Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 6
titre article
Jacques-Louis Lantoine

Esprit, oĂč es-tu ?

Raphaële Andrault, La Vie selon la raison. Physiologie et métaphysique chez Spinoza et Leibniz, Paris : Honoré Champion, coll. « Travaux de philosophie », 2014, 416 p., EAN 9782745327383.

1Dans La Recherche de la vĂ©ritĂ©, Malebranche relate le cas d’un jeune homme nĂ© fou et dont les membres Ă©taient rompus d’une façon similaire Ă  celle qu’on inflige aux criminels. Malebranche livre alors son explication de cette conformation monstrueuse : la mĂšre de ce jeune homme Ă©tait allĂ©e, alors qu’elle portait l’enfant en son sein, assister Ă  une exĂ©cution. Les coups portĂ©s « frappĂšrent avec force l’imagination de cette mĂšre, et par une espĂšce de contrecoup le cerveau tendre et dĂ©licat de son enfant. » Et l’auteur d’expliquer la folie du jeune homme ainsi : « Les fibres du cerveau de cette femme furent Ă©trangement Ă©branlĂ©es, et peut-ĂȘtre rompues en quelques endroits par le cours violent des esprits produit Ă  la vue d’une action si terrible, mais elles eurent assez de consistance pour empĂȘcher leur bouleversement entier. Les fibres au contraire du cerveau de l’enfant ne pouvant rĂ©sister au torrent de ces esprits furent entiĂšrement dissipĂ©es, et le ravage fut assez grand pour lui faire perdre l’esprit pour toujours. » De mĂȘme, sa malformation provient de ce que « le cours violent des esprits animaux de la mĂšre alla avec force de son cerveau vers tous les endroits de son corps, qui rĂ©pondaient Ă  ceux du criminel, et la mĂȘme chose se passa dans l’enfant. Mais, parce que les os de la mĂšre Ă©taient capables de rĂ©sister Ă  la violence de ces esprits, ils n’en furent point blessĂ©s  . Mais ce cours rapide des esprits fut capable d’entraĂźner les parties molles et tendres des os de l’enfant. » L’auteur suggĂšre alors que la mĂšre aurait pu Ă©viter ce tragique incident « en se chatouillant avec force » pour « dĂ©terminer le mouvement de ces  esprits vers quelques autres parties ».

2Ce rĂ©cit et son explication constituent aux yeux de Malebranche une preuve de l’idĂ©e selon laquelle ce que nous voyons faire chez autrui produit en nous, selon une disposition naturelle de notre cerveau, une imitation par le biais d’une communication des mouvements des esprits animaux1. Le luxe de dĂ©tails physiologiques donnĂ©s par Malebranche se fait conformĂ©ment Ă  la reprĂ©sentation mĂ©caniste du corps, et est au service d’une certaine conception de l’union de l’ñme et du corps : l’ñme ressent des affects de sympathie sous l’effet (occasionnel chez Malebranche) de cette imitation physiologique, la « compassion dans les corps produit la compassion dans les esprits2 ». Et c’est parce que « cela est nĂ©cessaire Ă  la sociĂ©tĂ© civile » que nous sommes ainsi naturellement disposĂ©s Ă  imiter nos semblables, car sans cela les enfants ne croiraient pas leurs pĂšres, « les disciples, leurs maĂźtres ; et les infĂ©rieurs, ceux qui sont au-dessus d’eux : il faut encore que tous les hommes aient quelque disposition Ă  prendre les mĂȘmes maniĂšres, et Ă  faire les mĂȘmes actions de ceux avec qui ils veulent vivre. » La correspondance entre l’imagination de la mĂšre et la conformation du fƓtus « semble trĂšs utile Ă  la propagation du corps humain   et elle est absolument nĂ©cessaire Ă  la transmission de certaines dispositions du cerveau, qui doivent ĂȘtre diffĂ©rentes en diffĂ©rents temps et en diffĂ©rents pays3 ». L’ñme ignore ce qui se produit rĂ©ellement dans les corps, mais elle Ă©prouve l’utilitĂ© de ces mouvements pour la conservation. Et certes, cette communication des mouvements entre la mĂšre et son fƓtus, corrĂ©lative d’une communication des Ă©motions de l’ñme, produit aussi la transmission des passions dĂ©rĂ©glĂ©es dont sont susceptibles toutes les mĂšres4, mais cela est une suite nĂ©cessaire d’un ordre naturel voulu par Dieu et qui produit bien plus d’avantages que d’inconvĂ©nients. Et cela permet en plus d’expliquer la transmission du pĂ©chĂ© originel de la mĂšre au fƓtus


Le cerveau, siùge de l’ñme ?

