Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 16, numéro 5
titre article
Élisabeth Rallo Ditche

Shakespeare, les femmes & la musique

Nathalie Roulon, Les Femmes et la musique dans l’Ɠuvre de Shakespeare, Paris : HonorĂ© Champion, coll. « BibliothĂšque de littĂ©rature gĂ©nĂ©rale et comparĂ©e », 2011, 344 p., EAN 9782745321534.

1Le projet du livre de Nathalie Roulon est de relire sur nouveaux frais et sous un angle nouveau l’Ɠuvre du grand dramaturge. L’ouvrage qu’elle propose au lecteur est trĂšs riche et trĂšs convaincant. À ses 244 pages, il faut ajouter des annexes portant sur des points importants abordĂ©s dans l’ouvrage, comme la querelle des femmes, les problĂšmes de sexe et de genre, la musique des sphĂšres et quelques autres, ainsi qu’une bibliographie trĂšs riche de trente- trois pages et un index.

2L’étude n’est pas musicologique dans la mesure oĂč l’on n’a pratiquement pas, pour diverses raisons, accĂšs Ă  la musique des piĂšces shakespeariennes. L’auteur rappelle en revanche les divers rĂŽles de la musique dans l’Ɠuvre de Shakespeare : celle‑ci renforce le propos dramatique, elle a un rĂŽle Ă  jouer dans la progression de l’intrigue, elle augmente l’impact Ă©motionnel de certaines scĂšnes et rend compte des sentiments et des Ă©tats d’ñme des personnages, ou encore elle fournit la conclusion dansĂ©e ou chantĂ©e, comme c’était l’usage. La musique est aussi un moyen d’action sur l’autre, pour persuader, sĂ©duire ou punir. Et la musique Ă©voquĂ©e est, selon l’auteur, au moins aussi importante que celle qui est directement jouĂ©e.

3Mais, plus important encore, la musique, si elle n’a pas de signification, a un sens. Elle est souvent mal jugĂ©e, voire interdite, et les femmes et la musique sont liĂ©es dans bien des contextes historiques. TantĂŽt la musique et les femmes ont Ă©tĂ© tenues pour responsables de la dĂ©cadence des mƓurs, tantĂŽt au contraire, elles ont Ă©tĂ© honorĂ©es parce qu’elles facilitaient aux hommes l’accĂšs au divin — mais elles sont toujours toutes deux liĂ©es aux sens et aux Ă©motions et doivent ĂȘtre soumises au contrĂŽle de la raison. On retrouve dans l’Ɠuvre de Shakespeare les idĂ©es de son temps : par exemple, la musique des femmes n’est envisagĂ©e qu’en ce qu’elle influe sur les hommes. On constate aussi l’alliance entre misogynie et « haine de la musique » — on pense aussitĂŽt Ă  Richard III, Malvolio, Hotspur, Shylock, par exemple. Mais l’inverse se trouve aussi : l’attirance pour les femmes et pour la musique. Si la musique n’est pas exclusivement liĂ©e aux personnages fĂ©minins, il y a cependant de façon Ă©vidente une affinitĂ© et des rapports privilĂ©giĂ©s entre femmes et musique, et aussi des affinitĂ©s gĂ©nĂ©riques : dans les tragĂ©dies, les femmes sont moins nombreuses et la musique moins prĂ©sente, dans les comĂ©dies et les romances,au contraire, les femmes et la musique jouent un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Comme la femme donc, la musique est diabolique ou angĂ©lique et, unies, elles redoublent de puissance : le sommet du danger est bien la femme musicienne.

4L’auteur structure son analyse autour de trois grands axes : la sĂ©duction, la transgression et l’harmonisation, en offrant chaque fois de fines analyses des piĂšces, mais aussi en mettant en relation les Ɠuvres et des documents de l’époque, en intĂ©grant ces analyses dans un contexte plus large d’histoire des mentalitĂ©s, ce qui n’est pas une des moindres qualitĂ©s de cette Ă©tude.

