Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 7
titre article
Didier Coste

Est-ce quelqu’un ?

John Frow, Character and Person, New York : Oxford University Press, 2014, 331 p., EAN 9780198704515.

1En prenant connaissance de cette impressionnante publication de l’un des thĂ©oriciens anglo-saxons de la littĂ©rature qui ont fait le plus pour que la forme actuelle de transdisciplinaritĂ© que sont les Ă©tudes culturelles ne rĂ©sorbe pas l’esthĂ©tique et le poĂ©tique dans une idĂ©e extĂ©rieure du politique, j’ai tout d’abord cru que le titre de l’ouvrage rĂ©sultait d’une inversion dĂ©libĂ©rĂ©e de celui, devenu classique dans le monde francophone, de M. ZĂ©raffa : Personne et personnage1.Or il n’en est rien, comme nous le verrons. Et il n’y a pas davantage prĂ©sĂ©ance de l’un des deux termes sur l’autre chez J. Frow qu’il n’y en avait chez M. ZĂ©raffa. DĂšs lors, en feuilletant le volume, d’abord, puis aprĂšs en avoir lu la prĂ©face, j’ai commencĂ© Ă  me demander quel titre je pourrais donner au prĂ©sent essai critique — ce qui est passĂ© par une rĂȘverie ou une revue flottante de titres et d’énoncĂ©s mettant en jeu identitĂ©, reprĂ©sentation, noms et rĂŽles, ontologie, hantologie et autres Ă -peu-prĂšs : Quelqu’un de Robert Pinget (dont Un homme qui dort est le cousin), Persona de Bergman, Une voix sans personne de Tardieu, « to be or not to be », « je est un autre », L’Homme illustrĂ© de Ray Bradbury et La MĂ©moire tatouĂ©e de Khatibi. Puis il y a nos chers amis Raoul et Marguerite d’« Un drame bien parisien2 » :

Tous les deux poussĂšrent, en mĂȘme temps, un cri de stupeur, en ne se reconnaissant ni l’un ni l’autre.
Lui, ce n’était pas Raoul.
Elle, ce n’était pas Marguerite.

2Dans tout cela, il est question Ă  la fois de substance et de surface, d’ĂȘtre et de manifestation, de propriĂ©tĂ©s ou d’attributs et de manque, de coĂŻncidence et de non-coĂŻncidence. Et le pire (ou le plus fascinant, peut-ĂȘtre) est de s’interroger sur des termes dĂ©pourvus de toute essence « rĂ©fĂ©rentielle », qui ne peuvent Ă©ventuellement faire sens que de leur complĂ©mentaritĂ© ou de leur collusion plutĂŽt que d’une diffĂ©rence native. C’est pourquoi, aprĂšs avoir longtemps hĂ©sitĂ© entre « Personne ne rĂ©pond », « Il y a quelqu’un » et « Qui est-il ? », j’ai cru bon de poser la question la plus abstraite, ou la moins engagĂ©e sur la nature de son propos, Ă  la racine d’une deixis sans objet, sur un possible sans qualitĂ©s, un peu Ă  la maniĂšre de J. Frow lui-mĂȘme qui, reconnaissant tant en personne qu’en personnage des constructions conceptuelles relatives, opte pour une approche inspirĂ©e du cubisme analytique :

Je cherche Ă  la fois Ă  garder distinctes et spĂ©cifiques aux champs oĂč elles opĂšrent les catĂ©gories du personnage et de la personne, et Ă  explorer l’interaction et le chevauchement de ces champs. Cela signifie que je veux comprendre non seulement comment les personnages fonctionnent comme des quasi-personnes dans toute une gamme de mĂ©dias et de genres, mais aussi comment la personnalitĂ© sociale fonctionne comme une sorte de fiction, c’est-Ă -dire comme un modĂšle façonnĂ© par des pratiques et des institutions sociales particuliĂšres (dans des cadres lĂ©gaux ou religieux, par exemple), mais aussi par les schĂ©mas qui sous-tendent la personnalitĂ© fictionnelle3. (vii)

3L’une des mĂ©taphores les plus souvent employĂ©es par l’auteur pour imager la complicitĂ© forcĂ©e de vases communicants, la contamination, voire l’osmose entre les catĂ©gories, est l’expression « bleed into », intraduisible dans sa littĂ©ralitĂ©, mais qui Ă©voque Ă  la fois fuite, suintement, donc blessure, et transfusion, revitalisation. Devant un tel dĂ©fi, il ne pouvait plus ĂȘtre question de faire blocs sĂ©parĂ©s de la personne ou du personnage afin de les confronter selon les automatismes d’une dichotomie et d’une dialectique rigide. C’est lĂ  que le travail de J. Frow est Ă  la fois le plus heuristique, le plus enrichissant, et en contrepartie, plus pointillĂ©, moins conclusif que d’autres :

La consĂ©quence mĂ©thodologique de focaliser sur l’interaction (interplay) entre les diffĂ©rentes façons d’ĂȘtre une personne est que le livre ne repose pas sur l’exposĂ© linĂ©aire d’un raisonnement dĂ©veloppĂ© progressivement, mais plutĂŽt sur l’exploration de matĂ©riaux juxtaposĂ©s et des fils qui les lient entre eux. (vii-viii)

4Le genre de l’essai, pertinemment revendiquĂ©, relĂšve statiquement de la mosaĂŻque, et, dynamiquement, du rĂ©seau de forces.

5J’aborderai d’abord chacun des moments de pensĂ©e offerts par les huit chapitres, puis je tenterai d’évaluer le bĂ©nĂ©fice (certain) de cette errance classĂ©e pour la thĂ©orie littĂ©raire et une certaine anthropologie sociale, en mĂȘme temps que les dĂ©voiements de perspective non nĂ©gligeables auxquels on serait conduit en cherchant Ă  transposer le geste investigateur de J. Frow dans d’autres cadrages linguistiques et culturels.

Un octaùdre en trompe-l’Ɠil

6Il y a, dans le choix d’une pluralitĂ© de plans nommĂ©s sans dĂ©finition prĂ©alable de leurs coordonnĂ©es, quelque chose qui peut volontiers nous faire penser aux cinq codes employĂ©s par Barthes pour « étoiler » le texte dans S/Z, avec cette diffĂ©rence que les huit plans retenus par J. Frow sont encore moins attachĂ©s Ă  des grilles mĂ©thodologiques particuliĂšres que les codes barthĂ©siens.

