
Double passion de la patience
1Une tendance croissante me porte Ă confondre rĂ©alitĂ© et fiction â en littĂ©rature et ailleurs. Elle sera Ă lâĆuvre une fois encore dans le prĂ©sent travail â et plus dâun lecteur dĂ©plorera cette confusion dâesprit quelque peu perverse. Confusion ou perversion, quâon veuille bien me pardonner cette fĂącheuse tendance mais elle mâentraĂźne bien malgrĂ© moi. Ainsi, dans les pages qui viennent, je vais mettre en regard et comparer un hĂ©ros de roman fort ancien et un Ă©crivain tout actuel. Sâils appartiennent tous deux Ă la sphĂšre littĂ©raire, ils ne sâen tiennent pas moins de part et dâautre de la ligne qui sĂ©pare lâimaginaire du rĂ©el. Une ligne qui cependant nâest pas ici tout Ă fait opĂ©rante : tandis que le hĂ©ros de jadis tient un journal de bord et nous propose donc de suivre un texte rĂ©digĂ© par lui, lâĂ©crivain donne lâimpression, Ă travers ses derniĂšres Ćuvres, de faire de sa vie amoureuse un roman, son roman. VoilĂ , me sembleâtâil, qui rĂ©duit lâĂ©cart entre les statuts de mes deux « tĂ©moins » et rend plus acceptable ma façon de procĂ©der. Mais lâintĂ©ressant Ă mes yeux â et sur quoi je mâarrĂȘterai â est que hĂ©ros et Ă©crivain se revendiquent lâun comme lâautre de cette vertu tranquille que lâon nomme la patience et Ă propos de laquelle Jean de La Fontaine â encore un auteur â disait : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Le fabuliste opposait ainsi lâemportement du lion Ă la patience du rat, dâun rat qui dĂ©livre le lion du piĂšge oĂč il est tombĂ© en rongeant longuement et patiemment les cordes qui emprisonnent le puissant animal.
2Que lâon sache tout de mĂȘme que mon propos principal est de parler de lâĂ©crivain notre contemporain, qui nâest autre que JeanâPhilippe Toussaint, et de sa mĂ©thode dâĂ©criture, marquĂ©e selon lui par deux phases successives, la premiĂšre toute de patience, la seconde toute dâurgence. Si je commence toutefois par le hĂ©ros de jadis, câest quâil mâapparaĂźt comme le champion des comportements inspirĂ©s par lâendurance et la persĂ©vĂ©rance et que sa cĂ©lĂ©britĂ© doit beaucoup Ă ces derniĂšres. On aura sans doute compris que je veux Ă©voquer ici le Robinson CrusoĂ© de Daniel Defoe, figure souveraine dâune Ćuvre qui, publiĂ©e en 1719, passe pour fondatrice de la tradition occidentale de la littĂ©rature romanesque au mĂȘme titre que le Don Quichotte de CervantĂšs, paru cependant un siĂšcle auparavant. Et dĂ©jĂ jâaime ce rapprochement et le couple antagoniste quâil propose : tandis que, chez le romancier espagnol, on a affaire Ă un personnage qui nâarrĂȘte pas dâaller, de venir et de guerroyer, souvent en pure perte et en se rendant ridicule, le hĂ©ros anglais vit rĂ©fugiĂ© sur une Ăźle dâune existence on ne peut plus repliĂ©e mais nĂ©anmoins dĂ©diĂ©e Ă une activitĂ© multiple. On se rappellera toutefois que, de mĂȘme que Defoe connut une vie agitĂ©e, passant du journalisme pamphlĂ©taire Ă lâintrigue politique et dâun reportage sur la peste Ă Londres Ă la publication de romans, CrusoĂ© fut dâabord un navigateur aventureux dont les traversĂ©es essuyĂšrent diffĂ©rentes tempĂȘtes, qui fut capturĂ© par des pirates et se retrouva esclave en pays maure. Câest au cours dâun voyage que le bateau sur lequel il servait fit naufrage et le jeta sur une Ăźle dĂ©pourvue de toute prĂ©sence humaine, oĂč il va mener une existence solitaire ou presque (nâoublions pas Vendredi) pendant vingtâhuit ans. Quelle obstination et quelle constance dans lâeffort ne fallutâil pas au brave naufragĂ© pour survivre pendant toutes ces annĂ©es ! En somme, son histoire fut celle dâun Lion qui sâest fait Rat â et que le prestigieux hĂ©ros me pardonne ces comparaisons animaliĂšres.
