Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 4
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Elara Bertho

Histoire & littérature : retour sur des liaisons dangereuses

Ivan Jablonka, L’Histoire est une littĂ©rature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « La librairie du XXIe siĂšcle », 2014, 352 p., EAN 9782021137194.

1Le titre l’indique d’emblĂ©e ; le programme de lecture sera ludique, et le goĂ»t de la formule s’affiche avec malice : comment l’histoire peut‑elle bien ĂȘtre une « littĂ©rature contemporaine » ? Le jeu n’est pourtant pas innocent, et la rĂ©flexion thĂ©orique qui s’y trouve imbriquĂ©e se rĂ©vĂšle particuliĂšrement enthousiasmante et stimulante. L’historien Ivan Jablonka s’attache Ă  dĂ©construire les catĂ©gories pour mieux inventer des formes actuelles pour la recherche contemporaine — en histoire, en anthropologie, en Ă©tudes littĂ©raires —, en choisissant ouvertement de dĂ©placer le regard : il nous faut, dit‑il, des « formes pirates » (p. 18) pour renouveler la recherche, qui soient capables d’assumer la potentialitĂ© cognitive de la fiction, de l’inclure dans le raisonnement autant que dans le style.

2L’ouvrage se prĂ©sente comme une remontĂ©e archĂ©ologique de la fondation de la discipline historique, en soulignant l’entrelacement, depuis HĂ©rodote, de l’histoire et de la littĂ©rature, chacune des deux se dĂ©finissant en regard de l’autre. Ce parti‑pris du temps long, sur vingt cinq siĂšcles en quelques trois cents pages, lui sert avant tout Ă  rĂ©insĂ©rer le narrative debate qui a eu lieu dans la discipline historique, depuis le linguistic turn des annĂ©es 1970 autour des propositions de Lawrence Stone et d’Hayden White1, dans une interrogation plus vaste sur la narrativitĂ© des sciences sociales, et sur le partage des disciplines. Tout en Ă©tant discrĂštement mĂ©lancolique sur la mort des Belles Lettres et l’avĂšnement du positivisme scientifique, l’auteur propose de penser la recherche en sciences sociales comme un terrain d’expĂ©rimentation de formes, en recourant Ă  la capacitĂ© cognitive du verbe, autrement dit en prenant acte de la fonction hermĂ©neutique du rĂ©cit.

3La premiĂšre partie de l’ouvrage dĂ©crit cette « grande sĂ©paration » des historiens et des Ă©crivains ; histoire et littĂ©rature ayant fonctionnĂ© comme deux pĂŽles sur un continuum textuel, s’empruntant sans cesse des formes, des styles, ou des expĂ©rimentations, et se dĂ©finissant dans le rapport au pĂŽle opposĂ©, dans la distance, dans le vide qui le relie l’une Ă  l’autre. Aboutissant au constat de la nĂ©cessaire narrativitĂ© des sciences sociales, le texte bascule dans un second volet de l’analyse vers une refondation de l’histoire. Plus qu’un objet ou un style, elle est raisonnement, elle est dĂ©marche : elle se loge fondamentalement dans la densitĂ© d’une question posĂ©e au rĂ©el. Afin de correspondre Ă  cette refondation, la derniĂšre partie de l’essai suggĂšre de nouveaux styles Ă  forger, en Ă©largissant le dĂ©bat Ă  l’ensemble des sciences sociales : aujourd’hui, le chercheur se doit d’inventer des formes inĂ©dites, en intĂ©grant la fiction comme outil heuristique.

4Loin d’adopter une posture de dĂ©ploration sur la sĂ©paration des disciplines, I. Jablonka ouvre des possibles, propose de nouveaux sentiers, des pistes, des bifurcations, des croisements entre les champs du savoir : il ne s’agit pas de remonter en amont du « grand partage » mais de rĂ©flĂ©chir Ă  une post‑disciplinaritĂ© possible, consciente des acquis mĂ©thodologiques des disciplines, et dĂšs lors capable de s’en affranchir par une « inventivitĂ© archivistique, mĂ©thodologique, conceptuelle, narrative et lexicale » (p. 19). I. Jablonka nous invite Ă  ĂȘtre joueurs, crĂ©ateurs, inventeurs. Interrogeant le poids de la littĂ©rature dans l’histoire, il nous force, dans un mouvement‑retour, Ă  revenir sur nos propres pratiques, en tant que littĂ©raires, sur notre mĂ©thode d’étude des textes et des sources, mais de maniĂšre plus essentielle, sur notre pratique d’écriture de la critique.