3L’ouvrage de R. Andrault intitulĂ© La vie selon la raison. Physiologie et mĂ©taphysique chez Spinoza et Leibniz permet d’expliquer l’absence de telles analyses physiologiques5 dans les philosophies des deux auteurs qui constituent son objet d’étude. Si elle ne cite pas particuliĂšrement cet exemple, R. Andrault montre parfaitement bien, dans sa troisiĂšme partie notamment, les prĂ©supposĂ©s fondamentaux de tels passages : s’inscrivant pleinement dans l’hĂ©ritage cartĂ©sien, Malebranche use de la physiologie dans une mĂ©taphysique anthropocentrĂ©e, ce qui le conduit Ă  dĂ©velopper une physiologie cĂ©rĂ©brocentrĂ©e. Un tel usage est au service d’une certaine conception de l’union de l’ñme et du corps franchement tĂ©lĂ©ologique selon laquelle, aux mouvements mĂ©caniques vĂ©ritables qui ont lieu dans le corps, rĂ©pondent, selon une « bonne nature de la nature », la sensation de l’utile dans l’ñme. Les cas extraordinaires, comme celui que nous avons relatĂ© ci-dessus, et les exemples pathologiques de l’hydropique et de l’amputĂ© que l’on trouve chez Descartes, servent d’arguments pour Ă©tablir la bonne nature de la nature : ils montrent en effet, par l’expĂ©rience mĂȘme des exceptions ou des ratĂ©s de l’existence, tout Ă  la fois l’indĂ©pendance des mouvements mĂ©caniques objectifs et des sentiments de l’ñme, et leur parfaite harmonie – en temps normal – au service de l’utile, compris comme ce qui assure la conservation de la vie. Andrault remarque donc que le divorce de l’utile et du vrai s’accompagne d’une physiologie qui voit dans le cerveau le siĂšge de l’ñme dont elle est cependant radicalement distincte. Cependant, une telle reprĂ©sentation dĂ©borde le seul cas des philosophies dualistes : Locke lui-mĂȘme, remarque-t-elle, dĂ©veloppe une physiologie similaire. Il est donc impossible de se contenter d’invoquer le refus du dualisme et de l’interaction Ăąme–corps chez Spinoza et Leibniz pour expliquer leur dĂ©sintĂ©rĂȘt pour une telle physiologie. Chez Locke, il s’agit encore d’expliquer par la physiologie cĂ©rĂ©brale pourquoi l’ñme ne connaĂźt pas les qualitĂ©s rĂ©elles des corps, mais perçoit des qualitĂ©s sensibles qui lui indiquent ce qu’elle doit poursuivre ou fuir.

4Ce qui est significatif, c’est que le luxe de dĂ©tails qu’on trouve par exemple chez Malebranche fait fond sur une philosophie qui ordonne de ne « jamais donner de consentement entier, qu’aux propositions qui paraissent si Ă©videmment vraies qu’on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intĂ©rieure » mais qui admet, en mĂ©decine notamment, de devoir « se contenter de la vraisemblance6 », vraisemblance d’une physiologie dont on conviendra qu’elle paraitra vite « dĂ©suĂšte », selon le mot d’Andrault (p. 365), et qui s’inscrit dans un systĂšme mĂ©taphysique reconnaissant l’inintelligibilitĂ© fonciĂšre de la nature conçue sous un angle tĂ©lĂ©ologique, du moins en ce qui concerne la relation de l’ñme et du corps et de l’animation.

5Cette dĂ©suĂ©tude d’une physiologie cĂ©rĂ©brocentrĂ©e au service d’une anthropologie contraste avec la pertinence des conceptions spinoziste et leibnizienne du vivant qui se signalent paradoxalement par l’absence d’une telle physiologie. Cette pertinence, Andrault ne la remet pas en question, mais elle tĂąche de la comprendre Ă  nouveaux frais. En effet, on a voulu voir chez Spinoza et Leibniz un certain refus du mĂ©canisme au profit d’une philosophie de la vie qui inspirera les conceptions biologiques et organicistes du vivant qui se dĂ©veloppent dĂšs le 18Ăšme siĂšcle. Leur rejet commun du dualisme cartĂ©sien, y compris de ses rĂ©amĂ©nagements malebranchistes, et l’extension de l’animation au-delĂ  de l’homme et de l’animal, ont pu conduire Ă  interprĂ©ter leur mĂ©taphysique sous un angle panvitaliste ou pananimiste. Ce que l’auteure entreprend dans cet ouvrage, c’est d’éviter les projections anachroniques et contraires Ă  la lettre du texte, et de reconstituer le sens prĂ©cis que leur mĂ©taphysique accorde Ă  ce qui a trait au vivant : c’est lĂ  l’objet des deux premiĂšres parties. Elle entreprend de restituer le cadre mĂ©taphysique de ces deux philosophies et leurs relations plurivoque au contexte scientifique des annĂ©es 1660-1710 de façon Ă  saisir les raisons de l’absence d’une « anthropologie mĂ©dicale » et la signification exacte des concepts relatifs aux corps et Ă  la vie. La mĂ©thode comparatiste mise en Ɠuvre ici par la confrontation de Spinoza et de Leibniz n’a pas pour seul objectif d’éclairer la diffĂ©rence entre ces deux philosophies, mais bien davantage de montrer l’usage diffĂ©rent qui peut ĂȘtre fait d’un contexte scientifique lui-mĂȘme pluriel et historiquement dĂ©terminĂ©. Il ne s’agit donc pas d’assimiler pour confondre, ni de dĂ©terminer les sources scientifiques pour marquer les influences : il est question plutĂŽt de mettre au jour les dĂ©placements thĂ©oriques commandĂ©s rĂ©ciproquement par des dĂ©couvertes mĂ©dicales et des dĂ©cisions mĂ©taphysiques.

