
Styles, strates énonciatives & stratégies narratives des récits contemporains
1Avec lâhumour et lâautodĂ©rision quâon lui connaĂźt, lâĂ©crivain Ăric Chevillard Ă©crivait dans une de ses critiques du Monde des livres datĂ©e du 6 avril 2012 :
Bien sĂ»r, nous aimons la grande phrase littĂ©raire, bien frappĂ©e, rythmĂ©e, harmonieuse, qui enchaĂźne ses propositions sans heurts ni grincements et emmaillote ce quâelle dĂ©crit dans son fil de soie au risque de substituer Ă la mouche quâelle prĂ©tendait capturer vivante une momie de mouche, et il nâest pas exclu que ce soit par exemple le cas de celle-ci. Lâenvie nous vient alors de court-circuiter ce laborieux processus de dĂ©signation, de prendre la littĂ©rature de vitesse, dâenregistrer nos expĂ©riences de conscience avant que lâĂ©criture ne les fige dans son ciment1.
2CitĂ©e par Christelle Reggiani dans un des articles qui composent Fictions narratives du xxie siĂšcle, ces deux phrases semblent emblĂ©matiques dâune ambivalence de la prose littĂ©raire contemporaine, partagĂ©e entre lâhĂ©ritage dâun imaginaire stylistique et la conscience de sa caducitĂ©.
3Depuis quelques annĂ©es ont paru un certain nombre dâouvrages collectifs dâampleur tantĂŽt « panoramique » et synthĂ©tique tantĂŽt monographique et locale, dont la visĂ©e commune est de circonscrire les faits de style et les genres de discours mobilisĂ©s par la littĂ©rature des vingtiĂšme et vingt-et-uniĂšme siĂšcles. La collection « Langages » des Ăditions universitaires de Dijon, dans laquelle ont Ă©tĂ© rĂ©cemment publiĂ©es trois Ă©tudes monographiques concernant des auteurs contemporains, respectivement Sylvie Germain, Ăric Chevillard et Laurent Mauvignier2, ainsi que des ouvrages ponctuels, consacrĂ©s par exemple Ă Jean Rouaud3, tĂ©moignent du deuxiĂšme courant. Dans la premiĂšre tendance se distinguent La Langue littĂ©raire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert Ă Claude Simon (Gilles Philippe et Julien Piat (dir.), Paris, Fayard, 2009) et La langue littĂ©raire Ă lâaube du xxie siĂšcle (CĂ©cile Narjoux (dir.), Dijon, Ătudes universitaires de Dijon, coll. « Langages », 2010), le deuxiĂšme ouvrage se faisant en quelque sorte le relais du premier, sur un plan chronologique et thĂ©orique. Un article de Julien Piat paru dans Fixxion contemporaine, rappelant la constitution dâune langue littĂ©raire distincte dâune langue commune entre les annĂ©es 1850 et les annĂ©es 2000, et formulant le tournant Ă©nonciatif (Ă la fois de lâordre du retour et de lâinĂ©dit) de la littĂ©rature narrative au dĂ©but du vingt-et-uniĂšme siĂšcle, rĂ©sume ainsi les enjeux contemporains de la notion de « langue littĂ©raire » :
Or, si la littĂ©rature contemporaine est redevenue discours, de deux choses lâune : soit la langue des Ă©crivains fait apparaĂźtre des phĂ©nomĂšnes « suffisamment convergents pour offrir un systĂšme de rĂ©gularitĂ©s » â et la notion est encore pertinente ; soit la seule diffĂ©rence avec hier est dâordre pragmatique, et la qualitĂ© « littĂ©raire » de la langue ne lui est plus donnĂ©e que par son inscription au sein dâun discours constituant4.
4En dâautres termes, ou bien il est encore possible de faire Ă©tat dâune langue stylistiquement distinctive, ou bien il faut constater le statut conditionnel de la littĂ©raritĂ© des rĂ©cits contemporains, pour reprendre lâadjectif proposĂ© par GĂ©rard Genette dans Fiction et diction5.
