Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 6
titre article
Pierre Vinclair

La poésie est-elle nécessairement illisible ?

Jan Baetens, Pour en finir avec la poésie dite minimaliste, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, coll. « Réflexions faites », 2014, 160 p., EAN 9782874491894 & Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique, Paris, Fayard, coll. « Ouvertures », 2015, 474 p., EAN 9782213643731.

1La poĂ©sie n’est pas le genre le plus populaire de la littĂ©rature contemporaine. Elle n’est pas, du reste, seulement boudĂ©e par un « public » sceptique face Ă  des expĂ©rimentations dont il ne comprend pas les enjeux, et perdant patience face Ă  des textes dont la signification semble ne pas finir de se refuser Ă  lui ; les Ă©tudes littĂ©raires elles-mĂȘmes semblent la dĂ©daigner au profit du roman. Pourtant, Ă  bien y regarder, ce ne sont pas les Ɠuvres de qualitĂ© qui manquent. Il est vrai que leur lecture est ardue, qu’elles ne se donnent qu’au prix d’un trĂšs long effort (lorsqu’elles se donnent), effort qui peut paraĂźtre d’autant plus dĂ©courageant qu’il est souvent difficile de dĂ©crire avec prĂ©cision ce qu’on en a retirĂ© en termes de sens. Face Ă  un Ă©tat de fait aussi contraire aux lois Ă©lĂ©mentaires de la rationalitĂ© Ă©conomique, nombreux sont ceux parmi les lecteurs et les critiques qu’un rapide calcul des coĂ»ts et des avantages conduit vers des genres moins hostiles.

2On peut, sans doute, dĂ©plorer cette impopularitĂ© de la poĂ©sie, la regretter ou la justifier en appelant au « peuple qui manque » ; mais d’abord, sans doute, il faut l’expliquer. Non en l’attribuant Ă  des contingences sociologiques ou historiques, mais en la rapportant Ă  la difficultĂ© rĂ©elle que pose le poĂšme contemporain Ă  la lecture. Pour ce faire, on doit, au moins dans un premier temps, considĂ©rer la possibilitĂ© que cette obscuritĂ© soit programmĂ©e par le genre, et que le grand public soit Ă  dessein Ă©cartĂ© de sa rĂ©ception. Comme l’écrit Jean-Claude Pinson, la poĂ©sie moderne « semble vouloir tenir Ă  distance le profane1. » Une telle thĂšse, en elle-mĂȘme, n’est pas un point d’arrivĂ©e ; c’est mĂȘme, d’une certaine façon, un point de dĂ©part, dans la mesure oĂč il semble Ă©vident que le poĂšme contemporain est, d’emblĂ©e, d’abord, inassimilable avec les pratiques courantes de la lecture : « illisible ». Il faut donc aller plus loin que ce qui n’est finalement qu’un constat, et se demander : pourquoi le texte poĂ©tique programme-t-il l’impossibilitĂ© de sa rĂ©ception ?

3Un principe de charitĂ© (stipulant qu’on ne peut a priori attribuer notre incomprĂ©hension d’un comportement Ă  son hypothĂ©tique irrationalitĂ©) demande ici de ne rĂ©pondre Ă  cette question ni avec le ressentiment du profane Ă©cartĂ© par le texte, ni avec la compassion rĂ©voltĂ©e du sociologue (selon qui l’effort de la poĂ©sie s’épuiserait dans la distinction sociale qu’elle opĂšre), mais, bien plutĂŽt, de se demander qu’elle est la rationalitĂ© Ă  l’Ɠuvre. Une telle question, qui relĂšve de la rhĂ©torique (entendue comme l’étude de la maniĂšre dont un texte programme ses effets), peut se reformuler ainsi : que cherche, par le moyen d’une telle obscuritĂ© disqualifiante, Ă  faire le texte ? Pourquoi se programme-t-il une rĂ©ception impossible ? Pour nous guider dans l’élaboration d’une rĂ©ponse Ă  cette question, nous avons la chance de disposer de deux ouvrages thĂ©oriques rĂ©cemment publiĂ©s. Tous deux Ă©crits par des poĂštes, ils annoncent, dĂšs leur titre, un engagement programmatique : dans Pour en finir avec la poĂ©sie dite minimaliste, Jan Baetens met en Ă©vidence la maniĂšre dont huit auteurs de la nouvelle gĂ©nĂ©ration (ayant commencĂ© Ă  publier dans les annĂ©es 1990 ou 2000) renouvellent la comprĂ©hension du fonctionnement du poĂšme et de ses effets – en s’écartant notamment de l’hermĂ©tisme, jugĂ© infĂ©cond, d’une certaine poĂ©sie grammaticale. Dans Contre un Boileau, Philippe Beck, l’un des auteurs d’ailleurs Ă©tudiĂ©s par Baetens, propose « un art poĂ©tique » (c’est le sous-titre) qui, entre autres choses dans un ensemble trĂšs riche, thĂ©matise certains tenants et aboutissants de la rhĂ©torique du poĂšme – et nous invite Ă  en problĂ©matiser d’autres.

Minimalisme & minimalisme

4Avant de consacrer Ă  chacun des huit poĂštes une Ă©tude propre, Baetens ouvre son livre par un article consacrĂ© Ă  la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente des poĂštes « dits » minimalistes. En regard de cette dĂ©construction augurale, chacun des articles qui suivent apparaĂźt comme un plaidoyer pour la poĂ©sie nouvelle – une poĂ©sie « authentiquement » minimaliste, qui aurait vĂ©ritablement un pouvoir sur autrui et sur le monde, et enfin dĂ©barrassĂ©e de son hermĂ©tisme stĂ©rile et hautain.

Le minimalisme rhétorique

5L’article qui ouvre le livre de Baetens est nettement offensif. Il s’agit pour lui de dĂ©construire les prĂ©tentions de la poĂ©sie grammaticale de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente. Une poĂ©sie d’aprĂšs lui snob, obscure, illisible, qui s’attribue indĂ»ment le titre de « minimalisme ». La remise en cause de cette prĂ©tention donne lieu Ă  une discussion sur la rhĂ©torique du poĂšme, entendue comme l’art d’en maximiser les effets. En fait, l’étude de Baetens concerne deux fois la rhĂ©torique : une premiĂšre fois au sens oĂč il s’agit de sonder la validitĂ© des signes extĂ©rieurs qu’affiche fiĂšrement le poĂšme « dit minimaliste », une seconde fois dans la mesure oĂč il s’agit de rĂ©flĂ©chir Ă  la production d’effets par un poĂšme qui le fĂ»t vĂ©ritablement. Pour le dire autrement, le minimalisme est Ă  la fois le nom d’un certain fonctionnement rhĂ©torique du poĂšme (ce qu’il fait, l’effet qu’il a), et celui d’une rhĂ©torique du fonctionnement (ce qu’il veut faire croire qu’il fait, l’effet qu’il veut donner). En ce sens, d’aprĂšs Baetens, si le poĂšme minimaliste essaie de faire des effets, le poĂšme « dit » minimaliste essaie de faire minimaliste. On le comprend, l’auteur ne s’en prend donc pas au minimalisme comme fonctionnement rhĂ©torique, mais seulement comme rhĂ©torique du fonctionnement : car « en soi, une maniĂšre d’écrire sobre, sans graisse, fonctionnelle, directe et une poĂ©sie type less is more ont des mĂ©rites incontestables » (p. 7).

