
Les monuments les plus prĂ©cieux dâune civilisation
1Le livre mĂ©diĂ©val est, sauf exception (que ce volume rappelle opportunĂ©ment avec une contribution de Denis HĂŒe sur le livre xylographiĂ©, p. 191â217), un manuscrit, et, pour le champ dâĂ©tudes qui nous concerne ici, un manuscrit latin, câest-Ă -dire occidental, que les textes quâil contient soient en latin Ă proprement parler ou en vulgaire1. Cela mĂ©ritait bien un volume dâĂ©tudes Ă soi seul, qui contribuera, espĂ©rons-le, Ă en promouvoir plus avant lâĂ©tude ; cela ne compensera pas lâabsence presque totale, en France, de formation Ă la codicologie latine, dont ce volume mĂȘme paie le prix, mais, certainement, favorisera la mise en commun des compĂ©tences sur un objet dâĂ©tude, le livre manuscrit, dont lâimportance est sans commune mesure, et qui gĂ©nĂšre par lĂ des spĂ©cialisations nĂ©cessaires mais trop restrictives.
2Câest sur le constat de cette spĂ©cialisation trop grande, et sur son corollaire, une bibliographie trop abondante, que sâouvre lâintroduction de Karin Ueltschi ; et lâon peut souligner dâemblĂ©e la profonde vĂ©ritĂ© de ce constat, parce que, sur un objet aussi complexe que le livre manuscrit, en raison de sa double nature archĂ©ologique et intellectuelle, aucune bibliographie, si importante soit-elle, ne sera jamais dâaucun secours Ă qui nâa pas lâexpĂ©rience directe, et abondante, des manuscrits eux-mĂȘmes â ce qui devient de plus en plus difficile Ă la fois par dĂ©faut de formation et par lâaccĂšs de plus en plus restreint aux grandes collections manuscrites françaises, quasiment impossible a fortiori Ă un Ă©tudiant dĂ©butant. Cela ne va pas sans une certaine absurdité : la majoritĂ© des manuscrits mĂ©diĂ©vaux sont des manuscrits sur parchemin, vierges de ces grandes enluminures si belles mais si vite dĂ©gradĂ©es, et sont tout sauf des objets fragiles. Il est vrai que lâon ne peut en dire autant de la reliure la plus frĂ©quente, dans le plus mĂ©diocre des basanes ou des chagrins du xixe siĂšcle ; mais il nâest pas illĂ©gitime de sâinterroger sur la nĂ©cessitĂ© de protĂ©ger de telles reliures, sans valeur ni documentaire ni artistique, au dĂ©triment de la consultation du volume lui-mĂȘme. Si ce dernier a survĂ©cu tant de siĂšcles Ă lâeau, au feu, aux insectes, aux soins douteux de lecteurs mĂ©diĂ©vaux et modernes moins scrupuleux que nous, ne peut-il affronter sans encombre la consultation, Ă©tant entendu avec lâattention que dicte le bon sens minimal, mĂȘme dâun nĂ©ophyte ?
3Lâambition du recueil objet de ces pages est de prĂ©senter un Ă©tat des lieux des approches possibles et des recherches en cours, et K. Ueltschi voudrait que le volume servĂźt par ce biais, « quâon soit un jeune Ă©tudiant ou un chercheur dĂ©jĂ confirmĂ© mais non spĂ©cialisĂ© dans ce domaine » (p. 7), dâintroduction Ă tout ce quâil est possible de faire et de dire sur un manuscrit mĂ©diĂ©val ; je crois une telle introduction trĂšs apte Ă piquer la curiositĂ© de son lecteur â puisseâtâil alors gagner, si besoin de haute lutte, cet accĂšs aux originaux qui cimente une vocation et constitue vĂ©ritablement lâunique formation souhaitable. Bien des pages du volume aideront Ă organiser et Ă situer Ă leur juste place les connaissances acquises par la frĂ©quentation des manuscrits eux-mĂȘmes ; je nâen retiendrai que deux exemples.