6La raison la plus Ă©vidente de l’abandon d’une physiologie anthropologique est exposĂ©e dans la troisiĂšme partie de l’ouvrage : Andrault y montre en effet que c’est l’explication que donnent Spinoza et Leibniz de l’activitĂ© de l’ñme, de la sensation et du corps propre qui autorise un usage des observations mĂ©dicales tout diffĂ©rent de celui qu’on trouve chez Descartes, Malebranche, Locke, mais aussi chez les physiologistes eux-mĂȘmes. En effet, leur mĂ©taphysique les conduit Ă  ne plus rechercher un quelconque siĂšge de l’ñme dans le cerveau, lĂ  oĂč mĂȘme le plus prudent quant Ă  cette question, le mĂ©decin StĂ©non, ne doute pas de ce prĂ©supposĂ©. Non pas qu’ils se dĂ©sintĂ©ressent de la physiologie cĂ©rĂ©brale : on trouve chez Spinoza des remarques, faites en passant, qui montrent qu’il accorde au cerveau un rĂŽle crucial pour les fonctions cognitives humaines. Bien plus, Andrault montre que l’auteur de l’Éthique, pourtant avare en dĂ©tails, connaissait trĂšs bien les Ɠuvres mĂ©dicales de son temps, notamment celles de StĂ©non ou de Bartholin, dont il reprend certaines critiques physiologiques adressĂ©es Ă  l’hypothĂšse de la glande pinĂ©ale. On ne dira pas non plus qu’à leurs yeux, la physiologie n’a aucun intĂ©rĂȘt pour expliquer la confusion des sensations : Leibniz se sert ainsi des travaux de Mariotte sur l’audition, usage expliquĂ© de façon trĂšs Ă©clairante par Andrault. Ce qu’il faut comprendre, c’est que leur mĂ©taphysique commande non pas l’absence d’une physiologie, mais son dĂ©placement : dans des philosophies qui tentent de rendre intelligible de façon immanente la confusion des sensations, qui refusent toute interaction rĂ©elle ou occasionnelle entre l’ñme et le corps, et qui ont pris acte des observations conduisant Ă  l’idĂ©e d’une certaine uniformitĂ© de la nature, au moins de la plante Ă  l’homme, il n’est plus question de faire appel Ă  une science mĂ©dicale anthropocentrĂ©e qui tenterait de localiser un siĂšge de l’esprit. Andrault souligne ainsi que les problĂšmes de l’inintelligibilitĂ© de l’union Ăąme–corps et le divorce ontologique qu’elle implique entre l’utile et le vrai ensuite remariĂ©s tĂ©lĂ©ologiquement sont rĂ©solus du fait mĂȘme de l’abandon des hypothĂšses sur un siĂšge de l’ñme. Pour ĂȘtre intelligible, le sentiment du corps propre ne peut reposer sur l’idĂ©e d’une interaction Ăąme–corps : Spinoza et Leibniz lui substitueront, chacun Ă  leur maniĂšre, un rapport reprĂ©sentatif. La confusion de la sensation, qui est le lieu mĂȘme oĂč se nouent la vie du corps et la vie de l’ñme, devient en droit rationalisable, et est dĂ©connectĂ©e de toute considĂ©ration tĂ©lĂ©ologique relative Ă  la conservation de la vie. La vie, autrement dit le fait mĂȘme de l’animation, se voit alors Ă©clairĂ©e par la raison : raison positive, donc, de se dĂ©faire d’une anthropologie mĂ©dicale. Cette commune prĂ©occupation des deux philosophes est parfaitement mise en Ă©vidence par Andrault, mĂȘme si la majeure partie de l’ouvrage est consacrĂ©e Ă  expliciter dans le dĂ©tail les maniĂšres diffĂ©rentes qu’ils ont d’opĂ©rer ce dĂ©placement.

« Tous les corps sont animés » : Spinoza & Leibniz pananimistes ?

7Ce geste qui consiste Ă  rendre intelligible l’animation des corps repose cependant lui-mĂȘme sur deux gestes corrĂ©latifs, diffĂ©remment mais parallĂšlement menĂ©s par Spinoza et Leibniz, et qui sont en relation avec le contexte scientifique de leur temps. Andrault explique ainsi dans les deux premiĂšres parties que les observations nouvelles relatĂ©es par les naturalistes et mĂ©decins de la seconde moitiĂ© du xviie siĂšcle, observations permises par l’anatomie fine et par l’usage du microscope, conduisent Ă  rĂ©interroger de fond en comble ce qu’il faut entendre par corps et par vie. Si en effet on dĂ©couvre une grande uniformitĂ© dans la nature qui prĂ©sente des corps organisĂ©s jusque dans la moindre de ses parties, pour plagier Leibniz, alors il faut redĂ©finir ce qu’on entend par animation, vie, Ăąme — c’est l’objet de la seconde partie ; et ce parce qu’on aura effacĂ© la limite intuitive entre le vivant et l’inerte, ce qu’Andrault explique dans la premiĂšre partie, notamment Ă  partir de l’analyse du concept d’organisme tel qu’il apparaĂźt Ă  cette Ă©poque et tel qu’il est utilisĂ© chez Grew ou chez Stahl, au plus loin du sens biologique qu’il revĂȘtira plus tard. Significativement, Andrault va sĂ©parer la question des corps organisĂ©s de la question de la vie, car il s’agit pour elle de montrer, contre les tentations d’y lire des intuitions vitalistes, pananimistes et biologisantes, que pour les auteurs de cette Ă©poque, y compris Spinoza et Leibniz, ces deux rĂ©alitĂ©s sont loin d’avoir la mĂȘme extension.

