Acta fabula
ISSN 2115-8037

Volume 16, numéro 7
titre article
Galia Yanoshevsky

L’intervieweur, l’interviewĂ©, son Ă©diteur & son intervieweur. EnquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires

David Martens & Christophe MeurĂ©e, Secrets d’écrivains. EnquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires, Bruxelles : Les Impressions Nouvelles, 2014, 284 p., EAN 9782874492303.

L’art & la maniùre de l’entretien

1Si l’entretien a dĂ©sormais ses lettres de noblesse parmi les genres littĂ©raires, il n’en reste pas moins que l’art de l’entretien reste affaire de magiciens. Il s’agit de faire parler les Ă©crivains, qui — à en croire une tradition dont Proust fut incontestablement le plus brillant reprĂ©sentant — ne seraient pas les mĂȘmes que ceux qui Ă©crivent, lorsqu’ils s’entretiennent devant un micro. Le vĂ©ritable art de l’intervieweur consiste donc Ă  annuler ce divorce entre la personne mĂ©diatique, en chair et en os, et la conscience (ou l’inconscient) qui Ă©crit, que Sainte‑Beuve aurait sans doute considĂ©rĂ©es comme insĂ©parables, et que Proust a si violemment sĂ©parĂ©es :

C’est l’Ɠuvre d’un soi bien plus extĂ©rieur, non pas du moi profond qu’on ne retrouve qu’en faisant abstraction des autres et du moi qui connaĂźt les autres, le moi qui a attendu pendant qu’on Ă©tait avec les autres, qu’on sent bien le seul rĂ©el, et pour lequel seuls les artistes finissent par vivre, comme un dieu qu’ils quittent de moins en moins et Ă  qui ils ont sacrifiĂ© une vie qui ne sert qu’à l’honorer1.

2Mais les rĂ©unir n’est pas une simple affaire, car il s’agit avant tout de sĂ©curiser leur bonne volontĂ© (captatio benevolentiae), dans un exercice de confiance, qui consiste Ă  tendre vers l’écrivain le filet de sĂ©curitĂ© dont parle Jean Amrouche :

AbandonnĂ© seul / devant l’micro, en gĂ©nĂ©ral, Midas / ne dirait rien, parce que Midas [
] a besoin d’un filet, en gĂ©nĂ©ral, et ce filet, c’est toujours / le barbier2.

3À en croire Melvin Lasky, ce filet consiste entre autres Ă  poser les bonnes questions afin de susciter des rĂ©ponses dignes d’intĂ©rĂȘt3. Une large part de l’attrait de l’entretien dĂ©pend non seulement des talents de l’interviewĂ© mais aussi de l’interaction avec l’intervieweur, ainsi que de l’étape de post-production : est-ce que l’entretien est diffusĂ© en ligne, est-il reprit, réécrit ? Par qui ? À qui appartient-il de droit ? Fait-il partie de l’Ɠuvre de l’écrivain interviewĂ© et quel est son statut poĂ©tique ? Et enfin, s’il fait partie d’une sĂ©rie, en quoi est-il singulier ? Quelles sont les dĂ©cisions Ă©ditoriales qui amĂšnent au produit final ?

4C’est Ă  ces questions entre autres que tentent de rĂ©pondre les directeurs et les participants de ce recueil intitulĂ© Secrets d’écrivains. EnquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires. Le mot « secrets » dans le titre indique bel et bien qu’il s’agit d’aller au-delĂ  d’une simple analyse universitaire qui consisterait Ă  dĂ©cortiquer des interviews spĂ©cifiques pour en montrer les dĂ©marches conversationnelles ou bien d’en faire l’Histoire Ă  partir d’un corpus donnĂ©. Certes, il existe des tentatives antĂ©rieures d’étudier l’entretien — journalistique ou littĂ©raire — tant par son cĂŽtĂ© historique et poĂ©tique que pratique. Je pense par exemple Ă  Wendell Rawls Jr. (« Interviewing: the Crafty Art4 ») ou — toujours dans le domaine de l’interview journalistique — Ă  « The Art of the Interview or the Difficulties of Asking a Question and Getting an Answer » de Malvin Lasky (1989). Dans le domaine de l’interview littĂ©raire, il existe des rĂ©flexions sur la pratique de l’entretien comme par exemple l’interviewde la Literary Research Newsletter avec le professeur de littĂ©rature Ronald Christ5, ou l’article de Ted Lyon, regroupant les souvenirs de ses entretiens avec le fuyant Borges6. Dans la sphĂšre francophone, il existe aussi des tentatives de conceptualisation de l’entretien et plus spĂ©cifiquement – comme dans le cas de J. Amrouche – celui du rĂŽle de l’intervieweur dans un contexte radiophonique7, ou encore sur les techniques de prĂ©paration au plateau littĂ©raire tĂ©lĂ©visĂ© – Le MĂ©tier de lire de Bernard Pivot, interviewĂ© par Pierre Nora8. Il existe par ailleurs des histoires et des poĂ©tiques du genre : Dorothy Speirs, qui explore la naissance de l’entretien littĂ©raire dans les pages du journal de la fin du xixe siĂšcle9, John Rodden qui Ă©tudie la performance de l’entretien littĂ©raire Ă  partir de sa propre expĂ©rience d’intervieweur10, le numĂ©ro collectif des Lieux littĂ©raires11, le numĂ©ro 12 de la revue Argumentation et Analyse du Discoursqui examine les mĂ©canismes de l’entretien12, ou l’article de Poetics Today auquel participent Anneleen Masschelein, Christophe MeurĂ©e, David Martens et StĂ©phanie Vanasten13, qui abordent Ă  la fois l’histoire du genre et sa poĂ©tique.

5Or les directeurs du prĂ©sent ouvrage ont optĂ© pour une recherche Ă  la fois originale et englobante, et qui Ă  ma connaissance n’existe pas ailleurs : il s’agit ici d’exposer les coulisses en conduisant une « enquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires » Ă  partir de « questionnaires de base » (p. 17 & 21) prĂ©parĂ©s Ă  l’avance et proposĂ©s avec une certaine souplesse14 aux diffĂ©rents participants et producteurs de l’entretien littĂ©raire dans le monde francophone : des Ă©crivains, des intervieweurs, des producteurs.

