
Lâintervieweur, lâinterviewĂ©, son Ă©diteur & son intervieweur. EnquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires
Lâart & la maniĂšre de lâentretien
1Si lâentretien a dĂ©sormais ses lettres de noblesse parmi les genres littĂ©raires, il nâen reste pas moins que lâart de lâentretien reste affaire de magiciens. Il sâagit de faire parler les Ă©crivains, qui â à en croire une tradition dont Proust fut incontestablement le plus brillant reprĂ©sentant â ne seraient pas les mĂȘmes que ceux qui Ă©crivent, lorsquâils sâentretiennent devant un micro. Le vĂ©ritable art de lâintervieweur consiste donc Ă annuler ce divorce entre la personne mĂ©diatique, en chair et en os, et la conscience (ou lâinconscient) qui Ă©crit, que SainteâBeuve aurait sans doute considĂ©rĂ©es comme insĂ©parables, et que Proust a si violemment sĂ©parĂ©es :
Câest lâĆuvre dâun soi bien plus extĂ©rieur, non pas du moi profond quâon ne retrouve quâen faisant abstraction des autres et du moi qui connaĂźt les autres, le moi qui a attendu pendant quâon Ă©tait avec les autres, quâon sent bien le seul rĂ©el, et pour lequel seuls les artistes finissent par vivre, comme un dieu quâils quittent de moins en moins et Ă qui ils ont sacrifiĂ© une vie qui ne sert quâĂ lâhonorer1.
2Mais les rĂ©unir nâest pas une simple affaire, car il sâagit avant tout de sĂ©curiser leur bonne volontĂ© (captatio benevolentiae), dans un exercice de confiance, qui consiste Ă tendre vers lâĂ©crivain le filet de sĂ©curitĂ© dont parle Jean Amrouche :
AbandonnĂ© seul / devant lâmicro, en gĂ©nĂ©ral, Midas / ne dirait rien, parce que Midas [âŠ] a besoin dâun filet, en gĂ©nĂ©ral, et ce filet, câest toujours / le barbier2.
3Ă en croire Melvin Lasky, ce filet consiste entre autres Ă poser les bonnes questions afin de susciter des rĂ©ponses dignes dâintĂ©rĂȘt3. Une large part de lâattrait de lâentretien dĂ©pend non seulement des talents de lâinterviewĂ© mais aussi de lâinteraction avec lâintervieweur, ainsi que de lâĂ©tape de post-production : est-ce que lâentretien est diffusĂ© en ligne, est-il reprit, réécrit ? Par qui ? Ă qui appartient-il de droit ? Fait-il partie de lâĆuvre de lâĂ©crivain interviewĂ© et quel est son statut poĂ©tique ? Et enfin, sâil fait partie dâune sĂ©rie, en quoi est-il singulier ? Quelles sont les dĂ©cisions Ă©ditoriales qui amĂšnent au produit final ?
4Câest Ă ces questions entre autres que tentent de rĂ©pondre les directeurs et les participants de ce recueil intitulĂ© Secrets dâĂ©crivains. EnquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires. Le mot « secrets » dans le titre indique bel et bien quâil sâagit dâaller au-delĂ dâune simple analyse universitaire qui consisterait Ă dĂ©cortiquer des interviews spĂ©cifiques pour en montrer les dĂ©marches conversationnelles ou bien dâen faire lâHistoire Ă partir dâun corpus donnĂ©. Certes, il existe des tentatives antĂ©rieures dâĂ©tudier lâentretien â journalistique ou littĂ©raire â tant par son cĂŽtĂ© historique et poĂ©tique que pratique. Je pense par exemple Ă Wendell Rawls Jr. (« Interviewing: the Crafty Art4 ») ou â toujours dans le domaine de lâinterview journalistique â à « The Art of the Interview or the Difficulties of Asking a Question and Getting an Answer » de Malvin Lasky (1989). Dans le domaine de lâinterview littĂ©raire, il existe des rĂ©flexions sur la pratique de lâentretien comme par exemple lâinterviewde la Literary Research Newsletter avec le professeur de littĂ©rature Ronald Christ5, ou lâarticle de Ted Lyon, regroupant les souvenirs de ses entretiens avec le fuyant Borges6. Dans la sphĂšre francophone, il existe aussi des tentatives de conceptualisation de lâentretien et plus spĂ©cifiquement â comme dans le cas de J. Amrouche â celui du rĂŽle de lâintervieweur dans un contexte radiophonique7, ou encore sur les techniques de prĂ©paration au plateau littĂ©raire tĂ©lĂ©visĂ© â Le MĂ©tier de lire de Bernard Pivot, interviewĂ© par Pierre Nora8. Il existe par ailleurs des histoires et des poĂ©tiques du genre : Dorothy Speirs, qui explore la naissance de lâentretien littĂ©raire dans les pages du journal de la fin du xixe siĂšcle9, John Rodden qui Ă©tudie la performance de lâentretien littĂ©raire Ă partir de sa propre expĂ©rience dâintervieweur10, le numĂ©ro collectif des Lieux littĂ©raires11, le numĂ©ro 12 de la revue Argumentation et Analyse du Discoursqui examine les mĂ©canismes de lâentretien12, ou lâarticle de Poetics Today auquel participent Anneleen Masschelein, Christophe MeurĂ©e, David Martens et StĂ©phanie Vanasten13, qui abordent Ă la fois lâhistoire du genre et sa poĂ©tique.
5Or les directeurs du prĂ©sent ouvrage ont optĂ© pour une recherche Ă la fois originale et englobante, et qui Ă ma connaissance nâexiste pas ailleurs : il sâagit ici dâexposer les coulisses en conduisant une « enquĂȘte sur les entretiens littĂ©raires » Ă partir de « questionnaires de base » (p. 17 & 21) prĂ©parĂ©s Ă lâavance et proposĂ©s avec une certaine souplesse14 aux diffĂ©rents participants et producteurs de lâentretien littĂ©raire dans le monde francophone : des Ă©crivains, des intervieweurs, des producteurs.