ArchĂ©ologie d’un divorce : Histoire/LittĂ©rature

5Il y a un dĂ©sir d’écriture des historiens tout comme, de maniĂšre symĂ©trique, il y a un dĂ©sir de connaissance des Ă©crivains. Partant de ce double constat, I. Jablonka dresse un large panorama de l’histoire de la discipline historique, irrĂ©ductiblement couplĂ©e, jumelĂ©e, associĂ©e Ă  la littĂ©rature, en le dĂ©ployant sous l’angle de cette double tentation, les deux ne finissant pas de « divorcer depuis des siĂšcles » (p. 220) tout en Ă©tant nĂ©anmoins incapables de se dĂ©prendre de la fascination exercĂ©e l’une pour l’autre.

6À la maniĂšre de ce que retraçait William Marx pour l’émergence, depuis les Belles Lettres, de la notion de littĂ©rature dans L’Adieu Ă  la littĂ©rature2, I. Jablonka dĂ©crit le long processus de constitution de l’histoire comme science sociale, depuis les ancĂȘtres fondateurs qu’ont Ă©tĂ© d’une part HĂ©rodote le logographe, l’homo fabulator, Thucydide, et Polybe — crĂ©ant une histoire‑tragĂ©die —, CicĂ©ron d’autre part — attachĂ© Ă  fonder une histoire‑éloquence —, et Tite‑Live, dĂ©terminant quant Ă  lui une histoire‑panĂ©gyrique. Ces trois postures vis‑à‑vis de la littĂ©rature se retrouveront tout au long du parcours, de l’AntiquitĂ© Ă  l’ñge classique, de l’ñge romantique Ă  la naissance du positivisme, renaissant avec le linguistic turn, aprĂšs les heures de gloire de la mĂ©thode quantitative et des Annales. Comme par un mouvement de balancier inverse et rĂ©ciproque, la littĂ©rature s’aventure vers les domaines rĂ©servĂ©s de l’histoire ; Chateaubriand, Michelet, Walter Scott influençant Ă  leur tour les historiens, tant sur leurs objets (la passion du Moyen‑Âge, l’attention portĂ©e au peuple viennent, par exemple, de Michelet) que sur leurs mĂ©thodes (s’inspirer de personnages Ă©rigĂ©s en types reprĂ©sentatifs, sur le mode de la mĂ©tonymie) :

[l]a littĂ©rature est une boĂźte Ă  outils cognitifs oĂč l’on peut emprunter des modĂšles d’historicitĂ©, ou d’exemplaritĂ©, des catĂ©gories de perception du rĂ©el, des philosophies du temps et des formes d’interprĂ©tation du monde » (p. 117).

7Les deux premiĂšres parties de l’ouvrage sont composĂ©es en spirale, alternant la tentation littĂ©raire des historiens et la tentation historique des Ă©crivains. La dĂ©marche est extrĂȘmement enrichissante puisqu’elle fournit des cadres d’analyse plus larges au narrative debate, ce qui est salutaire dans la mesure oĂč le dĂ©bat souffre souvent d’ĂȘtre cantonnĂ© Ă  une contemplation autotĂ©lique de ces cinquante derniĂšres annĂ©es. NĂ©anmoins, le procĂ©dĂ© de retours rĂ©itĂ©rĂ©s en analepses est parfois rĂ©pĂ©titif : par exemple, le chapitre 6 « Les Ă©crivains de l’histoire‑science » de la seconde partie, repartant d’HĂ©rodote et d’Aristote, recoupe des thĂšses posĂ©es sur ces mĂȘmes auteurs dĂšs le premier chapitre « Historiens, orateurs, Ă©crivains » de la premiĂšre partie. Les titres des parties, de plus, sont peut‑ĂȘtre trop gĂ©nĂ©raux et ne rendent pas toujours compte de la progression.