7Je me rĂ©jouis d’apprendre, dans Wikipedia, que « L’octaĂšdre rĂ©gulier est utilisĂ© comme dĂ© Ă  jouer, particuliĂšrement dans les jeux de rĂŽle. »

8Entre personnage et personne, voici donc, dans leur ordre d’apparition, qui est pour une part celui d’une concrĂ©tude (apparente) croissante, les huit « rĂŽles », tous partiels, comme des objets fragmentĂ©s du dĂ©sir, qui sont distribuĂ©s Ă  l’une et l’autre catĂ©gories et opĂšrent entre elles : Figure, IntĂ©rĂȘt, Personne, Type, Voix, Nom, Face, Corps.

9Devant la grande complexitĂ© de l’essai, due en partie Ă  la richesse d’un corpus qui, tout en privilĂ©giant le romanesque, sort souvent des sentiers battus pour aborder ici des textes antiques ou mĂ©diĂ©vaux, lĂ  des questions de droit ou de cybernĂ©tique, ce ne serait pas lui rendre justice que d’essayer de rĂ©sumer sĂšchement des arguments qui tirent souvent leur pouvoir de conviction interrogative de dĂ©veloppements non contraints et faussement digressifs. J’ai donc choisi de ne retenir et commenter succinctement que quelques notations incisives, suggestives et mĂȘme parfois intrigantes, Ă©mergeant du flot Ă©rudit et inquiet (comme les petites phrases de Proust entre deux mĂ©taphores filĂ©es). Nous profiterons ainsi plus pleinement du diffĂ©rentiel entre l’essai et le genre du traitĂ© auquel nous sommes trop habituĂ©s dans les mondes de pensĂ©e en langues romanes ou germaniques.

1 - Figure

10La notion de figure est prise dans le double sens de « figure de style » et de figure picturale : « quelque chose qui se dĂ©tache sur un fond narratif, et plus gĂ©nĂ©ralement la forme ou la silhouette humaine » (p. 8). On pourrait remarquer cependant que, contrairement au « fond » d’une fiction verbale, le « fond » pictural n’est pas habituellement narratif, et l’on pourrait mĂȘme se demander si l’action du personnage par excellence, le protagoniste, dĂ©tachĂ© par dĂ©finition et comme de sa propre initiative, ne consiste pas Ă  dĂ©narrativiser contrastivement le « fond » sur lequel il opĂšre. Le rappel de Lotman est fort utile ici : « L’agent se dĂ©finit par l’action qu’il entreprend ; le personnage par la façon dont ces actions sont dotĂ©es de sens quand l’agent agit ou que quelque chose agit sur lui, quand il parle ou qu’on parle de lui dans le rĂ©seau de relations Ă©tabli par le texte. » (p. 12) J. Frow, exposant ensuite la sĂ©miologie (structurale) du personnage de P. Hamon4, la juge « datĂ©e », et elle l’est en effet, dans sa premiĂšre version, peut-ĂȘtre moins du fait de son abstraction et du caractĂšre plus additif qu’analytique des combinatoires qu’elle autorise, que par son insistance sur le « sens ». Bien que les approches de Yuri Margolin5 soient plus incisives et plus rigoureuses, on constatera que l’ambiguĂŻtĂ© figurale du personnage tient toujours Ă  la double exigence de lui faire faire sens plutĂŽt que prĂ©sence et Ă  chercher ce sens dans une narrativitĂ© posĂ©e Ă  la fois comme principe fondateur du personnage, et comme la consĂ©quence de son existence textuelle. Ce n’est donc pas par hasard que Feu pĂąle de Nabokov est choisi comme objet expĂ©rimental central de ce chapitre.

2 - IntĂ©rĂȘt

11L’intĂ©rĂȘt est, encore d’aprĂšs P. Hamon, ce qui rĂ©sulte de la convergence lectorale de reconnaissance, de projection et d’identification : « C’est seulement Ă  travers un tel procĂšs de reconnaissance que les personnages deviennent intĂ©ressants pour nous au double sens oĂč nous trouvons un cadre pour comprendre quel genre d’ĂȘtres ils sont, et oĂč, d’une certaine façon, nous nous voyons nous-mĂȘmes dans ces figures et effectuons sur elles un investissement affectif. » (p. 37) J. Frow souligne toutefois avec raison que l’identification a un double sens selon le cas de son objet : identification Ă  ou avec, et identification de,deux relations (le datif et le gĂ©nitif) co-nĂ©cessaires mais qui doivent ĂȘtre distinguĂ©es analytiquement. A minima, faute de figure dynamique aisĂ©ment cernable, il est proposĂ© que ce soit la « voix » Ă©nonciatrice supposĂ©e, souvent considĂ©rĂ©e comme auctoriale en poĂ©sie lyrique, qui constitue l’objet d’une demande lectorale en quĂȘte de quelque alter ego personnel. Le risque est, bien sĂ»r, de faire du personnage un simple instrument narcissique, dans la nĂ©gation de son extĂ©rioritĂ© intrinsĂšque. C’est ce Ă  quoi pourrait tendre la conception riffaterrienne de la vĂ©ritĂ© de la fiction, que J. Frow ne mentionne pas, et c’est sans doute pourquoi ce dernier insiste sur le fait que « le personnage fictionnel est textuellement construit dans le jeu entre des positions d’énonciation et des Ă©difices figuraux dans le monde de l’histoire (storyworld), positions qui sont remplies cumulativement et de façon complexe au fil de la prose narrative ou du texte lyrique ou d’un film ou du dĂ©roulement d’un jeu. » (p. 41)

12La figure de l’avatar est avancĂ©e comme essentielle Ă  la comprĂ©hension de ce point. Il en rĂ©sulte — et c’est trĂšs important — que « la question du statut ontologique des entitĂ©s fictives est trĂšs peu pertinente en ce qui concerne notre capacitĂ© et notre volontĂ© d’interagir avec elles comme si elles Ă©taient des personnes comme nous. » (p. 44) Ce qui conduit Ă  une excellente reformulation de l’intĂ©rĂȘt comme lien : « l’action rĂ©ciproque par laquelle le soi facteur de sens se constitue Ă  rĂ©pĂ©tition comme sujet unifiĂ© dans sa reconnaissance de positions de sujet dans le texte est au cƓur du processus d’identification de et avec les personnages. » (p. 49) Une telle Ă©conomie freudienne, conforme Ă  celle dessinĂ©e par Norman Holland, n’est cependant pas tout Ă  fait suffisante pour rendre compte de l’intĂ©rĂȘt romanesque tel que le voyaient les marxistes des annĂ©es 70, un systĂšme dans lequel le personnage pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un acteur virtuel d’accumulation de capital symbolique et de production de valeur. L’étude de la relation pornographique tendrait par contre Ă  montrer que « l’occupation de tous les pronoms [du roman] et la possession d’un savoir qui n’appartient Ă  aucun et transcende chacun d’eux » (p. 67) est prĂ©cisĂ©ment le leurre qui nous dĂ©tourne de notre rĂŽle subordonnĂ© ou aliĂ©nĂ© dans la production d’une valeur dont nous sommes dĂ©possĂ©dĂ©s aussitĂŽt.

