
Proust en eaux troubles
1Les arts dĂ©coratifs sâinvitent dans la recherche proustienne. En 2013 paraissait Marcel Proust et les arts dĂ©coratifs sous la direction de Boris Gibhardt et Julie Ramos1, dont les contributions envisageaient plusieurs aspects du dĂ©coratif dans lâunivers proustien, du japonisme aux Ballets russes. Le Rastaquarium de Sophie Basch propose une lecture Ă©rudite et inĂ©dite du « modern style » dans la Recherche, entre esthĂ©tique et politique. Avec cet ouvrage dense et prĂ©cis, fourmillant de rĂ©fĂ©rences culturelles et enrichi dâune trĂšs belle iconographie (en grande partie inĂ©dite), lâauteur nous plonge dans le bain du Rastaquarium, mot-valise forgĂ© par Georges Maurevert (mais aussi revendiquĂ© par Willy) censĂ© rĂ©sumer les deux traits essentiels de ce quâon appelle alors le « modern style » : style sous-marin, style rastaquouĂšre et cosmopolite.
Le « modern style » ou les mirages dâun nom
2Tout commence avec lâArt nouveau, mouvement europĂ©en de renaissance des arts dĂ©coratifs qui prend racine dans les thĂ©ories de William Morris, le mouvement Arts and Crafts qui en dĂ©rive et lâavant-garde belge2. En France, lâouverture de lâ« Art Nouveau » en 1895 par Siegfried Bing (Juif allemand naturalisĂ© Français) cristallise les dĂ©bats autour de la dĂ©finition de ce que doit ĂȘtre un style français soustrait aux influences Ă©trangĂšres. Transnational « tout en exprimant des soucis distincts suivant les traditions vernaculaires, lâArt nouveau ne soulĂšvera que davantage la question des origines, Ă une Ă©poque taraudĂ©e par le cosmopolitisme » explique S. Basch (p. 38).
3Dans Le CĂŽtĂ© de Guermantes, le narrateur sâamuse de ce quâ« en France on donne Ă toute chose plus ou moins britannique le nom quâelle ne porte pas en Angleterre3 ». La pique vise peut-ĂȘtre aussi le « modern style », crĂ©ation bien française qui nâa dâanglais que le nom, expression le plus souvent pĂ©jorative visant Ă souligner le caractĂšre Ă©tranger dâun art dĂ©coratif dĂ©voyĂ© dont les dĂ©tracteurs ne cessent de dĂ©noncer les origines anglaises, belges ou allemandes. Objet labile et protĂ©iforme, qui ne se confond pas (toujours) avec lâArt nouveau, le « modern style » dĂ©borde le champ esthĂ©tique pour dĂ©signer un phĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ©, un air du temps, une mode⊠En 1900, un curĂ© Ă bicyclette ou une valse peuvent ĂȘtre affublĂ©s de lâĂ©pithĂšte « modern style » (p. 26). Ni vĂ©ritablement un style, ni vĂ©ritablement anglais, le « modern style » est un objet discursif qui circule entre les champs du savoir, dans les petites revues, la grande presse, les romans ou les piĂšces de théùtre. Câest lĂ lâun des mĂ©rites de ce livre dont la bibliographie trĂšs fournie permet de rendre compte de la rĂ©ception du « modern style » en la resituant au cĆur des multiples tensions qui animent le tournant du siĂšcle.
De Londres à Munich⊠en passant par Balbec
4Proust, malgrĂ© le faible intĂ©rĂȘt quâil accorde Ă lâArt nouveau, est dâautant plus au fait des dĂ©bats sur ses origines anglaises que son travail sur Ruskin le conduit dĂšs 1905 Ă sâintĂ©resser aux thĂšses de William Morris. S. Basch montre les biais et les mĂ©prises qui orientent sa rĂ©ception des deux thĂ©oriciens tout en dĂ©ployant subtilement le rĂ©seau des rĂ©fĂ©rences Ă lâart dĂ©coratif anglais qui jalonnent lâunivers de Proust, des meubles Maple4 aux Ă©toffes Liberty que Bloch, non sans ironie de la part du romancier, fait dĂ©couvrir Ă Saint-Loup.