6Afin de montrer comment la poĂ©sie qui se prĂ©tend pourtant telle, « n’est ni vraiment intĂ©ressante, ni vraiment minimaliste » (p. 8‑9), il en revient au concept de minimalisme tel qu’il est transversal Ă  tous les arts : il s’agit d’« une tentative de rĂ©duction systĂ©matique d’une pratique [
] Ă  ses composantes ultimes et essentielles » (p. 9). En poĂ©sie, il semble que ce courant soit reprĂ©sentĂ© par Anne‑Marie Albiach, Jean Daive ou Claude Royet‑Journoud :

Prolongeant la mise en cause radicale de la littĂ©rature des annĂ©es 60 et surtout 70, la poĂ©sie minimaliste constitue l’acmĂ© d’une Ă©volution vers toujours plus de puretĂ© et toujours plus d’essence. Avec elle, il s’agit de rapprocher l’art d’écrire de ce qui lui est irrĂ©ductiblement spĂ©cifique et de le dĂ©pouiller de tout corps Ă©tranger. (p. 10)

7Lisant par exemple une page d’A.‑M. Albiach, il Ă©crit :

Qu’est-ce qu’on y observe ? Essentiellement deux phĂ©nomĂšnes. D’abord la tension entre mot et syntaxe, qui privilĂ©gie le vocable au dĂ©triment de la phrase. Ensuite, Ă  travers le recours gĂ©nĂ©ral aux blancs, l’occupation spatiale de la page, transformĂ©e en un espace-Ă -voir. (p. 16)

8Or cette double opĂ©ration, qu’il repĂšre aussi chez J. Daive et Cl. Royet‑Journoud, n’est en rĂ©alitĂ© pas, d’aprĂšs Baetens, minimaliste :

[
] les techniques d’écriture qui se trouvent mobilisĂ©es contredisent Ă  bien des Ă©gards l’idĂ©e de rĂ©duction autorĂ©fĂ©rentielle. En effet, tant la suppression de la syntaxe que le remplacement de la ligne par la page ne sont pas des facteurs de minimalisation, mais au contraire de maximalisation, notamment du sens. (p. 17)

9Le mot Ă©tant moins dĂ©terminĂ© que la phrase, la prise en compte du support augmentant l’indĂ©cision, la signification du texte devient en effet encore plus indĂ©cidable et ambivalente.

10C’est la raison pour laquelle une telle poĂ©tique, d’aprĂšs Baetens, n’est pas minimaliste, malgrĂ© sa prĂ©tention Ă  l’ĂȘtre. À le suivre, pour arriver Ă  un vĂ©ritable minimalisme, il faut revenir sur deux prĂ©jugĂ©s : qu’on pourrait rĂ©duire le langage Ă  quelques traits essentiels, d’une part, et qu’un surcroĂźt de sens est prĂ©fĂ©rable Ă  l’univocitĂ©, d’autre part. Tout au contraire, une poĂ©sie authentiquement minimaliste, c’est-Ă -dire souscrivant rĂ©ellement au principe du less is more devrait revenir du mot Ă  la phrase, et de la phrase au langage courant – et de lĂ , Ă  autrui, au monde. L’opacitĂ© disqualifiante ne sera-t-elle plus, alors, qu’un mauvais souvenir ?

La rhétorique minimaliste

11Parmi les huit articles consacrĂ©s, dans son essai, aux poĂ©sies actuelles, plusieurs prĂ©sentent des Ɠuvres relevant d’aprĂšs Baetens d’un minimalisme vĂ©ritable, entendu comme une poĂ©sie qui, ne tournant pas le dos au langage commun, parviendrait Ă  rejoindre autrui et le monde. Les Ă©lĂ©ments de ce minimalisme vĂ©ritable sont les suivants : retour Ă  la narration, travail sur les formes du commun, absence d’ironie. Comme chez Pierre Alferi (dont c’est d’ailleurs un roman, Le CinĂ©ma des familles, qui fait l’objet du premier article), Baetens considĂšre en effet le travail poĂ©tique sur la narration comme l’une des clĂ©s de l’intĂ©rĂȘt suscitĂ© par les poĂštes qu’il Ă©tudie. C’est en effet un point commun des Ɠuvres de FrĂ©dĂ©ric Boyer, Philippe Beck ou StĂ©phane Bouquet, dont il Ă©crit que « pour brefs que soient ces textes, leur dimension narrative est toujours constitutive » (p. 100). L’efficacitĂ© de la narration tient sans doute au fait qu’il s’agisse lĂ  d’un schĂšme commun d’intelligibilitĂ©. Car d’aprĂšs Baetens (qui a d’ailleurs Ă©crit en 2009 un plaidoyer Pour une poĂ©sie du dimanche) les poĂštes qu’il Ă©tudie sont notamment remarquables pour leur travail Ă  partir et sur les formes du commun, signe d’une poĂ©sie qui « refuse de se dĂ©tacher du langage de tous les jours » (p. 104). Ainsi, au contraire de la rhĂ©torique prĂ©tentieuse des poĂštes « dits minimalistes », simplicitĂ© sĂ©mantique et puissance ne s’excluent pas, au contraire. Il Ă©crit ainsi :

La diffĂ©rence de StĂ©phane Bouquet ne tient ni Ă  une politique de la surenchĂšre, ni Ă  une stratĂ©gie de la singularisation crispĂ©e ou du bousculement Ă  tout prix. Sa poĂ©sie est calme, tranquille, discrĂšte, et pour cela mĂȘme souveraine. (p. 88)

12Il ne s’agit pas, bien sĂ»r, de reprendre telle quelle la langue commune : l’une des procĂ©dures les plus Ă©tudiĂ©es par l’auteur est celle du dĂ©tournement. Ainsi, de mĂȘme qu’il remarque, chez Bouquet, un « dĂ©tournement joueur de l’art poĂ©tique » (p. 93), il Ă©tudie l’intĂ©rĂȘt de la novellisation (objet dont Baetens est par ailleurs thĂ©oricien, mais aussi praticien), chez Beck, d’un film de Rossellini. Et aprĂšs avoir remarquĂ© d’autres procĂ©dures de dĂ©tournement chez Alferi ou Boyer, il pointe dans l’Ɠuvre de Vincent TholomĂ© la puissance d’un discours Ă  la fois second et banal :

Des voix anonymes disant un quotidien qui se confond souvent avec les aventures d’un corps [
]. Les corps anonymes qui parlent reprennent [
] le discours d’autrui, souvent le discours de la publicitĂ©, pour faire advenir dans les dĂ©formations de la parole le malaise, l’angoisse, l’aliĂ©nation. (p. 67-68)