8Le chapitre 4 intitulĂ© « Le retour du refoulĂ© littĂ©raire », nous semble ĂȘtre le cƓur du dispositif de recherche et la justification de cette longue fresque historiographique : I. Jablonka y analyse pourquoi ce qui aurait pu ĂȘtre le moment tant attendu de la rĂ©conciliation de l’histoire avec les procĂ©dĂ©s littĂ©raires, Ă  savoir le tournant rhĂ©torique menĂ© par Hayden White, n’a abouti en dĂ©finitive qu’à un « lamentable gĂąchis » (p. 109) qui n’a fait que reconduire la dichotomie histoire/littĂ©rature en forçant l’essentialisme, et en raffermissant les identitĂ©s de chacun des deux pĂŽles. C’est d’un rendez‑vous manquĂ© qu’il s’agit : redĂ©couvrir la fonction de story‑teller de l’historien3, mettre au jour les choix prĂ©cognitifs Ă  l’Ɠuvre dans l’« écriture de l’histoire » Ă  la suite de Michel de Certeau, Paul Veyne, ou encore Paul RicƓur4, c’est admettre la narrativitĂ© des sciences sociales. Ce tournant aurait pu permettre une rĂ©flexion sur la fonction de la fiction en histoire5, mais il a Ă©tĂ© le lieu d’un relativisme sceptique, sans que l’occasion d’un engagement dans les « fonctions exploratoires » de la fiction n’ait Ă©tĂ© saisie, pour reprendre l’expression de Milan Kundera6.

9Le panfictionnalisme — que I. Jablonka attribue Ă  Barthes dont la formule « Le fait n’a jamais qu’une existence linguistique7 » a Ă©tĂ© abondamment glosĂ©e en ce sens — mĂšne Ă  une relativisation des discours, contre laquelle Roger Chartier s’insurgera8. Reprenant de Certeau, l’historien français redĂ©finira, en effet, l’histoire comme liĂ©e Ă  une intention de dire le vrai, soumise Ă  la vĂ©rification, guidĂ©e en cela par un classement des preuves (textes, tĂ©moignages, monnaies, vestiges), dont le rĂ©sultat est Ă  la fois prĂ©sentĂ© et contrĂŽlĂ© par une communautĂ© de chercheurs, qui en est la garante de l’objectivitĂ©.

10C’est en se rĂ©voltant contre cette occasion manquĂ©e, tout en prenant acte des redĂ©finitions de la discipline opĂ©rĂ©es par Roger Chartier, Carlo Ginzburg et François Hartog9, entre autres, qu’I. Jablonka propose d’investir ce champ considĂ©rĂ© comme tabou, de la fiction dans l’écriture des sciences sociales. Toute la finesse de l’essai vient de ce dĂ©sir d’accommodement entre la scientificitĂ© de l’histoire Ă  laquelle I. Jablonka ne renonce pas, et l’intĂ©gration de la fonction hermĂ©neutique de la fiction :

En un mot, la rĂ©volution mĂ©thodique10 a eu lieu. Les disciplines sont Ă©tablies, l’histoire est aujourd’hui une science sociale et c’est tant mieux. [
] Tout l’enjeu consiste Ă  inventer de nouvelles formes littĂ©raires pour les sciences sociales et grĂące aux sciences sociales (p. 220)

RedĂ©finir l’histoire comme l’invention de « fictions de mĂ©thode »

11Quelles seraient alors ces nouvelles formes littĂ©raires ? I. Jablonka les nomme des « fictions de mĂ©thode ». Il est urgent, avance l’auteur, d’intĂ©grer la littĂ©rature aux sciences sociales car « la littĂ©rature a quelque chose d’un adjuvant Ă©pistĂ©mologique » (p. 116), elle fournit des schĂšmes conceptuels exploratoires et aide Ă  penser le monde. Contrairement Ă  la fiction, la fiction de mĂ©thode s’exhibe comme hypothĂšse thĂ©orique ; I. Jablonka lui donne deux dĂ©finitions successives :

[e]lles se prĂ©sentent comme telles c’est‑à‑dire qu’elles se dĂ©noncent elles‑mĂȘmes ; elles ne s’éloignent du rĂ©el que pour y retourner avec plus de force ; elles ne sont ni ludiques ni arbitraires, mais commandĂ©es par le raisonnement (p. 198)

12Puis plus loin : la fiction de mĂ©thode est une « feintise nĂ©anmoins sĂ©rieuse, explicite et avouĂ©e, qui engage le locuteur par rapport Ă  la vĂ©rité » (p. 241) ; ce n’est donc pas une « feintise ludique partagĂ©e11 » selon l’une des dĂ©finitions littĂ©raires de la fiction.

13Font partie de ces procĂ©dĂ©s la pratique de la dĂ©familiarisation, de l’estrangement (p. 197), les fictions contrefactuelles et les uchronies (p. 205), la fabrique de symboles (« encapsuler un phĂ©nomĂšne, une pĂ©riode, un Ă©vĂšnement dans un individu ou un objet jugĂ©s reprĂ©sentatifs » p. 207, comme le navire‑nĂ©grier pour Marcus Rediker dans À bord du nĂ©grier, publiĂ© en 2007)
 La fiction est alors « activĂ©e par le raisonnement », soumise au rĂ©gime de la preuve, insĂ©rĂ©e dans le texte‑recherche. Ces textes‑programmes demeurent rĂ©gis par les opĂ©rations de vĂ©ridiction, dont Roger Chartier a fait l’essence de la discipline historique. Ainsi entendue, l’on peut redĂ©finir l’histoire comme un agencement, une couture de textes guidĂ©s par la perspective de dire le vrai : un « agencement de fictions non fictionnelles dont le but serait de percer Ă  jour le rĂ©el » (p. 215).