Séduction

5À la Renaissance on faisait souvent l’éloge de la femme par la musique et la poĂ©sie, qui Ă©taient liĂ©es : le courtisan devait connaĂźtre la musique et savoir danser, les jeunes filles elles aussi Ă©taient instruites en la matiĂšre. Cette instruction Ă©tait un atout pour se bien marier, Ă  condition Ă©videmment qu’elles se conforment Ă  un modĂšle strict et qu’elles se montrent dignes et pudiques. De plus il existait Ă  l’époque une hiĂ©rarchie des instruments, les cordes Ă©taient « apolliniennes » et les vents « dionysiaques » : le luth et le virginal (le virginal est un instrument de musique, de la famille des instruments Ă  clavier et Ă  cordes pincĂ©es qui comprend Ă©galement le clavecin et l'Ă©pinette) Ă©taient les instruments privilĂ©giĂ©s des femmes, et non la viole de gambe qui supposait une position du corps peu respectable. C’est par cette musique que les femmes s’élĂšvent au rang de personnages angĂ©liques et favorisent l’accĂšs au divin. On trouve par exemple cette conception dans la bouche d’Othello. DesdĂ©mone est une excellente musicienne : son chant apprivoiserait un ours, dit-il. Pourtant nombre de personnages shakespeariens se mĂ©fient de ces femmes et de leur belle voix, car elles sont peut-ĂȘtre plutĂŽt des sirĂšnes que des anges ! Quel traitement Shakespeare rĂ©serve-t-il aux figures de sĂ©ductrices ? DesdĂ©mone et Hermione, par exemple, s’inscrivent dans la tradition misogyne, elles sont plutĂŽt sirĂšnes, sĂ©ductrices dangereuses qui allient la musique, le caractĂšre aquatique et le pouvoir Ă©rotique. On trouve aussi chez Shakespeare la figure de l’Amazone comme avatar de la sirĂšne, (mermaid comme amazon dĂ©signant, de plus, en anglais Ă©lisabĂ©thain, une prostituĂ©e), comme dans Timon d’AthĂšnes par exemple, oĂč elles apparaissent lascives et jouant du luth.

6Les hommes tentent de sĂ©duire les femmes par la musique. Shakespeare a explorĂ© ce charme musical exercĂ© par un homme sur une femme dans son 128e sonnet. Il y est fait allusion au lien entre musique et Ă©rotisme, alors que par exemple dans le sonnet 8 la musique renvoie Ă  l’union conjugale : deux aspects de l’amour, HymĂ©nĂ©e et Eros. Dans les piĂšces, les hommes essaient de sĂ©duire les femmes en donnant aubades et sĂ©rĂ©nades : seule la sĂ©rĂ©nade de Lysandre dans Le Songe d’une nuit d’étĂ© est efficace. À part lui, tous les personnages masculins Ă©chouent Ă  sĂ©duire leur bien-aimĂ©e, soit parce qu’elle a dĂ©jĂ  choisi quelqu’un d’autre, soit parce qu’ils sont indignes d’elle : Musica est l’alliĂ©e des femmes, elle les protĂšge et les rend plus fortes. RĂ©ussissent‑elles oĂč les hommes ont Ă©choué ? L’auteur analyse en dĂ©tail Le Marchand de Venise et Portia, personnage complexe aux nombreux visages. À ses yeux la musique est un art ambigu, liĂ© aux humeurs des auditeurs et aux circonstances de son Ă©coute. Elle fait entendre Ă  Bassanio une chanson ambiguĂ«, mais il faut qu’il ait la musique en lui pour l’entendre : le moment musical est un rite proposĂ© au jeune homme, et non un chant de sĂ©duction. Shakespeare lie dans ses Ɠuvres l’utilisation de la musique et la manipulation des ĂȘtres : une position Ă©thique, selon l’auteur, est au fondement de son Ɠuvre.

