiqu’en nombre plus limitĂ©12. Elle tient d’abord Ă  la sollicitation massive de textes non littĂ©raires ou en tout cas non fictionnels. Ch. Liaroutzos le revendique contre Michael Riffaterre :

Si Riffaterre, comme on l’a vu, postule la nĂ©cessitĂ© de s’en tenir aux textes de fiction dans l’étude des processus constitutifs du chronotope, on aura tentĂ© de montrer qu’il est possible d’étendre cette recherche Ă  l’examen de textes dont l’objet est un chronotope dĂ©jĂ  existant (la ville, le voyage), caractĂ©risĂ©s par l’imbrication trĂšs Ă©troite de la fonction rĂ©fĂ©rentielle et de procĂ©dĂ©s relevant d’une poĂ©tique qui, Ă  certains moments du texte, est celle de la fiction. (p. 50‑51)

18Cl. Quaglia le souligne d’une autre maniĂšre, en recourant Ă  la terminologie de GĂ©rard Genette :

On est donc face Ă  un discours de l’Histoire ouvert et perpĂ©tuellement rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© [
]. Le mouvement de la pensĂ©e et de la vie y sont sensibles et je dirais volontiers que les MĂ©moires de Brienne sont Ă  la diction ce que le roman de Bakhtine est Ă  la fiction. (p. 122)

19On peut invoquer Ă©galement tout ou partie des contributions de J. Herman, B. Tabeling, dĂ©jĂ  citĂ©es, et de M. Bokobza Kahan, sur les tĂ©moignages des miracles de Saint-MĂ©dard entre 1727 et 1732 (quant Ă  celle d’E. Zwenger, « Photographie documentaire et dialogisme »», elle mĂ©rite une mention Ă  part, puisqu’elle porte sur la pratique et la thĂ©orie photographiques d’AndrĂ© RouillĂ© et de Gilles Saussier). S’agissant des contributions portant sur des textes constitutivement littĂ©raires, on peut noter le choix volontairement paradoxal de Balzac chez D. Massonnaud : Balzac, parangon du roman monologique au sens bakhtinien, mais dont l’auteur montre l’attirance pour ce que Bakhtine appelle la « logique des mĂ©salliances », troisiĂšme catĂ©gorie du carnavalesque, qu’il faut envisager Ă  l’échelle de la ComĂ©die humaine tout entiĂšre. Les contributions de D. Massonnaud et de J. Piat se distinguent Ă©galement par leur exploitation de concepts (ou de composantes de concepts) bakhtiniens moins connus et moins travaillĂ©s que le dialogisme, la polyphonie ou le carnavalesque, Ă  savoir respectivement les mĂ©salliances et l’intonation (ce dernier concept devant ĂȘtre considĂ©rĂ© comme ayant Ă©tĂ© essentiellement Ă©laborĂ© par Volochinov).

20J’ajouterai une derniĂšre remarque sur ce point. Dans la grande majoritĂ© des cas, Bakhtine n’est pas, pour les contributeurs du volume, un « donateur » de programme de recherche, mais plutĂŽt un « adjuvant » dans un programme de recherche dĂ©jĂ  bien Ă©tabli13. On peut prendre pour exemple le cas de P. Debailly, spĂ©cialiste de la satire (voir « Rire carnavalesque et rire satirique », oĂč il montre les limites de l’opposition Ă©tablie par Bakhtine entre les deux types de rire), celui de Ch. Liaroutzos, spĂ©cialiste des guides et rĂ©cits de voyage au xvie et au xviie siĂšcles envisagĂ©s sous l’angle de la poĂ©tique, ou encore celui de M. Bokobza Kahan, spĂ©cialiste du discours testimonial religieux, auteure de plusieurs articles sur les tĂ©moignages de miracles de Saint-MĂ©dard. Une exception serait peut-ĂȘtre la contribution de U. Heidmann, « (Re)lire les contes de Perrault Ă  la lumiĂšre du principe dialogique ». Cependant, il s’agit moins d’une « lecture bakhtinienne » des contes de Perrault que d’un bilan des lectures qui ont pu en ĂȘtre faites, inspirĂ©es par Bakhtine et par d’autres thĂ©oriciens, dans les travaux antĂ©rieurs de l’auteure (voir notamment Jean-Michel Adam et Ute Heidmann, TextualitĂ© et intertextualitĂ© des contes. Perrault, ApulĂ©e, La Fontaine, LhĂ©ritier, 2010). De lĂ  les nombreuses auto-rĂ©fĂ©rences qui parsĂšment l’article (« j’ai proposĂ© de repenser le problĂšme de l’intertextualitĂ© en faveur du concept de “dialogue intertextuel” [...] », p. 101, « [
] un processus que j’ai proposĂ© de dĂ©signer par le terme de “(re)configuration gĂ©nĂ©rique” », p. 105, « [
] ce que j’ai proposĂ© de considĂ©rer comme une “expĂ©rimentation gĂ©nĂ©rique” », p. 106, etc.). Dans la contribution d’H. Merlin-Kajman, « Oublier le carnavalesque ? », Bakhtine est constituĂ© en « opposant » plutĂŽt qu’en « adjuvant », et son action resituĂ©e dans le cadre d’une Ă©thique et d’une dĂ©ontologie des Ă©tudes littĂ©raires en gĂ©nĂ©ral.