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5Fictions narratives du xxie siĂšcle, le numĂ©ro 112 de la revue La Licorne, dirigĂ© par CĂ©cile Narjoux et Claire Stolz, sâinscrit dans cet horizon critique. Sâil ne sâagit majoritairement pas pour ses contributeurs et contributrices de discuter la pertinence de cette notion de « langue littĂ©raire6 », lâambition du recueil est bien de « dĂ©gager la (ou les) spĂ©cificitĂ©(s) des Ă©critures contemporaines de fiction par rapport aux Ă©critures narratives du xxe siĂšcle » et de rĂ©affirmer finalement « lâexceptionnelle vitalité » et « lâĂ©tonnante labilité » de la prose contemporaine7. RĂ©unissant dix articles de chercheurs qui ont pour la plupart consacrĂ© de nombreux travaux Ă ces questions, ce volume sâefforce de tenir les deux pĂŽles distinguĂ©s par Julien Piat, en sâattachant Ă lâĂ©tude dâĂ©critures attendues comme celles des Ăditions de Minuit (dâĂric Laurrent Ă Laurent Mauvignier) comme Ă celles dâauteurs en marge du canon tels que Philippe Dijan ou Jean-Charles Massera, et en recourant aussi bien Ă des approches stylistiques et rhĂ©toriques quâaux outils dĂ©gagĂ©s par la pragmatique et la sĂ©miotique.
Un corpus en questions, entre récit & fiction : de la tension narrative à la « dépense vocale »
6Le volume se signale dâabord par la stimulante variĂ©tĂ© de ses objets, et lâalternance entre articles synthĂ©tiques et articles plus « ciblĂ©s ».
7On peut certes noter le dĂ©calage qui consiste Ă situer en introduction la contemporanĂ©itĂ© de cet ensemble narratif par la mention de Windows on the World, de FrĂ©dĂ©ric Beigbeder (Grasset & Fasquelle, 2003) et Ă Ă©tudier ensuite dans le cours du recueil un grand nombre dâauteurs des Ăditions de Minuit. On peut aussi penser au premier abord que les singularitĂ©s des Ă©critures de Minuit, analysĂ©es en groupe dans le premier article, de CĂ©cile Narjoux (« âDes micro-anomalies dans la cours ordonnĂ© de ma vieâ ou la suspension phrastique dans la fiction narrative contemporaine »), sont un peu arasĂ©es par lâapproche synthĂ©tique qui en est proposĂ©e8. La qualitĂ© des analyses et le dialogue qui se tisse entre les diffĂ©rents articles dĂ©ment rapidement cette impression. Le dĂ©calage entre une constellation « Minuit » et des satellites originaux est par ailleurs aussi un reflet du « dĂ©sajustement » ou du « dĂ©phasage » propre au contemporain, pour reprendre respectivement les mots de Derrida et dâAgamben9. Il est de plus dĂ©jouĂ© en partie par le parcours Ă©ditorial et lâĂ©volution littĂ©raire dâauteurs comme François Bon ou Marie NDiaye, formĂ©s chez Minuit puis enclins ces derniĂšres annĂ©es Ă des formes littĂ©raires variĂ©es.
8Cette variĂ©tĂ© est inspirante pour les contemporanĂ©istes et permet de nourrir une rĂ©flexion plus globale sur les esthĂ©tiques en jeu. Le premier enjeu, poĂ©tique, est celui de la nomination de lâobjet, « fictions narratives ». On sait combien lâappellation roman a progressivement Ă©tĂ© battue en brĂšche par celle de rĂ©cit depuis la deuxiĂšme moitiĂ© du xxe siĂšcle, parallĂšlement Ă la perception dâun rĂ©el comme instable et fragmentaire. Si la premiĂšre rĂ©siste encore en tant quâĂ©tiquette commerciale et paraĂźt connaĂźtre un « retour » en force10, câest en rĂ©alitĂ© aux cĂŽtĂ©s de formes narratives diversifiĂ©es. Les deux « ingrĂ©dients » constitutifs du roman sont Ă©galement sujets Ă caution : dâun cĂŽtĂ© la fiction est Ă©vidĂ©e par des genres de discours externes au roman, de lâautre le rĂ©cit est creusĂ© par la voix ; les deux sont remis en cause par le brouillage des instances Ă©nonciative et narratoriale. Lâalternance entre les appellations de « rĂ©cits » et de « fictions » dans les ouvrages de critique littĂ©raire contemporaine tĂ©moigne de ces creusements et de cette indĂ©cision gĂ©nĂ©rique11.
