Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 5
titre article
Stefano Brugnolo et Fabien Kunz-Vitali

Orlando & Lampedusa, un conflit long de cinquante ans

Francesco Orlando, L’IntimitĂ© et l’Histoire. Lecture du GuĂ©pard, Paris : Classiques Garnier, coll. « ThĂ©orie de la littĂ©rature », 2014, 210 p., EAN 9782812433450.

La présente recension a été conçue conjointement par les deux auteurs, mais la premiÚre partie est de la plume de Fabien Kunz-Vitali, et la seconde, de celle de Stefano Brugnolo.

1.

1Dans les paragraphes liminaires de l’essai À distances multiples qui agrĂ©mentait, en guise de complĂ©ment et de relecture, la nouvelle Ă©dition d’Un souvenir de Lampedusa, premier portrait encore aujourd’hui inĂ©galĂ© du Lampedusa de la maturitĂ©, l’auteur exprimait le souhait suivant :

Si l’avenir me le permet, je me propose de revenir sur Le GuĂ©pard dans une perspective moins singuliĂšre que dans ce livre [Un souvenir de Lampedusa]. Mettre mon mĂ©tier d’adulte au service de l’Ɠuvre de celui qui m’instruisit adolescent ; fournir Ă  son interprĂ©tation une lecture qui, si elle n’est peut-ĂȘtre pas plus compĂ©tente, sera tout au moins plus secrĂštement affectueuse que d’autres1.

2Le projet, encore virtuel dans ces lignes, devait se concrĂ©tiser deux ans plus tard — à travers un cours tenu Ă  la FacultĂ© de Lettres de l’UniversitĂ© de Pise en 1996-1997 — dans un ouvrage intitulĂ© L’IntimitĂ© et l’Histoire premiĂšre monographie encore aujourd’hui inĂ©galĂ©e du GuĂ©pard (la rĂ©pĂ©tition n’est pas abusive)2 et remarquable exemple d’une pratique thĂ©orique mĂ»rie pendant plus de trente ans.

3Le passage citĂ© le confirme : l’histoire de l’étude par Francesco Orlando du GuĂ©pard est strictement liĂ©e Ă  celle des deux essais biographiques. Plus ou moins « secrĂštement » motivĂ©s par une expĂ©rience de fond commune et complĂ©mentaires par leur intention, ces trois textes forment une certaine unitĂ©. Pourtant, il Ă©vident qu’il s’agit en mĂȘme temps de trois textes Ă©minemment diffĂ©rents, voire rĂ©solument disparates. Pour des questions de genre tout d’abord — portrait, biographie ou tĂ©moignage vs Ă©tude ou « lecture » — et partant, de modalitĂ©s formellement diffĂ©rentes d’aborder une mĂȘme rĂ©alité : cette tension, ce besoin de « retour » Ă  un nƓud non rĂ©solu de sa formation personnelle et intellectuelle. Mais aussi parce que, pour l’auteur, la diffĂ©rence d’objet est essentielle entre ces deux logiques, pour ne pas dire ces deux rĂ©alitĂ©s. Cette distinction nous renvoie Ă  l’une des pierres angulaires de la rĂ©flexion thĂ©orique d’Orlando, qui, sur ce point, rejoint le Proust du Contre Sainte-Beuve, ainsi que les prĂ©supposĂ©s structuralistes. Et ce n’est pas un hasard si la distinction entre l’homme et l’Ɠuvre constitue le sujet principal des paragraphes introductifs d’À distances multiples comme de L’IntimitĂ© et l’Histoire. Entre le tĂ©moignage de jeunesse sur l’homme Lampedusa des derniĂšres annĂ©es, achevĂ© en 1962, la relecture de ce texte en 1996, et la relecture critique du GuĂ©pard en 1998, les distances sont multiples, au sens chronologique et formel, mais aussi thĂ©matique et Ă©pistĂ©mologique.

4Le projet a de quoi surprendre — l’auteur est le premier Ă  le reconnaĂźtre. Reprenons, en les paraphrasant, les interrogations du chapitre liminaire de L’IntimitĂ© et l’Histoire : comment Orlando, disciple et interlocuteur du Prince de Lampedusa au cours des annĂ©es oĂč ce dernier, comme en tĂ©moigne Un souvenir, mĂ»rissait et rĂ©digeait son GuĂ©pard, pouvait‑il se pencher sur Lampedusa en vrai chercheur, et dans le respect des principes d’objectivité ? Comment pouvait-il aborder ce roman avec la mĂȘme impartialitĂ© qu’il n’avait eu de cesse d’adopter, depuis son essai sur la PhĂšdre de Racine, faisant mine de ne rien savoir surla vie de l’auteur3 ? Comment pouvait-il penser parvenir Ă  ne pas se laisser conditionner par sa familiaritĂ© encore vivace avec la personnalitĂ© de Lampedusa ; par le souvenir du temps passĂ© ensemble, au palais de Via Butera, Ă  Palerme, Ă  causer des traditions littĂ©raires anglaises et françaises4 ; et par les vestiges souvent douloureux de ce passé ?