6Avec un corpus assez large dâentretiens (quinze au total), qui varient tant par leurs dispositifs respectifs que par les rĂŽles quâoccupent les participants dans le champ littĂ©raire, le volume prĂ©tend sinon Ă lâexhaustivitĂ© du moins Ă la diversitĂ©. Ainsi apparaissent des Ă©crivains en fin de carriĂšre (Henry Bauchau), des Ă©crivains de longue date (Michel Butor, Michel Deguy), des Ă©crivains vedettes (AmĂ©lie Nothomb, Emmanuel CarrĂšre, Michel Butor), des intervieweurs vedettes (Jacques Chancel, Bernard Pivot), des directeurs et Ă©diteurs de sĂ©rie (François Bon, BenoĂźt Peeters, Catherine Flohic), des universitaires (et notamment les directeurs du volume et dâautres collaborateurs : Myriam Watthee-Delmotte, Odile Cornuz, Jean-BenoĂźt Puech), des journalistes (Edmond Morrel, Jacques de Decker), une libraire et mĂšre de lâĂ©crivain interviewĂ© (Monique Toussaint). Bon nombre des participants, comme J. de Decker, E. Morrel et B. Peeters peuvent ĂȘtre classĂ©s sous toutes les catĂ©gories confondues.
7Câest en fait une premiĂšre tentative dâapproche systĂ©matique qui â mĂȘme si elle se fonde sur lâexpĂ©rience vĂ©cue de lâentretien littĂ©raire chez des individus occupant des positions diffĂ©rentes dans le champ littĂ©raire â essaie de fournir nĂ©anmoins une grille commune. DivisĂ©s en deux catĂ©gories essentielles â « écrivains » et « intervieweurs » â les questionnaires de base sont regroupĂ©s selon diverses catĂ©gories : des questions destinĂ©es Ă Ă©voquer les expĂ©riences primaires et vĂ©cues du genre (« Vous souvenez-vous de votre premier entretien ? »; « Quel est votre meilleur souvenir dâentretien ? Quel est votre pire souvenir ? »), des questions sur la pratique de lâentretien (« PrĂ©parez-vous les entretiens quâon vous propose de rĂ©aliser ? Si oui, de quelle façon ? » ; « RĂ©pondez-vous toujours de la mĂȘme façon aux mĂȘmes questions ? »), des questions portant sur lâapprĂ©ciation du genre (« Lâentretien est-il une pratique que vous affectionnez ? ») ou de sa propre pratique (« Dans quel cas refusez-vous un entretien ou sa parution ? »), enfin des questions sur les des diffĂ©rents genres de lâentretien (« Faites-vous une distinction entre les entretiens oraux ou Ă©crits, les entretiens radio ou les entretiens filmĂ©s, les interviews ou les entretiens de fond ? »).
8MĂȘme si la grille est commune, elle nâest quâun point de dĂ©part pour obtenir des rĂ©ponses diffĂ©rentes, en fonction des expĂ©riences individuelles, mais aussi en fonction des situations dâĂ©nonciation de lâentretien â trĂšs variĂ©es dans ce volume (mĂȘme si au final tous les entretiens sont prĂ©sentĂ©s sous forme Ă©crite) â quâil passe par lâĂ©crit (câest le cas de M. Watthee-Delmotte avec H. Bauchau, J. de Decker interviewant A. Nothomb), par courrier Ă©lectronique (M. Watthee-Delmotte et J. de Decker, Chr. MeurĂ©e interviewant M. Deguy et Fr. Emmanuel), sur la toile (A. Reverseau et Fr. Bon), par Skype (O. Cornuz interviewant C. Flohic) ou encore, en face Ă face conversationnel (M. Calle-Gruber interviewant M. Butor, D. Martens interviewant E. Morrel) et rĂ©ciproque (J. Wolkenstein et E. CarrĂšre), radiophonique (J. Chancel et B. Pivot interviewĂ©s par E. Morrel), itinĂ©rant et Ă©crit (D. Martens et J.âB. Puech), ou enfin â dans le style de la Paris Review â, Ă tandem dâintervieweurs (D. Martens et Chr. MeurĂ©e interviewant B. Peeters). Aussi les participants nâinterprĂštent pas de la mĂȘme façon leurs rĂŽles respectifs et appliquent de façon diffĂ©rente le questionnaire de base. Lorsque lâintervieweur Paul Rosenblatt sâexcuse auprĂšs de Bashevis Singer de poser des questions gĂ©nĂ©rales quâon a sans doute dĂ©jĂ posĂ©es maintes fois Ă lâĂ©crivain dâexpression yiddish, B. Singer rĂ©pond par une plaisanterie : « All right. I will try to give you different answers15 ». Mutatis mutandis, ici, câest en fait grĂące Ă la rĂ©pĂ©tition des questions que les intervieweurs obtiennent des rĂ©sultats intĂ©ressants, surprenants parfois par leur originalitĂ©, mĂȘme sâils sont tous des vĂ©tĂ©rans de lâentretien.
9Les points communs et les diffĂ©rences entre les divers entretiens de ce volume, trĂšs diffĂ©rents tant au niveau stylistique quâen leur maniĂšre dâaborder les questions permettent de dĂ©finir les caractĂ©ristiques de lâentretien littĂ©raire et ses phases de production. Dâaucuns optent ainsi pour un rappel de leur expĂ©rience personnelle (par exemple, A. Nothomb, J. Chancel, B. Pivot et M. Butor), dâautres comme B. Peeters, J.âB. Puech, E. François et E. Morrel tentent au contraire dâen faire une thĂ©orie.
10Dans les lignes qui suivent, je vais donc revenir sur quelques questions qui me semblent cardinales pour comprendre les « secrets de lâentretien » et les rĂ©ponses quâelles suscitent dans le cadre de ce volume. Il sera aussi question des dispositifs sĂ©lectionnĂ©s pour les divers entretiens et de lâinfluence quâils exercent sur le contenu.
Ceci nâest pas une conversation ou quâest-ce quâun entretien ?