3 - Personne

13Ce chapitre engage une confrontation entre la catĂ©gorie anthropologique de la personne et celle, Ă  venir, de la personne pronominale. L’idĂ©e de « person » et l’idĂ©e de « self (moi) » Ă©voquĂ©es par Marcel Mauss ont fait l’objet d’une telle contamination mutuelle au long de l’histoire que « toute distinction claire est impossible » (p. 72). D’autre part, dans diffĂ©rentes civilisations, nous trouvons dĂ©jĂ  le nom (donc la filiation et le statut) et la face (donc le masque et la conformitĂ© au type) impliquĂ©s sous diffĂ©rentes modalitĂ©s dans la constitution de ces « catĂ©gories de l’esprit ». Sont encore Ă  considĂ©rer en parallĂšle et/ou en opposition les concepts lĂ©gaux et religieux de « personne », le premier, en droit romain, Ă©tant celui d’un titulaire de droits moins engagĂ© physiquement dans l’exercice des droits et des obligations formĂ©es par la parole que constituĂ© abstraitement comme site de cet exercice (ainsi la « personne morale » de nos codes civils) ; tandis que le concept chrĂ©tien de personne tient, lui, au paradigme de l’incarnation christique, pour lequel « le Christ est l’archĂ©type et l’accomplissement de la personnalitĂ© (personhood) humaine. » (p. 78) En bref, la personne « naturelle » est elle-mĂȘme construite, et « le concept de personne est fait de dimensions et de couches sĂ©mantiques multiples. » (p. 81) On commence Ă  voir que la difficultĂ© de penser le personnage ne vient pas tant de son caractĂšre de double, de fantasme, ou d’ensemble instable de reprĂ©sentations, mais de sa nature de « quasi-personne », car c’est cette seconde notion, prise Ă  parts Ă©gales dans la vie et le langage, et dont il importe Ă  tout moment de dĂ©terminer le statut ontologique aussi bien que la substance et la consistance, qui pose problĂšme.

14Si l’on peut se contenter d’un faisceau de fonctions pour dĂ©finir le personnage et dĂ©limiter les personnages, dans le rĂ©cit ou dans toute textualitĂ©, « la rĂ©surrection de la moindre particule de chair [
] est au cƓur de la vision de la complĂ©tude et de la fixitĂ© de la personne qui informe le cosmos ordonnĂ© de Dante. » (p. 90) La notion de « personne », sous l’angle mĂȘme de « selfhood » (personnalité / subjectivitĂ© du sujet, vue Ă  la fois comme Ă©goĂŻtĂ© et ipsĂ©itĂ©, si je puis me risquer Ă  glisser deux nĂ©ologismes dans le rĂ©pertoire), appelle le corps, l’attend et le met en attente. Sans nier l’existence de la subjectivitĂ© dans toute sociĂ©tĂ© humaine, et en particulier la subjectivitĂ© moderne, autorĂ©flexive par excellence, il convient de reconnaĂźtre que le sens de soi se construit toujours non seulement comme in-tuition mais avant tout « sentiment d’une situation (location)relativeĂ  plusieurs ensembles d’autres ĂȘtres » (p. 97). Il me plaĂźt de penser que c’est par ce biais que personne et personnage seraient en partie superposables, en rĂ©ciproques palimpsestes, et c’est ce que semble bien indiquer l’analyse du façonnement de la personnalitĂ© (selfhood) fictionnelle de Robinson Crusoe dans les derniĂšres pages du chapitre, oĂč l’on retrouve heureusement intĂ©grĂ©es les perspectives sociocritiques et postcoloniales dont l’Ɠuvre de Defoe a Ă©tĂ© depuis plusieurs dizaines d’annĂ©es un champ d’expĂ©rimentation privilĂ©giĂ©.

4 - Type

15Dans ce chapitre, J. Frow adopte encore une fois et avec raison une perspective qui remonte des perceptions lectorales Ă  la production des textes, ce qui prĂ©sente l’avantage de dresser un parallĂšle potentiel entre l’incarnation sociale des valeurs et des croyances et la personnification ou non des types dans le rĂ©cit et le portrait : « Nous comprenons les personnages comme des quasi-personnes. Mais cette modĂ©lisation opĂšre aussi en sens inverse : notre comprĂ©hension des personnes est en partie modelĂ©e par notre expĂ©rience d’avoir affaire Ă  des personnages fictionnels. » (p. 107) On est loin de la question de la « liberté » des personnages par rapport Ă  leur crĂ©ateur, ou de l’essaimage des multiples personnalitĂ©s de l’auteur qui faisait souci Ă  ValĂ©ry6. Une Ă©tude du genre des « caractĂšres », notamment de La BruyĂšre, montre les possibilitĂ©s de passage de l’actant gĂ©nĂ©ral et abstrait au personnage nommĂ© et situĂ© dans un contexte social et culturel qui amorce son ĂȘtre romanesque. Ceci coĂŻnciderait avec l’émergence d’une nouvelle fonction de la fiction construite sur la catĂ©gorie du vraisemblable et se prĂ©sentant comme une alternative, une tierce dimension hors de l’opposition vĂ©ritĂ©/mensonge. Cette thĂšse est celle de Catherine Gallagher7, dont la justesse historique a Ă©tĂ© mise en doute par plusieurs.