6Avec un corpus assez large d’entretiens (quinze au total), qui varient tant par leurs dispositifs respectifs que par les rĂŽles qu’occupent les participants dans le champ littĂ©raire, le volume prĂ©tend sinon Ă  l’exhaustivitĂ© du moins Ă  la diversitĂ©. Ainsi apparaissent des Ă©crivains en fin de carriĂšre (Henry Bauchau), des Ă©crivains de longue date (Michel Butor, Michel Deguy), des Ă©crivains vedettes (AmĂ©lie Nothomb, Emmanuel CarrĂšre, Michel Butor), des intervieweurs vedettes (Jacques Chancel, Bernard Pivot), des directeurs et Ă©diteurs de sĂ©rie (François Bon, BenoĂźt Peeters, Catherine Flohic), des universitaires (et notamment les directeurs du volume et d’autres collaborateurs : Myriam Watthee-Delmotte, Odile Cornuz, Jean-BenoĂźt Puech), des journalistes (Edmond Morrel, Jacques de Decker), une libraire et mĂšre de l’écrivain interviewĂ© (Monique Toussaint). Bon nombre des participants, comme J. de Decker, E. Morrel et B. Peeters peuvent ĂȘtre classĂ©s sous toutes les catĂ©gories confondues.

7C’est en fait une premiĂšre tentative d’approche systĂ©matique qui — mĂȘme si elle se fonde sur l’expĂ©rience vĂ©cue de l’entretien littĂ©raire chez des individus occupant des positions diffĂ©rentes dans le champ littĂ©raire — essaie de fournir nĂ©anmoins une grille commune. DivisĂ©s en deux catĂ©gories essentielles — « écrivains » et « intervieweurs » — les questionnaires de base sont regroupĂ©s selon diverses catĂ©gories : des questions destinĂ©es Ă  Ă©voquer les expĂ©riences primaires et vĂ©cues du genre (« Vous souvenez-vous de votre premier entretien ? »; « Quel est votre meilleur souvenir d’entretien ? Quel est votre pire souvenir ? »), des questions sur la pratique de l’entretien (« PrĂ©parez-vous les entretiens qu’on vous propose de rĂ©aliser ? Si oui, de quelle façon ? » ; « RĂ©pondez-vous toujours de la mĂȘme façon aux mĂȘmes questions ? »), des questions portant sur l’apprĂ©ciation du genre (« L’entretien est-il une pratique que vous affectionnez ? ») ou de sa propre pratique (« Dans quel cas refusez-vous un entretien ou sa parution ? »), enfin des questions sur les des diffĂ©rents genres de l’entretien (« Faites-vous une distinction entre les entretiens oraux ou Ă©crits, les entretiens radio ou les entretiens filmĂ©s, les interviews ou les entretiens de fond ? »).

8MĂȘme si la grille est commune, elle n’est qu’un point de dĂ©part pour obtenir des rĂ©ponses diffĂ©rentes, en fonction des expĂ©riences individuelles, mais aussi en fonction des situations d’énonciation de l’entretien – trĂšs variĂ©es dans ce volume (mĂȘme si au final tous les entretiens sont prĂ©sentĂ©s sous forme Ă©crite) – qu’il passe par l’écrit (c’est le cas de M. Watthee-Delmotte avec H. Bauchau, J. de Decker interviewant A. Nothomb), par courrier Ă©lectronique (M. Watthee-Delmotte et J. de Decker, Chr. MeurĂ©e interviewant M. Deguy et Fr. Emmanuel), sur la toile (A. Reverseau et Fr. Bon), par Skype (O. Cornuz interviewant C. Flohic) ou encore, en face Ă  face conversationnel (M. Calle-Gruber interviewant M. Butor, D. Martens interviewant E. Morrel) et rĂ©ciproque (J. Wolkenstein et E. CarrĂšre), radiophonique (J. Chancel et B. Pivot interviewĂ©s par E. Morrel), itinĂ©rant et Ă©crit (D. Martens et J.‑B. Puech), ou enfin – dans le style de la Paris Review –, Ă  tandem d’intervieweurs (D. Martens et Chr. MeurĂ©e interviewant B. Peeters). Aussi les participants n’interprĂštent pas de la mĂȘme façon leurs rĂŽles respectifs et appliquent de façon diffĂ©rente le questionnaire de base. Lorsque l’intervieweur Paul Rosenblatt s’excuse auprĂšs de Bashevis Singer de poser des questions gĂ©nĂ©rales qu’on a sans doute dĂ©jĂ  posĂ©es maintes fois Ă  l’écrivain d’expression yiddish, B. Singer rĂ©pond par une plaisanterie : « All right. I will try to give you different answers15 ». Mutatis mutandis, ici, c’est en fait grĂące Ă  la rĂ©pĂ©tition des questions que les intervieweurs obtiennent des rĂ©sultats intĂ©ressants, surprenants parfois par leur originalitĂ©, mĂȘme s’ils sont tous des vĂ©tĂ©rans de l’entretien.

9Les points communs et les diffĂ©rences entre les divers entretiens de ce volume, trĂšs diffĂ©rents tant au niveau stylistique qu’en leur maniĂšre d’aborder les questions permettent de dĂ©finir les caractĂ©ristiques de l’entretien littĂ©raire et ses phases de production. D’aucuns optent ainsi pour un rappel de leur expĂ©rience personnelle (par exemple, A. Nothomb, J. Chancel, B. Pivot et M. Butor), d’autres comme B. Peeters, J.‑B. Puech, E. François et E. Morrel tentent au contraire d’en faire une thĂ©orie.

10Dans les lignes qui suivent, je vais donc revenir sur quelques questions qui me semblent cardinales pour comprendre les « secrets de l’entretien » et les rĂ©ponses qu’elles suscitent dans le cadre de ce volume. Il sera aussi question des dispositifs sĂ©lectionnĂ©s pour les divers entretiens et de l’influence qu’ils exercent sur le contenu.

Ceci n’est pas une conversation ou qu’est-ce qu’un entretien ?

