Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 7
titre article
Franz Dolveck

Les monuments les plus prĂ©cieux d’une civilisation

L’Univers du livre mĂ©diĂ©val. Substance, lettre, signe, Ă©tudes rĂ©unies par Karin Ueltschi, Paris : HonorĂ© Champion, coll. « Colloques, congrĂšs et confĂ©rences sur le Moyen Âge », 2014, 377 p., EAN 9782745326720.

1Le livre mĂ©diĂ©val est, sauf exception (que ce volume rappelle opportunĂ©ment avec une contribution de Denis HĂŒe sur le livre xylographiĂ©, p. 191‑217), un manuscrit, et, pour le champ d’études qui nous concerne ici, un manuscrit latin, c’est-Ă -dire occidental, que les textes qu’il contient soient en latin Ă  proprement parler ou en vulgaire1. Cela mĂ©ritait bien un volume d’études Ă  soi seul, qui contribuera, espĂ©rons-le, Ă  en promouvoir plus avant l’étude ; cela ne compensera pas l’absence presque totale, en France, de formation Ă  la codicologie latine, dont ce volume mĂȘme paie le prix, mais, certainement, favorisera la mise en commun des compĂ©tences sur un objet d’étude, le livre manuscrit, dont l’importance est sans commune mesure, et qui gĂ©nĂšre par lĂ  des spĂ©cialisations nĂ©cessaires mais trop restrictives.

2C’est sur le constat de cette spĂ©cialisation trop grande, et sur son corollaire, une bibliographie trop abondante, que s’ouvre l’introduction de Karin Ueltschi ; et l’on peut souligner d’emblĂ©e la profonde vĂ©ritĂ© de ce constat, parce que, sur un objet aussi complexe que le livre manuscrit, en raison de sa double nature archĂ©ologique et intellectuelle, aucune bibliographie, si importante soit-elle, ne sera jamais d’aucun secours Ă  qui n’a pas l’expĂ©rience directe, et abondante, des manuscrits eux-mĂȘmes — ce qui devient de plus en plus difficile Ă  la fois par dĂ©faut de formation et par l’accĂšs de plus en plus restreint aux grandes collections manuscrites françaises, quasiment impossible a fortiori Ă  un Ă©tudiant dĂ©butant. Cela ne va pas sans une certaine absurdité : la majoritĂ© des manuscrits mĂ©diĂ©vaux sont des manuscrits sur parchemin, vierges de ces grandes enluminures si belles mais si vite dĂ©gradĂ©es, et sont tout sauf des objets fragiles. Il est vrai que l’on ne peut en dire autant de la reliure la plus frĂ©quente, dans le plus mĂ©diocre des basanes ou des chagrins du xixe siĂšcle ; mais il n’est pas illĂ©gitime de s’interroger sur la nĂ©cessitĂ© de protĂ©ger de telles reliures, sans valeur ni documentaire ni artistique, au dĂ©triment de la consultation du volume lui-mĂȘme. Si ce dernier a survĂ©cu tant de siĂšcles Ă  l’eau, au feu, aux insectes, aux soins douteux de lecteurs mĂ©diĂ©vaux et modernes moins scrupuleux que nous, ne peut-il affronter sans encombre la consultation, Ă©tant entendu avec l’attention que dicte le bon sens minimal, mĂȘme d’un nĂ©ophyte ?

3L’ambition du recueil objet de ces pages est de prĂ©senter un Ă©tat des lieux des approches possibles et des recherches en cours, et K. Ueltschi voudrait que le volume servĂźt par ce biais, « qu’on soit un jeune Ă©tudiant ou un chercheur dĂ©jĂ  confirmĂ© mais non spĂ©cialisĂ© dans ce domaine » (p. 7), d’introduction Ă  tout ce qu’il est possible de faire et de dire sur un manuscrit mĂ©diĂ©val ; je crois une telle introduction trĂšs apte Ă  piquer la curiositĂ© de son lecteur — puisse‑t‑il alors gagner, si besoin de haute lutte, cet accĂšs aux originaux qui cimente une vocation et constitue vĂ©ritablement l’unique formation souhaitable. Bien des pages du volume aideront Ă  organiser et Ă  situer Ă  leur juste place les connaissances acquises par la frĂ©quentation des manuscrits eux-mĂȘmes ; je n’en retiendrai que deux exemples.

