Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 6
titre article
Joëlle Légeret

Historiciser l’écrit & Ă©crire l’histoire

Roger Chartier, La Main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur. XVIe-XVIIIe siĂšcle, Paris : Gallimard, coll. « Folio histoire », 2015, 416 p., EAN 9782070462827.

La main de Cervantùs & l’esprit de Don Quijote

Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu dans les livres, enchantements, querelles, dĂ©fis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempĂȘtes et extravagances impossibles ; et il se fourra si bien dans la tĂȘte que tout ce magasin d’inventions rĂȘvĂ©es Ă©tait la vĂ©ritĂ© pure, qu’il n’y eut plus pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde.1

1C’est ainsi que Louis Viardot traduit en 1863 la fameuse scĂšne inaugurale du Don Quijote2de CervantĂšs qui voit l’esprit du hĂ©ros se « dessĂ©cher » Ă  la lecture de sa bibliothĂšque idĂ©ale, puis sombrer dans la folie par l’inversion du monde rĂ©el et du monde fictionnel. C’est Ă©galement cette scĂšne, illustrĂ©e par Gustave DorĂ©, que choisit Hetzel comme frontispice au premier tome de L’IngĂ©nieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche ; on y voit le hĂ©ros, un livre Ă  la main et une Ă©pĂ©e brandie dans l’autre, assailli de toutes parts par l’univers fictionnel des livres qui jonchent le sol de sa bibliothĂšque3. Dans cet Ă©pisode central de l’intrigue quichottesque et fondateur de toute une tradition littĂ©raire, il est possible de lire mĂ©taphoriquement sous la plume de CervantĂšs une consĂ©quence de la dĂ©matĂ©rialisation de la littĂ©rature, qui mĂšne le protagoniste du roman Ă  nier sa propre rĂ©alitĂ©. Or c’est prĂ©cisĂ©ment pour prĂ©venir un tel Ă©cueil que Roger Chartier publie un nouvel ouvrage, La Main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur. Les Ă©tudes que l’historien a remaniĂ©es et rassemblĂ©es dans ce livre (chaque chapitre a fait l’objet d’une publication antĂ©rieure entre 2001 et 2014, Ă  l’exception du quatriĂšme, « Textes sans frontiĂšres », qui est inĂ©dit) entendent apporter des preuves de la nĂ©cessitĂ© de re-matĂ©rialiser et d’historiciser la littĂ©rature, pour ne pas se perdre dans les chimĂšres du « magasin d’inventions rĂȘvĂ©es » comme le personnage de CervantĂšs :

Ces Ɠuvres, Don Quichotte ou les piĂšces de Shakespeare, furent composĂ©es, jouĂ©es, publiĂ©es et appropriĂ©es dans un temps qui n’est plus le nĂŽtre. Les replacer dans leur historicitĂ© propre est l’un des buts de cet ouvrage.   tous les textes, mĂȘme Hamlet et Don Quichotte, ont une matĂ©rialitĂ©. (p. 12-14)

2En insistant sur l’historicitĂ© et la matĂ©rialitĂ© des textes, R. Chartier prend ouvertement position contre une certaine critique littĂ©raire qui Ă©vacue trop facilement la question du mĂ©dium et du contexte au profit du seul contenu textuel, voire sĂ©mantique, lequel, postulĂ© comme fixe et immuable, serait porteur d’une signification immanente. D’autres travaux rĂ©cents issus de champs disciplinaires diffĂ©rents font Ă©cho aux positions et propositions de R. Chartier. Dans son ouvrage Le Discours littĂ©raire, publiĂ© en 2004, Dominique Maingueneau a ouvert une nouvelle voie aux Ă©tudes littĂ©raires. Son approche discursive, qui entend (rĂ©)concilier le texte et le contexte — au sens de dispositif d’énonciation — considĂšre le mĂ©dium comme l’un des facteurs d’émergence d’une Ɠuvre, Ɠuvre que l’« on ne peut pas sĂ©parer de ses modes de transmission et de ses rĂ©seaux de communication4. » Le romaniste Hans-JĂŒrgen LĂŒsebrink accorde une place prĂ©pondĂ©rante Ă  l’imprimĂ© dans ses recherches sur la communication interculturelle et les transferts culturels5. Enfin, en histoire du livre, Robert Darnton, l’actuel directeur de la bibliothĂšque universitaire de Harvard, a publiĂ©, en 2009, un vĂ©ritable plaidoyer pour le livre imprimĂ©, The Case for Books. Past, Present, and Future, dans lequel, partageant d’ailleurs certains corpus Ă©tudiĂ©s avec R. Chartier, ainsi qu’une conception du travail d’historien similaire, il met en lumiĂšre la densitĂ© du circuit de production et de communication du livre en tant que substrat matĂ©riel6. Mais revenons Ă  la dĂ©marche propre Ă  R. Chartier.

