Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
Volume 16, numéro 6
titre article
Jacques Dubois

Double passion de la patience

Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la Patience [2012], Paris : Les Éditions de minuit, coll. « Double », 2015, 116 p., EAN 9782707329035.

1Une tendance croissante me porte Ă  confondre rĂ©alitĂ© et fiction — en littĂ©rature et ailleurs. Elle sera Ă  l’Ɠuvre une fois encore dans le prĂ©sent travail — et plus d’un lecteur dĂ©plorera cette confusion d’esprit quelque peu perverse. Confusion ou perversion, qu’on veuille bien me pardonner cette fĂącheuse tendance mais elle m’entraĂźne bien malgrĂ© moi. Ainsi, dans les pages qui viennent, je vais mettre en regard et comparer un hĂ©ros de roman fort ancien et un Ă©crivain tout actuel. S’ils appartiennent tous deux Ă  la sphĂšre littĂ©raire, ils ne s’en tiennent pas moins de part et d’autre de la ligne qui sĂ©pare l’imaginaire du rĂ©el. Une ligne qui cependant n’est pas ici tout Ă  fait opĂ©rante : tandis que le hĂ©ros de jadis tient un journal de bord et nous propose donc de suivre un texte rĂ©digĂ© par lui, l’écrivain donne l’impression, Ă  travers ses derniĂšres Ɠuvres, de faire de sa vie amoureuse un roman, son roman. VoilĂ , me semble‑t‑il, qui rĂ©duit l’écart entre les statuts de mes deux « tĂ©moins » et rend plus acceptable ma façon de procĂ©der. Mais l’intĂ©ressant Ă  mes yeux — et sur quoi je m’arrĂȘterai — est que hĂ©ros et Ă©crivain se revendiquent l’un comme l’autre de cette vertu tranquille que l’on nomme la patience et Ă  propos de laquelle Jean de La Fontaine — encore un auteur — disait : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Le fabuliste opposait ainsi l’emportement du lion Ă  la patience du rat, d’un rat qui dĂ©livre le lion du piĂšge oĂč il est tombĂ© en rongeant longuement et patiemment les cordes qui emprisonnent le puissant animal.

2Que l’on sache tout de mĂȘme que mon propos principal est de parler de l’écrivain notre contemporain, qui n’est autre que Jean‑Philippe Toussaint, et de sa mĂ©thode d’écriture, marquĂ©e selon lui par deux phases successives, la premiĂšre toute de patience, la seconde toute d’urgence. Si je commence toutefois par le hĂ©ros de jadis, c’est qu’il m’apparaĂźt comme le champion des comportements inspirĂ©s par l’endurance et la persĂ©vĂ©rance et que sa cĂ©lĂ©britĂ© doit beaucoup Ă  ces derniĂšres. On aura sans doute compris que je veux Ă©voquer ici le Robinson CrusoĂ© de Daniel Defoe, figure souveraine d’une Ɠuvre qui, publiĂ©e en 1719, passe pour fondatrice de la tradition occidentale de la littĂ©rature romanesque au mĂȘme titre que le Don Quichotte de CervantĂšs, paru cependant un siĂšcle auparavant. Et dĂ©jĂ  j’aime ce rapprochement et le couple antagoniste qu’il propose : tandis que, chez le romancier espagnol, on a affaire Ă  un personnage qui n’arrĂȘte pas d’aller, de venir et de guerroyer, souvent en pure perte et en se rendant ridicule, le hĂ©ros anglais vit rĂ©fugiĂ© sur une Ăźle d’une existence on ne peut plus repliĂ©e mais nĂ©anmoins dĂ©diĂ©e Ă  une activitĂ© multiple. On se rappellera toutefois que, de mĂȘme que Defoe connut une vie agitĂ©e, passant du journalisme pamphlĂ©taire Ă  l’intrigue politique et d’un reportage sur la peste Ă  Londres Ă  la publication de romans, CrusoĂ© fut d’abord un navigateur aventureux dont les traversĂ©es essuyĂšrent diffĂ©rentes tempĂȘtes, qui fut capturĂ© par des pirates et se retrouva esclave en pays maure. C’est au cours d’un voyage que le bateau sur lequel il servait fit naufrage et le jeta sur une Ăźle dĂ©pourvue de toute prĂ©sence humaine, oĂč il va mener une existence solitaire ou presque (n’oublions pas Vendredi) pendant vingt‑huit ans. Quelle obstination et quelle constance dans l’effort ne fallut‑il pas au brave naufragĂ© pour survivre pendant toutes ces annĂ©es ! En somme, son histoire fut celle d’un Lion qui s’est fait Rat — et que le prestigieux hĂ©ros me pardonne ces comparaisons animaliĂšres.

