
Histoire & littérature : retour sur des liaisons dangereuses
1Le titre lâindique dâemblĂ©e ; le programme de lecture sera ludique, et le goĂ»t de la formule sâaffiche avec malice : comment lâhistoire peutâelle bien ĂȘtre une « littĂ©rature contemporaine » ? Le jeu nâest pourtant pas innocent, et la rĂ©flexion thĂ©orique qui sây trouve imbriquĂ©e se rĂ©vĂšle particuliĂšrement enthousiasmante et stimulante. Lâhistorien Ivan Jablonka sâattache Ă dĂ©construire les catĂ©gories pour mieux inventer des formes actuelles pour la recherche contemporaine â en histoire, en anthropologie, en Ă©tudes littĂ©raires â, en choisissant ouvertement de dĂ©placer le regard : il nous faut, ditâil, des « formes pirates » (p. 18) pour renouveler la recherche, qui soient capables dâassumer la potentialitĂ© cognitive de la fiction, de lâinclure dans le raisonnement autant que dans le style.
2Lâouvrage se prĂ©sente comme une remontĂ©e archĂ©ologique de la fondation de la discipline historique, en soulignant lâentrelacement, depuis HĂ©rodote, de lâhistoire et de la littĂ©rature, chacune des deux se dĂ©finissant en regard de lâautre. Ce partiâpris du temps long, sur vingt cinq siĂšcles en quelques trois cents pages, lui sert avant tout Ă rĂ©insĂ©rer le narrative debate qui a eu lieu dans la discipline historique, depuis le linguistic turn des annĂ©es 1970 autour des propositions de Lawrence Stone et dâHayden White1, dans une interrogation plus vaste sur la narrativitĂ© des sciences sociales, et sur le partage des disciplines. Tout en Ă©tant discrĂštement mĂ©lancolique sur la mort des Belles Lettres et lâavĂšnement du positivisme scientifique, lâauteur propose de penser la recherche en sciences sociales comme un terrain dâexpĂ©rimentation de formes, en recourant Ă la capacitĂ© cognitive du verbe, autrement dit en prenant acte de la fonction hermĂ©neutique du rĂ©cit.
3La premiĂšre partie de lâouvrage dĂ©crit cette « grande sĂ©paration » des historiens et des Ă©crivains ; histoire et littĂ©rature ayant fonctionnĂ© comme deux pĂŽles sur un continuum textuel, sâempruntant sans cesse des formes, des styles, ou des expĂ©rimentations, et se dĂ©finissant dans le rapport au pĂŽle opposĂ©, dans la distance, dans le vide qui le relie lâune Ă lâautre. Aboutissant au constat de la nĂ©cessaire narrativitĂ© des sciences sociales, le texte bascule dans un second volet de lâanalyse vers une refondation de lâhistoire. Plus quâun objet ou un style, elle est raisonnement, elle est dĂ©marche : elle se loge fondamentalement dans la densitĂ© dâune question posĂ©e au rĂ©el. Afin de correspondre Ă cette refondation, la derniĂšre partie de lâessai suggĂšre de nouveaux styles Ă forger, en Ă©largissant le dĂ©bat Ă lâensemble des sciences sociales : aujourdâhui, le chercheur se doit dâinventer des formes inĂ©dites, en intĂ©grant la fiction comme outil heuristique.
4Loin dâadopter une posture de dĂ©ploration sur la sĂ©paration des disciplines, I. Jablonka ouvre des possibles, propose de nouveaux sentiers, des pistes, des bifurcations, des croisements entre les champs du savoir : il ne sâagit pas de remonter en amont du « grand partage » mais de rĂ©flĂ©chir Ă une postâdisciplinaritĂ© possible, consciente des acquis mĂ©thodologiques des disciplines, et dĂšs lors capable de sâen affranchir par une « inventivitĂ© archivistique, mĂ©thodologique, conceptuelle, narrative et lexicale » (p. 19). I. Jablonka nous invite Ă ĂȘtre joueurs, crĂ©ateurs, inventeurs. Interrogeant le poids de la littĂ©rature dans lâhistoire, il nous force, dans un mouvementâretour, Ă revenir sur nos propres pratiques, en tant que littĂ©raires, sur notre mĂ©thode dâĂ©tude des textes et des sources, mais de maniĂšre plus essentielle, sur notre pratique dâĂ©criture de la critique.