De l’oxymore au chiasme : la dĂ©marche de l’historien

3En 2007, R. Chartier inaugure son enseignement « Ecrit et cultures dans l’Europe moderne » au CollĂšge de France, qu’il place sous le patronage du vers oxymorique de Quevedo, l’un des Ă©crivains emblĂ©matiques du SiĂšcle d’Or espagnol : « Escuchar a los muertos con los ojos » (« Ecouter les morts avec les yeux »). Outre l’exercice acadĂ©mique d’inscription dans un champ disciplinaire et dans une communautĂ© de chercheurs auquel l’historien doit se plier, R. Chartier lĂ©gitime ainsi le choix d’un enseignement situĂ© au carrefour de plusieurs disciplines (histoire du livre, histoire et sociologie des textes, histoire de la culture Ă©crite, bibliographie matĂ©rielle) dans un contexte oĂč l’écrit en tant que support de l’écriture fait face Ă  des mutations radicales et inĂ©dites. Il insiste sur le travail nĂ©cessairement Ă  la fois diachronique et synchronique de tout historien : comprendre et analyser le passĂ© pour saisir les rĂ©alitĂ©s du prĂ©sent. Ce faisant, il revendique toutefois une dĂ©marche rĂ©solument textuelle, dĂ©marche honnie par son prĂ©dĂ©cesseur Lucien Febvre, qui ne se limite pas Ă  considĂ©rer le texte comme « dĂ©ploiement automatique et impersonnel du langage7 », mais s’attache Ă  « toujours lier l’étude des textes, quels qu’ils soient, avec celle des formes qui leur confĂšrent leur existence et celle des appropriations qui les investissent de sens8. » C’est cet intĂ©rĂȘt pour le mĂ©dium Ă©crit qui guide les recherches de R. Chartier et qu’il a voulu signifier par le vers de Quevedo.

4Dans l’avant-propos de son dernier ouvrage, La Main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur, R. Chartier reprend le vers de Quevedo, notamment pour prĂ©ciser son attachement aux Ɠuvres de fiction pour la comprĂ©hension et la connaissance des cultures Ă©crites de la premiĂšre modernité (xvie-xviiie siĂšcles). Parce que certaines Ɠuvres de fiction façonnent les systĂšmes de reprĂ©sentations des cultures Ă©crites de l’Europe moderne, l’historien ne saurait faire l’impasse sur elles :

Les historiens doivent aussi admettre, de bon ou mauvais grĂ©, que la force et l’énergie des fables et des fictions sont capables de redonner vie aux Ăąmes mortes. [
] Certaines Ɠuvres de fiction et la mĂ©moire vive, collective ou individuelle, donnent ainsi au passĂ© une prĂ©sence souvent plus forte que celle proposĂ©e par les livres d’histoire. (p. 10-11)

5L’écriture de l’histoire et l’histoire de l’écriture sont pour R. Chartier deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille, reliĂ©es entre elles par un objet, le mĂ©dium Ă©crit, et qu’il s’agit d’apprĂ©hender selon trois axes intriquĂ©s — ou plutĂŽt trois questions — qui structurent la pensĂ©e de l’historien et les Ă©tudes qu’il propose, et qui sont signifiĂ©s par le chiasme du titre. Le premier de ces axes est le livre, compris selon sa double acception kantienne comme objet matĂ©riel et comme discours adressĂ©, et les mutations de ses modes de circulation et de production. Le second axe vise Ă  cerner les modes d’assignation des textes ou de l’auteur, et les transformations de son statut dans la pĂ©riode considĂ©rĂ©e, Ă  la suite des propositions de Michel Foucault sur la « fonction-auteur9 ». Enfin, le dernier axe est celui du lien entre culture Ă©crite et littĂ©rature, Ă  partir de trois contextes socio-discursifs et de trois corpus diffĂ©rents : les textes du SiĂšcle d’Or espagnol, en particulier le Don Quijote de CervantĂšs, le théùtre Ă©lisabĂ©thain et l’Ɠuvre de Borges. Par la prĂ©sentation et la justification de sa dĂ©marche d’historien, R. Chartier laisse Ă©galement entendre que l’étude des usages de l’imprimĂ© ne saurait ĂȘtre l’apanage exclusif de l’historien, ni celui du critique littĂ©raire, mais que la complexitĂ© de ces usages ne peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e que par le croisement et le dialogue de ces deux approches disciplinaires :