3Je ne vais pas trop rappeler les circonstances et pĂ©ripĂ©ties du sĂ©jour insulaire du fameux Anglais (dâorigine allemande) mais je veux essentiellement revenir briĂšvement Ă un commentaire que je fis jadis du roman et que jâintitulai « La passion de la patience1 ». Ce me sera un tremplin pour rĂ©flĂ©chir plus loin avec J.âPh. Toussaint sur les exigences dâune forme de patience qui caractĂ©rise la crĂ©ation littĂ©raire et peut se dĂ©ployer sur une durĂ©e longue comme câest prĂ©cisĂ©ment le cas avec lui.
4NaufragĂ© sur son Ăźle, Robinson y dĂ©roule son existence sans aucune compagnie humaine avant lâarrivĂ©e de Vendredi. Câest dire que le rĂ©cit se rĂ©duit Ă la relation dâune entreprise de survie Ă©lĂ©mentaire, allant de lâexistence domestique Ă la satisfaction des besoins primordiaux et de la rĂ©daction dâun log book Ă la lecture de la Bible. Pas de vie sociale, des pĂ©ripĂ©ties de faible importance mais quâagrĂ©mente la dĂ©couverte dâune nature tout exotique. Ainsi celui qui a dâabord placĂ© son existence sous le signe dâune pression violente et de ce rĂ©gime que J.âPh. Toussaint appelle lâurgence et que La Fontaine nomme la force et la rage, se trouve jetĂ© dans une tout autre voie Ă lâintĂ©rieur de laquelle il sâagit de faire Ćuvre pas aprĂšs pas, jour aprĂšs jour. LâexilĂ© est donc largement vouĂ© Ă sâen tenir Ă des comportements marquĂ©s au coin dâune persĂ©vĂ©rance tout artisanale. Il se construit ainsi un univers de vie pareil Ă celui dâun colon Ă ceci prĂšs quâil ne peut compter sur la collaboration de personne.
5Câest dire que la longueur de temps dont parle aussi le fabuliste est exactement la sienne. Il lui faut du temps et il a tout le temps Ă la fois. Aussi le rĂ©cit quâil fait de son action estâil placĂ© sous le signe dâune durĂ©e distendue et dâune grande lenteur. La trouvaille du roman de Defoe est de faire que la patience qui sâimpose Ă Robinson commence par tenir dâun destin, le naufragĂ© nâayant pas le choix de ses actions. Puis, dans un second temps, de transformer et de sublimer cette patience en passion : lâexilĂ© prendra alors plaisir Ă accomplir tous ses actes â un plaisir entĂȘtĂ©. Il sâĂ©merveillera par exemple de faire pousser du blĂ© puis de faire cuire son premier pain, ce qui lui prendra facilement deux annĂ©es. Mais quâil puisse cueillir aux branches dâun arbre des cĂ©drats qui lui semblent venus du ciel ne lâenchantera pas moins.