11MalgrĂ© le fait quâelle ne soit posĂ©e de façon explicite quâune seule fois16, cette question de la nature de lâentretien semble pourtant hanter le volume, abordĂ©e comme elle lâest par bon nombre des participants. ComparĂ© par dâaucuns Ă la conversation, il nâen est pas pourtant synonyme pour dâautres. Ainsi pour E. CarrĂšre, lâentretien « tourne naturellement Ă la conversation » dans un contexte « un peu informel, avec un journaliste sympathique ». Il dit prĂ©fĂ©rer « quand lâentretien devient une conversation », par politesse, mais aussi « parce que câest plus vivant, plus amusant ; et le rĂ©sultat est meilleur » (p. 85). Pour J. Chancel, dans lâintimitĂ© de son petit studio dâenregistrement, ses entretiens radiophoniques constituent « 6828 grandes conversations que jâai faites Ă Radioscopie » (p. 88). B. Peeters quant Ă lui, prend comme modĂšle de lâentretien des grandes conversations du dĂ©but du xixe siĂšcle (Goethe et Eckermann17, NapolĂ©on et Las Cases18).
12Lâattitude de J.âB. Puech quant Ă lâentretien est ambivalente et dĂ©pend largement des rapports quâentretient ce genre avec la conversation. Pratique institutionnelle, il a un cĂŽtĂ© synthĂ©tique (donc rĂ©duisant des activitĂ©s plus complexes), reprĂ©sentatif de lâĆuvre et de lâauteur en personne (p. 206-7), Ă qui il sert de « haut-parleur », en faisant connaĂźtre des Ćuvres au public (p. 209). Il sâoppose donc Ă la conversation qui, elle, appartient aux activitĂ©s de la sphĂšre privĂ©e, « longuement poursuivie sans enregistrement, sans mĂ©diateur et sans ambages, entre proches, familiers, amis attentionnĂ©s mais dĂ©sintĂ©ressĂ©s » (p. 207). Puech met dâailleurs en garde contre la formule convenue â celle qui souligne la diffĂ©rence entre une situation de communication destinĂ© Ă un Tiers (câest le cas de lâentretien) ou non (câest le cas de la conversation). Contrairement Ă lâopinion rĂ©pandue sur le caractĂšre naturel et privĂ© de la conversation, sur sa « prĂ©tendue noblesse », J.âB. Puech souligne combien la conversation nâest souvent quâune prĂ©tention, au cours de laquelle les confidents prennent des notes (p. 210). La conversation serait donc la fausse parente de lâentretien : « la conversation nâest la plupart du temps quâun dialogue entre pairs imbus de leur âsimplicitĂ©â autant quâils sont conscients de leur diffĂ©rence » (p. 213). Or « un tel Ă©change demeure toujours insatisfaisant, parce que certaines choses ne peuvent se dire que si le locuteur est tournĂ© vers ce Tiers » (ibid.). Il tient alors Ă souligner que lâentretien « pose dâentrĂ©e de jeu la prĂ©sence de ce Tiers » qui permet en fait au lecteur inconnu « dâapprocher un auteur, une Ćuvre et le cĆur de cette Ćuvre : le personnage de lâauteur » (p. 213). Ultimement, lâentretien serait pour Puech « une façon de sortir du dialogue » avec soi-mĂȘme et le lecteur imaginaire pour entrer en contact plus intime avec lâextĂ©rieur, un tiers, un lecteur rĂ©el (p. 224).
13Si la question du rapport de la conversation Ă lâentretien nâest pas toujours objet explicite de discussion, il nâempĂȘche quâelle se prĂ©sente aussi dans la forme que prennent les entretiens. Pour ne donner quâun exemple, lâentretien entre J. Wolkenstein et E. CarrĂšre revĂȘt la scĂ©nographie dâune conversation : rencontre dans la maison de lâauteur de Limonov, dĂ©gustation de thĂ© glacĂ©19, Ă©change imitant le « naturel » de la conversation en sâĂ©cartant autant que possible du statut inĂ©gal de lâintervieweur (ici, J. Wolkenstein)20. Tout en maintenant une ambiance amicale et dĂ©tendue, les interlocuteurs sâefforcent de poser des questions en alternance : lâintervieweur devenant interviewĂ©e Ă son tour, sur la base dâune expĂ©rience commune â tous les deux Ă©tant Ă la fois journalistes et Ă©crivains.
Coulisses : comment se prĂ©pare-t-on Ă lâentretien ?
14Lâune des particularitĂ©s de ce volume collectif est lâintĂ©rĂȘt quâil porte aux coulisses de lâentretien : les participants sont amenĂ©s Ă rĂ©flĂ©chir sur la maniĂšre dont ils pratiquent leur mĂ©tier, tant du cĂŽtĂ© de lâinterviewĂ© que du cĂŽtĂ© de lâintervieweur. Si dans la plupart des cas les interviewĂ©s ne se prĂ©parent pas particuliĂšrement Ă lâentretien21, il en va tout autrement lorsquâils sont en position dâintervieweurs. Le seuil minimum de prĂ©paration requiert une familiarisation avec lâĆuvre de lâĂ©crivain en question : il faut avoir lu ou vu les Ćuvres de lâĂ©crivain (Chancel, p. 91), « de prĂ©fĂ©rence le crayon Ă la main, comme le professait Pivot » (de Decker, p. 103). Un intervieweur trop peu prĂ©parĂ© risque de poser des « questions inadĂ©quates, qui vous forcent involontairement Ă rĂ©vĂ©ler des intentions dont vous prĂ©fĂ©reriez vĂ©rifier sâil les dĂ©tecte lui-mĂȘme » (de Decker, p. 101).
15Mais passĂ© ce seuil, ils sont quasiment unanimes sur la dialectique du questionnement. Dâun cĂŽtĂ©, la prĂ©paration des questions, mĂȘme dĂ©taillĂ©es, est importante. Dâautre part, rester fidĂšle aux questions ou au parcours dĂ©terminĂ© Ă lâavance risque de condamner lâinterview Ă lâĂ©chec car trop figĂ© et trop peu ouvert au potentiel de lâĂ©change. Chez B. Peeters, on prĂ©pare, puis on oublie (p. 282). Un bon entretien selon lâintervieweur de HergĂ© est celui oĂč lâon nâest pas trop attachĂ© Ă ses papiers, oĂč lâon sait quand interrompre, poser une question, sâattaquer Ă certains mots et relancer (p. 258-259). Des bonnes questions dĂ©routantes relancent lâauteur de maniĂšre impromptue sur des nouvelles pistes (Fr. Emmanuel, p. 126-127). Câest aussi le cas des questions de dĂ©tail (typiques des traducteurs) ou des questions « naĂŻves » des adolescents en classe qui « obligent Ă faire tout un chemin pour dĂ©velopper, contextualiser, et permettre la rencontre » (Emmanuel, p. 128). Mais en mĂȘme temps,
il nâimporte pas tant dâapporter les rĂ©ponses adĂ©quates aux questions posĂ©es. Ces questions ne sont que des propositions Ă saisir (ou ne pas saisir), ce sont des balles qui nous sont envoyĂ©es et qui nâont pour objet que de nous faire rĂ©agir. Le dispositif de la question-rĂ©ponse est ici un jeu beaucoup plus libre que je ne le pensais [Emmanuel, p. 124].