3Je ne vais pas trop rappeler les circonstances et pĂ©ripĂ©ties du sĂ©jour insulaire du fameux Anglais (d’origine allemande) mais je veux essentiellement revenir briĂšvement Ă  un commentaire que je fis jadis du roman et que j’intitulai « La passion de la patience1 ». Ce me sera un tremplin pour rĂ©flĂ©chir plus loin avec J.‑Ph. Toussaint sur les exigences d’une forme de patience qui caractĂ©rise la crĂ©ation littĂ©raire et peut se dĂ©ployer sur une durĂ©e longue comme c’est prĂ©cisĂ©ment le cas avec lui.

4NaufragĂ© sur son Ăźle, Robinson y dĂ©roule son existence sans aucune compagnie humaine avant l’arrivĂ©e de Vendredi. C’est dire que le rĂ©cit se rĂ©duit Ă  la relation d’une entreprise de survie Ă©lĂ©mentaire, allant de l’existence domestique Ă  la satisfaction des besoins primordiaux et de la rĂ©daction d’un log book Ă  la lecture de la Bible. Pas de vie sociale, des pĂ©ripĂ©ties de faible importance mais qu’agrĂ©mente la dĂ©couverte d’une nature tout exotique. Ainsi celui qui a d’abord placĂ© son existence sous le signe d’une pression violente et de ce rĂ©gime que J.‑Ph. Toussaint appelle l’urgence et que La Fontaine nomme la force et la rage, se trouve jetĂ© dans une tout autre voie Ă  l’intĂ©rieur de laquelle il s’agit de faire Ɠuvre pas aprĂšs pas, jour aprĂšs jour. L’exilĂ© est donc largement vouĂ© Ă  s’en tenir Ă  des comportements marquĂ©s au coin d’une persĂ©vĂ©rance tout artisanale. Il se construit ainsi un univers de vie pareil Ă  celui d’un colon Ă  ceci prĂšs qu’il ne peut compter sur la collaboration de personne.

5C’est dire que la longueur de temps dont parle aussi le fabuliste est exactement la sienne. Il lui faut du temps et il a tout le temps Ă  la fois. Aussi le rĂ©cit qu’il fait de son action est‑il placĂ© sous le signe d’une durĂ©e distendue et d’une grande lenteur. La trouvaille du roman de Defoe est de faire que la patience qui s’impose Ă  Robinson commence par tenir d’un destin, le naufragĂ© n’ayant pas le choix de ses actions. Puis, dans un second temps, de transformer et de sublimer cette patience en passion : l’exilĂ© prendra alors plaisir Ă  accomplir tous ses actes — un plaisir entĂȘtĂ©. Il s’émerveillera par exemple de faire pousser du blĂ© puis de faire cuire son premier pain, ce qui lui prendra facilement deux annĂ©es. Mais qu’il puisse cueillir aux branches d’un arbre des cĂ©drats qui lui semblent venus du ciel ne l’enchantera pas moins.