6Ce qui nâempĂȘche pas celui qui travaille la matiĂšre et fabrique des objets dâadjoindre Ă son propos pratique une prĂ©occupation morale. Robinson CrusoĂ© est Ă©galement un roman du rachat dâun mauvais garçon qui se fait ĂȘtre exemplaire et rend grĂące au divin de son amĂ©lioration continue. Il est ainsi lâun des premiers romans dâapprentissage que nous devons Ă la classe bourgeoise et Ă ses littĂ©rateurs, qui en proposeront bien dâautres. LâIrlandais James Joyce a gentiment ironisĂ© sur lâAnglais bourgeoisement typique quâincarne Crusoé :
On trouve dans CrusoĂ© toute lâĂąme angloâsaxonne : lâindĂ©pendance virile, la cruautĂ© inconsciente, la tĂ©nacitĂ©, lâintelligence lente et pourtant efficace, lâapathie sexuelle, la religiositĂ© pratique et bien Ă©quilibrĂ©e, la taciturnitĂ© calculatrice. Quiconque relit ce livre simple et Ă©mouvant Ă la lumiĂšre de lâhistoire ultĂ©rieure ne peut manquer dâen subir le charme fatidique2.
7Tout est lĂ , sâagissant de Robinson et de lâAnglais de toujours, sauf peutâĂȘtre le « phlegm » ou la « coolness », lâun et lâautre comme oubliĂ©s. Mais surtout beaucoup y est de celui que lâon peut appeler lâĂ©ternel Patient. Ainsi de la tĂ©nacitĂ© que lâon nomme aussi persĂ©vĂ©rance, de la lenteur raisonnĂ©e et de cette « taciturnitĂ© calculatrice », qui est bien trouvĂ©e. Et que lâAnglais standard ait aussi une tendance Ă lâindĂ©pendance comme Ă certaine forme dâapathie, pourquoi pas, en effet ? Mais câest en fin de compte le portrait dâun « homme de lâart » venu du fond des Ăąges que propose Joyce sans trop le vouloir. Ă cet Ă©gard, Robinson se prĂ©sente en parangon absolu de cet hommeâlĂ puisquâil cumule en sa personne tous les mĂ©tiers. Et citons Joyce Ă nouveau qui, cette fois, sâĂ©merveille franchement : « naufragĂ© sur une Ăźle dĂ©serte avec en poche un couteau et une pipe, [Robinson] devient charpentier, architecte, rĂ©mouleur, astronome, boulanger, constructeur naval, potier, bourrelier, agriculteur, tailleur, fabricant de parapluies et ministre du culte3. » Roman dâĂ©dification pratique donc que Robinson CrusoĂ©, dans lequel le hĂ©ros finit par dominer toutes les modalitĂ©s de la fabrication humaine et vers lequel viennent refluer bien des mythes de la crĂ©ation et bien des utopies. Roman aussi des logis successifs de lâexilĂ© (arbre, cabane ou grotte), qui jalonnent la conquĂȘte dâun royaume insulaire sur lequel le hĂ©ros finit par rĂ©gner totalement en maĂźtre. Ainsi Robinson gouverne les ĂȘtres quâil a recueillis et soumis â Vendredi devenu protestant, son pĂšre restĂ© idolĂątre, un Espagnol « papiste » â, leur accordant dĂ©mocratiquement la libertĂ© de conscience.
8Mais revenonsây, lâexercice de la patience chez Robinson a son noyau le plus intime dans un certain sens de la durĂ©e. De mĂȘme quâil ne manque pas dâespace, le naufragĂ© a, nous lâavons dit, du temps en abondance puisquâil ne se voit imposer aucun dĂ©lai. Quâil sâagisse donc de construire une pirogue ou de constituer un troupeau de chĂšvres au sein dâun enclos, rien ne le presse et dâautant quâil veut bien faire. Et câest un peu comme sâil savait par avance que son sĂ©jour sur lâĂźle sâĂ©tendra sur des annĂ©es. Ainsi la patience en acte se dĂ©coupe dans la trame temporelle en longues sĂ©quences :
CâĂ©tait agir avec prudence et je me mis Ă lâĆuvre avec courage. Je fus trois mois environ Ă entourer cette premiĂšre piĂšce. JusquâĂ ce que ce fĂ»t achevĂ© je fis paĂźtre les trois chevreaux avec des entraves aux pieds, dans le meilleur pacage et aussi prĂšs de moi que possible, pour les rendre familiers. [âŠ] Si bien quâaprĂšs lâachĂšvement de mon enclos, lorsque je les eus dĂ©barrassĂ©s de leurs liens, ils me suivaient partout, bĂȘlant aprĂšs moi pour avoir une poignĂ©e de grains.