8Sans vouloir rĂ©sumer l’ouvrage, nous nous attarderons cependant sur les chapitres 2 et 3 qui composent la premiĂšre partie : ils nous semblent en effet non seulement servir le propos original de l’ouvrage, mais fournir de trĂšs prĂ©cieuses prĂ©cisions concernant l’interprĂ©tation de la pensĂ©e des deux philosophes. Tous deux s’inscrivent de plain-pied dans le contexte des enseignements des sciences physiologiques et de l’anatomie, et sont loin d’en ignorer les tenants et les aboutissants. Pour autant, R. Andrault dĂ©gage ce que chacun fait de ces enseignements, leur traitement propre de ces observations, de façon Ă  mettre en Ă©vidence que, si les problĂšmes et les objets des sciences changent historiquement, ces problĂšmes et ces objets n’exercent pas une influence univoque sur la mĂ©taphysique.

Pour un mécanisme décentré.

9Les observations nouvelles qui suggĂšrent une continuitĂ© dans l’organisation des ĂȘtres vivants et une uniformitĂ© de la nature vont conduire Spinoza Ă  gommer la diffĂ©rence entre les corps vivants et les corps inanimĂ©s, et se passer de toute rĂ©fĂ©rence Ă  un tout biologique individualisĂ© dont les parties Ɠuvreraient harmonieusement et tĂ©lĂ©ologiquement Ă  la conservation. À ce propos, signalons la lecture passionnante et trĂšs prĂ©cise que livre R. Andrault de la Lettre 32 Ă  Oldenburg, dans laquelle Spinoza procĂšde Ă  l’expĂ©rience de pensĂ©e du ver dans le sang. À partir de cette lecture, elle rĂ©fute non seulement le supposĂ© dĂ©sintĂ©rĂȘt de Spinoza pour la science de son temps, mais aussi son supposĂ© organicisme biologisant. Elle en profite pour expliquer l’évolution de la dĂ©finition spinoziste de l’individu corporel entre le Court traitĂ© et l’Éthique. L’apport des savants de son Ă©poque, et notamment celui de StĂ©non, est Ă  cet Ă©gard trĂšs probable : outre la disparition de toute rĂ©fĂ©rence aux esprits animaux et les critiques physiologiques de la glande pinĂ©ale que Spinoza pourrait tenir de l’anatomiste, il semble bien connaĂźtre le modĂšle de la circulation sanguine et la composition du sang qu’on trouve chez ce dernier. Ces rĂ©fĂ©rences mĂ©dicales accompagnent son effort pour redĂ©finir l’individu corporel de façon dynamique : tandis que le Court traitĂ© le caractĂ©rise comme proportion de mouvement et de repos, l’Éthique le dĂ©finit comme communication de mouvement qui unifie les parties en leur imposant sa loi. Impossible ici d’interprĂ©ter la conception spinoziste des corps comme affirmation d’un rapport stable et harmonieux de mouvement et de repos qui se conserve selon la logique d’un tout, comme le voudrait une conception qu’on appellera « organiciste » de l’individu. L’individu est en effet lui-mĂȘme composĂ© d’individus Ă  part entiĂšre, qui ne diffĂšrent que par la complexitĂ© et qui obĂ©issent Ă  leur propre loi : le corps organisĂ© n’a donc pas de spĂ©cificitĂ© vitale propre qui le distinguerait d’un corps non vivant, ce qui explique qu’il peut lui-mĂȘme ĂȘtre considĂ©rĂ© comme partie d’un individu plus complexe comme l’est la sociĂ©tĂ©. Autrement dit, un corps ne fait jamais un tout autonome, car il est toujours pensable comme partie d’un tout plus composĂ©, ainsi Ă  l’infini. Un corps se distingue d’un autre par ses aptitudes, c’est-Ă -dire par les changements et les interactions avec les autres corps qu’il est capable d’intĂ©grer, et non par une belle proportion tĂ©lĂ©ologiquement organisĂ©e. Aussi, c’est moins un rapport de mouvement et de repos qui resterait le mĂȘme malgrĂ© les changements qui dĂ©finit l’individu, qu’une mĂȘme communication de mouvement entre des parties qui ne cessent de se modifier. Andrault explique au passage la corrĂ©lation Ă©tablie par Spinoza entre les aptitudes du corps et l’activitĂ© dont il est capable : tandis qu’un corps relativement simple va rĂ©pondre au choc sans pouvoir intĂ©grer les variations qu’il subit, un corps trĂšs composĂ© peut au contraire intĂ©grer ces changements et produire une action dont il sera davantage cause adĂ©quate. La dĂ©finition du corps individuel comme communication de mouvement qui intĂšgre les changements permet donc d’éclairer certains problĂšmes aux consĂ©quences Ă©thiques. Aussi, connaĂźtre un corps, pour le philosophe, c’est davantage connaĂźtre ce qu’il peut, selon l’enseignement du scolie de la proposition 2 d’Éthique III, que dĂ©crire de façon trĂšs approximative les structures et les fonctions des organes.

