
Presses & plumes en GrÚce de la fin du XIXe siÚcle à la Seconde Guerre mondiale
1PubliĂ©e sous le titre LâĂcrivain et le camelot, la thĂšse dâEftychia Amilitou sâinscrit dans la continuitĂ© de LâEspace de lâĂ©phĂ©mĂšre1, lâouvrage sĂ©minal de PanayiĂłtis MoullĂĄs qui a Ă©tĂ© lâun des premiers Ă Ă©tudier la « paralittĂ©rature » grecque du xixe siĂšcle dans un contexte socioculturel global et Ă Ă©mettre lâhypothĂšse de son interaction forte avec le domaine de la presse. Si les analyses dâE. Amilitou se dĂ©ploient en prioritĂ© Ă partir de la figure emblĂ©matique de GrigĂłrios XenĂłpoulos, Ă©crivain polygraphe dont la carriĂšre sâĂ©tend des annĂ©es 1880 Ă la fin des annĂ©es 1940, lâouvrage rĂ©ussit parfaitement Ă atteindre lâobjectif fixĂ© par son auteure, celui de dĂ©passer les « strictes limites de la monographie » autour dâune personnalitĂ© littĂ©raire. Le choix de XenĂłpoulos pour une exploration plus gĂ©nĂ©rale de la littĂ©rature mĂ©diatique en GrĂšce se rĂ©vĂšle judicieux. Sa prĂ©sence centrale sur la scĂšne littĂ©raire pour plus dâun demi-siĂšcle ainsi que lâinscription de son activitĂ© dans un contexte culturel de transition oĂč le paradigme dâhomme de lettres Ă©volue radicalement, permettent dâĂ©laborer une rĂ©flexion plus vaste sur le fait littĂ©raire et la façon dont celui-ci est perçu et redĂ©fini au fil des diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations dâĂ©crivains. La bibliographie secondaire qui informe Ă la fois la rĂ©flexion et la mĂ©thodologie de lâouvrage est par ailleurs une garantie supplĂ©mentaire du caractĂšre englobant de lâĂ©tude proposĂ©e. Se nourrissant dâun ensemble de travaux dans les domaines de la sociocritique (M. Angenot), de la sociologie (P. Bourdieu), de lâanalyse du discours (R. Amossy, D. Maingueneau) et de la poĂ©tique historique du support (A. Vaillant et M.âĂ. ThĂ©renty), lâĂ©tude du cas XenĂłpoulos se transforme en une enquĂȘte plus globale sur lâidentitĂ© dâĂ©crivain en rĂ©gime mĂ©diatique et sur la façon dont le discours littĂ©raire se forme au contact dâautres types de discours, facteurs sociaux, systĂšmes de contraintes et supports. Lâouvrage sâarticule en deux parties. La premiĂšre (chapitres 1 Ă 3), dans une approche relevant de lâhistoire littĂ©raire et de la sociologie de la littĂ©rature, Ă©tudie les diffĂ©rentes stratĂ©gies par lesquelles XenĂłpoulos sâinsĂšre et se positionne dans un champ littĂ©raire grec en pleine mutation. La deuxiĂšme (chapitres 4 Ă 7), dans une perspective davantage poĂ©tique, cherche Ă repĂ©rer « la marque dâune littĂ©rature journalistique » dans lâĆuvre romanesque de lâauteur.
Une synthĂšse sur lâhistoire de la littĂ©rature & de la presse grecques
2LâĂcrivain et le camelot fait partie de ces ouvrages qui sont appelĂ©s Ă jouer le rĂŽle de vĂ©ritables passeurs. Par son caractĂšre « pĂ©riphĂ©rique » et le peu dâinfluence quâelle a exercĂ© Ă lâinternational depuis ses origines, la littĂ©rature nĂ©ohellĂ©nique jouit dâune visibilité restreinte. Sâil existe bien entendu des ouvrages qui sâĂ©crivent en dehors de lâespace hellĂ©nophone, une trĂšs grande partie de la recherche Ă©crite en GrĂšce reste encore inaccessible pour les chercheurs Ă©trangers qui nâont pas la possibilitĂ© de la lire dans sa langue originale. Cela est vrai pour le domaine de la littĂ©rature mais encore davantage pour celui de la presse. Dans les chapitres 1 et 4 de son ouvrage qui fonctionnent en diptyque, E. Amilitou pallie ce manque en offrant une synthĂšse documentĂ©e et problĂ©matisĂ©e qui porte sur une chronologie Ă©tendue Ă la fois de roman et de presse nĂ©ohellĂ©nique.