5En un sens, il s’agissait d’une condition d’emblĂ©e impossible (preuve en est le renvoi, dans le paragraphe citĂ© ci-dessus, Ă  la nature « secrĂštement affectueuse » de l’étude projetĂ©e). Et en effet, le postulat d’objectivitĂ© est Ă  entendre surtout comme principe heuristique. Car s’il Ă©tait scrupuleux et cohĂ©rent dans l’élaboration et la mise en pratique de son systĂšme, Orlando n’était pas un fanatique. Il n’était pas insensible aux appels du bon sens —dont on sait que plus ils sont Ă©vidents, plus ils provoquent l’intransigeance du thĂ©oricien5. Si l’on veut, la distinction mĂȘme entre auteur et Ɠuvre n’impliquait pas pour Orlando d’incompatibilitĂ© thĂ©orique absolue (peut-ĂȘtre aussi parce que la relation entre ces deux termes est conceptuellement contigĂŒe Ă  celle, plus large, et, jamais rĂ©futĂ©e par Orlando, entre monde et texte — c’était mĂȘme l’aspect le plus original de sa rĂ©flexion). Par cette distinction, il voulait surtout Ă©viter une dĂ©marche simpliste et confuse, basĂ©e sur des rapports logiques de « spĂ©cularitĂ© et dĂ©pendance », plutĂŽt que sur les principes, d’origine freudienne, de « contradiction et d’opposition » (ces expressions sont empruntĂ©es au paragraphe initial de L’IntimitĂ© et l’Histoire). Dans l’amphithéùtre, face Ă  des Ă©tudiants encore peu familiarisĂ©s avec l’idĂ©e de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre ces deux termes, Orlando, d’ordinaire Ă©tranger aux tentations du discours mĂ©taphorique, se servait Ă  ce propos, d’une comparaison pour le moins efficace, celle de la « passoire » : l’Ɠuvre littĂ©raire est Ă  la vie de l’auteur ce que le bouillon est aux lĂ©gumes qu’on a utilisĂ©s pour le faire. Entre les deux, le rapport est de substance ; mais une fois la passoire retirĂ©e — et avec elle, les ingrĂ©dients — ces derniers, loin de rĂ©apparaĂźtre dans le texte sous leurs forme et fonction originelles, se sont fondus dans une rĂ©alitĂ© substantiellement autre. D’une certaine façon, la distinction vaut aussi pour les prĂ©supposĂ©s thĂ©oriques qui sous-tendent sa dĂ©cision de revenir au GuĂ©pard. Ils sont moins un credo qu’une fonction, un idĂ©al Ă©pistĂ©mologique.

6Et peut-ĂȘtre n’est-ce pas seulement le reflet d’une maturitĂ© thĂ©orique pleinement atteinte, et du maniement dĂ©sormais assurĂ© de ses outils de travail, si l’approche d’Orlando se fait si persuasive, et plus persuasive que jamais dans L’IntimitĂ© et l’Histoire. Sans rien retirer Ă  un ouvrage comme Les Objets dĂ©suets dans l’imagination littĂ©raire, une Ɠuvre critique par bien des aspects plus monumentale en ce qu’elle aborde presque toute la tradition occidentale6, l’étude sur Le GuĂ©pard constitue, d’une certaine façon, un dĂ©fi insurpassable. Un passionnant pari oĂč se jouait la validitĂ© de l’un des principes fondateurs de la thĂ©orie et de la mĂ©thode d’Orlando : la possibilitĂ© de dĂ©montrer, sur la base probante des Ă©vidences textuelles (cohĂ©rence systĂ©matique des rapports internes entre toutes les parties et tous les niveaux d’un texte) et, partant, la valeur d’une Ɠuvre littĂ©raire.

7L’importance de l’entreprise ne se mesure certes pas seulement Ă  l’aune du degrĂ© de compĂ©tition du thĂ©oricien avec (ou contre) lui-mĂȘme. Pour comprendre pleinement le sens de l’opĂ©ration comme lecture de texte, il faut prendre en compte deux autres aspects. D’abord, ce critĂšre biographique, si efficacement combattu par Orlando, sous-tendait toute une tradition d’exĂ©gĂšse, en Italie et ailleurs, qui s’obstinait Ă  ne voir dans Le GuĂ©pard que la transposition Ă  peine voilĂ©e de la vie de son auteur. Ensuite, avec son postulat textualiste, la relecture d’Orlando relevait un pari qui, par-delĂ  Sainte-Beuve et son intĂ©rĂȘt pour la biographie, investissait la personne mĂȘme de Lampedusa, lecteur passionnĂ© et en tous points d’accord avec l’auteur des Lundis7. Ce qui impliquait donc un second niveau, oĂč l’hĂ©ritage intellectuel de son propre maĂźtre Ă©tait revisitĂ© en nĂ©gatif. L’essai d’Orlando, en d’autres termes, vaut comme texte critique avec et pour, mais aussi contre Lampedusa.