Ceci rĂ©pondit Ă mon dessein et au bout dâun mois et demi environ jâeus un troupeau de douze bĂȘtes : boucs, chĂšvres et chevreaux ; et deux ans aprĂšs, jâen eus quaranteâtrois, quoique jâen eusse pris et tuĂ© plusieurs pour ma nourriture4. (Câest moi qui souligne.)
9ComptabilitĂ© des objets acquis et comptabilitĂ© du temps passĂ© au travail. Ce devrait ĂȘtre monotone Ă la lecture et pourtant ça ne lâest pas. Câest que notre intĂ©rĂȘt est pris dans le tempo dâune production, dans les succĂšs dâune mĂ©thode et, une fois encore, dans la passion dâune patience. Le hĂ©ros ne cessera guĂšre de remercier le Seigneur du succĂšs de ses entreprises et lâon ne peut sâempĂȘcher de penser ici Ă Max Weber qui viendra deux siĂšcles aprĂšs Defoe soutenir que la religion protestante (ou puritaine ou anglicane) encourageait chez ses adeptes le goĂ»t de lâentreprise productive et de lâenrichissement terrestre. AprĂšs tout, CrusoĂ© est dâorigine allemande et, Ă sa petite Ă©chelle, il esquisse un projet dâaccumulation capitaliste.
10De lĂ aussi, les robinsonnades qui, par la suite, ne furent pas toutes des romans pour enfants. Golding dans Sa majestĂ© des mouches (1954), Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) etCoetzee dans Foe (1986) interrogĂšrent tous trois Defoe sur son Robinson Ă partir de cette question insidieuse mais judicieuse : Ă rester seul sur une Ăźle pendant vingtâhuit annĂ©es comment ne devientâon pas fou ? Oui, la patience est une bonne rĂšgle de vie mais elle doit bien avoir des limites.
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11Passons Ă prĂ©sent du personnage Ă lâĂ©crivain, du xviie au xxie siĂšcle, de la pratique Ă la thĂ©orie. Saut dĂ©mesurĂ© et qui se justifierait mal sâil nây avait de part et dâautre beaucoup de patience invoquĂ©e avec passion ! Quittant DefoeâRobinson, nous voici donc avec J.âPh. Toussaint qui, lorsquâil Ă©voque sa pratique dâĂ©criture, met en avant une dialectique fine qui unit et fait alterner ces valeurs antagonistes que sont lâurgence et la patience. Alliance heureuse qui va de trois annĂ©es dâĂ©laboration diffractĂ©e en procĂ©dures diverses et toutes de persĂ©vĂ©rance jusquâĂ un climax produit par un sentiment dâurgence, voire de perte contrĂŽlĂ©e de soi que le romancier assimile Ă la plongĂ©e au sein dâune profondeur toute marine. Câest que lâĂ©nergie patiemment accumulĂ©e jusqueâlĂ se libĂšre soudain pour sâexprimer en quelques pages lyriques et magnifiques, oĂč la thĂ©matique de lâeau chĂšre Ă lâauteur donne toute sa mesure :
Il faut plonger, trĂšs profond, prendre de lâair et descendre, abandonner le monde quotidien derriĂšre soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond dâun ocĂ©an [âŠ] Nous sommes dans un monde trouble, entre la rĂ©alitĂ© et la fiction. On descend encore et, auâdelĂ de 200 mĂštres, plus aucun rayonnement solaire ne nous parvient. Câest que nous avons atteint le territoire de lâurgence, le monde des abysses, plus de 300 millions de mĂštres carrĂ©s dâobscuritĂ© et de silence oĂč rĂšgnent des pressions Ă©crasantes et oĂč prolifĂšrent dâincessantes prĂ©sences aveugles, dâinfimes potentialitĂ©s de vie en mouvement. Nous y sommes, câest la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nĂ©cessaire, la distance idĂ©ale pour restituer le monde5.
