Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 7
titre article
Chloé Brendlé

Styles, strates énonciatives & stratégies narratives des récits contemporains

La Licorne, n° 112, 2014 : « Fictions narratives du XXIe siÚcle. Approches rhétoriques, stylistiques et sémiotiques », édité sous la direction de Cécile Narjoux & Claire Stolz, 188 p., EAN 9782753535602.

1Avec l’humour et l’autodĂ©rision qu’on lui connaĂźt, l’écrivain Éric Chevillard Ă©crivait dans une de ses critiques du Monde des livres datĂ©e du 6 avril 2012 :

Bien sĂ»r, nous aimons la grande phrase littĂ©raire, bien frappĂ©e, rythmĂ©e, harmonieuse, qui enchaĂźne ses propositions sans heurts ni grincements et emmaillote ce qu’elle dĂ©crit dans son fil de soie au risque de substituer Ă  la mouche qu’elle prĂ©tendait capturer vivante une momie de mouche, et il n’est pas exclu que ce soit par exemple le cas de celle-ci. L’envie nous vient alors de court-circuiter ce laborieux processus de dĂ©signation, de prendre la littĂ©rature de vitesse, d’enregistrer nos expĂ©riences de conscience avant que l’écriture ne les fige dans son ciment1.

2CitĂ©e par Christelle Reggiani dans un des articles qui composent Fictions narratives du xxie siĂšcle, ces deux phrases semblent emblĂ©matiques d’une ambivalence de la prose littĂ©raire contemporaine, partagĂ©e entre l’hĂ©ritage d’un imaginaire stylistique et la conscience de sa caducitĂ©.

3Depuis quelques annĂ©es ont paru un certain nombre d’ouvrages collectifs d’ampleur tantĂŽt « panoramique » et synthĂ©tique tantĂŽt monographique et locale, dont la visĂ©e commune est de circonscrire les faits de style et les genres de discours mobilisĂ©s par la littĂ©rature des vingtiĂšme et vingt-et-uniĂšme siĂšcles. La collection « Langages » des Éditions universitaires de Dijon, dans laquelle ont Ă©tĂ© rĂ©cemment publiĂ©es trois Ă©tudes monographiques concernant des auteurs contemporains, respectivement Sylvie Germain, Éric Chevillard et Laurent Mauvignier2, ainsi que des ouvrages ponctuels, consacrĂ©s par exemple Ă  Jean Rouaud3, tĂ©moignent du deuxiĂšme courant. Dans la premiĂšre tendance se distinguent La Langue littĂ©raire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert Ă  Claude Simon (Gilles Philippe et Julien Piat (dir.), Paris, Fayard, 2009) et La langue littĂ©raire Ă  l’aube du xxie siĂšcle (CĂ©cile Narjoux (dir.), Dijon, Études universitaires de Dijon, coll. « Langages », 2010), le deuxiĂšme ouvrage se faisant en quelque sorte le relais du premier, sur un plan chronologique et thĂ©orique. Un article de Julien Piat paru dans Fixxion contemporaine, rappelant la constitution d’une langue littĂ©raire distincte d’une langue commune entre les annĂ©es 1850 et les annĂ©es 2000, et formulant le tournant Ă©nonciatif (Ă  la fois de l’ordre du retour et de l’inĂ©dit) de la littĂ©rature narrative au dĂ©but du vingt-et-uniĂšme siĂšcle, rĂ©sume ainsi les enjeux contemporains de la notion de « langue littĂ©raire » :

Or, si la littĂ©rature contemporaine est redevenue discours, de deux choses l’une : soit la langue des Ă©crivains fait apparaĂźtre des phĂ©nomĂšnes « suffisamment convergents pour offrir un systĂšme de rĂ©gularitĂ©s » — et la notion est encore pertinente ; soit la seule diffĂ©rence avec hier est d’ordre pragmatique, et la qualitĂ© « littĂ©raire » de la langue ne lui est plus donnĂ©e que par son inscription au sein d’un discours constituant4.

4En d’autres termes, ou bien il est encore possible de faire Ă©tat d’une langue stylistiquement distinctive, ou bien il faut constater le statut conditionnel de la littĂ©raritĂ© des rĂ©cits contemporains, pour reprendre l’adjectif proposĂ© par GĂ©rard Genette dans Fiction et diction5.