16Pour un Morrel, spĂ©cialiste du radiophonique, il ne sâagit pas de questions, mais dâune sĂ©rie dâhypothĂšses envoyĂ©es Ă lâauteur, fondĂ©es sur la lecture que fait Morrel du livre de son interviewĂ©, dans le but de permettre Ă lâauditeur (qui ne connaĂźt pas forcĂ©ment lâĆuvre de lâĂ©crivain) dâen apprendre quelque chose (p. 154-155). LâĂ©mission radiophonique dâentretien devient alors un cadre oĂč lâon peut vraiment aller au fond, creuser des questions qui sont absentes dans dâautres contextes mĂ©diatiques.
17Au-delĂ des techniques de question-rĂ©ponse, plus libres ou plus restreintes selon les participants, certains participants du volume insistent sur lâheuristique de lâentretien, tenant Ă des qualitĂ©s personnelles ou des maniĂšres dâĂȘtre qui ne peuvent pas ĂȘtre rĂ©duites aux pures techniques. Ainsi par exemple, J. Chancel dĂ©clare :
Je sais Ă©couter, je sais regarder et je me considĂšre comme un passeur [âŠ] ce qui est pour moi la valeur suprĂȘme câest le relais que je peux tendre Ă certains et ça, ça nâa pas de prix. Jâai besoin de partager, jâai besoin dâadmirer. Et jâai besoin de dire voilĂ ce que jâaime, voilĂ ce que je nâaime pas. (p. 88)
18J. Chancel et J. de Decker avouent avoir un instinct de curiositĂ© innĂ©e (p. XX, p. 101) et Morrel signale chez Pivot ce quâil nomme « la capacitĂ© dâabasourdissement », cet instinct qui lui permet Ă tout moment dâavoir lâair profondĂ©ment intĂ©ressĂ© et qui pousse lâinterlocuteur Ă aller plus loin (p. 164, dâailleurs, Pivot lui-mĂȘme avoue avoir cette capacitĂ©). Avouant quâil nâa pas de mĂ©thode (p. 284), Peeters perçoit lâentretien comme une espĂšce dâaventure (p. 247), qui consiste Ă aller vers lâinconnu avec un interviewĂ© qui nâest pas toujours volontaire, comme câest le cas avec RobbeâGrillet. Il sâagit alors, chez les intervieweurs les plus rĂ©ticents, de chercher les moments oĂč la parole se dĂ©fait, oĂč la personne dit ce quâelle ne pensait pas dire, peut-ĂȘtre mĂȘme ce quâelle nâaurait pas voulu dire. « Je cherche lâaccident, je cherche quelque chose qui est du cĂŽtĂ© de la parole pleine et non du cĂŽtĂ© de lâexposĂ© dâun savoir prĂ©alable » (p. 259-260). Mais il sâagit dans tous les cas dâ« ĂȘtre du cĂŽtĂ© de lâinterviewé » (p. 260), dâ« encourager ce laisser-aller de la parole dans lâentretien » (p. 262).
Oral & écrit
19La question du rapport entre la parole et lâĂ©criture reste lâun des piliers de lâenquĂȘte sur lâentretien littĂ©raire22, dans la mesure oĂč la personne interviewĂ©e est par dĂ©finition un Ă©crivain, donc quelquâun qui sâexprime a priori par Ă©crit, et Ă qui lâon demande une entrevue pour cette qualitĂ©. Il y a donc un paradoxe dans la demande Ă lâhomme de lâĂ©criture de sâexprimer aprĂšs coup Ă lâoral pour expliquer son Ćuvre â quâaurait-il Ă rajouter puisquâil a tout dit par Ă©crit ? Et Ă©tant donnĂ© quâil nâest pas forcĂ©ment entraĂźnĂ© pour les mĂ©dia, comment parler Ă lâoral ? Les interviewĂ©s de lâenquĂȘte sont en effet sensibles Ă ce paradoxe et en font un objet de discussion. Fr. Emmanuel par exemple, expose la difficultĂ© dâun homme de lâĂ©crit Ă jouer un rĂŽle mĂ©diatique, lorsquâil passe de lâĂ©crit Ă lâoral. Chez lui, ce passage produit « une sorte de langue de bois personnelle en somme. Rien qui soit vraiment vivant » (p. 126).
20Par ailleurs, cette question se manifeste aussi dans le choix des dispositifs offerts au choix des Ă©crivains (entretien en face Ă face, radiophonique ou en diffĂ©rĂ©, par mail ou autre correspondance), sĂ©lection qui reflĂšte leurs attitudes respectives Ă cet Ă©gard. Si un certain nombre dâĂ©crivains croient, Ă lâinstar de Barthes, que chez lâĂ©crivain la parole double lâĂ©criture, il nâempĂȘche quâils lâaffectionnent, le pratiquent et mĂȘme lâarchivent, et ceci pour des raisons diffĂ©rentes. Chez un Fr. Bon, par exemple, lâentretien est de deuxiĂšme catĂ©gorie, Ă©tant donnĂ© que « câest de la parole autour, câest pas bien grave, on peut dire le contraire le lendemain, non ? » (p. 33), mais aussi « lâentretien concerne toujours un boulot fini, donc câest un peu comme les politesses aprĂšs un enterrement », une forme contraignante car limitĂ©e par lâinteraction avec lâinterlocuteur. Or lâentretien peut, dans de trĂšs rares cas, comme celui dâAlain Veinstein23, devenir « un total laisser-aller » (p. 33). Câest pourquoi le blog, une des principales activitĂ©s de Fr. Bon en tant quâĂ©crivain, est potentiellement, dans lâabsence radicale dâinterlocuteur, un « entretien infini » (p. 41). Or lâentretien nâest pas uniquement une forme contraignante et morte de politesse, il est paradoxalement et par sa forme oralisĂ©e, « un outil essentiel du littĂ©raire » (p. 31). Si Fr. Bon choisit de rĂ©pondre Ă A. Reverseau par une forme dâoralitĂ© Ă©crite24, câest pour Ă©viter les piĂšges de lâentretien oral contraignant (p. 31). Il se trouve alors â comme câest souvent le cas dans le cadre de ce volume â que forme et fond Ćuvrent ensemble pour faire le point sur lâentretien littĂ©raire : de fait Fr. Bon fait ce quâil prĂȘche en acceptant une interview par Ă©crit, tout en gardant la libertĂ© de son style oralisĂ©.
