
La poésie est-elle nécessairement illisible ?
1La poĂ©sie nâest pas le genre le plus populaire de la littĂ©rature contemporaine. Elle nâest pas, du reste, seulement boudĂ©e par un « public » sceptique face Ă des expĂ©rimentations dont il ne comprend pas les enjeux, et perdant patience face Ă des textes dont la signification semble ne pas finir de se refuser Ă lui ; les Ă©tudes littĂ©raires elles-mĂȘmes semblent la dĂ©daigner au profit du roman. Pourtant, Ă bien y regarder, ce ne sont pas les Ćuvres de qualitĂ© qui manquent. Il est vrai que leur lecture est ardue, quâelles ne se donnent quâau prix dâun trĂšs long effort (lorsquâelles se donnent), effort qui peut paraĂźtre dâautant plus dĂ©courageant quâil est souvent difficile de dĂ©crire avec prĂ©cision ce quâon en a retirĂ© en termes de sens. Face Ă un Ă©tat de fait aussi contraire aux lois Ă©lĂ©mentaires de la rationalitĂ© Ă©conomique, nombreux sont ceux parmi les lecteurs et les critiques quâun rapide calcul des coĂ»ts et des avantages conduit vers des genres moins hostiles.
2On peut, sans doute, dĂ©plorer cette impopularitĂ© de la poĂ©sie, la regretter ou la justifier en appelant au « peuple qui manque » ; mais dâabord, sans doute, il faut lâexpliquer. Non en lâattribuant Ă des contingences sociologiques ou historiques, mais en la rapportant Ă la difficultĂ© rĂ©elle que pose le poĂšme contemporain Ă la lecture. Pour ce faire, on doit, au moins dans un premier temps, considĂ©rer la possibilitĂ© que cette obscuritĂ© soit programmĂ©e par le genre, et que le grand public soit Ă dessein Ă©cartĂ© de sa rĂ©ception. Comme lâĂ©crit Jean-Claude Pinson, la poĂ©sie moderne « semble vouloir tenir Ă distance le profane1. » Une telle thĂšse, en elle-mĂȘme, nâest pas un point dâarrivĂ©e ; câest mĂȘme, dâune certaine façon, un point de dĂ©part, dans la mesure oĂč il semble Ă©vident que le poĂšme contemporain est, dâemblĂ©e, dâabord, inassimilable avec les pratiques courantes de la lecture : « illisible ». Il faut donc aller plus loin que ce qui nâest finalement quâun constat, et se demander : pourquoi le texte poĂ©tique programme-t-il lâimpossibilitĂ© de sa rĂ©ception ?
3Un principe de charitĂ© (stipulant quâon ne peut a priori attribuer notre incomprĂ©hension dâun comportement Ă son hypothĂ©tique irrationalitĂ©) demande ici de ne rĂ©pondre Ă cette question ni avec le ressentiment du profane Ă©cartĂ© par le texte, ni avec la compassion rĂ©voltĂ©e du sociologue (selon qui lâeffort de la poĂ©sie sâĂ©puiserait dans la distinction sociale quâelle opĂšre), mais, bien plutĂŽt, de se demander quâelle est la rationalitĂ© Ă lâĆuvre. Une telle question, qui relĂšve de la rhĂ©torique (entendue comme lâĂ©tude de la maniĂšre dont un texte programme ses effets), peut se reformuler ainsi : que cherche, par le moyen dâune telle obscuritĂ© disqualifiante, Ă faire le texte ? Pourquoi se programme-t-il une rĂ©ception impossible ? Pour nous guider dans lâĂ©laboration dâune rĂ©ponse Ă cette question, nous avons la chance de disposer de deux ouvrages thĂ©oriques rĂ©cemment publiĂ©s. Tous deux Ă©crits par des poĂštes, ils annoncent, dĂšs leur titre, un engagement programmatique : dans Pour en finir avec la poĂ©sie dite minimaliste, Jan Baetens met en Ă©vidence la maniĂšre dont huit auteurs de la nouvelle gĂ©nĂ©ration (ayant commencĂ© Ă publier dans les annĂ©es 1990 ou 2000) renouvellent la comprĂ©hension du fonctionnement du poĂšme et de ses effets â en sâĂ©cartant notamment de lâhermĂ©tisme, jugĂ© infĂ©cond, dâune certaine poĂ©sie grammaticale. Dans Contre un Boileau, Philippe Beck, lâun des auteurs dâailleurs Ă©tudiĂ©s par Baetens, propose « un art poĂ©tique » (câest le sous-titre) qui, entre autres choses dans un ensemble trĂšs riche, thĂ©matise certains tenants et aboutissants de la rhĂ©torique du poĂšme â et nous invite Ă en problĂ©matiser dâautres.
Minimalisme & minimalisme
4Avant de consacrer Ă chacun des huit poĂštes une Ă©tude propre, Baetens ouvre son livre par un article consacrĂ© Ă la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente des poĂštes « dits » minimalistes. En regard de cette dĂ©construction augurale, chacun des articles qui suivent apparaĂźt comme un plaidoyer pour la poĂ©sie nouvelle â une poĂ©sie « authentiquement » minimaliste, qui aurait vĂ©ritablement un pouvoir sur autrui et sur le monde, et enfin dĂ©barrassĂ©e de son hermĂ©tisme stĂ©rile et hautain.
Le minimalisme rhétorique
5Lâarticle qui ouvre le livre de Baetens est nettement offensif. Il sâagit pour lui de dĂ©construire les prĂ©tentions de la poĂ©sie grammaticale de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente. Une poĂ©sie dâaprĂšs lui snob, obscure, illisible, qui sâattribue indĂ»ment le titre de « minimalisme ». La remise en cause de cette prĂ©tention donne lieu Ă une discussion sur la rhĂ©torique du poĂšme, entendue comme lâart dâen maximiser les effets. En fait, lâĂ©tude de Baetens concerne deux fois la rhĂ©torique : une premiĂšre fois au sens oĂč il sâagit de sonder la validitĂ© des signes extĂ©rieurs quâaffiche fiĂšrement le poĂšme « dit minimaliste », une seconde fois dans la mesure oĂč il sâagit de rĂ©flĂ©chir Ă la production dâeffets par un poĂšme qui le fĂ»t vĂ©ritablement. Pour le dire autrement, le minimalisme est Ă la fois le nom dâun certain fonctionnement rhĂ©torique du poĂšme (ce quâil fait, lâeffet quâil a), et celui dâune rhĂ©torique du fonctionnement (ce quâil veut faire croire quâil fait, lâeffet quâil veut donner). En ce sens, dâaprĂšs Baetens, si le poĂšme minimaliste essaie de faire des effets, le poĂšme « dit » minimaliste essaie de faire minimaliste. On le comprend, lâauteur ne sâen prend donc pas au minimalisme comme fonctionnement rhĂ©torique, mais seulement comme rhĂ©torique du fonctionnement : car « en soi, une maniĂšre dâĂ©crire sobre, sans graisse, fonctionnelle, directe et une poĂ©sie type less is more ont des mĂ©rites incontestables » (p. 7).