12Certes mais cette « bonne distance » situĂ©e entre rĂ©el et fiction nâa pas Ă©tĂ© fournie toute prĂȘte au plongeur dĂ©monté : « Lâurgence est un Ă©tat dâĂ©criture qui ne sâobtient quâau terme dâune infinie patience6. » Il nous faut donc remonter Ă la surface et Ă la patience, une patience toute moderne et qui devrait ĂȘtre sans rapport avec celle du naufragĂ© britannique. Câest que chez Toussaint elle est voulue, quâelle ne concerne quâune part de lâexistence (importante certes), quâelle a ses intermittences, quâelle relĂšve dâune haute culture. Et pourtant⊠Nous sentons quâil est un lien fort entre ce que font CrusoĂ© et J.âPh. Toussaint Ă plusieurs siĂšcles dâĂ©cart. Au fond, chez lâun et chez lâautre, la patience est le grand principe et la rĂšgle dâor dâun artisanat. Cent fois sur le mĂ©tier⊠Et lâartisanat littĂ©raire, mĂȘme sâil peut produire des chefsâdâĆuvre, nâen est pas moins façon persĂ©vĂ©rante, itĂ©rative et mĂ©ticuleuse de fabriquer lâobjet. Et de fait, les Ă©crivains dont J.âPh. Toussaint se rĂ©clame, ne comptent pas seulement parmi les plus grands mais ils sont aussi des patients obstinĂ©s jusquâĂ lâobsession, quâil sâagisse de Proust, de Kafka ou de Beckett, Ă chacun desquels lâauteur de Faire lâamour consacre un chapitre de son petit essai. Et de sa part ce nâest pas seulement louange des Ćuvres achevĂ©es mais tout autant admiration pour la façon, chez chacun, de rĂ©crire sans fin les textes en chantier.
13En quelques pages dĂ©cisives, J.âPh. Toussaint va dâailleurs expliciter sa mĂ©thode, et comment douter que câest bien dâune longue patience quâil est question. Avec lui, ramenonsâla Ă six phases, tout ensemble classiques et personnelles et qui peuvent se lire en « conseils Ă un jeune romancier » :
141. Phase dâinfusion et de maturation : des personnages se dessinent, un plan sâĂ©bauche. Phase Ă ne pas faire durer trop longtemps : le syndrome Barthes menace.
152. Phase dâĂ©criture avec multiplication des Ă©tats du texte. Autre menace ici, celle qui dĂ©coule de lâĂ©quipement Ă©lectronique : la commoditĂ© de la reproduction rĂ©pĂ©tĂ©e peut conduire Ă la noyade (dans un tourbillon de papier) et au naufrage :
En aval, dĂšs quâune page est terminĂ©e, on lâimprime et on la relit, on lâamende, on la rature, on trace des flĂšches Ă travers le texte, on corrige, on ajoute quelques phrases Ă la main, on vĂ©rifie un mot, on reformule une tournure. Puis, on rĂ©imprime la page et on recommence, on recorrige, on vĂ©rifie encore, puis on rĂ©imprime et on relit, et ainsi de suite, Ă lâinfini, traquant les fautes et dĂ©busquant les scories, jusquâĂ lâultime Ă©chenillage des Ă©preuves7.
163. Phase parallÚle du sommeil créateur, sommeil propice aux améliorations inconscientes du texte et qui ouvre à une nouvelle fraicheur du regard sur ce dernier. Terminez votre journée sur une phrase inachevée, me recommandait un sociologue styliste, pour avoir un démarrage aisé le lendemain.