10C’est le geste de radicalisation du principe d’uniformitĂ© de la nature qui conduit Spinoza Ă  prĂ©fĂ©rer une description abstraite Ă  une physiologie animale anthropocentrĂ©e pour dĂ©finir les corps, les organes comme les pierres pouvant eux-mĂȘmes ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des individus corporels au mĂȘme titre que l’animal ou le corps humain. Un tel geste repose sur des principes mĂ©canistes, ce qui vient invalider l’idĂ©e d’un vitalisme spinoziste. R. Andrault fait remarquer que si Spinoza se refuse Ă  toute dĂ©duction prĂ©cise et concrĂšte d’une physiologie Ă  partir de ces principes, ce n’est en aucun cas au nom du refus du mĂ©canisme, mais davantage du fait du caractĂšre incertain et inachevĂ© de la science de son temps, et surtout de l’inutilitĂ© d’une anthropologie mĂ©dicale dans une mĂ©taphysique qui exclut tout « empire dans un empire » et commande un cadre thĂ©orique suffisamment gĂ©nĂ©ral et uniforme. On ne parlera donc pas d’indiffĂ©rence ou de dĂ©sintĂ©rĂȘt de sa part Ă  l’égard des dĂ©couvertes mĂ©dicales de son temps, remarque qui vaut aussi pour Leibniz : selon Andrault,

le fort degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© de leurs thĂšses sur le vivant, voire leur caractĂšre rĂ©servĂ© ou hypothĂ©tique, exprime   la volontĂ© de construire une psychophysique dĂ©passant les limites de la physiologie humaine de sorte Ă  offrir un cadre non restrictif oĂč les expĂ©riences nouvelles pourront venir s’insĂ©rer sans le bouleverser. (p. 154)

11Leur pertinence pour des sciences du vivant Ă  venir ne rĂ©siderait donc peut-ĂȘtre pas tant dans un antimĂ©canisme biologisant que dans un Ă©largissement du cadre conceptuel pouvant accueillir notamment une analyse mĂ©caniste des corps en devenir. L’auteure montre que Spinoza et Leibniz n’ont jamais renoncĂ© Ă  ce qu’elle appelle, Ă  la suite de Lakatos, « l’heuristique nĂ©gative » du mĂ©canisme (p. 246) qu’on rĂ©sumera grossiĂšrement ainsi : aucune explication d’un phĂ©nomĂšne corporel ne sera satisfaisante si elle fait l’économie ou contredit l’idĂ©e d’une dĂ©termination corporelle. Si l’explication mĂ©caniste ne parvient pas Ă  rendre compte des phĂ©nomĂšnes du vivant, toute explication ne doit pas venir contredire les principes mĂ©canistes.