ArchĂ©ologie dâun divorce : Histoire/LittĂ©rature
5Il y a un dĂ©sir dâĂ©criture des historiens tout comme, de maniĂšre symĂ©trique, il y a un dĂ©sir de connaissance des Ă©crivains. Partant de ce double constat, I. Jablonka dresse un large panorama de lâhistoire de la discipline historique, irrĂ©ductiblement couplĂ©e, jumelĂ©e, associĂ©e Ă la littĂ©rature, en le dĂ©ployant sous lâangle de cette double tentation, les deux ne finissant pas de « divorcer depuis des siĂšcles » (p. 220) tout en Ă©tant nĂ©anmoins incapables de se dĂ©prendre de la fascination exercĂ©e lâune pour lâautre.
6Ă la maniĂšre de ce que retraçait William Marx pour lâĂ©mergence, depuis les Belles Lettres, de la notion de littĂ©rature dans LâAdieu Ă la littĂ©rature2, I. Jablonka dĂ©crit le long processus de constitution de lâhistoire comme science sociale, depuis les ancĂȘtres fondateurs quâont Ă©tĂ© dâune part HĂ©rodote le logographe, lâhomo fabulator, Thucydide, et Polybe â crĂ©ant une histoireâtragĂ©die â, CicĂ©ron dâautre part â attachĂ© Ă fonder une histoireâĂ©loquence â, et TiteâLive, dĂ©terminant quant Ă lui une histoireâpanĂ©gyrique. Ces trois postures visâĂ âvis de la littĂ©rature se retrouveront tout au long du parcours, de lâAntiquitĂ© Ă lâĂąge classique, de lâĂąge romantique Ă la naissance du positivisme, renaissant avec le linguistic turn, aprĂšs les heures de gloire de la mĂ©thode quantitative et des Annales. Comme par un mouvement de balancier inverse et rĂ©ciproque, la littĂ©rature sâaventure vers les domaines rĂ©servĂ©s de lâhistoire ; Chateaubriand, Michelet, Walter Scott influençant Ă leur tour les historiens, tant sur leurs objets (la passion du MoyenâĂge, lâattention portĂ©e au peuple viennent, par exemple, de Michelet) que sur leurs mĂ©thodes (sâinspirer de personnages Ă©rigĂ©s en types reprĂ©sentatifs, sur le mode de la mĂ©tonymie) :
[l]a littĂ©rature est une boĂźte Ă outils cognitifs oĂč lâon peut emprunter des modĂšles dâhistoricitĂ©, ou dâexemplaritĂ©, des catĂ©gories de perception du rĂ©el, des philosophies du temps et des formes dâinterprĂ©tation du monde » (p. 117).
7Les deux premiĂšres parties de lâouvrage sont composĂ©es en spirale, alternant la tentation littĂ©raire des historiens et la tentation historique des Ă©crivains. La dĂ©marche est extrĂȘmement enrichissante puisquâelle fournit des cadres dâanalyse plus larges au narrative debate, ce qui est salutaire dans la mesure oĂč le dĂ©bat souffre souvent dâĂȘtre cantonnĂ© Ă une contemplation autotĂ©lique de ces cinquante derniĂšres annĂ©es. NĂ©anmoins, le procĂ©dĂ© de retours rĂ©itĂ©rĂ©s en analepses est parfois rĂ©pĂ©titif : par exemple, le chapitre 6 « Les Ă©crivains de lâhistoireâscience » de la seconde partie, repartant dâHĂ©rodote et dâAristote, recoupe des thĂšses posĂ©es sur ces mĂȘmes auteurs dĂšs le premier chapitre « Historiens, orateurs, Ă©crivains » de la premiĂšre partie. Les titres des parties, de plus, sont peutâĂȘtre trop gĂ©nĂ©raux et ne rendent pas toujours compte de la progression.
8Le chapitre 4 intitulĂ© « Le retour du refoulĂ© littĂ©raire », nous semble ĂȘtre le cĆur du dispositif de recherche et la justification de cette longue fresque historiographique : I. Jablonka y analyse pourquoi ce qui aurait pu ĂȘtre le moment tant attendu de la rĂ©conciliation de lâhistoire avec les procĂ©dĂ©s littĂ©raires, Ă savoir le tournant rhĂ©torique menĂ© par Hayden White, nâa abouti en dĂ©finitive quâĂ un « lamentable gĂąchis » (p. 109) qui nâa fait que reconduire la dichotomie histoire/littĂ©rature en forçant lâessentialisme, et en raffermissant les identitĂ©s de chacun des deux pĂŽles. Câest dâun rendezâvous manquĂ© quâil sâagit : redĂ©couvrir la fonction de storyâteller de lâhistorien3, mettre au jour les choix prĂ©cognitifs Ă lâĆuvre dans lâ« écriture de lâhistoire » Ă la suite de Michel de Certeau, Paul Veyne, ou encore Paul RicĆur4, câest admettre la narrativitĂ© des sciences sociales. Ce tournant aurait pu permettre une rĂ©flexion sur la fonction de la fiction en histoire5, mais il a Ă©tĂ© le lieu dâun relativisme sceptique, sans que lâoccasion dâun engagement dans les « fonctions exploratoires » de la fiction nâait Ă©tĂ© saisie, pour reprendre lâexpression de Milan Kundera6.