16Quoi qu’il en soit, le schĂ©ma des relations, autour du personnage, entre gĂ©nĂ©ral et particulier, entre rĂ©fĂ©rence abstraite et concrĂšte, peut avoir une validitĂ© structurale indĂ©pendante des moments prĂ©cis oĂč il s’actualiserait dans telles pratiques textuelles ou dans la teneur de telles controverses : « Le personnage romanesque est [ainsi] un mĂ©canisme pour monter et descendre entre des niveaux de gĂ©nĂ©ralitĂ©. » (p. 114) Si la notion de « personne sociale » est une inĂ©vitable, quoique fĂącheuse tautologie, elle permet cependant, une fois « considĂ©rĂ©e plutĂŽt comme des ensembles cumulatifs et changeants de ressemblances que comme susceptible de dĂ©finition par une liste de traits » (p. 118), de persister Ă  accepter que le personnage n’est personne, mais qu’il se forme (largement ?) « sur la base de taxonomies populaires, y compris des formes du savoir quotidien telles que les physionomies au systĂšme d’équivalence strictement codé » (ibid.). Dans la suite du chapitre, le personnage inĂ©puisable de Hamlet est abordĂ© contradictoirement en fonction des typifications de la folie, et plusieurs personnages de Dickens en tant que types d’humeurs (la mĂ©lancolie en particulier). Dans un cas comme dans l’autre, la typification relative de ces « caractĂšres » plus ou moins fixĂ©s, voire rĂ©ifiĂ©s, est Ă©troitement associĂ©e Ă  leurs romans familiaux, d’une part, et Ă  leur condition sociale, d’autre part.

5 - Voix

17La voix n’est pas prise au sens assez mĂ©caniste qu’elle pouvait avoir chez le Genette des annĂ©es 70 ou surtout dans les applications tatillonnes que la notion a souvent connues Ă  propos des mal nommĂ©s « niveaux narratifs ». Ce dont il s’agit ici, d’abord, c’est de la reprĂ©sentation d’entitĂ©s personnelles (selves) dans le discours : « Être un personnage fictionnel c’est ĂȘtre Ă  la fois agent et objet de discours ; Ă  la fois un locuteur, une personne Ă  qui l’on parle, et une personne dont on parle — un sujet voisĂ©. » (p. 149) Les rĂ©flexions complexes qui suivent sur le rapport entre personne / personnage et personne pronominale (notamment autour des thĂšses de Benveniste) ont deux intĂ©rĂȘts principaux qui dĂ©bordent largement le cadre du duo personnage et personne, tout en l’éclairant : d’une part, sans que cette hypothĂšse soit poussĂ©e jusqu’à ses ultimes consĂ©quences, la performativitĂ© du « je » Ă©nonciateur Ă©noncĂ© est soulignĂ©e. À retenir, cette synthĂšse d’aprĂšs Benveniste : « Un performatif [
] est un acte qui est auto-rĂ©fĂ©rentiel ; un acte qui est unique ; un acte qui crĂ©e le sujet du mĂȘme geste par lequel il traduit sa prĂ©sence en consĂ©quence ; et un acte dont la forme type est celle de la premiĂšre personne. » (p. 159) La disjonction (« non-identitĂ© Ă  soi-mĂȘme ») du « je » « est le plus Ă©vidente dans des formes telles que ‘Je suis allé’ ou ‘j’irai’ ».

18LĂ  oĂč le performatif du « je » pose, dirais-je, l’autoritĂ© prĂ©sentielle d’une personne dans l’espace du discours, les temps verbaux d’inactualitĂ© scindent le personnage de la personne, mais le personnage, lambeau ou cĂŽte dĂ©tachĂ©e de la personne, retient quelque chose des couleurs de son origine et justifie fantasmatiquement celle-ci, qui en tire en revanche le bĂ©nĂ©fice de la procrĂ©ation, une auctoritas. C’est bien ce qui fait que le concept de voix, qui n’est « rien de plus qu’un mĂ©tonyme des formes dans lesquelles les personnages sont reprĂ©sentĂ©s comme des centres de subjectivité » (p. 179), nous promet de faire « l’expĂ©rience du personnage, en tant que sujet et objet du discours » de telle façon qu’elle nous « couse au texte » (p. 180). Prolongeant Agamben, J. Frow Ă©crit encore que « le passage par les places vides des pronoms et des personnes du verbe est quelque chose comme un itinĂ©raire Ă  travers le non-ĂȘtre, une constitution du sujet dans l’expĂ©rience de l’absence. » (ibid.) Ceci, fort Ă©vident dĂšs que l’on se penche sur la relation du rĂ©cepteur/performateur du lyrique, nous montre que les questions de personnalitĂ©, personne et personnage, trop souvent envisagĂ©es exclusivement Ă  travers les temporalitĂ©s du romanesque et du rĂ©cit en gĂ©nĂ©ral, se posent aussi et de façon explicite dans les temporalitĂ©s diffĂ©rentes que le descriptif ou le lyrique mettent en Ɠuvre.

6 - Nom

19Si « les personnages de fiction sont surtout (mais pas nĂ©cessairement) identifiĂ©s par un nom » et que « le statut ontologique des noms — leur existence en tant que rĂ©fĂ©rents “rĂ©els” ou “fictionnels” — est fonction du type de monde oĂč ils figurent » (p. 187), la reconnaissance du personnage tient Ă  « une structure sĂ©mantique de niveau supĂ©rieur au niveau textuel » et « le personnage n’est pas une unitĂ© linguistique, mais conceptuelle, ou plutĂŽt une entitĂ© sĂ©mantique textuellement construite. » (ibid.) J. Frow qualifie le nom de « crochet auquel des propriĂ©tĂ©s sont suspendues », ce qui est une autre façon de reprĂ©senter, peut-ĂȘtre moins dynamiquement, le phĂ©nomĂšne de la « fixation » narrative et descriptive dĂ©jĂ  figurĂ© par Barthes dans S/Z comme « champ magnĂ©tique attirant les sĂšmes qui renvoient en fait Ă  un corps ». (p. 189) Barthes Ă©tait plus hĂ©sitant encore quant Ă  la survie du personnage (sans doute espace d’élision entre le nom et le corps), comme le rappelle Éric Marty8 en citant cette phrase : « Ce qui est caduc aujourd’hui dans le roman, ce n’est pas le romanesque, c’est le personnage ; ce qui ne peut pas ĂȘtre Ă©crit, c’est le nom propre. » Mais le nom « propre » du personnage dont ni la propriĂ©tĂ© (Perceval), ni la propretĂ© (Don Quichotte), ni la constance (Pessoa) ne sont assurĂ©es relĂšverait plutĂŽt d’une certaine magie, jusque dans sa dĂ©mystification (Proust), que d’une dĂ©signation rigide ou de ces dĂ©terminations socio-Ă©conomiques, religieuses, ethniques, de caste et de classe auxquelles la naissance (filiation, sexe et territoire) et les initiations ou intĂ©grations ultĂ©rieures astreignent les personnes devant survivre Ă  l’intĂ©rieur d’univers prĂ©formĂ©s. L’homonymie de deux Borges, un employĂ© de bureau emprunteur de buvard mentionnĂ© par Pessoa et l’écrivain qui savait si bien parler de lui-mĂȘme et de toute chose comme un(e) autre, souligne que « la conscience malheureuse dans sa relation spĂ©cifique Ă  l’écriture » (p. 221) donne lieu aussi Ă  l’exercice d’une libertĂ© ludique oĂč l’altĂ©ration dĂ©libĂ©rĂ©e des noms reçus serait l’un des moyens d’affranchir la personne via les aventures de ProtĂ©e.