C’est la complexitĂ© mĂȘme du processus de publication qui a inspirĂ© le titre de ce livre oĂč se croisent la main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur. Ce chiasme, peut-ĂȘtre inattendu, entend montrer que, si chaque dĂ©cision prise dans l’atelier typographique, mĂȘme la plus mĂ©canique, implique l’usage de la raison et de l’entendement, inversement, la crĂ©ation littĂ©raire toujours s’affronte Ă  une premiĂšre matĂ©rialitĂ©, celle de la page en attente d’écriture. Ce constat justifie la tentative qui associe Ă©troitement histoire culturelle et critique textuelle. (p. 15-16)

Du livre vers l’(es) auteur(s)

6Partir du livre imprimĂ© pour tendre vers l’auteur, ou plutĂŽt vers les auteurs puisque, comme l’illustre R. Chartier, la publication, mais aussi la crĂ©ation, est un processus collectif et collaboratif dans l’Europe de la premiĂšre modernitĂ©, telle est la premiĂšre orientation des Ă©tudes du recueil. L’historien relativise une certaine conception moderne de l’Ɠuvre comme « crĂ©ation[] originale[] » (p. 67) qui reflĂ©terait « les pensĂ©es ou les sentiments les plus intimes » (p. 67) de l’auteur en tant qu’individu en dĂ©montrant que ce paradigme ne s’applique pas aux contextes antĂ©rieurs au xviiie siĂšcle et qu’il rĂ©sulte d’un processus historique de « fĂ©tichisation de la main de l’auteur » (p. 61). Dans le second chapitre, « La main de l’auteur », R. Chartier dĂ©montre que ce processus, qui inaugure un nouvel ordre des discours Ă  partir de la seconde moitiĂ© du xviiie siĂšcle, est la consĂ©quence du postulat de Kant quant Ă  la nature double et paradoxale du livre, comme opus mechanicum (bien matĂ©riel, reproduit et partagĂ©) d’une part, et comme discours (propriĂ©tĂ© unique et exclusive d’un auteur) d’autre part. Pour Kant, les livres imprimĂ©s ne sont ainsi que des reprĂ©sentations du discours immuable d’un auteur, ce qui fait Ă©merger les notions de propriĂ©tĂ© et d’originalitĂ©, sacralise le manuscrit autographe devenu le garant de l’authenticitĂ© de la parole de l’auteur et inaugure un marchĂ© du manuscrit littĂ©raire :

A partir du xviiie siĂšcle, la valeur accordĂ©e Ă  la signature authentique, au manuscrit autographe est la consĂ©quence la plus spectaculaire de la dĂ©matĂ©rialisation des Ɠuvres dont l’identitĂ© est situĂ©e dans l’inspiration crĂ©atrice de leur auteur, sa maniĂšre de lier les idĂ©es ou d’exprimer les sentiments de son cƓur. (p. 61)

7Un parcours dans les archives littĂ©raires françaises suffit Ă  R. Chartier pour dĂ©montrer qu’avant 1750 et l’avĂšnement de la thĂ©orie kantienne, rares sont les manuscrits autographes qui ont Ă©tĂ© conservĂ©s en France (au contraire des manuscrits de théùtre du SiĂšcle d’Or espagnol ou de la poĂ©sie du Trecento italien), et que ceux qui l’ont Ă©tĂ© sont souvent des copies effectuĂ©es pour servir l’imprimeur, soit par des copistes professionnels, soit par les auteurs eux-mĂȘmes, lesquels dĂšs lors « doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des copistes d’eux-mĂȘmes » (p. 58). BasĂ© sur ces copies, le texte imprimĂ© et donnĂ© Ă  lire sous l’Ancien RĂ©gime typographique (xve-xixe siĂšcles) n’engage ainsi pas uniquement la main de l’auteur, mais celle des copistes et des compositeurs qui dĂ©cident des « formes et [d]es dispositions du texte imprimé » (p. 59).