9Le panfictionnalisme â que I. Jablonka attribue Ă Barthes dont la formule « Le fait nâa jamais quâune existence linguistique7 » a Ă©tĂ© abondamment glosĂ©e en ce sens â mĂšne Ă une relativisation des discours, contre laquelle Roger Chartier sâinsurgera8. Reprenant de Certeau, lâhistorien français redĂ©finira, en effet, lâhistoire comme liĂ©e Ă une intention de dire le vrai, soumise Ă la vĂ©rification, guidĂ©e en cela par un classement des preuves (textes, tĂ©moignages, monnaies, vestiges), dont le rĂ©sultat est Ă la fois prĂ©sentĂ© et contrĂŽlĂ© par une communautĂ© de chercheurs, qui en est la garante de lâobjectivitĂ©.
10Câest en se rĂ©voltant contre cette occasion manquĂ©e, tout en prenant acte des redĂ©finitions de la discipline opĂ©rĂ©es par Roger Chartier, Carlo Ginzburg et François Hartog9, entre autres, quâI. Jablonka propose dâinvestir ce champ considĂ©rĂ© comme tabou, de la fiction dans lâĂ©criture des sciences sociales. Toute la finesse de lâessai vient de ce dĂ©sir dâaccommodement entre la scientificitĂ© de lâhistoire Ă laquelle I. Jablonka ne renonce pas, et lâintĂ©gration de la fonction hermĂ©neutique de la fiction :
En un mot, la rĂ©volution mĂ©thodique10 a eu lieu. Les disciplines sont Ă©tablies, lâhistoire est aujourdâhui une science sociale et câest tant mieux. [âŠ] Tout lâenjeu consiste Ă inventer de nouvelles formes littĂ©raires pour les sciences sociales et grĂące aux sciences sociales (p. 220)
RedĂ©finir lâhistoire comme lâinvention de « fictions de mĂ©thode »
11Quelles seraient alors ces nouvelles formes littĂ©raires ? I. Jablonka les nomme des « fictions de mĂ©thode ». Il est urgent, avance lâauteur, dâintĂ©grer la littĂ©rature aux sciences sociales car « la littĂ©rature a quelque chose dâun adjuvant Ă©pistĂ©mologique » (p. 116), elle fournit des schĂšmes conceptuels exploratoires et aide Ă penser le monde. Contrairement Ă la fiction, la fiction de mĂ©thode sâexhibe comme hypothĂšse thĂ©orique ; I. Jablonka lui donne deux dĂ©finitions successives :
[e]lles se prĂ©sentent comme telles câestâĂ âdire quâelles se dĂ©noncent ellesâmĂȘmes ; elles ne sâĂ©loignent du rĂ©el que pour y retourner avec plus de force ; elles ne sont ni ludiques ni arbitraires, mais commandĂ©es par le raisonnement (p. 198)
12Puis plus loin : la fiction de mĂ©thode est une « feintise nĂ©anmoins sĂ©rieuse, explicite et avouĂ©e, qui engage le locuteur par rapport Ă la vĂ©rité » (p. 241) ; ce nâest donc pas une « feintise ludique partagĂ©e11 » selon lâune des dĂ©finitions littĂ©raires de la fiction.
13Font partie de ces procĂ©dĂ©s la pratique de la dĂ©familiarisation, de lâestrangement (p. 197), les fictions contrefactuelles et les uchronies (p. 205), la fabrique de symboles (« encapsuler un phĂ©nomĂšne, une pĂ©riode, un Ă©vĂšnement dans un individu ou un objet jugĂ©s reprĂ©sentatifs » p. 207, comme le navireânĂ©grier pour Marcus Rediker dans Ă bord du nĂ©grier, publiĂ© en 2007)⊠La fiction est alors « activĂ©e par le raisonnement », soumise au rĂ©gime de la preuve, insĂ©rĂ©e dans le texteârecherche. Ces textesâprogrammes demeurent rĂ©gis par les opĂ©rations de vĂ©ridiction, dont Roger Chartier a fait lâessence de la discipline historique. Ainsi entendue, lâon peut redĂ©finir lâhistoire comme un agencement, une couture de textes guidĂ©s par la perspective de dire le vrai : un « agencement de fictions non fictionnelles dont le but serait de percer Ă jour le rĂ©el » (p. 215).