6Afin de montrer comment la poĂ©sie qui se prĂ©tend pourtant telle, « nâest ni vraiment intĂ©ressante, ni vraiment minimaliste » (p. 8â9), il en revient au concept de minimalisme tel quâil est transversal Ă tous les arts : il sâagit dâ« une tentative de rĂ©duction systĂ©matique dâune pratique [âŠ] Ă ses composantes ultimes et essentielles » (p. 9). En poĂ©sie, il semble que ce courant soit reprĂ©sentĂ© par AnneâMarie Albiach, Jean Daive ou Claude RoyetâJournoud :
Prolongeant la mise en cause radicale de la littĂ©rature des annĂ©es 60 et surtout 70, la poĂ©sie minimaliste constitue lâacmĂ© dâune Ă©volution vers toujours plus de puretĂ© et toujours plus dâessence. Avec elle, il sâagit de rapprocher lâart dâĂ©crire de ce qui lui est irrĂ©ductiblement spĂ©cifique et de le dĂ©pouiller de tout corps Ă©tranger. (p. 10)
7Lisant par exemple une page dâA.âM. Albiach, il Ă©crit :
Quâest-ce quâon y observe ? Essentiellement deux phĂ©nomĂšnes. Dâabord la tension entre mot et syntaxe, qui privilĂ©gie le vocable au dĂ©triment de la phrase. Ensuite, Ă travers le recours gĂ©nĂ©ral aux blancs, lâoccupation spatiale de la page, transformĂ©e en un espace-Ă -voir. (p. 16)
8Or cette double opĂ©ration, quâil repĂšre aussi chez J. Daive et Cl. RoyetâJournoud, nâest en rĂ©alitĂ© pas, dâaprĂšs Baetens, minimaliste :
[âŠ] les techniques dâĂ©criture qui se trouvent mobilisĂ©es contredisent Ă bien des Ă©gards lâidĂ©e de rĂ©duction autorĂ©fĂ©rentielle. En effet, tant la suppression de la syntaxe que le remplacement de la ligne par la page ne sont pas des facteurs de minimalisation, mais au contraire de maximalisation, notamment du sens. (p. 17)
9Le mot Ă©tant moins dĂ©terminĂ© que la phrase, la prise en compte du support augmentant lâindĂ©cision, la signification du texte devient en effet encore plus indĂ©cidable et ambivalente.
10Câest la raison pour laquelle une telle poĂ©tique, dâaprĂšs Baetens, nâest pas minimaliste, malgrĂ© sa prĂ©tention Ă lâĂȘtre. Ă le suivre, pour arriver Ă un vĂ©ritable minimalisme, il faut revenir sur deux prĂ©jugĂ©s : quâon pourrait rĂ©duire le langage Ă quelques traits essentiels, dâune part, et quâun surcroĂźt de sens est prĂ©fĂ©rable Ă lâunivocitĂ©, dâautre part. Tout au contraire, une poĂ©sie authentiquement minimaliste, câest-Ă -dire souscrivant rĂ©ellement au principe du less is more devrait revenir du mot Ă la phrase, et de la phrase au langage courant â et de lĂ , Ă autrui, au monde. LâopacitĂ© disqualifiante ne sera-t-elle plus, alors, quâun mauvais souvenir ?
La rhétorique minimaliste
11Parmi les huit articles consacrĂ©s, dans son essai, aux poĂ©sies actuelles, plusieurs prĂ©sentent des Ćuvres relevant dâaprĂšs Baetens dâun minimalisme vĂ©ritable, entendu comme une poĂ©sie qui, ne tournant pas le dos au langage commun, parviendrait Ă rejoindre autrui et le monde. Les Ă©lĂ©ments de ce minimalisme vĂ©ritable sont les suivants : retour Ă la narration, travail sur les formes du commun, absence dâironie. Comme chez Pierre Alferi (dont câest dâailleurs un roman, Le CinĂ©ma des familles, qui fait lâobjet du premier article), Baetens considĂšre en effet le travail poĂ©tique sur la narration comme lâune des clĂ©s de lâintĂ©rĂȘt suscitĂ© par les poĂštes quâil Ă©tudie. Câest en effet un point commun des Ćuvres de FrĂ©dĂ©ric Boyer, Philippe Beck ou StĂ©phane Bouquet, dont il Ă©crit que « pour brefs que soient ces textes, leur dimension narrative est toujours constitutive » (p. 100). LâefficacitĂ© de la narration tient sans doute au fait quâil sâagisse lĂ dâun schĂšme commun dâintelligibilitĂ©. Car dâaprĂšs Baetens (qui a dâailleurs Ă©crit en 2009 un plaidoyer Pour une poĂ©sie du dimanche) les poĂštes quâil Ă©tudie sont notamment remarquables pour leur travail Ă partir et sur les formes du commun, signe dâune poĂ©sie qui « refuse de se dĂ©tacher du langage de tous les jours » (p. 104). Ainsi, au contraire de la rhĂ©torique prĂ©tentieuse des poĂštes « dits minimalistes », simplicitĂ© sĂ©mantique et puissance ne sâexcluent pas, au contraire. Il Ă©crit ainsi :
La diffĂ©rence de StĂ©phane Bouquet ne tient ni Ă une politique de la surenchĂšre, ni Ă une stratĂ©gie de la singularisation crispĂ©e ou du bousculement Ă tout prix. Sa poĂ©sie est calme, tranquille, discrĂšte, et pour cela mĂȘme souveraine. (p. 88)
12Il ne sâagit pas, bien sĂ»r, de reprendre telle quelle la langue commune : lâune des procĂ©dures les plus Ă©tudiĂ©es par lâauteur est celle du dĂ©tournement. Ainsi, de mĂȘme quâil remarque, chez Bouquet, un « dĂ©tournement joueur de lâart poĂ©tique » (p. 93), il Ă©tudie lâintĂ©rĂȘt de la novellisation (objet dont Baetens est par ailleurs thĂ©oricien, mais aussi praticien), chez Beck, dâun film de Rossellini. Et aprĂšs avoir remarquĂ© dâautres procĂ©dures de dĂ©tournement chez Alferi ou Boyer, il pointe dans lâĆuvre de Vincent TholomĂ© la puissance dâun discours Ă la fois second et banal :
Des voix anonymes disant un quotidien qui se confond souvent avec les aventures dâun corps [âŠ]. Les corps anonymes qui parlent reprennent [âŠ] le discours dâautrui, souvent le discours de la publicitĂ©, pour faire advenir dans les dĂ©formations de la parole le malaise, lâangoisse, lâaliĂ©nation. (p. 67-68)
13Pour autant, une telle poĂ©tique ne se met jamais dâaprĂšs Baetens au service de cette rhĂ©torique postmoderne qui cherche Ă la fois Ă moquer la parole commune et Ă dĂ©rĂ©aliser le monde commun, parce quâelle ignore lâironie, « voie royale du fort et de son mĂ©pris de la parole dâautrui. » (p. 51) Câest le cas chez Boyer, chez Beck et chez tous ces auteurs qui nâemploient jamais, dâaprĂšs Baetens, le dĂ©tournement ou la citation comme une arme de destruction. Leurs Ćuvres peuvent mĂȘme participer dâune perspective tout simplement classique, lorsque le fait de sâadosser Ă une culture sert moins Ă la problĂ©matiser quâĂ sâaugmenter de sa puissance et de sa gravité :
Ce qui sâĂ©carte, câest clairement lâironie typiquement postmoderne. Le registre de Philippe Beck est grave, souvent tragique, et ce tropisme le situe carrĂ©ment aux antipodes dâune certaine culture contemporaine et anti-classique. (p. 124)
Effets maximaux
14On lâa vu, Baetens fait du minimalisme une rhĂ©torique du less is more : le maximum dâeffets, pour le minimum de moyens. La description des moyens â narration, travail non ironique sur les formes du commun â doit donc se poursuivre dans celle des effets. En lâoccurrence, une crĂ©ation du sens (nĂ©e, notamment, du dĂ©tournement) qui ne se coupe pas dâautrui ou du monde.