3Dans le chapitre liminaire, lâhistoire littĂ©raire grecque est envisagĂ©e sous une diversitĂ© dâaspects depuis la fondation de lâĂtat grec jusquâaux annĂ©es 1930. La formation dâun canon pĂ©dagogique et moral ainsi que le combat contre lâinfluence dâune littĂ©rature hĂ©gĂ©monique française considĂ©rĂ©e comme corruptrice de mĆurs sont replacĂ©s dans le contexte politique de lâĂ©mergence des identitĂ©s nationales au xixe siĂšcle. Si la prĂ©sentation des dĂ©buts du roman grec reste schĂ©matique de lâaveu mĂȘme de lâauteure, puisque que la pĂ©riode des annĂ©es 1830â1880 ne concerne pas directement lâĂ©tude, les enjeux des grands genres qui ont eu une influence dĂ©terminante sur lâĂ©volution de la prose sont finement dĂ©crits dans leur diachronie, de lâĂ©tude des mĆurs (ithographĂa) qui se constitue en modĂšle central de la littĂ©rature lĂ©gitime au premier grand genre populaire Ă large diffusion, le « roman de brigandage » qui sâĂ©panouit au dĂ©but du xxe siĂšcle. Une importance capitale est Ă©galement accordĂ©e au rĂŽle que les diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations dâĂ©crivains jouent dans la fabrique des thĂ©ories de la littĂ©raritĂ© et en particulier celles de la prose romanesque. La gĂ©nĂ©ration dâĂ©crivains-journalistes de 1880 qui sâautoproclame point zĂ©ro de lâhistoire dâun roman national en GrĂšce est dĂ©crite dans son opposition avec celle de 1930 formĂ©e par des jeunes romanciers modernisateurs qui se veulent les relais de la culture occidentale et qui entretiennent une attitude plus ambiguĂ« envers le milieu journalistique auquel ils collaborent, le considĂ©rant dĂ©sormais non plus comme un « nid des lettrĂ©s » mais davantage comme le « tombeau des muses ».
4Tout comme le chapitre un, le chapitre quatre qui ouvre la deuxiĂšme partie de lâouvrage, apporte des Ă©lĂ©ments de contextualisation, concernant cette fois-ci non pas lâhistoire littĂ©raire, mais lâhistoire de la presse athĂ©nienne et plus gĂ©nĂ©ralement du champ journalistique entre 1880 et 1945. Dans le contexte actuel oĂč les Ă©tudes francophones sur la presse, comme en tĂ©moigne le site de recherche MĂ©dias 19, adoptent de plus en plus des approches comparatistes par lâexploration de phĂ©nomĂšnes de « mondialisation mĂ©diatique », le travail dâE. Amilitou prĂ©sente lâavantage de rendre disponible pour les chercheurs non-hellĂ©nophones une synthĂšse Ă la fois prĂ©cise et nourrie portant sur lâhistoire, les genres journalistiques et la mise en page de la presse athĂ©nienne. Dans un paysage grec des Ă©tudes sur la presse oĂč dominent les approches encyclopĂ©diques et historiques, le prĂ©sent travail se dĂ©tache nettement par lâintĂ©rĂȘt constant quâil manifeste pour les contenus mĂȘme du journal et pour ses poĂ©tiques2. Par ses analyses et la qualitĂ© des traductions françaises de divers textes journalistiques grecs, E. Amilitou rĂ©ussit Ă donner Ă ses lecteurs francophones un accĂšs privilĂ©giĂ© aux rĂ©alitĂ©s des journaux et revues athĂ©niennes de la fin du long xixe siĂšcle et de lâentre-deux-guerres.
Une figure emblĂ©matique dâun champ littĂ©raire en mutation
5Les chapitres 2 et 3 de lâouvrage traitent plus spĂ©cifiquement du parcours de GrigĂłrios XenĂłpoulos et notamment des diffĂ©rentes stratĂ©gies dâinsertion de ce polygraphe fĂ©cond dans le champ littĂ©raire grec. Ils attirent lâattention sur le paradoxe constitutif de son identitĂ©, caractĂ©ristique dâune pĂ©riode transitoire : la quĂȘte constante de distinction et sa rĂ©ussite Ă cumuler divers signes de consĂ©cration se combinait avec la promotion dâun « art accessible » qui sâinscrivait pleinement dans une logique communicationnelle avec un public voulu le plus large possible. Ă travers divers articles et textes autobiographiques de XenĂłpoulos, ainsi que par plusieurs lectures mĂ©tapoĂ©tiques de certains de ses romans replacĂ©s dans leur contexte de rĂ©daction, lâauteure dessine le portrait Ă©volutif dâun littĂ©rateur qui faisait preuve dâune souplesse extraordinaire, capable dâassumer avec talent des positions aussi contradictoires que celles de dramaturge boulevardier, de pĂ©dagogue indulgent et de prescripteur majeur de bon goĂ»t en matiĂšre littĂ©raire. Les analyses portant sur le rapport entre XenĂłpoulos et le naturalisme français ainsi que sur sa contribution Ă lâĂ©mergence du nouveau genre du « roman athĂ©nien » se rĂ©vĂšlent particuliĂšrement Ă©clairantes.