9Le plan du recueil rĂ©vĂšle cette articulation progressive, du rĂ©cit romanesque Ă des formes plus indĂ©cises : ainsi, la premiĂšre partie, majoritairement stylistique et rhĂ©torique, sâintitule-t-elle « Nouveau siĂšcle, nouvelles phrases romanesques ? », et analyse tour Ă tour des procĂ©dĂ©s rĂ©currents dâĂ©poque (Ă©panorthose et hyperbate dans lâarticle de CĂ©cile Narjoux et dans celui de Christelle Reggiani, « Une langue littĂ©raire au dĂ©but du xxie siĂšcle ? Autour de la phrase longue », qui sâintĂ©ressent plus globalement Ă la « poĂ©tique de la suspension12 » narrative) et des procĂ©dĂ©s ponctuels dâauteurs (lâarticle de GeneviĂšve Salvan« Suivez la phrase qui ne sait pas oĂč elle va » : le phrasĂ© de la fiction chez Jean Rouaud Ă propos du tour ce qui, ce N », pointant un « art de la reprise13 », et lâarticle de Catherine Rannoux « La « corporalisation » du discours : lâexemple de Loin dâeux de Mauvignier et de Daewoo de F. Bon » portant notamment sur la « boiterie »14 de lâĂ©criture), tandis que la deuxiĂšme partie, centrĂ©e davantage sur les notions de discours et de dialogisme, sâappelle « Au xxie siĂšcle, la fiction et la vie » et envisage des contre-objets littĂ©raires, en voie de classicisation comme Les AnnĂ©es dâAnnie Ernaux (article dâAlain Rabatel, « Le jeu fictionnel de lâintĂ©rioritĂ© et de lâextĂ©rioritĂ© autour des images et photographies dans Les AnnĂ©es »), ou encore relativement en lisiĂšre de lâinstitution universitaire, comme Dâautres vies que la mienne dâEmmanuel CarrĂšre (article de Julien Piat « Comment raconter « dâautres vies que la mienne » ? De quelques rĂ©glages Ă©nonciatifs dans le rĂ©cit Ă la premiĂšre personne des annĂ©es 2000 ») ou les ouvrages de Jean-Charles Massera et Guy Tournaye (article de StĂ©phane Bikialo, « Genres de discours et rĂ©alitĂ© dans la fiction narrative contemporaine »). Quant au dernier ensemble dâarticles, « Nouveaux espaces de fiction », il est consacrĂ© majoritairement Ă des approches intersĂ©miotiques, qui reconsidĂšrent le rapport entre narrativitĂ© au cinĂ©ma et renouveau des formes narratives de la bande-dessinĂ©e (article de Jacques DĂŒrrenmatt « Penser la sĂ©quentialitĂ© dans le rĂ©cit graphique contemporain »), entre littĂ©rature et sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e (article de Françoise Rullier « De la concurrence entre les sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es et lâĂ©criture de la fiction contemporaine : Doggy Bag de Philippe Dijan »), littĂ©rature et internet (article de Claire Stolz « Le vertige des contingences auctoriales et narratoriales : un nouvel espace de dialogisme et de coĂ©nonciation avec le lecteur »).