6Ce qui n’empĂȘche pas celui qui travaille la matiĂšre et fabrique des objets d’adjoindre Ă  son propos pratique une prĂ©occupation morale. Robinson CrusoĂ© est Ă©galement un roman du rachat d’un mauvais garçon qui se fait ĂȘtre exemplaire et rend grĂące au divin de son amĂ©lioration continue. Il est ainsi l’un des premiers romans d’apprentissage que nous devons Ă  la classe bourgeoise et Ă  ses littĂ©rateurs, qui en proposeront bien d’autres. L’Irlandais James Joyce a gentiment ironisĂ© sur l’Anglais bourgeoisement typique qu’incarne Crusoé :

On trouve dans CrusoĂ© toute l’ñme anglo‑saxonne : l’indĂ©pendance virile, la cruautĂ© inconsciente, la tĂ©nacitĂ©, l’intelligence lente et pourtant efficace, l’apathie sexuelle, la religiositĂ© pratique et bien Ă©quilibrĂ©e, la taciturnitĂ© calculatrice. Quiconque relit ce livre simple et Ă©mouvant Ă  la lumiĂšre de l’histoire ultĂ©rieure ne peut manquer d’en subir le charme fatidique2.

7Tout est lĂ , s’agissant de Robinson et de l’Anglais de toujours, sauf peut‑ĂȘtre le « phlegm » ou la « coolness », l’un et l’autre comme oubliĂ©s. Mais surtout beaucoup y est de celui que l’on peut appeler l’éternel Patient. Ainsi de la tĂ©nacitĂ© que l’on nomme aussi persĂ©vĂ©rance, de la lenteur raisonnĂ©e et de cette « taciturnitĂ© calculatrice », qui est bien trouvĂ©e. Et que l’Anglais standard ait aussi une tendance Ă  l’indĂ©pendance comme Ă  certaine forme d’apathie, pourquoi pas, en effet ? Mais c’est en fin de compte le portrait d’un « homme de l’art » venu du fond des Ăąges que propose Joyce sans trop le vouloir. À cet Ă©gard, Robinson se prĂ©sente en parangon absolu de cet homme‑lĂ  puisqu’il cumule en sa personne tous les mĂ©tiers. Et citons Joyce Ă  nouveau qui, cette fois, s’émerveille franchement : « naufragĂ© sur une Ăźle dĂ©serte avec en poche un couteau et une pipe, [Robinson] devient charpentier, architecte, rĂ©mouleur, astronome, boulanger, constructeur naval, potier, bourrelier, agriculteur, tailleur, fabricant de parapluies et ministre du culte3. » Roman d’édification pratique donc que Robinson CrusoĂ©, dans lequel le hĂ©ros finit par dominer toutes les modalitĂ©s de la fabrication humaine et vers lequel viennent refluer bien des mythes de la crĂ©ation et bien des utopies. Roman aussi des logis successifs de l’exilĂ© (arbre, cabane ou grotte), qui jalonnent la conquĂȘte d’un royaume insulaire sur lequel le hĂ©ros finit par rĂ©gner totalement en maĂźtre. Ainsi Robinson gouverne les ĂȘtres qu’il a recueillis et soumis — Vendredi devenu protestant, son pĂšre restĂ© idolĂątre, un Espagnol « papiste » —, leur accordant dĂ©mocratiquement la libertĂ© de conscience.

8Mais revenons‑y, l’exercice de la patience chez Robinson a son noyau le plus intime dans un certain sens de la durĂ©e. De mĂȘme qu’il ne manque pas d’espace, le naufragĂ© a, nous l’avons dit, du temps en abondance puisqu’il ne se voit imposer aucun dĂ©lai. Qu’il s’agisse donc de construire une pirogue ou de constituer un troupeau de chĂšvres au sein d’un enclos, rien ne le presse et d’autant qu’il veut bien faire. Et c’est un peu comme s’il savait par avance que son sĂ©jour sur l’üle s’étendra sur des annĂ©es. Ainsi la patience en acte se dĂ©coupe dans la trame temporelle en longues sĂ©quences :

C’était agir avec prudence et je me mis Ă  l’Ɠuvre avec courage. Je fus trois mois environ Ă  entourer cette premiĂšre piĂšce. Jusqu’à ce que ce fĂ»t achevĂ© je fis paĂźtre les trois chevreaux avec des entraves aux pieds, dans le meilleur pacage et aussi prĂšs de moi que possible, pour les rendre familiers. [
] Si bien qu’aprĂšs l’achĂšvement de mon enclos, lorsque je les eus dĂ©barrassĂ©s de leurs liens, ils me suivaient partout, bĂȘlant aprĂšs moi pour avoir une poignĂ©e de grains.