8RĂ©sumons. Tout d’abord, L’IntimitĂ© et l’Histoire exauce de façon exemplaire la promesse jadis formulĂ©e dans À distances multiples (mais peut-ĂȘtre mĂ»rie depuis le Souvenir) : revenir sur Le GuĂ©pard et faire Ă©merger, Ă  travers un scrupuleux travail d’analyse, la vĂ©ritĂ© du texte, sans jamais recourir Ă  une quelconque vĂ©ritĂ© biographique. Le pari s’inscrivait au rebours d’une double tendance : celle de la majoritĂ© des interprĂštes du GuĂ©pard d’une part, et celle de Lampedusa, de l’autre, avec ses inclinations beuviennes et les dĂ©rives psychologisantes qui en dĂ©coulaient. Ensuite, le retour au GuĂ©pard, en 1998, est aussi la conclusion d’une indĂ©niable tension intĂ©rieure. Cet ouvrage vient clore un cycle de quarante ans oĂč Orlando n’a cessĂ© de réélaborer, pour ne pas dire d’exorciser l’expĂ©rience de jeunesse de son intimitĂ© avec Tomasi di Lampedusa. Un parcours dont les diffĂ©rentes Ă©tapes, et notamment le choix de modĂšles critiques plus valables (je pense notamment Ă  la note d’À distances multiples oĂč Orlando souligne l’importance psychologique qu’eut pour lui la dĂ©couverte de Croce, puis d’Auerbach et de Spitzer8) marque un Ă©loignement progressif et symĂ©trique Ă  l’égard de son maĂźtre — stimulĂ© par ce conflit latent qui l’opposait en mĂȘme temps qu’il le liait pour toujours Ă  la figure de Lampedusa. Le « service » ultime rendu par l’élĂšve au maĂźtre se rĂ©sout ainsi en une preuve suprĂȘme de conquĂȘte d’autonomie et de dĂ©passement.

9IndĂ©pendamment du parcours intellectuel d’Orlando, l’importance de ces trois Ă©crits se dĂ©finit surtout en rapport avec l’histoire de la rĂ©ception du GuĂ©pard, qui compte parmi les Ɠuvres les plus controversĂ©es de la littĂ©rature italienne du xxe siĂšcle, d’oĂč sa durable et Ă©quivoque renommĂ©e comme « cas9 ».

10Quand en 1958, un an aprĂšs la mort de son auteur, Le GuĂ©pard sort chez Feltrinelli grĂące Ă  l’heureuse intuition Ă©ditoriale de Giorgio Bassani, le roman remporte presque aussitĂŽt un franc succĂšs (400.000 exemplaires vendus en trois ans, un record pour l’époque, Ă  tel point qu’on le qualifie aujourd’hui de premier best-seller en Italie10). Mais il s’agit d’un succĂšs ambigu : s’il est plĂ©biscitĂ© par les lecteurs, en Italie comme Ă  l’international, il est attaquĂ© par la plupart des lettrĂ©s reconnus de l’époque. En effet, toute la communautĂ© ou presque des auteurs et critiques se penchait sur le cas GuĂ©pard, pour dĂ©battre des origines et des causes de ce roman-mĂ©tĂ©ore, si Ă©tranger aux Ă©coles et tendances de l’époque. Et ces derniers de se diviser bien vite en factions opposĂ©es de gattopardisti et anti-gattopardisti.

11La querelle semble aujourd’hui exemplaire des rapports de force et du discours culturel en vigueur en Italie au tournant des annĂ©es 1950-1960. Un vent de changement soufflait sur les modĂšles culturels. La source du nĂ©orĂ©alisme se tarissait : sa fin, peut-on dire, est emblĂ©matiquement consacrĂ©e par le poĂšme-manifeste de Pasolini, En mĂ©moire du rĂ©alisme, lu Ă  l’occasion du Premio Strega de 1959, qui, justement, fut dĂ©cernĂ© au GuĂ©pard. Cette saison nĂ©orĂ©aliste, avec ses tensions progressistes, Ă©tait suivie de peu et devait ĂȘtre supplantĂ©e dans sa vocation « hĂ©gĂ©monique » par la nouvelle avant-garde du Groupe 63. Bien que diffĂ©rentes par leurs origines et leurs motivations, les deux « écoles » voyaient confusĂ©ment dans Le GuĂ©pard, qui n’avait de lien avec aucun des canons de valeurs de l’époque, un ouvrage dĂ©rangeant et complĂštement hors de propos, qui signait une rĂ©gression Ă  la fois idĂ©ologique et esthĂ©tique. Ils dĂ©nonçaient, en substance, un exercice de style rĂ©digĂ© dans un coin de terre par un homme en dehors de son temps, dĂ©tenteur d’un message inquiĂ©tant, et s’opposant Ă  la vision alors communĂ©ment diffuse de l’histoire comme source d’espoir.

12De 1958 Ă  1960, puis — dans un nouveau souffle, en partie dĂ» au film de Visconti — de 1963 Ă  1965, le dĂ©bat sur Le GuĂ©pard et, par ricochet, sur son auteur, prit le visage d’une vĂ©ritable querelle. Et sans aucun doute, l’issue de cette querelle aurait Ă©tĂ© diffĂ©rente si en 1962, Orlando, alors Ă  peine ĂągĂ© de trente ans, ne s’était dĂ©cidĂ© Ă  consigner par Ă©crit son Souvenir de Lampedusa, et Ă  intervenir dans une querelle nĂ©e sur la base fragile de demi-vĂ©ritĂ©s et d’allĂ©gations mesquines.