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5Fictions narratives du xxie siĂšcle, le numĂ©ro 112 de la revue La Licorne, dirigĂ© par CĂ©cile Narjoux et Claire Stolz, s’inscrit dans cet horizon critique. S’il ne s’agit majoritairement pas pour ses contributeurs et contributrices de discuter la pertinence de cette notion de « langue littĂ©raire6 », l’ambition du recueil est bien de « dĂ©gager la (ou les) spĂ©cificitĂ©(s) des Ă©critures contemporaines de fiction par rapport aux Ă©critures narratives du xxe siĂšcle » et de rĂ©affirmer finalement « l’exceptionnelle vitalité » et « l’étonnante labilité » de la prose contemporaine7. RĂ©unissant dix articles de chercheurs qui ont pour la plupart consacrĂ© de nombreux travaux Ă  ces questions, ce volume s’efforce de tenir les deux pĂŽles distinguĂ©s par Julien Piat, en s’attachant Ă  l’étude d’écritures attendues comme celles des Éditions de Minuit (d’Éric Laurrent Ă  Laurent Mauvignier) comme Ă  celles d’auteurs en marge du canon tels que Philippe Dijan ou Jean-Charles Massera, et en recourant aussi bien Ă  des approches stylistiques et rhĂ©toriques qu’aux outils dĂ©gagĂ©s par la pragmatique et la sĂ©miotique.

Un corpus en questions, entre récit & fiction : de la tension narrative à la « dépense vocale »

6Le volume se signale d’abord par la stimulante variĂ©tĂ© de ses objets, et l’alternance entre articles synthĂ©tiques et articles plus « ciblĂ©s ».

7On peut certes noter le dĂ©calage qui consiste Ă  situer en introduction la contemporanĂ©itĂ© de cet ensemble narratif par la mention de Windows on the World, de FrĂ©dĂ©ric Beigbeder (Grasset & Fasquelle, 2003) et Ă  Ă©tudier ensuite dans le cours du recueil un grand nombre d’auteurs des Éditions de Minuit. On peut aussi penser au premier abord que les singularitĂ©s des Ă©critures de Minuit, analysĂ©es en groupe dans le premier article, de CĂ©cile Narjoux (« “Des micro-anomalies dans la cours ordonnĂ© de ma vie” ou la suspension phrastique dans la fiction narrative contemporaine »), sont un peu arasĂ©es par l’approche synthĂ©tique qui en est proposĂ©e8. La qualitĂ© des analyses et le dialogue qui se tisse entre les diffĂ©rents articles dĂ©ment rapidement cette impression. Le dĂ©calage entre une constellation « Minuit » et des satellites originaux est par ailleurs aussi un reflet du « dĂ©sajustement » ou du « dĂ©phasage » propre au contemporain, pour reprendre respectivement les mots de Derrida et d’Agamben9. Il est de plus dĂ©jouĂ© en partie par le parcours Ă©ditorial et l’évolution littĂ©raire d’auteurs comme François Bon ou Marie NDiaye, formĂ©s chez Minuit puis enclins ces derniĂšres annĂ©es Ă  des formes littĂ©raires variĂ©es.

8Cette variĂ©tĂ© est inspirante pour les contemporanĂ©istes et permet de nourrir une rĂ©flexion plus globale sur les esthĂ©tiques en jeu. Le premier enjeu, poĂ©tique, est celui de la nomination de l’objet, « fictions narratives ». On sait combien l’appellation roman a progressivement Ă©tĂ© battue en brĂšche par celle de rĂ©cit depuis la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle, parallĂšlement Ă  la perception d’un rĂ©el comme instable et fragmentaire. Si la premiĂšre rĂ©siste encore en tant qu’étiquette commerciale et paraĂźt connaĂźtre un « retour » en force10, c’est en rĂ©alitĂ© aux cĂŽtĂ©s de formes narratives diversifiĂ©es. Les deux « ingrĂ©dients » constitutifs du roman sont Ă©galement sujets Ă  caution : d’un cĂŽtĂ© la fiction est Ă©vidĂ©e par des genres de discours externes au roman, de l’autre le rĂ©cit est creusĂ© par la voix ; les deux sont remis en cause par le brouillage des instances Ă©nonciative et narratoriale. L’alternance entre les appellations de « rĂ©cits » et de « fictions » dans les ouvrages de critique littĂ©raire contemporaine tĂ©moigne de ces creusements et de cette indĂ©cision gĂ©nĂ©rique11.