Transgression

7Bien des femmes savent faire entendre leur voix et s’opposent Ă  la norme. Elles prĂ©sentent des similitudes avec la figure du Fou et surtout partagent sa sagesse paradoxale, — comme Sylvia, Portia, Rosalinde, Viola, Helena ou Paulina
— indissociable de leur caractĂšre transgressif : en s’opposant aux hommes elles tentent de rĂ©tablir l’harmonie et la justice. Elles sont souvent celles qui instruisent ceux qu’elles rencontrent et entretiennent avec la musique une relation privilĂ©giĂ©e, comme le Fou. L’auteur donne une analyse trĂšs fouillĂ©e des personnages de La Nuit des Rois en guise de preuve : c’est dans cette piĂšce que le lien entre la femme et le Fou est le plus net. La musique lutte contre le chaos et propose son ordre propre : la derniĂšre chanson montre qu’on ne peut pas maĂźtriser le temps, mais que la musique offre une solution. Le pouvoir est, comme l’écrit l’auteur, plus celui de rĂ©sonner que de raisonner.

8Dans le rĂ©pertoire comique, Les Joyeuses CommĂšres de Windsor et La MĂ©gĂšre apprivoisĂ©e comportent un Ă©pisode de transgression fĂ©minine associĂ©e Ă  la musique. La chanson des elfes des Joyeuses commĂšres de Windsor est destinĂ©e Ă  priver Falstaff de sa concupiscence et de sa paillardise dans une sorte de charivari traditionnel, d’ordinaire apanage des hommes. Falstaff est associĂ© aux chansons Ă  boire et aux plaisirs de la taverne : la chanson qu’on lui destine est faite pour le punir de pousser les honnĂȘtes femmes Ă  l’adultĂšre. Il subit des humiliations qui le fĂ©minisent de plus en plus, privĂ© de ses bois de cerfs qui lui confĂ©raient un certain aspect phallique : celui qui se moque de la chastetĂ© fĂ©minine sera dĂ©virilisĂ©. Les Joyeuses CommĂšres de Windsor montrent le triomphe des femmes et de leur rough music, mais elles ne mettent pas en pĂ©ril l’ordre patriarcal, bien au contraire. Le pouvoir fĂ©minin se contente de jubiler grĂące Ă  un puissant stratagĂšme, mais sans doute peut-on penser que la transgression des femmes n’est tolĂ©rĂ©e que lorsqu’elle assoit in fine le pouvoir des hommes. Pourtant, leur rĂŽle est essentiel et ce sont les femmes qui sont le vĂ©ritable moteur de la comĂ©die.

9La musicalitĂ© transgressive n’est pas toujours licite : Ă  la Renaissance, si un monde bien ordonnĂ© est un monde musical, les figures de la transgression et du dĂ©sordre sont antimusicales, comme les personnes out of time (dĂ©saccordĂ©es) ou jarring (discordantes). Et la mĂ©gĂšre est particuliĂšrement discordante ! La musicalitĂ© devient fracas et sa langue fait trop de bruit. En effet bien des textes de la Renaissance louent la femme silencieuse et Ă  l’écoute : Ève a parlĂ© et a fait le malheur de l’homme. Dans l’Ɠuvre de Shakespeare, quelques « mĂ©gĂšres » semblent valorisĂ©es, mais Katherina se dĂ©finit par le vacarme qu’elle produit et par sa langue incontrĂŽlable, alors que sa sƓur Bianca est discrĂšte, chaste et aime la musique. Pourtant Shakespeare ne crĂ©e pas lĂ  un personnage stĂ©rĂ©otypé : la « cacophonie » de la mĂ©gĂšre est en effet motivĂ©e et attĂ©nuĂ©e, sa leçon de musique est parodique de l’épisode oĂč Hercule assomme Linos avec une lyre. Shakespeare est-il du cĂŽtĂ© de la mĂ©gĂšre ou veut-il attĂ©nuer cette figure si menaçante pour l’imaginaire masculin ? La question se pose en effet : l’enjeu de la piĂšce est bien de soumettre une femme. La fin de la piĂšce laisse Ă  penser que la femme ne peut que choisir entre la rĂ©bellion ouverte ou la rĂ©bellion cachĂ©e — mais la disharmonie l’emporte. La MĂ©gĂšre apprivoisĂ©e reste une piĂšce en tension et en paradoxes qui donnent une image forte de la psychĂ© individuelle et collective. Il n’est pas question de changer l’ordre du monde, mais rien n’empĂȘche de le questionner.