6Dans le chapitre final de la premiĂšre partie, E. Amilitou Ă©tudie Ă©galement les querelles littĂ©raires qui Ă©clatent Ă propos de lâĆuvre de XenĂłpoulos et les divers arguments que celui-ci utilise pour sa dĂ©fense. Dans le contexte socioculturel grec de lâentre-deux-guerres oĂč le champ journalistique et littĂ©raire sâautonomise, oĂč une nouvelle gĂ©nĂ©ration dâĂ©crivains redĂ©finit les critĂšres de valeur dâune Ćuvre littĂ©raire Ă partir dâune idĂ©ologie dâun Art pur goĂ»tĂ© par les happy few, la figure de XenĂłpoulos se trouve Ă©rigĂ©e en contre-modĂšle, en « dinosaure Ă dĂ©trĂŽner ». AccusĂ© de dĂ©grader lâArt en se conformant aux goĂ»ts dâun public sans culture et de procĂ©der en Ă©crivain professionnel Ă sa marchandisation, son Ćuvre théùtrale tout comme romanesque devient lâemblĂšme dâune « littĂ©rature industrielle » honnie : une revue littĂ©raire peu amĂšne inventera mĂȘme en 1925, le nĂ©ologisme « xenopoulisme » pour Ă©voquer la tactique littĂ©raire des « dĂ©magogues de lâArt » qui, combinant conformisme et opportunisme, nâauraient dâautre but que de remplir leur bourse.
La fabrique médiatique & interdiscursive du roman
7Dans les chapitres 5 Ă 7, lâauteure sâapproprie la dĂ©marche de M.âĂ. ThĂ©renty qui, dans son ouvrage La LittĂ©rature au quotidien3, mettait en Ă©vidence lâinfluence rĂ©ciproque de la presse et de la littĂ©rature en explorant parallĂšlement la « matrice littĂ©raire » du journal et la « matrice mĂ©diatique » du roman. Cela aboutit dans un premier temps Ă des analyses lumineuses qui portent sur la contamination de lâĂ©criture informative du journal par la fiction. Tout type de texte est mis Ă contribution pour la dĂ©monstration, des articles de presse fortement littĂ©rarisĂ©s aux divers amalgames entre « romanciers » et « journalistes » prĂ©sents dans les discours sociaux tout comme dans les discours mĂ©tapoĂ©tiques des quelques fictions romanesques du journal.
8Dans un deuxiĂšme temps, E. Amilitou illustre lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© discursive quâexhibentles « romans athĂ©niens » de XenĂłpoulos (ce quâelle considĂšre comme Ă©tant une preuve manifeste de lâeffet-rubrique) et Ă©tudie la façon dont le romancier sâinstitue, Ă travers son Ćuvre littĂ©raire, comme un chroniqueur de la vie Ă la capitale grecque. La marque mĂ©diatique des romans de XenĂłpoulos est rĂ©sumĂ©e de la façon suivante :
On pourrait discerner dans les romans de XenĂłpoulos deux tendances de mise en rĂ©cit journalistique. Dâune part une sorte dâimpressionnisme discursif, qui reprend le tape-Ă -lâĆil du discours de la feuille pour mieux sây fondre et fusionner avec le reste de la matiĂšre, et dâautre part une sorte de voyeurisme discursif propre Ă la culture mĂ©diatique, qui fait que les discours (et les illustrations) passent en revue devant lâĆil du lecteur curieux dâapprendre, par exemple, ce qui se dit dans les salons bourgeois, lorsquâil ne peut pas y accĂ©der, ou ce qui se dit (ou que lâon sâimagine ĂȘtre dit) dans les milieux pauvres, plus ou moins folklorisĂ©s. (p. 315)
9On trouve Ă©galement des remarques intĂ©ressantes sur la façon dont la reprĂ©sentation romanesque dâAthĂšnes relĂšve, dans le cas de XenĂłpoulos, dâun imaginaire sĂ©riel liĂ© au genre du « roman athĂ©nien ». Lâauteure montre notamment comment lâespace urbain est dĂ©crit Ă travers une taxinomie rĂ©currente et reconnaissable pour le lecteur fidĂ©lisĂ©.