9Le plan du recueil rĂ©vĂšle cette articulation progressive, du rĂ©cit romanesque Ă  des formes plus indĂ©cises : ainsi, la premiĂšre partie, majoritairement stylistique et rhĂ©torique, s’intitule-t-elle « Nouveau siĂšcle, nouvelles phrases romanesques ? », et analyse tour Ă  tour des procĂ©dĂ©s rĂ©currents d’époque (Ă©panorthose et hyperbate dans l’article de CĂ©cile Narjoux et dans celui de Christelle Reggiani, « Une langue littĂ©raire au dĂ©but du xxie siĂšcle ? Autour de la phrase longue », qui s’intĂ©ressent plus globalement Ă  la « poĂ©tique de la suspension12 » narrative) et des procĂ©dĂ©s ponctuels d’auteurs (l’article de GeneviĂšve Salvan« Suivez la phrase qui ne sait pas oĂč elle va » : le phrasĂ© de la fiction chez Jean Rouaud Ă  propos du tour ce qui, ce N », pointant un « art de la reprise13 », et l’article de Catherine Rannoux « La « corporalisation » du discours : l’exemple de Loin d’eux de Mauvignier et de Daewoo de F. Bon » portant notamment sur la « boiterie »14 de l’écriture), tandis que la deuxiĂšme partie, centrĂ©e davantage sur les notions de discours et de dialogisme, s’appelle « Au xxie siĂšcle, la fiction et la vie » et envisage des contre-objets littĂ©raires, en voie de classicisation comme Les AnnĂ©es d’Annie Ernaux (article d’Alain Rabatel, « Le jeu fictionnel de l’intĂ©rioritĂ© et de l’extĂ©rioritĂ© autour des images et photographies dans Les AnnĂ©es »), ou encore relativement en lisiĂšre de l’institution universitaire, comme D’autres vies que la mienne d’Emmanuel CarrĂšre (article de Julien Piat « Comment raconter « d’autres vies que la mienne » ? De quelques rĂ©glages Ă©nonciatifs dans le rĂ©cit Ă  la premiĂšre personne des annĂ©es 2000 ») ou les ouvrages de Jean-Charles Massera et Guy Tournaye (article de StĂ©phane Bikialo, « Genres de discours et rĂ©alitĂ© dans la fiction narrative contemporaine »). Quant au dernier ensemble d’articles, « Nouveaux espaces de fiction », il est consacrĂ© majoritairement Ă  des approches intersĂ©miotiques, qui reconsidĂšrent le rapport entre narrativitĂ© au cinĂ©ma et renouveau des formes narratives de la bande-dessinĂ©e (article de Jacques DĂŒrrenmatt « Penser la sĂ©quentialitĂ© dans le rĂ©cit graphique contemporain »), entre littĂ©rature et sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e (article de Françoise Rullier « De la concurrence entre les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es et l’écriture de la fiction contemporaine : Doggy Bag de Philippe Dijan »), littĂ©rature et internet (article de Claire Stolz « Le vertige des contingences auctoriales et narratoriales : un nouvel espace de dialogisme et de coĂ©nonciation avec le lecteur »).