4La premiĂšre contribution du recueil, celle aussi dont la pĂ©riode d’étude est la plus Ă©levĂ©e, est due Ă  Dominique Alibert, « Le livre dans le monde carolingien » (p. 51‑72) ; elle saisit parfaitement l’importance primordiale qu’ont le livre et sa facture dans ce siĂšcle. L’auteur souligne trĂšs justement que, en fait de documentation archĂ©ologique carolingienne, nous n’avons guĂšre que des manuscrits (et ils ne sont mĂȘme pas toujours si austĂšres que cela : les numĂ©risations effectuĂ©es pour constituer la Bibliotheca Carolina, hĂ©bergĂ©e sur le site d’Europeana regia, est un endroit parmi d’autres oĂč le constater) ; il ne s’agit pas seulement d’un hasard de conservation : l’importance accordĂ©e Ă  la production de livres est l’un des Ă©lĂ©ments qui distingue le mieux le ixe siĂšcle du prĂ©cĂ©dent comme du suivant. On pourrait Ă©videmment reprocher telle inexactitude, telle imprĂ©cision, Ă  cette contribution, mais cela ne se ferait pas sans mauvaise foi : son objectif n’est que de prĂ©senter une question trop vaste pour ĂȘtre dĂ©taillĂ©e, mĂȘme sur certains points seulement, en si peu de pages, et c’est un objectif parfaitement atteint, prenant en compte aussi bien les questions archĂ©ologiques (modes de copie, de conservation, de diffusion) qu’intellectuelles (typologie des textes copiĂ©s, implications notamment symboliques). Le seul regret que j’exprimerais est que quelques lignes n’aient pas Ă©tĂ© consacrĂ©es au travail proprement philologique des carolingiens : c’est la premiĂšre fois depuis l’AntiquitĂ© (et de maniĂšre considĂ©rablement mieux documentĂ©e) que l’attention des Ă©rudits se porte massivement sur la correction des textes dont ils disposent ; quelqu’un comme le diacre Florus, qui, Ă  Lyon, parvient Ă  disposer de multiples versions de toutes sortes de textes et, sur la base de ses collations, corrige, avec une acribie remarquable, les fragments qu’il exploite dans ses divers florilĂšges patristiques, est exceptionnel pour son temps, mais en termes de degrĂ©, pas de principe. On peut en dire autant de Sedulius Scottus, de Dungal, de Loup de FerriĂšres.