Ceci rĂ©pondit Ă  mon dessein et au bout d’un mois et demi environ j’eus un troupeau de douze bĂȘtes : boucs, chĂšvres et chevreaux ; et deux ans aprĂšs, j’en eus quarante‑trois, quoique j’en eusse pris et tuĂ© plusieurs pour ma nourriture4. (C’est moi qui souligne.)

9ComptabilitĂ© des objets acquis et comptabilitĂ© du temps passĂ© au travail. Ce devrait ĂȘtre monotone Ă  la lecture et pourtant ça ne l’est pas. C’est que notre intĂ©rĂȘt est pris dans le tempo d’une production, dans les succĂšs d’une mĂ©thode et, une fois encore, dans la passion d’une patience. Le hĂ©ros ne cessera guĂšre de remercier le Seigneur du succĂšs de ses entreprises et l’on ne peut s’empĂȘcher de penser ici Ă  Max Weber qui viendra deux siĂšcles aprĂšs Defoe soutenir que la religion protestante (ou puritaine ou anglicane) encourageait chez ses adeptes le goĂ»t de l’entreprise productive et de l’enrichissement terrestre. AprĂšs tout, CrusoĂ© est d’origine allemande et, Ă  sa petite Ă©chelle, il esquisse un projet d’accumulation capitaliste.

10De lĂ  aussi, les robinsonnades qui, par la suite, ne furent pas toutes des romans pour enfants. Golding dans Sa majestĂ© des mouches (1954), Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) etCoetzee dans Foe (1986) interrogĂšrent tous trois Defoe sur son Robinson Ă  partir de cette question insidieuse mais judicieuse : Ă  rester seul sur une Ăźle pendant vingt‑huit annĂ©es comment ne devient‑on pas fou ? Oui, la patience est une bonne rĂšgle de vie mais elle doit bien avoir des limites.


***

11Passons Ă  prĂ©sent du personnage Ă  l’écrivain, du xviie au xxie siĂšcle, de la pratique Ă  la thĂ©orie. Saut dĂ©mesurĂ© et qui se justifierait mal s’il n’y avait de part et d’autre beaucoup de patience invoquĂ©e avec passion ! Quittant Defoe‑Robinson, nous voici donc avec J.‑Ph. Toussaint qui, lorsqu’il Ă©voque sa pratique d’écriture, met en avant une dialectique fine qui unit et fait alterner ces valeurs antagonistes que sont l’urgence et la patience. Alliance heureuse qui va de trois annĂ©es d’élaboration diffractĂ©e en procĂ©dures diverses et toutes de persĂ©vĂ©rance jusqu’à un climax produit par un sentiment d’urgence, voire de perte contrĂŽlĂ©e de soi que le romancier assimile Ă  la plongĂ©e au sein d’une profondeur toute marine. C’est que l’énergie patiemment accumulĂ©e jusque‑lĂ  se libĂšre soudain pour s’exprimer en quelques pages lyriques et magnifiques, oĂč la thĂ©matique de l’eau chĂšre Ă  l’auteur donne toute sa mesure :

Il faut plonger, trĂšs profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derriĂšre soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un ocĂ©an [
] Nous sommes dans un monde trouble, entre la rĂ©alitĂ© et la fiction. On descend encore et, au‑delĂ  de 200 mĂštres, plus aucun rayonnement solaire ne nous parvient. C’est que nous avons atteint le territoire de l’urgence, le monde des abysses, plus de 300 millions de mĂštres carrĂ©s d’obscuritĂ© et de silence oĂč rĂšgnent des pressions Ă©crasantes et oĂč prolifĂšrent d’incessantes prĂ©sences aveugles, d’infimes potentialitĂ©s de vie en mouvement. Nous y sommes, c’est la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nĂ©cessaire, la distance idĂ©ale pour restituer le monde5.