13Pour autant, une telle poĂ©tique ne se met jamais d’aprĂšs Baetens au service de cette rhĂ©torique postmoderne qui cherche Ă  la fois Ă  moquer la parole commune et Ă  dĂ©rĂ©aliser le monde commun, parce qu’elle ignore l’ironie, « voie royale du fort et de son mĂ©pris de la parole d’autrui. » (p. 51) C’est le cas chez Boyer, chez Beck et chez tous ces auteurs qui n’emploient jamais, d’aprĂšs Baetens, le dĂ©tournement ou la citation comme une arme de destruction. Leurs Ɠuvres peuvent mĂȘme participer d’une perspective tout simplement classique, lorsque le fait de s’adosser Ă  une culture sert moins Ă  la problĂ©matiser qu’à s’augmenter de sa puissance et de sa gravité :

Ce qui s’écarte, c’est clairement l’ironie typiquement postmoderne. Le registre de Philippe Beck est grave, souvent tragique, et ce tropisme le situe carrĂ©ment aux antipodes d’une certaine culture contemporaine et anti-classique. (p. 124)

Effets maximaux

14On l’a vu, Baetens fait du minimalisme une rhĂ©torique du less is more : le maximum d’effets, pour le minimum de moyens. La description des moyens – narration, travail non ironique sur les formes du commun – doit donc se poursuivre dans celle des effets. En l’occurrence, une crĂ©ation du sens (nĂ©e, notamment, du dĂ©tournement) qui ne se coupe pas d’autrui ou du monde.

15C’est notamment, parmi les Ɠuvres Ă©tudiĂ©es, le cas de celle de S. Bouquet. En intitulant son article « StĂ©phane Bouquet ou la dĂ©mocratie poĂ©tique », Jan Baetens attribue mĂȘme une dimension proprement politique, et peut-ĂȘtre mĂȘme populaire, Ă  cette Ɠuvre poĂ©tique dont les titres (Nos AmĂ©riques, Un monde existe, Le Mot frĂšre, Un peuple
) suffiraient Ă  plaider pour un vĂ©ritable partage du sens, irrĂ©ductible Ă  l’intransitive rĂ©flexivitĂ© de la poĂ©sie pure ou de ses avatars prĂ©tendument minimalistes. Ce n’est bien sĂ»r pas seulement le cas des titres, mais aussi des poĂšmes de S. Bouquet eux-mĂȘmes, qui intĂšgrent – comme une maniĂšre de ne pas couper le texte du monde qui l’a fait naĂźtre – la description de leurs circonstances de fabrication :

De mĂȘme que les poĂšmes donnent surtout les circonstances passĂ©es de leur Ă©criture, de mĂȘme ils s’écrivent aussi pour ĂȘtre branchĂ©s sur d’autres circonstances, elles futures : StĂ©phane Bouquet Ă©crit « pour », c’est-Ă -dire pour crĂ©er des liens, pour se faire lire, pour faire circuler ses textes auprĂšs de ses amis, pour Ă©chapper Ă  lui-mĂȘme. (p. 95-96)

16Or, « écrire pour », c’est bien l’absolu contraire d’une poĂ©sie intransitive crispĂ©e sur son interrogation du langage : c’est faire du poĂšme, d’abord, un exercice de fidĂ©litĂ© par l’intermĂ©diaire duquel passe du sens, se nouent des ĂȘtres, change le monde : « La poĂ©sie de StĂ©phane Bouquet est performative, elle ne se contente pas de dire quelque chose du monde, mais Ă©tablit des liens Ă  l’intĂ©rieur du monde et entre les hommes » (p. 106). À ce titre, on peut sans doute dire, au contraire de la circonspection dans laquelle plonge la scrutation insatisfaite d’une signification Ă  jamais dĂ©robĂ©e par le blanc de la page sur laquelle se dissĂ©minent les Ă©clats de la poĂ©sie « dite » minimaliste, que la parole « performative » de S. Bouquet est remarquable par les effets qu’elle produit. De mĂȘme que celle de Ph. Beck, caractĂ©risĂ©e par son « ouverture sur le hors-texte » (p. 89) :

Comme celle de StĂ©phane Bouquet, mais dans un tout autre registre, l’Ɠuvre de Philippe Beck est intentionnelle, c’est-Ă -dire la plus tournĂ©e vers le monde et la plus tournĂ©e vers autrui. (p. 112)

17Mais si la poĂ©sie utilise les formes du commun pour retrouver le monde et les hommes, qu’est-ce qui la diffĂ©rencie des autres formes de discours ? L’expĂ©rience du lecteur, face au poĂšme, n’est-elle pas au contraire, mĂȘme pour ces auteurs apparemment moins hermĂ©tiques, d’abord celle d’une sorte de perplexité ? Si l’on en reste au dernier auteur citĂ©, Ph. Beck, il est en effet difficile de ne pas prendre en compte que sa lecture est ardue et que la rencontre de son Ɠuvre dĂ©contenance, au moins dans un premier temps – comme le soulignent les participants du colloque de Cerisy qui lui a Ă©tĂ© rĂ©cemment consacrĂ©2. Dans son dernier livre, Contre un Boileau, un art poĂ©tique, il nous donne justement l’occasion de penser ce qu’il appelle le « jansĂ©nisme expĂ©rimental ».

Rhétorique du « jansénisme expérimental »

18Il ne saurait s’agir, ici, de rendre compte de toute la profusion d’une rĂ©flexion qui s’est Ă©laborĂ©e avec et autour d’une pratique poĂ©tique s’étalant sur plus de vingt ans, elle-mĂȘme profuse et rĂ©flexive. Et ce d’autant qu’elle se donne Ă  lire dans des formulations souvent singuliĂšrement imagĂ©es, et dans un ensemble qui donne parfois l’impression d’ĂȘtre fermĂ© sur lui-mĂȘme (dans les deux sens de « systĂ©matique » et de « se refusant Ă  l’intellection du lecteur »). Avec toute la prudence qu’impose la lecture d’un texte remarquable mais peu maniable, Ă©crit dans un style ardu, Ă  la fois conceptuel et mĂ©taphorique, et dont chaque phrase semble Ă  la fois complĂštement calculĂ©e et imparaphrasable, on se contentera de mettre en Ă©vidence quelques linĂ©aments de la poĂ©tique que revendique Beck, et d’essayer de comprendre leurs rapports avec la rhĂ©torique de l’opacitĂ© (dont on se demande ici, je le rappelle, dans quelle mesure on peut la considĂ©rer comme un fait de genre).