4La premiĂšre contribution du recueil, celle aussi dont la pĂ©riode dâĂ©tude est la plus Ă©levĂ©e, est due Ă Dominique Alibert, « Le livre dans le monde carolingien » (p. 51â72) ; elle saisit parfaitement lâimportance primordiale quâont le livre et sa facture dans ce siĂšcle. Lâauteur souligne trĂšs justement que, en fait de documentation archĂ©ologique carolingienne, nous nâavons guĂšre que des manuscrits (et ils ne sont mĂȘme pas toujours si austĂšres que cela : les numĂ©risations effectuĂ©es pour constituer la Bibliotheca Carolina, hĂ©bergĂ©e sur le site dâEuropeana regia, est un endroit parmi dâautres oĂč le constater) ; il ne sâagit pas seulement dâun hasard de conservation : lâimportance accordĂ©e Ă la production de livres est lâun des Ă©lĂ©ments qui distingue le mieux le ixe siĂšcle du prĂ©cĂ©dent comme du suivant. On pourrait Ă©videmment reprocher telle inexactitude, telle imprĂ©cision, Ă cette contribution, mais cela ne se ferait pas sans mauvaise foi : son objectif nâest que de prĂ©senter une question trop vaste pour ĂȘtre dĂ©taillĂ©e, mĂȘme sur certains points seulement, en si peu de pages, et câest un objectif parfaitement atteint, prenant en compte aussi bien les questions archĂ©ologiques (modes de copie, de conservation, de diffusion) quâintellectuelles (typologie des textes copiĂ©s, implications notamment symboliques). Le seul regret que jâexprimerais est que quelques lignes nâaient pas Ă©tĂ© consacrĂ©es au travail proprement philologique des carolingiens : câest la premiĂšre fois depuis lâAntiquitĂ© (et de maniĂšre considĂ©rablement mieux documentĂ©e) que lâattention des Ă©rudits se porte massivement sur la correction des textes dont ils disposent ; quelquâun comme le diacre Florus, qui, Ă Lyon, parvient Ă disposer de multiples versions de toutes sortes de textes et, sur la base de ses collations, corrige, avec une acribie remarquable, les fragments quâil exploite dans ses divers florilĂšges patristiques, est exceptionnel pour son temps, mais en termes de degrĂ©, pas de principe. On peut en dire autant de Sedulius Scottus, de Dungal, de Loup de FerriĂšres.
5Le second exemple est dĂ» Ă Laurent Hablot ; sous le titre « LâemblĂšme et le livre entre appropriation et reprĂ©sentation » (p. 257â285), il sâagit dâune prĂ©sentation des rĂŽles jouĂ©s dans le livre manuscrit par les armoiries, devises et autres emblĂšmes. Les premiĂšres occupent de droit la place la plus importante, mais lâĂ©tude des diffĂ©rents types de marques de possession (notamment p. 276â277) rĂ©vĂšle leur importance respective, et surtout les liens si Ă©troits quâils entretiennent. LâhĂ©raldique dans les livres se prĂ©sente comme un monde fascinant, infiniment variĂ© et bariolĂ©, et donc Ă proprement parler fantastique Ă nos yeux ; mais, pour les mĂ©diĂ©vaux, par bien des aspects, ce monde fantastique est le vrai, parce que celui qui exprime vĂ©ritablement lâessence des choses ; il ne devient faux quâĂ partir du moment oĂč lâon cherche Ă faire sortir de leur milieu naturel, câest-Ă -dire des marges et des images, ces costumes et ces dĂ©cors, quâĂ partir du moment oĂč « on se plaĂźt Ă jouer en plein champ de bataille Ă ces hĂ©ros de papier » (p. 272) qui ne survivent pas au contact du sang, de la boue, de lâĂ©cume des chevaux. Bien au-delĂ de lâexposĂ© chronologique et circonstanciĂ© de lâusage dans les manuscrits des armoiries, puis des cimiers et des devises, L. Hablot fait comprendre, pour dâautres temps et par dâautres moyens que D. Alibert, une rĂ©alitĂ© qui, par son Ă©vidence, tend Ă nous Ă©chapper : pour un mĂ©diĂ©val, un livre nâest pas seulement un produit de haut luxe, et donc de grand prix et de grande valeur ; il est, en fait, bien plus quâun objet ou mĂȘme quâun support de texte, lâexpression idĂ©alisĂ©e de toute une civilisation pour qui le livre est tout. On redit rĂ©guliĂšrement, et Ă bon droit, lâimportance de lâĂcriture (sainte) et donc du Livre (par excellence quâest la Bible) pour la civilisation mĂ©diĂ©vale ; peut-ĂȘtre aâtâon tendance Ă oublier que cela se traduit de maniĂšre aussi concrĂšte que faire se peut dans la simple existence de nâimporte quel manuscrit. Cette contribution sait rĂ©vĂ©ler le traitement Ă la fois ordinaire rĂ©servĂ© au livre par rapport Ă dâautres supports hĂ©raldiques, mais aussi ses particularitĂ©s, notamment la position si frĂ©quente des armoiries au bas de la page, ce que L. Hablot rapproche de lâapposition du sceau sur les chartes et analyse donc comme une forme de corroboration (p. 262). On regrette seulement lâabsence dâune illustration plus abondante et de meilleure qualitĂ© (mais il est Ă©vident quâelle aurait eu un coĂ»t dĂ©mesurĂ©) Ă lâappui des nombreux manuscrits citĂ©s2, mais aussi â et lâauteur nây peut rien â dâun pendant qui aurait pu se consacrer aux marques dâappartenance non hĂ©raldiques, câest-Ă -dire en pratique textuelles ; lâĂ©tude aurait pu ĂȘtre Ă©largie aux diverses mentions personnelles qui parsĂšment les manuscrits, Ă commencer par celles qui sont relatives aux copistes et Ă leur labeur ingrat : cela aurait mĂ©ritĂ© plus que les mentions nĂ©cessairement rapides de lâintroduction (p. 28). Le recensement des colophons des bĂ©nĂ©dictins du Bouveret Ă soi seul aurait pu en fournir la matiĂšre au-delĂ de toutes espĂ©rances, et renouveler le vivier des trois ou quatre colophons toujours citĂ©s, qui sont loin dâĂȘtre les seuls Ă atteindre qui lâhumour, qui la poĂ©sie, qui parfois le gĂ©nie. Une remarque pour terminer, Ă traiter avec indulgence parce quâissue de quelquâun qui nâest pas spĂ©cialiste dâhĂ©raldique : la dissimulation et la miniaturisation des marques dâappartenance (p. 264 et 280 notamment) pourrait-elle ĂȘtre vue comme un moyen de prĂ©venir lâeffacement et le remplacement des emblĂšmes, ordinaires au moment dâun changement de possesseur (p. 280) ?