12Certes mais cette « bonne distance » situĂ©e entre rĂ©el et fiction n’a pas Ă©tĂ© fournie toute prĂȘte au plongeur dĂ©monté : « L’urgence est un Ă©tat d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience6. » Il nous faut donc remonter Ă  la surface et Ă  la patience, une patience toute moderne et qui devrait ĂȘtre sans rapport avec celle du naufragĂ© britannique. C’est que chez Toussaint elle est voulue, qu’elle ne concerne qu’une part de l’existence (importante certes), qu’elle a ses intermittences, qu’elle relĂšve d’une haute culture. Et pourtant
 Nous sentons qu’il est un lien fort entre ce que font CrusoĂ© et J.‑Ph. Toussaint Ă  plusieurs siĂšcles d’écart. Au fond, chez l’un et chez l’autre, la patience est le grand principe et la rĂšgle d’or d’un artisanat. Cent fois sur le mĂ©tier
 Et l’artisanat littĂ©raire, mĂȘme s’il peut produire des chefs‑d’Ɠuvre, n’en est pas moins façon persĂ©vĂ©rante, itĂ©rative et mĂ©ticuleuse de fabriquer l’objet. Et de fait, les Ă©crivains dont J.‑Ph. Toussaint se rĂ©clame, ne comptent pas seulement parmi les plus grands mais ils sont aussi des patients obstinĂ©s jusqu’à l’obsession, qu’il s’agisse de Proust, de Kafka ou de Beckett, Ă  chacun desquels l’auteur de Faire l’amour consacre un chapitre de son petit essai. Et de sa part ce n’est pas seulement louange des Ɠuvres achevĂ©es mais tout autant admiration pour la façon, chez chacun, de rĂ©crire sans fin les textes en chantier.

13En quelques pages dĂ©cisives, J.‑Ph. Toussaint va d’ailleurs expliciter sa mĂ©thode, et comment douter que c’est bien d’une longue patience qu’il est question. Avec lui, ramenons‑la Ă  six phases, tout ensemble classiques et personnelles et qui peuvent se lire en « conseils Ă  un jeune romancier » :

141. Phase d’infusion et de maturation : des personnages se dessinent, un plan s’ébauche. Phase Ă  ne pas faire durer trop longtemps : le syndrome Barthes menace.

152. Phase d’écriture avec multiplication des Ă©tats du texte. Autre menace ici, celle qui dĂ©coule de l’équipement Ă©lectronique : la commoditĂ© de la reproduction rĂ©pĂ©tĂ©e peut conduire Ă  la noyade (dans un tourbillon de papier) et au naufrage :

En aval, dĂšs qu’une page est terminĂ©e, on l’imprime et on la relit, on l’amende, on la rature, on trace des flĂšches Ă  travers le texte, on corrige, on ajoute quelques phrases Ă  la main, on vĂ©rifie un mot, on reformule une tournure. Puis, on rĂ©imprime la page et on recommence, on recorrige, on vĂ©rifie encore, puis on rĂ©imprime et on relit, et ainsi de suite, Ă  l’infini, traquant les fautes et dĂ©busquant les scories, jusqu’à l’ultime Ă©chenillage des Ă©preuves7.

163. Phase parallÚle du sommeil créateur, sommeil propice aux améliorations inconscientes du texte et qui ouvre à une nouvelle fraicheur du regard sur ce dernier. Terminez votre journée sur une phrase inachevée, me recommandait un sociologue styliste, pour avoir un démarrage aisé le lendemain.