Contre un Boileau, pour un autre

19Il y a, annonce Beck, deux Boileau (p. 18) : le plus connu, qui a Ă©tĂ© plĂ©biscitĂ© par l’institution scolaire et qui est prĂ©cisĂ©ment la cible du titre du livre, est le doctrinaire du « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », c’est-Ă -dire de la prĂ©existence (et de la prĂ©sĂ©ance) du contenu sur une forme qui ne serait qu’ornement. C’est contre cette « illusion transcendantale » (p. 25) selon laquelle l’écriture devrait (ou mĂȘme pourrait) ĂȘtre « le transfert de l’intĂ©rioritĂ© prosaĂŻque indĂ©terminĂ©e (maĂźtresse de la conception) Ă  l’extĂ©rioritĂ© poĂ©tique dĂ©terminĂ©e (Ă  la force affirmative d’une forme) » (p. 25) que Beck dĂ©veloppe les diffĂ©rents aspects de son art poĂ©tique. Cette dĂ©nonciation d’un Boileau vaut plaidoyer pour un autre Boileau, cachĂ© « sous le doctrinaire » (p. 19) et qui est un « poĂšte de ‘‘la poĂ©sie de la poĂ©sie’’ » (p. 19), et plus encore, pour un La Fontaine : « Contre un Boileau est un Pour La Fontaine aussi. » (p. 127, note 1). Il y a, pour Beck, toute une gĂ©nĂ©alogie qui part de ce Boileau occulté : « Un Boileau (le vivace) entraĂźne La Fontaine et Verlaine jusqu’à un MallarmĂ© et ensuite » (p. 127). De mĂȘme que la dĂ©nonciation du soi-disant minimalisme valait apologie du minimalisme vĂ©ritable chez Baetens, la critique d’un Boileau doctrinaire est en mĂȘme temps l’apologie d’une tradition qui, loin de faire du poĂšme le lieu de l’expression ornementale d’un contenu qui se donnerait tout aussi bien en prose, conçoit le poĂšme comme un « citron formel » :

Contre le Boileau scolaire, intellectualisant, qui appose le verbe mental aux signes physiques, la thĂ©orie du citron formel de Mandelstam inverse les termes attendus : « La forme est sĂ©crĂ©tĂ©e lorsqu’on presse le contenu-idĂ©e, qui lui sert en quelque sorte, de vĂȘtement. Telle est prĂ©cisĂ©ment la conception de Dante [
]. » [
] Le sens n’est pas une signification antĂ©rieure qui vient remplir une forme fixe immuable, un contenant prĂ©parĂ©. Il est ce qui façonne ou « presse », exerce une pression sur une forme rentrĂ©e, en puissance, afin de s’articuler. (p. 133)

20Ce refus de la distinction du contenu (sens pouvant idĂ©alement s’exprimer en prose) et du contenant (forme immuable prĂȘte Ă  recevoir n’importe quel contenu) conduit Beck Ă  problĂ©matiser le partage, le face-Ă -face, entre prose et poĂ©sie.

21ConformĂ©ment Ă  l’intuition de Natacha Michel, il affirme donc qu’« il y a prose et prose » (c’est le sous-titre de l’ouvrage collectif L’HĂ©xamĂ©ron, rĂ©unissant en outre Florence Delay, Michel Chaillou, Denis Roche, Michel Deguy et Jacques Roubaud) – ce qui semble signifier que la prose, lorsqu’elle pense, le fait toujours en forme, fĂ»t-elle « sans rythme et sans rime » (Baudelaire, citĂ© p. 200). Car cette dĂ©pendance du sens aux procĂ©dures formelles qui l’informent, Beck la retrouve tout autant dans le « langage courant » :

Il n’y a pas deux langues dans la langue. Il y a plusieurs discours. Le matĂ©riau (la vie de la forme) est en puissance de parler. Le poĂšme n’invente pas « une autre langue » ; « la langue de tous les jours », la langue ordinaire est un Laboratoire. Les poĂšmes sont des phrases jointes, des phrases plus ou moins simples ou accessibles et sĂ©riĂ©es, comme dans la vie. (p. 205)

22Si bien que dans la formule « il y a prose et prose », aucune ne serait « la prose sans prosodie » (p. 200). Il faut donc dire : « en vĂ©ritĂ©, il y a des proses » (ibid.), selon une intuition mallarmĂ©enne selon laquelle « le vers est tout, dĂšs qu’on Ă©crit » (citĂ© p. 189) et qui pourrait aboutir Ă  l’idĂ©e, tout simplement, qu’« il n’y a pas de prose » (p. 215), ou – par un dĂ©tournement amusĂ© de la formule de Denis Roche qui visait la poĂ©sie – que « la prose est inadmissible ; d’ailleurs, elle n’existe pas » (p. 465).

23Un tel questionnement, qui pourrait apparaĂźtre comme relevant de la discussion sur le sexe des anges, ou tout du moins d’une mĂ©ditation en elle-mĂȘme plus poĂ©tique que proprement thĂ©orique, est en rĂ©alitĂ© philosophiquement capitale : car elle acte que le sens ne prĂ©cĂšde pas la forme, et donc que la poĂ©sie, dans sa dimension expĂ©rimentale, est le noyau en Ă©bullition de la crĂ©ation (du sens).

Noétique du jansénisme expérimental

24C’est cette mise en Ă©vidence de la dĂ©pendance noĂ©tique aux procĂ©dures formelles que Beck loue dans l’Ɠuvre de La Fontaine, poĂšte inĂ©puisable et visionnaire : « un La Fontaine est Ă  relire, va arriver, arrive. » (p. 108) Il nomme « jansĂ©nisme expĂ©rimental » une telle posture noĂ©tique :

La Fontaine est un modĂšle futur pour le poĂšme, un expĂ©rimental de l’exacte hĂ©sitation prolongĂ©e entre le son et le sens dans un corps lecteur. L’imagination a sa rigueur, son tracement exact. JansĂ©nisme expĂ©rimental dit un paradoxe vivant dans la rigueur de Nicole, le pĂšre thĂ©orique du Boileau doctrinaire : un oxymore dans la tension physique ou l’expression de l’idĂ©e par le signe. (p. 204)

25Cette dimension expĂ©rimentale, qui fait du poĂšme le lieu d’une vĂ©ritable crĂ©ation du sens, un « intellect rythmique », semble notamment tenir au rĂŽle de l’enjambement et du rejet dans les Fables, dont la poĂ©tique « étend la rime Ă  la strophe et au poĂšme entier » (p. 455). Si une telle formule demeure Ă©nigmatique, elle semble pointer une dialectique entre le vers et la phrase, entre la logique rythmique et la logique syntaxique, par laquelle naĂźtrait un sens nouveau et non paraphrasable (car immanent Ă  sa forme). C’est du moins ce que l’on croit pouvoir tirer, par exemple, de l’analyse d’un vers (« La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) ») des « Animaux malades de la peste » :

L’étirement du vers, la rĂ©version de la rime Ă  tout le vers dans le temps de la phrase commencĂ©e et suspendue (le verbe arrivera deux vers plus loin), l’importance accordĂ©e Ă  une parenthĂšse non secondaire, qui rompt avec la pĂ©riphrase poĂ©tique et fait une prose de la nomination –, ces trois procĂ©dĂ©s distendent raisonnablement le vers : la cĂ©sure aprĂšs la sixiĂšme syllabe (« faut ») ne correspond plus Ă  une pause du sens, Ă  la segmentation grammaticale-syntaxique d’une phrase qui semble poursuivre le chemin du vers malgrĂ© la rĂšgle du vers. (p. 431-432)

26DĂšs lors, le sens est un « fait progressif » (p. 45) du poĂšme, et la langue, dans sa matĂ©rialitĂ© mĂȘme, « une seconde roue qui parallĂšlement entraĂźne l’axe » (Kleist, citĂ© p. 427) du sens. C’est la raison pour laquelle, sans doute, « l’avancĂ©e des mots en mesure ne protĂšge pas de la vie du sens » (p. 431).