11MalgrĂ© le fait qu’elle ne soit posĂ©e de façon explicite qu’une seule fois16, cette question de la nature de l’entretien semble pourtant hanter le volume, abordĂ©e comme elle l’est par bon nombre des participants. ComparĂ© par d’aucuns Ă  la conversation, il n’en est pas pourtant synonyme pour d’autres. Ainsi pour E. CarrĂšre, l’entretien « tourne naturellement Ă  la conversation » dans un contexte « un peu informel, avec un journaliste sympathique ». Il dit prĂ©fĂ©rer « quand l’entretien devient une conversation », par politesse, mais aussi « parce que c’est plus vivant, plus amusant ; et le rĂ©sultat est meilleur » (p. 85). Pour J. Chancel, dans l’intimitĂ© de son petit studio d’enregistrement, ses entretiens radiophoniques constituent « 6828 grandes conversations que j’ai faites Ă  Radioscopie » (p. 88). B. Peeters quant Ă  lui, prend comme modĂšle de l’entretien des grandes conversations du dĂ©but du xixe siĂšcle (Goethe et Eckermann17, NapolĂ©on et Las Cases18).

12L’attitude de J.‑B. Puech quant Ă  l’entretien est ambivalente et dĂ©pend largement des rapports qu’entretient ce genre avec la conversation. Pratique institutionnelle, il a un cĂŽtĂ© synthĂ©tique (donc rĂ©duisant des activitĂ©s plus complexes), reprĂ©sentatif de l’Ɠuvre et de l’auteur en personne (p. 206-7), Ă  qui il sert de « haut-parleur », en faisant connaĂźtre des Ɠuvres au public (p. 209). Il s’oppose donc Ă  la conversation qui, elle, appartient aux activitĂ©s de la sphĂšre privĂ©e, « longuement poursuivie sans enregistrement, sans mĂ©diateur et sans ambages, entre proches, familiers, amis attentionnĂ©s mais dĂ©sintĂ©ressĂ©s » (p. 207). Puech met d’ailleurs en garde contre la formule convenue – celle qui souligne la diffĂ©rence entre une situation de communication destinĂ© Ă  un Tiers (c’est le cas de l’entretien) ou non (c’est le cas de la conversation). Contrairement Ă  l’opinion rĂ©pandue sur le caractĂšre naturel et privĂ© de la conversation, sur sa « prĂ©tendue noblesse », J.‑B. Puech souligne combien la conversation n’est souvent qu’une prĂ©tention, au cours de laquelle les confidents prennent des notes (p. 210). La conversation serait donc la fausse parente de l’entretien : « la conversation n’est la plupart du temps qu’un dialogue entre pairs imbus de leur “simplicitĂ©â€ autant qu’ils sont conscients de leur diffĂ©rence » (p. 213). Or « un tel Ă©change demeure toujours insatisfaisant, parce que certaines choses ne peuvent se dire que si le locuteur est tournĂ© vers ce Tiers » (ibid.). Il tient alors Ă  souligner que l’entretien « pose d’entrĂ©e de jeu la prĂ©sence de ce Tiers » qui permet en fait au lecteur inconnu « d’approcher un auteur, une Ɠuvre et le cƓur de cette Ɠuvre : le personnage de l’auteur » (p. 213). Ultimement, l’entretien serait pour Puech « une façon de sortir du dialogue » avec soi-mĂȘme et le lecteur imaginaire pour entrer en contact plus intime avec l’extĂ©rieur, un tiers, un lecteur rĂ©el (p. 224).

13Si la question du rapport de la conversation Ă  l’entretien n’est pas toujours objet explicite de discussion, il n’empĂȘche qu’elle se prĂ©sente aussi dans la forme que prennent les entretiens. Pour ne donner qu’un exemple, l’entretien entre J. Wolkenstein et E. CarrĂšre revĂȘt la scĂ©nographie d’une conversation : rencontre dans la maison de l’auteur de Limonov, dĂ©gustation de thĂ© glacĂ©19, Ă©change imitant le « naturel » de la conversation en s’écartant autant que possible du statut inĂ©gal de l’intervieweur (ici, J. Wolkenstein)20. Tout en maintenant une ambiance amicale et dĂ©tendue, les interlocuteurs s’efforcent de poser des questions en alternance : l’intervieweur devenant interviewĂ©e Ă  son tour, sur la base d’une expĂ©rience commune – tous les deux Ă©tant Ă  la fois journalistes et Ă©crivains.

Coulisses : comment se prĂ©pare-t-on Ă  l’entretien ?

14L’une des particularitĂ©s de ce volume collectif est l’intĂ©rĂȘt qu’il porte aux coulisses de l’entretien : les participants sont amenĂ©s Ă  rĂ©flĂ©chir sur la maniĂšre dont ils pratiquent leur mĂ©tier, tant du cĂŽtĂ© de l’interviewĂ© que du cĂŽtĂ© de l’intervieweur. Si dans la plupart des cas les interviewĂ©s ne se prĂ©parent pas particuliĂšrement Ă  l’entretien21, il en va tout autrement lorsqu’ils sont en position d’intervieweurs. Le seuil minimum de prĂ©paration requiert une familiarisation avec l’Ɠuvre de l’écrivain en question : il faut avoir lu ou vu les Ɠuvres de l’écrivain (Chancel, p. 91), « de prĂ©fĂ©rence le crayon Ă  la main, comme le professait Pivot » (de Decker, p. 103). Un intervieweur trop peu prĂ©parĂ© risque de poser des « questions inadĂ©quates, qui vous forcent involontairement Ă  rĂ©vĂ©ler des intentions dont vous prĂ©fĂ©reriez vĂ©rifier s’il les dĂ©tecte lui-mĂȘme » (de Decker, p. 101).