10La transgression peut ĂȘtre aussi tragi-comique ou tragique. L’auteur rĂ©serve une place particuliĂšre au personnage d’OphĂ©lie, liĂ© Ă  la musique par ses chansons, liĂ© Ă©galement Ă  la folie. OphĂ©lie se donne en spectacle en chantant en public et contrevient aux rĂšgles de la biensĂ©ance de l’époque, parce qu’elle est folle, et ses chansons sont composĂ©es de fragments disparates qui Ă©voquent le trouble psychique. Les chansons qu’elle chante sont choquantes pour le public de l’époque, et au problĂšme posĂ© par leur contenu s’ajoutent des ruptures de ton, un contraste entre les paroles et la musique ; mais ce qu’elle chante est cohĂ©rent sur le plan thĂ©matique. Ses chansons renvoient Ă  la perte d’un ĂȘtre cher, alors qu’elle est abandonnĂ©e par Hamlet et qu’elle a perdu son pĂšre. Les ballades renvoient Ă©galement Ă  la situation de ceux qui l’écoutent. OphĂ©lie semble ainsi s’affranchir de l’ordre patriarcal : la parole de vĂ©ritĂ© est dite grĂące Ă  la folie et Ă  la musique. Elle est une dĂ©esse Flore qui distribue ses fleurs et son geste renvoie aussi Ă  une ancienne ballade. Elle ne quitte jamais le domaine musical : mĂȘme le rĂ©cit de sa mort lie noyade et musicalitĂ©, ce qui ne peut pas Ă©viter qu’on l’associe Ă  l’image de la sirĂšne, mais sans doute une sirĂšne teintĂ©e de nĂ©o platonisme et devenue une figure positive. Ce qu’elle chante au moment de mourir devient hymne religieux et montre la transfiguration du personnage. Il faut aussi la rapprocher de la fille du GeĂŽlier dans Les deux nobles cousins : la violence faite aux femmes est trĂšs importante dans la piĂšce et il semble mĂȘme que Shakespeare ait offert une sorte de requiem Ă  OphĂ©lie, par la parole, les larmes et le chant. Chez Shakespeare, c’est par la contremusique (comme dans les comĂ©dies) ou l’antimusique, ou mĂȘme la folie que les femmes manifestent leur crĂ©ativitĂ© et leur pouvoir.

Harmonie

11À la Renaissance Harmonia est une femme, jouant de la viole, la tĂȘte ceinte d’une couronne ornĂ©e de sept pierres prĂ©cieuses : jusqu’à quel point les hĂ©roĂŻnes shakespeariennes peuvent-elles incarner l’atemprance, mot d’ancien français qui signifie l’accord et aussi un certaine forme de guĂ©rison ?