5Le second exemple est dĂ» Ă  Laurent Hablot ; sous le titre « L’emblĂšme et le livre entre appropriation et reprĂ©sentation » (p. 257‑285), il s’agit d’une prĂ©sentation des rĂŽles jouĂ©s dans le livre manuscrit par les armoiries, devises et autres emblĂšmes. Les premiĂšres occupent de droit la place la plus importante, mais l’étude des diffĂ©rents types de marques de possession (notamment p. 276‑277) rĂ©vĂšle leur importance respective, et surtout les liens si Ă©troits qu’ils entretiennent. L’hĂ©raldique dans les livres se prĂ©sente comme un monde fascinant, infiniment variĂ© et bariolĂ©, et donc Ă  proprement parler fantastique Ă  nos yeux ; mais, pour les mĂ©diĂ©vaux, par bien des aspects, ce monde fantastique est le vrai, parce que celui qui exprime vĂ©ritablement l’essence des choses ; il ne devient faux qu’à partir du moment oĂč l’on cherche Ă  faire sortir de leur milieu naturel, c’est-Ă -dire des marges et des images, ces costumes et ces dĂ©cors, qu’à partir du moment oĂč « on se plaĂźt Ă  jouer en plein champ de bataille Ă  ces hĂ©ros de papier » (p. 272) qui ne survivent pas au contact du sang, de la boue, de l’écume des chevaux. Bien au-delĂ  de l’exposĂ© chronologique et circonstanciĂ© de l’usage dans les manuscrits des armoiries, puis des cimiers et des devises, L. Hablot fait comprendre, pour d’autres temps et par d’autres moyens que D. Alibert, une rĂ©alitĂ© qui, par son Ă©vidence, tend Ă  nous Ă©chapper : pour un mĂ©diĂ©val, un livre n’est pas seulement un produit de haut luxe, et donc de grand prix et de grande valeur ; il est, en fait, bien plus qu’un objet ou mĂȘme qu’un support de texte, l’expression idĂ©alisĂ©e de toute une civilisation pour qui le livre est tout. On redit rĂ©guliĂšrement, et Ă  bon droit, l’importance de l’Écriture (sainte) et donc du Livre (par excellence qu’est la Bible) pour la civilisation mĂ©diĂ©vale ; peut-ĂȘtre a‑t‑on tendance Ă  oublier que cela se traduit de maniĂšre aussi concrĂšte que faire se peut dans la simple existence de n’importe quel manuscrit. Cette contribution sait rĂ©vĂ©ler le traitement Ă  la fois ordinaire rĂ©servĂ© au livre par rapport Ă  d’autres supports hĂ©raldiques, mais aussi ses particularitĂ©s, notamment la position si frĂ©quente des armoiries au bas de la page, ce que L. Hablot rapproche de l’apposition du sceau sur les chartes et analyse donc comme une forme de corroboration (p. 262). On regrette seulement l’absence d’une illustration plus abondante et de meilleure qualitĂ© (mais il est Ă©vident qu’elle aurait eu un coĂ»t dĂ©mesurĂ©) Ă  l’appui des nombreux manuscrits citĂ©s2, mais aussi — et l’auteur n’y peut rien — d’un pendant qui aurait pu se consacrer aux marques d’appartenance non hĂ©raldiques, c’est-Ă -dire en pratique textuelles ; l’étude aurait pu ĂȘtre Ă©largie aux diverses mentions personnelles qui parsĂšment les manuscrits, Ă  commencer par celles qui sont relatives aux copistes et Ă  leur labeur ingrat : cela aurait mĂ©ritĂ© plus que les mentions nĂ©cessairement rapides de l’introduction (p. 28). Le recensement des colophons des bĂ©nĂ©dictins du Bouveret Ă  soi seul aurait pu en fournir la matiĂšre au-delĂ  de toutes espĂ©rances, et renouveler le vivier des trois ou quatre colophons toujours citĂ©s, qui sont loin d’ĂȘtre les seuls Ă  atteindre qui l’humour, qui la poĂ©sie, qui parfois le gĂ©nie. Une remarque pour terminer, Ă  traiter avec indulgence parce qu’issue de quelqu’un qui n’est pas spĂ©cialiste d’hĂ©raldique : la dissimulation et la miniaturisation des marques d’appartenance (p. 264 et 280 notamment) pourrait-elle ĂȘtre vue comme un moyen de prĂ©venir l’effacement et le remplacement des emblĂšmes, ordinaires au moment d’un changement de possesseur (p. 280) ?

6Ce parcours du plus historique et concret au plus symbolique pourrait aboutir Ă  la contribution d’Anne Berthelot, « La bibliothĂšque de Merlin » (p. 129‑147), titre Ă  comprendre plus comme la somme des livres attribuĂ©s Ă  Merlin que comme celle des livres qu’il possĂšde. C’est une idĂ©e gĂ©niale qu’a Robert de Boron en faisant de Merlin un auteur : cet auteur qui n’a jamais existĂ© et Ă  plus forte raison jamais Ă©crit est malgrĂ© cela l’un des meilleurs succĂšs de librairie — disons plus prudemment de scriptorium — jusqu’au courant du xvie siĂšcle. La « fiction » de Robert de Boron embrasse tous les aspects de ce que l’on peut rattacher au livre : de l’auctor au sens quasiment indo-europĂ©en qu’est Merlin en passant par Blaise, premier copiste et confident, garant de l’Ɠuvre Ă  sa maniĂšre et son « écrivain », pour aboutir Ă  Robert lui-mĂȘme (jusqu’à ce que ses successeurs en fassent l’un des scribes de Merlin, allongeant ainsi la chaĂźne). A. Berthelot montre trĂšs bien tous les problĂšmes que cette « fiction narrative » (j’emploie le terme de maniĂšre passablement anachronique, mais commode : personne au Moyen Âge n’aurait qualifiĂ© cela de fiction) prĂ©sente, en particulier lorsque l’on confronte l’autoritĂ© de Merlin Ă  celle des auteurs de l’Écriture. Il me semble cependant que l’exposĂ© aurait pu gagner Ă  mieux mettre en Ă©vidence les rapports tout sauf schĂ©matiques entre Ă©crit et oral, susceptibles d’enraciner plus profondĂ©ment l’argumentation d’A. Berthelot, dĂ©jĂ  trĂšs convaincante :