10C’est tout de mĂȘme un retour au roman qui s’opĂšre en fin de compte, puisque l’article de Cl. Stolz qui clĂŽt le volume retrouve notamment Éric Chevillard et que la fin de son article, tout en s’intĂ©ressant aux rĂ©cits en ligne de Renaud Camus et François Bon, propose de nommer ceux-ci « romans interactifs », notion optimiste qui donne matiĂšre Ă  dĂ©bat. Tout en synthĂ©tisant les diffĂ©rentes problĂ©matiques du recueil, cette contribution semble s’inscrire davantage dans la continuitĂ© de la partie la plus pragmatique et Ă©nonciative du recueil. Par ailleurs, il faut souligner que la frontiĂšre qu’il y aurait entre une littĂ©rature trĂšs Ă©crite et hyperconsciente de ses effets, et une littĂ©rature faisant feu de tout discours et plus Ă  mĂȘme de dire « la vie », est heureusement remise en question. Ainsi l’article de Catherine Rannoux, confrontant des textes choraux de Laurent Mauvignier et de François Bon, envisage-t-il bien comment la matiĂšre de la phrase peut dire le grain des voix, tandis que Julien Piat, dans la confrontation des ancrages Ă©nonciatifs singuliers d’Emmanuel CarrĂšre et d’Annie Ernaux, montre la stratĂ©gie narrative commune qui en dĂ©coule, celle d’un fondu des expĂ©riences. Les lignes mĂ©thodiques se croisent et l’intersĂ©mioticitĂ© concerne aussi bien l’étude des AnnĂ©es proposĂ©e par Alain Rabatel, interrogeant le statut inversĂ© des photos personnelles d’Annie Ernaux et des images publiques convoquĂ©es par l’auteure, que l’article de Françoise Rullier consacrĂ© Ă  la reprise formelle des cadres et des codes de la sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e Six Feet under par Philippe Dijan dans Doggy bag. Au sein de la premiĂšre partie, les articles de CĂ©cile Narjoux et de GeneviĂšve Salvan semblent fonctionner de pair ; le deuxiĂšme exemplifiant grĂące au cas de Jean Rouaud les ressorts interprĂ©tatifs de l’hyperbate mentionnĂ©s de façon gĂ©nĂ©rique par le premier. Les propositions de Catherine Rannoux sur la « corporalisation » du discours font Ă©cho Ă  la « dĂ©pense vocale » dont parle Christelle Reggiani15, et que cette derniĂšre avait prĂ©cĂ©demment mise en avant dans son ouvrage intitulĂ© Éloquence du roman. RhĂ©torique, littĂ©rature et politique aux xixe et xxe siĂšcles (GenĂšve, Droz, 2008).

11Faisant pendant Ă  l’instabilitĂ© du rĂ©cit, minĂ© par le dedans (excroissances ou dĂ©flations rhĂ©toriques et stylistiques) comme par le dehors (discours routiniers et extralittĂ©raires tels que le bulletin mĂ©tĂ©o ou les dĂ©pĂȘches radios dans France guide de l’utilisateur de Massera, analysĂ© par StĂ©phane Bikialo), c’est en effet une ligne de force discursive qui paraĂźt dominer (Ă  l’exception peut-ĂȘtre des rĂ©cits graphiques contemporains Ă©tudiĂ©s par Jacques DĂŒrrenmatt). Les questions de l’adresse et de l’engagement Ă©nonciatif s’avĂšrent essentielles. Dans ce cadre, la fiction ne saurait ĂȘtre un accessoire purement romanesque visant Ă  recrĂ©er un monde, mais une mĂ©diation entre le texte et son dehors ; c’est peut-ĂȘtre alors la notion d’« embrayeur » de fiction (StĂ©phane Bikialo) ou d’« opĂ©rateur » de fiction (Alain Rabatel16) qui Ă©merge comme la proposition la plus fĂ©conde du recueil, laissant l’« impouvoir » des rĂ©cits se transformer en puissance de la lecture.

De « l’impouvoir » des rĂ©cits aux implications du lecteur

12La focale sur les Éditions de Minuit permet de thĂ©matiser d’emblĂ©e la rĂ©flexivitĂ© et le soupçon, qu’atteste la citation de Chevillard sur la mouche embaumĂ©e dans la phrase. Ce ludisme inquiet se retrouve dans des textes apparemment plus directement en prise avec le discours social et ses variantes. La belle idĂ©e d’« impouvoir » du rĂ©cit comme action restreinte de la littĂ©rature, Ă©noncĂ©e par Chr. Reggiani17, rappelle les propositions de Bruno Blanckeman, entre autres dans Fictions singuliĂšres18. De cette fragilitĂ© le lecteur devient tour Ă  tour le tĂ©moin, le garant, l’interprĂšte, le participant. Entre le premier et le dernier article, on passe ainsi de l’évocation de « la capacitĂ© du lecteur Ă  se frayer un chemin fictionnel rĂȘveur19 » Ă  la notion de « coĂ©nonciation “lectoriale”20 ». Cette initiative laissĂ©e au lecteur passe essentiellement d’aprĂšs nos articles par deux grands types de procĂ©dĂ©s.