14À partir de cette visĂ©e d’un texte‑recherche, tout type de support constitue une source possible, de Facebook aux rĂȘves12, des sources coloniales aux sources locales13 : c’est la question, c’est la qualitĂ© du raisonnement plus que l’objet qui fait l’histoire. Le texte‑recherche est par ailleurs dotĂ© d’un appĂ©tit de comparatisme ; citant des travaux aussi divers que ceux de Jack Goody et de Christophe Charle14, I. Jablonka Ă©labore un manifeste pour la dĂ©marche de la comparĂ©e :

Un fait n’existe, une vie n’est intelligible que reliĂ©s aux autres, immergĂ©s dans le courant de leur temps. Sinon, isolĂ©s, ils perdent toute signification ; ils se racornissent sous la forme d’anecdotes ; ils meurent uniques, pĂ©trifiĂ©s dans le ni‑vrai‑ni‑faux (p. 171).

15L’auteur justifie par là‑mĂȘme ses propres choix d’écriture, lui qui construit des comparaisons d’HĂ©rodote Ă  nos jours, en inscrivant la pensĂ©e dans des filiations communes.

16AdossĂ©e Ă  cette pratique raisonnĂ©e de la fiction, s’élabore une rĂ©flexion sur la place de l’auteur dans sa recherche, qui doit se faire Ă  la fois Ă©crivain, chercheur, inventeur, agenceur de formes
 Ce « moi de recherche15 » doit se faire Ă  la fois sensible au rĂ©el qu’il dĂ©crit et pourtant distanciĂ©.

17Ce programme de recherche et d’écriture vise en rĂ©alitĂ© Ă  expliquer, dans un retour rĂ©flexif, le propre parcours de l’auteur. Professeur d’histoire Ă  Paris 13, rĂ©dacteur en chef de la revue en ligne laviedesidĂ©es.fr, I. Jablonka Ă©crit dans cet essai avoir Ă©tĂ© « tenté » par l’écriture, ayant mĂȘme publiĂ© sous pseudonyme un roman au moment prĂ©cis oĂč il Ă©tait engagĂ© dans la rĂ©daction de sa thĂšse16. La forme‑pirate qu’a reprĂ©sentĂ©e la parution de l’Histoire des grands‑parents que je n’ai pas eus17, d’ailleurs couronnĂ© de nombreux prix, lui a permis de sortir d’une pĂ©riode de souffrance oĂč il se vivait comme douloureusement scindĂ© par deux tentations antagonistes, souffrance qu’il calque sur la discipline entiĂšre : l’histoire doit, dit‑il, sortir de la « haine de soi » (p. 117), autrement dit de la haine du littĂ©raire en soi18.

Fonder une éthique du plaisir pour les sciences sociales : la littérature & le désir

18Le chercheur du XXIe siĂšcle, pour reprendre le titre de la collection de l’ouvrage, est un chercheur impliquĂ© dans les fictions de mĂ©thode, et il se doit d’adopter un style adĂ©quat Ă  son argumentaire, (apte dicere, le parler adĂ©quat), formĂ© selon sa personnalitĂ© et sa recherche d’un mĂ©lange de style ironique qu’il relie Ă  Nietzsche, de style attique, et de style retenu. Ce faisant, I. Jablonka dĂ©finit l’histoire comme une « littĂ©rature sous contrainte ». Si la premiĂšre dĂ©finition qu’il donnait de « littĂ©rature contemporaine » Ă©tait assez faible, la notion d’agencement qu’il dĂ©veloppe Ă  partir du chapitre 10 de contre-littĂ©rature, de littĂ©rature‑en‑morceaux, de lieu de rĂ©flexion sur la forme, de jeu avec la contrainte semble plus nuancĂ©e et partant, plus opĂ©ratoire. L’écriture de l’histoire, et la recherche en sciences sociales de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, en un mot, la recherche, devient un espace d’interrogation de la forme. Ainsi l’auteur imagine‑t‑il des pistes d’études, qui sont autant de fantaisies d’écritures, au sens littĂ©ral de fantasmagories, de fantasmes :