5La description de la cĂ©lĂšbre chambre du Grand HĂŽtel de Balbec dont les bibliothĂšques vitrĂ©es reflĂštent la mer est le premier moment de la Recherche oĂč apparaĂźt lâadjectif « modern style ». LâĂ©tude gĂ©nĂ©tique du passage permet Ă S. Basch de faire de cette bibliothĂšque lâobjet qui cristallise les reprĂ©sentations dâun Art nouveau cosmopolite. Si les brouillons du printemps 1910 dotent la chambre « modern style » dâun « petit meuble anglais en acajou » (p. 273), la version finale la prĂ©sente comme lâĆuvre dâun « tapissier bavarois », lâ« un de ces dortoirs modĂšles, quâon prĂ©sente dans les expositions âmodern styleâ du mobilier5 ». Câest quâentreâtemps, le Salon dâAutomne de 1910 a vu le triomphe des artistes-dĂ©corateurs munichois et dĂ©chaĂźnĂ© les rĂ©actions nationalistes. Cette contextualisation indispensable permet Ă lâauteur dâavancer que Proust a probablement conçu la chambre de Balbec Ă lâaide des photographies de la section bavaroise diffusĂ©es par les grandes revues dâart dĂ©coratif. La bibliothĂšque vitrĂ©e de la chambre de Balbec, reflet de la mer et du roman lui-mĂȘme6, contient dans ses jeux dâĂ©cho et mise en abyme bien des secrets de lâĆuvre proustienne. Elle inaugure la rĂ©fĂ©rence au « modern style » sur un mode provocateur et ironique qui suppose une lecture en filigrane dont la souplesse renvoie Ă lâesthĂ©tique fluide et aquatique de lâArt nouveau.
Identités flottantes
6Les chambres marines, la salle Ă manger du Grand HĂŽtel de Balbec, la baignoire de la duchesse de Guermantes et autres aquariums de la Recherche sont alors relus dans le contexte dâun Art nouveau dont les critiques relĂšvent la prĂ©dilection pour lâunivers sous-marin7. Flore et faune marines â que le japonisme a contribuĂ© Ă introduire dans la culture visuelle fin-de-siĂšcle â parsĂšment en effet les crĂ©ations dâun Lalique, dâun Guimard ou dâun GallĂ© qui considĂ©rait lâocĂ©anographe, « magicien plongeur ïdesï Mille et une Nuits, le roi de la mer8 », comme le meilleur alliĂ© du dĂ©corateur. Une fois de plus, S. Basch mobilise une foule de sources pour reconstituer un imaginaire aquatique aussi bien littĂ©raire (Laforgue, Rodenbach, Huysmans, Lorrain sont convoquĂ©s par lâauteure) que spectaculaire et populaire (lâAquarium de Paris triomphe Ă lâExposition de 1900).
7Cette manie de lâaquarium est certainement le fruit de « lâangoisse dâun siĂšcle arrachĂ© Ă la nature » (p. 148), mais elle ressasse aussi un univers des ĂȘtres doubles et intermĂ©diaires, telle la mĂ©duse dont lâauteur rappelle la place quâelle tient dans lâĆuvre de Michelet et de GallĂ©, « expression de lâentre-deux par son indĂ©termination entre la vie et la mort, entre la plante et lâanimal ïâŠï dont la phosphorescence naturelle Ă©voque les signes de reconnaissance des invertis » (p. 147). Les ĂȘtres hybrides qui peuplent les fonds marins Ă©voquent alors ces individus Ă lâidentitĂ© flottante et ambiguĂ« parmi lesquels les homosexuels9 et les Juifs que la Recherche unit dans la mĂȘme condition malheureuse, faite de honte et de dissimulation.