8La fabrication de l’imprimĂ© n’est donc pas que le fait d’une crĂ©ation originale, mais mobilise de multiples savoir-faire et diffĂ©rents acteurs liĂ©s par des relations diverses, dont les traces sont visibles dans le paratexte du livre, dans ce que R. Chartier nomme les « prĂ©liminaires » (p. 143) dans le cinquiĂšme chapitre, en rĂ©fĂ©rence aux « seuils » genettiens10. Mais alors que pour Genette, le paratexte est un Ă©lĂ©ment transhistorique qui dĂ©finit l’objet livre, R. Chartier postule qu’au contraire, le paratexte possĂšde une dimension historique et tĂ©moigne de configurations textuelles spĂ©cifiques aux cultures Ă©crites et aux pratiques particuliĂšres des imprimeurs. Parce que le paratexte est l’espace oĂč est gĂ©rĂ© « un ensemble complexe de relations de pouvoir » (p. 149), il est indispensable de le considĂ©rer en tant que systĂšme pour reconstituer les circonstances d’émergence du discours. R. Chartier illustre ce postulat par l’étude de l’histoire Ă©ditoriale compliquĂ©e du Don Quijote en Espagne, et en particulier des deux secondes parties du texte publiĂ©es respectivement en 1614 et en 1615, dix ans aprĂšs la premiĂšre partie, chez deux imprimeurs diffĂ©rents. Les modifications apportĂ©es aux Ă©lĂ©ments paratextuels et la suppression ou l’ajout d’autres Ă©lĂ©ments dans chaque Ă©dition changent d’une part les effets de sens du texte, et d’autre part rĂ©vĂšlent les polĂ©miques liĂ©es Ă  l’impression de l’Ɠuvre. L’historien conclut ce chapitre sur une proposition mĂ©thodologique tout Ă  fait pertinente, Ă  savoir qu’il est nĂ©cessaire de « situer tous les Ă©lĂ©ments ‘pĂ©ritextuels’ dans les relations multiples qui les lient les uns aux autres » (p. 165), mais aussi avec les autres Ă©lĂ©ments paratextuels (prĂ©liminaires d’une mĂȘme Ɠuvre, d’un texte du mĂȘme auteur ou d’Ɠuvres contemporaines) et de les identifier dans leur « matĂ©rialitĂ© typographique » (p. 167).

9Le chapitre suivant, « Du livre Ă  la scĂšne », permet Ă  R. Chartier d’exemplifier une troisiĂšme modalitĂ© de passage du livre Ă  l’auteur, Ă  partir d’une réécriture portugaise du Don Quijote pour le théùtre de marionnettes : la Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança par AntĂŽnio JosĂ© da Silva, reprĂ©sentĂ©e pour la premiĂšre fois en 1733 au Teatro do Bairro de Lisbonne et Ă©ditĂ©e en 1744. Si le texte de CervantĂšs a connu de nombreuses mises en scĂšnes aux xviie-xviiie siĂšcles (notamment en France par MoliĂšre), la particularitĂ© de la piĂšce portugaise, outre qu’elle a Ă©tĂ© conçue pour des « bonifrates », des marionnettes, est qu’elle reflĂšte une expĂ©rience vĂ©cue de l’auteur, juif converti de force au christianisme et immolĂ© sur les bĂ»chers de l’Inquisition. R. Chartier se garde cependant de faire une simple lecture biographique de l’Ɠuvre de da Silva en dĂ©montrant que le martyre de l’auteur est perceptible dans les choix textuels opĂ©rĂ©s dans la reconfiguration du texte cervantin pour le théùtre, choix qui sont autant de façons de se diffĂ©rencier de la figure tutĂ©laire de CervantĂšs.

De l’auteur vers le(s) livre(s)

10Si la notion d’auteur au sens de crĂ©ateur est encore floue sous l’Ancien RĂ©gime typographique qui ignore la propriĂ©tĂ© intellectuelle, il en va de mĂȘme pour celle d’Ɠuvre. La seconde articulation du recueil s’attache dĂšs lors Ă  montrer comment sont gĂ©nĂ©rĂ©s, Ă  partir du texte d’un auteur, diffĂ©rents livres qui tous contribuent aux significations de ce que nous nommons l’Ɠuvre :