15Mais passĂ© ce seuil, ils sont quasiment unanimes sur la dialectique du questionnement. D’un cĂŽtĂ©, la prĂ©paration des questions, mĂȘme dĂ©taillĂ©es, est importante. D’autre part, rester fidĂšle aux questions ou au parcours dĂ©terminĂ© Ă  l’avance risque de condamner l’interview Ă  l’échec car trop figĂ© et trop peu ouvert au potentiel de l’échange. Chez B. Peeters, on prĂ©pare, puis on oublie (p. 282). Un bon entretien selon l’intervieweur de HergĂ© est celui oĂč l’on n’est pas trop attachĂ© Ă  ses papiers, oĂč l’on sait quand interrompre, poser une question, s’attaquer Ă  certains mots et relancer (p. 258-259). Des bonnes questions dĂ©routantes relancent l’auteur de maniĂšre impromptue sur des nouvelles pistes (Fr. Emmanuel, p. 126-127). C’est aussi le cas des questions de dĂ©tail (typiques des traducteurs) ou des questions « naĂŻves » des adolescents en classe qui « obligent Ă  faire tout un chemin pour dĂ©velopper, contextualiser, et permettre la rencontre » (Emmanuel, p. 128). Mais en mĂȘme temps,

il n’importe pas tant d’apporter les rĂ©ponses adĂ©quates aux questions posĂ©es. Ces questions ne sont que des propositions Ă  saisir (ou ne pas saisir), ce sont des balles qui nous sont envoyĂ©es et qui n’ont pour objet que de nous faire rĂ©agir. Le dispositif de la question-rĂ©ponse est ici un jeu beaucoup plus libre que je ne le pensais [Emmanuel, p. 124].

16Pour un Morrel, spĂ©cialiste du radiophonique, il ne s’agit pas de questions, mais d’une sĂ©rie d’hypothĂšses envoyĂ©es Ă  l’auteur, fondĂ©es sur la lecture que fait Morrel du livre de son interviewĂ©, dans le but de permettre Ă  l’auditeur (qui ne connaĂźt pas forcĂ©ment l’Ɠuvre de l’écrivain) d’en apprendre quelque chose (p. 154-155). L’émission radiophonique d’entretien devient alors un cadre oĂč l’on peut vraiment aller au fond, creuser des questions qui sont absentes dans d’autres contextes mĂ©diatiques.

17Au-delĂ  des techniques de question-rĂ©ponse, plus libres ou plus restreintes selon les participants, certains participants du volume insistent sur l’heuristique de l’entretien, tenant Ă  des qualitĂ©s personnelles ou des maniĂšres d’ĂȘtre qui ne peuvent pas ĂȘtre rĂ©duites aux pures techniques. Ainsi par exemple, J. Chancel dĂ©clare :

Je sais Ă©couter, je sais regarder et je me considĂšre comme un passeur [
] ce qui est pour moi la valeur suprĂȘme c’est le relais que je peux tendre Ă  certains et ça, ça n’a pas de prix. J’ai besoin de partager, j’ai besoin d’admirer. Et j’ai besoin de dire voilĂ  ce que j’aime, voilĂ  ce que je n’aime pas. (p. 88)

18J. Chancel et J. de Decker avouent avoir un instinct de curiositĂ© innĂ©e (p. XX, p. 101) et Morrel signale chez Pivot ce qu’il nomme « la capacitĂ© d’abasourdissement », cet instinct qui lui permet Ă  tout moment d’avoir l’air profondĂ©ment intĂ©ressĂ© et qui pousse l’interlocuteur Ă  aller plus loin (p. 164, d’ailleurs, Pivot lui-mĂȘme avoue avoir cette capacitĂ©). Avouant qu’il n’a pas de mĂ©thode (p. 284), Peeters perçoit l’entretien comme une espĂšce d’aventure (p. 247), qui consiste Ă  aller vers l’inconnu avec un interviewĂ© qui n’est pas toujours volontaire, comme c’est le cas avec Robbe‑Grillet. Il s’agit alors, chez les intervieweurs les plus rĂ©ticents, de chercher les moments oĂč la parole se dĂ©fait, oĂč la personne dit ce qu’elle ne pensait pas dire, peut-ĂȘtre mĂȘme ce qu’elle n’aurait pas voulu dire. « Je cherche l’accident, je cherche quelque chose qui est du cĂŽtĂ© de la parole pleine et non du cĂŽtĂ© de l’exposĂ© d’un savoir prĂ©alable » (p. 259-260). Mais il s’agit dans tous les cas d’« ĂȘtre du cĂŽtĂ© de l’interviewé » (p. 260), d’« encourager ce laisser-aller de la parole dans l’entretien » (p. 262).

Oral & écrit

19La question du rapport entre la parole et l’écriture reste l’un des piliers de l’enquĂȘte sur l’entretien littĂ©raire22, dans la mesure oĂč la personne interviewĂ©e est par dĂ©finition un Ă©crivain, donc quelqu’un qui s’exprime a priori par Ă©crit, et Ă  qui l’on demande une entrevue pour cette qualitĂ©. Il y a donc un paradoxe dans la demande Ă  l’homme de l’écriture de s’exprimer aprĂšs coup Ă  l’oral pour expliquer son Ɠuvre – qu’aurait-il Ă  rajouter puisqu’il a tout dit par Ă©crit ? Et Ă©tant donnĂ© qu’il n’est pas forcĂ©ment entraĂźnĂ© pour les mĂ©dia, comment parler Ă  l’oral ? Les interviewĂ©s de l’enquĂȘte sont en effet sensibles Ă  ce paradoxe et en font un objet de discussion. Fr. Emmanuel par exemple, expose la difficultĂ© d’un homme de l’écrit Ă  jouer un rĂŽle mĂ©diatique, lorsqu’il passe de l’écrit Ă  l’oral. Chez lui, ce passage produit « une sorte de langue de bois personnelle en somme. Rien qui soit vraiment vivant » (p. 126).