71. Il est vrai (p. 131) que la prophĂ©tie est Ă©tymologiquement orale, mais cela n’a pas un caractĂšre contraignant dans le cadre de la tradition chrĂ©tienne. Toutes les prophĂ©ties, Ă©videmment, sont rapportĂ©es sous forme Ă©crite, mais lĂ  n’est pas le plus intĂ©ressant : un texte prophĂ©tique peut parfaitement ĂȘtre dĂšs l’origine Ă©crit, que ce soit dans l’Ancien Testament (Bar. 1, 1.3 : Et hĂŠc verba libri quĂŠ scripsit Baruch
 Et legit Baruch verba libri huius
) ou dans le Nouveau (l’Apocalypse n’a pas de forme orale, mĂȘme fictive), parce que l’essentiel est moins la parole que la vision.

82. De la mĂȘme maniĂšre, la prise en compte des rĂ©alitĂ©s de la lecture au Moyen Âge rĂ©sout le paradoxe apparent (p. 132) entre la mise par Ă©crit du livre et sa destination Ă  ĂȘtre entendu (et maintes genz qui ce livre orront
) : la lecture silencieuse restant plutĂŽt rare au moins dans les milieux laĂŻcs, la diffusion du savoir se fait bien plus souvent en Ă©coutant quelqu’un lire qu’en lisant soi-mĂȘme. Par ce biais, la prophĂ©tie reprend son caractĂšre oral initial, puisqu’elle est Ă  nouveau, grĂące Ă  la lecture, proclamĂ©e ; le livre n’a Ă©tĂ© que le garant de son authenticitĂ©, et Ă©ventuellement de son inspiration.

93. Peut-ĂȘtre, enfin, le rĂŽle de Blaise mĂ©riterait-il d’ĂȘtre comparĂ© non Ă  la figure de l’évangĂ©liste (entendu au sens d’auteur d’un Ă©vangile, p. 133) mais Ă  celle de Jean Ă  qui est rĂ©vĂ©lĂ©e, Ă  Patmos, l’Apocalypse. Comme Blaise, Jean, en plus d’ĂȘtre rĂ©dacteur (Quod vides, scribe in libro, 1, 11) est garant et caution de quelque chose dont il est le tĂ©moin sans l’ĂȘtre vraiment (puisque l’interprĂ©tation, Ă  plusieurs reprises, doit lui ĂȘtre faite par les personnages de sa vision) : [Ioannes,] qui testimonium perhibuit verbo Dei, et testimonium Iesu Christi, quĂŠcumque vidit (1, 2). Le verset 1, 3 aurait pu aussi bien se prĂȘter aux ouvrages de Merlin (je souligne) : Beatus qui legit et audit verba prophetiĂŠ huius, et servat ea quĂŠ in ea scripta sunt. En tout cas, il est Ă  proprement parler prophĂ©tique pour le rĂŽle du livre au Moyen Âge.