Les significations des Ɠuvres changent mĂȘme lorsque leur texte ne change pas. Mais il est des cas oĂč c’est dans l’Ɠuvre elle-mĂȘme, modifiĂ©e dans sa littĂ©ralitĂ©, que l’histoire introduit variantes textuelles et transformation du sens. Dans une situation comme dans l’autre, ce que la main de l’auteur a Ă©crit n’est que la matrice de variations dont les agents sont multiples : censeurs qui exigent corrections et Ă©mendations, Ă©diteurs qui ont dans l’esprit les goĂ»ts et intĂ©rĂȘts de leurs lecteurs, acteurs qui ajustent les piĂšces aux attentes de leurs publics et aux nĂ©cessitĂ©s du jeu. (p. 201)

11Le corpus théùtral se prĂȘte particuliĂšrement Ă  l’étude de ce que R. Chartier baptise « Le temps des Ɠuvres » dans le septiĂšme chapitre de son ouvrage, notamment une piĂšce de l’ùre Ă©lisabĂ©thaine, Hamlet de Shakespeare. L’historien considĂšre une Ă©dition imprimĂ©e de 1676, qui a la particularitĂ© d’ĂȘtre annotĂ©e de la main d’un de ses propriĂ©taires, un acteur londonien du xviiie siĂšcle prĂ©nommĂ© John Ward, et peut, en regard de ces annotations, ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un « prompt book » (« livre de rĂ©gie »). Si le texte se veut fidĂšle Ă  celui des premiĂšres Ă©ditions de la piĂšce, notamment celle du Second Quarto en 1604, il prĂ©sente pourtant des modifications d’ordre religieux et/ou moral et des suppressions de formules jugĂ©es archaĂŻques qui furent introduites lors de la rĂ©ouverture des théùtres sous la Restauration Ă  partir de 1660. Les annotations manuscrites, outre les indications de rĂ©gie, attestent que John Ward a comparĂ© l’édition de 1676 avec des Ă©ditions antĂ©rieures, refusant certaines modifications introduites dans le texte aprĂšs la Restauration, et qu’il a allĂšgrement modifiĂ© la ponctuation des vers pour prĂ©parer la dĂ©clamation du texte. Un tel trĂ©sor bibliographique permet, d’une part, de reconstituer l’histoire des Ă©ditions de Shakespeare et des reconfigurations de Hamlet Ă  diffĂ©rentes Ă©poques, lesquelles investissent la piĂšce de significations nouvelles et, d’autre part, livre des informations prĂ©cieuses quant aux modalitĂ©s de reprĂ©sentation de la tragĂ©die Ă  une certaine Ă©poque, en comparaison avec les premiĂšres mises en texte et mises en livre. R. Chartier complĂšte cette dĂ©monstration par un chapitre entier consacrĂ© Ă  l’étude de la ponctuation (p. 217-237), phĂ©nomĂšne auquel est accordĂ© souvent peu de crĂ©dit dans la critique. Pourtant, explique l’historien, la ponctuation, dont la fixation est introduite par l’imprimerie au xvie siĂšcle, participe de la construction de sens d’un texte, et les compositeurs et correcteurs ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans ce processus pour les textes renaissants et classiques en France. Certains auteurs, notamment de théùtre, comme MoliĂšre, faisaient peu de cas de la ponctuation de leurs textes puisqu’ils se montraient rĂ©ticents Ă  leur impression, convaincus que le théùtre rĂ©side avant tout dans l’action. DĂšs lors, R. Chartier Ă©met l’hypothĂšse que la ponctuation Ă©tait un moyen, pour les compositeurs, de restituer l’action, la reprĂ©sentation dans le texte une fois fixĂ©, et en tire la conclusion suivante : « Durablement, la main de l’auteur n’a pas Ă©tĂ© sĂ©parĂ©e de celles qui copiaient les manuscrits autographes, prĂ©paraient les Ă©ditions ou composaient les textes. Ni non plus de l’oreille des auditeurs. » (p. 237)