15Câest notamment, parmi les Ćuvres Ă©tudiĂ©es, le cas de celle de S. Bouquet. En intitulant son article « StĂ©phane Bouquet ou la dĂ©mocratie poĂ©tique », Jan Baetens attribue mĂȘme une dimension proprement politique, et peut-ĂȘtre mĂȘme populaire, Ă cette Ćuvre poĂ©tique dont les titres (Nos AmĂ©riques, Un monde existe, Le Mot frĂšre, Un peupleâŠ) suffiraient Ă plaider pour un vĂ©ritable partage du sens, irrĂ©ductible Ă lâintransitive rĂ©flexivitĂ© de la poĂ©sie pure ou de ses avatars prĂ©tendument minimalistes. Ce nâest bien sĂ»r pas seulement le cas des titres, mais aussi des poĂšmes de S. Bouquet eux-mĂȘmes, qui intĂšgrent â comme une maniĂšre de ne pas couper le texte du monde qui lâa fait naĂźtre â la description de leurs circonstances de fabrication :
De mĂȘme que les poĂšmes donnent surtout les circonstances passĂ©es de leur Ă©criture, de mĂȘme ils sâĂ©crivent aussi pour ĂȘtre branchĂ©s sur dâautres circonstances, elles futures : StĂ©phane Bouquet Ă©crit « pour », câest-Ă -dire pour crĂ©er des liens, pour se faire lire, pour faire circuler ses textes auprĂšs de ses amis, pour Ă©chapper Ă lui-mĂȘme. (p. 95-96)
16Or, « écrire pour », câest bien lâabsolu contraire dâune poĂ©sie intransitive crispĂ©e sur son interrogation du langage : câest faire du poĂšme, dâabord, un exercice de fidĂ©litĂ© par lâintermĂ©diaire duquel passe du sens, se nouent des ĂȘtres, change le monde : « La poĂ©sie de StĂ©phane Bouquet est performative, elle ne se contente pas de dire quelque chose du monde, mais Ă©tablit des liens Ă lâintĂ©rieur du monde et entre les hommes » (p. 106). Ă ce titre, on peut sans doute dire, au contraire de la circonspection dans laquelle plonge la scrutation insatisfaite dâune signification Ă jamais dĂ©robĂ©e par le blanc de la page sur laquelle se dissĂ©minent les Ă©clats de la poĂ©sie « dite » minimaliste, que la parole « performative » de S. Bouquet est remarquable par les effets quâelle produit. De mĂȘme que celle de Ph. Beck, caractĂ©risĂ©e par son « ouverture sur le hors-texte » (p. 89) :
Comme celle de StĂ©phane Bouquet, mais dans un tout autre registre, lâĆuvre de Philippe Beck est intentionnelle, câest-Ă -dire la plus tournĂ©e vers le monde et la plus tournĂ©e vers autrui. (p. 112)
17Mais si la poĂ©sie utilise les formes du commun pour retrouver le monde et les hommes, quâest-ce qui la diffĂ©rencie des autres formes de discours ? LâexpĂ©rience du lecteur, face au poĂšme, nâest-elle pas au contraire, mĂȘme pour ces auteurs apparemment moins hermĂ©tiques, dâabord celle dâune sorte de perplexité ? Si lâon en reste au dernier auteur citĂ©, Ph. Beck, il est en effet difficile de ne pas prendre en compte que sa lecture est ardue et que la rencontre de son Ćuvre dĂ©contenance, au moins dans un premier temps â comme le soulignent les participants du colloque de Cerisy qui lui a Ă©tĂ© rĂ©cemment consacrĂ©2. Dans son dernier livre, Contre un Boileau, un art poĂ©tique, il nous donne justement lâoccasion de penser ce quâil appelle le « jansĂ©nisme expĂ©rimental ».
Rhétorique du « jansénisme expérimental »
18Il ne saurait sâagir, ici, de rendre compte de toute la profusion dâune rĂ©flexion qui sâest Ă©laborĂ©e avec et autour dâune pratique poĂ©tique sâĂ©talant sur plus de vingt ans, elle-mĂȘme profuse et rĂ©flexive. Et ce dâautant quâelle se donne Ă lire dans des formulations souvent singuliĂšrement imagĂ©es, et dans un ensemble qui donne parfois lâimpression dâĂȘtre fermĂ© sur lui-mĂȘme (dans les deux sens de « systĂ©matique » et de « se refusant Ă lâintellection du lecteur »). Avec toute la prudence quâimpose la lecture dâun texte remarquable mais peu maniable, Ă©crit dans un style ardu, Ă la fois conceptuel et mĂ©taphorique, et dont chaque phrase semble Ă la fois complĂštement calculĂ©e et imparaphrasable, on se contentera de mettre en Ă©vidence quelques linĂ©aments de la poĂ©tique que revendique Beck, et dâessayer de comprendre leurs rapports avec la rhĂ©torique de lâopacitĂ© (dont on se demande ici, je le rappelle, dans quelle mesure on peut la considĂ©rer comme un fait de genre).
