
Historiciser lâĂ©crit & Ă©crire lâhistoire
La main de CervantĂšs & lâesprit de Don Quijote
Son imagination se remplit de tout ce quâil avait lu dans les livres, enchantements, querelles, dĂ©fis, batailles, blessures, galanteries, amours, tempĂȘtes et extravagances impossibles ; et il se fourra si bien dans la tĂȘte que tout ce magasin dâinventions rĂȘvĂ©es Ă©tait la vĂ©ritĂ© pure, quâil nây eut plus pour lui nulle autre histoire plus certaine dans le monde.1
1Câest ainsi que Louis Viardot traduit en 1863 la fameuse scĂšne inaugurale du Don Quijote2de CervantĂšs qui voit lâesprit du hĂ©ros se « dessĂ©cher » Ă la lecture de sa bibliothĂšque idĂ©ale, puis sombrer dans la folie par lâinversion du monde rĂ©el et du monde fictionnel. Câest Ă©galement cette scĂšne, illustrĂ©e par Gustave DorĂ©, que choisit Hetzel comme frontispice au premier tome de LâIngĂ©nieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche ; on y voit le hĂ©ros, un livre Ă la main et une Ă©pĂ©e brandie dans lâautre, assailli de toutes parts par lâunivers fictionnel des livres qui jonchent le sol de sa bibliothĂšque3. Dans cet Ă©pisode central de lâintrigue quichottesque et fondateur de toute une tradition littĂ©raire, il est possible de lire mĂ©taphoriquement sous la plume de CervantĂšs une consĂ©quence de la dĂ©matĂ©rialisation de la littĂ©rature, qui mĂšne le protagoniste du roman Ă nier sa propre rĂ©alitĂ©. Or câest prĂ©cisĂ©ment pour prĂ©venir un tel Ă©cueil que Roger Chartier publie un nouvel ouvrage, La Main de lâauteur et lâesprit de lâimprimeur. Les Ă©tudes que lâhistorien a remaniĂ©es et rassemblĂ©es dans ce livre (chaque chapitre a fait lâobjet dâune publication antĂ©rieure entre 2001 et 2014, Ă lâexception du quatriĂšme, « Textes sans frontiĂšres », qui est inĂ©dit) entendent apporter des preuves de la nĂ©cessitĂ© de re-matĂ©rialiser et dâhistoriciser la littĂ©rature, pour ne pas se perdre dans les chimĂšres du « magasin dâinventions rĂȘvĂ©es » comme le personnage de CervantĂšs :
Ces Ćuvres, Don Quichotte ou les piĂšces de Shakespeare, furent composĂ©es, jouĂ©es, publiĂ©es et appropriĂ©es dans un temps qui nâest plus le nĂŽtre. Les replacer dans leur historicitĂ© propre est lâun des buts de cet ouvrage. ïâŠï tous les textes, mĂȘme Hamlet et Don Quichotte, ont une matĂ©rialitĂ©. (p. 12-14)
2En insistant sur lâhistoricitĂ© et la matĂ©rialitĂ© des textes, R. Chartier prend ouvertement position contre une certaine critique littĂ©raire qui Ă©vacue trop facilement la question du mĂ©dium et du contexte au profit du seul contenu textuel, voire sĂ©mantique, lequel, postulĂ© comme fixe et immuable, serait porteur dâune signification immanente. Dâautres travaux rĂ©cents issus de champs disciplinaires diffĂ©rents font Ă©cho aux positions et propositions de R. Chartier. Dans son ouvrage Le Discours littĂ©raire, publiĂ© en 2004, Dominique Maingueneau a ouvert une nouvelle voie aux Ă©tudes littĂ©raires. Son approche discursive, qui entend (rĂ©)concilier le texte et le contexte â au sens de dispositif dâĂ©nonciation â considĂšre le mĂ©dium comme lâun des facteurs dâĂ©mergence dâune Ćuvre, Ćuvre que lâ« on ne peut pas sĂ©parer de ses modes de transmission et de ses rĂ©seaux de communication4. » Le romaniste Hans-JĂŒrgen LĂŒsebrink accorde une place prĂ©pondĂ©rante Ă lâimprimĂ© dans ses recherches sur la communication interculturelle et les transferts culturels5. Enfin, en histoire du livre, Robert Darnton, lâactuel directeur de la bibliothĂšque universitaire de Harvard, a publiĂ©, en 2009, un vĂ©ritable plaidoyer pour le livre imprimĂ©, The Case for Books. Past, Present, and Future, dans lequel, partageant dâailleurs certains corpus Ă©tudiĂ©s avec R. Chartier, ainsi quâune conception du travail dâhistorien similaire, il met en lumiĂšre la densitĂ© du circuit de production et de communication du livre en tant que substrat matĂ©riel6. Mais revenons Ă la dĂ©marche propre Ă R. Chartier.