Une difficulté non rhétorique

27Dans l’art poĂ©tique de Beck, une telle noĂ©tique semble s’accompagner d’un dĂ©ni de la rhĂ©torique, entendue comme rĂ©flexion sur les effets : « la poĂ©tique n’est pas une rhĂ©torique de l’effet » (p. 108). La pratique traditionnelle d’une poĂ©sie courtisane associait la gloire du prince Ă  l’honneur du poĂšte, comme on peut le lire dans le xvie des Regrets de Boileau, moquant la rhĂ©torique de la Henriade de Ronsard :

Tu courtises les rois, et d’un plus heureux son
Chantant l’heur de Henri, qui son siĂšcle dĂ©core,
Tu t’honores toi-mĂȘme, et celui qui honore
L’honneur que tu lui fais par ta docte chanson.

28Au contraire, pour Beck, « le poĂšme [
] ne prĂ©voit aucunement sa rĂ©ception, ni l’honneur du poĂšte. Il intĂšgre sa finalitĂ© au jeu de son organisation. » (p. 274). Ce rejet de la rhĂ©torique semble donc relever d’une sorte d’« art pour l’art » qui refuse de considĂ©rer les effets du beau, ou du moins de l’y rĂ©duire : « L’affect n’est pas le beau rĂ©duit Ă  l’effet ; c’est l’effet du beau en tant que beau » (p. 108).

29Pourtant, la prise en compte de la crĂ©ation noĂ©tique Ă  l’Ɠuvre dans le poĂšme n’implique-t-elle pas de prendre en compte, d’amĂ©nager la rĂ©ception ? C’est-Ă -dire de prĂ©voir la maniĂšre dont le lecteur peut recevoir et assimiler ce sens nouveau ? Dans Contre un Boileau, Beck, qui ne nie pas la « difficultĂ© de la poĂ©sie » (chap. XVII), accorde que « tout discours doit pratiquer un accĂšs Ă  ce qu’il dit » (p. 219) mais semble refuser d’autres procĂ©dures, pour garantir cet accĂšs, que « la lenteur de ses relectures » (p. 220), c’est-Ă -dire le renvoi du sens du poĂšme Ă  une perpĂ©tuelle inactualité : « Dans l’actualitĂ©, la dĂ©fense du poĂšme est dĂ©jĂ  l’affaire d’une publicitĂ©, l’affaire d’un journalisme » (p. 220). L’ariditĂ© du poĂšme, tout au contraire, serait le symptĂŽme de son authentique opĂ©ration noĂ©tique, c’est-Ă -dire sa puissance de penser – et donc de dĂ©placer – le partage commun du sensible. La difficultĂ© du poĂšme signalerait alors une puissance de reconfiguration prĂ©sente en puissance dans chacun :

Chacun maintenant est, en puissance, un « instaurateur de discursivité » (Foucault) ; cette puissance, la matiÚre commune des singularités émues, est désignée du nom de poésie. (p. 184)

30À cette condition, la « lyre sĂšche » de Beck peut en mĂȘme temps rĂ©cuser la rhĂ©torique, et prĂ©tendre Ă  une popularitĂ© en puissance, c’est-Ă -dire sans actualitĂ©, mais sans mythe :

Elle rĂ©munĂšre au moins le chant populaire tendu dans l’idiome de quelqu’un, dont l’arbitraire constructif est d’ordre non mythologique : il n’est pas destinĂ© Ă  refonder ou refondre un nombre, ni refaire le recueil d’un peuple, mais rĂ©tribue certains mouvements discrets d’une langue toujours dĂ©posĂ©e dans les langages vernaculaires. Le poĂšme amagique, dĂ©truquĂ©, quand mĂȘme il contient un rĂ©cit, n’éduque pas, ne créé pas des tics fondamentaux : il s’efforce de reconduire le lecteur agi aux forces prĂ©-Ă©ducatives, aux foyers que dĂ©place sans cesse la langue vivante. Le triple corrĂ©lĂ© de la lyre qui tend ce dĂ©placement des foyers de discours en elle et le fait rĂ©sonner dans un nombre auditeur se comprend dans cette perspective : sĂšche, objective et critique. (p. 334)

31La poĂ©sie, peut-ĂȘtre, est difficile ; il reste que « chacun est un art poĂ©tique en puissance, la force reportĂ©e d’une forme commune. C’est pourquoi le chant est la chose du monde la mieux partagĂ©e »(p. 380). Il faut entendre ici le chant y compris dans sa dimension orale. C’est ce que suggĂšre BenoĂźt Casas, dans un entretien contenu dans Contre un Boileau :

Je tente une synthĂšse de tes propositions [celles de Ph. Beck], d’une phrase : le poĂšme se rĂ©invente et s’élucide Ă  la voix. [
] La page imprimĂ©e serait-elle alors une sorte de partition lacunaire et Ă©nigmatique ? (p. 262)

L’antipathie

32SĂšche, objective et critique, la lyre beckienne peut rebuter le lecteur pour la raison mĂȘme qu’elle est populaire (au sens oĂč elle est une pensĂ©e s’adressant Ă  une puissance noĂ©tique prĂ©sente en quiconque) : c’est prĂ©cisĂ©ment parce que « chaque sujet est un dĂ©paysagiste de l’imaginaire façonnant et dictĂ©, alerte et surveillé » (p. 168), que « les nombreux ennemis, les adversaires simplifiĂ©s et groupĂ©s de l’intellect rythmĂ© sont des amis rentrĂ©s, quoi qu’ils fassent » (p. 70). Autrement dit, c’est parce que la poĂ©sie pense et partage la pensĂ©e que le lecteur la refuse ; l’antipathie s’explique par le partage du sens mĂȘme :

[
] j’ai pensĂ© au poĂšme « Antipathie » des PoĂ©sies didactiques, et Ă  son affaire, qui Ă©tait l’affaire du sens de la souffrance. [
] Pourquoi est-ce qu’un lecteur se dirait : « ma disposition fondamentale, c’est la rĂ©sistance Ă  ce que je lis » ?? Si je lis Ă©videmment, pourquoi ma disposition est-elle la rĂ©sistance Ă  l’idĂ©e mĂȘme de lire ? Et la proposition qui est Ă©voquĂ©e, dramatisĂ©e dans ce poĂšme, c’est qu’au fond serait antipathique, pourrait ĂȘtre antipathique la proposition de quelqu’un qui, comme tout le monde souffre (bien entendu, tout le monde souffre), quelqu’un qui, parvenant Ă  donner un sens Ă  sa souffrance, semble impliquer qu’au moment mĂȘme oĂč il donne sens Ă  sa souffrance il signifie au lecteur : « tu n’as pas encore donnĂ© de sens Ă  ta propre souffrance », et le lecteur ne supporte pas cette idĂ©e qu’il n’ait pas encore donnĂ© sens Ă  sa propre souffrance, Ă  supposer que le poĂšte en question ait, lui, vĂ©ritablement donnĂ© sens Ă  la sienne. Donc, un poĂšme qui donnerait le sentiment qu’il donne sens Ă  la souffrance de celui qui y a Ă©tĂ© contraint, serait antipathique en ce sens qu’il supposerait que le lecteur qui souffre tout autant, et en partage, parce que c’est un contemporain, serait mis devant la nĂ©cessitĂ© de donner sens Ă  sa propre souffrance partagĂ©e sans que le poĂšme le fasse Ă  sa place. [
] Et en ce sens, un poĂšme pourrait ĂȘtre antipathique3.