174. Phase de lâinstallation dans un lieu approprié : Ăźle (Corse) ou bord de mer (Ostende) pour J.âPh. Toussaint. Local parasitĂ© Ă titre de bureau avec apport dâune « panoplie ambulante », faite du seul matĂ©riel nĂ©cessaire et suffisant Ă lâactivitĂ© scripturale. Aucun risque de sombrer dans la mer proche nâest envisagĂ©. Dâailleurs notre homme sait nager et nage volontiers en soutien de lâĂ©criture.
185. Nouvelle phase dâĂ©criture qui fait passer des phrases aux blocs de texte. Est venu le temps de lâexigence. Les conditions de travail se durcissent et sont comparĂ©es Ă lâexercice du joueur de foot qui, Ă©quipĂ© de chaussures de ski, tire des pĂ©nalitĂ©s.
196. Phase de la documentation complĂ©tive en quĂȘte dâun enrichissement technique ou scientifique du rĂ©cit. Lâon enquĂȘte et lâon sâinforme avec parfois le seul profit dâun mot qui rayonnera depuis ses connotations.
20Au long de ses phases prĂ©paratoires, JeanâPhilippe T. apparaĂźt bien en insulaire et en aquatique tout comme le faisait DefoeâCrusoĂ©. Pour nos deux tĂ©moins, repli et persĂ©vĂ©rance pointent vers un chronotope commun et pas seulement fantasmatique : lâĂźle. LâĂźle de lâAnglais est accidentelle, exotique et somptueuse ; celle du Belge est choisie, cultivĂ©e et dĂ©multipliĂ©e. LâĂźle de lâAnglais est mythique et comme inaugurale ; celle du Belge tient du refuge locatif (« je suis un bernardâlâhermite », diraâtâil) dans un coin de vieille civilisation. DĂ©tail troublant et dĂ©licieux : alors que CrusoĂ© passe sa vie au bord dâun ocĂ©an, il ne se baigne jamais. Savaitâil dâailleurs nager ? En tout cas, les bains de mer ne se pratiquaient pas en son temps. Restait, pour la distraction, la pirogue ou toute forme de bateau.
21Sur cette base aquatique, patience et urgence convergent et se rejoignent. Si lâurgence est plongĂ©e aux abysses, la patience peut ĂȘtre vue en riviĂšre lente ramenant Ă elle bien des choses au passage. J.âPh. Toussaint ne conçoit dâailleurs dâautre style que fluide, sâĂ©pandant sur la ligne des mots et de la syntaxe. Et telle scĂšne de baignade dans La VĂ©ritĂ© sur Marie, scĂšne Ă lâĂ©rotisme charmant, conjoint avec bonheur surface et profondeur, accumulation lente des observations et immersion soudaine et triomphante (de JeanâPhilippe T. Ă Marie de M., on a changĂ© de plongeur) :
Je ne la quittais pas des yeux, accompagnant son maillot de bain du regard, qui Ă©tait devenu son Ă©tendard, le pavillon pirate de sa nuditĂ© dans la mer. [âŠ] je la sentais prĂȘte Ă sâabandonner Ă mon Ă©treinte, quand elle aperçut soudain un scintillement de nacre au fond de la mer â une oreille de VĂ©nus ! â , et, glissant comme une anguille contre ma peau mouillĂ©e, elle sâĂ©chappa dâentre mes bras et plongea, bascula Ă la verticale vers le miroitement entraperçu, en me prĂ©sentant, avant de disparaĂźtre le Noli me tangere le plus Ă©loquent qui se pĂ»t concevoir, la courbe de son cul sâenfouissant dans la mer8.
22Marie si raffinĂ©e et Marie si Ă©lĂ©gamment confondue avec lâĂ©lĂ©ment marin. Mais aussi Marie pirate et Marie sauvage. Oserionsânous dĂšs lors nous la reprĂ©senter en Vendredi du xxie siĂšcle ? Oui mais une Vendredi sans piĂ©tĂ©, sans pudeur et sans patience, il faut bien le dire.