10Bienheureux qui lit et qui entend, mais Ă  condition que ce qu’il lit et entend soit autorisĂ©, et donc dignement conservé ; on arrive ainsi Ă  des questions trĂšs techniques, abordĂ©es par Denis LorĂ©e, « Éditer un texte mĂ©diĂ©val : une quĂȘte de l’impossible. Le cas du Secret des Secrets » (p. 151‑171). Cette contribution a bien des mĂ©rites, dont le moindre n’est pas de chercher Ă  exposer une mĂ©thode par nature rĂ©sistante Ă  la vulgarisation ; mais elle surprend dĂšs son titre. Il n’est pas vrai qu’éditer un texte (mĂ©diĂ©val) soit impossible, et il n’est pas vrai non plus — car il ne s’agit pas de jouer sur les mots — qu’éditer bien, voire parfaitement, un texte (mĂ©diĂ©val) soit impossible. Pour y arriver, cependant, il faut que la mĂ©thode soit sĂ»re et qu’elle soit appliquĂ©e correctement. Ces deux points, l’un thĂ©orique, l’autre pratique, sont Ă©galement maltraitĂ©s dans cet article.

11L’auteur a de l’histoire de l’ecdotique une connaissance trĂšs approximative, dont il donne lui-mĂȘme un aperçu au dĂ©but de son article ; on peut le rĂ©sumer, malheureusement sans le trahir, en disant qu’une Ă©cole « reconstructiviste », initiĂ©e par Lachmann (qui, en fait, en est bien l’éponyme mais fort peu le crĂ©ateur), a dĂ©gagĂ© entre xixe et dĂ©but du xxe siĂšcle les moyens de reconstruire l’état le plus ancien d’un texte que l’on puisse atteindre en classant les manuscrits d’abord par communautĂ© de leçon, puis par communautĂ© d’erreur, jusqu’à ce que Joseph BĂ©dier, par sa critique des stemmas bifides et des textes « reconstruits », cause la disparition irrĂ©mĂ©diable de cette mĂ©thode au profit de la sienne, fondĂ©e sur la fidĂ©litĂ© Ă  un unique manuscrit, celui reconnu comme Ă©tant « le meilleur ». Tel est en effet, dans les grandes lignes, l’état de l’art pour les romanistes français et nord-amĂ©ricains : aussi n’est-ce pas vraiment D. LorĂ©e qu’il faut accuser d’ignorer complĂštement les nombreuses rĂ©futations des affirmations de BĂ©dier3 au mĂȘme titre que le fait, pourtant assez Ă©vident, que la mĂ©thode stemmatique, dite lachmanienne, est bien vivace partout ailleurs, et n’a pas cessĂ© d’évoluer et de s’affiner.

12La mise en pratique, nĂ©cessairement, paie le prix de cette connaissance trĂšs partielle de la thĂ©orie. D. LorĂ©e a cependant le grand mĂ©rite de chercher Ă  identifier le « meilleur manuscrit » de maniĂšre rigoureuse ; on peut mĂȘme dire de maniĂšre scientifique, puisque l’auteur interprĂšte cette formule de BĂ©dier, d’un subjectivisme confondant, comme dĂ©signant le manuscrit le plus haut placĂ© dans l’histoire du texte, c’est-Ă -dire le moins susceptible de porter la trace des Ă©carts successifs par rapport Ă  l’original au fil des copies. Mais ce que D. LorĂ©e sait de la mĂ©thode stemmatique n’est pas suffisant pour parvenir Ă  des rĂ©sultats fiables ; je n’en prendrai qu’un exemple, parce que je le crois particuliĂšrement simple Ă  comprendre : c’est le premier citĂ© (p. 161‑162).

13Quatre manuscrits divergent, en un point donné, de la maniÚre suivante :

Et en cestuy temps, [utilise] vinaigre Rot
vin aigre 686
ung aignel Gar
aignel nafr 4951