21On peut regretter l’absence d’(au moins) une Ă©tude comparative de la productivitĂ© des lectures rhĂ©torique, d’un cĂŽtĂ©, « bakhtinienne », de l’autre, d’un mĂȘme texte littĂ©raire, du xviie siĂšcle par exemple. La rhĂ©torique, en effet, avec sa propension Ă  l’hĂ©gĂ©monie, paraĂźt ĂȘtre l’un des grands opposants thĂ©oriques ou mĂ©thodologiques du volume (voir « Introduction », p. 11‑12 et p. 14, H. Merlin-Kajman, art. cit., p. 71, B. Tabeling, art. cit., p. 99-100), avec l’historicisme et l’érudition (voir « Introduction », p. 14, H. Merlin-Kajman, art. cit., p. 71), la pragmatique (voir « Introduction », p. 11-12, bien que les contributions de U. Heidmann et M. Bokobza Kahan s’y rattachent plus ou moins explicitement) et, pour U. Heidmann, l’approche folkloriste des contes (voir U. Heidmann, art. cit., p. 103).

Un retour par détours

22Retour Ă  Bakhtine ? Essais de lectures bakhtiniennes montre que le retour Ă  Bakhtine, comme Ă  toutes les grandes Ɠuvres dans le domaine des sciences humaines et donc des sciences de la littĂ©rature, est toujours indirect, passe par des mĂ©diations, des rĂ©interprĂ©tations, des dĂ©formations parfois. Ch. Liaroutzos lit Bakhtine Ă  travers Henri Mitterrand et MichaĂ«l Riffaterre ; U. Heidmann « dialogue », pour reprendre le terme de M. Hersant et Ch. Liaroutzos dans leur introduction (p. 10, p. 13, p. 14), davantage avec Genette et Todorov qu’avec Bakhtine directement ; M. Bokobza Kahan cite Catherine Kerbrat-Orrecchioni et Jean-Michel Adam, et sa lecture doit peut-ĂȘtre plus Ă  l’approche interactionniste du langage inspirĂ©e de Bakhtine qu’à Bakhtine lui-mĂȘme. Je m’arrĂȘte un instant sur la contribution de J. Piat, « L’intonation, une catĂ©gorie pour la thĂ©orie narrative ? » (p. 215-225). J. Piat voit dans le concept d’intonation la possibilitĂ© de « penser simultanĂ©ment faits de langue, traits de style et effets de discours — si l’on entend ici la construction d’une image de l’instance Ă©mettrice » (p. 220). Il l’utilise successivement dans la lecture de deux passages de « narration explicite », extraits de L’Amant de Duras, et d’un passage de « narration implicite », le dĂ©but de Barrage contre le Pacifique, de la mĂȘme auteure. Mais ce que J. Piat ne voit pas, c’est que sa proposition est plusieurs fois tributaire d’une conception pan-narratoriale du rĂ©cit qui vient de Genette, et non de Bakhtine14, et que l’intonation qu’il attribue Ă  « un narrateur » (« [
] les conditions sont effectivement rĂ©unies pour supposer la prĂ©sence d’un narrateur », p. 223), confondu parfois avec l’auteur (« Cette prĂ©sence, on pourrait aussi l’identifier dans la sollicitation — Bakhtine dirait ironique — d’intonations caractĂ©ristiques d’autres Ă©noncĂ©s », « [...] il s’agit, stratĂ©giquement, d’affirmer une voix narrative forte et de revendiquer un statut artistique (littĂ©raire) », p. 223), peut ĂȘtre analysĂ©e beaucoup plus adĂ©quatement comme un effet de mimĂ©tisme dans l’écriture de l’auteur des intonations des personnages, sans la mĂ©diation d’un quelconque narrateur. Cette analyse est corroborĂ©e par plusieurs Ă©lĂ©ments : emprunt d’items lexicaux, y compris fautifs, au discours direct des personnages (c’est le cas du mot « Pacifique », prĂ©sent dĂšs le titre) ; migration de « je » de personnages dans le rĂ©cit proprement dit, dans des formes de discours direct libre, etc. J. Piat n’indique pas non plus en quoi l’intonation se distingue de concepts connexes tels que l’énonciation, entendue au sens de l’énonciation de discours, ou en termes narratologiques la voix (« [
] l’intonation assure le passage de la proposition Ă  l’énoncĂ© qui, dans la thĂ©orie d’ensemble, “exprime son sujet” [citation de Todorov, 1981]. Elle pourrait donc ĂȘtre une catĂ©gorie heuristique fĂ©conde pour Ă©tudier les effets de discours liĂ©es aux marques de la subjectivitĂ© Ă©nonciative », p. 217 ; « [
] ce sur quoi la notion d’intonation attire l’attention, c’est l’investissement subjectif, par l’instance de narration, du discours », p. 220 ; « [
] elle permet d’aider Ă  redĂ©finir le style, en le dĂ©gageant de ce qu’elle-mĂȘme prend en charge — Ă  savoir les effets de discours liĂ©s Ă  la construction d’une subjectivité », p. 224). On peut Ă©galement remarquer que l’intonation telle qu’elle est utilisĂ©e par J. Piat a en commun avec le dialogisme selon Cl. Quaglia ou le chronotope selon J. Herman et Ch. Liaroutzos d’ĂȘtre plus ou moins dĂ©sappropriĂ©e du caractĂšre par excellence social (liĂ© aux situations sociales) qu’elle a chez Bakhtine et/ou Volochinov.