10Câest tout de mĂȘme un retour au roman qui sâopĂšre en fin de compte, puisque lâarticle de Cl. Stolz qui clĂŽt le volume retrouve notamment Ăric Chevillard et que la fin de son article, tout en sâintĂ©ressant aux rĂ©cits en ligne de Renaud Camus et François Bon, propose de nommer ceux-ci « romans interactifs », notion optimiste qui donne matiĂšre Ă dĂ©bat. Tout en synthĂ©tisant les diffĂ©rentes problĂ©matiques du recueil, cette contribution semble sâinscrire davantage dans la continuitĂ© de la partie la plus pragmatique et Ă©nonciative du recueil. Par ailleurs, il faut souligner que la frontiĂšre quâil y aurait entre une littĂ©rature trĂšs Ă©crite et hyperconsciente de ses effets, et une littĂ©rature faisant feu de tout discours et plus Ă mĂȘme de dire « la vie », est heureusement remise en question. Ainsi lâarticle de Catherine Rannoux, confrontant des textes choraux de Laurent Mauvignier et de François Bon, envisage-t-il bien comment la matiĂšre de la phrase peut dire le grain des voix, tandis que Julien Piat, dans la confrontation des ancrages Ă©nonciatifs singuliers dâEmmanuel CarrĂšre et dâAnnie Ernaux, montre la stratĂ©gie narrative commune qui en dĂ©coule, celle dâun fondu des expĂ©riences. Les lignes mĂ©thodiques se croisent et lâintersĂ©mioticitĂ© concerne aussi bien lâĂ©tude des AnnĂ©es proposĂ©e par Alain Rabatel, interrogeant le statut inversĂ© des photos personnelles dâAnnie Ernaux et des images publiques convoquĂ©es par lâauteure, que lâarticle de Françoise Rullier consacrĂ© Ă la reprise formelle des cadres et des codes de la sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e Six Feet under par Philippe Dijan dans Doggy bag. Au sein de la premiĂšre partie, les articles de CĂ©cile Narjoux et de GeneviĂšve Salvan semblent fonctionner de pair ; le deuxiĂšme exemplifiant grĂące au cas de Jean Rouaud les ressorts interprĂ©tatifs de lâhyperbate mentionnĂ©s de façon gĂ©nĂ©rique par le premier. Les propositions de Catherine Rannoux sur la « corporalisation » du discours font Ă©cho Ă la « dĂ©pense vocale » dont parle Christelle Reggiani15, et que cette derniĂšre avait prĂ©cĂ©demment mise en avant dans son ouvrage intitulĂ© Ăloquence du roman. RhĂ©torique, littĂ©rature et politique aux xixe et xxe siĂšcles (GenĂšve, Droz, 2008).
11Faisant pendant Ă lâinstabilitĂ© du rĂ©cit, minĂ© par le dedans (excroissances ou dĂ©flations rhĂ©toriques et stylistiques) comme par le dehors (discours routiniers et extralittĂ©raires tels que le bulletin mĂ©tĂ©o ou les dĂ©pĂȘches radios dans France guide de lâutilisateur de Massera, analysĂ© par StĂ©phane Bikialo), câest en effet une ligne de force discursive qui paraĂźt dominer (Ă lâexception peut-ĂȘtre des rĂ©cits graphiques contemporains Ă©tudiĂ©s par Jacques DĂŒrrenmatt). Les questions de lâadresse et de lâengagement Ă©nonciatif sâavĂšrent essentielles. Dans ce cadre, la fiction ne saurait ĂȘtre un accessoire purement romanesque visant Ă recrĂ©er un monde, mais une mĂ©diation entre le texte et son dehors ; câest peut-ĂȘtre alors la notion dâ« embrayeur » de fiction (StĂ©phane Bikialo) ou dâ« opĂ©rateur » de fiction (Alain Rabatel16) qui Ă©merge comme la proposition la plus fĂ©conde du recueil, laissant lâ« impouvoir » des rĂ©cits se transformer en puissance de la lecture.
De « lâimpouvoir » des rĂ©cits aux implications du lecteur
12La focale sur les Ăditions de Minuit permet de thĂ©matiser dâemblĂ©e la rĂ©flexivitĂ© et le soupçon, quâatteste la citation de Chevillard sur la mouche embaumĂ©e dans la phrase. Ce ludisme inquiet se retrouve dans des textes apparemment plus directement en prise avec le discours social et ses variantes. La belle idĂ©e dâ« impouvoir » du rĂ©cit comme action restreinte de la littĂ©rature, Ă©noncĂ©e par Chr. Reggiani17, rappelle les propositions de Bruno Blanckeman, entre autres dans Fictions singuliĂšres18. De cette fragilitĂ© le lecteur devient tour Ă tour le tĂ©moin, le garant, lâinterprĂšte, le participant. Entre le premier et le dernier article, on passe ainsi de lâĂ©vocation de « la capacitĂ© du lecteur Ă se frayer un chemin fictionnel rĂȘveur19 » Ă la notion de « coĂ©nonciation âlectorialeâ20 ». Cette initiative laissĂ©e au lecteur passe essentiellement dâaprĂšs nos articles par deux grands types de procĂ©dĂ©s.