14Selon l’auteur, « la confusion entre aignel et vin aigre suppose une parentĂ© entre les duos 686 / Rot et Gar / nafr 4951 » ; il n’en est pas ainsi. Pour que l’on puisse dĂ©duire Ă  partir d’un relevĂ© de lieux variants les relations gĂ©nĂ©alogiques qu’entretiennent des manuscrits, il faut dĂ©terminer d’abord quelle est la leçon hĂ©ritĂ©e et quelle est celle qui est innovĂ©e ; en effet, si deux manuscrits ont une mĂȘme leçon innovĂ©e, alors ces manuscrits ont un ancĂȘtre commun, l’auteur de l’innovation ; si deux manuscrits ont une mĂȘme leçon hĂ©ritĂ©e, nous n’apprenons rien que nous ne sachions dĂ©jà : ce sont deux manuscrits du mĂȘme texte. Toute la difficultĂ© est de dĂ©partager l’hĂ©ritĂ© et l’innové : d’oĂč l’utilisation des erreurs, qui sont des innovations d’un type particulier, parce que nĂ©cessairement non imputables Ă  l’auteur, donc reconnaissables comme telles. D. LorĂ©e, prĂ©cisĂ©ment, ne dit pas quel est, du vinaigre ou de l’agneau, la leçon hĂ©ritĂ©e, auctoriale. Imaginons que ce soit l’agneau : dans ce cas, on peut affirmer que Rot et 686 ont un modĂšle commun Ă  eux et Ă  eux seulement4 ; en revanche, nous ne pouvons rien dire de Gar et de nafr 4951. S’ils ont un modĂšle qui leur est propre, ce lieu variant ne permet pas de le prouver.

15En somme, Ă  partir de cet exemple, ce que l’on bĂątit est un stemma Ă  trois branches : l’archĂ©type donne naissance Ă  trois manuscrits, deux conservĂ©s et un perdu, ce dernier donnant naissance aux deux autres manuscrits conservĂ©s, ceux qui ont la leçon innovĂ©e. Si l’on bĂątit comme D. LorĂ©e un stemma Ă  deux branches, avec Gar et nafr 4951 d’un cĂŽtĂ© et Rot et 686 de l’autre, on a commis l’erreur de dĂ©duire une parentĂ© sur l’absence d’un Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique. On a mĂȘme commis deux fois l’erreur, puisque cet Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique n’a jamais Ă©tĂ© identifiĂ© positivement.

16Une ultime remarque : dans sa conclusion (p. 171), D. LorĂ©e juge, en substance, que l’histoire du texte, c’est-Ă -dire sa transmission manuscrite, n’intĂ©resse que les spĂ©cialistes, alors que le texte lui-mĂȘme peut atteindre un public beaucoup plus large. Il faut ĂȘtre un « amateur » dĂ©jĂ  trĂšs « éclairé » pour lire dans le texte de l’ancien français ; pourquoi cet amateur ne trouverait-il pas aussi passionnante l’histoire de la circulation et de la diffusion du texte, qui est finalement celle de sa rĂ©ception ? La philologie mĂ©diĂ©vale, et surtout vernaculaire, est particuliĂšrement sensible (et en cela est en avance sur la philologie antique, notamment) au texte vĂ©ritablement lu et donc Ă  la multiplicitĂ© de ses formes ; cela ne peut se faire sans s’astreindre Ă  reconstituer un parcours gĂ©ographique et chronologique qui prend rapidement des airs d’aventure, et mĂ©riterait probablement, au moins dans les cas les plus spectaculaires, d’ĂȘtre prĂ©sentĂ© au « grand public » pour soi-mĂȘme.

17L’écueil majeur des Ă©tudes sur le livre mĂ©diĂ©val, ainsi qu’il Ă©tait rappelĂ© au dĂ©but de cette recension, est le dĂ©faut de formation dans les disciplines techniques — serviles, si l’on veut, mais parfois le serviteur est plus grand que le maĂźtre — que sont codicologie, palĂ©ographie et ecdotique. MalgrĂ© un propos et des qualitĂ©s qui ne contribuent pas peu Ă  le faire oublier, ce recueil en tĂ©moigne bien involontairement, Ă  de multiples reprises ; par exemple, lorsqu’il entreprend de mentionner un manuscrit particulier. En voici quelques illustrations :

18— p. 117, peu nombreux seront les lecteurs capables de deviner que le manuscrit « Cambridge Ee. VI. 11 » est Ă  chercher, parmi les multiples collections manuscrites de la ville, Ă  la bibliothĂšque universitaire (on attendait : « Cambridge, UL, Ee. vi. 11 ») ;