De lâoxymore au chiasme : la dĂ©marche de lâhistorien
3En 2007, R. Chartier inaugure son enseignement « Ecrit et cultures dans lâEurope moderne » au CollĂšge de France, quâil place sous le patronage du vers oxymorique de Quevedo, lâun des Ă©crivains emblĂ©matiques du SiĂšcle dâOr espagnol : « Escuchar a los muertos con los ojos » (« Ecouter les morts avec les yeux »). Outre lâexercice acadĂ©mique dâinscription dans un champ disciplinaire et dans une communautĂ© de chercheurs auquel lâhistorien doit se plier, R. Chartier lĂ©gitime ainsi le choix dâun enseignement situĂ© au carrefour de plusieurs disciplines (histoire du livre, histoire et sociologie des textes, histoire de la culture Ă©crite, bibliographie matĂ©rielle) dans un contexte oĂč lâĂ©crit en tant que support de lâĂ©criture fait face Ă des mutations radicales et inĂ©dites. Il insiste sur le travail nĂ©cessairement Ă la fois diachronique et synchronique de tout historien : comprendre et analyser le passĂ© pour saisir les rĂ©alitĂ©s du prĂ©sent. Ce faisant, il revendique toutefois une dĂ©marche rĂ©solument textuelle, dĂ©marche honnie par son prĂ©dĂ©cesseur Lucien Febvre, qui ne se limite pas Ă considĂ©rer le texte comme « dĂ©ploiement automatique et impersonnel du langage7 », mais sâattache à « toujours lier lâĂ©tude des textes, quels quâils soient, avec celle des formes qui leur confĂšrent leur existence et celle des appropriations qui les investissent de sens8. » Câest cet intĂ©rĂȘt pour le mĂ©dium Ă©crit qui guide les recherches de R. Chartier et quâil a voulu signifier par le vers de Quevedo.
4Dans lâavant-propos de son dernier ouvrage, La Main de lâauteur et lâesprit de lâimprimeur, R. Chartier reprend le vers de Quevedo, notamment pour prĂ©ciser son attachement aux Ćuvres de fiction pour la comprĂ©hension et la connaissance des cultures Ă©crites de la premiĂšre modernité (xvie-xviiie siĂšcles). Parce que certaines Ćuvres de fiction façonnent les systĂšmes de reprĂ©sentations des cultures Ă©crites de lâEurope moderne, lâhistorien ne saurait faire lâimpasse sur elles :
Les historiens doivent aussi admettre, de bon ou mauvais grĂ©, que la force et lâĂ©nergie des fables et des fictions sont capables de redonner vie aux Ăąmes mortes. [âŠ] Certaines Ćuvres de fiction et la mĂ©moire vive, collective ou individuelle, donnent ainsi au passĂ© une prĂ©sence souvent plus forte que celle proposĂ©e par les livres dâhistoire. (p. 10-11)
5LâĂ©criture de lâhistoire et lâhistoire de lâĂ©criture sont pour R. Chartier deux faces dâune mĂȘme mĂ©daille, reliĂ©es entre elles par un objet, le mĂ©dium Ă©crit, et quâil sâagit dâapprĂ©hender selon trois axes intriquĂ©s â ou plutĂŽt trois questions â qui structurent la pensĂ©e de lâhistorien et les Ă©tudes quâil propose, et qui sont signifiĂ©s par le chiasme du titre. Le premier de ces axes est le livre, compris selon sa double acception kantienne comme objet matĂ©riel et comme discours adressĂ©, et les mutations de ses modes de circulation et de production. Le second axe vise Ă cerner les modes dâassignation des textes ou de lâauteur, et les transformations de son statut dans la pĂ©riode considĂ©rĂ©e, Ă la suite des propositions de Michel Foucault sur la « fonction-auteur9 ». Enfin, le dernier axe est celui du lien entre culture Ă©crite et littĂ©rature, Ă partir de trois contextes socio-discursifs et de trois corpus diffĂ©rents : les textes du SiĂšcle dâOr espagnol, en particulier le Don Quijote de CervantĂšs, le théùtre Ă©lisabĂ©thain et lâĆuvre de Borges. Par la prĂ©sentation et la justification de sa dĂ©marche dâhistorien, R. Chartier laisse Ă©galement entendre que lâĂ©tude des usages de lâimprimĂ© ne saurait ĂȘtre lâapanage exclusif de lâhistorien, ni celui du critique littĂ©raire, mais que la complexitĂ© de ces usages ne peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e que par le croisement et le dialogue de ces deux approches disciplinaires :