14Ă partir de cette visĂ©e dâun texteârecherche, tout type de support constitue une source possible, de Facebook aux rĂȘves12, des sources coloniales aux sources locales13 : câest la question, câest la qualitĂ© du raisonnement plus que lâobjet qui fait lâhistoire. Le texteârecherche est par ailleurs dotĂ© dâun appĂ©tit de comparatisme ; citant des travaux aussi divers que ceux de Jack Goody et de Christophe Charle14, I. Jablonka Ă©labore un manifeste pour la dĂ©marche de la comparĂ©e :
Un fait nâexiste, une vie nâest intelligible que reliĂ©s aux autres, immergĂ©s dans le courant de leur temps. Sinon, isolĂ©s, ils perdent toute signification ; ils se racornissent sous la forme dâanecdotes ; ils meurent uniques, pĂ©trifiĂ©s dans le niâvraiâniâfaux (p. 171).
15Lâauteur justifie par lĂ âmĂȘme ses propres choix dâĂ©criture, lui qui construit des comparaisons dâHĂ©rodote Ă nos jours, en inscrivant la pensĂ©e dans des filiations communes.
16AdossĂ©e Ă cette pratique raisonnĂ©e de la fiction, sâĂ©labore une rĂ©flexion sur la place de lâauteur dans sa recherche, qui doit se faire Ă la fois Ă©crivain, chercheur, inventeur, agenceur de formes⊠Ce « moi de recherche15 » doit se faire Ă la fois sensible au rĂ©el quâil dĂ©crit et pourtant distanciĂ©.
17Ce programme de recherche et dâĂ©criture vise en rĂ©alitĂ© Ă expliquer, dans un retour rĂ©flexif, le propre parcours de lâauteur. Professeur dâhistoire Ă Paris 13, rĂ©dacteur en chef de la revue en ligne laviedesidĂ©es.fr, I. Jablonka Ă©crit dans cet essai avoir Ă©tĂ© « tenté » par lâĂ©criture, ayant mĂȘme publiĂ© sous pseudonyme un roman au moment prĂ©cis oĂč il Ă©tait engagĂ© dans la rĂ©daction de sa thĂšse16. La formeâpirate quâa reprĂ©sentĂ©e la parution de lâHistoire des grandsâparents que je nâai pas eus17, dâailleurs couronnĂ© de nombreux prix, lui a permis de sortir dâune pĂ©riode de souffrance oĂč il se vivait comme douloureusement scindĂ© par deux tentations antagonistes, souffrance quâil calque sur la discipline entiĂšre : lâhistoire doit, ditâil, sortir de la « haine de soi » (p. 117), autrement dit de la haine du littĂ©raire en soi18.
Fonder une éthique du plaisir pour les sciences sociales : la littérature & le désir
18Le chercheur du XXIe siĂšcle, pour reprendre le titre de la collection de lâouvrage, est un chercheur impliquĂ© dans les fictions de mĂ©thode, et il se doit dâadopter un style adĂ©quat Ă son argumentaire, (apte dicere, le parler adĂ©quat), formĂ© selon sa personnalitĂ© et sa recherche dâun mĂ©lange de style ironique quâil relie Ă Nietzsche, de style attique, et de style retenu. Ce faisant, I. Jablonka dĂ©finit lâhistoire comme une « littĂ©rature sous contrainte ». Si la premiĂšre dĂ©finition quâil donnait de « littĂ©rature contemporaine » Ă©tait assez faible, la notion dâagencement quâil dĂ©veloppe Ă partir du chapitre 10 de contre-littĂ©rature, de littĂ©ratureâenâmorceaux, de lieu de rĂ©flexion sur la forme, de jeu avec la contrainte semble plus nuancĂ©e et partant, plus opĂ©ratoire. LâĂ©criture de lâhistoire, et la recherche en sciences sociales de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, en un mot, la recherche, devient un espace dâinterrogation de la forme. Ainsi lâauteur imagineâtâil des pistes dâĂ©tudes, qui sont autant de fantaisies dâĂ©critures, au sens littĂ©ral de fantasmagories, de fantasmes :