12L’auteur offre une lecture du Songe d’une nuit dâ€˜Ă©tĂ© qui montre que l’enjeu de la piĂšce est la domination des femmes par les hommes. Le monde que Titania dĂ©crit est un monde violent et destructeur, et le traitement que lui rĂ©serve Oberon n’est pas doux. L’univers fĂ©minin est clos et les hommes ne devraient pas y entrer — ce qu’évoquent les deux jeunes filles, Helena et Hermia, qui regrettent leur intimitĂ© d’autrefois. La piĂšce reconnaĂźt un univers visuel masculin, mais valorise un univers sonore fĂ©minin : l’univers masculin est plein de duplicitĂ© et de rouerie, les hommes sont liĂ©s Ă  la fĂ©lonie et Ă  la prĂ©dation, alors que l’univers fĂ©minin est harmonieux et musical, et les hommes ne cessent de vouloir rompre cette harmonie de façon intrusive. Le dĂ©nouement comique, un peu forcĂ©, Ă©vite la catastrophe de justesse : Hermia se marie avec celui qu’elle aime, Hippolyta, conquise de force, est honorĂ©e par ThĂ©sĂ©e, Helena retrouve DĂ©mĂ©trius et Titania son Oberon. On trouve dans Mesure pour Mesure un autre exemple de « musico-thĂ©rapie » : Mariana souffre de « mĂ©lancolie Ă©rotique », et la musique doit servir de thĂ©rapie, mais en fait entretient la douleur de la jeune fille abandonnĂ©e par son amant. Mariana s’excuse d’avoir recours Ă  la musique, et dit que la chanson du jeune page a avivĂ© ses souffrances : si la musique nourrit l’amour, elle ne peut attĂ©nuer la peine amoureuse. De mĂȘme, dans La Nuit des Rois, Orsino entretient son amour par la musique. Dans Le Roi Henri VIII, Catherine d’Aragon demande l’apaisement Ă  la musique et la chanson destinĂ©e Ă  Catherine est dans la droite ligne de ce que dĂ©finit Marcile Ficin comme musique « harmonisante » : le texte concentre l’attention de l’auditrice sur le pouvoir rĂ©gĂ©nĂ©rant de la musique tandis le luth qui l’accompagne est l’instrument d’OrphĂ©e. Pourtant, la scĂšne est ironique car Catherine ne trouve pas l’apaisement souhaitĂ©. Le recours Ă  la musique se rĂ©vĂšle un simple topos sans efficacitĂ©. Catherine a ensuite une vision en forme de Masque : six personnages de blanc vĂȘtus lui apparaissent sur une musique « grave et solennelle ». On a vu dans cette scĂšne une allusion directe Ă  la Vierge en la personne de Catherine entourĂ©e d’anges et un pendant Ă  la chanson orphique : mais hĂ©las la Reine se rĂ©veille et demande aux musiciens de partir car ce bas-monde est mauvais et cruel. Elle a entendu la « musique des sphĂšres » et ne peut plus se contenter de sons terrestres. Il s’agit bien lĂ  encore de la nĂ©gation, quand on est une femme, du pouvoir de la musique. Catherine se rapproche de l’harmonisation mais cette derniĂšre lui est tout de mĂȘme refusĂ©e.

13La musique ne leur permettant pas de se consoler, les femmes shakespeariennes se lamentent : pratique sociale — on songe au lamento — et tradition fĂ©minine, dĂ©jĂ  chez les Grecs. La raison est toujours la mĂȘme : l’abandon et/ou l’humiliation. Dans Othello, la complainte du saule est une introduction originale du dramaturge. La ballade choisie est populaire Ă  cette Ă©poque mais elle traite d’un homme qui se plaint de l’infidĂ©litĂ© de sa femme. DesdĂ©mone chante l’inverse : bien qu’Othello soit fidĂšle, il l’a trahie en Ă©coutant Iago. Un dernier couplet est complĂštement original, le personnage masculin est montrĂ© cruel et dĂ©sinvolte avec sa compagne. La ballade est chantĂ©e a capella et trois fois interrompue, la tension dramatique monte et culmine lorsque la servante intervient. Shakespeare a inversĂ© la situation et fait prĂ©valoir le point de vue fĂ©minin, il fait de cette chanson une sorte de talisman musical que les femmes se transmettent, les femmes de toute origine et de toute condition chantent la chanson du saule. Comme le mouchoir, objet fĂ©minin brodĂ©, la ballade unit les femmes qui ont tout Ă  craindre des hommes. La fonction de dĂ©ploration a-t-elle dans la piĂšce un Ă©quivalent masculin ? Non, car les chansons des hommes sont enjouĂ©es et servent les intĂ©rĂȘts des hommes.