13À la diffĂ©rence de la biographie presque contemporaine d’Andrea Vitello11, le Souvenir d’Orlando ne se voulait nullement la reconstitution organique du passĂ© du Prince. Il se bornait Ă  faire revivre ce dernier, tel qu’Orlando l’avait connu pendant les quatre derniĂšres annĂ©es de sa vie. L’entreprise Ă©tait loin d’ĂȘtre aisĂ©e. Elle exigeait de naviguer habilement entre respect de la Princesse de Lampedusa, trĂšs chatouilleuse Ă  l’endroit de la sauvegarde du souvenir de son mari (et pas toujours prĂ©visible dans les critĂšres qui orientaient ses jugements12), et respect de soi — l’expĂ©rience Lampedusa avait Ă©tĂ© pour lui source de dĂ©ceptions encore douloureuses : dans une lettre de novembre 1962, Gioacchino Lanza Tomasi, fils adoptif du Prince, fĂ©licite Orlando pour sa dĂ©cision d’écrire, car il sait combien « cuisant » est le souvenir du temps passĂ© avec cet « si impĂ©rieusement fascinant13 ». Si les conditions de dĂ©part Ă©taient objectivement difficiles, la rĂ©ussite de ce portrait n’en Ă©tait que plus mĂ©ritoire, avec ce style sobre, gage d’« honnĂȘte dissimulation », par lequel l’auteur avait choisi de rĂ©pondre au dĂ©fi moral de l’équilibre entre vĂ©ritĂ© et discrĂ©tion. Quand sort Un souvenir de Lampedusa (nous sommes en 1963), les rĂ©actions des personnes les plus aptes Ă  juger de la justesse du texte d’Orlando sont unanimement positives. Dans une lettre du 23 novembre 1963, la Princesse exprime Ă  l’auteur son « plaisir de lire enfin une description de [son] mari faite avec intelligence14 » et qui, surtout, lui ait permis de « retrouv[er] nombre de ses pensĂ©es, de ses expressions, de ses boutades, que les gens ne comprenaient gĂ©nĂ©ralement pas, ni n’apprĂ©ciaient comme telles15 ». Ces Ă©loges font Ă©cho aux mots, un an auparavant, de Gioacchino Lanza Tomasi, l’une des rares personnes Ă  avoir entretenu une vraie relation de familiaritĂ© avec le Prince. Dans une lettre du 26 dĂ©cembre, il reconnaĂźt au Souvenir de son ami Orlando le mĂ©rite d’ĂȘtre le « seul Ă©crit vĂ©ridique sur Giuseppe, au milieu de tout le fatras journalistique publiĂ© Ă  ce jour16 ». 

14Ce tĂ©moignage nous ramĂšne Ă  l’importance dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e du portrait d’Orlando dans l’histoire de la rĂ©ception du GuĂ©pard. La connaissance de la vie et de la personnalitĂ© de Lampedusa Ă©tait plus que lacunaire. Et le peu qu’on en savait avait eu tĂŽt fait d’encourager les reconstitutions fantaisistes (et pas seulement de la part des journalistes). La convergence d’origines (patriciennes et siciliennes) entre l’auteur et son personnage avait vite fait naĂźtre un vrai roman sur le roman, qualifiĂ© de confession ou testament. Suivant cette apparente Ă©quivalence, le Prince de Salina n’était autre que le Prince de Lampedusa, et le second se cachait derriĂšre le premier pour exprimer, dans la lignĂ©e des grands romanciers siciliens, son pessimisme sur le destin irrĂ©cupĂ©rable de l’üle (et de la pĂ©ninsule) et l’inavouable cynisme politique que trahit la cĂ©lĂšbre formule de TancrĂšde (calquĂ©e sur une maxime d’Alphonse Karr17) qui encore de nos jours se rĂ©jouit d’une fortune tout Ă  fait Ă©quivoque auprĂšs des reprĂ©sentants de la classe politique italienne.

15Or les mises au point d’Orlando venaient dĂ©mentir ces affirmations les unes aprĂšs les autres. Et ces dĂ©mentis Ă©taient d’autant plus efficaces qu’ils n’étaient pas conçus comme tels. Le Souvenir de Lampedusa, en effet, ne se prĂ©sente pas comme un portrait partisan venant se placer, dans la querelle autour du GuĂ©pard, aux cĂŽtĂ©s des dĂ©fenseurs du roman (Eugenio Montale ou, plus pĂ©nĂ©trant encore, Louis Aragon18. Le parti pris d’Orlando, du reste explicite, regardait tout au plus son expĂ©rience personnelle : la gratitude envers un homme qui lui avait consacrĂ© tant de temps, l’attachement pour ses façons ironiques et anticonformistes, la fascination pour une culture littĂ©raire et historique qui Ă©tait tout sauf insulaire et rĂ©trograde, mais aussi les complications finales, les rebuffades, les dĂ©ceptions subies. N’ayant eu de cesse de respecter un impĂ©ratif de sincĂ©ritĂ© — il en allait implicitement de sa propre Ă©mancipation intellectuelle — le rĂ©cit d’Orlando sur l’homme Lampedusa Ă©tait si efficace qu’elle rendit au roman un service qui valait dix apologies gattopardistes rĂ©unies. Car, par ses remarques sur l’acuitĂ© et la modernitĂ© de la culture littĂ©raire de Lampedusa (Proust, Joyce, Woolf, etc.), il contribua Ă  modifier et partant, Ă  dĂ©bloquer la dynamique du dĂ©bat sur Le GuĂ©pard. Avec son Souvenir, Orlando contribuait Ă  affranchir le roman des soupçons d’insularitĂ©, d’anachronisme et de dĂ©faitisme qui pesaient sur lui. Avant de fournir, avec L’IntimitĂ© et l’Histoire, des preuves encore plus dĂ©finitives.