La monadologie n’est pas une biologie

12Andrault rappelle que Leibniz, dans ses annotations de l’Éthique, ne retient pas la dĂ©finition du corps par la communication du mouvement que donne Spinoza, et ne retient que celle par la pression des ambiants. C’est qu’il se trouve face Ă  des problĂšmes trĂšs diffĂ©rents, mĂȘme s’il partage une certaine culture mĂ©dicale commune qui le conduit lui aussi Ă  l’affirmation d’une uniformitĂ© de la nature. Son geste est cependant radicalement diffĂ©rent de celui de Spinoza, en ce qu’il va consister Ă  maintenir une diffĂ©rence ontologique forte entre corps animĂ© et agrĂ©gat. Reste Ă  bien dĂ©terminer le sens et la portĂ©e de ce geste. R. Andrault relit de façon extrĂȘmement subtile la correspondance avec Arnauld en rappelant les problĂšmes mĂ©taphysiques qui orientent la conception leibnizienne des corps organisĂ©s. C’est donc la mĂ©taphysique qui vient informer l’usage que fait Leibniz des observations microscopiques de son temps, et non l’inverse. L’auteure le montre trĂšs bien quand elle relate la correspondance avec Arnauld : Leibniz adopte la thĂšse qu’Arnauld lui prĂȘte et qui consiste Ă  assimiler corps organisĂ© et corps animĂ©, et ce au nom de l’uniformitĂ© de la nature, du principe d’économie, et contre l’hylozoĂŻsme et le matĂ©rialisme. Les phĂ©nomĂšnes du vivant viennent nourrir son hypothĂšse des formes substantielles et de la divisibilitĂ© de la matiĂšre Ă  l’infini : les observations de Swammerdam et Leeuwenhoek ou encore Malpighi lui permettent en effet de rendre vraisemblable l’idĂ©e d’une pĂ©rennitĂ© des corps organisĂ©s malgrĂ© une apparente destruction, et l’hypothĂšse de l’existence de corps vivants emboĂźtĂ©s Ă  l’infini. Reste que Leibniz use des observations de façon hypothĂ©tique : il s’agit de puiser dans les observations au microscope non pas des preuves, ni un matĂ©riel pour construire une philosophie de la vie, mais davantage des Ă©lĂ©ments de corroboration d’hypothĂšses mĂ©taphysiques, qu’il n’hĂ©site pas Ă  gĂ©nĂ©raliser7. R. Andrault souligne Ă  ce propos l’usage tout diffĂ©rent qu’en fait Arnauld : celui-ci convoque en effet les observations pour vĂ©rifier ou rĂ©futer. Il ne s’agit donc pas tant d’influence de la science sur la philosophie, que de relation active et rĂ©ciproque oĂč la philosophie vient sĂ©lectionner ce qui l’intĂ©resse et lui donner le sens que son systĂšme lui impose. Aussi faut-il bien comprendre le sens prĂ©cis que la mĂ©taphysique leibnizienne accorde aux corps organiques et Ă  leur lien avec les formes substantielles : Arnauld notamment ne le comprend pas, lui qui assimile l’ñme Ă  la pensĂ©e et qui interprĂšte les formes substantielles comme un principe moteur d’explication des phĂ©nomĂšnes du vivant. En vĂ©ritĂ©, Leibniz prĂ©tend rĂ©server l’explication aux principes mĂ©canistes, et redĂ©finit radicalement ce qu’on appelle l’« ùme » : l’extension d’un principe d’animation Ă  tous les corps organisĂ©s va en effet conduire Leibniz Ă  redĂ©finir l’animation comme perception, Ă  la dĂ©connecter ainsi d’une physiologie cĂ©rĂ©brocentrĂ©e, et Ă  exclure la rĂ©duction de la vie aux fonctions biologiques. C’est donc la science contemporaine de Leibniz qui participe des raisons de la transformation de son rĂŽle et de sa place dans la philosophie : les observations de Malpighi ou Swammerdam servent Ă  dĂ©centrer le propos et Ă  redĂ©finir ce qu’on entend par corps et par vie. Ici se constitue une comprĂ©hension du rapport des corps et de l’animation au plus loin d’une hypothĂšse interactionniste, mais au plus loin aussi d’une philosophie du fait biologique.

13Un tel geste conduit Leibniz Ă  ce qu’Andrault appelle une « amphibologie de l’animation » : d’une part ce qui est douĂ© de vie dĂ©borde largement ce qu’on considĂšre communĂ©ment comme des corps organisĂ©s vivants selon un modĂšle anthropomorphique ; mais d’autre part, il faut maintenir la possibilitĂ© de repĂ©rer dans les phĂ©nomĂšnes les signes de la prĂ©sence d’une Ăąme. Ceci conduit Leibniz Ă  redĂ©finir la spĂ©cificitĂ© phĂ©nomĂ©nale du corps organisĂ© censĂ© ĂȘtre douĂ© d’une Ăąme. Nombre de commentateurs ont pu voir dans la notion de « machine de la nature » un concept censĂ© jouer ce rĂŽle chez Leibniz : elle permettrait de dĂ©fendre une spĂ©cificitĂ© irrĂ©ductible du vivant et constituerait l’un des points les plus pertinents de cette philosophie pour une pensĂ©e du fait biologique. On a pu croire notamment que chez Leibniz le propre du vivant Ă©tait d’ĂȘtre vivant jusque dans la moindre de ses parties, Ă  l’image des dĂ©couvertes en biologie cellulaire deux siĂšcles plus tard. Or, aprĂšs une relecture des Ă©volutions de la notion et des problĂšmes qu’elle est censĂ©e rĂ©soudre dans les textes de Leibniz, Andrault montre de façon claire et dĂ©finitive que, loin de dĂ©fendre un panvitalisme, Leibniz soutient au contraire la diffĂ©rence entre l’organique et le vivant : elle montre que cette notion ne dĂ©signe pas des corps vivants, mais des corps organisĂ©s, le critĂšre du vivant Ă©tant l’unitĂ© confĂ©rĂ©e par la perception d’une Ăąme dominante, tandis que le critĂšre des corps organisĂ©s, qui les distingue des corps artificiels, consiste en leur composition. C’est dire que Leibniz n’a pas du tout pour ambition de vitaliser les corps en assimilant, comme on a pu le croire, l’organisme Ă  un tout composĂ© de monades, ou les machines de la nature Ă  des vivants. C’est dire aussi qu’il abandonne l’étude des phĂ©nomĂšnes vivants Ă  une analyse mĂ©caniste, en dĂ©veloppant, Ă  l’instar de Spinoza mais de maniĂšre tout Ă  fait diffĂ©rente, une conception de la vie « aphysiologique ».