Art faussaire, art traĂźtre : le « modern style » & lâart dreyfusard
8Le style sous-marin rejoint la dimension politique du « modern style » sous la plume de ses dĂ©tracteurs qui stigmatisent ses courbes amorphes, sa mollesse et son hybriditĂ©. Femme, Juif, inverti, « lieu du renversement et du travestissement, le âmodern styleâ mobilise tous les registres de la trahison » (p. 159). Toute une rhĂ©torique de la perversion, de la maladie et de lâimpur dĂ©signe le « modern style » comme « agent de lâĂ©tranger » (p. 156), virus qui infecte lâart français. Dans la Recherche, et câest lĂ le cĆur de la dĂ©monstration de Rastaquarium, le « âmodern styleâ est un des noms de lâesthĂ©tique dreyfusarde » (p. 162). Alors que SaintâLoup, sous lâinfluence de Bloch et Rachel, vend son arbre gĂ©nĂ©alogique et les meubles de famille pour acheter du « modern style », lâopposition de Charlus et de la duchesse de Guermantes au mobilier Bing apparaĂźt comme « une facette de leur antidreyfusisme » (p. 153). Lâauteur met alors en garde contre une lecture littĂ©rale des reproches que Charlus fait aux goĂ»ts de son neveu en matiĂšre dâart dĂ©coratif : Proust, conscient des enjeux profonds du discours antisĂ©mite qui constitue lâArt nouveau en repoussoir, retourne le stigmate « modern style » dans un jeu ironique subtil qui laisse entendre certaines affinitĂ©s avec lâesthĂ©tique dĂ©criĂ©e.
Mots-derne style
9S. Basch ajoute que lâĂ©crivain fut lui-mĂȘme associĂ© Ă cette esthĂ©tique dreyfusarde10 par Jacques-Ămile Blanche ou Albert Thibaudet qui le rangeait du cĂŽtĂ© du « mobilisme » de Montaigne et Bergson, autant dâexemples du « doublet franco-sĂ©mitique » qui parcourait selon lui la littĂ©rature française (p. 161). Ces rĂ©fĂ©rences Ă la critique littĂ©raire du temps montrent que la polĂ©mique « modern style » est aussi une polĂ©mique sur la langue, littĂ©raire ou non. Quâil soit au fond questions de mots, Rastaquarium, placĂ© sous le signe de deux nĂ©ologismes fin-de-siĂšcle, le prouve assez, et invite Ă prolonger lâĂ©tude. La Recherche associe le nouveau style dĂ©coratif aux mots Ă la mode :
Ces conversations aristocratiques avaient du reste, chez Mme de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent français. Ă cause de cela elles rendaient lĂ©gitime, de la part de la duchesse, son hilaritĂ© devant les mots « vatique », « cosmique », « pythique », « surĂ©minent », quâemployait Saint-Loup, â de mĂȘme que devant ses meubles de chez Bing.11
10Saint-Loup est imbu dâArt nouveau comme il est imbu dâ« un certain langage quâon parleïeï autour de ïRachelï dans certains milieux littĂ©raires », Ă©videmment dreyfusards. Ce « modern style » linguistique ne prĂŽneâtâil pas un langage prĂ©cieux et alambiquĂ© Ă la maniĂšre des formes contournĂ©es des meubles modernes ? AuâdelĂ de lâĆuvre proustienne et de ses enjeux propres, ne pourraitâon pas mettre en parallĂšle les critiques portĂ©es contre le « modern style » et la littĂ©rature fin-de-siĂšcle (symboliste ou dĂ©cadente), tous deux dĂ©noncĂ©s au nom du refus de la complication et de lâobscuritĂ©12 ?