13Le premier consiste en une dĂ©linĂ©arisation du rĂ©cit, qui peut se jouer Ă  l’échelle de la phrase, comme de la case du rĂ©cit graphique. Jacques DĂŒrrenmatt analyse ainsi les ellipses frĂ©quentes des bandes dessinĂ©es contemporaines, en prenant l’exemple d’une double page de CHHHT ! de Jason, dans laquelle les sauts fictifs d’une case Ă  l’autre doivent ĂȘtre comblĂ©s par un travail important d’infĂ©rences de la part du lecteur. Chez Jean Rouaud analysĂ© par GeneviĂšve Salvan, la tournure anaphorique en « ce que, ce N » vise autant Ă  reformuler une idĂ©e et rĂ©orienter l’interprĂ©tation du lecteur qu’à laisser Ă  celui-ci le champ libre entre plusieurs possibles :

Ces phĂ©nomĂšnes de reprise, qui inscrivent une forme d’oralisation, donnent enfin une certaine qualitĂ© vocale Ă  la narration, une inflexion, et l’ancrent sur une reprĂ©sentation de la conversation avec son lecteur, renouant, par sa volontĂ© de raconter des histoires Ă  et pour quelqu’un, avec une littĂ©rature « rĂ©fĂ©rentielle » et transitive21.

14Dans l’article de C. Narjoux, la suspension brutale des phrases vise Ă  donne un rĂŽle majeur Ă  la participation et Ă  l’imagination d’un lecteur Ă  la fois contraint et libre de « pour[suivre] un discours donnĂ© finalement comme inĂ©narrable, soit par sa vanitĂ© doxique ou, au contraire, par sa trop grande densitĂ© Ă©motionnelle ». On peut citer au titre de « grande densitĂ© Ă©motionnelle » l’exemple tirĂ© du roman Des hommes de Laurent Mauvignier, consacrĂ© Ă  l’onde de dĂ©flagration de la guerre d’AlgĂ©rie :

Pendant quelques secondes on s’était demandĂ© si c’était une attaque, si on allait devoir se battre, ou si.
Puis rien. Le silence22.

15Cette dĂ©linĂ©arisation va de pair avec l’absence de surplomb des narrateurs par rapport Ă  leurs personnages. Cl. Stolz montre ainsi la « sous-Ă©nonciation » du narrateur, notamment dans une dense analyse du finale de Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye. Le lissage Ă©nonciatif des discours rapportĂ©s et des points de vue chez la romanciĂšre comme chez François Bon ou Emmanuel CarrĂšre (cf. article de J. Piat) laisse place Ă  l’engagement du lecteur dans le texte. Il faudrait cependant distinguer avec prĂ©cision la sous-Ă©nonciation (le narrateur ne prenant pas en charge le discours) du brouillage polyphonique d’une part, et d’autre part la sous-Ă©nonciation d’une sur-narration parfois prĂ©sente en mĂȘme temps, ce qui est trĂšs frappant chez Marie NDiaye, qui mĂ©diatise trĂšs souvent le point de vue de ses personnages par le biais du discours narrativisĂ© ou « raconté » (pour reprendre la terminologie d’A. Rabatel).

16J. Piat en vient mĂȘme Ă  parler de « communautĂ© interdiscursive23 » Ă  propos des expressions et « marqueurs d’époque » collectĂ©s par Annie Ernaux entre guillemets. Convoquant l’approche praxĂ©matique24 (qui enrichit ainsi les rĂ©fĂ©rences prĂ©sentes dans le reste du recueil Ă  la fois au dialogisme bakhtinien, aux scĂšnes Ă©nonciatives de Dominique Maingueneau, aux discours rapportĂ©s de Laurence Rosier et aux points de vue d’A. Rabatel), il s’efforce de situer l’entre-deux pragmatique entre le lecteur et l’auteur, le je et les autres.