21Dâautres participants de lâenquĂȘte, comme M. Butor et B. Peeters, voient au contraire la valeur heuristique de lâentretien, qui est une espĂšce de dialogue socratique oĂč les questionnements Ă lâoral permettent dâaller plus loin en Ă©vitant les piĂšges du figĂ©25. Chez M. Butor, le fait de lui poser des questions engendre chez lui la volontĂ© de continuer
puisque ces textes posent tant de questions, questions qui mâintĂ©ressent moi-mĂȘme, câest la bonne voie. [âŠ] Selon ce que mes interlocuteurs avaient lu, les questions Ă©taient inattendues â cela est une grande joie pour moi â les questions quâon me pose sont toujours nouvelles, les gens trouvent des choses trĂšs intĂ©ressantes Ă me demander ! (p. 53)
22Les questions posĂ©es lors dâune interview permettent donc Ă Butor dâĂ©tendre les limites de son Ćuvre et il avoue avoir Ă©crit des essais suite Ă des questions. Pour Peeters en tant quâintervieweur, il sâagit de dĂ©stabiliser des interviewĂ©s qui, comme Robbe-Grillet, sont prisonniers de leurs propres formules (p. 274) : câest Ă lâoral que cette dĂ©stabilisation peut se produire, surtout quand lâentretien est filmĂ©, mĂȘme si le rĂ©sultat est contrĂŽlĂ© aprĂšs-coup. Cela lui permet de faire sortir lâauteur de sa zone de confort. Mais câest aussi quâentre les lignes (dans la sous-conversation aurait dit Nathalie Sarraute), il se produit un inconscient de lâentretien (p. 257). Lâentretien, comme toute autre parole, peut contenir « de puissants effets dâaprĂšs-coup [âŠ] et, dans un entretien aussi, il peut donc y avoir autre chose que le contenu manifeste » (p. 258).
23Parmi les spĂ©cialistes de live media de ce volume se retrouvent des grands maĂźtres de lâentretien mĂ©diatisĂ© comme Pivot, Chancel et Morrel, ce dernier jouant un rĂŽle important tant comme lâintervieweur de Chancel et de Pivot, tant comme lâinterviewĂ© de D. Martens. Mais les intuitions les plus intĂ©ressantes sur la pratique de lâoral dans lâentretien radiophonique se trouvent dans lâentretien oĂč E. Morrel se soumet aux questionnements de D. Martens : il souligne tout dâabord le fait quâil ne sâagit pas dâune voix, mais bien de deux voix quâentend une troisiĂšme personne (lâĂ©couteur), qui sont « lâĂ©lĂ©ment de base de lâĂ©change radiophonique » (p. 31). Mais il sâagit aussi de laisser lâinterviewĂ© occuper le devant de la scĂšne :
Les questions et la maniĂšre dâinterroger un auteur doivent donc ĂȘtre rĂ©alisĂ©es de telle sorte que la voix prenne tout son espace. Jamais je nâinterromps le propos dâun interviewĂ© en cours de rĂ©ponse, sauf si je vois quâil cherche un mot ou quâil a terminĂ© sa rĂ©ponse. (p. 155)
24J. Amrouche, par exemple, est soucieux de ne pas laisser lâinterviewĂ©, timide, tomber dans le silence, qui pour lui est le grand tueur de lâĂ©mission radiophonique minutĂ©e26 ; câest tout le contraire chez E. Morrel, qui considĂšre que
Lâune des meilleures maniĂšres pour poser une question, Ă un Ă©crivain en particulier [âŠ] câest le silence, câest-Ă -dire laisser, par le silence de lâĂ©coute, lâĂ©crivain aller plus loin dans ce quâil envisagerait de rĂ©pondre, considĂ©rer que chaque question initiale est une question qui peut aboutir sur une sorte de terra incognita qui ni lui ni moi ne connaissons [⊠]. (p. 155)
25Lorsque D. Martens lâinterrompt pour⊠vĂ©rifier si lâinterruption ne peut pas constituer un moyen de briser la routine de lâentretien afin de faire surgir des propos qui nâauraient pas Ă©tĂ© formulĂ©s sans cela, Morrel rectifie sa rĂ©ponse :
Je serais en partie dâaccord avec vous. Je dis en partie parce que je nâai peut-ĂȘtre pas parfaitement formulĂ© ce que voulait dire le fait de laisser parler lâinterlocuteur. Ăa ne veut pas dire quâau fur et Ă mesure quâon Ă©coute lâinterlocuteur on ne note pas mentalement toute une sĂ©rie des points sur lesquels revenir par la suite. Mais au moins le fait de laisser aller jusquâau bout permet Ă lâĂ©crivain de faire vraiment une sorte dâexercice crĂ©atif, par la parole, Ă propos de ce quâil a Ă©crit. Et lĂ on entre vraiment dans ce qui est pour moi une partie du langage radiophonique que crĂ©e lâinterview, qui est de laisser Ă la pensĂ©e, ou Ă lâĂ©motion, ou Ă lâinformation, cet espace qui lui permet de vraiment sâexprimer. (p. 156)
26Au-delĂ donc dâune mini-thĂ©orie du silence, qui va Ă lâencontre de lâun des grands maĂźtres des entretiens radiophoniques (J. Amrouche), on trouve ici une belle dĂ©monstration de la maniĂšre dont ce volume fait ce quâil dit : il constitue une vĂ©ritable enquĂȘte sur les pratiques de lâentretien, toute en le pratiquant lui-mĂȘme. Forme et fond se rejoignent donc dans un mĂȘme mouvement qui vise Ă dĂ©cortiquer lâentretien littĂ©raire.