Contre un Boileau, pour un autre
19Il y a, annonce Beck, deux Boileau (p. 18) : le plus connu, qui a Ă©tĂ© plĂ©biscitĂ© par lâinstitution scolaire et qui est prĂ©cisĂ©ment la cible du titre du livre, est le doctrinaire du « Ce qui se conçoit bien sâĂ©nonce clairement », câest-Ă -dire de la prĂ©existence (et de la prĂ©sĂ©ance) du contenu sur une forme qui ne serait quâornement. Câest contre cette « illusion transcendantale » (p. 25) selon laquelle lâĂ©criture devrait (ou mĂȘme pourrait) ĂȘtre « le transfert de lâintĂ©rioritĂ© prosaĂŻque indĂ©terminĂ©e (maĂźtresse de la conception) Ă lâextĂ©rioritĂ© poĂ©tique dĂ©terminĂ©e (Ă la force affirmative dâune forme) » (p. 25) que Beck dĂ©veloppe les diffĂ©rents aspects de son art poĂ©tique. Cette dĂ©nonciation dâun Boileau vaut plaidoyer pour un autre Boileau, cachĂ© « sous le doctrinaire » (p. 19) et qui est un « poĂšte de ââla poĂ©sie de la poĂ©sieââ » (p. 19), et plus encore, pour un La Fontaine : « Contre un Boileau est un Pour La Fontaine aussi. » (p. 127, note 1). Il y a, pour Beck, toute une gĂ©nĂ©alogie qui part de ce Boileau occulté : « Un Boileau (le vivace) entraĂźne La Fontaine et Verlaine jusquâĂ un MallarmĂ© et ensuite » (p. 127). De mĂȘme que la dĂ©nonciation du soi-disant minimalisme valait apologie du minimalisme vĂ©ritable chez Baetens, la critique dâun Boileau doctrinaire est en mĂȘme temps lâapologie dâune tradition qui, loin de faire du poĂšme le lieu de lâexpression ornementale dâun contenu qui se donnerait tout aussi bien en prose, conçoit le poĂšme comme un « citron formel » :
Contre le Boileau scolaire, intellectualisant, qui appose le verbe mental aux signes physiques, la thĂ©orie du citron formel de Mandelstam inverse les termes attendus : « La forme est sĂ©crĂ©tĂ©e lorsquâon presse le contenu-idĂ©e, qui lui sert en quelque sorte, de vĂȘtement. Telle est prĂ©cisĂ©ment la conception de Dante [âŠ]. » [âŠ] Le sens nâest pas une signification antĂ©rieure qui vient remplir une forme fixe immuable, un contenant prĂ©parĂ©. Il est ce qui façonne ou « presse », exerce une pression sur une forme rentrĂ©e, en puissance, afin de sâarticuler. (p. 133)
20Ce refus de la distinction du contenu (sens pouvant idĂ©alement sâexprimer en prose) et du contenant (forme immuable prĂȘte Ă recevoir nâimporte quel contenu) conduit Beck Ă problĂ©matiser le partage, le face-Ă -face, entre prose et poĂ©sie.
21ConformĂ©ment Ă lâintuition de Natacha Michel, il affirme donc quâ« il y a prose et prose » (câest le sous-titre de lâouvrage collectif LâHĂ©xamĂ©ron, rĂ©unissant en outre Florence Delay, Michel Chaillou, Denis Roche, Michel Deguy et Jacques Roubaud) â ce qui semble signifier que la prose, lorsquâelle pense, le fait toujours en forme, fĂ»t-elle « sans rythme et sans rime » (Baudelaire, citĂ© p. 200). Car cette dĂ©pendance du sens aux procĂ©dures formelles qui lâinforment, Beck la retrouve tout autant dans le « langage courant » :
Il nây a pas deux langues dans la langue. Il y a plusieurs discours. Le matĂ©riau (la vie de la forme) est en puissance de parler. Le poĂšme nâinvente pas « une autre langue » ; « la langue de tous les jours », la langue ordinaire est un Laboratoire. Les poĂšmes sont des phrases jointes, des phrases plus ou moins simples ou accessibles et sĂ©riĂ©es, comme dans la vie. (p. 205)
22Si bien que dans la formule « il y a prose et prose », aucune ne serait « la prose sans prosodie » (p. 200). Il faut donc dire : « en vĂ©ritĂ©, il y a des proses » (ibid.), selon une intuition mallarmĂ©enne selon laquelle « le vers est tout, dĂšs quâon Ă©crit » (citĂ© p. 189) et qui pourrait aboutir Ă lâidĂ©e, tout simplement, quâ« il nây a pas de prose » (p. 215), ou â par un dĂ©tournement amusĂ© de la formule de Denis Roche qui visait la poĂ©sie â que « la prose est inadmissible ; dâailleurs, elle nâexiste pas » (p. 465).
23Un tel questionnement, qui pourrait apparaĂźtre comme relevant de la discussion sur le sexe des anges, ou tout du moins dâune mĂ©ditation en elle-mĂȘme plus poĂ©tique que proprement thĂ©orique, est en rĂ©alitĂ© philosophiquement capitale : car elle acte que le sens ne prĂ©cĂšde pas la forme, et donc que la poĂ©sie, dans sa dimension expĂ©rimentale, est le noyau en Ă©bullition de la crĂ©ation (du sens).
Noétique du jansénisme expérimental
24Câest cette mise en Ă©vidence de la dĂ©pendance noĂ©tique aux procĂ©dures formelles que Beck loue dans lâĆuvre de La Fontaine, poĂšte inĂ©puisable et visionnaire : « un La Fontaine est Ă relire, va arriver, arrive. » (p. 108) Il nomme « jansĂ©nisme expĂ©rimental » une telle posture noĂ©tique :
La Fontaine est un modĂšle futur pour le poĂšme, un expĂ©rimental de lâexacte hĂ©sitation prolongĂ©e entre le son et le sens dans un corps lecteur. Lâimagination a sa rigueur, son tracement exact. JansĂ©nisme expĂ©rimental dit un paradoxe vivant dans la rigueur de Nicole, le pĂšre thĂ©orique du Boileau doctrinaire : un oxymore dans la tension physique ou lâexpression de lâidĂ©e par le signe. (p. 204)
25Cette dimension expĂ©rimentale, qui fait du poĂšme le lieu dâune vĂ©ritable crĂ©ation du sens, un « intellect rythmique », semble notamment tenir au rĂŽle de lâenjambement et du rejet dans les Fables, dont la poĂ©tique « étend la rime Ă la strophe et au poĂšme entier » (p. 455). Si une telle formule demeure Ă©nigmatique, elle semble pointer une dialectique entre le vers et la phrase, entre la logique rythmique et la logique syntaxique, par laquelle naĂźtrait un sens nouveau et non paraphrasable (car immanent Ă sa forme). Câest du moins ce que lâon croit pouvoir tirer, par exemple, de lâanalyse dâun vers (« La peste (puisquâil faut lâappeler par son nom) ») des « Animaux malades de la peste » :
LâĂ©tirement du vers, la rĂ©version de la rime Ă tout le vers dans le temps de la phrase commencĂ©e et suspendue (le verbe arrivera deux vers plus loin), lâimportance accordĂ©e Ă une parenthĂšse non secondaire, qui rompt avec la pĂ©riphrase poĂ©tique et fait une prose de la nomination â, ces trois procĂ©dĂ©s distendent raisonnablement le vers : la cĂ©sure aprĂšs la sixiĂšme syllabe (« faut ») ne correspond plus Ă une pause du sens, Ă la segmentation grammaticale-syntaxique dâune phrase qui semble poursuivre le chemin du vers malgrĂ© la rĂšgle du vers. (p. 431-432)
26DĂšs lors, le sens est un « fait progressif » (p. 45) du poĂšme, et la langue, dans sa matĂ©rialitĂ© mĂȘme, « une seconde roue qui parallĂšlement entraĂźne lâaxe » (Kleist, citĂ© p. 427) du sens. Câest la raison pour laquelle, sans doute, « lâavancĂ©e des mots en mesure ne protĂšge pas de la vie du sens » (p. 431).