2.

16Mais L’IntimitĂ© et l’Histoire n’est pas seulement le plus bel essai jamais Ă©crit sur Le GuĂ©pard, c’est aussi dans l’absolu un grand essai de critique littĂ©raire, qui pose des questions thĂ©oriques dĂ©cisives. C’est peut-ĂȘtre l’ouvrage oĂč l’on peut apprĂ©cier avec le plus de prĂ©gnance l’utilitĂ© d’un concept originellement empruntĂ© par Orlando Ă  Freud : la formation de compromis. Ce concept est Ă  la base d’une approche psychanalytique des textes, de type rhĂ©torique et logique plus que de contenu. Ce n’est en effet qu’en se rĂ©clamant de l’anti-logique de l’inconscient, par essence insensible au principe de non-contradiction, que nous pouvons affirmer que les Ɠuvres littĂ©raires disent toujours une chose et son contraire. Elles sont semblables en ceci au rĂȘve ou au symptĂŽme que Freud, dans son Introduction Ă  la psychanalyse, dĂ©finit comme une « une ambiguĂŻtĂ©, habilement choisie et possĂ©dant deux significations diamĂ©tralement opposĂ©es ». Ainsi, alors que le discours idĂ©ologique peut se limiter Ă  un choix rationnel et exclusif entre deux intentions, et donc deux significations, le discours littĂ©raire, quand il donne tort Ă  quelqu’un, lui cĂšde la parole, en lui donnant aussi, d’une certaine façon, raison. Ce qui explique cette constitutive ambivalence du texte poĂ©tique, que nous autres critiques ne rĂ©ussissons pas toujours Ă  reconnaĂźtre et Ă  supporter, Ă  tel point qu’Orlando a pu Ă©crire de la formation de compromis ce que La Rochefoucauld disait du soleil et de la mort : qu’ils « ne se peuvent regarder fixement ». En effet, « il est bien difficile, et peut-ĂȘtre impossible, que l’homme rĂ©ussisse jamais Ă  vraiment regarder ne serait-ce qu’une seule contradiction fixement » ; et seule « la grande littĂ©rature lui fait momentanĂ©ment surmonter cette impossibilitĂ© grĂące Ă  la mĂ©diation, comique ou tragique, du plaisir19 » Nombre de conflits interprĂ©tatifs dĂ©coulent de cette difficultĂ© Ă  « regarder fixement » l’« impossible » contradiction que le texte nous a fait entrevoir l’espace d’un instant, et de cette tendance de la critique Ă  privilĂ©gier une signification Ă  l’exclusion de l’autre. J’en veux pour preuve la dĂ©marche des interprĂštes du GuĂ©pard, divisĂ©s en dĂ©fenseurs et dĂ©tracteurs de la poignante nostalgie d’Ancien rĂ©gime exprimĂ©e par le Prince Salina. Ils n’ont pu concevoir que l’auteur donnait tout Ă  la fois raison et tort Ă  son personnage. Et il a Ă©chappĂ© aux uns comme aux autres que Lampedusa adopte Ă  l’égard du passĂ© la position ambivalente inaugurĂ©e par Chateaubriand : Ă  l’instant mĂȘme oĂč l’on regrette le monde d’hier, on reconnaĂźt par lĂ  le triomphe dĂ©finitif du monde d’aujourd’hui. D’un cĂŽtĂ©, donc, Lampedusa, en nous introduisant dans les chambres secrĂštes de l’aristocratie, et en nous amenant Ă  nous prendre de sympathie pour son hĂ©ros, nous fait prendre conscience qu’avec la fin de la sociĂ©tĂ© d’Ancien rĂ©gime, nous avons tous perdu quelque chose (certaines maniĂšres, un certain rapport Ă  la vie, aux objets, Ă  la richesse, au temps, etc.). Mais de l’autre, il reconnaĂźt qu’il s’agissait de toute façon d’une sociĂ©tĂ© anti-historique, car fondĂ©e sur l’injustice. Et non seulement, il le reconnaĂźt, mais il dĂ©plore mĂȘme le fait que ce passĂ© n’ait pas Ă©tĂ© entiĂšrement balayĂ© et remplacĂ© par une sociĂ©tĂ© authentiquement libĂ©rale et dĂ©mocratique. Il regrette donc que l’espoir d’une vraie rĂ©volution nationale ait Ă©tĂ© trahi au nom d’un compromis de mauvais aloi. Et c’est ce qui fait qu’Orlando relĂšve dans Le GuĂ©pard Ă  la fois une nostalgie du passĂ© et une nostalgie du futur : dans ce roman « cohabitent deux sortes de nostalgie : la nostalgie [
] de la bourgeoisie, et la nostalgie de l’aristocratie » (p. 179). Mais si Orlando nous montre que le roman peut, et mĂȘme doit ĂȘtre lu simultanĂ©ment et dramatiquement comme conservateur et progressiste, la plupart des critiques ont pris parti pour une position, Ă  l’exclusion de l’autre.