Câest la complexitĂ© mĂȘme du processus de publication qui a inspirĂ© le titre de ce livre oĂč se croisent la main de lâauteur et lâesprit de lâimprimeur. Ce chiasme, peut-ĂȘtre inattendu, entend montrer que, si chaque dĂ©cision prise dans lâatelier typographique, mĂȘme la plus mĂ©canique, implique lâusage de la raison et de lâentendement, inversement, la crĂ©ation littĂ©raire toujours sâaffronte Ă une premiĂšre matĂ©rialitĂ©, celle de la page en attente dâĂ©criture. Ce constat justifie la tentative qui associe Ă©troitement histoire culturelle et critique textuelle. (p. 15-16)
Du livre vers lâ(es) auteur(s)
6Partir du livre imprimĂ© pour tendre vers lâauteur, ou plutĂŽt vers les auteurs puisque, comme lâillustre R. Chartier, la publication, mais aussi la crĂ©ation, est un processus collectif et collaboratif dans lâEurope de la premiĂšre modernitĂ©, telle est la premiĂšre orientation des Ă©tudes du recueil. Lâhistorien relativise une certaine conception moderne de lâĆuvre comme « crĂ©ation[] originale[] » (p. 67) qui reflĂ©terait « les pensĂ©es ou les sentiments les plus intimes » (p. 67) de lâauteur en tant quâindividu en dĂ©montrant que ce paradigme ne sâapplique pas aux contextes antĂ©rieurs au xviiie siĂšcle et quâil rĂ©sulte dâun processus historique de « fĂ©tichisation de la main de lâauteur » (p. 61). Dans le second chapitre, « La main de lâauteur », R. Chartier dĂ©montre que ce processus, qui inaugure un nouvel ordre des discours Ă partir de la seconde moitiĂ© du xviiie siĂšcle, est la consĂ©quence du postulat de Kant quant Ă la nature double et paradoxale du livre, comme opus mechanicum (bien matĂ©riel, reproduit et partagĂ©) dâune part, et comme discours (propriĂ©tĂ© unique et exclusive dâun auteur) dâautre part. Pour Kant, les livres imprimĂ©s ne sont ainsi que des reprĂ©sentations du discours immuable dâun auteur, ce qui fait Ă©merger les notions de propriĂ©tĂ© et dâoriginalitĂ©, sacralise le manuscrit autographe devenu le garant de lâauthenticitĂ© de la parole de lâauteur et inaugure un marchĂ© du manuscrit littĂ©raire :
A partir du xviiie siĂšcle, la valeur accordĂ©e Ă la signature authentique, au manuscrit autographe est la consĂ©quence la plus spectaculaire de la dĂ©matĂ©rialisation des Ćuvres dont lâidentitĂ© est situĂ©e dans lâinspiration crĂ©atrice de leur auteur, sa maniĂšre de lier les idĂ©es ou dâexprimer les sentiments de son cĆur. (p. 61)
7Un parcours dans les archives littĂ©raires françaises suffit Ă R. Chartier pour dĂ©montrer quâavant 1750 et lâavĂšnement de la thĂ©orie kantienne, rares sont les manuscrits autographes qui ont Ă©tĂ© conservĂ©s en France (au contraire des manuscrits de théùtre du SiĂšcle dâOr espagnol ou de la poĂ©sie du Trecento italien), et que ceux qui lâont Ă©tĂ© sont souvent des copies effectuĂ©es pour servir lâimprimeur, soit par des copistes professionnels, soit par les auteurs eux-mĂȘmes, lesquels dĂšs lors « doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des copistes dâeux-mĂȘmes » (p. 58). BasĂ© sur ces copies, le texte imprimĂ© et donnĂ© Ă lire sous lâAncien RĂ©gime typographique (xve-xixe siĂšcles) nâengage ainsi pas uniquement la main de lâauteur, mais celle des copistes et des compositeurs qui dĂ©cident des « formes et [d]es dispositions du texte imprimé » (p. 59).