10Le sixiĂšme chapitre poursuit lâexploration des interactions entre presse et littĂ©rature mais se situe davantage au niveau de lâanalyse thĂ©matique. Il traite de la façon dont lâĆuvre romanesque de XenĂłpoulos sâinsĂšre dans le domaine plus vaste du discours social contemporain en Ă©tablissant un rĂ©seau complexe dâintertextualitĂ© et dâinterdiscursivitĂ© avec la page du journal. Plusieurs faits dâactualitĂ© et leurs Ă©chos romanesques sont Ă©voquĂ©s mais lâanalyse sâintĂ©resse plus longuement Ă ce que les journaux grecs de lâentre-deux-guerres appellent « le problĂšme fĂ©minin ». Cette perspective, intĂ©ressante pour les Ă©tudes fĂ©minines et de genre, donne lieu Ă des analyses concernant la façon dont le roman reflĂšte les divers discours contemporains sur les femmes et conduit mĂȘme lâauteure Ă nuancer, Ă sa façon, la thĂšse rĂ©currente de la critique post-gramscienne qui, de Ch. Grivel Ă U. Eco, se plaĂźt Ă souligner le conformisme et le conservatisme du genre romanesque. Sur ce point, E. Amilitou souligne que mĂȘme si lâorientation argumentative tend la plupart du temps Ă la dĂ©fense du rĂŽle « traditionnel » de la femme, la place donnĂ©e Ă un « discours du modernisme » occupe malgrĂ© tout une place trĂšs importante dans les genres « divertissants » de lâĂ©poque (p. 378).
11Des dĂ©veloppements auraient Ă©tĂ© intĂ©ressants ici concernant le rapport que les feuilletons de XenĂłpoulos entretenaient avec dâautres feuilletons publiĂ©s dans la presse au mĂȘme moment, notamment, dans une dĂ©marche davantage comparatiste, avec les nombreux succĂšs romanesques français du xixe siĂšcle (Ponson Du Terrail, Balzac, Dumas, etc.) republiĂ©s trĂšs frĂ©quemment dans le feuilleton des journaux athĂ©niens de lâentre-deux-guerres. Cela aurait permis de mieux explorer la dynamique des interfĂ©rences entre romans traduits et originaux dans un contexte mĂ©diatique mais, en lâabsence de toute bibliographie secondaire sur ce sujet, il est bien Ă©vident quâun travail dâune telle ampleur devenait irrĂ©alisable dans le cadre dâune thĂšse.
12Le chapitre qui clĂŽt lâouvrage traite de la reprĂ©sentation du livre et du journal omniprĂ©sents dans lâĆuvre de XenĂłpoulos, qui a souvent tendance Ă fictionnaliser son travail dâĂ©crivain et de journaliste. Lâauteure propose des analyses pertinentes de cette transposition de lâespace autobiographique dans lâunivers romanesque, en montrant quâil sâagit dâune pratique souvent parodique qui sâintĂšgre malgrĂ© tout Ă une stratĂ©gie de lĂ©gitimation de lâauteur lui-mĂȘme par fiction interposĂ©e. LâĂ©tude se conclut par une maximalisation des interfĂ©rences entre toute la production Ă©crite de XenĂłpoulos Ă travers la proposition du concept de « mĂ©moire auctoriale » :
De la mĂ©moire interdiscursive on passe Ă ce quâon pourrait appeler une mĂ©moire auctoriale : lâauteur brise le cadrage des colonnes et traverse les pages du journal sous ses qualitĂ©s de chroniqueur, de dramaturge, de romancier, de critique, dans un mouvement circulaire dâun rĂ©seau auctorial quâil sâest construit lui-mĂȘme, oĂč chaque rubrique se trouve en relation de rĂ©sonance avec une autre, et chacune sert Ă lĂ©gitimer lâautre. (p. 412)
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13LâĂcrivain et le camelot est en somme un ouvrage dâune rigueur exemplaire qui, tout en reconstituant le parcours dâune figure importante Ă lâintĂ©rieur du champ littĂ©raire, donne une image complĂšte des mutations qui interviennent dans les pratiques de crĂ©ation littĂ©raire avec lâentrĂ©e de la GrĂšce dans lâĂšre mĂ©diatique. Une telle Ă©tude mĂ©riterait Ă©galement dâĂȘtre Ă©tendue Ă dâautres Ă©crivains tout aussi prolifiques que XenĂłpoulos mais relĂ©guĂ©s Ă la pĂ©riphĂ©rie du systĂšme littĂ©raire, comme AristĂdis KiriakĂłs, figure importante du journalisme et grand romancier populaire du dĂ©but du xxe siĂšcle. Tout en souhaitant par ailleurs que cet ouvrage trouve dans le champ de la recherche toute la place quâil mĂ©rite, nous espĂ©rons que les appels rĂ©currents dâE. Amilitou pour une Ă©tude historique et sociologique globale des lectorats de romans en GrĂšce qui reste encore Ă faire, seront entendus.