Une difficulté non rhétorique
27Dans lâart poĂ©tique de Beck, une telle noĂ©tique semble sâaccompagner dâun dĂ©ni de la rhĂ©torique, entendue comme rĂ©flexion sur les effets : « la poĂ©tique nâest pas une rhĂ©torique de lâeffet » (p. 108). La pratique traditionnelle dâune poĂ©sie courtisane associait la gloire du prince Ă lâhonneur du poĂšte, comme on peut le lire dans le xvie des Regrets de Boileau, moquant la rhĂ©torique de la Henriade de Ronsard :
Tu courtises les rois, et dâun plus heureux son
Chantant lâheur de Henri, qui son siĂšcle dĂ©core,
Tu tâhonores toi-mĂȘme, et celui qui honore
Lâhonneur que tu lui fais par ta docte chanson.
28Au contraire, pour Beck, « le poĂšme [âŠ] ne prĂ©voit aucunement sa rĂ©ception, ni lâhonneur du poĂšte. Il intĂšgre sa finalitĂ© au jeu de son organisation. » (p. 274). Ce rejet de la rhĂ©torique semble donc relever dâune sorte dâ« art pour lâart » qui refuse de considĂ©rer les effets du beau, ou du moins de lây rĂ©duire : « Lâaffect nâest pas le beau rĂ©duit Ă lâeffet ; câest lâeffet du beau en tant que beau » (p. 108).
29Pourtant, la prise en compte de la crĂ©ation noĂ©tique Ă lâĆuvre dans le poĂšme nâimplique-t-elle pas de prendre en compte, dâamĂ©nager la rĂ©ception ? Câest-Ă -dire de prĂ©voir la maniĂšre dont le lecteur peut recevoir et assimiler ce sens nouveau ? Dans Contre un Boileau, Beck, qui ne nie pas la « difficultĂ© de la poĂ©sie » (chap. XVII), accorde que « tout discours doit pratiquer un accĂšs Ă ce quâil dit » (p. 219) mais semble refuser dâautres procĂ©dures, pour garantir cet accĂšs, que « la lenteur de ses relectures » (p. 220), câest-Ă -dire le renvoi du sens du poĂšme Ă une perpĂ©tuelle inactualité : « Dans lâactualitĂ©, la dĂ©fense du poĂšme est dĂ©jĂ lâaffaire dâune publicitĂ©, lâaffaire dâun journalisme » (p. 220). LâariditĂ© du poĂšme, tout au contraire, serait le symptĂŽme de son authentique opĂ©ration noĂ©tique, câest-Ă -dire sa puissance de penser â et donc de dĂ©placer â le partage commun du sensible. La difficultĂ© du poĂšme signalerait alors une puissance de reconfiguration prĂ©sente en puissance dans chacun :
Chacun maintenant est, en puissance, un « instaurateur de discursivité » (Foucault) ; cette puissance, la matiÚre commune des singularités émues, est désignée du nom de poésie. (p. 184)
30Ă cette condition, la « lyre sĂšche » de Beck peut en mĂȘme temps rĂ©cuser la rhĂ©torique, et prĂ©tendre Ă une popularitĂ© en puissance, câest-Ă -dire sans actualitĂ©, mais sans mythe :
Elle rĂ©munĂšre au moins le chant populaire tendu dans lâidiome de quelquâun, dont lâarbitraire constructif est dâordre non mythologique : il nâest pas destinĂ© Ă refonder ou refondre un nombre, ni refaire le recueil dâun peuple, mais rĂ©tribue certains mouvements discrets dâune langue toujours dĂ©posĂ©e dans les langages vernaculaires. Le poĂšme amagique, dĂ©truquĂ©, quand mĂȘme il contient un rĂ©cit, nâĂ©duque pas, ne créé pas des tics fondamentaux : il sâefforce de reconduire le lecteur agi aux forces prĂ©-Ă©ducatives, aux foyers que dĂ©place sans cesse la langue vivante. Le triple corrĂ©lĂ© de la lyre qui tend ce dĂ©placement des foyers de discours en elle et le fait rĂ©sonner dans un nombre auditeur se comprend dans cette perspective : sĂšche, objective et critique. (p. 334)
31La poĂ©sie, peut-ĂȘtre, est difficile ; il reste que « chacun est un art poĂ©tique en puissance, la force reportĂ©e dâune forme commune. Câest pourquoi le chant est la chose du monde la mieux partagĂ©e »(p. 380). Il faut entendre ici le chant y compris dans sa dimension orale. Câest ce que suggĂšre BenoĂźt Casas, dans un entretien contenu dans Contre un Boileau :
Je tente une synthĂšse de tes propositions [celles de Ph. Beck], dâune phrase : le poĂšme se rĂ©invente et sâĂ©lucide Ă la voix. [âŠ] La page imprimĂ©e serait-elle alors une sorte de partition lacunaire et Ă©nigmatique ? (p. 262)
Lâantipathie
32SĂšche, objective et critique, la lyre beckienne peut rebuter le lecteur pour la raison mĂȘme quâelle est populaire (au sens oĂč elle est une pensĂ©e sâadressant Ă une puissance noĂ©tique prĂ©sente en quiconque) : câest prĂ©cisĂ©ment parce que « chaque sujet est un dĂ©paysagiste de lâimaginaire façonnant et dictĂ©, alerte et surveillé » (p. 168), que « les nombreux ennemis, les adversaires simplifiĂ©s et groupĂ©s de lâintellect rythmĂ© sont des amis rentrĂ©s, quoi quâils fassent » (p. 70). Autrement dit, câest parce que la poĂ©sie pense et partage la pensĂ©e que le lecteur la refuse ; lâantipathie sâexplique par le partage du sens mĂȘme :
[âŠ] jâai pensĂ© au poĂšme « Antipathie » des PoĂ©sies didactiques, et Ă son affaire, qui Ă©tait lâaffaire du sens de la souffrance. [âŠ] Pourquoi est-ce quâun lecteur se dirait : « ma disposition fondamentale, câest la rĂ©sistance Ă ce que je lis » ?? Si je lis Ă©videmment, pourquoi ma disposition est-elle la rĂ©sistance Ă lâidĂ©e mĂȘme de lire ? Et la proposition qui est Ă©voquĂ©e, dramatisĂ©e dans ce poĂšme, câest quâau fond serait antipathique, pourrait ĂȘtre antipathique la proposition de quelquâun qui, comme tout le monde souffre (bien entendu, tout le monde souffre), quelquâun qui, parvenant Ă donner un sens Ă sa souffrance, semble impliquer quâau moment mĂȘme oĂč il donne sens Ă sa souffrance il signifie au lecteur : « tu nâas pas encore donnĂ© de sens Ă ta propre souffrance », et le lecteur ne supporte pas cette idĂ©e quâil nâait pas encore donnĂ© sens Ă sa propre souffrance, Ă supposer que le poĂšte en question ait, lui, vĂ©ritablement donnĂ© sens Ă la sienne. Donc, un poĂšme qui donnerait le sentiment quâil donne sens Ă la souffrance de celui qui y a Ă©tĂ© contraint, serait antipathique en ce sens quâil supposerait que le lecteur qui souffre tout autant, et en partage, parce que câest un contemporain, serait mis devant la nĂ©cessitĂ© de donner sens Ă sa propre souffrance partagĂ©e sans que le poĂšme le fasse Ă sa place. [âŠ] Et en ce sens, un poĂšme pourrait ĂȘtre antipathique3.