La crĂ©ation en sciences sociales pourrait prendre la forme d’une expĂ©rimentation sur la forme. Il s’agit de mettre au point de nouvelles fictions de mĂ©thode. Par exemple, raconter une histoire de maniĂšre rĂ©gressive, non en partant du point le plus Ă©loignĂ© dans le passĂ©, mais en s’éloignant peu Ă  peu du moment prĂ©sent ; suivre un personnage la camĂ©ra Ă  l’épaule, en respectant les possibles qui s’ouvrent Ă  lui, ses futurs encore ouverts ; inaugurer un rĂ©cit avec plusieurs dĂ©buts, mais sans lui donner de fin (et vice versa) ; confronter des tranches de vie ; faire l’histoire d’une incohĂ©rence ; associer des entretiens verbatim, des images‑citations, des vidĂ©os‑documents (p. 279)

19Car c’est bien de fantasmes qu’il s’agit ; puisqu’il faut fonder des sciences sociales « qui donnent du plaisir » (p. 280) : ce qui induit des formes courtes, ou bien des formes conçues comme des Ă©pisodes d’une sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e, qui auraient le « rythme haletant d’un thriller »  Au mode objectif qui Ă©tait dĂ©fini par le dĂ©tachement du savant, rĂ©pond un nouveau style, le mode rĂ©flexif, caractĂ©risĂ© par l’implication du chercheur, un « je » de mĂ©thode, l’usage d’un « point de vue sur le point de vue », une transparence dĂ©mocratique du rĂ©cit (p. 301‑303). Ce que nous pourrions nommer cette Ă©thique du plaisir a pour corolaire le plaisir que prend le chercheur en s’emparant de ces nouvelles mĂ©thodes, comme le conclut l’auteur, dans cet appel final oĂč rĂ©sonnent Ă©galement ses propres peurs dĂ©sormais maĂźtrisĂ©es :

Chercheur, n’aie pas peur de ta blessure. Écris le livre de ta vie, celui qui t’aidera Ă  comprendre qui tu es. Le reste suivra : rigueur, honnĂȘtetĂ©, excitation, rythme (p. 282).

20L’éthique du chercheur en lettres et sciences sociales, parce qu’il pratique une mĂ©thode empruntant ses ressources au fait littĂ©raire, pratique un usage post‑disciplinaire des sciences sociales :

VoilĂ  Ă  quoi pourrait ressembler une post‑disciplinaritĂ© hĂ©ritiĂšre de la rĂ©volution mĂ©thodique : concilier, dans un texte, diffĂ©rentes expĂ©riences de savoir et d’écriture ; pratiquer non pas une histoire qui se ferait « littĂ©raire » comme on se pare de plumes (ou comme un ascĂšte s’autorise enfin Ă  regarder les femmes), mais une histoire qui est d’autant plus sensible et vibrante qu’elle est enquĂȘte, raisonnement, mĂ©thode, science sociale ; un texte oĂč se livre un combat, avec toutes les armes de cette quĂȘte Ă©perdue, traces et rencontres, hypothĂšses et voyages, « je » et fictions de mĂ©thode, fonctionnant comme des opĂ©rateurs de littĂ©raritĂ©. Quand je dis une histoire plus littĂ©raire, j’entends plus rigoureuse, plus transparente, plus rĂ©flexive, plus honnĂȘte avec elle‑mĂȘme. Car l’histoire est d’autant plus scientifique qu’elle est littĂ©raire (p. 307)

21Ce raisonnement et cette libertĂ© prise Ă  l’égard des institutions rejoignent les appels d’Yves Citton19 Ă  pratiquer une critique littĂ©raire ouverte au monde, et rappelle l’« indiscipline » universitaire que prĂŽne Myriam Suchet, reprenant Laurent Loty20.


***

22Il y a concordance entre le plaisir de la rĂ©unification du moi du chercheur — qui peut librement assumer l’usage de la fiction — et le plaisir du lecteur — qui Ă©prouve un plaisir analogue Ă  la lecture de la production scientifique, exposĂ©e et sortie de l’UniversitĂ©, appelĂ©e Ă  dialoguer avec la cité : la fiction de mĂ©thode a le mĂȘme pouvoir politique d’émancipation que celui dĂ©gagĂ© par RanciĂšre, et en ce sens, Ivan Jablonka considĂšre la recherche en sciences sociales comme un contre‑pouvoir pour lequel nous sommes tous invitĂ©s Ă  prendre part, historiens comme littĂ©raires, dans un mouvement retour21.