27Câest le cas aussi dans « lâentretien Ă trois chaises avec BenoĂźt Peeters ». MĂȘme si revu et raccourci aprĂšs coup par deux instances (D. Martens et B. Peeters), lâentretien tient compte de son oralitĂ©, voire de sa mise en scĂšne : « Le dialogue ayant durĂ© deux heures quarante â et donnĂ© lieu au bris de deux chaises » annonce lâavant-propos de lâintervieweur (p. 243). MĂȘme soigneusement Ă©crit pour ce volume, lâentretien met en scĂšne deux Ă©vĂšnements â les bris des chaises sur lesquelles sont assis lâintervieweur, Chr. MeurĂ©e, puis lâinterviewĂ©, B. Peeters â et les intĂšgre dans le mouvement mĂȘme du dialogue. LâĂ©crit ici souligne la performance au sens théùtral du mot : comment lâinterview est jouĂ©e dans sa singularitĂ©, malgrĂ© la rĂ©pĂ©tition. Ce bris des chaises est lâexemple mĂȘme dâun prĂ©sent imprĂ©vu de lâentretien, qui reprĂ©sente la vĂ©ritĂ© de cet instant, comme un lapsus. Câest un moment singulier de lâentretien, oĂč il y a quelque chose qui le distingue des autres et fait son importance (p. 280). LâĂ©vĂ©nementialitĂ© de lâentretien dĂ©pend de lâinteraction avec un autrui, lâintervieweur, de sa prĂ©sence rĂ©elle, dont lâabsence rend lâentretien parfois si dĂ©cevant. Lâentretien vise Ă combler ce manque Ă Ă©crire : il fait naĂźtre quelque chose dâautre que ce que lâĂ©criture nous a donnĂ© (p. 281). Pour que lâentretien rĂ©ussisse, il faut quâil y ait de la prĂ©sence rĂ©elle (p. 282).
Authorship, réécriture, édition
28Ce volume sur les pratiques de lâentretien littĂ©raire constitue donc aussi lâoccasion de discuter de lâĂ©tape postĂ©rieure Ă lâĂ©vĂ©nement, Ă savoir le travail de la réécriture, de lâĂ©dition et de la mise en volume de lâentretien. Loin dâĂȘtre techniques, ces questions renvoient Ă la problĂ©matique de lâauthorship : Ă qui lâentretien appartient-il de droit ? Fait-il partie de lâĆuvre de lâĂ©crivain et si oui, en quoi ? Ou bien serait-t-il â par le droit Ă la réécriture et Ă lâĂ©dition â le bien de lâintervieweur ?
29Lâentretien, forme orale, fait-il partie de lâĆuvre de lâĂ©crivain ou de lâintervieweur ? J. de Decker, qui a lui-mĂȘme consacrĂ© des volumes dâentretiens Ă dâautres Ă©crivains, nâest pas sĂ»r que les entretiens fassent partie de lâĆuvre de lâĂ©crivain (p. 104). M. Butor, dont lâĆuvre informe un nombre considĂ©rable dâentretiens et des livres dâentretiens, pense que lâentretien fait partie intĂ©grante de lâĆuvre dâun auteur car il « nourrit le personnage et Ă©claire lâĆuvre » (p. 56). Il fait partie de cette « couronne autour des Ćuvres publiĂ©es » (p. 57), au mĂȘme titre que la correspondance, mĂȘme sâils sont des textes Ă auteur double (lâinterviewĂ© et lâintervieweur) (p. 57). B. Peeters apporte un point de vue intĂ©ressant au dĂ©bat, qui consiste Ă voir dans lâentretien une forme dâexpression faisant appel Ă la sensibilitĂ© moderne des lecteurs qui fait que « lâon aime finalement moins le chef-dâĆuvre, dans son cĂŽtĂ© imposant et intimidant, quâun vaste champ quâon peut rĂ©organiser Ă sa guise et dont les entretiens font partie » (p. 264). Attention portĂ©e donc au cĂŽtĂ© de la rĂ©ception, et pas uniquement de la production.
30Mais câest en fin de compte le cĂŽtĂ© de la production qui domine. Pour lâinterviewĂ©, le travail de la réécriture (et mĂȘme de lâĂ©criture â si lâon considĂšre les interviews imaginaires comme Entretiens avec le professeur Y de CĂ©line) constitue une tentative de maĂźtriser la parole, en mĂȘme temps que la volontĂ© de maintenir le cĂŽtĂ© spontanĂ© de lâentretien (Peeters, p. 265). Câest aussi le cas pour lâintervieweur qui participe lui aussi Ă la crĂ©ation de lâĆuvre lorsquâil contrĂŽle la derniĂšre Ă©tape de lâentretien, sa réécriture avant impression. Selon Puech, dans lâentretien il existerait une relation dâĂ©galitĂ© des rĂŽles dans lâaprĂšs coup, car la retranscription de lâentretien en style indirect « entraĂźne une plus grande prĂ©sence du narrateur [âŠ] qui peut aller jusquâĂ un renversement de lâimportance des personnes en prĂ©sence », et oĂč le rapporteur devient le vĂ©ritable personnage principal (p. 211). Il atteint alors par lâĂ©criture le niveau dâun texte littĂ©raire car « la passion de lâinconnu qui est le propre de la littĂ©rature anime lâentretien lorsquâil est prĂ©parĂ©, menĂ©, suivi, et surtout mis en forme pour sa publication » (p. 212). Un bon exemple du principe de littĂ©raritĂ© de lâentretien se trouve dans lâinterview par Monique Toussaint, libraire, de son fils, lâĂ©crivain Jean-Philippe Toussaint. Dans un extrait donnĂ© Ă la fin de lâentretien, ce dernier met en scĂšne un Ă©crivain (lui-mĂȘme) interviewĂ© « en bon fils » (p. 241) dans la librairie « de sa maman ». Lâentretien devient alors sujet de fabula, avec cette seule diffĂ©rence que câest lâinterviewĂ©, plutĂŽt que lâintervieweur, qui a ici « le dernier mot », faisant ainsi de lâentretien partie intĂ©grante de ses productions littĂ©raires. Câest aussi le cas chez Fr. Bon, qui choisit non seulement le mode de lâinterview (correspondance mĂ©l avec A. Reverseau), mais aussi son style (Ă©criture oralisĂ©e) et son lieu de publication â non seulement dans le cadre de ce volume, mais aussi sur son site, le rendant ainsi sien. Un cas plus complexe est sans doute celui dâH. Bauchau, trĂšs ĂągĂ© lors de lâinterview, et Ă©prouvant donc des difficultĂ©s Ă rĂ©pondre. MalgrĂ© la possibilitĂ© de retravail de lâentretien, privilĂšge des initiateurs dâentretiens Ă paraĂźtre en volume, Myriam Watthee-Delmotte prĂ©serve lâaspect esquissĂ© des rĂ©ponses de lâauteur nonagĂ©naire, sans trop les styliser, de sorte quâil sâagit au fond dâun inĂ©dit dâun Ă©crivain qui donne un entretien du dernier souffle (comme lâindique dâailleurs son titre, p. 23).