14Ni Spinoza, ni Leibniz ne rejettent donc le mĂ©canisme : bien au contraire, tous les deux insistent sur l’intelligibilitĂ© rationnelle des corps selon des principes physiques, et de l’animation selon des principes mĂ©taphysiques. Au-delĂ  de leurs trĂšs nettes diffĂ©rences d’interprĂ©tation des phĂ©nomĂšnes nouveaux mis en Ă©vidence par la physiologie et l’anatomie de leur temps, il y a donc un geste commun de dĂ©connexion de la question du corps organisĂ© et de la vie, et d’insistance sur l’uniformitĂ© de la nature contre une philosophie anthropocentrĂ©e. Bien plus, alors mĂȘme que les observations au microscope de petits corps vivants imperceptibles Ă  l’Ɠil nu ont pu servir Ă  Malebranche ou Locke pour argumenter en faveur d’un scepticisme concernant la connaissance sensible, elles viennent chez Spinoza et Leibniz, et de deux façons radicalement diffĂ©rentes, soutenir le pari d’une intelligibilitĂ© en droit de tous les corps. On comprend ici qu’un mĂȘme topos historique peut recevoir diffĂ©rents sens selon les problĂšmes dans lesquels ils sont insĂ©rĂ©s.

La vie n’est pas un phĂ©nomĂšne.

15C’est ce qui explique la redĂ©finition de la vie Ă  laquelle ils sont conduits, et qu’examine RaphaĂ«le Andrault dans la deuxiĂšme partie. LĂ  encore, elle procĂšde d’abord Ă  l’analyse du contexte de la seconde moitiĂ© du xviie siĂšcle, auquel nous avons fait allusion plus haut. Les discours sur la « vie » sont singuliĂšrement absents du savoir mĂ©dical, et sont davantage l’objet des ouvrages apologĂ©tiques oĂč l’on s’efforce, chez Cudworth ou Grew par exemple, Ă  combattre l’athĂ©isme et le matĂ©rialisme par la dĂ©fense de la nĂ©cessitĂ© des principes immatĂ©riels pour expliquer les phĂ©nomĂšnes. Le contexte thĂ©orique (la lutte contre le matĂ©rialisme, le dualisme et l’athĂ©isme) montre qu’il s’agissait pour eux d’établir que les corps ne peuvent trouver leur raison d’ĂȘtre en eux-mĂȘmes, et ne jouissent donc d’aucune autonomie. Mais si tout doit porter la marque de la divinitĂ©, et non pas seulement l’homme douĂ© d’une intelligence, alors la limite de l’inanimĂ© et de l’animĂ© devient encore une fois ambiguĂ«, et le concept de vie dĂ©signe alors tantĂŽt les fonctions vĂ©gĂ©tatives les plus universelles, mais aussi les plus dĂ©nuĂ©es d’intelligence, tantĂŽt les facultĂ©s cognitives les plus Ă©videmment immatĂ©rielles. De toute façon, la vie ne devient jamais, dans un tel contexte, un objet spĂ©cifique qui dĂ©terminerait clairement une spĂ©cificitĂ© du corps vivant.

16De mĂȘme, mais selon une problĂ©matique toute diffĂ©rente, si Spinoza et Leibniz ne peuvent en aucun cas passer pour avoir constituĂ© la vie comme phĂ©nomĂšne irrĂ©ductible propre au corps vivant et qui appellerait une science du fait biologique, c’est parce qu’en aucun cas la vie n’apparaĂźt chez eux comme un phĂ©nomĂšne qui se donnerait dans les corps vivants : la vie se voit dĂ©finie chez les deux philosophes de façon contre-intuitive, puisqu’elle ne dĂ©signe plus ce qui s’oppose au cadavre mais Ă  la mort, redĂ©finie elle-mĂȘme de façon non biologique et non physiologique. Ainsi, R. Andrault rappelle notamment l’analyse que fait Spinoza du poĂšte espagnol ayant perdu la mĂ©moire, de façon Ă  montrer que la conservation de la vie reçoit un sens tout Ă  fait distinct de celui de la conservation des fonctions vitales. D’une toute autre maniĂšre, Leibniz situe l’animation dans l’unitĂ© et la permanence de la perception, qui certes assure l’unitĂ© du corps organisĂ©, mais n’en explique pas la structure organique et les fonctions. C’est dire que tous les deux, mais selon deux comprĂ©hensions radicalement diffĂ©rentes, dĂ©connectent la question de la vie d’une considĂ©ration exclusivement biologique. La vie n’est pas pour eux cette frontiĂšre nette qui vient tracer une diffĂ©rence irrĂ©ductible entre le vivant et l’inerte, l’animĂ© et l’inanimé : le savoir mĂ©dical et ses observations viennent en effet brouiller ce qui sĂ©pare la mort et la vie, le vĂ©gĂ©tatif et l’animal. Pour Spinoza la vie dĂ©signera la conservation d’une forme individuelle, rendant indiffĂ©rente la classification du vivant et de l’inerte au profit d’une opposition non biologique vie/mort, tandis que pour Leibniz, la vie dĂ©signera ce qui est incorruptible et vient donner unitĂ© aux agrĂ©gats corporels, unitĂ© purement perceptive et appĂ©titive qui n’a pas d’efficace physiologique.