174. Phase de l’installation dans un lieu approprié : Ăźle (Corse) ou bord de mer (Ostende) pour J.‑Ph. Toussaint. Local parasitĂ© Ă  titre de bureau avec apport d’une « panoplie ambulante », faite du seul matĂ©riel nĂ©cessaire et suffisant Ă  l’activitĂ© scripturale. Aucun risque de sombrer dans la mer proche n’est envisagĂ©. D’ailleurs notre homme sait nager et nage volontiers en soutien de l’écriture.

185. Nouvelle phase d’écriture qui fait passer des phrases aux blocs de texte. Est venu le temps de l’exigence. Les conditions de travail se durcissent et sont comparĂ©es Ă  l’exercice du joueur de foot qui, Ă©quipĂ© de chaussures de ski, tire des pĂ©nalitĂ©s.

196. Phase de la documentation complĂ©tive en quĂȘte d’un enrichissement technique ou scientifique du rĂ©cit. L’on enquĂȘte et l’on s’informe avec parfois le seul profit d’un mot qui rayonnera depuis ses connotations.

20Au long de ses phases prĂ©paratoires, Jean‑Philippe T. apparaĂźt bien en insulaire et en aquatique tout comme le faisait Defoe‑CrusoĂ©. Pour nos deux tĂ©moins, repli et persĂ©vĂ©rance pointent vers un chronotope commun et pas seulement fantasmatique : l’üle. L’üle de l’Anglais est accidentelle, exotique et somptueuse ; celle du Belge est choisie, cultivĂ©e et dĂ©multipliĂ©e. L’üle de l’Anglais est mythique et comme inaugurale ; celle du Belge tient du refuge locatif (« je suis un bernard‑l’hermite », dira‑t‑il) dans un coin de vieille civilisation. DĂ©tail troublant et dĂ©licieux : alors que CrusoĂ© passe sa vie au bord d‘un ocĂ©an, il ne se baigne jamais. Savait‑il d’ailleurs nager ? En tout cas, les bains de mer ne se pratiquaient pas en son temps. Restait, pour la distraction, la pirogue ou toute forme de bateau.

21Sur cette base aquatique, patience et urgence convergent et se rejoignent. Si l’urgence est plongĂ©e aux abysses, la patience peut ĂȘtre vue en riviĂšre lente ramenant Ă  elle bien des choses au passage. J.‑Ph. Toussaint ne conçoit d’ailleurs d’autre style que fluide, s’épandant sur la ligne des mots et de la syntaxe. Et telle scĂšne de baignade dans La VĂ©ritĂ© sur Marie, scĂšne Ă  l’érotisme charmant, conjoint avec bonheur surface et profondeur, accumulation lente des observations et immersion soudaine et triomphante (de Jean‑Philippe T. Ă  Marie de M., on a changĂ© de plongeur) :

Je ne la quittais pas des yeux, accompagnant son maillot de bain du regard, qui Ă©tait devenu son Ă©tendard, le pavillon pirate de sa nuditĂ© dans la mer. [
] je la sentais prĂȘte Ă  s’abandonner Ă  mon Ă©treinte, quand elle aperçut soudain un scintillement de nacre au fond de la mer — une oreille de VĂ©nus ! — , et, glissant comme une anguille contre ma peau mouillĂ©e, elle s’échappa d’entre mes bras et plongea, bascula Ă  la verticale vers le miroitement entraperçu, en me prĂ©sentant, avant de disparaĂźtre le Noli me tangere le plus Ă©loquent qui se pĂ»t concevoir, la courbe de son cul s’enfouissant dans la mer8.

22Marie si raffinĂ©e et Marie si Ă©lĂ©gamment confondue avec l’élĂ©ment marin. Mais aussi Marie pirate et Marie sauvage. Oserions‑nous dĂšs lors nous la reprĂ©senter en Vendredi du xxie siĂšcle ? Oui mais une Vendredi sans piĂ©tĂ©, sans pudeur et sans patience, il faut bien le dire.