31Les considĂ©rations Ă©ditoriales, qui restent souvent dans les mains des Ă©diteurs ou des producteurs/initiateurs de lâinterview, donnent Ă voir des rĂ©sultats diffĂ©rents selon le contexte de lâĂ©nonciation et le tempĂ©rament de lâintervieweur. Ainsi, par exemple, Pivot est-il rĂ©ticent en gĂ©nĂ©ral Ă lâĂ©dition par Ă©crit de ses entretiens (« ils sont fait pour lâoral »). MalgrĂ© cela, le style Pivot fait que ses entretiens lui appartiennent de droit, la preuve Ă©tant les Grands entretiens de Pivot, parus en DVD depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000 (co-production Gallimard/INA), dont le point commun nâest autre que le nom et la profession de Pivot.
32Le travail dâĂ©dition per se est discutĂ© en dĂ©tail dans lâentretien dâO. Cornuz avec C. Flohic, des Ă©ditions Flohic puis Argol, et initiatrice de la collection « Les Singuliers ». Câest une rare occasion de sâexposer aux dĂ©marches dâun Ă©diteur et Ă sa philosophie dâengagement total dans chaque entretien. Convaincue de la valeur de la parole de la personne vivante â qui selon Flohic est « essentielle dans la comprĂ©hension de [lâ]Ćuvre [de lâĂ©crivain] et doit prĂ©cĂ©der ou accompagner toutes les analyses et exĂ©gĂšses » â, elle crĂ©e une collection dâentretiens avec des Ă©crivains, Ă partir dâune rencontre vivante, un dialogue documentĂ© et illustrĂ©, qui « retrace les sources et le fil dâune Ćuvre sans nĂ©gliger la biographies, les rencontres, et [âŠ] la question de lâĂ©criture » (p. 137). Ultimement, ce quâelle cherche Ă crĂ©er dans sa collection, ce sont des entretiens de fond, plus profonds que ceux parus dans la presse, qui creusent la question des sources de lâĂ©criture sans pour autant nĂ©gliger la vie de leurs auteurs. Comme son nom lâindique (« Les Singuliers »), chaque livre de la sĂ©rie est traitĂ© individuellement, chaque livre est « construit » en revenant
sur une vie dâĂ©criture, recherch[ant] dans le passĂ© des archives, et en rajoutant des inĂ©dits. Ces entretiens reprĂ©sentent [âŠ] le moment de mettre en place, du vivant de lâĂ©crivain, ce quâil a Ă dire sur sa maniĂšre de faire se joindre la vie et lâĆuvre, les rencontres, les lectures, etc. (p. 139)
33Elle considĂšre que du point de vue de lâĂ©ditrice, il est Ă©vident que câest le livre de lâauteur, et elle le propose aux lecteurs en librairies sous le nom de celui-ci. Lâinterlocuteur nâest pas sur le mĂȘme plan. Il nâest dâailleurs pas Ă©crivain. Il est lĂ pour Ă©couter et provoquer le dialogue. Il est comme un « faire-valoir », mĂȘme sâil est Ă©galement lâauteur du livre, avec un vrai travail de transcription et de construction du dialogue (p. 140-141). Mais en tant quâĂ©ditrice, câest elle qui participe activement au choix des inĂ©dits, des extraits (p. 144). Elle veille au travail des intervieweurs et des auteurs, dĂ©cide sâil faut pousser plus loin. Ces livres nĂ©cessitent un vrai suivi (p. 145) et elle intervient dans leur rĂ©daction â le dĂ©coupage, les chapitres et les questions, leur forme, leur longueur, selon les principes de maquette qui ne doivent pas varier dâun livre Ă lâautre selon la logique de la collection.
Images de lâauteur, vĂ©ritĂ© & affabulation
34Lâimage de lâauteur au sens le plus basique est somme toute un outil de promotion qui donne visibilitĂ© Ă lâĆuvre. Il sâagit, selon le poĂšte M. Deguy, dâune qualitĂ© quâil qualifie de tĂ©lĂ©gĂ©nie, donc de lâapparition physique de lâauteur dans les mĂ©dia (p. 114). Il dĂ©plore ainsi avoir mĂ©connu ce point au dĂ©part et avoir refusĂ© une participation chez Pivot (p. 110-111). Car lâimage physique de lâĂ©crivain est plus quâun outil de promotion, un rĂ©vĂ©lateur dâattitude et de personnalitĂ©. Si Pivot prĂ©fĂšre en rĂšgle gĂ©nĂ©rale ne pas publier ses rencontres Ă lâĂ©crit, câest parce que lâentretien nous informe dans sa forme orale sur des aspects physiques de lâauteur, qui sont ici considĂ©rĂ©s comme rĂ©vĂ©lateurs de son ĂȘtre et de ses attitudes : « on entend la voix de lâĂ©crivain, on Ă©coute ses propos, on le voit, on lâentend, il rĂ©sonne, on voit ses yeux, frĂ©mir ses lĂšvres, son corps qui bouge » (p. 198).