13Le premier consiste en une dĂ©linĂ©arisation du rĂ©cit, qui peut se jouer Ă lâĂ©chelle de la phrase, comme de la case du rĂ©cit graphique. Jacques DĂŒrrenmatt analyse ainsi les ellipses frĂ©quentes des bandes dessinĂ©es contemporaines, en prenant lâexemple dâune double page de CHHHT ! de Jason, dans laquelle les sauts fictifs dâune case Ă lâautre doivent ĂȘtre comblĂ©s par un travail important dâinfĂ©rences de la part du lecteur. Chez Jean Rouaud analysĂ© par GeneviĂšve Salvan, la tournure anaphorique en « ce que, ce N » vise autant Ă reformuler une idĂ©e et rĂ©orienter lâinterprĂ©tation du lecteur quâĂ laisser Ă celui-ci le champ libre entre plusieurs possibles :
Ces phĂ©nomĂšnes de reprise, qui inscrivent une forme dâoralisation, donnent enfin une certaine qualitĂ© vocale Ă la narration, une inflexion, et lâancrent sur une reprĂ©sentation de la conversation avec son lecteur, renouant, par sa volontĂ© de raconter des histoires Ă et pour quelquâun, avec une littĂ©rature « rĂ©fĂ©rentielle » et transitive21.
14Dans lâarticle de C. Narjoux, la suspension brutale des phrases vise Ă donne un rĂŽle majeur Ă la participation et Ă lâimagination dâun lecteur Ă la fois contraint et libre de « pour[suivre] un discours donnĂ© finalement comme inĂ©narrable, soit par sa vanitĂ© doxique ou, au contraire, par sa trop grande densitĂ© Ă©motionnelle ». On peut citer au titre de « grande densitĂ© Ă©motionnelle » lâexemple tirĂ© du roman Des hommes de Laurent Mauvignier, consacrĂ© Ă lâonde de dĂ©flagration de la guerre dâAlgĂ©rie :
Pendant quelques secondes on sâĂ©tait demandĂ© si câĂ©tait une attaque, si on allait devoir se battre, ou si.
Puis rien. Le silence22.
15Cette dĂ©linĂ©arisation va de pair avec lâabsence de surplomb des narrateurs par rapport Ă leurs personnages. Cl. Stolz montre ainsi la « sous-Ă©nonciation » du narrateur, notamment dans une dense analyse du finale de Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye. Le lissage Ă©nonciatif des discours rapportĂ©s et des points de vue chez la romanciĂšre comme chez François Bon ou Emmanuel CarrĂšre (cf. article de J. Piat) laisse place Ă lâengagement du lecteur dans le texte. Il faudrait cependant distinguer avec prĂ©cision la sous-Ă©nonciation (le narrateur ne prenant pas en charge le discours) du brouillage polyphonique dâune part, et dâautre part la sous-Ă©nonciation dâune sur-narration parfois prĂ©sente en mĂȘme temps, ce qui est trĂšs frappant chez Marie NDiaye, qui mĂ©diatise trĂšs souvent le point de vue de ses personnages par le biais du discours narrativisĂ© ou « raconté » (pour reprendre la terminologie dâA. Rabatel).
16J. Piat en vient mĂȘme Ă parler de « communautĂ© interdiscursive23 » Ă propos des expressions et « marqueurs dâĂ©poque » collectĂ©s par Annie Ernaux entre guillemets. Convoquant lâapproche praxĂ©matique24 (qui enrichit ainsi les rĂ©fĂ©rences prĂ©sentes dans le reste du recueil Ă la fois au dialogisme bakhtinien, aux scĂšnes Ă©nonciatives de Dominique Maingueneau, aux discours rapportĂ©s de Laurence Rosier et aux points de vue dâA. Rabatel), il sâefforce de situer lâentre-deux pragmatique entre le lecteur et lâauteur, le je et les autres.