Les leçons de l’histoire

17Ce n’est donc pas l’antimĂ©canisme de ces deux auteurs qui expliquera l’absence d’une physiologie, mĂȘme si c’est l’absence de physiologie qui explique la croyance de certains commentateurs en cet antimĂ©canisme supposĂ©. Ce que R. Andrault suggĂšre, c’est que la pertinence de Spinoza et de Leibniz pour une connaissance du vivant ne provient pas de leur supposĂ© pananimisme ou de leur attention pour la spĂ©cificitĂ© du fait biologique, mais bien plutĂŽt de leur prudence Ă  l’égard d’une physiologie qui deviendra bientĂŽt « dĂ©suĂšte », et de leur effort de construire un cadre thĂ©orique suffisamment abstrait pour intĂ©grer les diffĂ©rents degrĂ©s d’animation qu’on trouve dans la nature. Car leur systĂšme respectif a l’avantage d’affirmer l’intelligibilitĂ© en droit universelle de l’animation, qui va de paire avec la gĂ©nĂ©ralitĂ© de leurs propos, la prudence de leurs hypothĂšses et leur refus de l’anthropocentrisme, autant d’élĂ©ments qui expliquent l’absence, ou plutĂŽt le dĂ©placement prospectif et Ă  la marge, illustratif et heuristique, des considĂ©rations physiologiques.

18On peut dĂšs lors suggĂ©rer la pertinence de l’ouvrage de R. Andrault au-delĂ  de la seule histoire de la pensĂ©e : c’est au fond la question des rapports des sciences et de la philosophie qui est interrogĂ©e, notamment en ce qui concerne la relation du cerveau et de la pensĂ©e. Quelle doit ĂȘtre en effet la place des thĂ©ories et des expĂ©rimentations neuroscientifiques dans la philosophie de l’esprit ? Le risque de dĂ©suĂ©tude d’une philosophie qui s’asservirait aux observations scientifiques actuelles, comme le risque d’abstraction dĂ©lirante d’une philosophie qui s’en affranchirait, peuvent trouver leur remĂšde dans le geste commun Ă  Leibniz et Spinoza d’une prudence informĂ©e et d’une mĂ©taphysique Ă©chappant aux Ă©cueils du dualisme et de l’anthropocentrisme.

19La mĂ©thode comparatiste ici adoptĂ©e a le mĂ©rite de tenir ensemble deux facteurs qui animent l’histoire de la pensĂ©e : une pensĂ©e ne naĂźt pas hors contexte, et a toujours rapport Ă  un dehors, ici le savoir mĂ©dical ou les Ă©crits apologĂ©tiques, dehors qui l’informe et la modifie au fil de l’évolution de ses problĂšmes et observations ; mais la comprĂ©hension d’une pensĂ©e ne peut faire l’économie de l’analyse des diffĂ©rentes maniĂšres pour une pensĂ©e d’ĂȘtre affectĂ©e par ce dehors, en fonction de ses propres problĂšmes et concepts.

20L’effort constant de resituer les concepts dans les problĂšmes divers qu’ils sont sensĂ©s venir rĂ©soudre restitue leur Ă©quivocité : leur sens dĂ©coule davantage de leurs fonctions plurielles que d’un signifiĂ© univoque. On pourrait dire qu’il s’agit ici de refuser le MĂȘme et l’Un, en rejetant Ă  la fois la reprĂ©sentation du Penseur comme crĂ©ateur visionnaire, l’idĂ©e d’une Vision du monde qui serait commune Ă  tous et enfin la rĂ©fĂ©rence Ă  un Sens univoque qui traverserait l’histoire et les systĂšmes.

21Mais le plus remarquable dans cet ouvrage, c’est que pour mener Ă  bien ce travail, il a fallu renouveler de fond en comble la comprĂ©hension de certains textes et de certaines thĂšses : R. Andrault n’offre pas seulement une meilleur comprĂ©hension de l’histoire des sciences et de la philosophie, et des rapports entre physiologie et mĂ©taphysique ; elle suggĂšre aussi, par sa remarquable intelligence des textes, une interprĂ©tation renouvelĂ©e de certains aspects cruciaux de la pensĂ©e leibnizienne et spinoziste.

22La finesse des analyses, dont nous n’avons Ă©videmment pas pu rendre compte ici, la plurivocitĂ© des concepts et des problĂšmes Ă©tudiĂ©s, conduisent parfois Ă  perdre un peu le fil conducteur et Ă  obscurcir l’unitĂ© du problĂšme posĂ©. Peut-ĂȘtre le dĂ©faut de la mĂ©thode comparatiste mise en Ɠuvre ici tient-il Ă  ses qualitĂ©s : R. Andrault prĂȘte une telle importance Ă  la lecture attentive et prĂ©cise des textes, ce qui est Ă©videmment louable, qu’elle est conduite Ă  traiter chaque auteur sĂ©parĂ©ment, sous les allures parfois du catalogue. Par consĂ©quent, le lecteur est parfois, dans l’immĂ©diatetĂ© de sa lecture, un peu sceptique quant Ă  la nĂ©cessitĂ© de confronter Leibniz Ă  Spinoza, ou de relater certaines Ɠuvres mĂ©dicales ou de thĂ©ologie physique. Cela vaut particuliĂšrement pour la seconde partie traitant de la vie. L’attention portĂ©e Ă  la diffĂ©rence, qui produit des analyses de dĂ©tail remarquables, conduit donc parfois Ă  perdre de vue leur pertinence pour le propos gĂ©nĂ©ral. Mais peut-on reprocher Ă  un ouvrage d’ĂȘtre si puissant qu’il est passionnant jusque dans la moindre de ses parties ?