33Une telle proposition est, me semble-t-il, particuliĂšrement stimulante, dans la mesure oĂč elle Ă©chappe Ă la fois Ă la dĂ©nonciation (la poĂ©sie Ă©carterait le lecteur profane par goĂ»t de la distinction) et au dĂ©ni (la poĂ©sie ne serait pas intrinsĂšquement ou irrĂ©mĂ©diablement « impopulaire »), pour sâancrer dans le terrain rhĂ©torique, mais au prix dâun dĂ©placement : le rejet de la poĂ©sie ne serait pas liĂ© Ă sa difficultĂ©, mais â au contraire â Ă son intelligibilitĂ©. Le ressentiment du lecteur serait liĂ© au fait quâil voit bien quâun don du sens a eu lieu.
Le contraire du sens
34Ă la question : « Pourquoi la poĂ©sie contemporaine est-elle difficile ? », qui veut dire la mĂȘme chose que « Pourquoi programme-t-elle un rejet du profane ? », Baetens rĂ©pondait en somme que câĂ©tait au nom dâune mauvaise comprĂ©hension du minimalisme, et quâune autre forme de poĂ©sie contemporaine, ouverte sur autrui et le monde, pouvait exister âet existait dĂ©jĂ . Beck, quant Ă lui, revenant sur la difficultĂ© de sa propre poĂ©sie, semblait la concevoir comme une apparence (dĂ©passable Ă force de pratique) liĂ©e Ă la reconfiguration du sensible, câest-Ă -dire Ă la mise en forme pensante du rĂ©el opĂ©rĂ©e par le poĂšme. Dans les deux cas, la difficultĂ© du poĂšme Ă©tait un moment Ă dĂ©passer. Dans les lignes qui suivent, je voudrais problĂ©matiser cette idĂ©e â et entrevoir la possibilitĂ© dâune rhĂ©torique de lâillisibilitĂ© donnant Ă lâexpĂ©rience du lecteur autre chose que le sens. Nous comprendrions alors pourquoi lâeffort rhĂ©torique du poĂšme est, prĂ©cisĂ©ment, dâĂ©carter son lecteur.
Pourquoi la paraphrase est-elle impossible ?
35LâimpossibilitĂ© de la paraphrase est lâun des noms de lâillisibilitĂ© du poĂšme. Contrairement Ă la propriĂ©tĂ© de tout Ă©noncĂ© de pouvoir ĂȘtre dit autrement (condition de ce que Beck appelle « la prose », ou au moins « une prose », puisquâ« il y a prose et prose ») le sens du poĂšme est immanent Ă sa forme et donc dĂ©pendant dâelle. Pourtant, lâexistence mĂȘme dâun « art poĂ©tique » qui redit en prose ce quâauront pensĂ© ses vers nâimplique-t-elle pas que Beck au moins aura paraphrasĂ© certains de ses poĂšmes ? Aucunement : « Une clarification en prose des procĂ©dures poĂ©tiques non paraphrasables, certes, mais pĂ©riphrasables, commentables, continue le geste ou lâeffort poĂ©tique autrement » (p. 44). En effet, comme nous lâapprend le chapitre XVII, la pĂ©riphrase (Ă la diffĂ©rence de la paraphrase) est elle-mĂȘme une procĂ©dure proprement poĂ©tique, et lâart poĂ©tique qui pĂ©riphrase est â selon la formule par laquelle RoyĂšre dĂ©finit le travail du bon parmi les « deux » Boileau â une « poĂ©sie de la poĂ©sie » (p. 19).
36Or, il me semble que cette impossibilitĂ© de la paraphrase est un fait nouveau, qui empĂȘche dâaffirmer avec Beck quâ« un La Fontaine [âŠ] arrive ». Car La Fontaine est le type mĂȘme de lâauteur paraphrasable. Bien sĂ»r, comme Beck le dit lui-mĂȘme, « apparemment fidĂšle, une paraphrase redit mal, alourdit inutilement son modĂšle4 » ; mais une chose est de dire que la paraphrase nâest pas souhaitable (parce quâelle dĂ©grade le sens) et une autre de dire quâelle nâest pas possible (parce quâelle ne saurait pas quoi dĂ©grader). Et il y a lĂ , me semble-t-il, une singularitĂ© de la poĂ©sie contemporaine qui lâĂ©loigne infiniment (par sa nature, ou plutĂŽt par son effort) de celle de La Fontaine. Et cette singularitĂ© nâest pas contingente ; elle me semble liĂ©e Ă lâexistence, dans le poĂšme, de procĂ©dures expressĂ©ment anti-paraphrastiques, câest-Ă -dire des procĂ©dures de dĂ©-synthĂšse du sens, tels que la dĂ©nĂ©gation, lâasyndĂšte des fragments,lâeffet de chiffrage oulâentremĂȘlement des plans hĂ©tĂ©rogĂšnes.
Quelques procédures
37Quâest-ce que le sens dâun texte ? Ce qui peut se paraphraser de lui (la paraphrase le mutile, mais câest lui quâelle mutile : il reste son objet), câest-Ă -dire une IdĂ©e oĂč se synthĂ©tisent les diffĂ©rents schĂšmes formels dâun texte, schĂšmes formels portant son contenu comme leur contenu. Le sens est la synthĂšse du divers textuel en une idĂ©e. Les quatre procĂ©dures nommĂ©es plus haut (il sâagit de procĂ©dures sans doute parmi bien dâautres) ont en commun non seulement de ne pas se prĂȘter Ă cette synthĂšse, mais dây offrir une rĂ©sistance et mĂȘme de lâempĂȘcher activement. Ce nâest pas que le poĂšme offre mal son sens ; ni mĂȘme quâil ne lâoffre pas ; le poĂšme dĂ©fait son sens (son sens, tel quâil est par ailleurs portĂ© par ses schĂšmes formels, syntaxique, sĂ©mantique, narratif, etc.).
38Par « dĂ©nĂ©gation », je veux dire la non-souscription au principe de non-contradiction, que cela soit au niveau du poĂšme, du vers ou du mot. Les textes semblent se contredire, les vers (dans un devenir-aphorisme qui hante le poĂšme depuis Char) disent ce quâils ne disent pas ou contestent ce quâils affirment ; et mĂȘme (dans leur devenir-nĂ©ologisme) sont comme des implosions sĂ©miotiques (le nĂ©ologisme sâobtenant par adjonction Ă un mot dont la signification est claire dâune excroissance qui lâouvre et la fait bĂ©er). Lâ« asyndĂšte des fragments » correspond Ă ce que Pound appelle la « mĂ©thode idĂ©ogrammatique » et qui consiste Ă placer les uns Ă la suite des autres des fragments de formes, de contenus, voire dâorigines ou mĂȘme de langues, diffĂ©rentes â sans les articuler par aucun lien. Les Cantos comme The Waste Land reposent sur ce procĂ©dĂ©.