6Ce parcours du plus historique et concret au plus symbolique pourrait aboutir Ă la contribution dâAnne Berthelot, « La bibliothĂšque de Merlin » (p. 129â147), titre Ă comprendre plus comme la somme des livres attribuĂ©s Ă Merlin que comme celle des livres quâil possĂšde. Câest une idĂ©e gĂ©niale quâa Robert de Boron en faisant de Merlin un auteur : cet auteur qui nâa jamais existĂ© et Ă plus forte raison jamais Ă©crit est malgrĂ© cela lâun des meilleurs succĂšs de librairie â disons plus prudemment de scriptorium â jusquâau courant du xvie siĂšcle. La « fiction » de Robert de Boron embrasse tous les aspects de ce que lâon peut rattacher au livre : de lâauctor au sens quasiment indo-europĂ©en quâest Merlin en passant par Blaise, premier copiste et confident, garant de lâĆuvre Ă sa maniĂšre et son « écrivain », pour aboutir Ă Robert lui-mĂȘme (jusquâĂ ce que ses successeurs en fassent lâun des scribes de Merlin, allongeant ainsi la chaĂźne). A. Berthelot montre trĂšs bien tous les problĂšmes que cette « fiction narrative » (jâemploie le terme de maniĂšre passablement anachronique, mais commode : personne au Moyen Ăge nâaurait qualifiĂ© cela de fiction) prĂ©sente, en particulier lorsque lâon confronte lâautoritĂ© de Merlin Ă celle des auteurs de lâĂcriture. Il me semble cependant que lâexposĂ© aurait pu gagner Ă mieux mettre en Ă©vidence les rapports tout sauf schĂ©matiques entre Ă©crit et oral, susceptibles dâenraciner plus profondĂ©ment lâargumentation dâA. Berthelot, dĂ©jĂ trĂšs convaincante :
71. Il est vrai (p. 131) que la prophĂ©tie est Ă©tymologiquement orale, mais cela nâa pas un caractĂšre contraignant dans le cadre de la tradition chrĂ©tienne. Toutes les prophĂ©ties, Ă©videmment, sont rapportĂ©es sous forme Ă©crite, mais lĂ nâest pas le plus intĂ©ressant : un texte prophĂ©tique peut parfaitement ĂȘtre dĂšs lâorigine Ă©crit, que ce soit dans lâAncien Testament (Bar. 1, 1.3 : Et hĂŠc verba libri quĂŠ scripsit Baruch⊠Et legit Baruch verba libri huiusâŠ) ou dans le Nouveau (lâApocalypse nâa pas de forme orale, mĂȘme fictive), parce que lâessentiel est moins la parole que la vision.
82. De la mĂȘme maniĂšre, la prise en compte des rĂ©alitĂ©s de la lecture au Moyen Ăge rĂ©sout le paradoxe apparent (p. 132) entre la mise par Ă©crit du livre et sa destination Ă ĂȘtre entendu (et maintes genz qui ce livre orrontâŠ) : la lecture silencieuse restant plutĂŽt rare au moins dans les milieux laĂŻcs, la diffusion du savoir se fait bien plus souvent en Ă©coutant quelquâun lire quâen lisant soi-mĂȘme. Par ce biais, la prophĂ©tie reprend son caractĂšre oral initial, puisquâelle est Ă nouveau, grĂące Ă la lecture, proclamĂ©e ; le livre nâa Ă©tĂ© que le garant de son authenticitĂ©, et Ă©ventuellement de son inspiration.
93. Peut-ĂȘtre, enfin, le rĂŽle de Blaise mĂ©riterait-il dâĂȘtre comparĂ© non Ă la figure de lâĂ©vangĂ©liste (entendu au sens dâauteur dâun Ă©vangile, p. 133) mais Ă celle de Jean Ă qui est rĂ©vĂ©lĂ©e, Ă Patmos, lâApocalypse. Comme Blaise, Jean, en plus dâĂȘtre rĂ©dacteur (Quod vides, scribe in libro, 1, 11) est garant et caution de quelque chose dont il est le tĂ©moin sans lâĂȘtre vraiment (puisque lâinterprĂ©tation, Ă plusieurs reprises, doit lui ĂȘtre faite par les personnages de sa vision) : [Ioannes,] qui testimonium perhibuit verbo Dei, et testimonium Iesu Christi, quĂŠcumque vidit (1, 2). Le verset 1, 3 aurait pu aussi bien se prĂȘter aux ouvrages de Merlin (je souligne) : Beatus qui legit et audit verba prophetiĂŠ huius, et servat ea quĂŠ in ea scripta sunt. En tout cas, il est Ă proprement parler prophĂ©tique pour le rĂŽle du livre au Moyen Ăge.