11S. Basch le suggĂšre en rapprochant la diatribe de Serge de Chessin13 contre un « modern style » convulsif du style de dĂ©cadence thĂ©orisĂ© par Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine. Elle cite Ă©galement un texte satirique dâAbel Hermant paru dans Le Figaro sous le titre « Propos cosmopolites. LâArt nouveau » (p. 150). AprĂšs avoir dĂ©crit lâincohĂ©rence du mobilier moderne, lâauteur conclut : « Câest Ă peu prĂšs comme si nous nous ingĂ©rions de renoncer au langage, comme trop banal, pour en revenir aux onomatopĂ©es14 ». Le style dĂ©coratif moderne est vu comme une rĂ©gression, un retour Ă une langue inarticulĂ©e primitive, paradoxale consĂ©quence dâun dĂ©sir de raffinement Ă outrance.
LâArt nouveau retrouvĂ© de Proust
12Proust Ă©crit la Recherche alors que lâArt nouveau, qui a dĂ©jĂ sĂ©rieusement entamĂ© son dĂ©clin, est la proie de critiques de plus en plus vives qui le convoquent sous le visage grimaçant du « modern style ». La distance qui sĂ©pare lâĂ©criture du romandes premiĂšres floraisons de lâArt nouveau explique peutâĂȘtre le statut si particulier du « modern style » dans lâunivers proustien : il y devient un prisme qui diffracte les diffĂ©rentes facettes dâune Ă©poque oĂč lâAffaire Dreyfus cĂŽtoyait lâExposition universelle dans les pages des journaux.
13Si le propos de S. Basch est bien de saisir ce que Proust fait de ce « modern style » sulfureux, digne dâune entrĂ©e dans le Dictionnaire des idĂ©es reçues de lâĂ©poque, on pourrait aussi se demander ce quâil reste, dans la Recherche, de lâArt nouveau triomphant qui, bien que dĂ©jĂ critiquĂ©, jouissait de solides appuis et de sincĂšres admirateurs parmi les Ă©crivains du tournant du siĂšcle. Comment Proust Ă©critâil et rĂ©inventeâtâil en partie cet Art nouveau quâil avait dĂ©couvert, comme le rappelle lâauteure, en compagnie de Robert de Montesquiou ou dans ses Ă©changes avec Marie Nordlinger, artiste de la Maison Bing ? Comment sâarticulent ces deux visages de lâArt nouveau dans le roman ? Les quelques mentions de GallĂ© dans la Recherche, relues Ă la lumiĂšre de Rastaquarium, pourraient fournir une piste. MĂȘme si lâĂ©vocation du verrier nâest pas directement associĂ©e au « modern style », plutĂŽt rĂ©servĂ© au mobilier, elle mĂȘle le souvenir dâun GallĂ© poĂšte de la matiĂšre et lâhommage au GallĂ© dreyfusard, dont S. Basch rappelle lâengagement politique. Le narrateur associe par exemple lâeffet neige sur certains verres du maĂźtre Ă lâĂ©cume de la mer quâil contemple dans le cadre dâune fenĂȘtre du trĂšs « modern style » Grand-HĂŽtel de Balbec⊠Ce qui aurait pu paraĂźtre nâĂȘtre quâun dĂ©tail se dote alors de rĂ©sonances inattendues que Rastaquarium, parmi bien dâautres, nous permet dâentendre.
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14Le beau livre de Sophie Basch, quâon sent partout imprĂ©gnĂ© de la passion pour son objet, constitue une solide et rigoureuse somme pour qui sâintĂ©resse Ă lâArt nouveau au tournant des xixe et xxe siĂšcles. Conjuguant avec bonheur les micro-lectures et les Ă©tudes plus amples de lâordre de lâhistoire culturelle, lâouvrage stimule autant par son propos que par sa mĂ©thode. Il promet de devenir trĂšs vite une rĂ©fĂ©rence importante des Ă©tudes proustiennes et, plus largement, des recherches sur la littĂ©rature et les arts dĂ©coratifs.