20Par ailleurs, cette question se manifeste aussi dans le choix des dispositifs offerts au choix des Ă©crivains (entretien en face Ă  face, radiophonique ou en diffĂ©rĂ©, par mail ou autre correspondance), sĂ©lection qui reflĂšte leurs attitudes respectives Ă  cet Ă©gard. Si un certain nombre d’écrivains croient, Ă  l’instar de Barthes, que chez l’écrivain la parole double l’écriture, il n’empĂȘche qu’ils l’affectionnent, le pratiquent et mĂȘme l’archivent, et ceci pour des raisons diffĂ©rentes. Chez un Fr. Bon, par exemple, l’entretien est de deuxiĂšme catĂ©gorie, Ă©tant donnĂ© que « c’est de la parole autour, c’est pas bien grave, on peut dire le contraire le lendemain, non ? » (p. 33), mais aussi « l’entretien concerne toujours un boulot fini, donc c’est un peu comme les politesses aprĂšs un enterrement », une forme contraignante car limitĂ©e par l’interaction avec l’interlocuteur. Or l’entretien peut, dans de trĂšs rares cas, comme celui d’Alain Veinstein23, devenir « un total laisser-aller » (p. 33). C’est pourquoi le blog, une des principales activitĂ©s de Fr. Bon en tant qu’écrivain, est potentiellement, dans l’absence radicale d’interlocuteur, un « entretien infini » (p. 41). Or l’entretien n’est pas uniquement une forme contraignante et morte de politesse, il est paradoxalement et par sa forme oralisĂ©e, « un outil essentiel du littĂ©raire » (p. 31). Si Fr. Bon choisit de rĂ©pondre Ă  A. Reverseau par une forme d’oralitĂ© Ă©crite24, c’est pour Ă©viter les piĂšges de l’entretien oral contraignant (p. 31). Il se trouve alors – comme c’est souvent le cas dans le cadre de ce volume – que forme et fond Ɠuvrent ensemble pour faire le point sur l’entretien littĂ©raire : de fait Fr. Bon fait ce qu’il prĂȘche en acceptant une interview par Ă©crit, tout en gardant la libertĂ© de son style oralisĂ©.

21D’autres participants de l’enquĂȘte, comme M. Butor et B. Peeters, voient au contraire la valeur heuristique de l’entretien, qui est une espĂšce de dialogue socratique oĂč les questionnements Ă  l’oral permettent d’aller plus loin en Ă©vitant les piĂšges du figĂ©25. Chez M. Butor, le fait de lui poser des questions engendre chez lui la volontĂ© de continuer

puisque ces textes posent tant de questions, questions qui m’intĂ©ressent moi-mĂȘme, c’est la bonne voie. [
] Selon ce que mes interlocuteurs avaient lu, les questions Ă©taient inattendues – cela est une grande joie pour moi – les questions qu’on me pose sont toujours nouvelles, les gens trouvent des choses trĂšs intĂ©ressantes Ă  me demander ! (p. 53)

22Les questions posĂ©es lors d’une interview permettent donc Ă  Butor d’étendre les limites de son Ɠuvre et il avoue avoir Ă©crit des essais suite Ă  des questions. Pour Peeters en tant qu’intervieweur, il s’agit de dĂ©stabiliser des interviewĂ©s qui, comme Robbe-Grillet, sont prisonniers de leurs propres formules (p. 274) : c’est Ă  l’oral que cette dĂ©stabilisation peut se produire, surtout quand l’entretien est filmĂ©, mĂȘme si le rĂ©sultat est contrĂŽlĂ© aprĂšs-coup. Cela lui permet de faire sortir l’auteur de sa zone de confort. Mais c’est aussi qu’entre les lignes (dans la sous-conversation aurait dit Nathalie Sarraute), il se produit un inconscient de l’entretien (p. 257). L’entretien, comme toute autre parole, peut contenir « de puissants effets d’aprĂšs-coup [
] et, dans un entretien aussi, il peut donc y avoir autre chose que le contenu manifeste » (p. 258).

23Parmi les spĂ©cialistes de live media de ce volume se retrouvent des grands maĂźtres de l’entretien mĂ©diatisĂ© comme Pivot, Chancel et Morrel, ce dernier jouant un rĂŽle important tant comme l’intervieweur de Chancel et de Pivot, tant comme l’interviewĂ© de D. Martens. Mais les intuitions les plus intĂ©ressantes sur la pratique de l’oral dans l’entretien radiophonique se trouvent dans l’entretien oĂč E. Morrel se soumet aux questionnements de D. Martens : il souligne tout d’abord le fait qu’il ne s’agit pas d’une voix, mais bien de deux voix qu’entend une troisiĂšme personne (l’écouteur), qui sont « l’élĂ©ment de base de l’échange radiophonique » (p. 31). Mais il s’agit aussi de laisser l’interviewĂ© occuper le devant de la scĂšne :

Les questions et la maniĂšre d’interroger un auteur doivent donc ĂȘtre rĂ©alisĂ©es de telle sorte que la voix prenne tout son espace. Jamais je n’interromps le propos d’un interviewĂ© en cours de rĂ©ponse, sauf si je vois qu’il cherche un mot ou qu’il a terminĂ© sa rĂ©ponse. (p. 155)

24J. Amrouche, par exemple, est soucieux de ne pas laisser l’interviewĂ©, timide, tomber dans le silence, qui pour lui est le grand tueur de l’émission radiophonique minutĂ©e26 ; c’est tout le contraire chez E. Morrel, qui considĂšre que

L’une des meilleures maniĂšres pour poser une question, Ă  un Ă©crivain en particulier [
] c’est le silence, c’est-Ă -dire laisser, par le silence de l’écoute, l’écrivain aller plus loin dans ce qu’il envisagerait de rĂ©pondre, considĂ©rer que chaque question initiale est une question qui peut aboutir sur une sorte de terra incognita qui ni lui ni moi ne connaissons [
 ]. (p. 155)

25Lorsque D. Martens l’interrompt pour
 vĂ©rifier si l’interruption ne peut pas constituer un moyen de briser la routine de l’entretien afin de faire surgir des propos qui n’auraient pas Ă©tĂ© formulĂ©s sans cela, Morrel rectifie sa rĂ©ponse :

Je serais en partie d’accord avec vous. Je dis en partie parce que je n’ai peut-ĂȘtre pas parfaitement formulĂ© ce que voulait dire le fait de laisser parler l’interlocuteur. Ça ne veut pas dire qu’au fur et Ă  mesure qu’on Ă©coute l’interlocuteur on ne note pas mentalement toute une sĂ©rie des points sur lesquels revenir par la suite. Mais au moins le fait de laisser aller jusqu’au bout permet Ă  l’écrivain de faire vraiment une sorte d’exercice crĂ©atif, par la parole, Ă  propos de ce qu’il a Ă©crit. Et lĂ  on entre vraiment dans ce qui est pour moi une partie du langage radiophonique que crĂ©e l’interview, qui est de laisser Ă  la pensĂ©e, ou Ă  l’émotion, ou Ă  l’information, cet espace qui lui permet de vraiment s’exprimer. (p. 156)

26Au-delĂ  donc d’une mini-thĂ©orie du silence, qui va Ă  l’encontre de l’un des grands maĂźtres des entretiens radiophoniques (J. Amrouche), on trouve ici une belle dĂ©monstration de la maniĂšre dont ce volume fait ce qu’il dit : il constitue une vĂ©ritable enquĂȘte sur les pratiques de l’entretien, toute en le pratiquant lui-mĂȘme. Forme et fond se rejoignent donc dans un mĂȘme mouvement qui vise Ă  dĂ©cortiquer l’entretien littĂ©raire.