7 - Face

20Pour rappel, en début de chapitre :

Le nom et le pronom sont des inscriptions et des identifications de la personnalité ou de la quasi-personnalité dans le langage. Mais les pronoms et les noms sont nécessairement articulés à des corps : cette articulation (et celle, ultérieure, des corps aux états mentaux) constitue le schéma matriciel de la personnalité qui est mimé par le personnage fictionnel. (p. 226)

21Les prĂ©supposĂ©s d’une telle formulation, dans chacun de ses termes, et surtout dans sa sĂ©quentialitĂ©, ne sont pas sans poser problĂšme. Mais ce qu’il importe de souligner maintenant, c’est que tant le systĂšme de la personne que celui du personnage sont fondamentalement composĂ©s de « mĂ©diations » plutĂŽt que d’objets matĂ©riels ou d’entitĂ©s idĂ©elles Ă  contenus fixes.

22La « face » est l’une de ces mĂ©diations ; pas plus que le nom ou, on le verra, le corps, elle ne peut ĂȘtre essentialisĂ©e (comme tentent de le faire les photos d’identitĂ©), car il est de sa nature d’inter-face d’ĂȘtre Ă  la fois insaisissable pour l’observateur dĂ©sireux, mĂ©connaissable et dispersĂ©e dĂšs qu’on l’approche d’un peu prĂšs, comme le narrateur de la Recherche s’en aperçoit cruellement auprĂšs d’Albertine, et Ă  double face pour le moins, en tant que surface oĂč sont logĂ©s plusieurs organes perceptifs et en tant qu’écran tridimensionnel oĂč affleurerait expressivement une intĂ©rioritĂ© cognitive et Ă©motionnelle. Elle est aussi duelle en tant que masque social (la face qu’il ne faut pas perdre) ou signalĂ©tique figĂ©e d’un caractĂšre, et en tant que fragile membrane soumise aux pressions intĂ©rieures et aux bombardements du monde extĂ©rieur. Une distinction supplĂ©mentaire, entre la face qui exprime et la face qui montre, laquelle, « portĂ©e Ă  un tout autre niveau d’abstraction » (p. 239), recoupe le contraste entre une conception Ă©thique et la notion sociologique de jeu facial (facework) empruntĂ©e Ă  Erwing Goffman et met l’accent sur l’interaction entre notre propre face et celle de l’autre, qu’il faut sauver aussi.

23Le double, image, icĂŽne, ou encore corps symbolique (mais aussi ekphrasis mimĂ©tique, portrait d’une dame ou d’un inconnu ?) tĂ©moignerait ainsi de la nĂ©cessitĂ© et d’une autre fonction du personnage fictionnel que celle d’un fantasme tour Ă  tour mĂ©connu et reconnu, jamais connaissable en tant que pur fantasme9. Avant que le miroir ne devienne un objet d’usage courant, la nouvelle comĂ©die hellĂ©nistique, jouant sur la fixitĂ© du masque et la mobilitĂ© de la voix, montre que le masque n’y Ă©tait pas un embarras, mais « dans le théùtre de la modernitĂ©, la face elle-mĂȘme est devenue un masque. » (p. 263)

8 - Corps

24Le corps, enfin, nous conduit à une approche plus expressément psychanalytique, mais qui nous oblige aussi à faire dialoguer davantage la lettre écrite avec les arts visuels et de performance :

Si beaucoup d’intrigues fictionnelles sont des intrigues du nom, elles sont toutes des intrigues du corps : des histoires de naissance et de mort, de dĂ©sir sexuel, de douleur, de vieillir, de lutter, de manger, de toucher, d’excrĂ©ter, de rougir, de parler, de voir et d’ĂȘtre vu. (p. 284)

La centralitĂ© des corps dans les intrigues fictionnelles n’est nulle part aussi frappante que dans les media — théùtre, film et tĂ©lĂ©vision, bandes dessinĂ©es, manga, jeux numĂ©riques — dans lesquels la visibilitĂ© de corps rĂ©els ou reprĂ©sentĂ©s constitue la matiĂšre mĂȘme du medium et le moyen premier d’identification des personnages. (p. 290)

25Certes, mais ce diffĂ©rentiel, J. Frow se garde bien de ne pas le relativiser, sachant que l’on ne peut ni ĂȘtre son corps, ni l’habiter contractuellement, ni ne pas l’ĂȘtre, quelle que soit la culture dans laquelle s’informent nos perceptions et se forme notre pensĂ©e. C’est pourquoi l’étude de Blade Runner, qui clĂŽt presque l’ouvrage, est bien Ă  sa place, en rĂ©plique elle-mĂȘme, pourrait-on dire, Ă  la prĂ©sentation, en ouverture du chapitre, d’un Ă©trange conte de Thomas Mann, Les TĂȘtes interverties : Ă©trange par le genre, car inclassable, comĂ©die de mƓurs Ă  fin tragique, parabole Ă©nigmatique plutĂŽt qu’allĂ©gorie Ă©difiante ; mais Ă©trange aussi par la greffe d’un domaine culturel sur un autre redoublant la thĂ©matique d’un dualisme qui, pour odieux qu’il soit, ne saurait ĂȘtre ironiquement rĂ©solu que par la mort de tous les acteurs (Ă  l’inverse du Vicomte pourfendu de Calvino), car nous avons affaire Ă  une parodie de purana qui réécrit nĂ©anmoins les AffinitĂ©s Ă©lectives10.