39Par « effet de chiffrage », jâentends une maniĂšre de donner au lecteur lâimpression quâil existe une clĂ©, un code ou un chiffre, alors mĂȘme quâil nâen existe (peut-ĂȘtre) pas, ou que la connaissance du chiffre (sâil existe) nâaurait guĂšre dâeffet sur la synthĂšse globale des schĂšmes. Le Coup de dĂ©s chiffre moins le 7, comme lâannonce Meillassoux dans Le Chiffre et la sirĂšne, quâil ne donne lâimpression de chiffrer quelque chose, en mĂȘme temps quâil diffĂšre perpĂ©tuellement la rĂ©vĂ©lation du chiffre. En ce sens, il faut retourner les prĂ©tentions de la mĂ©thode idĂ©ogrammatique de Pound. Celle-ci relĂšve moins du schĂšme synthĂ©tiseur de significations, comme il le prĂ©tend, que de la procĂ©dure de chiffrage : les noms propres non expliquĂ©s, les allusions non dĂ©veloppĂ©es, les caractĂšres chinois non traduits ne se prĂȘtent de toute façon guĂšre Ă la synthĂšse, et il est beaucoup plus rationnel, en un sens, de supposer quâils sont lĂ pour produire lâeffet quâils produisent (ils rendent le tout illisible en mĂȘme temps quâils suggĂšrent lâexistence dâun code â dâun chiffre â dont ils reportent ou diffĂšrent la rĂ©vĂ©lation) plutĂŽt que pour faire lâeffet quâils ne font jamais (et ce mĂȘme si le poĂšte prĂ©tend quâils les font). Il en va ainsi Ă©galement avec lâusage de lâintertextualitĂ©, notamment, paradoxalement, lorsque les rĂ©fĂ©rences sont exhibĂ©es. Car cette exhibition concourt Ă lâeffet de chiffrage plutĂŽt quâelle nâaide la lecture : câest exemplairement le cas chez un T.S. Eliot dans The Waste Land, qui souligne par des notes autographes lâorigine de passages auxquels on ne sâintĂ©resse dĂšs lors plus pour un sens autrement synthĂ©tisable, mais pour leurs appartenances multiples Ă des textes disant des choses contradictoires. Le rĂŽle rhĂ©torique de lâexhibition de la rĂ©fĂ©rence nâest alors plus de faciliter la synthĂšse ; elle Ă©cartĂšle le texte et en Ă©clate les lignes de sens entre des auteurs multiples, contradictoires, inassimilables.
40Lâ« entremĂȘlement des plans hĂ©tĂ©rogĂšnes », enfin, rend indistinct le propre du figurĂ©, le descriptif de lâallĂ©gorique, les moyens des fins. On pourrait en trouver un exemple frappant dans ces vers de Beck :
Et maintenant, la PanthÚre Plusieurs :
son parfum lointain, pompable,
attrape et ne se laisse pas capter
dans le principe5.
41Les trois premiers vers prĂ©sentent une scĂšne de cirque (« Et maintenant, la PanthĂšreâŠÂ »), puis de chasse, dâabord marginalement entortillĂ©e par un adverbe que lâantonomase transforme en prĂ©nom, « Plusieurs » (v. 1), puis par un adjectif, incongru non seulement parce quâil est un nĂ©ologisme (« pompable », v. 2) mais aussi dans le rapport sĂ©mantique Ă ce quâil qualifie (pompe-t-on un parfum ?). Jusque-lĂ , chaque vers semble Ă©voluer sur un plan de sens Ă peu prĂšs homogĂšne. Câest Ă©galement le cas du troisiĂšme vers, qui apparaĂźt comme (seulement) paradoxal : lâanimal nâest pas attrapĂ©, il attrape. Plus compliqué : quelque chose en lui attrape. Or, câest son parfum : prĂ©cisĂ©ment le genre de chose qui ne sâattrape pas (paradoxe qui relĂšve de la procĂ©dure dont jâai esquissĂ© la description sous le terme de « dĂ©nĂ©gation »). Deux fois le retournement des connotations attendues : le passif est actif ; lâinsaisissable est saisi ; lâinsaisissable du passif saisit. Mais nous restons, encore une fois, sur un plan homogĂšne.
42Tout dĂ©gringole dans la queue de la phrase, le quatriĂšme vers imposant un plan de sens clairement mĂ©taphysique (avec le mot « principe »). Or, cette queue de la phrase ne sert pas Ă rĂ©trospectivement surdĂ©terminer le reste des aventures de la panthĂšre, nâaide pas Ă paraphraser sans reste les vers prĂ©cĂ©dents : mĂȘme si lâon a envie de le faire, câest-Ă -dire de ramener un plan de sens Ă lâautre (imaginons que quelque chose comme « le sens de lâart Ă©chappe aux tentations de fondations philosophiques » serait une paraphrase satisfaisante de cette panthĂšre qui ne se laisse pas capter dans le principe), il y a encore trop de restes, correspondant Ă des Ă©lĂ©ments capitaux : quel serait lâĂ©quivalent du parfum, dans ce dĂ©chiffrage ? Il reste lĂ , une chose, au milieu du vers. LĂ©gĂšre, Ă peine matĂ©rielle, mais tout de mĂȘme. DĂ©cidemment le sens de lâart Ă©chappe aux tentations de fondations philosophiques, semble dire elle aussi lâexistence de ce reste. Le performer. Si câest le cas, on se retrouve face Ă une construction redoutable : le poĂšme, par une sorte de fable, signifie et performe que la poĂ©sie est irrĂ©ductible Ă sa signification. Câest lĂ une sous-espĂšce du paradoxe du menteur : si câest le cas, les vers qui le disent sont irrĂ©ductibles â et Ă©chappent, par le fait â Ă cette signification que je leur prĂȘte, du fait mĂȘme quâils lâexemplifient. Dans cette hypothĂšse, lâimpossibilitĂ© de la paraphrase repose moins sur la coexistence de deux plans de sens que sur la performativitĂ© dâune phrase qui pointe en mĂȘme temps vers lâallĂ©gorie et la matĂ©rialitĂ© brute.
Ce qui reste
43Ă suivre cette hypothĂšse, la premiĂšre fonction de lâillisibilitĂ© serait de problĂ©matiser lâacte, et mĂȘme lâidĂ©e dâune synthĂšse du sens. Lâeffort rhĂ©torique du poĂšme serait en quelque sorte de libĂ©rer les Ă©lĂ©ments matĂ©riels du poĂšme des liens que les schĂšmes sĂ©miotiques leur imposent, câest-Ă -dire de faire Ă©merger Ă la surface du texte autre chose que du sens â et de faire faire au lecteur lâexpĂ©rience de cette autre chose, de ce reste. La difficultĂ© du poĂšme contemporain serait liĂ©e Ă des procĂ©dures rhĂ©toriques prĂ©cises qui produisent un perpĂ©tuel retour du reste. Non seulement rĂ©sistance de la matiĂšre, mais mĂȘme production du reste par lâacte locutoire. IdĂ©e qui serait pure tautologie (puisquâon Ă©tait partis de lâidĂ©e dâune difficultĂ©, voire dâune illisibilitĂ©, câest-Ă -dire dâun reste) si elle nâĂ©tait quâune rĂ©ponse de fait, et correspondrait Ă un simple « je ne comprends pas ». Mais il sâagit dâune rĂ©ponse de droit, dĂšs lors que lâon a ramenĂ© cette production Ă lâeffort du texte mĂȘme tel quâil se repĂšre dans des procĂ©dures prĂ©cises.