27C’est le cas aussi dans « l’entretien Ă  trois chaises avec BenoĂźt Peeters ». MĂȘme si revu et raccourci aprĂšs coup par deux instances (D. Martens et B. Peeters), l’entretien tient compte de son oralitĂ©, voire de sa mise en scĂšne : « Le dialogue ayant durĂ© deux heures quarante – et donnĂ© lieu au bris de deux chaises » annonce l’avant-propos de l’intervieweur (p. 243). MĂȘme soigneusement Ă©crit pour ce volume, l’entretien met en scĂšne deux Ă©vĂšnements – les bris des chaises sur lesquelles sont assis l’intervieweur, Chr. MeurĂ©e, puis l’interviewĂ©, B. Peeters – et les intĂšgre dans le mouvement mĂȘme du dialogue. L’écrit ici souligne la performance au sens théùtral du mot : comment l’interview est jouĂ©e dans sa singularitĂ©, malgrĂ© la rĂ©pĂ©tition. Ce bris des chaises est l’exemple mĂȘme d’un prĂ©sent imprĂ©vu de l’entretien, qui reprĂ©sente la vĂ©ritĂ© de cet instant, comme un lapsus. C’est un moment singulier de l’entretien, oĂč il y a quelque chose qui le distingue des autres et fait son importance (p. 280). L’évĂ©nementialitĂ© de l’entretien dĂ©pend de l’interaction avec un autrui, l’intervieweur, de sa prĂ©sence rĂ©elle, dont l’absence rend l’entretien parfois si dĂ©cevant. L’entretien vise Ă  combler ce manque Ă  Ă©crire : il fait naĂźtre quelque chose d’autre que ce que l’écriture nous a donnĂ© (p. 281). Pour que l’entretien rĂ©ussisse, il faut qu’il y ait de la prĂ©sence rĂ©elle (p. 282).

Authorship, réécriture, édition

28Ce volume sur les pratiques de l’entretien littĂ©raire constitue donc aussi l’occasion de discuter de l’étape postĂ©rieure Ă  l’évĂ©nement, Ă  savoir le travail de la réécriture, de l’édition et de la mise en volume de l’entretien. Loin d’ĂȘtre techniques, ces questions renvoient Ă  la problĂ©matique de l’authorship : Ă  qui l’entretien appartient-il de droit ? Fait-il partie de l’Ɠuvre de l’écrivain et si oui, en quoi ? Ou bien serait-t-il – par le droit Ă  la réécriture et Ă  l’édition – le bien de l’intervieweur ?

29L’entretien, forme orale, fait-il partie de l’Ɠuvre de l’écrivain ou de l’intervieweur ? J. de Decker, qui a lui-mĂȘme consacrĂ© des volumes d’entretiens Ă  d’autres Ă©crivains, n’est pas sĂ»r que les entretiens fassent partie de l’Ɠuvre de l’écrivain (p. 104). M. Butor, dont l’Ɠuvre informe un nombre considĂ©rable d’entretiens et des livres d’entretiens, pense que l’entretien fait partie intĂ©grante de l’Ɠuvre d’un auteur car il « nourrit le personnage et Ă©claire l’Ɠuvre » (p. 56). Il fait partie de cette « couronne autour des Ɠuvres publiĂ©es » (p. 57), au mĂȘme titre que la correspondance, mĂȘme s’ils sont des textes Ă  auteur double (l’interviewĂ© et l’intervieweur) (p. 57). B. Peeters apporte un point de vue intĂ©ressant au dĂ©bat, qui consiste Ă  voir dans l’entretien une forme d’expression faisant appel Ă  la sensibilitĂ© moderne des lecteurs qui fait que « l’on aime finalement moins le chef-d’Ɠuvre, dans son cĂŽtĂ© imposant et intimidant, qu’un vaste champ qu’on peut rĂ©organiser Ă  sa guise et dont les entretiens font partie » (p. 264). Attention portĂ©e donc au cĂŽtĂ© de la rĂ©ception, et pas uniquement de la production.

30Mais c’est en fin de compte le cĂŽtĂ© de la production qui domine. Pour l’interviewĂ©, le travail de la réécriture (et mĂȘme de l’écriture – si l’on considĂšre les interviews imaginaires comme Entretiens avec le professeur Y de CĂ©line) constitue une tentative de maĂźtriser la parole, en mĂȘme temps que la volontĂ© de maintenir le cĂŽtĂ© spontanĂ© de l’entretien (Peeters, p. 265). C’est aussi le cas pour l’intervieweur qui participe lui aussi Ă  la crĂ©ation de l’Ɠuvre lorsqu’il contrĂŽle la derniĂšre Ă©tape de l’entretien, sa réécriture avant impression. Selon Puech, dans l’entretien il existerait une relation d’égalitĂ© des rĂŽles dans l’aprĂšs coup, car la retranscription de l’entretien en style indirect « entraĂźne une plus grande prĂ©sence du narrateur [
] qui peut aller jusqu’à un renversement de l’importance des personnes en prĂ©sence », et oĂč le rapporteur devient le vĂ©ritable personnage principal (p. 211). Il atteint alors par l’écriture le niveau d’un texte littĂ©raire car « la passion de l’inconnu qui est le propre de la littĂ©rature anime l’entretien lorsqu’il est prĂ©parĂ©, menĂ©, suivi, et surtout mis en forme pour sa publication » (p. 212). Un bon exemple du principe de littĂ©raritĂ© de l’entretien se trouve dans l’interview par Monique Toussaint, libraire, de son fils, l’écrivain Jean-Philippe Toussaint. Dans un extrait donnĂ© Ă  la fin de l’entretien, ce dernier met en scĂšne un Ă©crivain (lui-mĂȘme) interviewĂ© « en bon fils » (p. 241) dans la librairie « de sa maman ». L’entretien devient alors sujet de fabula, avec cette seule diffĂ©rence que c’est l’interviewĂ©, plutĂŽt que l’intervieweur, qui a ici « le dernier mot », faisant ainsi de l’entretien partie intĂ©grante de ses productions littĂ©raires. C’est aussi le cas chez Fr. Bon, qui choisit non seulement le mode de l’interview (correspondance mĂ©l avec A. Reverseau), mais aussi son style (Ă©criture oralisĂ©e) et son lieu de publication – non seulement dans le cadre de ce volume, mais aussi sur son site, le rendant ainsi sien. Un cas plus complexe est sans doute celui d’H. Bauchau, trĂšs ĂągĂ© lors de l’interview, et Ă©prouvant donc des difficultĂ©s Ă  rĂ©pondre. MalgrĂ© la possibilitĂ© de retravail de l’entretien, privilĂšge des initiateurs d’entretiens Ă  paraĂźtre en volume, Myriam Watthee-Delmotte prĂ©serve l’aspect esquissĂ© des rĂ©ponses de l’auteur nonagĂ©naire, sans trop les styliser, de sorte qu’il s’agit au fond d’un inĂ©dit d’un Ă©crivain qui donne un entretien du dernier souffle (comme l’indique d’ailleurs son titre, p. 23).