17Il convient d’ĂȘtre clair sur ce point. L’IntimitĂ© et l’Histoire est un livre Ă©crit par un homme qui, Ă  l’encontre d’un certain pessimisme contemporain, a toujours pariĂ© sur le ProgrĂšs, entendu comme progrĂšs de la rationalitĂ© humaine. Mais il l’a fait d’un point de vue critique, c’est-Ă -dire avec la conscience claire que la rationalitĂ© s’affirme avec beaucoup d’efforts, et toujours au prix de ce que Freud appelait le « malaise dans la civilisation ». Pour rĂ©sumer le sens ultime du travail critique d’Orlando, on dira qu’il a eu pour objet toutes les dimensions que la dialectique de la civilisation, avec ses incessantes surenchĂšres, rĂ©prime et sacrifie inĂ©vitablement. Pour lui, la grande littĂ©rature est toujours « solidaire ou complice de tout ce qui rencontre la distance, la mĂ©fiance, la rĂ©pugnance, le refus et le blĂąme hors de ses fictions20 ». Les Ɠuvres poĂ©tiques serviraient Ă  cela, en dĂ©finitive : Ă  exprimer le « retour du rĂ©primĂ© », Ă  donner une voix Ă  ce qui, sans elles, resterait Ă©touffĂ© dans le monde tel qu’il est. Il faut pourtant ajouter aussitĂŽt que, pour Orlando, le retour du rĂ©primĂ© vĂ©hiculĂ© par la poĂ©sie n’est pas toujours exclusivement euphorique, rĂ©volutionnaire, progressiste et libertaire (Ă  la maniĂšre de Bakhtine, pour me faire comprendre). Et ce n’est pas un hasard si un filon important de ses recherches a portĂ© sur le rapport entretenu par quelques grands Ă©crivains avec la tradition religieuse et politique, aprĂšs que cette tradition avait Ă©tĂ© dĂ©finitivement dĂ©chue, entre 1789 et 1848 (ce qui explique, entre autres, sa prĂ©dilection pour Baudelaire). Et s’il s’est intĂ©ressĂ© Ă  des auteurs rĂ©fractaires aux idĂ©ologies progressistes, c’est justement parce qu’il croyait que le projet des LumiĂšres resterait simpliste et trompeur si on ne le confrontait pas aux raisons nĂ©gatives et rĂ©gressives de ces artistes. C’est pour rendre compte le mieux possible de ces raisons qu’il a eu l’idĂ©e originale d’adopter un autre concept tirĂ© de Freud, et calquĂ© sur celui du retour du rĂ©primé : le « retour du surmontĂ© ». Orlando croyait en effet que la modernitĂ© se caractĂ©risait surtout par une nĂ©cessitĂ© de plus en plus pressante de « surmonter » les institutions, croyances et idĂ©es du passĂ©. Mais il ne partageait pas les faciles enthousiasmes des idĂ©ologies et rhĂ©toriques de la nouveautĂ©, fussent-elles « de gauche ». Il tenait au contraire la plupart de ces dĂ©passements pour mauvais ou fallacieux, leur reprochant d’occulter plus que de rĂ©soudre des contradictions et besoins humains qui persistent, envers et contre tout. Selon lui, ce sont justement les Ă©crivains les plus mĂ©fiants envers les illusions optimistes qui nous poussent Ă  nous affranchir de la dictature du prĂ©sent, Ă  le relativiser, et Ă  l’interroger depuis la perspective de tout ce qui lui rĂ©siste. Ainsi, Ă  travers son Ă©tude du GuĂ©pard, et rejoignant en cela Tocqueville, Orlando nous dĂ©montre par exemple qu’il existe des aspects du monde aristocratique dĂ©passĂ© (certains orgueils, magnanimitĂ©s, attitudes dĂ©daigneuses, belles maniĂšres, etc.) qui, Ă  l’époque justement de la sociĂ©tĂ© de masse, mĂ©riteraient d’ĂȘtre rappelĂ©s et regrettĂ©s ; et qui peuvent mĂȘme nous pousser Ă  critiquer cette sociĂ©tĂ© et Ă  exiger une version dĂ©mocratique et utopique de ces valeurs aristocratiques du passĂ©.

18Mais ce livre nous dit quelque chose de plus. Il nous parle de l’inclination caractĂ©ristique de cette littĂ©rature « tournĂ©e vers le passé » Ă  revendiquer un droit d’existence et de rĂ©sistance pour tout ce qui, au delĂ  de sa valeur intrinsĂšque, devrait ĂȘtre sacrifiĂ© au nom de la civilisation, de la raison, du principe de rĂ©alitĂ©. La grande littĂ©rature sert aussi Ă  cela : Ă  donner une voix aux oppositions les plus gratuites et infantiles, aux donquichottismes les plus antihistoriques, et mĂȘme au pur plaisir de dire non Ă  ce qui existe. Comme le dĂ©montre justement l’obstination avec laquelle le protagoniste du roman insiste sur les aspects les plus rĂ©gressifs et rĂ©fractaires Ă  l’Histoire d’une Sicile immuable et impermĂ©able Ă  toute cause politique juste : « Pour l’instant, pendant longtemps, il n’y a rien Ă  faire » dit Don Fabrizio Ă  quelqu’un qui veut le persuader departiciper lui aussi au changement en cours. Certes, pour l’auteur, le prince a tort, en dĂ©finitive, de s’abriter derriĂšre son pessimisme pour s’abstenir de tout effort de rĂ©former une rĂ©gion dont il fustige pourtant le cĂŽtĂ© arriĂ©rĂ©. Il a tort, bien sĂ»r, nous dit Orlando, mais pas entiĂšrement, tant il est vrai que le dĂ©sespoir aussi a ses raisons et pas seulement l’espoir, et que « de ne pas passer tout cela sous silence relĂšve d’un pessimisme progressif, antidote Ă  l’optimisme progressiste, simplifiant et mensonger, courage du dĂ©sespoir qui affronte l’autre face de l’espoir » (p. 145). À l’ùre de l’obligation du bonheur et de l’efficacitĂ©, il est plus que jamais vital de savoir apprĂ©cier ces raisons.