***

23Un dernier point et il n’est pas mineur, car il touche Ă  la structure morale de la patience insulaire. L’urgence lorsqu’elle se thĂ©matise chez J.‑Ph. Toussaint est clairement du cĂŽtĂ© de la dĂ©pense. Pensons, dans le cycle de Marie, aux deux incendies sur l’üle d’Elbe par exemple. Robinson connaĂźt aussi cette urgence‑là : en tĂ©moignent la trace angoissante d’un seul pied sur le sable ou le voyage en pirogue oĂč le hĂ©ros ne retrouve pas son port de dĂ©part. Mais la longue patience n’en reste pas moins source de tout, vertu dominante et rĂ©fĂ©rence souterraine du rĂ©cit. Or, Ă  tout Ă©gard et bien normalement, elle tend vers la rĂ©tention, tant psychique qu’économique. Et cela va s’exprimer en un trait commun inattendu : Jean‑Philippe T. comme Robinson C. se prĂ©sentent en collectionneurs, voire en thĂ©sauriseurs, qui aiment Ă  accumuler et Ă  aligner les objets en sĂ©rie.

24Ainsi Robinson CrusoĂ© se plaĂźt Ă  faire l’inventaire de ses possessions dont le nombre va croissant bien Ă©videmment. Nous l’avons vu augmenter avec fiertĂ© son troupeau de chĂšvres et agrandir l’enclos qui les rassemble. Mais son vrai bonheur est de dĂ©crire par le menu les Ă©tapes d’une fabrication et d’autant plus minutieusement qu’elle s’étend sur la durĂ©e. À chaque fois, c’est comme un chapitre de l’histoire de la production humaine qui nous est contĂ© de la sorte. C’est CrusoĂ© dĂ©crivant en une douzaine de pages les multiples Ă©tapes qu’il a dĂ» franchir pour arriver Ă  faire un pain alors qu’il manque de tout outillage et ne dispose au dĂ©part que de quelques graines sauvĂ©es du naufrage. Car chaque opĂ©ration suppose une remontĂ©e dans l’histoire du gĂ©nie humain. Pour mettre la pĂąte Ă  cuire, il est besoin de vases ; pour faire ces vases, il faut trouver la glaise adĂ©quate ; pour donner forme Ă  la glaise, on doit inventer un instrument, etc. Et cette longue suite de gestes finit par prendre deux ans. Mais rien n’est jamais perdu pour le thĂ©sauriseur : pendant que, par temps pluvieux, Robinson formate vaille que vaille ses vases, il apprend Ă  Poll, son perroquet, le langage humain


25Le hĂ©ros anglais inventorie et sĂ©rialise mĂȘme sa grotte et ses propriĂ©tĂ©s. On ne s’attendrait pas Ă  trouver l’équivalent de ce plaisant dĂ©nombrement dans L’Urgence et la Patience. Et cependant il est bien lĂ  et fort en Ă©vidence puisqu’il occupe les premiers chapitres de l’essai Ă  l’exception du premier. Et le romancier d’évoquer ses « collections » toutes liĂ©es Ă  sa pratique d’écriture et aux souvenirs qu’il en garde. C’est que l’activitĂ© scripturale gĂ©nĂšre, chez un pratiquant quelque peu maniaque, des habitudes traduites, au cours du temps, en objets et en lieux. Et cela va donner « mes bureaux », « mes machines Ă  Ă©crire », « mes calepins », « mes hĂŽtels ». Soit autant de sites et d’instruments de travail liĂ©s Ă  cet artisanat spĂ©cial qu’est l’art d’écrire. Mais les choses sont un peu moins simples et chaque sĂ©rie a sa particularitĂ© bien Ă  elle.