12L’édition palimpseste de Hamlet rend Ă©galement saillante la « tension entre l’écrit et la parole » (p. 239), tension qui sous-tend le neuviĂšme chapitre, « De la scĂšne au livre », Ă©galement consacrĂ© Ă  l’histoire des Ă©ditions shakespeariennes. L’établissement complexe des textes de Shakespeare cristallise en effet les dĂ©bats inhĂ©rents Ă  la critique théùtrale entre, d’un cĂŽtĂ©, les « textualistes », persuadĂ©s du primat du texte imprimĂ© sur la mise en scĂšne, et les dramaturges de l’autre, qui s’attachent premiĂšrement au jeu de la scĂšne. A partir de l’étude de David Scott Kastan, Shakespeare and the Book (2001) et d’une approche sociologique des textes, telle que thĂ©orisĂ©e par Donald Francis McKenzie, laquelle « conduit Ă  tenir chaque Ă©tat d’une Ɠuvre comme l’une de ses incarnations historiques, qu’il faut comprendre, respecter et, possiblement, Ă©diter » (p. 243), R. Chartier retrace l’histoire des Ă©ditions des piĂšces de Shakespeare. Initialement Ă©crites uniquement pour la scĂšne sans intention d’en produire des livres imprimĂ©s, puis publiĂ©es dans des Quartos sans nom d’auteur, conformĂ©ment aux pratiques Ă©ditoriales de l’époque Ă©lisabĂ©thaine de n’indiquer que le titre de la piĂšce, les noms de la troupe et du théùtre et, parfois, les dates de reprĂ©sentation, les piĂšces de Shakespeare seront finalement rĂ©unies et publiĂ©es dans un Folio en 1623, oĂč elles seront dĂ©signĂ©es comme l’Ɠuvre originale du dramaturge, dont la notoriĂ©tĂ© grandissante a dĂ» motiver l’instrumentalisation de son nom. D’abord simple enjeu commercial entre libraires-imprimeurs, la mobilisation du nom de Shakespeare aboutit progressivement Ă  la monumentalisation de l’écrivain et Ă  la canonisation de son Ɠuvre qui est cause de la scission entre deux courants critiques : les philologues classiques, qui reconstruisent un texte idĂ©al supposĂ© premier Ă  partir de ses diffĂ©rentes matĂ©rialitĂ©s, et les sociologues des textes, qui affirment que le texte n’existe pas hors de ses matĂ©rialitĂ©s. Sans prĂ©tendre rĂ©soudre l’opposition entre ces deux approches, R. Chartier suggĂšre de dĂ©placer la question dans une tentative de conciliation :

Toujours, en effet, les Ɠuvres se donnent Ă  lire (ou Ă  entendre) dans des formes matĂ©rielles particuliĂšres. Selon les temps et les genres, les variations de ces formes sont plus ou moins importantes et concernent, simultanĂ©ment ou sĂ©parĂ©ment, la matĂ©rialitĂ© de l’objet, la graphie des mots, la ponctuation, ou le texte lui-mĂȘme. Mais toujours, Ă©galement, de multiples dispositifs (philosophiques, esthĂ©tiques, juridiques) se sont efforcĂ©s de rĂ©duire cette diversitĂ© en postulant l’existence d’une Ɠuvre toujours identique Ă  elle-mĂȘme, quelle que soit la forme de son incarnation. [
] PlutĂŽt que d’essayer vainement de se dĂ©prendre de cette irrĂ©ductible tension, il importe d’identifier les termes propres dans lesquels elle fut conçue et exprimĂ©e au cours de l’histoire — et comment elle l’est aujourd’hui. (p. 263-264)

13La conscience de cette « irrĂ©ductible tension » doit servir Ă  redĂ©finir en profondeur les pratiques philologiques et Ă©ditoriales afin de livrer non seulement des Ă©ditions attentives au confort de lecture, c’est-Ă -dire un seul texte, mais qui se veulent Ă©galement critiques, rigoureuses et historiquement Ă©tablies, une double exigence que les ressources numĂ©riques rendent aujourd’hui possible11.