19Une autre grande question thĂ©orique Ă  laquelle Orlando tente d’esquisser une rĂ©ponse dans ce livre est celle de l’universalitĂ© de l’art. Il part du constat que Le GuĂ©pard fut un succĂšs planĂ©taire et se demande : « Quelle importance la spĂ©cificitĂ© sicilienne pourrait-elle avoir pour des lecteurs finlandais, brĂ©siliens, japonais, si l’Ɠuvre littĂ©raire n’était pas capable de transposer cette spĂ©cificitĂ© en quelque chose de plus grand ? » (p. 143). Toute la question, c’est que Le GuĂ©pard ne nous raconte pas la Sicile « vĂ©ritable » (comme l’auraient fait un historien ou un gĂ©ographe), mais une Sicile recréée, transfigurĂ©e selon une perspective des plus originales, et qui, ici, fonctionne comme une espĂšce d’antonomase pour tout un ensemble de significations ou de rĂ©alitĂ©s potentiellement trĂšs vastes. VoilĂ  donc que, selon Orlando, un lecteur qui lit Le GuĂ©pard rĂ©alisera une «[e]xpansion du signifiĂ© dont [il] ne doit pas forcĂ©ment parvenir Ă  ĂȘtre conscient », et donc

[une] expansion du signifiĂ© [
] de la singularitĂ© de la condition pĂ©riphĂ©rique sicilienne Ă  l’universalitĂ© de toute condition pĂ©riphĂ©rique ; d’une pĂ©riphĂ©rie (si ce mot peut bien en rĂ©sumer d’autres : province, midi, terre arriĂ©rĂ©e, etc.) Ă  ce qui, tout en demeurant vivement dĂ©terminĂ©, tend Ă  devenir la pĂ©riphĂ©rie. (p. 144)

20Ici, Orlando applique les  postulats insolites  du psychanalyste Ignacio Matte Blanco qui a montrĂ© comment la pensĂ©e inconsciente toujours Ă  l’Ɠuvre dans le discours poĂ©tique tend Ă  saisir le gĂ©nĂ©ral dans le particulier. «Une telle logique [
] n’a aucune prĂ©dilection [
] pour ce qui est singulier et pour ce qui est concret » :

Elle tend Ă  l’immerger dans ce qui est plus universel et dans ce qui est plus abstrait » (ibid.). La Sicile du GuĂ©pard sera donc perçue comme l’exemplification par excellence de la condition pĂ©riphĂ©rique, oĂč un certain recul Ă©conomique devient le symbole de tous les reculs, oĂč une rĂ©volution manquĂ©e « compte pour la rĂ©volution ratĂ©e. (p. 174)

21Et ainsi de suite. Ceci n’enlĂšve rien au fait que, si l’on suit toujours Matte Blanco, « au cours d’une dilatation pareille de l’unitĂ© vers des ensembles de plus en plus vastes, [
] quelques caractĂ©ristiques de la chose particuliĂšre sont toujours conservĂ©es » (p. 144). Ce qui signifie que cette Sicile, « devenue catĂ©gorie » dans Le GuĂ©pard, conserve aussi des traits rĂ©solument individuels et mĂ©morables. On comprendra, dĂšs lors, que le lecteur puisse effectuer, mĂȘme inconsciemment, toute une sĂ©rie de substitutions, assimilations et comparaisons mentales entre la Sicile de Lampedusa et d’autres conditions pĂ©riphĂ©riques plus familiĂšres (gĂ©ographiques, mais aussi personnelles et existentielles). En somme, pour Orlando, le bon critique littĂ©raire ne doit jamais rĂ©ifier les noms et les Ă©tiquettes : il doit toujours se demander de quoi parlent les Ă©crivains quand par exemple ils parlent de Sicile, d’Afrique, d’Inde, etc. Et si les noms sont dĂ©cisifs dans les discours idĂ©ologiques et scientifiques, il en va autrement des discours littĂ©raires oĂč les individus sont reprĂ©sentĂ©s comme autant de mĂ©tonymies de rĂ©alitĂ©s plus grandes, Ă  leur tour dĂ©finies par des attributs ou caractĂ©ristiques choisies par l’auteur selon sa propre sensibilitĂ© (Lampedusa aurait pu retenir de la « vraie » Sicile un autre trait que le caractĂšre pĂ©riphĂ©rique).