8La fabrication de lâimprimĂ© nâest donc pas que le fait dâune crĂ©ation originale, mais mobilise de multiples savoir-faire et diffĂ©rents acteurs liĂ©s par des relations diverses, dont les traces sont visibles dans le paratexte du livre, dans ce que R. Chartier nomme les « prĂ©liminaires » (p. 143) dans le cinquiĂšme chapitre, en rĂ©fĂ©rence aux « seuils » genettiens10. Mais alors que pour Genette, le paratexte est un Ă©lĂ©ment transhistorique qui dĂ©finit lâobjet livre, R. Chartier postule quâau contraire, le paratexte possĂšde une dimension historique et tĂ©moigne de configurations textuelles spĂ©cifiques aux cultures Ă©crites et aux pratiques particuliĂšres des imprimeurs. Parce que le paratexte est lâespace oĂč est gĂ©rĂ© « un ensemble complexe de relations de pouvoir » (p. 149), il est indispensable de le considĂ©rer en tant que systĂšme pour reconstituer les circonstances dâĂ©mergence du discours. R. Chartier illustre ce postulat par lâĂ©tude de lâhistoire Ă©ditoriale compliquĂ©e du Don Quijote en Espagne, et en particulier des deux secondes parties du texte publiĂ©es respectivement en 1614 et en 1615, dix ans aprĂšs la premiĂšre partie, chez deux imprimeurs diffĂ©rents. Les modifications apportĂ©es aux Ă©lĂ©ments paratextuels et la suppression ou lâajout dâautres Ă©lĂ©ments dans chaque Ă©dition changent dâune part les effets de sens du texte, et dâautre part rĂ©vĂšlent les polĂ©miques liĂ©es Ă lâimpression de lâĆuvre. Lâhistorien conclut ce chapitre sur une proposition mĂ©thodologique tout Ă fait pertinente, Ă savoir quâil est nĂ©cessaire de « situer tous les Ă©lĂ©ments âpĂ©ritextuelsâ dans les relations multiples qui les lient les uns aux autres » (p. 165), mais aussi avec les autres Ă©lĂ©ments paratextuels (prĂ©liminaires dâune mĂȘme Ćuvre, dâun texte du mĂȘme auteur ou dâĆuvres contemporaines) et de les identifier dans leur « matĂ©rialitĂ© typographique » (p. 167).
9Le chapitre suivant, « Du livre Ă la scĂšne », permet Ă R. Chartier dâexemplifier une troisiĂšme modalitĂ© de passage du livre Ă lâauteur, Ă partir dâune réécriture portugaise du Don Quijote pour le théùtre de marionnettes : la Vida do grande Dom Quixote de la Mancha e do gordo Sancho Pança par AntĂŽnio JosĂ© da Silva, reprĂ©sentĂ©e pour la premiĂšre fois en 1733 au Teatro do Bairro de Lisbonne et Ă©ditĂ©e en 1744. Si le texte de CervantĂšs a connu de nombreuses mises en scĂšnes aux xviie-xviiie siĂšcles (notamment en France par MoliĂšre), la particularitĂ© de la piĂšce portugaise, outre quâelle a Ă©tĂ© conçue pour des « bonifrates », des marionnettes, est quâelle reflĂšte une expĂ©rience vĂ©cue de lâauteur, juif converti de force au christianisme et immolĂ© sur les bĂ»chers de lâInquisition. R. Chartier se garde cependant de faire une simple lecture biographique de lâĆuvre de da Silva en dĂ©montrant que le martyre de lâauteur est perceptible dans les choix textuels opĂ©rĂ©s dans la reconfiguration du texte cervantin pour le théùtre, choix qui sont autant de façons de se diffĂ©rencier de la figure tutĂ©laire de CervantĂšs.