31Les considĂ©rations Ă©ditoriales, qui restent souvent dans les mains des Ă©diteurs ou des producteurs/initiateurs de l’interview, donnent Ă  voir des rĂ©sultats diffĂ©rents selon le contexte de l’énonciation et le tempĂ©rament de l’intervieweur. Ainsi, par exemple, Pivot est-il rĂ©ticent en gĂ©nĂ©ral Ă  l’édition par Ă©crit de ses entretiens (« ils sont fait pour l’oral »). MalgrĂ© cela, le style Pivot fait que ses entretiens lui appartiennent de droit, la preuve Ă©tant les Grands entretiens de Pivot, parus en DVD depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000 (co-production Gallimard/INA), dont le point commun n’est autre que le nom et la profession de Pivot.

32Le travail d’édition per se est discutĂ© en dĂ©tail dans l’entretien d’O. Cornuz avec C. Flohic, des Ă©ditions Flohic puis Argol, et initiatrice de la collection « Les Singuliers ». C’est une rare occasion de s’exposer aux dĂ©marches d’un Ă©diteur et Ă  sa philosophie d’engagement total dans chaque entretien. Convaincue de la valeur de la parole de la personne vivante – qui selon Flohic est « essentielle dans la comprĂ©hension de [l’]Ɠuvre [de l’écrivain] et doit prĂ©cĂ©der ou accompagner toutes les analyses et exĂ©gĂšses » –, elle crĂ©e une collection d’entretiens avec des Ă©crivains, Ă  partir d’une rencontre vivante, un dialogue documentĂ© et illustrĂ©, qui « retrace les sources et le fil d’une Ɠuvre sans nĂ©gliger la biographies, les rencontres, et [
] la question de l’écriture » (p. 137). Ultimement, ce qu’elle cherche Ă  crĂ©er dans sa collection, ce sont des entretiens de fond, plus profonds que ceux parus dans la presse, qui creusent la question des sources de l’écriture sans pour autant nĂ©gliger la vie de leurs auteurs. Comme son nom l’indique (« Les Singuliers »), chaque livre de la sĂ©rie est traitĂ© individuellement, chaque livre est « construit » en revenant

sur une vie d’écriture, recherch[ant] dans le passĂ© des archives, et en rajoutant des inĂ©dits. Ces entretiens reprĂ©sentent [
] le moment de mettre en place, du vivant de l’écrivain, ce qu’il a Ă  dire sur sa maniĂšre de faire se joindre la vie et l’Ɠuvre, les rencontres, les lectures, etc. (p. 139)

33Elle considĂšre que du point de vue de l’éditrice, il est Ă©vident que c’est le livre de l’auteur, et elle le propose aux lecteurs en librairies sous le nom de celui-ci. L’interlocuteur n’est pas sur le mĂȘme plan. Il n’est d’ailleurs pas Ă©crivain. Il est lĂ  pour Ă©couter et provoquer le dialogue. Il est comme un « faire-valoir », mĂȘme s’il est Ă©galement l’auteur du livre, avec un vrai travail de transcription et de construction du dialogue (p. 140-141). Mais en tant qu’éditrice, c’est elle qui participe activement au choix des inĂ©dits, des extraits (p. 144). Elle veille au travail des intervieweurs et des auteurs, dĂ©cide s’il faut pousser plus loin. Ces livres nĂ©cessitent un vrai suivi (p. 145) et elle intervient dans leur rĂ©daction – le dĂ©coupage, les chapitres et les questions, leur forme, leur longueur, selon les principes de maquette qui ne doivent pas varier d’un livre Ă  l’autre selon la logique de la collection.

Images de l’auteur, vĂ©ritĂ© & affabulation

34L’image de l’auteur au sens le plus basique est somme toute un outil de promotion qui donne visibilitĂ© Ă  l’Ɠuvre. Il s’agit, selon le poĂšte M. Deguy, d’une qualitĂ© qu’il qualifie de tĂ©lĂ©gĂ©nie, donc de l’apparition physique de l’auteur dans les mĂ©dia (p. 114). Il dĂ©plore ainsi avoir mĂ©connu ce point au dĂ©part et avoir refusĂ© une participation chez Pivot (p. 110-111). Car l’image physique de l’écrivain est plus qu’un outil de promotion, un rĂ©vĂ©lateur d’attitude et de personnalitĂ©. Si Pivot prĂ©fĂšre en rĂšgle gĂ©nĂ©rale ne pas publier ses rencontres Ă  l’écrit, c’est parce que l’entretien nous informe dans sa forme orale sur des aspects physiques de l’auteur, qui sont ici considĂ©rĂ©s comme rĂ©vĂ©lateurs de son ĂȘtre et de ses attitudes : « on entend la voix de l’écrivain, on Ă©coute ses propos, on le voit, on l’entend, il rĂ©sonne, on voit ses yeux, frĂ©mir ses lĂšvres, son corps qui bouge » (p. 198).