33Une telle proposition est, me semble-t-il, particuliĂšrement stimulante, dans la mesure oĂč elle Ă©chappe Ă  la fois Ă  la dĂ©nonciation (la poĂ©sie Ă©carterait le lecteur profane par goĂ»t de la distinction) et au dĂ©ni (la poĂ©sie ne serait pas intrinsĂšquement ou irrĂ©mĂ©diablement « impopulaire »), pour s’ancrer dans le terrain rhĂ©torique, mais au prix d’un dĂ©placement : le rejet de la poĂ©sie ne serait pas liĂ© Ă  sa difficultĂ©, mais – au contraire – Ă  son intelligibilitĂ©. Le ressentiment du lecteur serait liĂ© au fait qu’il voit bien qu’un don du sens a eu lieu.

Le contraire du sens

34À la question : « Pourquoi la poĂ©sie contemporaine est-elle difficile ? », qui veut dire la mĂȘme chose que « Pourquoi programme-t-elle un rejet du profane ? », Baetens rĂ©pondait en somme que c’était au nom d’une mauvaise comprĂ©hension du minimalisme, et qu’une autre forme de poĂ©sie contemporaine, ouverte sur autrui et le monde, pouvait exister –et existait dĂ©jĂ . Beck, quant Ă  lui, revenant sur la difficultĂ© de sa propre poĂ©sie, semblait la concevoir comme une apparence (dĂ©passable Ă  force de pratique) liĂ©e Ă  la reconfiguration du sensible, c’est-Ă -dire Ă  la mise en forme pensante du rĂ©el opĂ©rĂ©e par le poĂšme. Dans les deux cas, la difficultĂ© du poĂšme Ă©tait un moment Ă  dĂ©passer. Dans les lignes qui suivent, je voudrais problĂ©matiser cette idĂ©e – et entrevoir la possibilitĂ© d’une rhĂ©torique de l’illisibilitĂ© donnant Ă  l’expĂ©rience du lecteur autre chose que le sens. Nous comprendrions alors pourquoi l’effort rhĂ©torique du poĂšme est, prĂ©cisĂ©ment, d’écarter son lecteur.

Pourquoi la paraphrase est-elle impossible ?

35L’impossibilitĂ© de la paraphrase est l’un des noms de l’illisibilitĂ© du poĂšme. Contrairement Ă  la propriĂ©tĂ© de tout Ă©noncĂ© de pouvoir ĂȘtre dit autrement (condition de ce que Beck appelle « la prose », ou au moins « une prose », puisqu’« il y a prose et prose ») le sens du poĂšme est immanent Ă  sa forme et donc dĂ©pendant d’elle. Pourtant, l’existence mĂȘme d’un « art poĂ©tique » qui redit en prose ce qu’auront pensĂ© ses vers n’implique-t-elle pas que Beck au moins aura paraphrasĂ© certains de ses poĂšmes ? Aucunement : « Une clarification en prose des procĂ©dures poĂ©tiques non paraphrasables, certes, mais pĂ©riphrasables, commentables, continue le geste ou l’effort poĂ©tique autrement » (p. 44). En effet, comme nous l’apprend le chapitre XVII, la pĂ©riphrase (Ă  la diffĂ©rence de la paraphrase) est elle-mĂȘme une procĂ©dure proprement poĂ©tique, et l’art poĂ©tique qui pĂ©riphrase est – selon la formule par laquelle RoyĂšre dĂ©finit le travail du bon parmi les « deux » Boileau – une « poĂ©sie de la poĂ©sie » (p. 19).

36Or, il me semble que cette impossibilitĂ© de la paraphrase est un fait nouveau, qui empĂȘche d’affirmer avec Beck qu’« un La Fontaine [
] arrive ». Car La Fontaine est le type mĂȘme de l’auteur paraphrasable. Bien sĂ»r, comme Beck le dit lui-mĂȘme, « apparemment fidĂšle, une paraphrase redit mal, alourdit inutilement son modĂšle4 » ; mais une chose est de dire que la paraphrase n’est pas souhaitable (parce qu’elle dĂ©grade le sens) et une autre de dire qu’elle n’est pas possible (parce qu’elle ne saurait pas quoi dĂ©grader). Et il y a lĂ , me semble-t-il, une singularitĂ© de la poĂ©sie contemporaine qui l’éloigne infiniment (par sa nature, ou plutĂŽt par son effort) de celle de La Fontaine. Et cette singularitĂ© n’est pas contingente ; elle me semble liĂ©e Ă  l’existence, dans le poĂšme, de procĂ©dures expressĂ©ment anti-paraphrastiques, c’est-Ă -dire des procĂ©dures de dĂ©-synthĂšse du sens, tels que la dĂ©nĂ©gation, l’asyndĂšte des fragments,l’effet de chiffrage oul’entremĂȘlement des plans hĂ©tĂ©rogĂšnes.

Quelques procédures

37Qu’est-ce que le sens d’un texte ? Ce qui peut se paraphraser de lui (la paraphrase le mutile, mais c’est lui qu’elle mutile : il reste son objet), c’est-Ă -dire une IdĂ©e oĂč se synthĂ©tisent les diffĂ©rents schĂšmes formels d’un texte, schĂšmes formels portant son contenu comme leur contenu. Le sens est la synthĂšse du divers textuel en une idĂ©e. Les quatre procĂ©dures nommĂ©es plus haut (il s’agit de procĂ©dures sans doute parmi bien d’autres) ont en commun non seulement de ne pas se prĂȘter Ă  cette synthĂšse, mais d’y offrir une rĂ©sistance et mĂȘme de l’empĂȘcher activement. Ce n’est pas que le poĂšme offre mal son sens ; ni mĂȘme qu’il ne l’offre pas ; le poĂšme dĂ©fait son sens (son sens, tel qu’il est par ailleurs portĂ© par ses schĂšmes formels, syntaxique, sĂ©mantique, narratif, etc.).

38Par « dĂ©nĂ©gation », je veux dire la non-souscription au principe de non-contradiction, que cela soit au niveau du poĂšme, du vers ou du mot. Les textes semblent se contredire, les vers (dans un devenir-aphorisme qui hante le poĂšme depuis Char) disent ce qu’ils ne disent pas ou contestent ce qu’ils affirment ; et mĂȘme (dans leur devenir-nĂ©ologisme) sont comme des implosions sĂ©miotiques (le nĂ©ologisme s’obtenant par adjonction Ă  un mot dont la signification est claire d’une excroissance qui l’ouvre et la fait bĂ©er). L’« asyndĂšte des fragments » correspond Ă  ce que Pound appelle la « mĂ©thode idĂ©ogrammatique » et qui consiste Ă  placer les uns Ă  la suite des autres des fragments de formes, de contenus, voire d’origines ou mĂȘme de langues, diffĂ©rentes – sans les articuler par aucun lien. Les Cantos comme The Waste Land reposent sur ce procĂ©dĂ©.