La crĂ©ation en sciences sociales pourrait prendre la forme dâune expĂ©rimentation sur la forme. Il sâagit de mettre au point de nouvelles fictions de mĂ©thode. Par exemple, raconter une histoire de maniĂšre rĂ©gressive, non en partant du point le plus Ă©loignĂ© dans le passĂ©, mais en sâĂ©loignant peu Ă peu du moment prĂ©sent ; suivre un personnage la camĂ©ra Ă lâĂ©paule, en respectant les possibles qui sâouvrent Ă lui, ses futurs encore ouverts ; inaugurer un rĂ©cit avec plusieurs dĂ©buts, mais sans lui donner de fin (et vice versa) ; confronter des tranches de vie ; faire lâhistoire dâune incohĂ©rence ; associer des entretiens verbatim, des imagesâcitations, des vidĂ©osâdocuments (p. 279)
19Car câest bien de fantasmes quâil sâagit ; puisquâil faut fonder des sciences sociales « qui donnent du plaisir » (p. 280) : ce qui induit des formes courtes, ou bien des formes conçues comme des Ă©pisodes dâune sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e, qui auraient le « rythme haletant dâun thriller »⊠Au mode objectif qui Ă©tait dĂ©fini par le dĂ©tachement du savant, rĂ©pond un nouveau style, le mode rĂ©flexif, caractĂ©risĂ© par lâimplication du chercheur, un « je » de mĂ©thode, lâusage dâun « point de vue sur le point de vue », une transparence dĂ©mocratique du rĂ©cit (p. 301â303). Ce que nous pourrions nommer cette Ă©thique du plaisir a pour corolaire le plaisir que prend le chercheur en sâemparant de ces nouvelles mĂ©thodes, comme le conclut lâauteur, dans cet appel final oĂč rĂ©sonnent Ă©galement ses propres peurs dĂ©sormais maĂźtrisĂ©es :
Chercheur, nâaie pas peur de ta blessure. Ăcris le livre de ta vie, celui qui tâaidera Ă comprendre qui tu es. Le reste suivra : rigueur, honnĂȘtetĂ©, excitation, rythme (p. 282).
20LâĂ©thique du chercheur en lettres et sciences sociales, parce quâil pratique une mĂ©thode empruntant ses ressources au fait littĂ©raire, pratique un usage postâdisciplinaire des sciences sociales :
VoilĂ Ă quoi pourrait ressembler une postâdisciplinaritĂ© hĂ©ritiĂšre de la rĂ©volution mĂ©thodique : concilier, dans un texte, diffĂ©rentes expĂ©riences de savoir et dâĂ©criture ; pratiquer non pas une histoire qui se ferait « littĂ©raire » comme on se pare de plumes (ou comme un ascĂšte sâautorise enfin Ă regarder les femmes), mais une histoire qui est dâautant plus sensible et vibrante quâelle est enquĂȘte, raisonnement, mĂ©thode, science sociale ; un texte oĂč se livre un combat, avec toutes les armes de cette quĂȘte Ă©perdue, traces et rencontres, hypothĂšses et voyages, « je » et fictions de mĂ©thode, fonctionnant comme des opĂ©rateurs de littĂ©raritĂ©. Quand je dis une histoire plus littĂ©raire, jâentends plus rigoureuse, plus transparente, plus rĂ©flexive, plus honnĂȘte avec elleâmĂȘme. Car lâhistoire est dâautant plus scientifique quâelle est littĂ©raire (p. 307)
21Ce raisonnement et cette libertĂ© prise Ă lâĂ©gard des institutions rejoignent les appels dâYves Citton19 Ă pratiquer une critique littĂ©raire ouverte au monde, et rappelle lâ« indiscipline » universitaire que prĂŽne Myriam Suchet, reprenant Laurent Loty20.
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22Il y a concordance entre le plaisir de la rĂ©unification du moi du chercheur â qui peut librement assumer lâusage de la fiction â et le plaisir du lecteur â qui Ă©prouve un plaisir analogue Ă la lecture de la production scientifique, exposĂ©e et sortie de lâUniversitĂ©, appelĂ©e Ă dialoguer avec la cité : la fiction de mĂ©thode a le mĂȘme pouvoir politique dâĂ©mancipation que celui dĂ©gagĂ© par RanciĂšre, et en ce sens, Ivan Jablonka considĂšre la recherche en sciences sociales comme un contreâpouvoir pour lequel nous sommes tous invitĂ©s Ă prendre part, historiens comme littĂ©raires, dans un mouvement retour21.