44Ce reste, si câest un reste, nous aurons bien du mal Ă en parler â puisquâil est le dehors ou lâinassimilable du sens, ou, si lâon prĂ©fĂšre, un devenir-signifiant qui ne sâarrĂȘte jamais dans la forme dâune signification. Il « ressemble » (mais il nâa pas de forme, il ne ressemble donc Ă rien) Ă une sorte de khĂŽra linguistique. Dans le TimĂ©e, Platon distingue en effet dâune part les formes pures, intelligibles, dâautre part les choses sensibles faites sur le modĂšle des premiĂšres, et enfin la khĂŽra, un « matĂ©riau » (52a)
[âŠ] qui nâadmet pas la destruction, qui fournit un emplacement Ă tout ce qui naĂźt, une rĂ©alitĂ© quâon ne peut saisir quâau terme dâun raisonnement bĂątard qui ne sâappuie pas sur la sensation ; câest Ă peine si on peut y croire. (52b)
45De mĂȘme aurons-nous du mal Ă parler de ce reste qui sans doute nâexiste quâen se montrant dans le refus de toute assimilation et paraphrase. Or, de ce « milieu spatial » (52d), oĂč les formes sâincarnent en choses sensibles, voilĂ ce que dit Platon :
Alors, la nourrice du devenir, qui Ă©tait mouillĂ©e, qui Ă©tait embrasĂ©e et qui recevait les formes aussi bien celle de la terre que celle de lâair, qui Ă©tait soumise Ă toutes les affections que ces Ă©lĂ©ments amĂšnent avec eux, la nourrice du devenir, qui offrait Ă la vue une apparence indĂ©finiment diversifiĂ©e, ne se trouvait en Ă©quilibre sous aucun rapport Ă©tant donnĂ© quâelle Ă©tait remplie de propriĂ©tĂ©s qui nâĂ©taient ni semblables ni Ă©quilibrĂ©es, et que, soumise de partout Ă un balancement irrĂ©gulier, elle se trouvait elle-mĂȘme secouĂ©e par les Ă©lĂ©ments, que secouait Ă son tour la nourrice du devenir, en leur transmettant le mouvement qui lâanimait. (52d-e, trad. Luc Brisson)
46Si lâon suit cette analogie, le poĂšme aurait pour tĂąche de redonner Ă voir le reste, la khĂŽra, la nourrice du devenir (linguistique) oĂč passent sans cesse les unes dans les autres les formes (les significations). Il les prĂ©sente dans lâĂ©tat intermĂ©diaire du vers, Ă demi formĂ©es seulement â câest-Ă -dire dans lâĂ©tat, oĂč, dâaprĂšs Platon, elles se mettent Ă sentir (ce qui est une modalitĂ© tout de mĂȘme trĂšs particuliĂšre de la signification !) :
[âŠ] toute odeur est quelque chose dâĂ demi formĂ© seulement [âŠ]. Les odeurs naissent lorsque les corps sont en train de se liquĂ©fier, de se dĂ©composer, de se dissoudre, ou de sâĂ©vaporer. (66e)
47Autrement dit : lâodeur est ce que dĂ©gagent les corps en Ă©tat infra-signifiant, lorsque passant dâune forme Ă lâautre ils rĂ©sistent Ă lâassimilation dans la forme. Le poĂšme en prĂ©sentant le reste nâest plus un discours, mais un parfum.
***
48Alors que Baetens condamnait lâhermĂ©tisme de la poĂ©sie grammaticale au nom dâune poĂ©sie qui, vĂ©ritablement minimaliste, ne rejetĂąt pas le langage commun, les autres et le monde, Beck, lui, prenait acte de lâhermĂ©tisme du poĂšme. Mais il faisait de lâillisibilitĂ© un moment Ă dĂ©passer, ou quâon puisse dĂ©passer en droit â alors mĂȘme quâelle est peut-ĂȘtre ce qui est le plus prĂ©cisĂ©ment produit par les procĂ©dures rhĂ©toriques du poĂšme. Moins que celle du sens, lâenjeu dâune rĂ©ception du poĂšme contemporain serait alors de faire faire au lecteur lâexpĂ©rience de cette autre chose, de ce reste, qui Ă©chappe Ă la synthĂšse.
49Le premier effet dâune telle exhibition du reste est sans doute une sorte de libĂ©ration de la musique. Mais celle-ci, en elle-mĂȘme, nâexplique pas lâimpopularitĂ© du poĂšme.
50Le second effet est de pousser le lecteur Ă une activitĂ© quâil nâa pas quand il parcourt (par exemple) un roman : face au poĂšme il doit lire, sâarrĂȘter, mĂ©diter, relire, interprĂ©ter, ruminer, lire dâautres textes, raisonner, thĂ©oriser⊠Tout un ensemble dâactions hĂ©tĂ©rogĂšnes qui font de la lecture un jeu de pratiques (comme on dirait un jeu de clĂ©s) dont aucune ne convient finalement pour ouvrir la porte du sens et dire en quoi il consiste â tenter une paraphrase. Il me semble que câest dans ce balancement que se jouent les enjeux rĂ©els de la rhĂ©torique du poĂšme : lorsque les pratiques hĂ©tĂ©rogĂšnes quâa sollicitĂ©es le texte illisible laissent enfin bĂ©er lâinassimilable.
51Câest ici que lâon peut reconsidĂ©rer la stimulante explication de lâantipathie proposĂ©e par Beck, mais pour la dĂ©placer un peu. On sâen souvient, il faisait de lâantipathie le corollaire du ressentiment face Ă la mise en forme par le poĂšte de la souffrance, mise en forme conçue comme un don du sens. Ă suivre mon hypothĂšse, selon laquelle le poĂšme a prĂ©cisĂ©ment pour objectif de donner le contraire du sens, lâantipathie pourrait sâinterprĂ©ter comme un rejet face Ă lâexhibition des restes de la souffrance, de ce qui dans elle est matiĂšre inassimilable. Tout le monde souffre, certes. Mais loin dâĂȘtre celui qui donne un sens Ă sa souffrance, le poĂšte nâest-il pas celui qui, justement, a refusĂ© tous les discours du sens â qui pullulent pour recouvrir la souffrance de ce quâelle a dâinassimilable, dâinarraisonnable â son odeur, pour le dire avec Platon ? Il demande certes Ă son lecteur de la patience et du travail. Il lui demande de jouer avec les jeux de langage. Mais câest pour lui montrer ce qui se passe et ce qui vit entre ces jeux, le reste tragique du sens qui ne se synthĂ©tise pas, lâhorrible et fascinante odeur â de la matiĂšre.
52Ce sont ces trois dimensions â esthĂ©tique, ludique et disons, sublime â qui me semblent les effets rĂ©ellement recherchĂ©s, lâenjeu vĂ©ritable de la rhĂ©torique de lâillisibilitĂ© qui structure la poĂ©sie contemporaine : la libĂ©ration de la musique, la constitution dâun jeu de pratiques et la contemplation du reste.