39Par « effet de chiffrage », j’entends une maniĂšre de donner au lecteur l’impression qu’il existe une clĂ©, un code ou un chiffre, alors mĂȘme qu’il n’en existe (peut-ĂȘtre) pas, ou que la connaissance du chiffre (s’il existe) n’aurait guĂšre d’effet sur la synthĂšse globale des schĂšmes. Le Coup de dĂ©s chiffre moins le 7, comme l’annonce Meillassoux dans Le Chiffre et la sirĂšne, qu’il ne donne l’impression de chiffrer quelque chose, en mĂȘme temps qu’il diffĂšre perpĂ©tuellement la rĂ©vĂ©lation du chiffre. En ce sens, il faut retourner les prĂ©tentions de la mĂ©thode idĂ©ogrammatique de Pound. Celle-ci relĂšve moins du schĂšme synthĂ©tiseur de significations, comme il le prĂ©tend, que de la procĂ©dure de chiffrage : les noms propres non expliquĂ©s, les allusions non dĂ©veloppĂ©es, les caractĂšres chinois non traduits ne se prĂȘtent de toute façon guĂšre Ă  la synthĂšse, et il est beaucoup plus rationnel, en un sens, de supposer qu’ils sont lĂ  pour produire l’effet qu’ils produisent (ils rendent le tout illisible en mĂȘme temps qu’ils suggĂšrent l’existence d’un code – d’un chiffre – dont ils reportent ou diffĂšrent la rĂ©vĂ©lation) plutĂŽt que pour faire l’effet qu’ils ne font jamais (et ce mĂȘme si le poĂšte prĂ©tend qu’ils les font). Il en va ainsi Ă©galement avec l’usage de l’intertextualitĂ©, notamment, paradoxalement, lorsque les rĂ©fĂ©rences sont exhibĂ©es. Car cette exhibition concourt Ă  l’effet de chiffrage plutĂŽt qu’elle n’aide la lecture : c’est exemplairement le cas chez un T.S. Eliot dans The Waste Land, qui souligne par des notes autographes l’origine de passages auxquels on ne s’intĂ©resse dĂšs lors plus pour un sens autrement synthĂ©tisable, mais pour leurs appartenances multiples Ă  des textes disant des choses contradictoires. Le rĂŽle rhĂ©torique de l’exhibition de la rĂ©fĂ©rence n’est alors plus de faciliter la synthĂšse ; elle Ă©cartĂšle le texte et en Ă©clate les lignes de sens entre des auteurs multiples, contradictoires, inassimilables.

40L’« entremĂȘlement des plans hĂ©tĂ©rogĂšnes », enfin, rend indistinct le propre du figurĂ©, le descriptif de l’allĂ©gorique, les moyens des fins. On pourrait en trouver un exemple frappant dans ces vers de Beck :

Et maintenant, la PanthÚre Plusieurs :
son parfum lointain, pompable,
attrape et ne se laisse pas capter
dans le principe5.

41Les trois premiers vers prĂ©sentent une scĂšne de cirque (« Et maintenant, la PanthĂšre  »), puis de chasse, d’abord marginalement entortillĂ©e par un adverbe que l’antonomase transforme en prĂ©nom, « Plusieurs » (v. 1), puis par un adjectif, incongru non seulement parce qu’il est un nĂ©ologisme (« pompable », v. 2) mais aussi dans le rapport sĂ©mantique Ă  ce qu’il qualifie (pompe-t-on un parfum ?). Jusque-lĂ , chaque vers semble Ă©voluer sur un plan de sens Ă  peu prĂšs homogĂšne. C’est Ă©galement le cas du troisiĂšme vers, qui apparaĂźt comme (seulement) paradoxal : l’animal n’est pas attrapĂ©, il attrape. Plus compliqué : quelque chose en lui attrape. Or, c’est son parfum : prĂ©cisĂ©ment le genre de chose qui ne s’attrape pas (paradoxe qui relĂšve de la procĂ©dure dont j’ai esquissĂ© la description sous le terme de « dĂ©nĂ©gation »). Deux fois le retournement des connotations attendues : le passif est actif ; l’insaisissable est saisi ; l’insaisissable du passif saisit. Mais nous restons, encore une fois, sur un plan homogĂšne.

42Tout dĂ©gringole dans la queue de la phrase, le quatriĂšme vers imposant un plan de sens clairement mĂ©taphysique (avec le mot « principe »). Or, cette queue de la phrase ne sert pas Ă  rĂ©trospectivement surdĂ©terminer le reste des aventures de la panthĂšre, n’aide pas Ă  paraphraser sans reste les vers prĂ©cĂ©dents : mĂȘme si l’on a envie de le faire, c’est-Ă -dire de ramener un plan de sens Ă  l’autre (imaginons que quelque chose comme « le sens de l’art Ă©chappe aux tentations de fondations philosophiques » serait une paraphrase satisfaisante de cette panthĂšre qui ne se laisse pas capter dans le principe), il y a encore trop de restes, correspondant Ă  des Ă©lĂ©ments capitaux : quel serait l’équivalent du parfum, dans ce dĂ©chiffrage ? Il reste lĂ , une chose, au milieu du vers. LĂ©gĂšre, Ă  peine matĂ©rielle, mais tout de mĂȘme. DĂ©cidemment le sens de l’art Ă©chappe aux tentations de fondations philosophiques, semble dire elle aussi l’existence de ce reste. Le performer. Si c’est le cas, on se retrouve face Ă  une construction redoutable : le poĂšme, par une sorte de fable, signifie et performe que la poĂ©sie est irrĂ©ductible Ă  sa signification. C’est lĂ  une sous-espĂšce du paradoxe du menteur : si c’est le cas, les vers qui le disent sont irrĂ©ductibles – et Ă©chappent, par le fait – Ă  cette signification que je leur prĂȘte, du fait mĂȘme qu’ils l’exemplifient. Dans cette hypothĂšse, l’impossibilitĂ© de la paraphrase repose moins sur la coexistence de deux plans de sens que sur la performativitĂ© d’une phrase qui pointe en mĂȘme temps vers l’allĂ©gorie et la matĂ©rialitĂ© brute.

Ce qui reste

43À suivre cette hypothĂšse, la premiĂšre fonction de l’illisibilitĂ© serait de problĂ©matiser l’acte, et mĂȘme l’idĂ©e d’une synthĂšse du sens. L’effort rhĂ©torique du poĂšme serait en quelque sorte de libĂ©rer les Ă©lĂ©ments matĂ©riels du poĂšme des liens que les schĂšmes sĂ©miotiques leur imposent, c’est-Ă -dire de faire Ă©merger Ă  la surface du texte autre chose que du sens – et de faire faire au lecteur l’expĂ©rience de cette autre chose, de ce reste. La difficultĂ© du poĂšme contemporain serait liĂ©e Ă  des procĂ©dures rhĂ©toriques prĂ©cises qui produisent un perpĂ©tuel retour du reste. Non seulement rĂ©sistance de la matiĂšre, mais mĂȘme production du reste par l’acte locutoire. IdĂ©e qui serait pure tautologie (puisqu’on Ă©tait partis de l’idĂ©e d’une difficultĂ©, voire d’une illisibilitĂ©, c’est-Ă -dire d’un reste) si elle n’était qu’une rĂ©ponse de fait, et correspondrait Ă  un simple « je ne comprends pas ». Mais il s’agit d’une rĂ©ponse de droit, dĂšs lors que l’on a ramenĂ© cette production Ă  l’effort du texte mĂȘme tel qu’il se repĂšre dans des procĂ©dures prĂ©cises.