26La beautĂ© de la brĂ©vissime conclusion dĂ©finitionnelle rĂ©sulte elle aussi de son apparition inattendue, qui nous invite Ă  refaire (autrement et de mĂȘme) tout le parcours nous y ayant menĂ© abductivement et presque Ă  notre insu. Ce serait en effet Ă  la fois un autre et un mĂȘme livre qui commencerait par :

Être un personnage, c’est avoir une existence textuelle et, momentanĂ©ment paraĂźtre exister au-delĂ  de celle-ci.
Être une personne, c’est habiter un corps physique et fantasmatique, porter le masque qu’est / qui est en vĂ©ritĂ© notre face, parler avec la voix des autres — ĂȘtre dĂ©fini au cƓur mĂȘme de nous par le non-personnel ; et, Ă  tout moment, paraĂźtre avoir une vie qui existe au-delĂ . (p. 296)

Voyageurs aux pieds d’argile

27Character and Person est un livre, on l’aura compris, qui joue corporellement son propre personnage. Dans sa grande abondance d’anecdotes argumentatives, aux limites pĂ©rilleuses de la digression, et vu l’extrĂȘme diversitĂ© des textes et des modes de pensĂ©e qu’il convoque, il se livre au lecteur comme une expĂ©rience Ă  mener, quasiment analytique, nous mettant toujours au risque de trouver, de dĂ©construction en dĂ©construction, que le masque sous le masque n’est ni le nĂŽtre ni celui d’un autre. MĂȘme l’éternitĂ©, ou surtout pas elle, ne saurait le changer en lui-mĂȘme. Si tout est masque, Ă©cran, surface d’affleurement, modelĂ© et grain changeant avec la perspective et la distance de focalisation (comme la joue d’Albertine), la sĂ©miologie qui est la conscience de notre cognition ne peut nous rĂ©vĂ©ler rien d’autre que le caractĂšre somatique de tout masque, de toute reprĂ©sentation. « Or le fantasme avait un corps, et ce corps Ă©tait langage », aimerais-je dire. Mais, justement, la matĂ©rialitĂ© du langage, l’arbitraire altĂ©ritĂ© du signifiant au regard tout autant de l’objet ou rĂ©fĂ©rent que du signifiĂ©, n’est-elle pas l’autre chose qui nous oblige Ă  nous poser textuellement sans cesse, dĂ©sespĂ©rĂ©ment parfois, comme irrĂ©ductiblement indicibles, indiciblement irrĂ©ductibles dans notre transitoire et plus grande (plus menacĂ©e) matĂ©rialitĂ©, comme des choses rĂ©elles, comme le plĂ©onasme d’un corps incarnĂ© et l’oxymore d’un hors texte ?

Antécédents contemporains

28Sans doute sont passĂ©es par lĂ , laissant apparemment loin derriĂšre nous la pensĂ©e des annĂ©es 50 Ă  70, les technologies numĂ©riques de 3D, d’autant de combats virtuels et de mondes hologrammatiques de substitution facilitant l’illusion fascinante au mĂȘme moment qu’elles en exhibent l’appareillage, sans doute y a-t-il eu un recul impressionnant de la textualitĂ© verbale et des arts de la parole mĂȘme dans la conversation quotidienne, puisqu’il faut Ă  tout du geste publicitaire, des Ă©clairages, de la performance et des spots, du dĂ©coupage et des clips, de l’annonce concentrĂ©e, des trailers, de la fragmentation extrĂȘme, des clips, des flashes, et du saut sans suite, du skip et du zap, pour que ça marche, qu’on n’ait pas le temps de s’ennuyer d’ĂȘtre dans la longue et patiente construction de la personne et des doubles monstrueux, nains et gĂ©ants, entre lesquels elle se dĂ©limitait et forcissait intĂ©rieurement mieux qu’à gorgĂ©es de boissons Ă©nergĂ©tiques. J. Frow, venu du marxisme, de la sĂ©miotique et de la psychanalyse, a fait, sans rien perdre de ses acquis de thĂ©oricien critique, tout le parcours des Ă©tudes culturelles et de l’expĂ©rience postmoderne qui lui permet d’embrasser d’un mĂȘme regard de possibles constantes anthropologiques et l’extrĂȘme variĂ©tĂ© des conditions historiques de part et d’autre de ruptures majeures depuis le passage de l’oralitĂ© Ă  la scripturalitĂ© jusqu’à la mondialisation de l’image et du capital fictif. Et c’est peut-ĂȘtre ce qui fait de Character and Person, dans son Ă©rudition et l’insistance de ses dissociations critiques, Ă  la fois une encyclopĂ©die, dans le sens d’un dĂ©sir inassouvi d’exhaustivitĂ©, un bricolage heuristique (au sens noble de bricolage) et un objet d’art fractal en formation. Un essai, certes, mais sur un mode trĂšs disjonctif qui n’est plus celui de Montaigne, ni mĂȘme de Barthes.

29Le personnage, que le xixe siĂšcle rĂ©aliste et naturaliste, puis le cinĂ©ma majoritaire, avaient fait passer des jardins et temples paĂŻens, et des parvis et chapelles de l’histoire sainte Ă  l’autre illusionnisme figĂ© des musĂ©es GrĂ©vin ou Tussaud et Ă  l’expressionnisme attendu de la derniĂšre sĂ©ance, avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© d’abord involontaire Ă©chantillon de la lutte des classes, puis mort et autopsiĂ© comme un fĂ©tiche dĂ©risoire. À titre exemplaire, on rappellera d’abord ce qu’écrivait le trop oubliĂ© M. ZĂ©raffa dans l’article « Roman et sociĂ©té » d’EncyclopĂŠdia Universalis oĂč il condensait les thĂšses de son ouvrage publiĂ© en 1971 sous le mĂȘme titre :

Le personnage romanesque n’est pas situĂ© au-dessus ou en dehors de telle ou telle collectivité : il la dĂ©signe, mĂȘme et surtout quand il s’oppose Ă  elle, ou quand il existe dans l’une de ses marges. On peut comparer ce personnage Ă  un Ă©lĂ©ment du chƓur tragique, qui soudain cesserait de parler le mĂȘme langage que les autres pour s’exprimer en son nom propre11.