10Bienheureux qui lit et qui entend, mais Ă condition que ce quâil lit et entend soit autorisĂ©, et donc dignement conservé ; on arrive ainsi Ă des questions trĂšs techniques, abordĂ©es par Denis LorĂ©e, « Ăditer un texte mĂ©diĂ©val : une quĂȘte de lâimpossible. Le cas du Secret des Secrets » (p. 151â171). Cette contribution a bien des mĂ©rites, dont le moindre nâest pas de chercher Ă exposer une mĂ©thode par nature rĂ©sistante Ă la vulgarisation ; mais elle surprend dĂšs son titre. Il nâest pas vrai quâĂ©diter un texte (mĂ©diĂ©val) soit impossible, et il nâest pas vrai non plus â car il ne sâagit pas de jouer sur les mots â quâĂ©diter bien, voire parfaitement, un texte (mĂ©diĂ©val) soit impossible. Pour y arriver, cependant, il faut que la mĂ©thode soit sĂ»re et quâelle soit appliquĂ©e correctement. Ces deux points, lâun thĂ©orique, lâautre pratique, sont Ă©galement maltraitĂ©s dans cet article.
11Lâauteur a de lâhistoire de lâecdotique une connaissance trĂšs approximative, dont il donne lui-mĂȘme un aperçu au dĂ©but de son article ; on peut le rĂ©sumer, malheureusement sans le trahir, en disant quâune Ă©cole « reconstructiviste », initiĂ©e par Lachmann (qui, en fait, en est bien lâĂ©ponyme mais fort peu le crĂ©ateur), a dĂ©gagĂ© entre xixe et dĂ©but du xxe siĂšcle les moyens de reconstruire lâĂ©tat le plus ancien dâun texte que lâon puisse atteindre en classant les manuscrits dâabord par communautĂ© de leçon, puis par communautĂ© dâerreur, jusquâĂ ce que Joseph BĂ©dier, par sa critique des stemmas bifides et des textes « reconstruits », cause la disparition irrĂ©mĂ©diable de cette mĂ©thode au profit de la sienne, fondĂ©e sur la fidĂ©litĂ© Ă un unique manuscrit, celui reconnu comme Ă©tant « le meilleur ». Tel est en effet, dans les grandes lignes, lâĂ©tat de lâart pour les romanistes français et nord-amĂ©ricains : aussi nâest-ce pas vraiment D. LorĂ©e quâil faut accuser dâignorer complĂštement les nombreuses rĂ©futations des affirmations de BĂ©dier3 au mĂȘme titre que le fait, pourtant assez Ă©vident, que la mĂ©thode stemmatique, dite lachmanienne, est bien vivace partout ailleurs, et nâa pas cessĂ© dâĂ©voluer et de sâaffiner.
12La mise en pratique, nĂ©cessairement, paie le prix de cette connaissance trĂšs partielle de la thĂ©orie. D. LorĂ©e a cependant le grand mĂ©rite de chercher Ă identifier le « meilleur manuscrit » de maniĂšre rigoureuse ; on peut mĂȘme dire de maniĂšre scientifique, puisque lâauteur interprĂšte cette formule de BĂ©dier, dâun subjectivisme confondant, comme dĂ©signant le manuscrit le plus haut placĂ© dans lâhistoire du texte, câest-Ă -dire le moins susceptible de porter la trace des Ă©carts successifs par rapport Ă lâoriginal au fil des copies. Mais ce que D. LorĂ©e sait de la mĂ©thode stemmatique nâest pas suffisant pour parvenir Ă des rĂ©sultats fiables ; je nâen prendrai quâun exemple, parce que je le crois particuliĂšrement simple Ă comprendre : câest le premier citĂ© (p. 161â162).