19— p. 176, « Oxford, Bodleian 654 » est « Oxford, Bodleian Library, Bodley 654 », mais, vu le nombre de fonds de la BodlĂ©ienne (et, il faut bien le reconnaĂźtre, la subtilitĂ© de ses cotes et de ses rĂ©fĂ©rences de catalogue), cela n’avait rien d’une Ă©vidence ;

20— p. 151, « BibliothĂšque nationale de France 794 » est, suppose-t-on, « Paris, BNF, fr. 794 », vu que l’article traite surtout de textes en français ; le classement par langues de la BNF n’est cependant pas toujours strict, et nombre de textes d’une langue donnĂ©e sont dans des manuscrits cotĂ©s sous une autre aire linguistique ;

21— p. 117, manifestement, l’auteur n’a jamais vu le manuscrit « Cheltenham, bibl. Phillipps 4156 », pour la raison fort simple que le manuscrit portant le numĂ©ro 4156 dans la collection de sir Thomas Phillipps (mort en 1872) n’y est plus depuis une date indĂ©terminĂ©e mais en tout cas non postĂ©rieure Ă  1966, lorsqu’il fut mis en vente chez Sotheby’s. Il est depuis 1968 Ă  Yale, et donc citable sous cette cote : « New Haven, Yale UL, Beinecke 395 ». De la mĂȘme maniĂšre que l’on tend Ă  ne pas faire confiance Ă  un ouvrage de recherche qui cite un livre qui n’a pas Ă©tĂ© lu, il est difficile de se fier Ă  ceux qui n’ont pas mĂȘme recherchĂ© leurs sources primaires. Dans le cas prĂ©sent, c’était pourtant excessivement facile : la seule saisie de « Phillipps 4156 » sur Google donne dĂšs le premier rĂ©sultat la cote actuelle, et Ă  partir du quatriĂšme (la base Jonas de l’IRHT) les liens vers une notice et, mieux, une reproduction complĂšte en couleurs, d’une qualitĂ© d’ailleurs enviable.

22Il va de soi que tout ne pouvait ĂȘtre couvert dans un volume d’un peu plus de 350 pages, et il faut saluer des contributions qui Ă©vitent des gĂ©nĂ©ralisations un peu faciles en s’attachant Ă  des aspects souvent oubliĂ©s ou nĂ©gligĂ©s : le rĂŽle des femmes (Florence Bayard, « Les Livres de sƓurs entre quĂȘte d’un hĂ©roĂŻsme au fĂ©minin et conquĂȘte de la normalité », p. 93-107), l’importance des anthologies, florilĂšges et autres compilations (Francis Gingras, « Le livre et le recueil », p. 173‑189), ou, comme dĂ©jĂ  mentionnĂ©, le livre xylographiĂ©. Cependant, je ne sais si la faible part attribuĂ©e au latin et au livre, disons, non sĂ©culier, n’est pas trompeuse : l’importance quantitative et qualitative des bibliothĂšques monastiques, qui sont quasiment les seules avant le xiiie siĂšcle et conservent ensuite une place prĂ©pondĂ©rante, ne devrait pas ĂȘtre ignorĂ©e, de mĂȘme que la masse de la production scholastique liĂ©e Ă  l’essor des universitĂ©s. Il me semble voir dans cette attitude assez courante, certes non circonscrite au recueil d’études qui nous intĂ©ressait ici, une opposition prĂ©supposĂ©e entre culture « clĂ©ricale » et donc latine, et culture « laĂŻque » et donc vulgaire, dont la pertinence est loin d’ĂȘtre une Ă©vidence : des poĂšmes Ă©rotiques ou polĂ©miques latins, Ă©crits en milieu ecclĂ©siastique, dont les Carmina Burana sont la plus cĂ©lĂšbre collection, ou des traductions françaises de BoĂšce par Jean de Meun ou de Tite-Live par Bersuire, lesquels sont « savants », lesquels « populaires » ?