30MĂȘme si M. ZĂ©raffa Ă©tait un connaisseur du Nouveau Roman sur lequel il a formulĂ© des apprĂ©ciations d’esthĂ©ticien lucide et attentif au sens des formes, on pourrait voir dans le paragraphe ci-dessus une rĂ©ponse toute en finesse Ă  l’ironique et provocante brutalitĂ© de Robbe-Grillet dans Pour un Nouveau Roman :

Un personnage, tout le monde sait ce que le mot signifie. Ce n’est pas un il quelconque, anonyme et translucide, simple sujet de l’action exprimĂ©e par le verbe. Un personnage doit avoir un nom propre, double si possible : nom de famille et prĂ©nom. Il doit avoir des parents, une hĂ©rĂ©ditĂ©. Il doit avoir une profession. S’il a des biens, cela n’en vaudra que mieux. Enfin il doit possĂ©der un « caractĂšre », un visage qui le reflĂšte, un passĂ© qui a modelĂ© celui-ci et celui-lĂ . Son caractĂšre dicte ses actions, le fait rĂ©agir de façon dĂ©terminĂ©e Ă  chaque Ă©vĂ©nement. Son caractĂšre permet au lecteur de le juger, de l’aimer, de le haĂŻr. C’est grĂące Ă  ce caractĂšre qu’il lĂ©guera un jour son nom Ă  un type humain, qui attendait, dirait-on, la consĂ©cration de ce baptĂȘme12.

31La mode Ă©tait Ă  Sade. Pasolini, le second Fellini, Borowczik, JosĂ© Benazeraf, qu’avaient frĂ©quentĂ© tous les rĂ©alisateurs de la Nouvelle Vague et que Robbe-Grillet stylisait encore dans ses films tardifs, Kubrick Ă  sa façon ou Gene Roddenberry Ă  la sienne, avaient franchi ce pas de l’automate au robot rempli de son que le corps de l’acteur ou plus souvent de l’actrice devait mimer somnambuliquement. Le post-humain Ă©tait en marche. Robbe-Grillet ajoutait, quelques lignes aprĂšs le paragraphe citĂ© en haine du personnage : « Notre monde, aujourd’hui, est moins sĂ»r de lui-mĂȘme, plus modeste peut-ĂȘtre puisqu’il a renoncĂ© Ă  la toute-puissance de la personne, mais plus ambitieux aussi puisqu’il regarde au-delĂ . Le culte exclusif de ‘l’humain’ a fait place Ă  une prise de conscience plus vaste, moins anthropocentriste. » Or il est assez amusant, avec un demi-siĂšcle de recul, de relever combien, pour reprendre un titre de Benazeraf qui, d’ailleurs, y jouait beaucoup avec les masques, Le DĂ©sirable et le Sublime se confondaient alors avec une hubris qui nous apparaĂźt tout Ă  la fois rĂ©tro, kitsch et un tantinet obscĂšne Ă  la lumiĂšre de la mise en scĂšne actuelle des violences non simulĂ©es les plus abjectes.

32M. Zéraffa, intégrant, dans un article paru en 1984, juste avant sa mort, le bruissement relationnel barthésien à toutes ses approches antérieures du romanesque à travers « personne et personnage » et vice versa, arrivait à cette synthÚse :

Ainsi, dans notre rĂ©flexion sur le romanesque, le personnage est : il existe, non pas en tant qu’individualitĂ© concrĂšte, figure vivante susceptible d’animer l’imaginaire du lecteur, mais comme Ă©lĂ©ment signifiant. Le personnage est l’effet d’une correspondance entre une substance et une Ă©criture. [
] on s’intĂ©resse ici Ă  l’existence d’un langage pris dans l’épaisseur et dans les mouvements du rapport substance-forme [
]13.

33J. Frow, comme avant lui M. ZĂ©raffa, J.-M. Schaeffer ou V. Jouve, parmi d’autres, a parfaitement compris la nĂ©cessitĂ© d’adopter une perspective « lectorale » ou, plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©ceptrice, Ă  la fois projective et introjective, sur le couple d’enchaĂźnĂ©s (par l’amour-haine) que forment personnage et personne. Et, avec l’éclatement de ses huit plans, il expose, quelque part entre mĂ©thode et symptĂŽme, un double portrait, trĂšs actuel (en acte) du personnage (qui n’a plus rien de rond) et de la personne lectrice/spectatrice en demoiselles d’Avignon.

Pour ne pas achever le personnage

34Nous ne pouvons cependant pas conclure cet essai sans formuler quelques rĂ©flexions sur les limites inĂ©vitables de toute entreprise de ce genre. Elles ne seront pas Ă  son dĂ©triment mais serviront plutĂŽt Ă  constater une fois de plus que le personnage est un nƓud de questions, non pas gordien, indĂ©nouable et donc Ă  trancher, mais un nƓud de trop nombreux fils dont chacun nous mĂšne jusqu’à quelque interrogation philosophique et politique fondamentale.

Relativité linguistique & culturelle

35Tout d’abord, il n’échappera Ă  personne que la proximitĂ© et la formation des signifiants [personne] et [personnage] ou [persona] et [personaje], en français ou en espagnol, invite Ă  faire dĂ©river conceptuellement le second signifiĂ© du premier, tandis que [character] en anglais, dont l’emploi le plus frĂ©quent relĂšve de la consistance des valeurs morales, tend en revanche Ă  valoriser la personne. Quand, en anglais, le personnage est vu comme une empreinte, c’est encore pour cette raison, c’est ce que la langue pense avant la thĂ©orie. En français, [personnage], contrairement au [character], balance de l’amplification mĂ©liorative des grands de ce monde (le personnage historique, le grand personnage) au dĂ©risoire presque clownesque du farfelu au look pas possible. Il en va de mĂȘme en ce qui concerne le mot [figure] ou le mot [type], le premier Ă©voquant en anglais un chiffre et le second un caractĂšre d’imprimerie, tandis qu’ils sont respectivement associĂ©s en français au visage et Ă  la masculinitĂ©. En français, mais pas en d’autres langues, [personne] a absorbĂ© sa nĂ©gation, comme [res] en catalan. Une [personne] n’est pas [quelqu’un] tout court, mais quelqu’un de quelque chose (bien, gĂ©nĂ©reux, beau
), tandis qu’un [personnage], c’est [quelqu’un]. Et ainsi de suite. Il n’est pas jusqu’à [name] qui ne nous dĂ©cale par l’innocence de sa spĂ©cificité : distinct de [noun], il n’a pas besoin de se dire « propre ». Qu’en serait-il alors si nous avions Ă  repenser tout le champ d’étude dans des langues europĂ©ennes un peu moins proches et surtout dans des langues et des cultures distantes de l’espace « occidental » ?

36Encore, outre le jeu des « intraduisibles » linguistiques, comment se pensent personne et personnage, pas seulement dans l’écriture et la lecture, mais au quotidien, selon que l’habit est lĂ  ou non pour faire le moine, selon qu’il est obligatoire, normal ou dĂ©viant de porter sur son visage et / ou son corps des marques temporaires (peintures, teintures) ou permanentes (tatouages, balafres, piercings) de sa condition sociale, de son statut religieux, etc. ?