De lâauteur vers le(s) livre(s)
10Si la notion dâauteur au sens de crĂ©ateur est encore floue sous lâAncien RĂ©gime typographique qui ignore la propriĂ©tĂ© intellectuelle, il en va de mĂȘme pour celle dâĆuvre. La seconde articulation du recueil sâattache dĂšs lors Ă montrer comment sont gĂ©nĂ©rĂ©s, Ă partir du texte dâun auteur, diffĂ©rents livres qui tous contribuent aux significations de ce que nous nommons lâĆuvre :
Les significations des Ćuvres changent mĂȘme lorsque leur texte ne change pas. Mais il est des cas oĂč câest dans lâĆuvre elle-mĂȘme, modifiĂ©e dans sa littĂ©ralitĂ©, que lâhistoire introduit variantes textuelles et transformation du sens. Dans une situation comme dans lâautre, ce que la main de lâauteur a Ă©crit nâest que la matrice de variations dont les agents sont multiples : censeurs qui exigent corrections et Ă©mendations, Ă©diteurs qui ont dans lâesprit les goĂ»ts et intĂ©rĂȘts de leurs lecteurs, acteurs qui ajustent les piĂšces aux attentes de leurs publics et aux nĂ©cessitĂ©s du jeu. (p. 201)
11Le corpus théùtral se prĂȘte particuliĂšrement Ă lâĂ©tude de ce que R. Chartier baptise « Le temps des Ćuvres » dans le septiĂšme chapitre de son ouvrage, notamment une piĂšce de lâĂšre Ă©lisabĂ©thaine, Hamlet de Shakespeare. Lâhistorien considĂšre une Ă©dition imprimĂ©e de 1676, qui a la particularitĂ© dâĂȘtre annotĂ©e de la main dâun de ses propriĂ©taires, un acteur londonien du xviiie siĂšcle prĂ©nommĂ© John Ward, et peut, en regard de ces annotations, ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un « prompt book » (« livre de rĂ©gie »). Si le texte se veut fidĂšle Ă celui des premiĂšres Ă©ditions de la piĂšce, notamment celle du Second Quarto en 1604, il prĂ©sente pourtant des modifications dâordre religieux et/ou moral et des suppressions de formules jugĂ©es archaĂŻques qui furent introduites lors de la rĂ©ouverture des théùtres sous la Restauration Ă partir de 1660. Les annotations manuscrites, outre les indications de rĂ©gie, attestent que John Ward a comparĂ© lâĂ©dition de 1676 avec des Ă©ditions antĂ©rieures, refusant certaines modifications introduites dans le texte aprĂšs la Restauration, et quâil a allĂšgrement modifiĂ© la ponctuation des vers pour prĂ©parer la dĂ©clamation du texte. Un tel trĂ©sor bibliographique permet, dâune part, de reconstituer lâhistoire des Ă©ditions de Shakespeare et des reconfigurations de Hamlet Ă diffĂ©rentes Ă©poques, lesquelles investissent la piĂšce de significations nouvelles et, dâautre part, livre des informations prĂ©cieuses quant aux modalitĂ©s de reprĂ©sentation de la tragĂ©die Ă une certaine Ă©poque, en comparaison avec les premiĂšres mises en texte et mises en livre. R. Chartier complĂšte cette dĂ©monstration par un chapitre entier consacrĂ© Ă lâĂ©tude de la ponctuation (p. 217-237), phĂ©nomĂšne auquel est accordĂ© souvent peu de crĂ©dit dans la critique. Pourtant, explique lâhistorien, la ponctuation, dont la fixation est introduite par lâimprimerie au xvie siĂšcle, participe de la construction de sens dâun texte, et les compositeurs et correcteurs ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans ce processus pour les textes renaissants et classiques en France. Certains auteurs, notamment de théùtre, comme MoliĂšre, faisaient peu de cas de la ponctuation de leurs textes puisquâils se montraient rĂ©ticents Ă leur impression, convaincus que le théùtre rĂ©side avant tout dans lâaction. DĂšs lors, R. Chartier Ă©met lâhypothĂšse que la ponctuation Ă©tait un moyen, pour les compositeurs, de restituer lâaction, la reprĂ©sentation dans le texte une fois fixĂ©, et en tire la conclusion suivante : « Durablement, la main de lâauteur nâa pas Ă©tĂ© sĂ©parĂ©e de celles qui copiaient les manuscrits autographes, prĂ©paraient les Ă©ditions ou composaient les textes. Ni non plus de lâoreille des auditeurs. » (p. 237)