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23Un dernier point et il nâest pas mineur, car il touche Ă la structure morale de la patience insulaire. Lâurgence lorsquâelle se thĂ©matise chez J.âPh. Toussaint est clairement du cĂŽtĂ© de la dĂ©pense. Pensons, dans le cycle de Marie, aux deux incendies sur lâĂźle dâElbe par exemple. Robinson connaĂźt aussi cette urgenceâlĂ Â : en tĂ©moignent la trace angoissante dâun seul pied sur le sable ou le voyage en pirogue oĂč le hĂ©ros ne retrouve pas son port de dĂ©part. Mais la longue patience nâen reste pas moins source de tout, vertu dominante et rĂ©fĂ©rence souterraine du rĂ©cit. Or, Ă tout Ă©gard et bien normalement, elle tend vers la rĂ©tention, tant psychique quâĂ©conomique. Et cela va sâexprimer en un trait commun inattendu : JeanâPhilippe T. comme Robinson C. se prĂ©sentent en collectionneurs, voire en thĂ©sauriseurs, qui aiment Ă accumuler et Ă aligner les objets en sĂ©rie.
24Ainsi Robinson CrusoĂ© se plaĂźt Ă faire lâinventaire de ses possessions dont le nombre va croissant bien Ă©videmment. Nous lâavons vu augmenter avec fiertĂ© son troupeau de chĂšvres et agrandir lâenclos qui les rassemble. Mais son vrai bonheur est de dĂ©crire par le menu les Ă©tapes dâune fabrication et dâautant plus minutieusement quâelle sâĂ©tend sur la durĂ©e. Ă chaque fois, câest comme un chapitre de lâhistoire de la production humaine qui nous est contĂ© de la sorte. Câest CrusoĂ© dĂ©crivant en une douzaine de pages les multiples Ă©tapes quâil a dĂ» franchir pour arriver Ă faire un pain alors quâil manque de tout outillage et ne dispose au dĂ©part que de quelques graines sauvĂ©es du naufrage. Car chaque opĂ©ration suppose une remontĂ©e dans lâhistoire du gĂ©nie humain. Pour mettre la pĂąte Ă cuire, il est besoin de vases ; pour faire ces vases, il faut trouver la glaise adĂ©quate ; pour donner forme Ă la glaise, on doit inventer un instrument, etc. Et cette longue suite de gestes finit par prendre deux ans. Mais rien nâest jamais perdu pour le thĂ©sauriseur : pendant que, par temps pluvieux, Robinson formate vaille que vaille ses vases, il apprend Ă Poll, son perroquet, le langage humainâŠ
25Le hĂ©ros anglais inventorie et sĂ©rialise mĂȘme sa grotte et ses propriĂ©tĂ©s. On ne sâattendrait pas Ă trouver lâĂ©quivalent de ce plaisant dĂ©nombrement dans LâUrgence et la Patience. Et cependant il est bien lĂ et fort en Ă©vidence puisquâil occupe les premiers chapitres de lâessai Ă lâexception du premier. Et le romancier dâĂ©voquer ses « collections » toutes liĂ©es Ă sa pratique dâĂ©criture et aux souvenirs quâil en garde. Câest que lâactivitĂ© scripturale gĂ©nĂšre, chez un pratiquant quelque peu maniaque, des habitudes traduites, au cours du temps, en objets et en lieux. Et cela va donner « mes bureaux », « mes machines Ă Ă©crire », « mes calepins », « mes hĂŽtels ». Soit autant de sites et dâinstruments de travail liĂ©s Ă cet artisanat spĂ©cial quâest lâart dâĂ©crire. Mais les choses sont un peu moins simples et chaque sĂ©rie a sa particularitĂ© bien Ă elle.