13Quatre manuscrits divergent, en un point donné, de la maniÚre suivante :
Et en cestuy temps, [utilise] vinaigre Rot
vin aigre 686
ung aignel Gar
aignel nafr 4951
14Selon lâauteur, « la confusion entre aignel et vin aigre suppose une parentĂ© entre les duos 686 / Rot et Gar / nafr 4951 » ; il nâen est pas ainsi. Pour que lâon puisse dĂ©duire Ă partir dâun relevĂ© de lieux variants les relations gĂ©nĂ©alogiques quâentretiennent des manuscrits, il faut dĂ©terminer dâabord quelle est la leçon hĂ©ritĂ©e et quelle est celle qui est innovĂ©e ; en effet, si deux manuscrits ont une mĂȘme leçon innovĂ©e, alors ces manuscrits ont un ancĂȘtre commun, lâauteur de lâinnovation ; si deux manuscrits ont une mĂȘme leçon hĂ©ritĂ©e, nous nâapprenons rien que nous ne sachions dĂ©jĂ Â : ce sont deux manuscrits du mĂȘme texte. Toute la difficultĂ© est de dĂ©partager lâhĂ©ritĂ© et lâinnové : dâoĂč lâutilisation des erreurs, qui sont des innovations dâun type particulier, parce que nĂ©cessairement non imputables Ă lâauteur, donc reconnaissables comme telles. D. LorĂ©e, prĂ©cisĂ©ment, ne dit pas quel est, du vinaigre ou de lâagneau, la leçon hĂ©ritĂ©e, auctoriale. Imaginons que ce soit lâagneau : dans ce cas, on peut affirmer que Rot et 686 ont un modĂšle commun Ă eux et Ă eux seulement4 ; en revanche, nous ne pouvons rien dire de Gar et de nafr 4951. Sâils ont un modĂšle qui leur est propre, ce lieu variant ne permet pas de le prouver.
15En somme, Ă partir de cet exemple, ce que lâon bĂątit est un stemma Ă trois branches : lâarchĂ©type donne naissance Ă trois manuscrits, deux conservĂ©s et un perdu, ce dernier donnant naissance aux deux autres manuscrits conservĂ©s, ceux qui ont la leçon innovĂ©e. Si lâon bĂątit comme D. LorĂ©e un stemma Ă deux branches, avec Gar et nafr 4951 dâun cĂŽtĂ© et Rot et 686 de lâautre, on a commis lâerreur de dĂ©duire une parentĂ© sur lâabsence dâun Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique. On a mĂȘme commis deux fois lâerreur, puisque cet Ă©lĂ©ment caractĂ©ristique nâa jamais Ă©tĂ© identifiĂ© positivement.
16Une ultime remarque : dans sa conclusion (p. 171), D. LorĂ©e juge, en substance, que lâhistoire du texte, câest-Ă -dire sa transmission manuscrite, nâintĂ©resse que les spĂ©cialistes, alors que le texte lui-mĂȘme peut atteindre un public beaucoup plus large. Il faut ĂȘtre un « amateur » dĂ©jĂ trĂšs « éclairé » pour lire dans le texte de lâancien français ; pourquoi cet amateur ne trouverait-il pas aussi passionnante lâhistoire de la circulation et de la diffusion du texte, qui est finalement celle de sa rĂ©ception ? La philologie mĂ©diĂ©vale, et surtout vernaculaire, est particuliĂšrement sensible (et en cela est en avance sur la philologie antique, notamment) au texte vĂ©ritablement lu et donc Ă la multiplicitĂ© de ses formes ; cela ne peut se faire sans sâastreindre Ă reconstituer un parcours gĂ©ographique et chronologique qui prend rapidement des airs dâaventure, et mĂ©riterait probablement, au moins dans les cas les plus spectaculaires, dâĂȘtre prĂ©sentĂ© au « grand public » pour soi-mĂȘme.