17Finalement, cette implication du lecteur tĂ©moigne d’un retour du balancier critique Ă  des questions Ă©thiques, voire, de façon plus timide, politiques. Si l’on a citĂ© l’exemple de Laurent Mauvignier, on peut mentionner Ă©galement les rĂ©fĂ©rences Ă  Colonie de FrĂ©dĂ©rique ClĂ©mençon (Les Éditions de Minuit, 2003), ou Ă  La Centrale, d’Élisabeth Filhol (P.O.L, 2010). La conscience d’une construction Ă©thique du sens imprĂšgne ainsi le recueil ; il n’est pas Ă©tonnant de voir surgir des rĂ©flexions plus larges et des allusions Ă  la Politique de la littĂ©rature de Jacques RanciĂšre (GalilĂ©e, 2007), mais aussi aux travaux de Lionel Ruffel sur les « narrations documentaires » ou Ă  la mise en cause du « storytelling » par Christian Salmon25. Dans l’air du temps, cette tension Ă©thique et empathique nourrit les propositions de StĂ©phane Bikialo et d’Alain Rabatel sur les opĂ©rateurs de fiction. Loin de se rĂ©duire Ă  une conscience nĂ©gative de leur Ă©poque, ces embrayeurs, qu’ils soient condensation critique de diffĂ©rents genres de discours (StĂ©phane Bikialo) ou rĂ©fĂ©rences communes telles que des images de cinĂ©ma ou du quotidien (Alain Rabatel), sont des noyaux de fiction que le lecteur peut s’approprier et dĂ©ployer Ă  sa guise. À propos des AnnĂ©es d’Annie Ernaux, le chercheur Ă©tudie ainsi l’espace de libertĂ© qui s’opĂšre dans le passage entre « for intĂ©rieur » et le « forain26 » (on pourrait y ajouter le terme anglais foreign). À rebours d’une interprĂ©tation purement sociologisante des textes d’Annie Ernaux, il postule que son travail « vise davantage Ă  fictionnaliser des approches historiques, sociologiques, qu’à sociologiser la littĂ©rature, en proposant une “fiction non fictionnelle”27 », et que loin de fixer des normes culturelles et sociales il favorise des agencements singuliers en fonction de la trajectoire de chaque lecteur. Laissant de cĂŽtĂ© -si l’on peut dire- l’idĂ©e souvent Ă©voquĂ©e des marges mises en valeur par l’auteure et de l’Ɠuvre de mĂ©moire et de recollection d’une Ă©poque, il souligne au contraire la visĂ©e prospective des AnnĂ©es, qui incite le lecteur Ă  reconsidĂ©rer ses expĂ©riences, et l’amĂšne Ă  « imaginer des raisons de mieux partager l’avenir sur la base de la comprĂ©hension de ce qui a Ă©tĂ©28 ». Cette idĂ©e optimiste n’est pas sans rappeler la conception vitaliste de Georges Canguilhem sur les « normes de vie » que peut s’inventer l’ĂȘtre vivant.  


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18Les Ă©tudes rĂ©unies dans Fictions narratives du xxie siĂšcle tĂ©moignent donc Ă  la fois d’une progressive classicisation des Ɠuvres contemporaines (François Bon, Annie Ernaux, Laurent Mauvignier) et du contemporain lui-mĂȘme, dont elles circonscrivent des tendances stylistiques, Ă©nonciatives et sĂ©miotiques tout en laissant des propositions en suspens. Il faut insister sur la relative nouveautĂ© et la polyvalence enthousiasmante du geste critique, qui vient accompagner et enrichir des travaux d’ordre davantage poĂ©tique sur les rĂ©cits et romans des annĂ©es 2000.

19Sur le plan du sens, s’impose la question de la place et de l’engagement de l’énonciateur dans le texte. À l’échelle de la phrase comme Ă  celle du livre, le rĂ©glage des distances entre narrateur et personnage(s), narrateur et lecteurs, est essentielle. De l’idĂ©e de rupture qui se dĂ©tache du premier article sur la suspension phrastique Ă  celle de continuitĂ© qui se dĂ©duit du dernier et de ses rĂ©flexions sur les instances auctoriale et narratoriale, se dĂ©gagent une logique de la mise en relation et une forte figure d’auteur. Sur le plan des formes narratives, se dessine un partage entre fictions transgĂ©nĂ©riques et rĂ©cits d’une part, et entre fictions interdiscursives et rĂ©cits dialogiques d’autre part. Attentifs aussi bien aux effets de lecture qu’aux mouvements de recomposition des discours et des genres de discours, ces articles pointent les enjeux esthĂ©tiques et plus largement sociopolitiques de la littĂ©rature actuelle : tĂ©moigner du monde, dialoguer avec tous les champs du discours social, inventer de nouvelles formes de vie.