44Ce reste, si c’est un reste, nous aurons bien du mal Ă  en parler – puisqu’il est le dehors ou l’inassimilable du sens, ou, si l’on prĂ©fĂšre, un devenir-signifiant qui ne s’arrĂȘte jamais dans la forme d’une signification. Il « ressemble » (mais il n’a pas de forme, il ne ressemble donc Ă  rien) Ă  une sorte de khĂŽra linguistique. Dans le TimĂ©e, Platon distingue en effet d’une part les formes pures, intelligibles, d’autre part les choses sensibles faites sur le modĂšle des premiĂšres, et enfin la khĂŽra, un « matĂ©riau » (52a)

[
] qui n’admet pas la destruction, qui fournit un emplacement Ă  tout ce qui naĂźt, une rĂ©alitĂ© qu’on ne peut saisir qu’au terme d’un raisonnement bĂątard qui ne s’appuie pas sur la sensation ; c’est Ă  peine si on peut y croire. (52b)

45De mĂȘme aurons-nous du mal Ă  parler de ce reste qui sans doute n’existe qu’en se montrant dans le refus de toute assimilation et paraphrase. Or, de ce « milieu spatial » (52d), oĂč les formes s’incarnent en choses sensibles, voilĂ  ce que dit Platon :

Alors, la nourrice du devenir, qui Ă©tait mouillĂ©e, qui Ă©tait embrasĂ©e et qui recevait les formes aussi bien celle de la terre que celle de l’air, qui Ă©tait soumise Ă  toutes les affections que ces Ă©lĂ©ments amĂšnent avec eux, la nourrice du devenir, qui offrait Ă  la vue une apparence indĂ©finiment diversifiĂ©e, ne se trouvait en Ă©quilibre sous aucun rapport Ă©tant donnĂ© qu’elle Ă©tait remplie de propriĂ©tĂ©s qui n’étaient ni semblables ni Ă©quilibrĂ©es, et que, soumise de partout Ă  un balancement irrĂ©gulier, elle se trouvait elle-mĂȘme secouĂ©e par les Ă©lĂ©ments, que secouait Ă  son tour la nourrice du devenir, en leur transmettant le mouvement qui l’animait. (52d-e, trad. Luc Brisson)

46Si l’on suit cette analogie, le poĂšme aurait pour tĂąche de redonner Ă  voir le reste, la khĂŽra, la nourrice du devenir (linguistique) oĂč passent sans cesse les unes dans les autres les formes (les significations). Il les prĂ©sente dans l’état intermĂ©diaire du vers, Ă  demi formĂ©es seulement – c’est-Ă -dire dans l’état, oĂč, d’aprĂšs Platon, elles se mettent Ă  sentir (ce qui est une modalitĂ© tout de mĂȘme trĂšs particuliĂšre de la signification !) :

[
] toute odeur est quelque chose d’à demi formĂ© seulement [
]. Les odeurs naissent lorsque les corps sont en train de se liquĂ©fier, de se dĂ©composer, de se dissoudre, ou de s’évaporer. (66e)

47Autrement dit : l’odeur est ce que dĂ©gagent les corps en Ă©tat infra-signifiant, lorsque passant d’une forme Ă  l’autre ils rĂ©sistent Ă  l’assimilation dans la forme. Le poĂšme en prĂ©sentant le reste n’est plus un discours, mais un parfum.


***

48Alors que Baetens condamnait l’hermĂ©tisme de la poĂ©sie grammaticale au nom d’une poĂ©sie qui, vĂ©ritablement minimaliste, ne rejetĂąt pas le langage commun, les autres et le monde, Beck, lui, prenait acte de l’hermĂ©tisme du poĂšme. Mais il faisait de l’illisibilitĂ© un moment Ă  dĂ©passer, ou qu’on puisse dĂ©passer en droit – alors mĂȘme qu’elle est peut-ĂȘtre ce qui est le plus prĂ©cisĂ©ment produit par les procĂ©dures rhĂ©toriques du poĂšme. Moins que celle du sens, l’enjeu d’une rĂ©ception du poĂšme contemporain serait alors de faire faire au lecteur l’expĂ©rience de cette autre chose, de ce reste, qui Ă©chappe Ă  la synthĂšse.

49Le premier effet d’une telle exhibition du reste est sans doute une sorte de libĂ©ration de la musique. Mais celle-ci, en elle-mĂȘme, n’explique pas l’impopularitĂ© du poĂšme.

50Le second effet est de pousser le lecteur Ă  une activitĂ© qu’il n’a pas quand il parcourt (par exemple) un roman : face au poĂšme il doit lire, s’arrĂȘter, mĂ©diter, relire, interprĂ©ter, ruminer, lire d’autres textes, raisonner, thĂ©oriser
 Tout un ensemble d’actions hĂ©tĂ©rogĂšnes qui font de la lecture un jeu de pratiques (comme on dirait un jeu de clĂ©s) dont aucune ne convient finalement pour ouvrir la porte du sens et dire en quoi il consiste – tenter une paraphrase. Il me semble que c’est dans ce balancement que se jouent les enjeux rĂ©els de la rhĂ©torique du poĂšme : lorsque les pratiques hĂ©tĂ©rogĂšnes qu’a sollicitĂ©es le texte illisible laissent enfin bĂ©er l’inassimilable.

51C’est ici que l’on peut reconsidĂ©rer la stimulante explication de l’antipathie proposĂ©e par Beck, mais pour la dĂ©placer un peu. On s’en souvient, il faisait de l’antipathie le corollaire du ressentiment face Ă  la mise en forme par le poĂšte de la souffrance, mise en forme conçue comme un don du sens. À suivre mon hypothĂšse, selon laquelle le poĂšme a prĂ©cisĂ©ment pour objectif de donner le contraire du sens, l’antipathie pourrait s’interprĂ©ter comme un rejet face Ă  l’exhibition des restes de la souffrance, de ce qui dans elle est matiĂšre inassimilable. Tout le monde souffre, certes. Mais loin d’ĂȘtre celui qui donne un sens Ă  sa souffrance, le poĂšte n’est-il pas celui qui, justement, a refusĂ© tous les discours du sens – qui pullulent pour recouvrir la souffrance de ce qu’elle a d’inassimilable, d’inarraisonnable – son odeur, pour le dire avec Platon ? Il demande certes Ă  son lecteur de la patience et du travail. Il lui demande de jouer avec les jeux de langage. Mais c’est pour lui montrer ce qui se passe et ce qui vit entre ces jeux, le reste tragique du sens qui ne se synthĂ©tise pas, l’horrible et fascinante odeur – de la matiĂšre.

52Ce sont ces trois dimensions – esthĂ©tique, ludique et disons, sublime – qui me semblent les effets rĂ©ellement recherchĂ©s, l’enjeu vĂ©ritable de la rhĂ©torique de l’illisibilitĂ© qui structure la poĂ©sie contemporaine : la libĂ©ration de la musique, la constitution d’un jeu de pratiques et la contemplation du reste.