17Finalement, cette implication du lecteur tĂ©moigne dâun retour du balancier critique Ă des questions Ă©thiques, voire, de façon plus timide, politiques. Si lâon a citĂ© lâexemple de Laurent Mauvignier, on peut mentionner Ă©galement les rĂ©fĂ©rences Ă Colonie de FrĂ©dĂ©rique ClĂ©mençon (Les Ăditions de Minuit, 2003), ou Ă La Centrale, dâĂlisabeth Filhol (P.O.L, 2010). La conscience dâune construction Ă©thique du sens imprĂšgne ainsi le recueil ; il nâest pas Ă©tonnant de voir surgir des rĂ©flexions plus larges et des allusions Ă la Politique de la littĂ©rature de Jacques RanciĂšre (GalilĂ©e, 2007), mais aussi aux travaux de Lionel Ruffel sur les « narrations documentaires » ou Ă la mise en cause du « storytelling » par Christian Salmon25. Dans lâair du temps, cette tension Ă©thique et empathique nourrit les propositions de StĂ©phane Bikialo et dâAlain Rabatel sur les opĂ©rateurs de fiction. Loin de se rĂ©duire Ă une conscience nĂ©gative de leur Ă©poque, ces embrayeurs, quâils soient condensation critique de diffĂ©rents genres de discours (StĂ©phane Bikialo) ou rĂ©fĂ©rences communes telles que des images de cinĂ©ma ou du quotidien (Alain Rabatel), sont des noyaux de fiction que le lecteur peut sâapproprier et dĂ©ployer Ă sa guise. Ă propos des AnnĂ©es dâAnnie Ernaux, le chercheur Ă©tudie ainsi lâespace de libertĂ© qui sâopĂšre dans le passage entre « for intĂ©rieur » et le « forain26 » (on pourrait y ajouter le terme anglais foreign). Ă rebours dâune interprĂ©tation purement sociologisante des textes dâAnnie Ernaux, il postule que son travail « vise davantage Ă fictionnaliser des approches historiques, sociologiques, quâĂ sociologiser la littĂ©rature, en proposant une âfiction non fictionnelleâ27 », et que loin de fixer des normes culturelles et sociales il favorise des agencements singuliers en fonction de la trajectoire de chaque lecteur. Laissant de cĂŽtĂ© -si lâon peut dire- lâidĂ©e souvent Ă©voquĂ©e des marges mises en valeur par lâauteure et de lâĆuvre de mĂ©moire et de recollection dâune Ă©poque, il souligne au contraire la visĂ©e prospective des AnnĂ©es, qui incite le lecteur Ă reconsidĂ©rer ses expĂ©riences, et lâamĂšne à « imaginer des raisons de mieux partager lâavenir sur la base de la comprĂ©hension de ce qui a Ă©tĂ©28 ». Cette idĂ©e optimiste nâest pas sans rappeler la conception vitaliste de Georges Canguilhem sur les « normes de vie » que peut sâinventer lâĂȘtre vivant. Â
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18Les Ă©tudes rĂ©unies dans Fictions narratives du xxie siĂšcle tĂ©moignent donc Ă la fois dâune progressive classicisation des Ćuvres contemporaines (François Bon, Annie Ernaux, Laurent Mauvignier) et du contemporain lui-mĂȘme, dont elles circonscrivent des tendances stylistiques, Ă©nonciatives et sĂ©miotiques tout en laissant des propositions en suspens. Il faut insister sur la relative nouveautĂ© et la polyvalence enthousiasmante du geste critique, qui vient accompagner et enrichir des travaux dâordre davantage poĂ©tique sur les rĂ©cits et romans des annĂ©es 2000.
19Sur le plan du sens, sâimpose la question de la place et de lâengagement de lâĂ©nonciateur dans le texte. Ă lâĂ©chelle de la phrase comme Ă celle du livre, le rĂ©glage des distances entre narrateur et personnage(s), narrateur et lecteurs, est essentielle. De lâidĂ©e de rupture qui se dĂ©tache du premier article sur la suspension phrastique Ă celle de continuitĂ© qui se dĂ©duit du dernier et de ses rĂ©flexions sur les instances auctoriale et narratoriale, se dĂ©gagent une logique de la mise en relation et une forte figure dâauteur. Sur le plan des formes narratives, se dessine un partage entre fictions transgĂ©nĂ©riques et rĂ©cits dâune part, et entre fictions interdiscursives et rĂ©cits dialogiques dâautre part. Attentifs aussi bien aux effets de lecture quâaux mouvements de recomposition des discours et des genres de discours, ces articles pointent les enjeux esthĂ©tiques et plus largement sociopolitiques de la littĂ©rature actuelle : tĂ©moigner du monde, dialoguer avec tous les champs du discours social, inventer de nouvelles formes de vie.