17LâĂ©cueil majeur des Ă©tudes sur le livre mĂ©diĂ©val, ainsi quâil Ă©tait rappelĂ© au dĂ©but de cette recension, est le dĂ©faut de formation dans les disciplines techniques â serviles, si lâon veut, mais parfois le serviteur est plus grand que le maĂźtre â que sont codicologie, palĂ©ographie et ecdotique. MalgrĂ© un propos et des qualitĂ©s qui ne contribuent pas peu Ă le faire oublier, ce recueil en tĂ©moigne bien involontairement, Ă de multiples reprises ; par exemple, lorsquâil entreprend de mentionner un manuscrit particulier. En voici quelques illustrations :
18â p. 117, peu nombreux seront les lecteurs capables de deviner que le manuscrit « Cambridge Ee. VI. 11 » est Ă chercher, parmi les multiples collections manuscrites de la ville, Ă la bibliothĂšque universitaire (on attendait : « Cambridge, UL, Ee. vi. 11 ») ;
19â p. 176, « Oxford, Bodleian 654 » est « Oxford, Bodleian Library, Bodley 654 », mais, vu le nombre de fonds de la BodlĂ©ienne (et, il faut bien le reconnaĂźtre, la subtilitĂ© de ses cotes et de ses rĂ©fĂ©rences de catalogue), cela nâavait rien dâune Ă©vidence ;
20â p. 151, « BibliothĂšque nationale de France 794 » est, suppose-t-on, « Paris, BNF, fr. 794 », vu que lâarticle traite surtout de textes en français ; le classement par langues de la BNF nâest cependant pas toujours strict, et nombre de textes dâune langue donnĂ©e sont dans des manuscrits cotĂ©s sous une autre aire linguistique ;
21â p. 117, manifestement, lâauteur nâa jamais vu le manuscrit « Cheltenham, bibl. Phillipps 4156 », pour la raison fort simple que le manuscrit portant le numĂ©ro 4156 dans la collection de sir Thomas Phillipps (mort en 1872) nây est plus depuis une date indĂ©terminĂ©e mais en tout cas non postĂ©rieure Ă 1966, lorsquâil fut mis en vente chez Sothebyâs. Il est depuis 1968 Ă Yale, et donc citable sous cette cote : « New Haven, Yale UL, Beinecke 395 ». De la mĂȘme maniĂšre que lâon tend Ă ne pas faire confiance Ă un ouvrage de recherche qui cite un livre qui nâa pas Ă©tĂ© lu, il est difficile de se fier Ă ceux qui nâont pas mĂȘme recherchĂ© leurs sources primaires. Dans le cas prĂ©sent, câĂ©tait pourtant excessivement facile : la seule saisie de « Phillipps 4156 » sur Google donne dĂšs le premier rĂ©sultat la cote actuelle, et Ă partir du quatriĂšme (la base Jonas de lâIRHT) les liens vers une notice et, mieux, une reproduction complĂšte en couleurs, dâune qualitĂ© dâailleurs enviable.
22Il va de soi que tout ne pouvait ĂȘtre couvert dans un volume dâun peu plus de 350 pages, et il faut saluer des contributions qui Ă©vitent des gĂ©nĂ©ralisations un peu faciles en sâattachant Ă des aspects souvent oubliĂ©s ou nĂ©gligĂ©s : le rĂŽle des femmes (Florence Bayard, « Les Livres de sĆurs entre quĂȘte dâun hĂ©roĂŻsme au fĂ©minin et conquĂȘte de la normalité », p. 93-107), lâimportance des anthologies, florilĂšges et autres compilations (Francis Gingras, « Le livre et le recueil », p. 173â189), ou, comme dĂ©jĂ mentionnĂ©, le livre xylographiĂ©. Cependant, je ne sais si la faible part attribuĂ©e au latin et au livre, disons, non sĂ©culier, nâest pas trompeuse : lâimportance quantitative et qualitative des bibliothĂšques monastiques, qui sont quasiment les seules avant le xiiie siĂšcle et conservent ensuite une place prĂ©pondĂ©rante, ne devrait pas ĂȘtre ignorĂ©e, de mĂȘme que la masse de la production scholastique liĂ©e Ă lâessor des universitĂ©s. Il me semble voir dans cette attitude assez courante, certes non circonscrite au recueil dâĂ©tudes qui nous intĂ©ressait ici, une opposition prĂ©supposĂ©e entre culture « clĂ©ricale » et donc latine, et culture « laĂŻque » et donc vulgaire, dont la pertinence est loin dâĂȘtre une Ă©vidence : des poĂšmes Ă©rotiques ou polĂ©miques latins, Ă©crits en milieu ecclĂ©siastique, dont les Carmina Burana sont la plus cĂ©lĂšbre collection, ou des traductions françaises de BoĂšce par Jean de Meun ou de Tite-Live par Bersuire, lesquels sont « savants », lesquels « populaires » ?