35En plus de la prĂ©sence physique, les entretiens seraient, selon Puech27, des formes dâexpression publique du biographique, lorsque lâĂ©crivain se rĂ©fĂšre Ă son caractĂšre et Ă sa vie dâauteur ou de « personne », ou lorsquâil parle de son Ćuvre. Ces mĂȘmes aspects, Ă croire Flohic, font partie intĂ©grante de lâĆuvre car toute la vie de lâauteur (y compris sa petite enfance28) appartient Ă son parcours dâĂ©crivain29. Et lorsque lâĂ©crivain participe de son vivant Ă lâexercice de lâentretien, il y a lĂ quelque chose qui relĂšve de la dĂ©couverte personnelle, sâil sâagit dâun auteur relativement jeune, ou dâun testament, si lâauteur est dâun certain Ăąge (p. 141-142). Mais si lâentretien permet Ă lâĂ©crivain dâexprimer lui-mĂȘme et dâintroduire sa vie, il permet Ă©galement au lecteur inconnu « dâapprocher un auteur, une Ćuvre, et le cĆur ce cette Ćuvre : le personnage de lâauteur » (Puech, p. 213).
36Ce retour au personnage de lâauteur comme cĆur de lâĆuvre dĂ©tourne lâattention vers des aspects autres que lâĆuvre per se. Il sâagit, par exemple, du personnage mĂ©diatique de lâĂ©crivain, ou des images multiples de lâĂ©crivain, comme le signale Butor, et qui font partie dâun mythe, dâune image flottante de lâĂ©crivain comme homme des mĂ©dias, et qui correspond Ă plusieurs modĂšles de lui, par exemple Butor le voyageur (p. 48-49). Il sâagit dans certains cas dâune posture qui finit par ĂȘtre confondue avec lâauteur et ses Ă©crits (Peeters, p. 274). Câest le cas par exemple chez Duras, plus ĂągĂ©e, dont la parole de lâentretien, Ă en croire Peeters, devient oraculaire (p. 273) : lâauteur finit par se conformer Ă son moi mĂ©diatique, au point que ses livres eux-mĂȘmes soient contaminĂ©s par cette parole vide (ibid.).
37La question de lâauthenticitĂ©, qui surgit ici de façon implicite, touche aussi Ă la prĂ©sentification de la situation scĂ©nique (Peeters, p. 282) : on cherche dans lâentretien une prĂ©sence rĂ©elle de lâauteur. Or toute la situation de lâentretien invite Ă la posture (Emmanuel, p. 132). Par exemple, Sigourney Weaver, interviewĂ©e par CarrĂšre, paraĂźt de bonne volontĂ© lorsquâelle utilise une technique de retour de questions qui manifestent de lâintĂ©rĂȘt pour lâintervieweur (Wolkenstein & CarrĂšre, p. 84). Lâentretien nâest donc pas nĂ©cessairement un lieu de plus grande sincĂ©ritĂ© (Emmanuel, p. 131)30. Câest pourquoi la question du mensonge (« Avez-vous dĂ©jĂ menti au cours dâun entretien ? ») surprend les participants : pourquoi et sur quoi un Ă©crivain tricherait-il lors dâun entretien ? (Wolkenstein & CarrĂšre, p. 76). Une interview littĂ©raire nâest pas un interrogatoire de police, explique de Decker (p. 105), avant de se demander si la littĂ©rature ne serait pas une « sorte de sublimation esthĂ©tique du mensonge ? Dâailleurs, je ne dirais pas quâun auteur ment, mais plutĂŽt quâil affabule, y compris sur la genĂšse de ses Ćuvres » (p. 106).
En guise de conclusion ou lâentretien littĂ©raire idĂ©al
38Ce recueil regroupe des entretiens qui â quoiquâappartenant tous au genre de lâenquĂȘte (lâentretien de profondeur) â le rĂ©alisent de façons variĂ©es, en fonction du contexte de lâĂ©nonciation, des tempĂ©raments respectifs des interlocuteurs et de la nature de leur interaction. MĂȘme sâil sâagit dâun mĂ©tadiscours sur le genre â les participants parlent de leur expĂ©rience de lâentretien â il nâempĂȘche que forme et fond Ćuvrent de concert pour donner au lecteur non pas uniquement une thĂ©orie de lâentretien, mais aussi les histoires singuliĂšres dâune expĂ©rience vĂ©cue : mĂȘme sous leur forme Ă©crite, la plupart des entretiens dans le volume prĂ©servent des traces de lâoralitĂ© sinon de lâinteraction, et lâon peut dire quâil « se passe des choses » au cours de lâĂ©change, qui ne se produisent que dans lâinteraction (des prĂ©cisions apportĂ©es aux idĂ©es de lâinterviewĂ©, des idĂ©es inĂ©dites, des rĂ©actions face Ă un interlocuteur particulier, les pĂ©ripĂ©ties de lâĂ©vĂ©nementâŠ).
39Mais au-delĂ des diffĂ©rences et des nuances dans la pratique du genre, un point commun se rĂ©vĂšle dans un bon nombre dâentretiens, lâidĂ©e de lâinterview idĂ©ale. De quoi rĂȘvent les interviewĂ©s ? Dâinterview entre Ă©gaux, entre professionnels. MĂȘme si tous ne sont pas sĂ»rs quâun entretien avec un Ă©crivain soit qualitativement diffĂ©rent dâune interview dâartiste ou dâhomme politique, certains considĂšrent que les meilleures interviews sont celles oĂč lâintervieweur est lui-mĂȘme Ă©crivain (de Decker, p. 104, affirme que les auteurs sondent mieux les auteurs), autrement dit quelquâun du mĂ©tier. Ce nâest en fait pas un hasard si pour certains, comme de Decker (p. 102), Wolkenstein et CarrĂšre (p. 72-73) ou encore Peeters (p. 252), la diade Truffaut-Hitchcock reste le modĂšle idĂ©al dâentretien31.
40Un dernier mot peut-ĂȘtre sur le choix des interlocuteurs qui est trĂšs fortement ancrĂ© dans un certain monde francophone (la Belgique, la France, la Suisse). Manquent ici lâexpĂ©rience et les intuitions de lâentretien littĂ©raire dans dâautres contextes francophones (le QuĂ©bec, par exemple) et dans des contextes oĂč le français est pratiquĂ© par une minoritĂ© linguistique (en Afrique ou ailleurs). Mais ceci fera sans doute lâobjet dâun prochain volume.