12LâĂ©dition palimpseste de Hamlet rend Ă©galement saillante la « tension entre lâĂ©crit et la parole » (p. 239), tension qui sous-tend le neuviĂšme chapitre, « De la scĂšne au livre », Ă©galement consacrĂ© Ă lâhistoire des Ă©ditions shakespeariennes. LâĂ©tablissement complexe des textes de Shakespeare cristallise en effet les dĂ©bats inhĂ©rents Ă la critique théùtrale entre, dâun cĂŽtĂ©, les « textualistes », persuadĂ©s du primat du texte imprimĂ© sur la mise en scĂšne, et les dramaturges de lâautre, qui sâattachent premiĂšrement au jeu de la scĂšne. A partir de lâĂ©tude de David Scott Kastan, Shakespeare and the Book (2001) et dâune approche sociologique des textes, telle que thĂ©orisĂ©e par Donald Francis McKenzie, laquelle « conduit Ă tenir chaque Ă©tat dâune Ćuvre comme lâune de ses incarnations historiques, quâil faut comprendre, respecter et, possiblement, Ă©diter » (p. 243), R. Chartier retrace lâhistoire des Ă©ditions des piĂšces de Shakespeare. Initialement Ă©crites uniquement pour la scĂšne sans intention dâen produire des livres imprimĂ©s, puis publiĂ©es dans des Quartos sans nom dâauteur, conformĂ©ment aux pratiques Ă©ditoriales de lâĂ©poque Ă©lisabĂ©thaine de nâindiquer que le titre de la piĂšce, les noms de la troupe et du théùtre et, parfois, les dates de reprĂ©sentation, les piĂšces de Shakespeare seront finalement rĂ©unies et publiĂ©es dans un Folio en 1623, oĂč elles seront dĂ©signĂ©es comme lâĆuvre originale du dramaturge, dont la notoriĂ©tĂ© grandissante a dĂ» motiver lâinstrumentalisation de son nom. Dâabord simple enjeu commercial entre libraires-imprimeurs, la mobilisation du nom de Shakespeare aboutit progressivement Ă la monumentalisation de lâĂ©crivain et Ă la canonisation de son Ćuvre qui est cause de la scission entre deux courants critiques : les philologues classiques, qui reconstruisent un texte idĂ©al supposĂ© premier Ă partir de ses diffĂ©rentes matĂ©rialitĂ©s, et les sociologues des textes, qui affirment que le texte nâexiste pas hors de ses matĂ©rialitĂ©s. Sans prĂ©tendre rĂ©soudre lâopposition entre ces deux approches, R. Chartier suggĂšre de dĂ©placer la question dans une tentative de conciliation :
Toujours, en effet, les Ćuvres se donnent Ă lire (ou Ă entendre) dans des formes matĂ©rielles particuliĂšres. Selon les temps et les genres, les variations de ces formes sont plus ou moins importantes et concernent, simultanĂ©ment ou sĂ©parĂ©ment, la matĂ©rialitĂ© de lâobjet, la graphie des mots, la ponctuation, ou le texte lui-mĂȘme. Mais toujours, Ă©galement, de multiples dispositifs (philosophiques, esthĂ©tiques, juridiques) se sont efforcĂ©s de rĂ©duire cette diversitĂ© en postulant lâexistence dâune Ćuvre toujours identique Ă elle-mĂȘme, quelle que soit la forme de son incarnation. [âŠ] PlutĂŽt que dâessayer vainement de se dĂ©prendre de cette irrĂ©ductible tension, il importe dâidentifier les termes propres dans lesquels elle fut conçue et exprimĂ©e au cours de lâhistoire â et comment elle lâest aujourdâhui. (p. 263-264)
13La conscience de cette « irrĂ©ductible tension » doit servir Ă redĂ©finir en profondeur les pratiques philologiques et Ă©ditoriales afin de livrer non seulement des Ă©ditions attentives au confort de lecture, câest-Ă -dire un seul texte, mais qui se veulent Ă©galement critiques, rigoureuses et historiquement Ă©tablies, une double exigence que les ressources numĂ©riques rendent aujourdâhui possible11.