14Ce que DesdĂ©mone ne peut pas dire, elle le chante, comme en possession d’un savoir inconscient. DesdĂ©mone n’a jamais dans la piĂšce le moyen de se disculper face Ă  Othello. Sa complainte dĂ©nonce tout ce qui lui arrive : seule avec sa compagne, elle peut se faire entendre. Shakespeare associe le tissage (le mouchoir) et la lamentation comme dans le mythe de PhilomĂšne, mythe qui structure les piĂšces du Viol de LucrĂšce et de Titus Andronicus. LucrĂšce retrouve la voix aprĂšs avoir Ă©tĂ© violĂ©e et devient la plus loquace des personnages de femme. Elle invite PhilomĂšne Ă  chanter avec elle, comme elle Ă©voque aussi HĂ©cube en musique : mais si elle Ă©chappe Ă  la dĂ©tresse en communicant avec d’autres femmes en dĂ©sarroi, le malheur aura raison d’elle. Lavinia, dans Titus Andronicus, violĂ©e elle aussi et mutilĂ©e, est comparĂ©e Ă  PhilomĂšne, mais elle est encore plus malheureuse qu’elle. Sa langue produisait des sons enchanteurs et elle en est privĂ©e, Lavinia ne connaĂźt pas comme PhilomĂšne de mĂ©tamorphose, elle ne peut pas faire entendre sa plainte et meurt : seul Marcus peut prendre en charge la lamentation, en se substituant Ă  sa niĂšce Lavinia. C’est la langue patriarcale qui restitue quelque chose de l’harmonie perdue. Shakespeare fait Ă©cho Ă  la tradition des mythes musicaux masculins et fĂ©minins : les musiciens mythiques sont des dieux ou des hĂ©ros civilisateurs, les musiciennes ont acquis leur don aprĂšs un traumatisme (PhilomĂšne) ou une faute (Écho). La femme orphique est impuissante Ă  se rĂ©harmoniser elle-mĂȘme.

15Dans 1- Henry IV, Lady Mortimer chante en gallois pour son mari : elle est musicalitĂ© pure, au-delĂ  de la signification d’une langue qui est Ă©trangĂšre. Le moment musical est proprement fĂ©minin et gallois dans l’univers viril des Anglais. Dans un monde guerrier, le fĂ©minin est Ă©trange et nĂ©gatif. Dans un tel univers, celui de Hotspur, mais aussi de Hal et de Falstaff, la Galloise est barbare, et pourtant lady Mortimer est raffinĂ©e, elle est musicienne et dans sa bouche le gallois est musique. C’est par son charme orphique que Lady Mortimer mĂ©nage un moment de bonheur et d’apaisement dans un monde de cruautĂ© et de violence. Shakespeare mettra par la suite en scĂšne des femmes guĂ©risseuses et musiciennes, capables d’apaiser les tourments du corps et de l’ñme, figures importantes de la Renaissance. Mais le soupçon de sorcellerie pĂšse toujours sur les femmes qui pratiquent illĂ©galement la mĂ©decine Ă  l’époque, on le voit dans la comĂ©die Tout est bien qui finit bien. Lorsque le Roi accepte de se faire soigner par Helena, c’est dĂ©jĂ  dans une atmosphĂšre musicale. Les dons d’Helena en font une sorciĂšre et une thaumaturge, et de plus elle se guĂ©rit elle-mĂȘme de sa mĂ©lancolie Ă©rotique, en se mariant comme elle le veut.

16Dans Le Roi Lear Cordelia est la « corde » musicale, le cordon qui la relie Ă  son pĂšre et le cordial qui aurait dĂ» le guĂ©rir, mais n’y parvient pas. Dans PericlĂšs, le hĂ©ros finit par guĂ©rir, malgrĂ© ses rĂ©ticences Ă  l’écouter, grĂące au chant de Marina, sa fille, qu’il croit morte. Il est charmĂ© par sa voix, qui est comme une nourriture, analogie frĂ©quente chez Shakespeare. La fonction de la chanson est d’apaiser l’esprit du roi pour le conduire Ă  l’harmonie. Le processus de reconnaissance est musical, la chanson lui permet de boire l’harmonie cĂ©leste grĂące Ă  son Ă©coute intĂ©rieure. Elle est le dĂ©but d’un lent crescendo, qui se termine par la vision de Diane accompagnĂ©e de musique, aprĂšs ĂȘtre passĂ© par la musique des sphĂšres.