35En plus de la prĂ©sence physique, les entretiens seraient, selon Puech27, des formes d’expression publique du biographique, lorsque l’écrivain se rĂ©fĂšre Ă  son caractĂšre et Ă  sa vie d’auteur ou de « personne », ou lorsqu’il parle de son Ɠuvre. Ces mĂȘmes aspects, Ă  croire Flohic, font partie intĂ©grante de l’Ɠuvre car toute la vie de l’auteur (y compris sa petite enfance28) appartient Ă  son parcours d’écrivain29. Et lorsque l’écrivain participe de son vivant Ă  l’exercice de l’entretien, il y a lĂ  quelque chose qui relĂšve de la dĂ©couverte personnelle, s’il s’agit d’un auteur relativement jeune, ou d’un testament, si l’auteur est d’un certain Ăąge (p. 141-142). Mais si l’entretien permet Ă  l’écrivain d’exprimer lui-mĂȘme et d’introduire sa vie, il permet Ă©galement au lecteur inconnu « d’approcher un auteur, une Ɠuvre, et le cƓur ce cette Ɠuvre : le personnage de l’auteur » (Puech, p. 213).

36Ce retour au personnage de l’auteur comme cƓur de l’Ɠuvre dĂ©tourne l’attention vers des aspects autres que l’Ɠuvre per se. Il s’agit, par exemple, du personnage mĂ©diatique de l’écrivain, ou des images multiples de l’écrivain, comme le signale Butor, et qui font partie d’un mythe, d’une image flottante de l’écrivain comme homme des mĂ©dias, et qui correspond Ă  plusieurs modĂšles de lui, par exemple Butor le voyageur (p. 48-49). Il s’agit dans certains cas d’une posture qui finit par ĂȘtre confondue avec l’auteur et ses Ă©crits (Peeters, p. 274). C’est le cas par exemple chez Duras, plus ĂągĂ©e, dont la parole de l’entretien, Ă  en croire Peeters, devient oraculaire (p. 273) : l’auteur finit par se conformer Ă  son moi mĂ©diatique, au point que ses livres eux-mĂȘmes soient contaminĂ©s par cette parole vide (ibid.).

37La question de l’authenticitĂ©, qui surgit ici de façon implicite, touche aussi Ă  la prĂ©sentification de la situation scĂ©nique (Peeters, p. 282) : on cherche dans l’entretien une prĂ©sence rĂ©elle de l’auteur. Or toute la situation de l’entretien invite Ă  la posture (Emmanuel, p. 132). Par exemple, Sigourney Weaver, interviewĂ©e par CarrĂšre, paraĂźt de bonne volontĂ© lorsqu’elle utilise une technique de retour de questions qui manifestent de l’intĂ©rĂȘt pour l’intervieweur (Wolkenstein & CarrĂšre, p. 84). L’entretien n’est donc pas nĂ©cessairement un lieu de plus grande sincĂ©ritĂ© (Emmanuel, p. 131)30. C’est pourquoi la question du mensonge (« Avez-vous dĂ©jĂ  menti au cours d’un entretien ? ») surprend les participants : pourquoi et sur quoi un Ă©crivain tricherait-il lors d’un entretien ? (Wolkenstein & CarrĂšre, p. 76). Une interview littĂ©raire n’est pas un interrogatoire de police, explique de Decker (p. 105), avant de se demander si la littĂ©rature ne serait pas une « sorte de sublimation esthĂ©tique du mensonge ? D’ailleurs, je ne dirais pas qu’un auteur ment, mais plutĂŽt qu’il affabule, y compris sur la genĂšse de ses Ɠuvres » (p. 106).

En guise de conclusion ou l’entretien littĂ©raire idĂ©al

38Ce recueil regroupe des entretiens qui — quoiqu’appartenant tous au genre de l’enquĂȘte (l’entretien de profondeur) — le rĂ©alisent de façons variĂ©es, en fonction du contexte de l’énonciation, des tempĂ©raments respectifs des interlocuteurs et de la nature de leur interaction. MĂȘme s’il s’agit d’un mĂ©tadiscours sur le genre — les participants parlent de leur expĂ©rience de l’entretien — il n’empĂȘche que forme et fond Ɠuvrent de concert pour donner au lecteur non pas uniquement une thĂ©orie de l’entretien, mais aussi les histoires singuliĂšres d’une expĂ©rience vĂ©cue : mĂȘme sous leur forme Ă©crite, la plupart des entretiens dans le volume prĂ©servent des traces de l’oralitĂ© sinon de l’interaction, et l’on peut dire qu’il « se passe des choses » au cours de l’échange, qui ne se produisent que dans l’interaction (des prĂ©cisions apportĂ©es aux idĂ©es de l’interviewĂ©, des idĂ©es inĂ©dites, des rĂ©actions face Ă  un interlocuteur particulier, les pĂ©ripĂ©ties de l’évĂ©nement
).

39Mais au-delĂ  des diffĂ©rences et des nuances dans la pratique du genre, un point commun se rĂ©vĂšle dans un bon nombre d’entretiens, l’idĂ©e de l’interview idĂ©ale. De quoi rĂȘvent les interviewĂ©s ? D’interview entre Ă©gaux, entre professionnels. MĂȘme si tous ne sont pas sĂ»rs qu’un entretien avec un Ă©crivain soit qualitativement diffĂ©rent d’une interview d’artiste ou d’homme politique, certains considĂšrent que les meilleures interviews sont celles oĂč l’intervieweur est lui-mĂȘme Ă©crivain (de Decker, p. 104, affirme que les auteurs sondent mieux les auteurs), autrement dit quelqu’un du mĂ©tier. Ce n’est en fait pas un hasard si pour certains, comme de Decker (p. 102), Wolkenstein et CarrĂšre (p. 72-73) ou encore Peeters (p. 252), la diade Truffaut-Hitchcock reste le modĂšle idĂ©al d’entretien31.

40Un dernier mot peut-ĂȘtre sur le choix des interlocuteurs qui est trĂšs fortement ancrĂ© dans un certain monde francophone (la Belgique, la France, la Suisse). Manquent ici l’expĂ©rience et les intuitions de l’entretien littĂ©raire dans d’autres contextes francophones (le QuĂ©bec, par exemple) et dans des contextes oĂč le français est pratiquĂ© par une minoritĂ© linguistique (en Afrique ou ailleurs). Mais ceci fera sans doute l’objet d’un prochain volume.