23***

24C’est ainsi que l’ouvrage dirigĂ© par Marc Hersant et Chantal Liaroutzos s’inscrit pleinement dans l’histoire du bakhtinisme, une histoire dont J.‑P. Bronckart et C. Bota ont soulignĂ© surtout les aspects critiquables, mais une histoire qu’il faudrait maintenant Ă©crire au positif. Il ne faudrait pas verser dans un anti-sociologisme primaire, mais il ne faudrait pas non plus accorder Ă  Bakhtine dĂ©masquĂ© plus qu’un chapitre dans cette histoire. Et notamment il faudrait continuer de chercher Ă  mieux cerner les apports que Bakhtine, Volochinov et Medvedev ont pu faire, dans les annĂ©es 1920, Ă  des ouvrages rĂ©sultant vraisemblablement de leurs Ă©changes et de leurs influences rĂ©ciproques. Dans l’aval du DostoĂŻevski, du Rabelais et des autres ouvrages de Bakhtine, et dans celui de Marxisme et philosophie du langage de Volochinov en particulier, il faudrait distinguer ce qui relĂšve d’une vĂ©ritable rĂ©ception (une construction conceptuelle Ă©laborĂ©e activement et/ou rĂ©activement Ă  partir des propositions de Bakhtine, Ă  l’image de l’approche interactionniste en linguistique), ce qui relĂšve d’un hĂ©ritage (une forme d’appropriation plus vague, admettant le fait que ces ouvrages nous sont parvenus coupĂ©s de leur histoire et de leur trajectoire propres, dans des traductions multiples et parfois malencontreuses, ou accompagnĂ©s de commentaires prĂ©cĂ©dant parfois les traductions), enfin ce qui relĂšve de diverses valorisations (l’attribution de valeurs, diffĂ©rentes et parfois opposĂ©es, qui peuvent avoir mais n’ont pas nĂ©cessairement pour support des intĂ©rĂȘts exclusivement scientifiques)15. Bref, il conviendrait de considĂ©rer que si les ouvrages de Bakhtine, ainsi que ceux de Volochinov et de Medvedev, ont une histoire, celle-ci n’est pas rĂ©ductible Ă  leur genĂšse, obscure, il est vrai, et qui est probablement destinĂ©e Ă  le rester. Elle tient aussi Ă  ce qui a Ă©tĂ© construit avec (ou Ă©ventuellement contre) Bakhtine, Volochinov et Medvedev, et Ă  ce qui a Ă©tĂ© retenu de et/ou investi dans leurs ouvrages, de façon identique ou diffĂ©renciĂ©e. Dans cette histoire, l’ouvrage de M. Hersant et Ch. Liaroutzos constitue le dernier chapitre en date, et l’un des plus dignes et des plus lĂ©gitimes, mais Ă  l’évidence l’histoire elle-mĂȘme n’est pas prĂšs de s’achever.