26DĂ©taillons une nouvelle fois. JeanâPhilippe T. a Ă©crit dans maints logis et sâest accommodĂ© de chacun dâeux pour y faire son trou, un peu comme si le lieu lui Ă©tait indiffĂ©rent. Et pourtant il est un bureau fondateur, â archĂ©typal, paradigmatique, â quâil semble Ă chaque fois vouloir reconstituer oĂč quâil travaille, et câest celui de son grandâpĂšre Ă SarsâDamesâAvelines (Wallonie). Besoin de retrouver une odeur, un silence et « cette piĂšce fascinante, oĂč lâon pouvait penser et oĂč lâon pouvait Ă©crire, cette piĂšce qui Ă©tait une protection contre le monde extĂ©rieur, un abri, un refuge, une salle de bain9. »
27SĂ©rie plus technique pour/Ă suivre [ce] qui va des machines Ă Ă©crire dâhier aux ordinateurs dâaujourdâhui. Mais ici encore une origine fantasmĂ©e avec la premiĂšre machine perfectionnĂ©e que le jeune Ă©crivain eĂ»t possĂ©dĂ©e : lâOlivetti ET51. Une machine lĂ©gĂšre et sĂ©duisante, que lâutilisateur un peu gauche caressait et fit frĂ©mir pendant dix annĂ©es « avec deux doigts seulement ». SĂ©rie Ă laquelle viennent naturellement sâaccrocher les calepins et stylos si prĂ©cieux pour la prise de notes. LâobjetâfĂ©tiche cette fois est au bout de la collection, cette « pointe » bon marchĂ© mais commode proposĂ©e en France Muji.
28Vient enfin le chapitre « Comment jâai construit certains de mes hĂŽtels ». Nous sommes partis dâun bureau originel ancrĂ© dans un rĂ©el familial et campagnard. Nous terminons avec des hĂŽtels de fiction mĂȘme sâils sont faits de piĂšces et de morceaux dont certains appartiennent Ă une rĂ©alitĂ© dâexpĂ©rience. Soit ces montages composites, oĂč tel Ă©lĂ©ment vient dâune autre Ćuvre, tel autre dâun lieu effectivement frĂ©quentĂ©, tel autre encore de la pure imagination. « Il nây a pas de diffĂ©rence, Ă©crit lâauteur, entre construire un hĂŽtel et construire un personnage. Dans les deux cas, des dĂ©tails issus de la rĂ©alitĂ© se mĂȘlent Ă des images qui se forment dans lâimagination, le songe ou le fantasme10. » De lĂ , chez lâauteur, lâidĂ©e plus gĂ©nĂ©rale que toute reprĂ©sentation fictionnelle est un concentrĂ© de rĂ©el obtenu par distillation Ă la façon du romarin en flacon.
29La patience artisanale est partout diffuse chez J.âPh. Toussaint comme chez DefoeâRobinson. Mais, en regard des derniĂšres remarques et des sĂ©ries relevĂ©es, il est plaisant de la voir culminer dans la figuration dâobjets et de lieux dâhabitation. Joyce voyait en CrusoĂ© un charpentier et un architecte ou mĂȘme un constructeur naval et un potier. J.âPh. Toussaint, lui, aime Ă se rĂ©clamer des hĂŽtels quâil invente et dans lesquels il Ă©gare ses lecteurs. Ainsi les personnages seraient plus pleinement, avec leurs affects, leurs aventures, leurs souffrances, du cĂŽtĂ© de lâurgence, pendant que, plus naturellement, les lieux, sites et bĂątiments relĂšveraient de cette grande patience que nous venons de cĂ©lĂ©brer avec nos deux auteurs. Câest dire que, quand DefoeâRobinson amĂ©nage une grotte, quand J.âPh. Toussaint Ă©difie une auberge, lâun comme lâautre construisent deux fois : une premiĂšre de maniĂšre fictionnelle, une seconde de maniĂšre fonctionnelle. De la sorte, ils portent leur artisanat Ă son meilleur, ce qui concorde avec le soin quâils consacrent tous deux Ă lâĂ©tat des lieux en lui consacrant patience et longueur de temps. Ă lâaction dramatique, et elle nâest pas peu elle non plus, restent la force et la rage.