Pour une histoire de lâĂ©crit transnationale
14Le troisiĂšme axe de lecture proposĂ© par R. Chartier, Ă savoir le lien entre culture Ă©crite et littĂ©rature, est envisagĂ© selon une double perspective, Ă la fois interdisciplinaire et transnationale. LâintĂ©rĂȘt du chercheur pour des corpus issus de langues et de littĂ©ratures diffĂ©rentes ainsi que le plurilinguisme de son impressionnante bibliographie12 devraient suffire Ă justifier une approche transnationale â et de facto comparatiste â de la littĂ©rature et de sa production, mais R. Chartier prend cependant soin de noter au prĂ©alable que « les histoires sont sans frontiĂšres. Et les textes, du moins certains dâentre eux, le sont tout autant. » (p. 105). Ce constat, qui rĂ©sonne comme une Ă©vidence, intervient en conclusion du troisiĂšme chapitre de lâouvrage intitulĂ© « Traduire », dans lequel est Ă©tudiĂ©e la diffusion des textes espagnols du SiĂšcle dâOr, en particulier du Don Quijote, dans lâEurope des xvie-xviie siĂšcles, « obsĂ©dĂ©e par lâEspagne » et « capturĂ©e par lâĆuvre de CervantĂšs » (p. 102). Loin de considĂ©rer la traduction de textes littĂ©raires comme un phĂ©nomĂšne de rĂ©ception uniquement, R. Chartier lâenvisage comme une « appropriation singuliĂšre des textes » (p. 85), une interprĂ©tation, propice Ă la comprĂ©hension des enjeux sous-jacents Ă de tels transferts culturels. La langue et la littĂ©rature castillane jouissent en effet dâune vogue sans commune mesure dans les cercles Ă©litistes et lettrĂ©s de la France du xviie siĂšcle, ce qui donne lieu Ă une surabondance de traductions qui sâĂ©loignent parfois considĂ©rablement du texte original, comme par exemple la traduction de BuscĂłn par Scarron en 1633. Ces prises de libertĂ©s sont certes imputables au traducteur, la traduction Ă©tant bien souvent la premiĂšre profession exercĂ©e par un aspirant Ă©crivain afin de pĂ©nĂ©trer le monde des lettres, mais Ă©galement Ă lâĂ©cart irrĂ©ductible entre les deux langues et cultures, et « les rĂ©pertoires de catĂ©gories et conventions propres aux littĂ©ratures qui sâen emparent » (p. 87), dont les systĂšmes de genres inhĂ©rents aux diffĂ©rentes langues, littĂ©ratures et cultures. DâoĂč la difficultĂ© de diffĂ©rencier la traduction de la réécriture, ainsi quâen tĂ©moigne la querelle nouĂ©e autour du Cid de Corneille en 1637.
15Si la traduction constitue un phĂ©nomĂšne idĂ©al pour lâĂ©tude des transferts culturels, le devenir dâune Ćuvre et son instrumentalisation dans des contextes divers lâest tout autant, si ce nâest plus. R. Chartier consacre ainsi le quatriĂšme chapitre de son ouvrage, « Textes sans frontiĂšres », au cas de la BrevĂsima relaciĂłn de la destruyciĂłn de las Indias, traitĂ© dĂ©nonçant la politique coloniale menĂ©e aux AmĂ©riques et lâesclavagisme des indigĂšnes, Ă©crit vers 1542 par le frĂšre dominicain BartolomĂ© de Las Casas Ă son retour en Espagne. Il se propose de faire lâhistoire des multiples Ă©ditions et traductions de ce texte, de sa genĂšse et son Ă©dition princeps en 1552 Ă SĂ©ville jusquâau seuil du xixe siĂšcle. Dâabord critique des exactions commises par les colons espagnols aux AmĂ©riques aux lendemains de la controverse de Valladolid, les premiĂšres traductions de la BrevĂsima relaciĂłn en contextes protestants (en Angleterre et aux Pays-Bas notamment) Ă partir de 1578, puis la traduction latine publiĂ©e Ă Francfort en 1598 et enrichie de gravures de ThĂ©odore de Bry qui illustrent de maniĂšre ostentatoire les cruautĂ©s des Espagnols, mettent en avant la confession catholique des colons, et le traitĂ© sera ainsi utilisĂ© Ă des fins de propagande anticatholique dans un contexte de guerres de religions et de domination espagnole en Europe. Tout au long de son histoire, le texte de Las Casas servira successivement des intĂ©rĂȘts politiques et religieux, notamment au xviie siĂšcle Ă Venise et en Catalogne, puis deviendra rĂ©cit de voyage avant dâĂȘtre brandi comme Ă©tendard de la libertĂ© par les partisans de lâindĂ©pendance amĂ©ricaine au xixe siĂšcle. La trajectoire Ă©ditoriale et traductoriale de la BrevĂsima relaciĂłn de Las Casas par-delĂ les siĂšcles et les frontiĂšres permet ainsi Ă R. Chartier de montrer, par les multiples formes quâa Ă©pousĂ©es ce traitĂ©, entre dĂ©pendances et diffĂ©rences par rapport Ă lâĂ©dition princeps, comment il est reconfigurĂ©, investi de significations nouvelles et rĂ©orientĂ© idĂ©ologiquement Ă des fins diverses (propagande religieuse, conflits politiques, sentiment antiespagnol, etc.) selon les contextes, les langues et les cultures.