22Mais si, par son statut, l’Ɠuvre littĂ©raire se prĂȘte Ă  ces lectures « actualisantes », elle reste, pour Orlando, toujours elle-mĂȘme, et sa signification, bien que complexe et ambiguĂ«, reste dĂ©terminable et descriptible, et non indĂ©terminĂ©e et ineffable. S’il est vrai en effet que les lectures ne peuvent qu’ĂȘtre infinies, elles sont d’ordinaire compatibles et comparables, puisque se rĂ©fĂ©rant Ă  certaines significations de fond objectivement donnĂ©es par le texte et Ă©gales pour tous. Bref, le lecteur n’invente pas le texte, comme le voudrait un certain relativisme Ă  la mode : il l’adapte Ă  sa rĂ©alitĂ©. Ce n’est qu’ainsi qu’il peut le pĂ©nĂ©trer et le vivifier. Et c’est en ce sens qu’il faut souligner les consonances entre cet Orlando et le Proust du Temps retrouvĂ©, dans ce passage oĂč le narrateur Ă©voque cet homme qui fit tout pour ĂȘtre aimĂ© d’une femme qui, si elle l’avait comblĂ©, l’aurait sans aucun doute, rendu malheureux ; cet homme donc, « au lieu de chercher Ă  exprimer ses souffrances et le pĂ©ril auquel il a Ă©chappĂ©, [
] relit sans cesse [
] cette pensĂ©e de La BruyĂšre :  “Les hommes souvent veulent aimer et ne sauraient y rĂ©ussir, ils cherchent leur dĂ©faite sans pouvoir la rencontrer, et, si j’ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres” ». Et en la relisant, il « la vivifie, la gonfle de signification jusqu’à la faire Ă©clater, il ne peut la redire qu’en dĂ©bordant de joie tant il la trouve vraie et belle, mais il n’y a malgrĂ© tout rien ajoutĂ©, et il reste seulement la pensĂ©e de La BruyĂšre21 ». C’est Ă  ce type de lectures vivifiantes, mais qui « n’ajoutent rien » au texte que pensait Orlando quand il parlait des « expansions de sens » spontanĂ©ment opĂ©rĂ©es par le lecteur du GuĂ©pard. Mais « ou le raisonnement est faux dans le cas du GuĂ©pard, ou il est toujours vrai, pour toute la littĂ©rature22 ».


***

23Et nous conclurons en insistant justement sur cette foi dans l’intrinsĂšque et objective rationalitĂ© des textes littĂ©raires qui, bien qu’ambigus et contradictoires, restent toujours, pour Francesco Orlando, cohĂ©rents et systĂ©matiques. Il semble mĂȘme que la valeur du texte dĂ©pende, pour lui, aussi et surtout de cette cohĂ©rence interne que le lecteur commun reconnaĂźt instinctivement, mais qu’il est du devoir du critique d’articuler et d’expliciter en un discours argumentatif. Pour Orlando, un grand texte littĂ©raire est constituĂ© d’un rĂ©seau dense, fin et systĂ©matique d’oppositions et affinitĂ©s sĂ©mantiques et formelles. Dans un texte de ce type, tout se tient et tout se retrouve, bien au-delĂ  des intentions de l’auteur et des Ă©ventuelles incongruitĂ©s apparentes. Pour montrer que c’est ainsi que fonctionne Le GuĂ©pard, et que c’est donc un chef d’Ɠuvre, Orlando, comme Ă  son habitude, a procĂ©dĂ© Ă  un dĂ©montage du texte, qu’il a ensuite recomposĂ© sur la base d’un autre ordre idĂ©al et profond (paradigmatique), qui sous-tend et organise secrĂštement l’ordre sĂ©quentiel (syntagmatique) de l’Ɠuvre. Finalement, il dĂ©montre que chaque partie du roman, que chaque mot a sa place dans un systĂšme de liens et de correspondances, oĂč aucun choix de l’auteur ne semble dĂ» au hasard. Que l’on prenne seulement l’exemple des diminutifs, qui sont lĂ©gion dans Le GuĂ©pard. Orlando les examine tous et parvient Ă  dĂ©montrer que leurs occurrences, loin d’ĂȘtre accidentelles, sont au contraire cohĂ©rentes et systĂ©matiques. DĂ©jĂ , « [i]ls marquent, rĂ©guliĂšrement, les gens et les objets non siciliens » (p. 148); on peut dire ensuite qu’ils s’appliquent Ă  « toutes sortes de reprĂ©sentants du Nouveau Monde qui s’opposent Ă  l’Ancien » (p. 149). En dĂ©finitive, ils tĂ©moignent de valeurs et instances inspirĂ©es d’une plus grande sobriĂ©tĂ© bourgeoise, qui contrastent avec les valeurs de l’Ancien rĂ©gime sicilien qui, lui, se caractĂ©rise comme magnifique et hors norme. Partant, la « petite vigne » dont le piĂ©montais Chevalley a la nostalgie, s’oppose Ă  l’univers aristocratique. « La grandiose inhumanitĂ© qui, en bonne logique, reste Ă  attribuer Ă  la Sicile, est l’équivalent paysager de la majestueuse iniquitĂ© d’une propriĂ©tĂ© fonciĂšre aux proportions princiĂšres » (p. 150). Ces mises au point tĂ©moignent, bien entendu, de la grandeur du GuĂ©pard, mais aussi de l’extraordinaire intelligence de son interprĂšte. Elles tĂ©moignent surtout du fait qu’un travail critique marquĂ© par l’esprit de gĂ©omĂ©trie, c’est-Ă -dire par la rigueur et la systĂ©matisme, n’est en rien l’ennemi de l’esprit de finesse et de la sensibilitĂ© textuelle la plus exquise : il en est au contraire le principal alliĂ©.