Pour une histoire de l’écrit transnationale

14Le troisiĂšme axe de lecture proposĂ© par R. Chartier, Ă  savoir le lien entre culture Ă©crite et littĂ©rature, est envisagĂ© selon une double perspective, Ă  la fois interdisciplinaire et transnationale. L’intĂ©rĂȘt du chercheur pour des corpus issus de langues et de littĂ©ratures diffĂ©rentes ainsi que le plurilinguisme de son impressionnante bibliographie12 devraient suffire Ă  justifier une approche transnationale — et de facto comparatiste — de la littĂ©rature et de sa production, mais R. Chartier prend cependant soin de noter au prĂ©alable que « les histoires sont sans frontiĂšres. Et les textes, du moins certains d’entre eux, le sont tout autant. » (p. 105). Ce constat, qui rĂ©sonne comme une Ă©vidence, intervient en conclusion du troisiĂšme chapitre de l’ouvrage intitulĂ© « Traduire », dans lequel est Ă©tudiĂ©e la diffusion des textes espagnols du SiĂšcle d’Or, en particulier du Don Quijote, dans l’Europe des xvie-xviie siĂšcles, « obsĂ©dĂ©e par l’Espagne » et « capturĂ©e par l’Ɠuvre de CervantĂšs » (p. 102). Loin de considĂ©rer la traduction de textes littĂ©raires comme un phĂ©nomĂšne de rĂ©ception uniquement, R. Chartier l’envisage comme une « appropriation singuliĂšre des textes » (p. 85), une interprĂ©tation, propice Ă  la comprĂ©hension des enjeux sous-jacents Ă  de tels transferts culturels. La langue et la littĂ©rature castillane jouissent en effet d’une vogue sans commune mesure dans les cercles Ă©litistes et lettrĂ©s de la France du xviie siĂšcle, ce qui donne lieu Ă  une surabondance de traductions qui s’éloignent parfois considĂ©rablement du texte original, comme par exemple la traduction de BuscĂłn par Scarron en 1633. Ces prises de libertĂ©s sont certes imputables au traducteur, la traduction Ă©tant bien souvent la premiĂšre profession exercĂ©e par un aspirant Ă©crivain afin de pĂ©nĂ©trer le monde des lettres, mais Ă©galement Ă  l’écart irrĂ©ductible entre les deux langues et cultures, et « les rĂ©pertoires de catĂ©gories et conventions propres aux littĂ©ratures qui s’en emparent » (p. 87), dont les systĂšmes de genres inhĂ©rents aux diffĂ©rentes langues, littĂ©ratures et cultures. D’oĂč la difficultĂ© de diffĂ©rencier la traduction de la réécriture, ainsi qu’en tĂ©moigne la querelle nouĂ©e autour du Cid de Corneille en 1637.

15Si la traduction constitue un phĂ©nomĂšne idĂ©al pour l’étude des transferts culturels, le devenir d’une Ɠuvre et son instrumentalisation dans des contextes divers l’est tout autant, si ce n’est plus. R. Chartier consacre ainsi le quatriĂšme chapitre de son ouvrage, « Textes sans frontiĂšres », au cas de la BrevĂ­sima relaciĂłn de la destruyciĂłn de las Indias, traitĂ© dĂ©nonçant la politique coloniale menĂ©e aux AmĂ©riques et l’esclavagisme des indigĂšnes, Ă©crit vers 1542 par le frĂšre dominicain BartolomĂ© de Las Casas Ă  son retour en Espagne. Il se propose de faire l’histoire des multiples Ă©ditions et traductions de ce texte, de sa genĂšse et son Ă©dition princeps en 1552 Ă  SĂ©ville jusqu’au seuil du xixe siĂšcle. D’abord critique des exactions commises par les colons espagnols aux AmĂ©riques aux lendemains de la controverse de Valladolid, les premiĂšres traductions de la BrevĂ­sima relaciĂłn en contextes protestants (en Angleterre et aux Pays-Bas notamment) Ă  partir de 1578, puis la traduction latine publiĂ©e Ă  Francfort en 1598 et enrichie de gravures de ThĂ©odore de Bry qui illustrent de maniĂšre ostentatoire les cruautĂ©s des Espagnols, mettent en avant la confession catholique des colons, et le traitĂ© sera ainsi utilisĂ© Ă  des fins de propagande anticatholique dans un contexte de guerres de religions et de domination espagnole en Europe. Tout au long de son histoire, le texte de Las Casas servira successivement des intĂ©rĂȘts politiques et religieux, notamment au xviie siĂšcle Ă  Venise et en Catalogne, puis deviendra rĂ©cit de voyage avant d’ĂȘtre brandi comme Ă©tendard de la libertĂ© par les partisans de l’indĂ©pendance amĂ©ricaine au xixe siĂšcle. La trajectoire Ă©ditoriale et traductoriale de la BrevĂ­sima relaciĂłn de Las Casas par-delĂ  les siĂšcles et les frontiĂšres permet ainsi Ă  R. Chartier de montrer, par les multiples formes qu’a Ă©pousĂ©es ce traitĂ©, entre dĂ©pendances et diffĂ©rences par rapport Ă  l’édition princeps, comment il est reconfigurĂ©, investi de significations nouvelles et rĂ©orientĂ© idĂ©ologiquement Ă  des fins diverses (propagande religieuse, conflits politiques, sentiment antiespagnol, etc.) selon les contextes, les langues et les cultures.