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16Dans lâĂ©pilogue de son ouvrage, R. Chartier commente le conte de Borges, Pierre MĂ©nard, auteur du Quichotte et lâambition de son protagoniste de rĂ©inventer Don Quijote. Or, le Don Quijote ontologiquenâexiste pas, il nâexiste que dans ses matĂ©rialitĂ©s :
En supposant implicitement que le Quichotte fut et demeure toujours le mĂȘme depuis que CervantĂšs en a imaginĂ© lâhistoire, Borges et MĂ©nard tentent de conjurer ces infinies variations. Ils donnent rĂ©alitĂ© Ă lâimpossible rĂȘve dâune Ćuvre toujours identique Ă elle-mĂȘme. (p. 299)
17Les bouleversements survenus avec lâinformatisation de nos sociĂ©tĂ©s, lâinvention dâinternet, lâapparition de nouveaux supports de lecture et le dĂ©veloppement des humanitĂ©s digitales donnent raison Ă R. Chartier : il est illusoire de chercher dans ce monde numĂ©rique oĂč, pour reprendre les termes de lâhistorien, lâĂ©criture est « polyphonique et palimpseste, ouverte et mallĂ©able, infinie et mouvante » (p. 42), un texte fixe et un unique auteur assignable. Dans sa leçon inaugurale au CollĂšge de France en 2007, le chercheur esquissait dĂ©jĂ une premiĂšre rĂ©flexion sur ce monde numĂ©rique : « Les mutations de notre prĂ©sent transforment tout Ă la fois les supports de lâĂ©criture, la technique de sa reproduction et de sa dissĂ©mination, et les façons de lire. Une telle simultanĂ©itĂ© est inĂ©dite dans lâhistoire de lâhumanitĂ©13. » Le lecteur Ă©tait dĂšs lors en droit dâattendre en 2015 que R. Chartier aborde ces mutations de front et câest dâailleurs lâune des ambitions de son ouvrage, ainsi exprimĂ©e dans lâavant-propos : « ïcïe livre voudrait aussi contribuer aux interrogations inspirĂ©es par les mutations contemporaines de la culture Ă©crite. » (p. 17) Si cet ouvrage pose un certain nombre de questions pertinentes et ouvre des pistes de rĂ©flexion quant Ă lâavenir des cultures Ă©crites, il lui manque toutefois un chapitre dĂ©diĂ© explicitement Ă cette problĂ©matique ainsi quâune prise de position au sein des dĂ©bats actuels. Câest probablement la seule lacune de ces Ă©tudes prĂ©cises, richement documentĂ©es et servies par une plume habile, lacune que lâhistorien avoue dâemblĂ©e (p. 18). Le lecteur se rapportera avec profit au livre de R. Darnton dĂ©jĂ citĂ©, The Case for Books, qui traite frontalement de la question du numĂ©rique, pour complĂ©ter ses connaissances. FidĂšle Ă ses convictions sur le devoir de lâhistorien, R. Chartier invite plutĂŽt son lecteur Ă rĂ©flĂ©chir sur le nouvel ordre des discours instaurĂ© par la « textualitĂ© numĂ©rique » (p. 41) Ă partir de lâhistoire de lâimprimĂ© et des pouvoirs dont il est investi dans les cultures occidentales. En nuançant dâemblĂ©e la dichotomie thĂ©orisĂ©e par Eisenstein entre « scribal culture » (« culture du manuscrit ») et « print culture » (« culture de lâimprimé »), il dĂ©montre que la rĂ©volution de lâimprimerie a moins consistĂ© en lâinvention dâun nouveau mĂ©dium, le livre â lequel existait dĂ©jĂ dans la forme quâon lui connaĂźt, le codex â quâen une mise en circulation massive et inĂ©dite de lâimprimĂ© qui investit lâespace public sans toutefois faire disparaĂźtre le manuscrit14, du moins jusquâau xviiie siĂšcle. Lâimprimerie a bouleversĂ© en profondeur les pratiques sociales dâĂ©criture et de lecture, et câest Ă lâaune de ce bouleversement que R. Chartier nous invite aujourdâhui Ă penser le tournant du numĂ©rique.