Personnage, genres du discours, media & rhétorique

37L’étude et l’image du personnage et de la personne, de la personne du personnage et du personnage de la personne, en Occident, se sont Ă  l’évidence dĂ©placĂ©es et mĂ©tamorphosĂ©es selon leurs vĂ©hicules et les genres « dominants », dans le passage d’une oralitĂ© presque exclusive Ă  une scripturalitĂ© envahissante, du conte Ă  la nouvelle, de la lĂ©gende au roman, mais aussi et surtout selon les places respectives des mĂ©moires mortes et des mĂ©moires vives comme supports de vĂ©ridiction. Invoquer le théùtre et ses masques ou leur chute et leur substitution par des gestuels ou des jeux faciaux ritualisĂ©s ou crĂ©atifs pour expliquer le personnage, le rapport de la personne au rĂŽle et ses variations, n’a pas la mĂȘme portĂ©e selon que le théùtre et / ou d’autres arts de performance constituent la mĂ©diation et le rĂ©servoir de signes les plus disponibles pour l’imaginaire social, ou bien si c’est avec le rĂ©cit Ă©crit, assorti ou non de descriptions, que cet imaginaire (se) nĂ©gocie.

38En outre, la prĂ©valence du roman, du romanesque et du filmique vont de pair avec une emprise, voire une hĂ©gĂ©monie, du narratif et de la narratologie sur la thĂ©orie littĂ©raire, l’esthĂ©tique et l’anthropologie, ce qui permet Ă  J. Frow d’écrire : « Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la pertinence (adequacy) thĂ©orique du concept de personnage fictionnel — que je considĂšre comme la catĂ©gorie centrale de la thĂ©orie littĂ©raire et son outil le moins adĂ©quatement compris — mais la catĂ©gorie de la personne humaine elle-mĂȘme. » (p. 25) Ou encore, reprenant en partie Ă  son compte la notion de « vie quotidienne » de la philosophe hongroise Agnes Heller : « la connaissance quotidienne a lieu Ă  Ă©chelle humaine et en rapport avec l’échelle humaine, et elle est narrative dans sa forme. » (p. 120) Je traduis « connaissance » en raison de la narrativitĂ© du prĂ©dicat, mais le mot employĂ© en anglais est knowledge, non pas knowing, cognizance, cognition ou learning.Le roman lui-mĂȘme met en jeu des rapports extrĂȘmement diffĂ©rents du discours narratif au discours descriptif, et, plus particuliĂšrement, de la biographie au portrait (physique et moral), soit qu’à la maniĂšre du théùtre il expose d’abord le physique, l’allure et le costume du personnage pour le faire entrer ensuite en aventure, soit que l’aventure soit l’occasion et le moyen de former en mosaĂŻque le portrait du personnage en tant que bilan plus ou moins final de l’exercice de ses fonctions cardinales14. Une notice biographique se lit-elle de la mĂȘme façon selon qu’elle est accompagnĂ©e ou non d’un ou de plusieurs portraits photographiques, gravĂ©s ou picturaux ? La rhĂ©torique judiciaire est-elle constante, de CicĂ©ron Ă  Maurice Garçon ou Ă  Jacques VergĂšs, dans ses façons de caractĂ©riser le prĂ©venu Ă  condamner ou Ă  acquitter en fonction de ses actions, de ses passions et de son « naturel », de sa « disposition » ?

Personnage / fiction / histoire

39L’un des points de friction de toute thĂ©orie et de toute histoire des notions de personnage et de personne est Ă©videmment la question de la fictionnalitĂ©, celle de savoir si et quand il convient de qualifier un / le personnage de fictionnel, de fictif ou d’imaginaire, sous-entendant ou non que la personne, elle, est « rĂ©elle » par dĂ©finition — avec le problĂšme supplĂ©mentaire de savoir ce que telle ou telle culture et telle ou telle collectivité — majoritaire ou minoritaire dans un espace ou territoire culturel confrontĂ© Ă  d’autres, identifiĂ© par ses Ă©changes polĂ©miques ou amicaux avec d’autres — tiennent pour rĂ©el. Quels sont les univers de rĂ©fĂ©rence qui sont en prĂ©sence, sont-ils cumulatifs ou exclusifs ? Le colloque « Fiction et cultures » et ses actes15 ont bien montrĂ© Ă  quel point il est vital pour la thĂ©orie littĂ©raire de poser ce genre de questions tant Ă  nos passĂ©s qu’au monde contemporain. Ce ne serait donc pas seulement l’émergence du christianisme qu’il faudrait opposer aux antiquitĂ©s polythĂ©istes, mais aussi et peut-ĂȘtre surtout ce que signifie le personnage dans un monde avec idoles (paganisme antique ou polythĂ©isme vĂ©dique, catholicisme) et dans un monde sans idoles (judaĂŻsme, islam, protestantisme iconoclaste), et plus encore ce que personne humaine veut dire dans un monde avec Dieu ou dieux et dans un monde sans. D’autre part, les frontiĂšres et barriĂšres que certains (Thomas Pavel et ses amis) veulent maintenir ou restaurer entre fiction et histoire, Ă  la diffĂ©rence de la conscience d’un espace continu de la reprĂ©sentation et de la rĂ©fĂ©rence (Hayden White et les « mĂ©tahistoriens » parmi lesquels je me range volontiers) ne sont nullement indiffĂ©rentes Ă  la conceptualisation du personnage. En sens inverse, des efforts en ce sens, comme ceux de J. Frow, constituent un apport majeur Ă  une comprĂ©hension plus fine et plus politique Ă  la fois de ce qu’historicitĂ© veut dire ici ou lĂ , jadis, naguĂšre et demain.


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40Personnage et personne, dans la condensation symbolique sur laquelle repose toute textualitĂ© (prise au sens extensif de ce qui se trame dans nos tĂȘtes au fil de la vie), sont souvent des homoncules : tantĂŽt amulettes, tantĂŽt reliques ou fĂ©tiches que les esprits des corps transportent partout avec eux pour fertiliser les cendres de la mĂ©moire et rendre dĂ©sirable le reflet qui n’est pas nous ; mais ce sont aussi des colosses aux pieds d’argile qui ont du mal Ă  marcher de conserve et ne cessent de se dĂ©chirer mutuellement avant d’arriver Ă  une destination, Ă  un devenir-quelqu’un qui leur reste Ă©nigmatique.