17Plusieurs personnages fĂ©minins ont recours Ă  la musique « iatrique » (qui guĂ©rit), qui peut mĂȘme faire revivre un mort.  ThaĂŻsa, dans PericlĂšs, sera ressuscitĂ©e par la musique. Dans Le Conte d’Hiver Paulina met en scĂšne une pseudo statue qu’elle va animer, en disant : « Musique, Ă©veille-la ! ». C’est la musique qui imprime le mouvement et donne la vie Ă  l’image mais la seule magie Ă  l’Ɠuvre ici est celle du théùtre. ThaĂŻsa et Hermione seraient-elles des exceptions puisqu’elles parviennent Ă  la rĂ©harmonisation ? Toutes deux veulent que leurs filles soient elles aussi rĂ©harmonisĂ©es et vouent leur vie aux autres qu’elles aiment. Shakespeare a imaginĂ© une filiation fĂ©minine : une femme mĂ»re, Paulina, protĂšge Hermione pour qu’elle puisse retrouver sa fille. La scĂšne de la statue montre ainsi le pouvoir crĂ©ateur des femmes.


***

18Il est possible, selon l’auteur, de trouver dans l’Ɠuvre de Shakespeare, des lignes de force et des constantes : ainsi, l’aversion pour les femmes et/ou la musique est toujours nĂ©gative, ce qui est d’ailleurs dans la pensĂ©e la plus avancĂ©e de la Renaissance. Le rapport entre les femmes et la musique est bien plus qu’analogique. Musica protĂšge les femmes des tentatives de sĂ©duction, leur inspire des chĂątiments appropriĂ©s pour les mĂ©chants, les libĂšre parfois un moment de ce qui les contraint. Si la voie empruntĂ©e est oblique, Ă  cause de l’ordre patriarcal triomphant, elle existe, et la musique est une des façons de s’échapper. La musique, telle que les femmes la pensent, est unificatrice, mĂȘme quand elle est transgressive. Pourtant elles ne parviennent pas Ă  se rĂ©harmoniser, elles se lamentent Ă  juste titre, un melos fĂ©minin est opposĂ© Ă  un logos masculin et cet antagonisme reste en tension dans l’Ɠuvre du dramaturge. L’objet de l’Ɠuvre shakespearienne n’est pas de promouvoir la cause des femmes : ce qui ne veut pas dire que le discours ne leur est pas favorable, si on le compare au contexte de l’époque. Shakespeare met Ă  mal les stĂ©rĂ©otypes, la misogynie relĂšve parfois de la pathologie. La prĂ©sence des femmes est trĂšs importante dans son Ɠuvre : elles y ont une place de choix et une stature que l’on trouve rarement chez les contemporains. Elles ont un point de vue particulier et ce point de vue est validĂ© dans les piĂšces, elles ont une vivacitĂ© et une pertinence certaine dans leurs jugements. Un des ressorts du tragique est le fait qu’elles soient rĂ©duites au silence et le comique est souvent liĂ© Ă  leur voix malicieuses et chantantes.

19Shakespeare n’est donc pas le barde du patriarcat, comme on a voulu le voir. Il est liĂ© au contexte de son temps, et montrer ce pouvoir des hommes n’est pas le cautionner : Shakespeare transgresse aussi les codes. L’ouvrage de Nathalie Roulon, prĂ©cis, documentĂ©, propose des analyses pertinentes des piĂšces remises dans leur contexte et offre une interprĂ©tation trĂšs utile de la part de la musique et de la part du fĂ©minin dans cette Ɠuvre immense que l’on n’a pas fini d’explorer.