Histoire du livre & humanités digitales : quel avenir pour les cultures écrites ?

16Dans l’épilogue de son ouvrage, R. Chartier commente le conte de Borges, Pierre MĂ©nard, auteur du Quichotte et l’ambition de son protagoniste de rĂ©inventer Don Quijote. Or, le Don Quijote ontologiquen’existe pas, il n’existe que dans ses matĂ©rialitĂ©s :

En supposant implicitement que le Quichotte fut et demeure toujours le mĂȘme depuis que CervantĂšs en a imaginĂ© l’histoire, Borges et MĂ©nard tentent de conjurer ces infinies variations. Ils donnent rĂ©alitĂ© Ă  l’impossible rĂȘve d’une Ɠuvre toujours identique Ă  elle-mĂȘme. (p. 299)

17Les bouleversements survenus avec l’informatisation de nos sociĂ©tĂ©s, l’invention d’internet, l’apparition de nouveaux supports de lecture et le dĂ©veloppement des humanitĂ©s digitales donnent raison Ă  R. Chartier : il est illusoire de chercher dans ce monde numĂ©rique oĂč, pour reprendre les termes de l’historien, l’écriture est « polyphonique et palimpseste, ouverte et mallĂ©able, infinie et mouvante » (p. 42), un texte fixe et un unique auteur assignable. Dans sa leçon inaugurale au CollĂšge de France en 2007, le chercheur esquissait dĂ©jĂ  une premiĂšre rĂ©flexion sur ce monde numĂ©rique : « Les mutations de notre prĂ©sent transforment tout Ă  la fois les supports de l’écriture, la technique de sa reproduction et de sa dissĂ©mination, et les façons de lire. Une telle simultanĂ©itĂ© est inĂ©dite dans l’histoire de l’humanitĂ©13. » Le lecteur Ă©tait dĂšs lors en droit d’attendre en 2015 que R. Chartier aborde ces mutations de front et c’est d’ailleurs l’une des ambitions de son ouvrage, ainsi exprimĂ©e dans l’avant-propos : « ce livre voudrait aussi contribuer aux interrogations inspirĂ©es par les mutations contemporaines de la culture Ă©crite. » (p. 17) Si cet ouvrage pose un certain nombre de questions pertinentes et ouvre des pistes de rĂ©flexion quant Ă  l’avenir des cultures Ă©crites, il lui manque toutefois un chapitre dĂ©diĂ© explicitement Ă  cette problĂ©matique ainsi qu’une prise de position au sein des dĂ©bats actuels. C’est probablement la seule lacune de ces Ă©tudes prĂ©cises, richement documentĂ©es et servies par une plume habile, lacune que l’historien avoue d’emblĂ©e (p. 18). Le lecteur se rapportera avec profit au livre de R. Darnton dĂ©jĂ  citĂ©, The Case for Books, qui traite frontalement de la question du numĂ©rique, pour complĂ©ter ses connaissances. FidĂšle Ă  ses convictions sur le devoir de l’historien, R. Chartier invite plutĂŽt son lecteur Ă  rĂ©flĂ©chir sur le nouvel ordre des discours instaurĂ© par la « textualitĂ© numĂ©rique » (p. 41) Ă  partir de l’histoire de l’imprimĂ© et des pouvoirs dont il est investi dans les cultures occidentales. En nuançant d’emblĂ©e la dichotomie thĂ©orisĂ©e par Eisenstein entre « scribal culture » (« culture du manuscrit ») et « print culture » (« culture de l’imprimé »), il dĂ©montre que la rĂ©volution de l’imprimerie a moins consistĂ© en l’invention d’un nouveau mĂ©dium, le livre — lequel existait dĂ©jĂ  dans la forme qu’on lui connaĂźt, le codex — qu’en une mise en circulation massive et inĂ©dite de l’imprimĂ© qui investit l’espace public sans toutefois faire disparaĂźtre le manuscrit14, du moins jusqu’au xviiie siĂšcle. L’imprimerie a bouleversĂ© en profondeur les pratiques sociales d’écriture et de lecture, et c’est Ă  l’aune de ce bouleversement que R. Chartier nous invite aujourd’hui Ă  penser le tournant du numĂ©rique.