26DĂ©taillons une nouvelle fois. Jean‑Philippe T. a Ă©crit dans maints logis et s’est accommodĂ© de chacun d’eux pour y faire son trou, un peu comme si le lieu lui Ă©tait indiffĂ©rent. Et pourtant il est un bureau fondateur, — archĂ©typal, paradigmatique, — qu’il semble Ă  chaque fois vouloir reconstituer oĂč qu’il travaille, et c’est celui de son grand‑pĂšre Ă  Sars‑Dames‑Avelines (Wallonie). Besoin de retrouver une odeur, un silence et « cette piĂšce fascinante, oĂč l’on pouvait penser et oĂč l’on pouvait Ă©crire, cette piĂšce qui Ă©tait une protection contre le monde extĂ©rieur, un abri, un refuge, une salle de bain9. »

27SĂ©rie plus technique pour/Ă  suivre [ce] qui va des machines Ă  Ă©crire d’hier aux ordinateurs d’aujourd’hui. Mais ici encore une origine fantasmĂ©e avec la premiĂšre machine perfectionnĂ©e que le jeune Ă©crivain eĂ»t possĂ©dĂ©e : l’Olivetti ET51. Une machine lĂ©gĂšre et sĂ©duisante, que l’utilisateur un peu gauche caressait et fit frĂ©mir pendant dix annĂ©es « avec deux doigts seulement ». SĂ©rie Ă  laquelle viennent naturellement s’accrocher les calepins et stylos si prĂ©cieux pour la prise de notes. L’objet‑fĂ©tiche cette fois est au bout de la collection, cette « pointe » bon marchĂ© mais commode proposĂ©e en France Muji.

28Vient enfin le chapitre « Comment j’ai construit certains de mes hĂŽtels ». Nous sommes partis d’un bureau originel ancrĂ© dans un rĂ©el familial et campagnard. Nous terminons avec des hĂŽtels de fiction mĂȘme s’ils sont faits de piĂšces et de morceaux dont certains appartiennent Ă  une rĂ©alitĂ© d’expĂ©rience. Soit ces montages composites, oĂč tel Ă©lĂ©ment vient d’une autre Ɠuvre, tel autre d’un lieu effectivement frĂ©quentĂ©, tel autre encore de la pure imagination. « Il n’y a pas de diffĂ©rence, Ă©crit l’auteur, entre construire un hĂŽtel et construire un personnage. Dans les deux cas, des dĂ©tails issus de la rĂ©alitĂ© se mĂȘlent Ă  des images qui se forment dans l’imagination, le songe ou le fantasme10. » De lĂ , chez l’auteur, l’idĂ©e plus gĂ©nĂ©rale que toute reprĂ©sentation fictionnelle est un concentrĂ© de rĂ©el obtenu par distillation Ă  la façon du romarin en flacon.

29La patience artisanale est partout diffuse chez J.‑Ph. Toussaint comme chez Defoe‑Robinson. Mais, en regard des derniĂšres remarques et des sĂ©ries relevĂ©es, il est plaisant de la voir culminer dans la figuration d’objets et de lieux d’habitation. Joyce voyait en CrusoĂ© un charpentier et un architecte ou mĂȘme un constructeur naval et un potier. J.‑Ph. Toussaint, lui, aime Ă  se rĂ©clamer des hĂŽtels qu’il invente et dans lesquels il Ă©gare ses lecteurs. Ainsi les personnages seraient plus pleinement, avec leurs affects, leurs aventures, leurs souffrances, du cĂŽtĂ© de l’urgence, pendant que, plus naturellement, les lieux, sites et bĂątiments relĂšveraient de cette grande patience que nous venons de cĂ©lĂ©brer avec nos deux auteurs. C’est dire que, quand Defoe‑Robinson amĂ©nage une grotte, quand J.‑Ph. Toussaint Ă©difie une auberge, l’un comme l’autre construisent deux fois : une premiĂšre de maniĂšre fictionnelle, une seconde de maniĂšre fonctionnelle. De la sorte, ils portent leur artisanat Ă  son meilleur, ce qui concorde avec le soin qu’ils consacrent tous deux Ă  l’état des lieux en lui consacrant patience et longueur de temps. À l’action dramatique, et elle n’est pas peu elle non plus, restent la force et la rage.